Passé et présent
Les fragments qui composent ce recueil sont presque tous d'ancienne date; quelques-uns pourraient bien avoir été écrits il y a trente ans , et ils doivent se ressentir de l'inexpérience d'un auteur qui n'était pas destiné à jamais devenir fort habile ; d'autres plus récents se rapportent cependant à des circonstances qui ne sont plus, à des questions qui ont perdu de leur nouveauté. Le prophète dit au Seigneur : « Ne vous souvenez pas des fautes et des ignorances de ma jeunesse! » D'où vient que je ne suis pas cet exemple et que je semble adresser au public , notre seigneur, la supplication contraire? J'avais obtenu l'oubli , que gagnerai-je à me faire oublier une seconde fois?
Je pourrais m' appuyer de plus d'une autorité. Presque tous les gens de lettres ont publié des mélanges , et je n'ose m'en remettre à l'avenir du soin de recueillir les miens. Mais, j'aime mieux l'avouer, ce qui m'attache à ces essais choisis parmi beaucoup d'autres , c'est le passé dont ils sont, je ne veux pas dire un monument, mais un témoignage. Mon erreur est grande peut-être, il m'a semblé qu'on y retrouverait, sans trop d'ennui*, les I. 1
idées et les sentiments d'une époque qui commence à devenir historique. L'auteur appartient à une génération qui s'est cru le di-oit et presque la mission de résumer toutes les recherches et tous les progrès de la raison humaine sur les questions qui l'intéressent le plus, d'arrêter et d'établir sous leur forme dernière ce qu'on peut appeler les opinions du siècle. Quoi qu'on pense de cette prétention, ou conviendra du moins que cette vénération, qui va bientôt quitter peu à peu la scène, a très -activement manifesté l'esprit qui l'animait. Or, quand on veut bien connaîti'e l'esprit d'un temps, il ne faut pas le chercher de préférence dans les hommes supériem's; en eux domine l'originalité, ils ne sont qu'euxmêmes. On ne doit pas non plus descendre trop au-dessous d'eux, ni observer seulement la foule irréfléchie qui passe son chemin sans le regarder, et ne s'avoue ni ce qu'elle fait ni ce qu'elle sent. Mais, s'il se rencontre , à une époque instructive , un jeune homme attentif à tout ce qui se passe , h tout ce qui se pense , à tout ce qui s'écrit, curieux, animé, flexible, et cependant ainsi fait qu'il lui faut des croyances pour agir et des raisons pour croire : si , se précipitant avec ardeur dans le mouvement général de la société où le sort l'a placé , il a employé son intelligence à décrire, à mesurer, à propager ce mouvement sans aspirer à le conduire , sans prétendre envers aucune cause à un autre rôle que celui d'un serviteur fidèle, on pourra, ce semble, l'écouter avec un peu de confiance en sa qualité de témoin , donner à ses écrits la valeur d'une déposition , et prendre sa pensée comme une image assez ressemblante de la pensée de ses contemporains. Ainsi, je voudrais me per-
suader que les fragments que je publie peuvent servir à faire connaître la France de ma jeunesse.
Les hommes ont toujours dans leur souvenir paré leurs jeunes années; à mesure qu'on approche du déclin de l'âge, la mémoire devient flatteuse, on dirait qu'elle hérite de l'imagination dont elle seule garde les vives couleurs. Ce ne sont pas seulement les événements de notre vie individuelle qui, vus à distance, s'embellissent ou s'exagèrent ; il en arrive autant quelquefois aux faits d'un intérêt plus général, et il est rare que nous ne regrettions pas la société telle qu'elle s'est montrée à nos premiers regards. On lui prête volontiers tantôt plus d'agrément, tantôt plus de grandeur qu'elle n'en eut peut-être ; il semble que la patrie ait dégénéré uniquement parce qu'on a vieilli. Il faut donc se défier un peu de quiconque nous entretient du passé, car les souvenirs aussi peuvent être des illusions. C'est ce que je me répète toutes les fois (fue je compare les temps divers que j'ai traversés. Ce n'est pas seulement le spectacle qui change, c'est le spectateur, et Galilée marche pendant que la terre tourne.
Avec quelle rapidité le passé rentre dans la nuit! A peine de ce côté de l'horizon historique qui fut le levant pour nous voit -on briller encore sur un fond obscur quelques points lumineux, quelques vagues lueurs; l'ombre gagne ou plutôt tout recule dans un lointain où rien n'apparaît distinctement aux yeux de ceux qui .sont venus après nous. ?se pourrait-on pas lever le voile qui leur dérobe ou leur assombrit tout ce que nous voyons si clairement dans notre mémoire? Ne pourraiton pas , un moment encore , remettre le passé en pleine
lumière, ou du moins ramener la pensée de tous au point d'où nous sommes partis, pour qu elle refit avec nous la route que nous avons parcourue ? Essayons de revenir à nos premiers pas et de retracer le spectacle qui nous a frappés dès que nous avons commencé à ouvrir les yeux de l'esprit.
C'était dans ces jours remplis à la fois de douleur et d'espérance où la France, succombant sans honte dans une lutte inégale, vit s'ouvrir pour elle un champ nouveau, heureuse, consolée du moins si elle transportait à ses idées la puissance perdue par ses armes. Il me semble que la chute de l'Empire clôt la seconde période de cette longue série d'événements désignée sous le nom de Révolution française , et que la Restauration commence une période mémorable encore et qui paraît à peine ilnie; car après 1830 , du moins dans les premières années, il ne s'est guère développé que les semences jetées en terre durant la Restauration. L'ère de juillet qous trouva tels que nous avaient faits quinze ans d'un utile apprentissage. Mais , pour juger les effets , il faut connaître les causes; il faut remonter à ce solennel moment où la France en deuil reçut comme par force la paix et même la liberté, deux grands biens achetés trop cher pour être d'abord estimés à leur prix. Il me semble que je vois encore l'aspect du monde tel qu'alors et pour la première fois il m'apparut. Je pourrais raconter une à une les sensations qui m'assaillirent , les idées qui s'éveillèrent en moi ; je retrouverais , empreints dans ma mémoire, comme des pas sur la poudre d'un chemin, les vestiges de ma pensée. Et ce que je pensai , des milliers d'hommes le pensèrent comme moi. .le me tairais sur
PREFACE. o
mes souvenirs, s'ils n'étaient ceux d'une génération tout entière. Vous tous qui n'avez guère plus que l'âge du siècle, dites, ne vous rappelez-vous pas bien vivement tout ce que vous avez senti , alors que , soumis à la plus rude épreuve , livrés en proie a des émotions bien diverses, combattus entre l'humiliation et l'orgueil, vous entendîtes, au bruit des clairons de l'ennemi, retentir quelques premiers mots de liberté? [Ne vous sembla t-il pas que la France relevait un peu son front courbé par la fortune , en concevant quelque chose de meilleur encoi-e que la gloire ?
La situation des esprits à la fin de l'Empire est oubliée. Je ne sais si elle sera jamais fidèlement dépeinte. Jl arrive à la mémoire de l'Empereur une réaction qui lui était due, réaction de justice ou plutôt retour d'admiration qui permettrait difficilement à la vérité de se faire jour. Il le fallait ainsi ; pendant d'assez longues années, on a failli envers cette grande mémoire. >onseulement la î"rance l'a laissé insulter, mais elle s'est exagéré le mal mêlé au bien dans le régime impérial, peut-être pour diminuer dans ce mal sa part de responsabilité propre ; elle a mis une partie de ses torts sur le compte de son chef. Mais aujourd'hui, comme pour faire réparation à une gloire un instant méconnue , on lui prête un éclat plus vif et plus pur que l'éclat de la réalité. C'est le sort des grands hommes , de ceux surtout qui ont un génie original et des conceptions gigantesques ; ils s'emparent de l'esprit des peuples par l'imagination. Or, une fois que l'on a pris place dans l'imagination des hommes , c'en est fait ; la gloire peut défier le temps. La succession des années , les ri^ alités que réserve l'a-
venir, la critique des historiens ne lui font subir aucune vicissitude. Il serait aussi peu utile que peu digne de contester une renommée ainsi établie. Il faut la prendre telle qu'elle est et que l'acceptera la postérité. Il y a deux classes d'hommes supérieurs : les uns destinés à un nom seulement historique, les autres à un nom poétique. Ceux-ci, quoi qu'en puisse penser le philosophe, sont hors de toute atteinte , et pour ainsi dire au-dessus du jugement humain. Pour eux se reproduit au milieu de nos sociétés mécréantes cette transformation des héros des temps primitifs; ils passent à ce qu'on pourrait appeler l'état fabuleux. On croit en eux, on ne les juge plus. Je doute que pour bien peu d'hommes cette apothéose par la poésie ait commencé aussi vite que pour l'empereur ?sapoléon.
Mais nous conservons le droit de juger la société française et ce qu'elle devint avec lui. Les dernières années de sod règne avaient produit une disposition générale qui ne doit pas faire envie. Le temps de ces rapides et heureuses créations, bases de l'ordre administratif sous lequel nous vivons , était passé. Celles qui souvent encore attestaient la fécondité de cet infatigable esprit offraient quelque chose d'excessif, cpielque chose d'ultra-monarchique, qui, s'il n'offensait le pays, l'étonnait sans le satisfaire, et le trouvait même incrédule et moqueur. La politique du dehors autorisait une double crainte, celle de l'excès de la victoire conduisant à l'abus de la grandeur, celle de l'inconstance inévitable d'une fortune épuisée jusque dans ses dernières complaisances. L'inciuiétude de l'avenir s'alliait à une ignorance absolue de ce qui pouvait en conjurer les périls. La
France attristée ne se détournait pas cependant du gouvernement pour chercher son salut en dehors de lui; elle en était venue à manquer de l'illusion des souhaits. Son fïouvernementralarmait et ne l'irritait pas. Elle n'en désirait pas la chute , elle n'en espérait pas la réforme , elle le regardait comme nécessaire et dangereux, et se sentait dans une égale impuissance de lui faire du mal ou du hien , de l'éclairer, de le contenir ou de le renverser ; elle n'avait pas de but. >i dans les souvenirs de l'ancien régime , ni dans ceux de la Révolution , elle ne trouvait à se former même un mode imaginaire de gouvernement qu'elle pût opposer ou préférer à la réalité. Dès longtemps revenue des théories, elle conservait une aversion vague pour tous les systèmes pris hors des faits, et, quoique froide et peu dévouée, elle se défiait de toutes les oppositions; elle ne croyait plus aux idées, mais aux événements.
Cette disposition des esprits en politique répondait à une disposition analogue sur toutes les choses de l'ordre moral. La philosophie, la littérature, les arts, pour tout dire en un mot , les opinions étaient resserrées dans d'étroites limites : on mettait la sagesse dans la contrainte. Peu de mouvement, point de nouveauté , beaucoup de prudence. On se défiait du raisonnement dans les choses de raisonnement, de l'imagination dans les choses d'imagination. Quelqu'un disait vers ce temps-là à M. Sieyès : Que pensez-vous ? — Je ne pense pas , répondait le vieux métaphysicien dégoûté et intimidé , et il disait le mot de tout le monde. L'esprit humain a rarement été moins qu'alors fier de lui-même : c'est un temps où il fallait être soldat ou géomètre.
Cependant l'université existait, et, quoiqu'elle eût sa part de ce découragement intellectuel , il suffisait qu'elle fût par état vouée aux intérêts de l'intelligence pour qu'elle la préparât sans le savoir, sans le vouloir, à des destinées toutes différentes. Sur toutes les questions il fallait bien nous départir, avec l'instruction littéraire de tous les temps, les idées du nôtre. On nous les donnait avec réserve, avec froideur, mais on nous les donnait. D'ailleurs on a beau faire , la littérature de tous les siècles prise dans son ensemble est libérale; elle habitue l'esprit à se compter pour beaucoup. C'est assez pour qu'il subsiste un levier qui soulève le monde. Mais, si l'on donnait ainsi à nos facultés des besoins et des habitudes qui pouvaient un jour nous porter à faire d'ellesmêmes un emploi neuf et hardi , on ne songeait pas plus à les exciter qu'à les contenir par des croyances fortes, par des principes décidés. On nous préparait à l'action, à une action quelconque ; mais on ne déterminait pas le sens où il faudrait agir. Pour qui n'ambitionnait pas les honneurs de l'Ecole polytechnique, bien comprendre Virgile et Cicéron , entendre un peu Homère et savoir la philosophie de Condillac, tel était le fond de l'éducation. Mais aussi, pour tous les élèves des lycées de l'Empire, la France du passé n'avait pas existé.
Nous ne savions même pas la Révolution, c'est la Restauration qui nous l'apprit. Avec une rapidité singulière la première vue de la Restauration lit comprendre, même à ceux qui l'accueillaient sans vive inimitié, pourquoi l'ancien régime avait dû périr, pourquoi la Révolution s'était faite. La France se reconnut elle-même, et pour ce qu'elle était, pour une nation lenouvelée; les
jeunes générations comprirent le secret de leur temps ; elles sentirent à quelle fin elles étaient au monde , elles ne voulurent pour ancêtres que les hommes de 89. L'Empire n'avait été qu'une halte hrillante, nécessaire peut-être pour que la Révolution rajeunît son armée. A'oilà plus de trente ans que s'établit dans nos esprits cette idée qui ne devait plus nous quitter.
Cette idée de la Révolution à continuer était d'abord purement politique. Suscitée par les événements, elle répondait à des passions nationales , et pouvait devenir le principe d'une opposition active et puissante. jNIais par ses conséquences elle devait dépasser la sphère de la politique, et peu à peu engendrer de fécondes contro- ^ erses sur tous les objets. En effet, la Révolution, après avoir été originairement le produit d'une certaine manière de penser sur les choses générales , a plus tard enfanté de nouvelles doctrines, de nouvelles théories, un nouveau mouvement de l'esprit humain. Nous tous qui avons pris part aux débats philosophiques des quinze années de la Restauration , ce sont nos opinions , ou , si l'on veut, nos passions patriotiques, qui nous ont fait tout ce que nous avons été. Elles ont contenu l'inspiration première qui nous a poussés ensuite dans toutes les A oies où le talent a conduit la raison.
La politique de la Révolution, même corrigée par l'expérience, trouvait d'abord dans la Restauration un obstacle et une censure redoutable. Pour en triompher, pour ravir à la cause victorieuse ses plus forts arguments et ses plus spécieux prétextes , il fallait que cette politique s'épurât et s'assouplît, qu'en effaçant la rouille des préjugés révolutionnaires, elle achevât de se réconcilier
avec l'humanité , la justice, la sagesse. On rétorquait conti'e elle le mal fait en son nom. Elle avait à prouver que le mal n'était pas nécessaire , qu'elle était capable de modération et compatible avec l'ordre. C'était un premier mérite pratique qu'elle devait acquérir ou revendiquer, et tout le monde sait par quel long travail la politique libérale s'est peu à peu convertie en une politique de gouvernement.
Ce n'est pas tout. La Restauration n'était pas un fait seulement , mais une doctrine ; des publicistes ingénieux ou véhéments lui a^ aient après coup retrouvé des titres dans leurs officieuses théories , soutenues avec subtilité , avec force, même avec éloquence. M. de Maistre mettait au service de cette cause la verve d'un esprit brillant et paradoxal , fertile en aperçus originaux , en traits imprévus, possédant l'art des embûches et le talent des surprises , habile à donner une apparence d'élévation à d'assez vulgaires principes, et cachant sous l'éclat des détails et la hardiesse des sentences , une petite philosophie de salon , qui , je crois , n'a pas eu raison une seule fois dans l'espace de ces cinquante années. M. de Bonald, plus grave , plus contenu , critique et moraliste pénétrant quand la passion ou la logique ne l'entraîne pas, raisonneur froid et méthodique , qui embarrasse l'esprit sans le convaincre, et argumente avec sévérité sur des principes gratuits et des faits inexacts, passait pour avoir découvert , dans l'intimité de ses méditations , les bases profondes de la plus superficielle des doctrines , l'absolutisme spéculatif. Enfin, un élève, un émule, un adversaire de Rousseau , un écrivain du premier ordre, qui sait concilier avec un art suprême la dialectique et la
passion , esprit excessif et misanthropique , qui a sondé avec complaisance les plaies les plus tristes de l'homme moral, prétait aux traditions, aux préjugés même, l'autorité d'une argumentation pathétique , et donnait à l'Église, contre la philosophie, l'arme d'une hautaine offensive. Il fallait donc suivre sur ce terrain ces nouveaux adversaires , démêler leurs sophismes , mettre à nu leurs côtés faibles, leur arracher leurs meilleures raisons, opposer enfin à ces doctrines de circonstance , qui , ayant fait défaut à la vieille monai'chie en péril , venaient un peu tard la réhabiliter en théorie , une philosophie politique plus vraie sans être moins élevée, et tout à la fois plus pratique et plus profonde.
Comme ce fut une tactique des partis que de lier, au moins en apparence , les intérêts de la religion à ceux du pouvoir absolu , que de rendre à dessein le christianisme contre-révolutionnaire, il fallut bien que la philosophie politique devînt une philosophie religieuse. Et ainsi, de proche en proche , le débat s'étendit au domaine entier de la philosophie même. Une nouvelle métaphysique dut s'élever, appropriée aux besoins du temps. Kxcité, comme à l'ordinaire, par une nécessite ou par une émotion, l'esprit humain remonta ainsi par degrés dans cette sphère haute et pure ou l'émotion devrait disparaître et les nécessités d'un jour faire place à la puissance éternelle de la vérité.
Mais , en dehors de cet ordre d'idées où se plaisent certaines intelligences qui ont , pour ainsi parler, la spécialité de l'universel, l'esprit moderne avait dû se replier sur des questions non moins importantes, non moins difficiles, qu'il avait à résoudre sur nouveaux frais. La con-
tre-révolution faisait au temps son procès, elle accusait ses mœurs , et avec elles ses lois. Elle entreprenait de prouver à la société nouvelle que la société nouvelle avait tort d'exister, et devait s'annuler par scrupule de conscience en confessant que c'était par fraude ou du moins par mégarde qu'elle était venue au monde. Sur ce point s'élevait nécessairement un débat historique. Les mœurs d'une nation viennent de son passé ; les institutions civiles naissent presque d'elles-mêmes, comme les veut l'état effectif de la société. Obligé à retrouver la raison d'être de la société moderne, on de^ait donc rechercher de nouveau les origines de ses mœurs et de ses lois , et rapprendre le passé aux champions du passé. Ainsi, pour expliquer ou justifier le présent, on rouvrait tout le champ de l'histoire. Le genre humain est un, et l'histoire des révolutions est celle de l'humanité. C'est un des résultats les plus certains des travaux contemporains que le renouvellement total de la science historique. .
Je ne sais point de pensée qui ait fait plus grande fortune que celle-ci : « La littérature est l'expression de la société. » Il était donc impossible de reprendre l'histoire de la société, celle de ses mœurs, de ses lois, de ses idées, sans toucher à l'histoire des lettres. L'histoire des lettres est inséparable de la critique littéraire, qui, sans elle, est abstraite et hypothétique, comme sans la critique l'histoire des lettres est une nomenclature bibliographique, le catalogue d'un musée. D'ailleurs, la politique, la religion, la philosophie, l'histoire, quand elles sont écrites, sont déjà de la littérature. Les auteurs, que des vocations di\ erses entraînaient vers ces différents sujets, ne pouvaient manquer, à la longue, d engager dans la
querelle l'art même qu'ils pratiquaient. La comparaison des sociétés ou des époques entre elles ne pouvait être complète sans celle des littératures. Institutions, lois, cultes, si tout est monument de l'esprit humain, comment ne pas étudier et décrire ce monument plus durable qu'il s'élève à lui-même ? Les livres sont la pierre du témoignage qu'il laisse , en passant , toute couverte de caractères ineffaçables ; le génie de quelques hommes y dépose pour tous et s'adresse à tous. Mais la critique seule n'était pas appelée à résoudre les questions d'art et de goût. Une société toute nouvelle dans ses formes et dans ses allures , agitée par de grands événements, émancipée par des lois inouïes avant elle, devait produire à son tour une littérature qui lui fût propre. Comme le flambeau qui éclaire le monde semble apporter l'existence aux objets en ajoutant aux formes les couleurs, ainsi l'imagination prête le relief et l'éclat aux pures idées, formes invisibles de la société, qu'elle rend plus vivante en l'exprimant. L'âme de la société ne s'atteste que par l'éloquence; c'est l'art qui donne vraiment au genre humain la conscience de lui-même. Il s'ignorerait s'il n'écrivait pas.
Ainsi, le mouvement excité par une première impulsion politique se prolongea jusque dans la littérature, qui s'émut la dernière, parce qu'elle touche de moins près aux réalités , parce qu'elle se compose d'inspirations individuelles au moins autant que de sentiments généraux , parce qu'elle n'est pas la première affaire d'une société agissante qui , faisant incessamment descendre l'idéal sur la terre, n'a pas le loisir de remonter de la terre à l'idéal.
Voilà l'esquisse de cette grande lutte intellectuelle qui, '. 3
déterminée primitivement par la politique, devait aboutir encore à une révolution. politique. C'est là, non la comédie, mais le drame des quinze ans. Il ne manqua ni de sérieux, ni de vivacité, ni d'attrait. Acteurs et spectateurs , il instruisit tout le monde. Quand se sont formés, si ce n'est alors, les plus grands esprits qui nous restent? D'où nous vient le sel de la terre et la lumière du monde? Si jamais on a pu abonder dans le sens de cet optimisme historique qui tient tous les événements pour des nécessités et des progrès, c'est en voyant la chute de la France , la victoire de l'étranger, le triomphe du parti de l'absolu pouvoir, inaugurer une période d'affranchissement, de dignité, de conquête pour l'esprit humain. La Charte de 1814, qu'on l'attribue à la prudence, à la faiblesse ou à la générosité , est un des accidents les plus heureux dont parlera l'histoire. La Restauration a fait mieux qu'elle n'a voulu. Selon ce que dit l'Ecriture, elle a recueilli ce qu'elle n'avait pas semé. Comme toutes les puissances destinées à périr, ce qui devait honorer son souvenir est ce qui l'a perdue ; elle n'a pu souffrir l'institution qui faisait son salut et sa gloire, et elle s'est précipitée dans les Ilots du haut de la digue qu'elle avait élevée pour s'en défendre.
A cette politique, réagissant sur les idées philosophiques, religieuses, sociales, littéraires', appartiennent généralement tous les fragments qu'on va lire. L'avenir, qui nous jugera tous, les acceptera peut-être, non comme un livre bien entendu, mais comme des pièces justificatives d'un ouvrage à faire. Kn les publiant, je solde, pour ainsi dire, mon compte a\ec le passé. .>on que je prétende désormais rajeunir mes idées et dévouer le reste de
ma vie à une autre cause. Cette fécondité ou cette flexibilité d'esprit n'appartient pas à tout le monde. Mais les mêmes pensées peuvent recevoir des formes et des applications nouvelles , et l'on ne doit pas incessamment entretenir les gens de ce qui ne les intéresse plus. J'ai cru seulement qu'en faveur de la cause à laquelle ils ont été consacrés , ces écrits pourraient se faire lire encore des personnes curieuses de savoir ce que nous étions sous cette bonne Restauration :
Qualis eram honœ Sub regno Cynarœ.
Cependant, qu'on se rassure, pour venir d'une pensée politique, ces essais en général ne sont point politiques. Je me garderais bien d'aller remuer des cendres éteintes. C'est pourtant, je le sais, dans les improvisations de la polémique qu'il s'est déployé le plus de verve et de talent. Les journaux ont publié des chefs-d'œuvre de logique éloquente et d'argumentation passionnée. De grandes idées , des traits admirables ont été jetés en passant dans ces feuilles fugitives, et le génie national ne s'est montré nulle part plus à l'aise. Pour moi, j'ai, comme nous tous, dix fois plus écrit sur les affaires et les hommes de mon temps, pendant mes quinze ans d'opposition , que sur les choses philosophiques et littéraires. C'est assurément ce que j'ai fait de mieux et ce que je dois abandonner à jamais. La presse politique, plus encore que la tribune, est incapable d'assurer à ses productions la durée; il en est du talent des journalistes comme de l'héroïsme des soldats : il ne donne pas de renommée individuelle , mais une sorte de gloire collective , où chacun de nous se rêvera la part
qu'il voudra. Mais, quant à nos œuvres, résignons-nous, elles seront oubliées.
D'autres résumeront la grande controverse dont je rappelle le souvenir. Je raconte, je ne fais point de système; non qu'il fût difficile d'extraire un système des recherches de philosophie, des compositions historiques, des travaux de critique littéraire , des essais de politique spéculative et de politique appliquée , auxquels je viens de faire allusion. Bornons-nous à dire que l'esprit de l'ensemble fut profondément libéral. 11 y eut alors comme un effort général de mettre d'accord la science humaine et la révolution française , sans que l'une y perdit son universalité, l'autre sa nationalité; on voulut que celle-ci, dans tout ce qu'elle eut de nécessaire , c'est-à-dire de primitif et de définitif, fût démontrée conforme aux principes de celle-là, et qu'en somme le fait eût raison. Au moment où les révolutions vont éclater, au sein des orages de l'action , la science est nécessairement partiale , se faisant d'ordinaire agressive. Mais, lorsque le but principal est atteint , tout se modère et se rectifie ; et la science , revenant à son impartialité naturelle, rétablit toutes les vérités défigurées ou sacrifiées par la brutalité des événements. La science donc , ou la réflexion désintéressée , s'est, au temps de la Restauration, proposé non pas de devenir neutre et indifférente, mais de poursuivre un but en restant équitable. Elle a fait une tentative assez singulière, celle d'être à la fois dévouée à une cause et à la vérité, .lamais l'esprit philosophique n'avait, avec une conscience aussi claire de son dessein , entrepris de consommer l'alliance du fait et du droit, de l'action et de l'idée, de l'abstraction et de la réalité ; jamais il n'avait ambitionné à ce
point de réunir tous les caractères d'un pouvoir ensemble spirituel et temporel. A lui désormais les deux glaives, à lui les deux couronnes. 11 rend la pareille à l'esprit du moyen âge; il aspire aussi à la domination universelle.
A-t-il réussi? Est-il vrai qu'il ait obtenu un double succès? A-t-il su, en même temps, expliquer un grand événement historique et en légitimer les résultats, démontrer et fonder des institutions, donner le mot d'une époque et d'une société réelles, et cependant conserver dans la sphère du vrai , du beau , de l'absolu , ce détachement de tout ce qui n'est qu'utile et passager, cette élévation désintéressée qui appartient à la science et à l'art lui-même? Pour moi , je le crois. Je ne veux point flatter mon temps ; mais il me semble qu'à prendre les choses en masse , ce grand effort de l'intelligence n'a pas échoué. Tout dans son œuvre n'est pas également achevé ; il y a des lacunes, des défaillances , des écarts; si la politique et l'histoire ont réussi, l'art n'a pas en tout égalé la critique ; la métaphysique n'a pas été poussée aussi loin que les autres parties de la philosophie. La science humaine restera toujours bien en deçà de l'idéal qu'elle aspire à réaliser. Enfin , d'autres siècles ont été signalés pai" de plus frappantes découvertes , par des chefs-d'œuvre plus éclatants; mais alors le génie, agissant dans son entière spontanéité, ignorait les causes secrètes auxquelles il servait d'instrument , le but caché vers lequel il conduisait le monde des choses et des esprits. L'homme marchait devant lui , pour ainsi dire , et n'avait point conscience de l'œuvre dont il était l'intelligent artisan. C'est dans ces moments que l'humanité est inspirée. D'autres fois, la rétlexion, prenant la place de ce mer-
veilleux instinct, a suggéré et l'objet qu'il fallait atteindre et le plan qu'il fallait exécuter ; l'homme a voulu tout ce qu'il a fait; mais, dominé par la passion, emprisonné dans une idée exclusive , il n'a pas su lever les yeux au-dessus du sol ou regarder à ses côtés, pour voir le ciel ou embrasser du moins tout l'horizon. Il a sacrifié la vérité à l'intérêt, la science à l'action; cherchant un bien relatif, il ne s'est point soucié de ce qui est universel et impérissable. Une préméditation intéressée a coupé les ailes de la pure pensée. De notre temps enfin , l'esprit humain s'est efforcé d'éviter les deux extrêmes, de combiner les deux manières , et il est parvenu , mieux qu'il ne l'avait fait encore, à maintenir son influence dans le monde des affaires , en exerçant tous ses droits dans le monde des idées. C'est, je crois, en l'envisageant sous ce point de vue qu'il faut juger, en bien comme en mal, le mouvement des intelligences entre 1815 et 1830.
Descendons de ces généralités à leurs moindres applications, et revenons aux fragments qui vont suivre. Dans l'esprit qui les a dictés , on reconnaîtra ces trois choses : un point de départ tout politique , ou une résolution prise de soutenir la cause libérale ; puis un effort continu de la rattacher par des conséquences variées à tout ce qui mérite d'intéresser les hommes; enfin, la ferme espérance de réconcilier les vérités de notre époque avec les vérités de tous les temps. Par là, ces petits écrits appartiennent à un esprit général dont ils ne peuvent nullement s'attribuer le mérite, et je ne voudrais pas qu'en les lisant on fît avec trop d'exactitude la part de l'auteur et celle de son temps.
J'ai, ainsi que je l'ai dit, retranché presque tout ce
qui rappellerait la politique militante. Quant a la politique générale , ce que j'en ai laissé n'a guère pour but que d'établir la position; c'est un point de départ. Le reste touche a l'observation de la société dans ses mœurs et ses opinions , à la critique littéraire , à la biographie contemporaine. Dans tous ces essais, on retrouvera, je pense , l'esprit que j'ai essayé de définir et dont il me reste à retracer le développement.
Appelons-le . pour lui donner un nom, l'esprit libéral ; j'entends l'esprit dont le principe est la liberté de la raison humaine, principe qui suppose nécessairement qu'aucime ti'adition n'a une autorité absolue et définitive , et qu'eu toute matière un progrès est toujours possible.
La première forme que cet esprit ait revêtue parmi nous est celle qu'il reçut du dernier siècle et cfiii domina dans la Révolution. L'amour de l'humanité, la foi dans la civilisation , la confiance dans la raison , un sens pratique, une grande clarté d'idées et surtout d'expression, une haine de la tyrannie qui pouvait aller jusqu'à la licence , une indépendance du passé qui pouvait arriver au cynisme, une ardeur de prosélytisme qui pouvait descendre à l'injustice, un sentiment médiocre de l'antiquité qui donnait au goût littéraire une correction étroite et une élégance un peu factice, une sorte d'infatuation de soimême qui rendait insensible à tout ce qui n'avait pas le cachet du temps et du pays , une puissance rapide de propagation, le don de se rendre aisément populaire; tout, dans cette première école libérale , se ressentait de l'ascendant d'un homme de génie sur le xviii* siècle.
Mais ^'oltaire ne fut pas tout son siècle. Le mouvement qui produisit et Voltaire , et son école , et son siècle', fut
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un mouvement fécond; il jeta plus d'un germe dans le sillon que creuse l'humanité. Juge non moins superbe du passé, plus novateur encore, et cependant plus respectueux ; non moins hardi, mais moins prompt dans ses conclusions; méditatif, recueilli, solitaire, plus souvent dominé par l'imagination ou la sensibilité, et soumettant parfois à l'une comme à l'autre la raison même , un des maîtres du xviii^ siècle a créé une secte au sein de la grande secte qui envahissait tout , une philosophie à côté de la philosophie , une politique en avant de la politique. De là, une école moins pratique, plus spéculative, plus sentimentale, et qu'on pourrait appeler l'école de Rousseau.
Enfin, il y eut, en plein xviii' siècle, un homme qui obtint plus d'admiration que d'influence , mais qui se distingua, au sein de la famille philosophique, par une brillante individualité. Celui-là n'a point de dédain pour ce qui est, il ne se fait point honneur d'ignorer le passé; il le néglige si peu , qu'il emploie tout son génie à le comprendre et à l'expliquer. En se montrant çà et là capable de s'élever aux principes absolus, il s'abat constamment sur les faits, et s'efforce de pénétrer le sens caché des événements et des institutions ; il se plait au spectacle des choses humaines; il le reproduit, mais il le juge, et c'est par un examen approfondi de ce qui est qu'il réussit à entrevoir ce qui doit être ; c'est des faits que sort pour lui la pensée, comme des ténèbres jaillit la lumière. L'école de Montesquieu est historique.
Dans le sein de la philosophie du xviii' siècle, la communauté des principes, le concert des efforts, la convergence des directions n'empêchent point de distinguer
trois écoles. Toutes trois marchent à la révolution. Elles peuvent invoquer ces noms Immortels, Voltaire, Rousseau, Montesquieu.
De notre temps, on a pu retrouver des nuances analogues, et dans l'esprit libéral apercevoir plus d'un esprit. La grande école au sein de laquelle le siècle a été élevé, c'est celle qui a propagé plus puissament, mais plus témérairement qu'aucune autre le mouvement qui emporte les sociétés. Elle subsistait encore il y a trente ans, plutôt contenue que modifiée par les événements , ayant appris de l'expérience à se défier de son pouvoir plus ([ue de ses idées.
La liberté et la raison étaient aussi fidèlement, quoique autrement servies par une autre classe d'esprits éminents que l'empire des circonstances avait écartés davantage du grand courant des sentiments nationaux. Ils unissaient un élément exotique à ces principes dont Paris avait été depuis Voltaire la métropole toute-puissante. Les traditions de la réformation française, proscrite par le despotisme, avaient pu affaiblir chez eux le ressort du patriotisme en fortifiant celui de l'indépendance. Ceux-là possédaient moins l'art de se faire entendre de la foule, mais ils savaient ce qu'elle ignore, et leur curiosité voyageuse avait interrogé l'Europe entière. A la tendance rêveuse et pourtant philosophique, à l'originalité des aperçus, à une manière sérieuse et morale déjuger les choses, à une élévation qui touchait à l'exaltation, on reconnaissait dans cette école encore française, bien que par moments genevoise, l'influence ou le souvenir de Rousseau. Si le bon sens prompt et pratique brillait d'un côté, de l'autre c'étaient la méditation et le sentiment. Au-dessus
a PRÉFACE.
de tous les écrivains de cette nuance s'élevait le grand nom de madame de Staël.
Enfin, au cœur de l'enseignement public, là où l'essor parfois capricieux de l'esprit est sans cesse contenu par l'étude des textes et la responsabilité du professorat, il s'était formé peu à peu, sagement, gravement, une école tout observatrice, qui, sans faire gloire d'obéir au mouvement de la Révolution, quelquefois même en affichant la prétention contraire, devait avec le temps le rejoindre, et arriver par l'examen de tous les systèmes , par la critique de tous les faits, à ce qu'on pourrait appeler une édition revue des principes de l'esprit libéral. Là on faisait gloire de respecter l'expérience, de n'insulter aucune tradition ; mais on professait non moins haut la liberté absolue du jugement. Cet esprit, qui devait par degrés s'associer à l'esprit général , date certainement de M. Royer-CoUard; j'ai dit ailleurs comment il donna à la philosophie une impulsion qu'il n'eût pas voulu suivre jusqu'au bout, mais qu'il protégea toujours. Cette haute critique , M. Guizot la porta dans l'histoire avec une supériorité incomparable; ce fut lui qui, le premier peutêtre , eut une pleine conscience de ce qui manquait à l'esprit du temps, savoir : l'union d'une direction déterminée avec une étendue égale à la diversité des choses. Ce qu'il iit par l'histoire pour la politique, M. Cousin le fit pour la philosophie , par l'histoire de la philosophie. Jamais avant eux la critique n'avait montré qu'elle pût être à ce point puissante et créatrice.
Serait-ce forcer les rapprochements que de dire, en comparantces trois écoles, que dans la première se reconnaît l'infiuenee de Voltaire, dans la seconde celle de Rous-
seau , dans la troisième celle de ^rontesquieu ? Quoi qu'il en soit, toutes trois devaient peu à peu se confondre dans le grand mouvement libérai de la Restauration, comme les affluents d'uu grand fleuve, qui ne doit avoir sa force irrésistible qu'après qu'il les a tous réunis dans son cours. Ce fut l'ouvrage du temps, ce fut en quelque sorte l'apport de ces générations nouvelles qui, libres des entraves du passé , purent entendre toutes les leçons, accueillir des vérités d'origine différente, rallier dans une foi commune les variations d'une même créance, purifier séparément et fondre ensemble les divers métaux qui composeraient cet airain de Corinthe dont nous avons à notre tour essayé de former la statue de la A érité.
^[es amis, mes contemporains, moi-même, nous fûmes les disciples de toutes ces écoles. On pourrait raconter comment il est advenu à chacun de nous de recevoir successivement l'inspiration commune , comment , partis de points différents , nous sommes arrivés au même rendezvous. Ce serait un récit de quelque intérêt, et, comme on dit aujourd'hui , un roman psychologique que de représenter un jeune homme
Ne pensant point encor, mais cherchant à penser,
([ui se sentirait tout d'abord , et uniquement pour avoir respiré l'air de son temps, envahi par les idées de ce coin du monde où les traditions nouvelles s'étaient fidèlement conservées, par exemple, de cette société d'Auteuil, le Port-Royal de la philosophie du xvrii'^ siècle. Puis un jour viendrait où le noble esprit qui sur les bords du Léman émut lord Byron , en face des sites majestueux décrits par l'auteur d'Emile, lui apparaîtrait
en quelque sorte , et par un charme puissant ferait pénétrer dans l'intelligence ces idées qui vont jusqu'au cœur et qui s'y gravent parmi les souvenirs; car il peut y avoir dans la vie des moments qui font presque mentir le mot de Platon : r, cppowiitç 6u/ ôpaxai. Il faudrait peindre alors quel transport s'empare de l'àme, le jour où elle découvre que nulle incompatibilité ne s'élève entre les joies de l'imagination et les exigences de la raison, entre les louables émotions et les idées exactes , alors qu'elle découvre que la lumière l'échauffé. Enfin, il faudrait montrer cet appui solide et nouveau que les recherches et les méthodes sévères de la critique appliquée à la philosophie, à l'histoire, à la politique, prêtent à l'esprit inquiet et curieux de la vérité. Du milieu des tempêtes de l'histoire et des orages des systèmes, il est beau de voir s'élever une raison calme qui semble contempler et dominer les flots. Rien ne remplace , et je dirai même rien ne rompt les fortes amitiés des intelligences qui ont été ainsi associées par la vérité. Les erreurs et les passions, tout ce qui passe, ne séparent que les personnes; les intelligences restent unies par ce qui ne périt pas.
Cette histoire serait celle de beaucoup d'entre nous. Klle expliquerait hi formation de certaines opinions, elle développerait la filiation de certains esprits. Elle ferait assister par le souvenir à cette fusion successive de sentiments et d'idées qui vers le dernier tiers de la Restauration finit par réaliser la puissante unité de l'esprit libéral. Si c'était le lieu de citer des noms, des livres, des dates, ou écrirait une histoire à la fois sérieuse et piquante, et plus elle serait vraie, moins peut-être on y \oudrait rroire.
Si maintenant un sceptique chagrin me demandait ce qu'a produit tout ce mouvement si complaisamment décrit, je n'hésiterais pas, et je répondrais : Il nous a rendus capables de la révolution de 1830, et je croirais assez dire. En effet, il est remarquable que tout ce grand mouvement intellectuel, provenu d'une impulsion politique, a de même abouti à la politique. Aussi ai-je toujours pensé que le meilleur côté de notre temps, c'est la politique ; sa force est là. Là est à mes yeux l'honneur de la France ; et, pour le dire franchement, des que je verrai se refi'oidir le sentiment politique, je tremblerai pour mon pays.
Voilà donc le résultat de quinze années, une révolution irréprochable 1 Cela est beau sans doute ; mais enfin une révolution n'est qu'un moyen, et ceux qui l'ont faite sont responsables aussi de ce qu'elle a produit. Je n'écris pas dans un journal, je ne parle pas à la tribune : il ne peut donc être ici question des affaires de l'État ; mais il y aurait bien un mot à dire des affaires de l'esprit. C'est un difficile sujet qu'un plus prudent n'aborderait pas. Manquons un peu de prudence.
Ce n'est point par la littérature seule que se témoigne l'esprit d'une nation. La religion, la pofitique, les institutions, la guerre, enfin le commerce lui-même, ont, aussi souvent pour le moins que la littérature, manifesté le rôle d'un peuple sur la terre , et fait connaître à tous comment il devait contribuer à l'éducation générale de l'humanité. N ers la naissance du christianisme, à l'époque de la réforme, on vit de grandes missions religieuses remplies même par de petits pays. La politique et^la guerre ont été le partage de Rome et de toutes
les nations qu'on lui ose comparer. Les États-Unis d'Amérique ont instruit le monde par leurs institutions; l'Angleterre par les institutions, par la politique, par le commerce et l'industrie. La navigation fut jadis le principal moyen échu à l'Espagne pour montrer son génie et propager son influence. Aidée par des formes républicaines, elle a fait encore Gènes, Venise, la Hollande. Les arts ont été la douce part de l'Italie; la guerre et puis la science ont grandi la Prusse. Le génie des sociétés revêt plus d'une forme, parle plus d'un langage. Sans parcourir toute la terre et toute l'histoire, venons à la France, et répétons, ce qui ne se conteste guère, que depuis soixante ans l'oeuvre qui lui est assignée est de donner l'exemple d'une révolution sociale qui se constitue en gouvernement. Mais, telle est de nos jours l'empire de la presse, que cette mission, lorsque la France ne l'accomplit point par les événements, elle doit travailler à la remplir par sa littérature. En temps calme, l'activité pacifique étant la seule permise , la France n'a plus de rôle à jouer que dans le domaine de l'intelligence. Navigation , commerce , industrie , sous aucun de ces rapports , elle n'est la première; sous tous ces rapports, elle a plus que des rivales. Quand la France n'est pas révolutionnaire ou guerrière , elle est peu chose dans le monde , si elle ne se montre puissante par l'esprit : .
Tu regere ingenio populos.
Remplit-elle aujourd'hui sa mission? exerce-t-elle l'empire intellectuel? Ln tel empire ne s'exerce que par des écrits. C'est donc étudier la situation de la France que d'observer sa littérature.
Ici l'on me pardonnerait d'être sévère. L'opinion commune n'est pas favorable à la littérature actuelle ; on la goûte sans l'estimer, et il est de mode d'en dire grand mal et de ne pouvoir s'en passer. Mais ce pessimisme critique me semble lui-même un des travers littéraires de notre époque, et, à ne considérer que le talent, je trouve que mon temps prête plus à l'admiration qu'à la censure.
Gardons-nous de confondre, en effet, l'art et la pensée, ou , si l'on veut, la forme et le fond. On aimerait, 'je le sais, à supposer une éternelle alliance entre la vérité ou la moralité des idées et l'habileté de l'écrivain ou de l'artiste; mais c'est là une illusion honnête à laquelle l'expérience de tous les temps ne permet pas de croire. Il est trop vrai que l'éloquence et la poésie ont mille fois consacré avec un merveilleux succès l'erreur ou la passion. Lucrèce est un gi-and poète apparemment, et il n'y a rien de pire pour le fond que son poème. Demandez à Platon ce qu'il pense des tragiques d'Athènes, il en parle comme de pestes publiques, et le génie de Sophocle et d'Euripide a fait l'admiration de tous les âges. On absoudrait difficilement le comique Aristophane, quand même on l'innocenterait de la mort de Socrate, et c'est Platon encore qui dit que les Grâces mêmes avaient pour temple l'àme d'Aristophane. Supprimons les exemples, ils s'offrent en foule et prouvent qu'ainsi que la peinture fait peu dépendre du choix des sujets le mérite de ses œuvres, l'art d'écrire possède en lui-même sa beauté et sa vérité propres, qu'il peut prêter, parure éclatante et trompeuse, à des idées fausses et à des fictions dangereuses. On le regretterait vainement ; l'imagination n'est pas la raison, le
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goût n'est pas la conscience, et il y aurait plus de sûreté dans le monde de l'intelligence si le bien-dire était l'attribut exclusif et le signe certain du bien-penser. Les hommes ont beau vouloir approuver ce qu'ils admirent, tantôt c'est l'admiration du talent qui suborne leur conviction, tantôt c'est la manière de penser qui leui- fait admirer ce qu'ils aiment à croire. Souvent aussi on critique par hypocrisie, et l'on rougit d'avouer ce qui a su plaire. .Técarte donc bien des jugements rigoureux prononcés contre la littérature contemporaine.
.le m'accuse d'un goût très-vif. pour le talent, et je trou\e nombreux aujourd'hui ceux qui ont reçu le don de charmer ou d'émouvoir par la parole écrite. Mais, sans imiter cette sévérité banale et intolérante qui ne distingue pas dans ce qu'elle juge, j'avoue qu'en ce moment la mission des écrivains me parait mal remplie; ils sont en faute envers leur temps , ils le tlattent et ne le servent pas.
On reproche d'abord à la littérature actuelle d'être mercantile et d'être improvisatrice. 11 y a du vrai dans le reproche; seulement il ne retombe pas de tout soi;i poids sur ceux auxquels il s'adresse.
Las de voir que tous les métiers enrichissaient, excepte le métier de l'esprit , il est trop certain que des écrivains ont voulu prendre leur revanche et faire leurs preuves de noblesse financière, l'^n vérité la tentation était forte. L'industrie , grâce à la grandeur de ses opérations , à l'habileté de ses calculs, peut-être aussi à un certain art de se faire valoir elle-même aussi bien que sa marchandise, joue un premier rôle dans les sociétés modernes. Klle conduit maintenant à l'honneur. On a pu se de-
mander pourquoi le talent ne mènerait pas à la foitune. Réellement la société est plaisante quand elle reproche à la littérature de se faire industrielle. Qu' est-elle donc elle-même? et la politique n'a-t-elle pas fait exactement comme la littérature?
On ajoute que la rapidité de la vapeur est enviée de nos écrivains; en s'appliquant à la presse qui imprime, elle semble avoir gagné jusqu'à l'esprit qui fait imprimer. Mais de tout temps l'improvisation a tenu une grande place dans les lettres; elle a toujours régné dans la controverse ; elle est le seul procédé qui convienne et suffise à la polémique. Rarement aussi, bien rarement, ce qui était improvisé a été durable ; non que le talent manquât, il y a des œuvres du moment qui valent des productions lentement achevées. Comme dans certaines occasions de la vie la présence d'esprit sans la réflexion fait des merveilles, il y a une présence de talent qui enfante parfois des chefs-d'œuvre. Mais cependant les ouvrages ainsi faits n'offrent pas ordinairement un attrait durable à l'esprit; ils n'ont presque jamais cette forme pft'fectionnée , ce fini d'exécution qui contente seul un goût difficile, qui place les compositions littéraires au rang des modèles , et les fait admettre comme spécimen approuvés dans l'enseignement de l'art. Difficilement ils peuvent devenir ce qu'on appelle classiques. Si les Lettres Provinciales n'avaient pas été recommandées par le patronage de la meilleure et de la plus puissante école littéraire, si Port-Royal enfin ne les eût protégées après les avoir dictées, je ne sais si elles auraient conservé dans la postérité l'admiration qui leur était due; bien leur a pris que les maitres du \mi* siècle aient été pour la plupart
jansénistes. L'esprit de parti cette fois , contre sa coutume, a puissamment servi la justice.
Mais en général, tous les improvisateurs littéraires doivent se résigner à voir leurs œuvres périr avant eux ; sauf quelques exceptions heureuses , ils laissent un nom plus connu que leurs écrits. Que dis-je? c'est le sort de ceux mêmes qui fout du talent d'exprimer la pensée l'emploi le plus difficile et le plus éclatant , les orateurs. En vain parviennent-ils à la gloire, leurs discours restent peu dans la mémoire des hommes. Ceux de Cicéron lui-même sont les moins lus de ses ouvrages, et les oraisons imaginaires que les grands historiens prêtent à leurs personnages, compositions méditées avec art et calculées pour l'effet littéraire, produisent peut-être plus d'impression à la distance des siècles que les harangues vraies qu'inspirèrent l'émotion et la nécessité, et qui, du haut d'une tribune réelle, dominèrent les frémissements d'une assemblée vivante.
Cet exemple, le plus frappant de tous, peut servir à justifier une appréciation plus indulgente de la littérature , ou, pour mieux parler, des talents littéraires de ce tempsci. Avant toute autre improvisation, en effet, il faut placer celle de la tribune politique. C'est un talent littéraire , en ce sens que les plus rares et les plus précieux dons de l'écrivain y sont nécessaires, hormis l'art d'écrire lui-même, mais avec un surcroit d'autres énergiques qualités de l'âme que ne réclame nullement la composition d'un ouvrage. Et cependant ces œuvres d'esprit, où il entre tant d'autres choses que de l'esprit, ne sont pas estimées dans les lettres pour ce qu'elles valent, elles y figurent à peine, et l'on ne fait pas compte à une épo-
que de ce qui se dépense à la tribune de pensées et d'expressions, d'imagination, de mouvement, de fécondité, d'habileté dans l'exposition, de vigueur dans les déductions, toutes qualités cependant fort prisées dans les livres. Il m'a été donné d'entendre, depuis ti-ente ans, mais surtout depuis seize, des choses qui, je n'en doute pas, égalent ou surpassent en mérite ce qu'aucune assemblée publique a pu entendre. Qui ne croit pourtant que les éloges immodérés dont la presse salue les orateurs qui lui sont chers ne soient des hyperboles de parti? Qui met sérieusement dans son esprit nos grands orateurs au rang des maîtres classiques de la pensée? On ne l'ose pas, et pourquoi? C'est une première injustice envers notre temps.
Après l'improvisation de la tribune vient, à une grande distance, l'improvisation du journal, La presse périodique aussi consomme beaucoup d'esprit et ne produit pas de renommée. Dans un pays où tout se discute en public, où l'art d'écrire esf devenu l'instrument universel des intérêts et des affaires, combien ne doit-il pas se montrer de talent , et du meilleur, en des occasions où l'on n'ira pas le chercher! Qui pourrait garantir que, sur la rédaction d'un article de loi, le sens des dispositions d'un traité , la direction d'un chemin de fer, il ne se sera pas souvent publié un mémoire comparable pour l'élégance ou la clarté , pour la force ou la méthode , pour la verve ou le raisonnement, à quelque chapitre d'un ouvrage immortel? J'ai lu sur les haras telle brochure qui attestait un écrivain.
Tout ce qu'on peut dire contre l'improvisation s'adresse donc en partie aux institutions et aux mœurs, et ne pré-
juge rieu contre l'existence et la qualité du talent. La tribune et la presse politique peuvent donner une richesse intellectuelle qui ne compte pas , mais ce n'en est pas moins une richesse intellectuelle. Enfin, de la harangue et du pamphlet si nous passions à la poésie, à la critique, à la philosophie, à l'histoire, nous dresserions aisément à notre siècle un brillant inventaire, en ayant soin de ne pas fauT, comme tant d'autres, abstraction des défauts pour les livres du passé , abstraction des beautés pour les ouvrages contemporains.
Ce n'est donc pas l'art qui me parait en déclin, ce n'est point par la forme que la littérature périclite ; mais le fond m'inquiète , et l'esprit qui peu à peu s'introduit dans le monde littéraire ne me rassure pas. Ici, il est vrai, il faudrait s'en prendre moins aux auteurs qu'à ceux qui les jugent, et accuser d'abord le public.
On peut remarquer que les gens qui traitent le plus sévèrement nos écrivains sont de ceux qui donnent au talent et à l'intelligence le moins de place dans les choses humaines. La critique dénigrante se rencontre surtout chez qui ne fait nul cas des livres. C'est depuis qu'on s'est épris de la matière qu'on est le plus exigeant pour l'esprit. On commence par le trouver inutile, puis on nie qu'il existe. Les utilitaires qui nous font aujourd'hui la loi sont parfaitement convaincus qu'il ne se pense ni ne s'écrit rien qui vaille la peine qu'on y regarde. S'ils trouvaient le manuscrit dont parle La Fontaine, ils préféreraient bien le moi/itliv diirnion , mais je ne sais s'ils accoideraieut que le manuscrit fût don. \ oilà les gens qui ont force les faiseurs de manuscrits à leur prou> er qu'on en |)0u\ait tirer des ducats.
Si donc la littérature est loin d'être irréprochable , c'est qu'elle a trop suivi le courant. A quelques années d'une révolution , à la suite de ce premier déchaînement d'idées et de passions qui ne pouvait rien produire de bon ni de vrai, et dont le résultat naturel devait être une période d'humiliation pour la raison humaine, une réaction vient d'éclater, enfantée par la peur et le dégoût, réaction de défiance, d'incrédulité, d'aversion pour tout ce qui peut à la fois ennoblir et égarer l'humanité. La société a jugé à propos d'opposer ses intérêts à ses idées; elle a mis en suspicion tous les principes de croyance et d'action qui l'aA aient animée et recommandée à l'iiistoire. Elle a forcé ceux-là mêmes qui ont l'ambition de la gouverner à dissimuler leur grandeur native pour se faire bienvenir d'elle, a épouser non-seulement la cause des biens matériels, mais celle des sentiments vulgaires, à s'abaisser pour régner. Cette déroute d'une société intimidée, qui fuit devant le fantôme de l'esprit humain pour se retrancher derrière ses intérêts, qui même essaie de relever comme une redoute supplémentaire les préjugés détruits, qui au lieu de penser pour mieux croire , feint de croire pour éviter de penser , qui n'adopte des traditions saintes que comme des garanties de tranquillité, et qui rebcitirait le temple de Salomon pour y mettre en sûreté le veau d'or, c'est un spectacle corrupteur dont peut-être les hommes d'intelligence et d'étude n'ont pas bien compris la sévère leçon ; la contagion quelquefois a paru les gagner ou les effrayer ; tous n'ont pas vu quel grave devoir naissait pour eux dans cette dispersion funeste des forces morales de la société.
Les plus sages se sont retirés de la lice pour attendre de meilleurs jours ; mais d'autres, ou plus faibles, ou plus ardents , se sont d'abord abandonnés à l'entraînement universel. Que, dans les premières années après 1830, livré aux excès de la pensée, l'esprit humain ait affiché l'insensée prétention de refaire l'essence même de la société , de créer de toutes pièces une morale et une religion , d'abolir la propriété , la famille et le mariage , de retrancher de ce monde la liberté de l'individu , tolérée jusqu'ici par la divine toute-puissance; ces preuves de folie spéculative, ces puérilités menaçantes d'une science superficielle et d'une philosophie irréfléchie devaient faire à l'esprit humain une obligation de se contenir et de se dominer, c'est-à-dire de reconnaître ses limites et de respecter ses propres lois. Mais plus tard, mais aujourd'hui, à l'aspect de cette panique sociale, produite à la fois par l'émeute des intelligences et par l'émeute des factions, il fallait se découvrir un autre devoir, celui de résister encore. La résistance, voilà aujourd'hui la mission de l'esprit humain ; en veillant sur lui-même , en s'attachant intimement à la vérité , en s'unissant aux nobles passions qui peuvent l'animer, il fallait tout à la fois qu'il luttât contre le matérialisme quand il attaque sous les formes de l'anarchie, et quand il se défend par les armes d'une réaction. Mais non, la pensée troublée ou séduite a cédé au temps; elle s'est rendue la complaisante ou l'interprète de cette inimitié craintive de la raison , de cette misologiv que raillait Socrate , et , pour suivre la mode, elle a voulu faire des affaires. Se regardant comme une branche du travail national, elle a demande pour ses produits un prix rémuuérateui*; et.
par voie de conséquence, elle a fait chœur avec le tnercantil'isme pour prôner à l'envi l'incertitude de la raison et les illusions de l'intelllirence. Des artistes ont laissé, soupçonner que le talent n'était après tout qu'un moyen neutre de réussir, que la pensée écrite était une denrée dont la production pouvait se régler par l'offre et la demande, et qui devait être servie au goût des consommateurs. Les uns ont fourni les paroles et les autres la musique à cette Marseillaise de l'industrialisme qui retentit dans tous les rangs de la société.
On trouve des raisons pour tout , et la théorie se soumet en esclave au despotisme des passions humaines. Le fatalisme historique est là tout prêt à justifier, comme des transitions nécessaires, les erreurs de chaque époque, et à faire un progrès de la décadence même. Il vous dira qu'il faut une compensation à tout, il ira chercher dans les Principes de Newton une règle de mécanique sur l'égalité de la réaction à l'action , découverte fort à propos pour expliquer tous les excès et ajourner sans terme le moment de l'équilibre véritable. Mais enfin , métaphore pour métaphore , c'est une autre idée qu'on devrait emprunter à la mécanique, celle de la résultante des forces. Ainsi que deux forces en s'opposant l'une à l'autre déterminent une direction moyenne, loi merveilleuse qui fait à la fois marcher les planètes dans l'espace et les navires sur les flots , il peut y avoir dans la société moderne, non pas deux limites extrêmes entre lesquelles elle oscillerait éternellement, mais deux forces qui semblent opposées et doivent s'unir en une commune et puissante impulsion. Oui, je le reconnais, l'activité sociale prend deux grandes formes que nous
appellerons l'industrie et la pensée, l'une qui sert plus l'intérêt, l'autre la vérité; l'une qui a plus besoin de l'ordre, l'autre de la liberté. L'une ne doit pas être sacrifiée à l'autre , chacune ne doit pas tour à tour prévaloir et tout emporter. La lutte éternelle n'est pas leur position définitive ; mais , en se résistant jusqu'à un certain point, elles peuvent engendrer une force commune, un mouvement commun, le vrai progrès, celui dont profite et se glorifie la société tout entière , celui qui ne s'accomplit pas aux dépens de la dignité ou du bonheur de l'humanité. Pour réaliser un tel progrès, il faut sans doute que le travail de l'homme sur la matière, ce travail qui a pour but , non -, comme on l'a dit , de la réhabiliter, mais de l'asservir en la transformant et d'assurer à l'esprit un triomphe de plus , soit prospère et protégé; mais il faut aussi que le travail de l'esprit pour lui-même, de l'esprit cherchant à s'éclairer par le vrai, à s'enchanter par le beau , soit pratiqué et récompensé comme il doit l'être , c'est-à-dire tout autrement que les œuvres destinées au bien-être des hommes. 11 faut qu'un certain accord, qu'une mutuelle entente s'établisse entre ceux (jui enrichissent et ceux qui illustrent la société, et que l'estime, l'influence, la gloire même ne passent point tout d'un côté. VA ici se révèle dans sa grandeur la mission de quicon([ue se dévoue , même en un rang obscur, à la cause de l'esprit. Ce n'est pas des travailleurs qu'il faut attendre qu'une Juste part soit faite aux écrivains, c'est à ceux-ci, (jui sont obligés de tout comprendre, à régler la part de tous, à révéler à l'industrie ses propres destinées, à lui marquer dans l'estime des peuples Ja pirtce (|ui lui est due, à revendiquer pour
tout ce qui n'est pas elle une inviolable prérogative. L'intelligence pure ne relève que des lois qu'elle tient de Dieu; mais on n'apprendra ce qu'elle vaut que si elle le sait elle-même. L'amour désintéressé de la vérité, l'enthousiasme de la beauté dans tous les genres , un sentiment de l'idéal enfm qui est nécessaire dans tous les arts, dans la poésie, dans la philosophie, dans la politique elle-même, voilà ce qui doit perpétuellement animer les hommes du parti de l'intelligence, voilà les intérêts sacrés commis à leurs faibles mains.
J'ai prononcé ce mot le sentiment de [idéal. L'expression n'est pas très-usitée , et l'on pourrait bien accuser tout ceci de métaphysique ou de poésie. Ce seraient deux grands crimes dont il m'importe de me défendre.
Il y a sans doute un monde idéal oii un esprit métaphysique peut seul porter le regard. Il y a une beauté idéale qui ne se révèle que par inspiration à l'âme du grand artiste. Ce n'est pas de cet idéal suprême que je veux parler; il n' apparaît, si l'on ose dire, qu'à des intelligences divinement élues ; mais un idéal plus accessible, plus familier pour ainsi parler, ou plutôt le même sous des formes plus saisissables, est ou doit être présent à toutes les intelligences capables de quelque réflexion . C'est celui-là qu'il importe que la littérature ne laisse jamais s'effacer et se perdre, en cessant d'en épurer, d'en a^1ver l'image dans le miroir de l'intelligence.
Il est difficile de contester que l'effort, ou si l'on veut la tendance de l'esprit humain ait été , depuis l'âge de la Renaissance, de se gouverner par la raison seule; ce fut certainement sa prétention avouée, son entreprise manifeste, depuis la fin du dernier siècle. Les ennemis I. 4
de la philosophie et de la révolution le lui ont assez reproché. A mesure que l'on renonce à se laisser doucement aller à l'empire absolu des traditions, on tombe dans l'obligation de se faire sur chaque chose que la tradition réglait une règle que dicte la raison. C'est-à-dire qu'on remplace insensiblement en tout un fait par une idée, œuvre délicate et dangereuse qui ne s'achève pas en un jour, et dont le cours est souvent interrompu par des déviations , par des réactions , suites nécessaires peutêtre de l'infirmité mobile de l'esprit humain. Mais cependant que faire? Le mouvement est donné , il faut le suivre. On est en route , il faut marcher. Je sais qu'on se lasse, je sais qu'on s'égare; on trouve qu'il y a plus d'obstacles et de dangers qu'on ne l'avait cru. Alors vient le découragement, on s'arrête, et comme l'immobilité est devenue impossible, on est tenté de retourner sur ses pas. Il y a des moments dans les voyages, où l'on ne sait plus que deux choses, languir ou revenir. Nous sommes, je le crains un peu, dans un de ces moments-là.
Il faut citer quelques exemples. J'en prendrai deux, l'un dans l'ordre le plus élevé, l'autre touche à ce qu'il y a de moins sublime, le monde de la vanité.
La religion, malgré l'immutabilité de ses dogmes, ne peut entièrement échapper aux variations de l'esprit humain. Son essence éternelle est exposée, en passant dans l'entendement des hommes, à s'y envelopper des formes que lui prêtent leur imagination, leur faiblesse, leur passion. Comme vérité, elle est immuable; comme croyance, elle ne l'est pas. Elle n'est pas nécessairement conçue comme elle est, ou bien les hommes seraient infaillibles. On doit donc distinguer en elle une partie essentielle ou
invariable, ce que la philosophie recherche, une partie accessoire et changeante, ce que l'histoire raconte. Avec plus ou moins de sagesse et de liberté, l'esprit humain s'efforce, et c'est son devoir, de se rapprocher sans cesse de cette vérité religieuse, ou de cette religion vraie qui n'est pas exactement celle de la pensée populaire, qui n'est pas même toujours celle des hommes que le monde donne au ciel pour ministres. Atteindi'e ce point de perfection fut dans tous les temps ram])ition des meilleurs parmi les grands esprits. Les temps modernes croyaient en général que cet effort n'avait pas été tout à fait stérile, et qu'au sein des sociétés cultivées, il s'était depuis un ou deux siècles accompli un progrès dans l'ordre religieux autant que dans l'ordre philosophique. Pai' exemple, il semblait jusqu'ici que la religion des sages du temps de Louis XIV était plus éclaii-ée (ce qui en définitive signifie plus vraie) que celle des moines du dixième siècle. Les gens sensés croyaient et croient, j'espère, encore que, lorsqu'on est chrétien, il faut essayer de l'être dans le sens de ceux qui cherchent à dégager la foi de toute variation historique, de toute addition superstitieuse, et que, lorsqu'on est purement philosophe, il faut tâcher d'être animé à l'égard du christianisme des sentiments de Leibnitz, ou du moins de Kant, ou, pour citer deux noms plus familiers, des sentiments exprimés dans quelques pages de Rousseau ou dans les lettres de Turgot sur la tolérance. Eu un mot, la raison poursuivait constamment et elle doit continuer à poursuivre une foi religieuse dont elle a l'idée, qui ne doit coûter aux hommes la perte d'aucune espérance et d'aucune vertu, mais qui, de plus en plus, doit s'élever au-dessus des fictions passionnées de
l'imagination, toujours accessible aux séductions des sens. C'est là ce que j'appelle l'idéal religieux. C'est ce qu'on appelait dès le xvii'^ siècle une religion éclairée. C'est une manière sérieuse et pure d'être chrétien ; c'est une foi qui tend au vrai et qui dédaigne toutes ces fables, tous ces préjugés, tous ces intérêts de la terre, survenus dans la religion comme les abus dans un bon gouvernement. Mais il est arrivé que, pendant qu'on cherchait cet idéal, dépassant bientôt non-seulement la foi raisounée, mais le pur rationalisme , l'esprit humain , si rarement maître de lui-même, a tantôt violemment attaqué les bases de toute religion, tantôt paisiblement mis en oubli ses antiques besoins de saintes espérances. L'impiété est venue, l'indifférence a fleuri. C'était un mal; pour y remédier, que fallait-il faire? Persister dans le bien. On ne guérit pas d'un excès par un autre. Aux esprits téméraires ou moqueurs il fallait rappeler sans cesse, rappeler avec force que l'intelligence qui conçoit l'union de la raison et de la foi doit continuellement travailler sur elle-même pour la réaliser. Mais c'est là un idéal; en le poursuivant on a échoué, ou s'est égaré. Que fait la littérature? ^ ous le savez; pour s'épargner des frais d'invention , elle essaie de l'archaïsme. Vous la connaissez , cette littérature sacrée de nom, profane de fait, qui de la religion ne semble comprendre que les légendes. On lui parlait des abus de l'Église, elle les place au-dessus de ses bienfaits. Ce (qu'elle aime de l'institution , c'est l'inquisition et l'ultramontanisme. Les saints qu'elle recommande sont des saints douteux du moyen âge, ou ces saints d'origine claustrale, dont la Sorbonne, il y a cent cinquante ans, aurait trouvé mauvais qu'on vînt l'entretenir. S'il y a
quelque part des liturgies bizarres ou des symboles hasardés, qui n'ont pas même été admis par rÉgiise , si surtout il se rencontre des croyances excessives, des allégories outi'ées, bien dépourvues de tout caractère évangélique, bien empreintes du caractère des grossières imaginations humaines , c'est là dans le culte de nos pères ce qu'elle révère ou glorifie. Demandez-leur, à ces écrivains d'un goût corrompu et dont l'orthodoxie n'est qu'un long paradoxe , ce qui vaut mieux pour la religion du traité de l'existence de Dieu de Fénelon ou des fables des Bollandistes, ils n'hésiteront pas; ce sont des gens qui trouvent Fleury suspect et ïillemont incrédule. Ils tiennent à mettre le christianisme eu guerre avec le bon sens.
Je ne veux voir dans tout cela que de la mauvaise littérature. Mais ne serai-je pas bien compris maintenant si je répète qu'il mauque à la nouvelle école de littérature religieuse le sentiment de l'idéal chrétien?
Venons à de moins graves sujets. Un principe passe pour avoir dominé ce pays-ci , et j'espère même qu'il y domine toujours, quoi qu'il en semble : c'est l'égalité. Ou sait apparemment ce que je veux dire. Si on l'avait oublié, qu'on veuille bien relire une lettre jadis assez fameuse de Jean-Jacques Rousseau à Christophe de Beaumont, on me comprendra. L'égalité, depuis un temps >déjà long, avait pénétré et dans nos lois et dans nos mœm-s. Mais, comme toutes les choses de ce monde, elle ne s'établit pas sans quelque dommage. Dans une société démocratique, non -seulement des distinctions jadis éclatantes ou agréables s'effacent , mais il se manifeste des goûts et des habitudes qui manquent d'élégance, surtout d'affectation d'élégance. L'uniformité
H pr;éface.
d'éducation ne suit pas l'égalité des droits, même une instruction pareille n'amène pas des mœurs semblables. Des préjugés subversifs , des représailles grossières accompagnent souvent une émancipation sociale; il peut enfin se répandre dans les classes nouvellement affranchies un esprit impatient de toute supériorité et que tour à tour l'ignorance ou l'envie soulève contre les pouvoirs légitimes ou contre le mérite véritable. Mais c'est la faute des hommes, ce n'est pas celle de l'égalité, c'est-à-dire de la justice. Il demeure vrai que l'on peut concevoir une société où, sans qu'aucune classification odieuse ou surannée soit maintenue, règne la seule subordination légitime, celle que la loi établit entre les magistrats et les individus, celle que la raison fonde sur l'inégalité du mérite ou de l'éducation. Ce n'est point un être chimérique qu'un citoyen soumis aux lois , respectant à la fois ses droits et l'autorité , rendant hommage de par la raison aux choses respectables , riant des préjugés puérils , fuyant l'insolence , dédaignant l'envie. C'est là le vrai citoyen de la société moderne et d'un pays libre. A le former, à le rendre chaque jour plus commun et plus imitable, devrait incessamment travailler une littérature jalouse de répandre la lumière. Tout au rebours, la littérature a subi une singulière métamorphose; elle s'est faite aristocratique. Feuilletez les livres, elle affectionne les titres, les armoiries, le blason; elle préconise les manières de cour, l'impertinence, la frivolité. Si dans un roman à la mode il y a un bourgeois libéral , c'est à coup sûr un sot, probablement un fripon. On y parle doctement de naissance et de race; on appli((ue à l'espèce humaine des idées de stnd-
book. Ce mot d'aristocratie , sans cesse employé dans les livres du jour, n'y est plus jamais pris qu'en bonne part. Chose étrange en vérité! réaction ridicule! Littérature de parvenus !
On n'a pas su rester dans ce milieu si facile à tenir entre un retour fantasque à de vieilles niaiseries et une explosion de passions ou de préjugés niveleurs. On a cessé de fixer le regard sm* cet idéal de l'honnête homme et de l'homme sensé que nos pères avaient dans l'esprit un certain jour qu'ils s'avisèrent d'une certaine déclaration des droits.
Ces exemples (on en pourrait donner mille) suffiront pour indiquer ce qui , suivant moi , manque à la littérature du moment. Ces vains efforts pour refaire de la raison avec des préjugés, de la religion avec des légendes , de la société avec des abus , de la vérité avec de l'erreur, ce n'est pas l'œuvre d'une fausse doctrine, comme celle des publicistes de l'émigration; d'un fanatisme sincère, comme celui des hommes de 1815; d'une passion vindicative, comme vous pouviez l'éprouver, vous qui aviez senti le sang d'un père tomber goutte à goutte sur vos tètes à travers les fentes du- plancher d'un échafaud. ]Non, c'est lassitude et prétention d'esprit, c'est artifice ou mode d'une littérature qui courtise les plus mesquines faiblesses d'un public blasé. Les écrivains ont cessé de se croire une cause à défendre , un but à atteindre. Ils s'appellent eux-mêmes de purs artistes et se comparent au musicien qui ne veut que plaire avec des sons. Ce qui n'est vrai que de quelques poésies destinées uniquement à produire de douces et vagues sensations , on l'applique à tous les emplois de
la parole écrite, ne fût-ce que pour justifier la prétention si commune au nom tentant de poète. Romancier, critique , historien , philosophe , tout le monde l'accepte ou le brigue aujourd'hui, et sous prétexte de poésie la foi dans les idées s'éteint ou s'énerve, et la raison fait place à une sorte d'idolâtrie pour l'imagination , qui , malheureusement, s'accorde très-bien avec les calculs de l'intérêt privé, et transforme aisément le goût du luxe en amour du beau.
Vous tous que le ciel a doués de la faculté merveilleuse de rendre la pensée émouvante ou pittoresque, vous encore qu'un peu d'étude a formés à l'art, au difficile art d'écrire, souvenez-vous que le talent oblige, et que vous êtes comptables envers l'esprit humain de l'usage des forces qui vous ont été données. Si autour de vous tout s'abaisse , si l'amour du bien-être devient le mobile universel des actions des hommes , si la société tend à ne plus estimer que des vertus économiques ou lucratives , ne vous laissez pas entraîner ni séduire ; luttez contre le torrent, et ne vous réduisez pas de gaieté de cœur au métier de donneurs de divertissements ; songez à l'avenir qui, en grande partie, sera ce que vous le ferez ; souvenez-vous de cette noble cause de la dignité humaine que vos de- A anciers ont mise dans le monde , et dont ils ont , par d'immortels écrits, propagé autour d'eux l'intelligence et l'amour. Les œuvres de pure imagination, les fantaisies de l'art ne vous sont pas interdites ; mais que de temps à autre une page, un mot du moins , un mot vienne attester votre lidéHté aux grandes pensées qui relèvent l'humanité. ]\c vous faites pas une fausse gloire de mériter les arrêts sévères de Platon contre les poètes. Vous
le savez bien, le génie, à suivre ses conseils, ne risque de perdre ni l'éclat , ni la grâce. Son exemple est là pour nous apprendre que le culte de la pensée, que l'amour laborieux de la vérité, ne fait pas tomber une seule fleur de la couronne de l'artiste, et que sur les lèvres des maîtres de la sagesse les abeilles de l'Hymette déposent leuimiel le plus doux.
Nescio quid majus.
Properce.
(inédit. 1817.)
Que la jeunesse est une douce chose ! Les enfants la désirent, les vieillards la regrettent, ceux qui l'accusent l'envient et la voudi-aient retrouver au moment où ils s'en plaignent. Rien ne la remplace quand on la perd, puisqu'elle n'exclut aucun bien. Elle est elle-même un bien qui tient lieu de bonheur ; je voudrais qu'elle fût une excuse.
Cependant, comme de tant d'autres biens de ce monde, ou en a médit, médit jusqu'à la calomnie. Mais on n'a pas toujours eu tort d'en médire, elle valait trop pour qu'il n'en fût point abusé. En somme, les éloges ont dépassé les critiques; on l'a louée jusqu'à la flatterie. Les Grecs ne l'adoraient-ils pas sous le nom de la déesse qui versait l'ambroisie aux dieux?
•fe ne sais toutefois comment expliquer deux opinions assez généralement répandues sur la jeunesse ; car elles me semblent un peu contradictoires , ce qui arrive d'ailleurs assez souvent aux idées reçues. Ainsi il est convenu
iS PASSÉ ET PRÉSENT.
que ce temps de la vie est un âge d'étourderie et de légèreté , li\Té à tous les amusements du monde , à tous les caprices de l'inconséquence, à toutes ces distractions extérieures qui semblent inconciliables avec les sérieuses pensées et les sentiments profonds. En même temps , il n'est pas rare d'entendre représenter les jeunes gens comme enthousiastes du beau , comme obsédés des idées de grandeur indéfinie , de perfection imaginaire , comme agités sans cesse d'un besoin de s'élever au-dessus des frivolités ou des intérêts du présent pour réaliser un avenir que seule garantit l'audace de leurs espérances. Ces deux opinions qui paraissent se combattre seraient-elles vraies à la fois? Cela se pourrait, si l'on veut bien ne pas les rendre trop absolues. Il se pourrait que les jeunes gens fussent, les uns légers et futiles , les autres enthousiastes et rêveurs. Il se pourrait même que beaucoup d'entre eux fussent à la fois tout cela. Quand il s'agit de l'homme, les opposés ne sont pas incompatibles, et ce qui se contredit peut être absurde sans être invraisemblable. Dans la jeunesse surtout, l'union des deux natures pourrait n'être pas encore bien faite , l'esprit et le corps se disputant encore chacun leur part, et de la lutte naîtrait l'incohérence. Jouet de ses sens, dupe de son esprit, l'homme a plus d'une raison de n'être pas d'accord avec lui-même, ^lais à ses disparates naturelles, l'éducation et la société en ont ajouté bien d'autres.
Comment s'ouvre la jeunesse des hommes? Quelles circonstances la précèdent et l'amènent? A peine délivrés des premiers soins dus à la première enfance, ils entrent au collège. Là, privés de la vue même des jouissances du monde, ils n'en éprouvent, ils n'en conçoivent
même pas le besoin ; voués à des occupations abstraites, à des travaux qui ne produisent rien de positif ni de durable que leui'S effets sur l'intelligence , les moins appliqués , les plus légers des écoliers sont poussés et retenus constamment dans le monde de la réflexion, dans la sphère des idées. Ils apprennent à penser pour penser, à écrire pour écrire, sans autre but que de savoir penser et écrire. Leur esprit est excité sans cesse , captivé plus de douze heures par jour ; c'est trois ou quatre fois autant que l'esprit de la plupart des gens du monde. Ainsi se prend l'habitude d'une contention intellectuelle qui n'est interrompue que par la violence momentanée des exercices et des jeux. La vie d'un écolier un peu attentif est aux trois quarts une vie spirituelle; il tombe dans une sorte d'ascétisme littéraire. Le collège est un couvent de novices dont il semble que la profession définitive soit de parler et d'écrire sur ce que les autres ont pensé.
Mais tandis que notre intelligence, toujours en haleine, s'y développe et s'y assouplit, notre cœur, qui n'a rien à faire, est bien moins avancé qu'elle. Les passions sont rares au collège; les sentiments de l'àme y sont rarement excités; on y est peu encouragé à en montrer quand on en éprouve. Maîtres et camarades n'aiment que l'égalité d'humeur, une disposition uniforme, une sérénité constante. Le mieux est d'y parler et d'y agir toujours de même avec tout le monde ; c'est à ce prix qu'on est un bon élève et un bon enfant. Les caprices de l'imagination n'y sont pas plus encouragés que les émotions de l'àme. Les choses mêmes qui dans les livres seraient de nature à nous toucher, on nous habitue à les apprécier surtout avec notre esprit. Des événements dramatiques, nous examinons s'ils
sont bien racontés; des sentiments touchants, s'ils sont bien rendus; des leçons morales, si elles sont bien dites. L'expression nous importe beaucoup plus que le sens, et ce qu'on cherche à former en nous , c'est moins la conscience que le goût. J'ai longtemps traduit Sénèque sans rechercher s'il avait raison; j'étais plus touché de ses antithèses que de ses maximes, et si l'on m'eût demandé ce qu'il faut penser de sa morale, j'aurais répondu : Le style en est trop haché. Au collège, nous ne recueillons les préceptes qu'à titre de lieux communs, pour en faire usage quand nous composerons en rhétorique.
Ces habitudes ne sont pas celles de la maison paternelle. Là, l'éducation marche à peu près en sens inverse. Les premières études y sont presque toujours tournées au profit de l'instruction morale. Dès qu'on y lit les vies de Plutarque, on s'intéresse aux hommes et aux choses. Les enfants commencent par se passionner pour les héros et pour les peuples. Combien n'en voit-on pas demander à leurs parents lequel avait plus de courage d'Alexandre ou de César, et déclarer nettement qu'ils préfèrent les Spartiates aux Athéniens? Mais, avec le temps, on s'habitue à considérer l'historien plus que le héros. Quand on avance dans ses études, les récits les plus instructifs, les plus attachants, deviennent des thèmes pour la critique; les parallèles ne sont plus que des occasions d'écrire des phrases bi'illantes. On apprend la manière de louer convenablement Aristide ou ïhémistode, et non de juger lequel est le plus louable. C'était là une de ces grandes (|uestions qu'un enfant traitait a\ec sa mère, quand elle commençait à lui parler de la Grèce. On ne lui en dit plus rien, quand il est tout près d'être un homme.
DE LA JEUNESSE. Si
Cependant le temps passe, la jeunesse arrive, et l'on ne sait rien du vrai de la vie. On jette les yeux sur ce monde où l'on est au moment d'entrer; on ne le conuait pas; intérêts et passions, tout est nouveau, tout est obscur. Il faudra bientôt faire ou sentir ce que jusque-là on n'a su que lire , conter ou peindre. La rhétorique , on s'en doute d'avance, n'est point la science du monde, et l'art d'écrire correctement est pour la conduite le moindre des arts. Et cependant où puiser ailleurs que dans ce qu'on sait la notion de ce qu'on ignore? Que faire, sinon se rappeler tout ce qu'on a lu, comparer les exemples que fournit l'histoire, les maximes cju'enseigne la philosophie? Il faut absolument de tout cela se composer , tant bien que mal , un système et comme une expérience anticipée. • 11 faut se mettre en voyage avec cette carte qu'on s'est faite d'un pays qu'on n'a point "vii. Mais ordinairement c'est une carte détachée du monde connu des anciens, avec une foule de terrœ incognkœ, et leur géographie n'est pas la nôtre.
Les livres de morale donnent les principes dans une simplicité qui plait , dégagés de toutes circonstances particulières, de toute difficulté qui les obscurcisse, de tout ce qui peut en rendre l'application douteuse ou malaisée. On vous dit , par exemple , qu'il faut savoir se vaincre, c'est-à-dire qu'il faut faire triompher un sentiment sur un autre ; mais entre des sentiments divers et mêlés, lequel choisir, auquel donner la préférence? Faut-il vaincre le désir au profit de la crainte, l'orgueil dans l'intérêt de la faiblesse, la mollesse pour satisfaire à la colère? Ne faut-il pas craindre d'être patient par indolence, généreux par vanité, prudent pai* timidité , com*ageux par
vengeance? Tout est compliqué dans ce qu'on éprouve; et ce n'est pas la morale des livres, c'est le discernement naturel dans la conscience qui nous enseigne le chemin qu'il faut suivre. Les préceptes sont vagues de leur nature ; absolus et abstraits, ils ne peuvent servir de règles pratiques, si le bon sens ne les juge et ne les concilie; or, le bon sens ne se forme que par l'expérience; il lui faut du temps.
L'histoire aussi ne nous présente les héros que comme la philosophie ses maximes. Dégagés de mille circonstances personnelles , ramenés à leurs traits généraux , placés dans le vide, ils nous apparaissent sous un jour infidèle ; il semble que pour les imiter il suffise de le vouloir, et qu'il soit aisé d'égaler ce qu'il est si facile de concevoir et de peindre. Ou ne se représente pas exactement sous quel fardeau de préjugés, de faiblesses, de passions, dans quel dédale d'objections, de tentations et de résistances, ils ont dû se mouvoir et marcher. Eux aussi, ils sont une pure abstraction, comme la sagesse philosophique. Essayez donc de vous conduire dans le monde sans autre appui que les conseils de celle-ci, et avec la prétention de pratiquer les vertus historiques!
Ce serait là une morale toute d'imagination; elle pourl'ait se soutenir par l'enthousiasme, si l'enthousiasme pouvait durer. Qu'elle séduise, cela se comprend; elle vient d'une haute origine, elle semble destinée à réaliser une beauté , une perfection qui convient à des esprits encore tout pleins des images poétiques de l'antiquité. Si donc au sortir du collège nous nous mettons à réfiéchir sur le but de la vie, sur les principes de la conduite, si nous ne nous contentons pas de marcher au hasard et de suivre
le vent de nos impressions passagères, si enfin nous sommes assez sérieux pour nous poser une règle, le souvenir de nos études ne nous permet de lui donner qu'un nom, c'est la vertu ; et comme on nous a dit qu'il faut une faiblesse au cœur de l'homme, auprès delà veitu nous mettons la gloire, et nous nous croyons quittes envers l'humanité. Par malheur, le monde a peu à faire de la gloire ni de la vertu. Pour lui, ces deux mots sont remplacés par d'autres moins brillants , une bonne conduite et l'estime des honnêtes gens.
Dans les sociétés actuelles, d'innombrables liens gênent l'action des grandes qualités. Ces liens, tout faibles qu'ils sont, tirent de leur nombre une certaine force ; celui qui voudrait les briser pour ne suivre que l'instinct d'une àme exaltée pourrait bien ressembler au géant Gulliver, quand il prétend se lever, et se sent invinciblement retenu par les fils déliés que des pygraées ont attachés a chacun de ses cheveux. Dans les sciences physiques , il arrive souvent cpie, sans beaucoup examiner eu eux-mêmes les phénomènes, ou se borne a les mesurer, et par suite à les prévoir au moyen seulement du calcul. On les sépare alors de toutes les circonstances pai'ticulières , de toutes leurs limitations matérielles, et on eu traduit l'expression dans une langue infiniment simple , qui semble donner des résultats plus exacts. Mais cette précision est trop grande pour être fidèle. Ainsi la vitesse calculée de la chute des corps n'est pas conforme à la vitesse observée. C'est que dans le calcul on fait abstraction de la ré?istance que l'air oppose a la pesanteur. De même quand on calcule les lois morales du monde, on peut simplifier trop la vie, on omet les résistances et les frottements , on oublie
oi PASSÉ ET PRÉSENT.
que dans cette science aussi il ne faut arriver à la théorie que par l'observation.
Comment demander aux jeunes gens de se plier à cela? Ils aiment mieux supposer les choses que les observer. Habitués à n'en croire que les conceptions de l'esprit, ils se préoccupent de lois imaginaires, ils ne veulent trouver ici-bas que de hautes vertus à étaler , que de nobles combats à rendre. Ils se croient uniquement nés pour ce qui est grand , et , ne rencontrant rien de grand à faire , ils s'étonnent et se découragent. Toutes les situations où le sort commun nous place sont hérissées d'obligations assez mesquines, mais cependant importantes; la société exige des ménagements, commande des égards. Rien n'est simple, et même sur les scènes les plus élevées, dans l'ordre politique, par exemple, peu de positions sont assez hautes pour être indépendantes. Il est rare que l'àme n'y puisse prendre conseil que d'elle-même; c'est un privilège dévolu seulement à quelques êtres supérieurs. Il n'appartient qu'aux Alexandre de couper le nœud gordien.
Il eu coûte d'abord de se ranger à la condition ordinaire. On tient pour commun à tous le droit de se distinguer de tous. On le réclame avec confiance, on s'indigne contre l'injustice qui le refuse à qui veut en user. On attaque, on nie, comme des opinions de convention, toutes les nécessités de l'existence sociale. Si l'on se soumet provisoirement dans la pratique, car on est rarement assez fort pour agir comme on pense, on proteste au fond du cœur; le sentiment résiste à défaut de l'action; il s'insurge moralement contre la société qui ne s'en doute seulement pas. En vain va-t-on jusqu'à la braver en pa-
rôles, elle est habituée à ne pas mettre grande importance à ce qu'on dit; elle tient les opinions extraordinaires pour des jeux d'esprit, les protestations contre ses usages pour des chimères, et ne conçoit rien a ce ton de révolté qu'on prend avec elle, n'ayant aucune conscience qu'elle soit oppressi\e. Elle ne sait pas quel effort on a fait pour lui rompre en visière, quel poids on croit avoir soulevé, quel pouvoir on pense avoir bravé. Communément elle ne songe pas même à réprimer d'aussi faibles rebelles. >e soupçonnant jamais une conviction profonde , elle n'oppose point de résistance sérieuse ; elle continue sans répondre. Pour nous, ses préjugés nous apparaissent comme des ennemis, nous nous évertuons à les combattre. Mais, semblables à des ombres, ils ne se défendent point. Ils rappellent ce géant de l'Ailoste qui reçoit gaiement les coups redoublés d'un chevalier armé de toutes pièces, et qui, lorsqu'on le croit abattu, va ramasser sa tète en éclatant de rii-e.
Le poète dit que le chevalier était fort impatienté. Autant nous en arrive ; cette indifférence opiniâtre de la société nous dépite; nous tenons a tout, elle a l'air de ne se soucier de rien. Lassés bientôt d'une lutte inutile, d'une activité sans fruit, nous quittons l'attaque pour la défensive , et nous voilà en neutralité armée contre les idées reçues. Il faut cependant s'accommoder peu à peu d'une situation qui se prolonge. L'action de l'opinion générale est lente, insensible, mais toute-puissante. La société nous discipline à la longue , nous entrons dans ses rangs ; alignés par elle, nous ne songeons plus à en sortir, et voilà comme tout le monde se ressemble.
Ces premières erreurs de la jeunesse me paraissent ex-
pliquer tous ses torts. Peut-être ne la reudraient-elles pas incapable d'un noble effort, d'un beau dévouement. Elles pourraient satisfaire à quelqu'une de ces circonstances où l'enthousiasme est à sa place. On serait trop heureux si l'on pouvait se tirer de tout avec de l'héroïsme. Ce qu'il faut dans le monde, c'est une patience toujours présente, c'est une tenue de caractère qui dépense son énergie en détail et ne la prodigue jamais, c'est une persévérance sans éclat que rien ne rebute ni ne lasse, c'est la force de résister aux contrariétés, de surmonter les embarras , de ménager à la fois ses intérêts et les convenances ; c'est le courage des petites choses.
Au début de la vie on fait trop ou trop peu. Trop, parce qu'on s'exagère des riens et qu'on veut déployer toutes les puissances de son âme dans de médiocres occasions ; plus souvent trop peu , parce qu'on dédaigne les circonstances usuelles et qu'on les juge indignes de cette force surabondante qui ne trouve pas d'emploi, de ces qualités brillantes qu'on s'attribue et dont on ne sait que faire. Ainsi l'on s'accoutume à prendre en mépris la vie commune. On en néglige les soins, les devoirs même, comme inférieurs à ce ([u'on vaut, et l'orgueil conduit à mille faiblesses. Ou néglige des vertus qui ne seraient pas admirées ; l'on reste en deçà du bien praticable pour avoir recherché le bien idéal. Il ne faut pas, en effet, trop mépriser ce monde si l'on veut valoir autant que lui; autrement on linit par s'abandonner aux frivolités dont il e^ rempli. Satisfait de cette activité stérile ([u'il autorise, ou abandonne le gouvernement de sou àme. On vil au hasard, attendant le jour, qui ne vient pas , où le champ s'ouvrira pour un noble essor. Au
milieu des distractions et quelquefois des fautes, l'âge fuit, les belles années se perdent, la vie se gaspille sans qu'on renonce à la pensée de l'honorer mieux , sans qu'on dépose cette espérance d'un beau jour lointain qui viendi'a tout racheter; car l'espérance dure autant que la jeunesse.
11 est vrai qu'elles décroissent ensemble. Avec le temps cet enthousiasme, resté oisif dans l'àme, s'affaiblit et s'éteint ; l'homme refroidi se résigne à cette existence provisoire , à ses défauts , à ses misères , qu'il ne relève plus par aucune illusion sur lui-même et sur l'avenir; heureux si, revenant à la vérité qui calme, il revient à la raison qui fait le bien de sang-froid. Mais je n'ose le suivre dans la route de la vie, ma vue ne s'étend pas si loin devant moi.
Je ne voulais qu'appeler l'indulgence sur les fautes de la jeunesse. On les pardonnera plus aisément si l'on remarque qu'elles sont accompagnées souvent, amenées même quelquefois par une idée excessive et chimérique de la vertu. Il faut excuser des enfants qui sortent, pour ainsi dire , de la société des Grecs et des Romains , s'ils demandent aux temps modernes un peu de grandeur. Entre eux et le monde, le malentendu est naturel. Ils risquent d'être en dissonance avec ce qui les entoure. Ne se trouvera-t-il pas quelque bonne àme pour leur répéter ce qu'on disait à cet acteur célèbre qui le premier a reproduit parmi nous toute la beauté du costume antique? Le jour qu'il descendit sur le théâtre avec la toge romaine , ses amis l'entourèrent avec inquiétude : « Preudsy garde, lui disaient-ils, tu as l'air d'une statue. »
Cette illusion que l'histoire fait à la jeunesse sur les
choses sociales, les romans retendent à d'autres objets. Ils représentent la vie dans un singulier état d'abstraction. Des événements étranges y sont donnés comme Yraisemblables , les exceptions comme fréquentes , les singularités comme faciles. On y exagère souvent les maux et les revers, mais on y peint en beau la liberté de vouloir et d'agir. Les sentiments y exercent un empire illimité; l'imagination y gouverne la conduite. Je ne recherche pas s'il serait bon d'écouter toujours le sentiment et l'imagination; je dis seulement que cela n'est pas aisé , et que les choses sont arrangées de façon dans la nature et dans la société qu'il ne suffit pas de le vouloir pour mener la vie romanesque. C'est une fiction à laquelle la réalité résiste de toutes parts. Il faudrait un bouleversement dans l'ordre établi pour que la plupart des romans fussent possibles. Je ne leur fais ici qu'un reproche, c'est de nous tromper.
Le goût de la guerre vient de la même source que le goût des romans : c'est à beaucoup d'égards une vie romanesque que la vie militaire. Là, le joug des petites contraintes est brisé; on est délivré d'ime foule de bienséances ou de ménagements. Lne résolution forte , celle du sacrifice de la vie , peut s'y renouveler à tous les instants. L'àme est jetée hors des sentiments médiocres; elle peut faire emploi de toute son énergie. Et encore il y a bien des moments soustraits à l'héroïsme. Tout ne se borne pas aux émotions du champ de bataille; chaque jour a des difficultés qui ne sont pas emportées d'enthousiasme comme une redoute. La marche, la nourriture, la santé exigent mille efforts, imposent mille soins qui n'exaltent point l'imagination. 11
faut une fermeté de tous les instants , plus difficile et moins récompensée que ces accès d'intrépidité d'une àme sensible à la gloire. On admire les soldats à la tranchée ; on oublie ceux qui meurent sur un chemin, dans un fossé. Yauvenargues dit de belles choses là-dessus , lorsqu'il propose pour exemple au philosophe stoïcien une sentinelle en temps de guerre par une nuit glacée.
Dans les temps de troubles civils, ces temps éminemment historiques, où les barrières sociales rompues ou renversées laissent le champ libre aux passions extraordinaires, une âme encore forte de jeunesse et d'espérance devrait au moins ne relever que d'elle-même et développer librement les ressources que Dieu lui donna. Ce sont là , il le semble , des circonstances où tout est permis, même les vertus héroïques. Et, sans doute, pendant la Révolution, il s'est manifesté bien des courages inattendus. Des caractères formés dans la molle inaction du règne de Louis X^ se sont découvert de grandes ressources d'énergie et de dévouement. Tel qui n'avait pas la foi du confesseur s'est trouvé la fermeté du martyr. Mais alors même qui pourrait affirmer que la magnanimité ait toujours eu sa liberté d'action? Les motifs secondaires , les obligations domestiques , les considérations de famille se mêlent, en dépit qu'on en ait, aux inspirations du patriotisme , aux passions publiques. Un secret qu'il faut taire , une personne qu'il faut sauver, une réputation à ménager, une faute à dissimuler, que de circonstances peuvent entra\er les grands élans de l'âme ! On n'est pas toujours maître de se dévouer, et ne meurt pas qui veut.
Mais écartons les hypothèses et les exceptions; ne
cherchons pas des remèdes pour les cas rares, revenons aux chances ordinaires de la vie. La destinée de tout le monde est la nôtre, et c'est elle seule qui nous donne à réfléchir. C'est contre ce dégoût du train commun des choses que nous voudrions prémunir la jeunesse ; c'est contre cette erreur dédaigneuse qui l'entraîne à regarder l'existence de tous les jours comme un vain remplissage , indigne d'effort et d'attention. De là naissent bien des écarts, des désordres même, encouragés ou du moins palliés par l'amour même du bien. On se croit excusé par ce culte intérieur de la beauté morale auquel l'imagination ne renonce pas , et l'on abandonne sa vie aux suggestions de la faiblesse et de roisiv€té. On pense que des vertus de droit suppléent des vertus de fait. L'exaltation de l'esprit engendre quelquefois l'indifférence du cœur, et peut se concilier avec l'insensibilité de l'égoisme.
Cléon avait dès ses premières années donné de grandes espérances; élevé avec soin, même avec éclat, il semblait prêt à les réaliser. Entré dans le monde fort jeune, prévenu de l'idée qu'une haute destinée l'attendait, il s^e liuura que ses obligations n'étaient pas celles des autres, et que ses vertus devaient avoir un caractère de grandeur et de rareté. 11 ennoblit donc toutes ses pensées; il se fit une morale élevée, mais abstraite, et se plaça par la pensée dans une sphère intellectuelle où la vertu ne devait être servie que par le génie. C'est les yeux fixés sur ce monde imaginaire qu'il fit ses premiers pas dans la société. A peine daignait-il quelquefois abaisser ses regards sur les soins et les efforts vulgaires de ses semblables, tout cela lui paraissait trop aisé; et, quoique
sa vie fût à peu près pareille à la leur, c'était par des motifs d'un autre ordre cfu'il se décidait , il avait des raisons différentes pour faire les mêmes choses. Jusquelà cependant il n'en résultait rien qu'une roideur mystérieuse dans ses manières , et son dédain se cachait derrière un silence dont on faisait un mérite à sa jeunesse.
Mais son imafiination toujours active succomhait par intervalles. On ne peut éternellement se passionner pour des rêveries. Las de cette sorte de tension intellectuelle , il sentit que ses propres conceptions ne lui suffisaient plus. Son cœur, agité de besoins nouveaux , cherchait au dehors de plus réelles émotions. Il fut amoureux.
Toutes ses pensées antérieures lui parurent aussitôt des songes ; il crut avoir trouvé la vérité. Celle qu'il aimait réalisait pour lui toutes ses idées confuses de beauté et de perfection. L'amour qui pénétrait dans son àme par l'imagination devint le centre où aboutissaient, comme autant de rayons, tant de nobles désirs, tant de vagues espérances. Il lui parut que le beau idéal avait une existence ; la promesse de Platon était accomplie , l'objet du merveilleux anwur était trouvé.
Charmé, enorgueilli, il sentit le besoin d'élever tout son être à la hauteur de son amour. Tout lui parut accessible, puisqu'il avait été capable d'aimer ainsi. Il n'est point de succès qu'il ne se promit , qu'il ne réclamât comme à lui , puisqu'il aimait. L'image gravée dans son cœur devenait pour lui ce que la muse est pour le poète. Quelque carrière qu'il choisit, il se figurait que la palme lui était assurée ; il mesurait et ses talents et ses vertus sur cette grandeur particulière à un sentiment exclusif et passionne, fl se sentait comme une puissance I. " c,
62 PASSÉ ET PRÉSEiNT.
illimitée qui ne redoutait aucune tentative; mais il ne tentait rien.
Dans cette inaction volontaire , persuadé qu'il sortirait du repos quand il voudrait , indifférent aux heures perdues jusqu'au jour où il jugerait à propos d'agir enfin , il se contentait de pouvoir ; et , peu impatient d'entreprendre, il regardait à peine autour de lui. Sa vie était comme une extase éternelle. ^lais un sentiment non partagé accable à la fin le cœur qu'il soutenait d'abord. Il faut sortir d'ivresse , il faut éprouver la réalité de tant de confuses espérances, il faut du moins se montrer digne de celle qu'on aime. Cléon songea enfin à quitter les langueurs d'une supériorité oisive , et réclama de lui-même l'effet des promesses de son amour ou de son orgueil.
Autrefois il eût fait la guerre; dans ce temps-ci il n'y a d'autre exploit possible que le travail d'esprit. Il commença donc quelques études, il fit quelques efforts, mais il ne savait trop dans quel but; en cela aussi il lui manquait de la détermination et du positif. L'esprit ne suffit pas même pour écrire, il faut une volonté arrêtée. Il hésita, il tâtonna; mais, incapable de persistance, il s'arrêta bientôt. Soutenu uniquement par une présomption vague, il faiblit. Cette force irrésistible n'était f[u'une orgueilleuse impuissance. L'amour, en se mêlant à toutes ses pensées , avait tout exagéré pour lui. Courage, vertu, génie, tout cela n'était que de l'amour, et sa vanité s'y était facilement méprise. Étonné et découragé, il accusa cet amour sans espoir; il ne se dit plus qu'il fallait agir pour être aimé, mais être aimé pour agir. Il se trompa, car l'amour heureux, comme tous les bonheurs du monde, doit être paresseux et stérile. Il
fallut bien s'avouer enfin qu'une contemplation rêveuse ne produit rien que de vain comme elle , et que la condition de la vertu aussi bien que du génie, c'est la patience dans l'action. Or, c'est à quoi Cléon était parfaitement inhabile. Ne sachant ni se fixer ni se contraindre, il avait comme perdu la faculté de concentrer ses forces. Il entreprit peu et n'accomplit rien. Il lui restait un parti à prendre, celui de faire comme tout le monde. Mais, soit amour-propre , soit faiblesse, il ne sut point rentrer dans la voie étroite, épineuse et courte que la société nous a tracée. Il continua de se croire une exception , malheur grave pour qui n'est pas une supériorité. Il s'obstina à négliger l'opinion , à décliner le commun jugement ; il fit sentir à qui l'approchait un dédain que ne justifiait aucun succès brillant. Sou ton était sec, son langage amer. Il se jouait de tous les sentiments naturels , raillait toutes les croyances , prenait pitié de tous les scrupules, insultait à toutes les idées reçues. Rien n'échappait à son ironie, rien ne la faisait excuser. Il semblait défier la malveillance qui répondit à l'appel. Il s'en troubla peu, et redoubla de mépris. Puis, après tant d'illusions qui pouvaient venir d'un cœur noble et bon, il s'endurcit par souffrance et se dessécha par calcul. 11 n'eut bientôt de sensible que l'amour-propre ; et, ne prétendant qu'à la possibilité du succès , non au succès luimême , il lui fallut s'entendre contester cette dernière et futile prétention. C'était le seul reproche qui le touchât, et qui pût lui inspirer parfois des regrets sur lui-même; car il ne cessa pas de tout imputer à la société , rien à sa nature. Il devint sur tout le reste insouciant, il disait, lui, désespéré. En définitive, il s'ennuya; pour n'avoir
pas su être bon, il ne fut pas heureux. Haï, quoique mal connu , souffrant , quoique insensible , il traversa le monde en le blessant ; il froissa les autres sans parvenir au triste honneur de les humilier; il mourut jeune, mais cependant ayant assez vécu pour décevoir jusqu'à la dernière espérance et tai'ir d'avance jusqu'au dernier l'egret.
Une telle destinée n'est possible que de nos jours. Que ceux qui commencent la vie y réfléchissent ; qu'ils s'attachent , avant de se décider, à bien connaître ce que leurs forces , ce que leur temps comportent. >e vous obstinez pas à poursuivre un je ne sais quvï pins grand que vous-même ou que votre époque ; ou, si vous voulez absolument chercher quelque chose de grand , sachez quoi.
SLR
(inédit, 1818.)
«Le présent est gi'os de l'avenir, » a dit Leibnitz. Cette pensée , si elle est vraie , doit être une vgrité générale , constante , perpétuellement applicable , puisque nous ne pouvons guère concevoir une existence sans durée , en d'autres termes, sans présent et sans avenir. Le moment actuel contient toujours en germe le moment futur, qui lui-même recèle celui qui le doit suivre. Le temps n'est ainsi qu'une série d'instants successivement produits et producteurs. Mais dans cette filiation des instants , ou
1 Je n'aurais peut-être pas publié ce morceau, péniblement écrit et qui ue contient plus rien de neuf, s'il ne me rappelait le" résultat spontané demies premières réflexions sur la Révolution et sur mon temps. On voudra bien se souvenir qu'alors aucune des plus célèbres histoires de la Révolution n'avait paru. Ce grand événement n'avait guère été jugé qu'au point de vue des girondins ou à celui des royalistes. L'ouvrage même de madame de Staël était encore inédit ; ce fut le spectacle seul de la société qui me suggéra tout ce qu'on va lire. Cela fut écrit au commencement de la dernière année du premier ministère du duc de Richelieu.
plutôt des faits qui les remplissent , comme dans les races humaines, aucune génération n'est étrangère à celle qui l'a précédée. Le présent participe du passé, et, à son tour, il réagira sur l'avenir.
Les époques , les années , en se succédant , se lèguent donc les unes aux autres certaines ressemblances; mais, dans leur progression que rien n'arrête, elles s'éloignent pai" degrés du caractère primitif , et si Ion rapproche l'époque récente d'une époque son ancêtre, les traces de parenté ne se laissent pas toujours apercevoir, et les siècles changent peu à peu de physionomie.
Les époques, alternativement effet et cause, forment une grande chaîne dont les anneaux ne peuvent être isolés. Cependant, parmi les siècles, les uns paraissent plus particulièrement appelés à être causes , les autres résultats. Je sais que ces derniers renferment en eux le principe d'un âge nouveau ; je sais qu'ils ne donnent jamais du définitif; le résultat final de l'histoire de l'espèce humaine est une grande dette idéale dont l'échéance , qui semble toujours prochaine , est incessamment et indéfiniment ajournée; mais on peut dire qu'à divers intervalles le destin nous donne des à-compte dont la brièveté de notre existence nous fait une loi de nous contenter.
An nombre des siècles prépai'ateurs a sans doute été le siècle dernier; ce fut le temps d'une grande tentative. Le temps où nous vivons devrait être un effet , et il serait désirable qu'il fût digne d'avoir été un but.
Ce désir n'est pas insensé, cette espérance est plausible. Je dirais plus, si l'infaillible convenait aux choses de ce monde. Toutefois, ce que nous espérons peut être plus
ou moins retardé ; de nous dépend la durée du délai ; ainsi l'œuvre des hommes doit être à présent de l'abréger le plus possible ; et tel est le devoir spécial de la philosophie, heureuse si la puissance daignait l'y aider !
Le dernier siècle, tant attaqué, tant loué, héritier des travaux et des lumières de son prédécesseur, s'est trouvé le droit et la force de juger le passé et le siècle même qui lui avait' préparé le terrain , en se chargeant de rassembler pour lui les matériaux et de créer les instruments. De là cet esprit de critique qui se porta sur tous les objets : toutes les crojances furent citées au tribunal de la raison nouvelle , et sommées de rendre compte d'ellesmêmes. Presqu'aucune ne satisfit son juge inexorable , presque toutes sortirent de ce procès, frappées d'un ai'rêt sans appel et marquées du titre infamant de préjugés.
Ces préjugés, ou, si l'on veut, ces opinions, quoiqu'elles cessassent d'avoir leurs racines dans l'esprit général, étaient reçues et consacrées; la plupart demeuraient réalisées dans les institutions, ou plutôt dans les usages. Eu attaquant leur valeur morale, la philosophie ne pouvait manquer, pour être conséquente , de porter atteinte aux formes de leur existence positive, et, quoique plus réservée ou plus timide dans ce genre d'agression, elle ébranla peu à peu les préjugés constitués, elle mit peu à peu en péril tout cet assemblage fortuit de coutumes et de lois dont ou n'a essayé de faire un système que depuis qu'il a été brisé.
Ces préjugés (il faut me passer ce mot , qui peut se définir : opinion reçue sans examen), ces préjugés n'étaient au fond que la théorie non raisonnée de certains intérêts très-réels. Ils avaient pour eux la sanction du temps ,
l'autorité de l'habitude, l'aTantage d'exister. Ils durent faire une vive et forte résistance; attaqués à titre d'absurdes, ils durent être défendus par l'orgueil, que ce mot blessa. Le pouvoir paraissait jaloux de leur conservation; ils furent donc soutenus par les amis du pouvoir. 11 était dur pour bien du monde d'abjurer tant de choses à la fois. Ce qui retient le plus les hommes, c'est leur passé; s'ils avaient plus souvent ou la force, ou la faiblesse d'y renoncer, l'inconstance humaine multiplierait bien plus encore que nous n'en avons l'idée les conversions et les apostasies.
Quoi qu'il eu soit , routine, expérience, intérêt , amourpropre , se réunirent pour défendre le domaine des doctrines existantes contre l'invasion des doctrines novatrices. La lutte fut vive, mais inégale; les préjugés, qui ne s'attendaient pas à l'attaque , ne se trouvèrent que des armes usées et hors de ser^ice. Ils produisirent contre l'esprit philosophique les vieux raisonnements qu'ils auraient pu s'opposer entre eux. Ils arguaient d'eux-mêmes pour se prouver. Comment auraient-ils pu comprendre seulement les objections de leurs adversaires? il aurait fallu qu'ils pussent se juger, s'élever ainsi au-dessus d'eux-mêmes, c'est-à-dire changer de nature; pour se sauver, il leur aurait fallu se transformer.
.le me bâte, de peur qu'on ne m'accuse de faire l'apologie de la philosophie du dix-huitième siècle. Si les opinions reçues furent défendues avec superstition, elles furent attaquées avec violence. Les agresseurs eurent souvent, il est vrai , l'esprit pour eux ; mais, aveugles comme la révolte, dédaigneux comme le plus fort, impitoyables comme la victoire , ils ne surent rien épargner. Depuis
l'erreur la plus grave jusqu'à la plus frivole, tout fut poursuivi à outi-ance, avec une aniraosité obstinée et minutieuse. Les plaintes, les réclamations les plus justes, ne furent accueillies que pai" le mépris, l'ironie, l'injiu-e. On contestait aux adversaires jusqu'à leur conviction , on leur disputait jusqu'au modeste avantage de la bonne foi dans l'erreur; on les accusait d'être crédules, et on leur refusait d'être sincères.
Tout tend à la réalité parmi les hommes. La société, quand des idées sont jetées dans son sein, les rend dominatrices. Les puissances intellectuelles ne tardent pas à se mettre au rang des puissances de la terre. Aussi la philosophie fut-elle bientôt une autorité; en même temps le pouvoir réel perdit chaque jour de sa force. Effrayé des conquêtes que l'opinion faisait sur lui , il essaya de la combattre, et, lorsque, reconnaissant son infériorité, il tenta de faire alliance avec l'opinion victorieuse, cette alliance fut maladroite et tardive. Le vainqueur déjà n'était plus maître de la victoire. Il ne dominait plus son armée ; ce fut l'armée, et non ses chefs, qui profita et abusa du succès. Aucun pouvon, aucune force ne tint devant elle. Entraînés par des routes diverses dans un même abime, le vainqueur et le vaincu périrent, et le monde de la conquête fut livré aux soldats d'Alexandre.
D'autres peindront ces jours de désordre où le meurtre fut décrété au nom de l'humanité, ou la barbarie semblait renaître au nom des lumières. On peut dire que ce temps de notre histoire n'a pas été bien jugé, ni même bien connu. L'erreur, le ressentiment, le regret, les vertus mêmes nuisaient à la libre appréciation d'une époque qui a tout compromis et tout confondu. On n'ose pas
même en parler de sang-froid; il n'y aurait pas sûreté d'être vrai en la décrivant. Espérons qu'un jour quelque esprit élevé et clairvoyant saura expliquer l'apparente contradiction d'un siècle civilisé et d'une crise barbare, montrer que l'une ne dépose pas contre l'autre, et que la raison est aux excès de 1793 comme l'Évangile à la Saint- Barthélémy. Cette tâche serait longue, elle dépasserait les limites que nous nous sommes tracées.
Sortie à peine des convulsions de la terreur, longtemps comprimée par l'anarchie, le premier usage que l'opinion parut faire de sa liberté fut de s'en plaindi'e. Trompée un moment , elle sévit contre les doctrines auxquelles elle devait le droit de parler et presque d'exister. Des souffrances trop récentes égaraient la raison même. La réaction fut d'autant plus vive que tous les sentiments nobles du cœur, la générosité, la pitié, le dévouement, l'indépendance même du caractère , semblaient autoriser un retour à des traditions de servitude. Une expérience trop douloureuse pour avoir été comprise paraissait un argument irrésistible. L'esprit d'ailleurs vint au secours du sentiment pour lui fournir des raisons. Alors parurent ces apologies timides d'abord des siècles passés, des institutions et des croyances détruites ; alors se montrèrent plus hardiment ces théories singulières où la métaphysique la plus hasardée érigeait les préjugés eu systèmes, et supposait une doctrine là où il n'y avait eu que des hasards. Alors on prétendit démontrer philosophiquement l'avantage des idées non philosophiques ; on enseigna l'aveuglement , on démontra l'ignorance ; on oublia que c'était dénaturer certaines idées que les mettre en arguments , et les détriùie que les dénaturer ; on oublia que
certaines institutions ne sont guère possibles qu'autant qu'elles existent. L'oppression de l'intelligence n'est pas un théorème à démontrer, mais un fait à subir.
Contre cette opinion un peu factice, qui réprouvait si hardiment les efforts récents de l'esprit humain, luttait sans doute une opinion contraire ; mais celle-ci ne semblait que la défense de quelques intérêts compromis, l'autre avait pour elle des sentiments offensés , elle avait meilleure grâce , et recrutait habilement toutes les affections douces ou nobles du cœur; bientôt elle devint une mode qui , servant du même coup la double prétention à la sensibilité et au dédain, satisfit admirablement la vanité.
Sous prétexte de rappeler les hommes des vertus générales aux vertus individuelles, on jetait du ridicule et de l'odieux sur les idées soupçonnées de philosophie, on décréditait tous les mots qui avaient servi d'intitulé à des livres innocents et à de coupables décrets. L'indépendance des idées fut déclarée suspecte , et concluant de la soumission intellectuelle à la soumission politique , on défendit en principe le pouvoir absolu; c'était comme pour en provoquer l'apparition. On sait si l'évocation réussit. Secondé par le mouvement des esprits mêmes qui ne l'attendaient pas , recueillant les idées semées pour d'autres que pour lui, il se chargea d'appuyer la nouvelle sagesse par la preuve d'exemple. Les écrivains en faveur s'empressèrent de lui rendre l'appui qu'il leur apportait, les uns sans le vouloir, les autres en le voulant, je crois. L'obéissance passive, le dévouement illimité, le despotisme, en un mot, furent plaides de la meilleure foi du monde. La peur et la flatterie ne négligèrent pas une si
belle occasion de parler comme la bonne foi. Jamais il ne fut plus aisé de plier sans abaissement , de faiblir sans honte ; l'esclave de l'arbitraire devenait un ami de l'ordre ; l'absence de toute idée originale ou seulement indépendante était préconisée sous le nom de bon sens ; on nous enseigna à respecter même l'erreur, à regarder les lumières comme les abus de la pensée. C'est ainsi que, servi en même temps par la foi et par l'hypocrisie, ralliante lui tous les préjugés les plus, divers, domptant les esprits par l'admiration , les cœurs par la lassitude, les caractères par la crainte, le génie du pouvoir absolu, pour élever son trône, amoncela les ruines de l'ancien régime sur les fondements jetés par la révolution.
De là les complications du présent , de là le caractère ambigu et la situation indécise des divers partis.
Le parti contre lequel fut dirigée la révolution (et je prends ce dernier mot surtout dans son seiis philosophique], ce parti, dis-je, s'il a récemment inquiété les puissances du monde au point de les forcer à se défendre contre lui , ne peut tenir beaucoup de place dans des considérations toutes générales. Condamné à une extinction plus ou moins prochaine, mais infaillible, il ne retarderait pas d'un moment la marche de la société , s'il était seul et s'il arborait toujours franchement ses couleurs. Lorsqu'il est lui-même, lorsqu'il vient avec une naïveté dont l'habitude ne peut affaiblir le ridicule , redemander tout ce qui n'est plus, institutions, coutumes, modes, langage, tout le passé enfin, il n'obtient qu'un sourire de pitié. Pourquoi même prendre la peine de lui disputer la convenance des regrets ou des éloges qu'il donne à ce qui n'est plus? Qu'importe que tout valût mieux autrefois;
on avoue que tout a changé , que l'esprit de la société n'est plus le même ; cela suffit. Les réalités sociales ne subsistent que par l'assentiment ou du moins par la tolérance de tous. Du moment qu'elles ont perdu cet assentiment, il y a une certaine chose qui leur manque , c'est l'existence. On peut se figurer qu'on les fera revivre; ou peut croire aux revenants ; soit , pourvu qu'on n'oublie pas que les revenants sont des ombres.
Le parti contraire , ou plutôt , comme on l'a éloquemment appelé , la nation nouvelle est tout autrement digne d'être observée. C'est à elle qu'il faut parler, pour elle qu'il faut écrire.
Quel est le caractère général de cette grande portion de la société? L'attachement à ce qui est, à ce qu'elle regarde comme son bien, ou, si l'on veut, comme sa conquête. Ajoutera-t-elle à ce qu'elle a déjà gagné, fera-telle des pas nouveaux dans cette route qu'elle a si péniblement commencée? Ici la société se partage; point de doute que la majorité ne veuille poursuivre son ouvrage ; elle n'a point l'orgueil de le supposer parfait; elle se croit toujours à même de le perfectionner; elle est sûre que les générations à venir trouveront encore à faire.
Mais quels sont-ils , ces biens dont elle désire la conservation? Avant tout, des opinions dont quelques-unes ont été déjà réalisées par des institutions politiques. Ces opinions sont fort connues sous le nom d'idées libérales. Mais il y a beaucoup de gens qui choisissent parmi ces idées : nouvelle division dans la société. L'un ne réclame que la tolérance religieuse, l'autre que la liberté d'écrire; j'en sais beaucoup d'assez vains pour ne demander que l'égalité.
On a souvent ënuméré, classé, défini ces idées ; je suppose reconnu que, malgré les divers éclectismes, la généralité de la société les adopte et les professe toutes. J'admets aussi, parce que je le pense, que cette croyance est la plus raisonnable, du moins la plus utile qui ait jamais régné sur l'esprit humain. Mais, quelle que soit l'excellence d'une opinion, de ce qu'elle est vraie, il ne s'ensuit pas que celui qui la professe ait l'esprit juste; le plus souvent, il l'a acceptée sans examen, par intérêt, passion , convenance. Or, une opinion ainsi reçue est un préjugé, pas autre chose. Chez les hommes ignorants ou passionnés , une idée libérale peut donc prendre toutes les allures d'un préjugé; c'est-à-dire qu'elle peut être exclusive, obstinée, intolérante, hostile, et c'est en effet ce qui arrive.
Tandis, par exemple, qu'un homme éclairé, qui peut avoir conçu la religion avec une indépendance hasardeuse, trouve dans l'ignorance humaine l'excuse des croyances qui répugnent le plus à sa raison ; le sectaire des idées modernes rejettera et poursuivra avec acharnement toutes les religions spéciales, et ne verra pas qu'une impiété offensive ôte le droit de parler de tolérance. Tandis qu'un esprit méditatif, reconnaissant que la société a le droit de participer à son gou^ernement, aura trouvé dans la division du pouvoir la seule combinaison qui sauve un grand pays du despotisme ; un esprit vulgaire verra l'esclavage partout où il y a de l'ordre, et la tyrannie partout où il y a de l'autorité. Il serait facile de multiplier les exemples.
Ces préjugés existent : ils ne sont pas les moins déraisonnables de tous; lisseraient aujourd'hui les plus fu-
nestes, pouvant devenir les plus puissants. On les a souvent combattus , mais rarement s'y est-on bien pris. On s'est contenté de leur répondre par cet axiome : « 11 faut de la modération. » Que d'éloges de la modération depuis le commencement de ce siècle !
Cet axiome n'a point de sens, pris absolument. La difficulté est de savoir ou placer la modération. Par une suite de l'empire redoutable que les métaphores exercent sur notre esprit , parce qu'il a été écrit que la vertu est au milieu, in medio viitus , on a toujours cherché le milieu entre les deux extrêmes, comme s'il n'y avait jamais en toutes choses que deux extrémités, comme si l'on ne pouvait se tromper que de deux manières.
Il est , en effet , des gens qui , ne supposant que deux routes ouvertes à l'esprit humain, ont cru qu'une route intermédiake était nécessairement celle de la raison, ^'e voyant aujourd'hui que deux partis, celui du passé et celui du présent , ils adoptent ainsi la moitié des idées de chacun, espérant terapérei- les unes par les autres, et former une opinion mixte qui exclut les deux autres , en paraissant les admettre toutes deux, et qui n'est excusée, comme elles, ni par la puissance des souvenirs, ni par celle de l'espérance. A cette neutralité viennent se rattacher toutes ces opinions indécises qui , se prétendant fondées sur l'expérience, insultent du haut d'une raison médiocre aux croyances des uns , aux conceptions des autres , et qui, échappant à toute discussion, se passent de preuves, puisciu'elles rejettent celles de sentiment comme de l'exal- • tation, et celles de raisonnement comme de la métaphysique, espèce d'empirisme sceptique qui négocie et combat à la fois avec tous les partis, et qui, les opposant les
ims aux autres et les trahissant tour à tour, semble encourager leurs excès, leurs écarts, et croit , en les perpétuant, assurer sa supériorité, éterniser son empire ; satisfait si, arrêtant d'une main ceux qui voudraient reculer dans le passé, et de l'autre ceux qui s'avancent dans l'a- Acnir, aigrissant ainsi le dépit des premiers et irritant l'impatience des seconds, il parvient à maintenir la société dans une sorte de station pénible et forcée, où, suspendue entre un mouvement rétrograde qu'elle redoute et un mouvement progressif qu'elle désire, elle souffrirait à la fois toute la fatigue de l'effort et tout le malaise de l'immobilité.
Si je sortais un moment de la généralité de vues que je me suis prescrite, combien d'opinions de cette espèce indéterminée se présenteraient à moi !
Je trouverais sous mes yeux tous les partisans de ces doctrines que le beau monde approuve et recommande. Et ceux qui, n'ayant pas le bonheur de croire à la religion, s'épargnent la peine d'examiner, se contentent d'une indifférence prudente et n'en vont pas moins professant la nécessité d'une religion comme une institution mondaine qui fait du bien au peuple; et ceux qui, incapables de fixer leur pensée sur elle-même , mourront sans avoir cherché l'énigme de leur être moral , et qui, se jouant des nombreux essais tentés par les plus puissants esprits pour se connaître, rient de la métaphysique, parce qu'il leur est commode d'appeler chimère te qu'ils ne comprennent pas.
Ces hommes, cependant, et ceux qui, dans d'autres ordres d'idées , tiennent un langage analogue, prétendent au privilège exclusif de la modération. Mais ne nous
trompent-ils pas? Il est vrai qu'ils ne sont pas persécuteurs. Incrédules et indifférents pour la plupart, il serait singulier qu'ils se permissent l'intolérance. Cette modération , qui dépend du caractère, est un mérite sans doute, une vertu même; mais c'est une question de savoir si celle de leur esprit, celle qui consiste à tout écouter, mais à ne vouloir rien entendre , est une supériorité. L'impartialité entre les doctrines pourrait bien ne prouver qu'une intelligence incapable de comparer et de choisir. En accordant que, par ce pyrrhonisme irrélléchi, on évite l'erreur, on se résigne en même temps à se passer de la vérité. Et, s'il est excusable de ne pas la connaitre , certes il est honteux de ne pas la chercher.
Il y a une grande différence entre l'esprit de parti et la conviction : être exempt de l'un est un devoir, se passer de l'autre est un tort. Le devoir est si difficile , qu'il est une vertu; le tort est si aisé, qu'il devrait être une honte. C'est une obligation pour tout le monde que de n'avoir point ce fanatisme d'opinion qui persécute ; il est permis à tous d'avoir cette chaleui" de conviction qui cherche à persuader.
Ce n'est pas tout: il arrive quelquefois que l'esprit de parti se rencontre là où la conviction n'existe pas. Il se trouve des gens dont l'indifférence est agissante et qui ne laissent jamais en repos les convictions décidées : tant il est vrai que la modération pratique dépend beaucoup plus du caractère que de l'esprit !
Où donc serait la véritable modération , celle qui n'exclurait ni la volonté ni la constance? >"on pas dans les hommes qui, d'un coté ou d'un autre , haïssent et persécutent, qui soutiennent des opinions à la manière des in-
térèts ; mais , comme elle est une qualité , une disposition de l'àme, dans ceux de toute opinion qui chercheront de bonne foi la source de l'opinion contraire pour l'excuser en même temps que pour la mieux vaincre.
Où sera la raison ? j\on pas certes dans tous les partis, ni dans tous les individus d'un parti ; mais dans celui qui , modéré de caractère , c'est-à-dire sans passion ; éclairé, c'est-à-dire sans prévention, concevra les sentiments différents du sien et apercevra jusqu'aux fautes de ceux qui pensent comme lui. Celui-là profitera de sa position, quelle qu'elle soit, pour combattre l'erreur avec zèle, avec force, avec courage; accueillant les idées nouvelles, non parce qu'elles sont nouvelles, mais parce qu'elles sont bonnes , et , reconnaissant que des préjugés peuvent s'élever dans leur sein, il ne verra point de danger dans leur développement , mais seulement dans leurs déviations. Persuadé que la résistance surtout amène ces écarts , et que l'oppression est la première cause de l'esprit de parti, il embrassera la vérité tout entière et craindra toujours que, reconnue à regret ou repoussée avec défiance , elle ne se corrompe et n'appelle à son secours l'erreur et la violence.
En effet , chacune des idées modernes les plus innocentes peut dégénérer en un préjuge dangereux; nous l'avons vu, auprès de la tolérance est l'impiété; auprès de l'indépendance morale, le mépris des prmcipes; auprès de l'indépendance politique, la révolte; auprès de la liberté de penser, l'impudence de l'esprit. Or, s'il existe une prévention générale, une défiance hostile qui repousse la vérité pour se préserver du préjugé dangereux, elle encourage celui-ci aux dépens de la première; elle
produit le mal de peui' du bien. Une opinion en deçà du juste amène aussitôt l'opinion au delà. Où la persécution commence naît le fanatisme, et le plus sur moyen d'avoir la licence, c'est de refuser la liberté.
Puisque j'ai prononcé ces mots, je suivrai mon idée. Si , par exemple , à l'époque où nous sommes , un pouvoir établi, voyant la société qu'il dirige renaître au sentiment de ses droits , prenait cette disposition des peuples pour un obstacle et non pour un moyen ; s'il la combattait au lieu de s'en servir; si, persuadé que l'état naturel du gouvernement et des gouvernés est un état de lutte, il ne savait pas que la force qui commande a plutôt pour auxiliaire que pour antagoniste celle qui obéit ; s'il oubliait que cbez un peuple qui n'a plus d'illusion, mais qui raisonne , le gouvernement ne peut être que l'opinion générale en action; enfin si, trop effrayé des abus qu'une nation peut faire de ses droits , il en refusait l'usage ou seulement la garantie , la prévention du pouvoir contre le peuple produirait la prévention du peuple contre lui : une fois nées et coexistantes, ces deux erreurs grandiraient et se fortifieraient l'une l'autre, se servant l'une à l'autre de preuve et de prétexte; la défiance enfanterait la défiance , le soupçon exciterait le soupçon. Rien ne serait mutuellement pardonné, et bientôt les deux forces, poussant chacune en sens opposé , briseraient le lien qui unit le faisceau de la société. Or, une fois ce lien rompu, ce ne sont plus des idées qui dominent; les opinions générales disparaissent devant les passions individuelles; celles-ci ne triomphent que par la force , elles ne régnent que par la terreur ; et la société est remise en question, et les nations périssent
d'autant plus misérables qu'elles oat entrevu la lumière d'un jour plus beau :
« Quœsivit cœlo Iw.em, ingemuitque reperla, v
DE
(l.NÉDIT. 1818.)
Il est très-commun d'entendre les hommes d'un avis différent s'accuser réciproquement de mauvaise foi. C'est un reproche que presque tout le monde se permet facilement, quelque hasardé qu'il puisse être. Les uns, en effet, ont une si grande confiance dans lem-s lumières, qu'ils n'admettent point chez les autres la possibilité d'être insensibles à ce qui les touche; ils croient si fort en eux-mêmes qu'ils ne souffrent point d'incrédules ; à leurs yeux le dissentiment est toujours un artifice, et ils attribuent la contradiction à la malveillance. Les autres , au contraire, mettent en général si peu de prix aux idées qu'ils regardent toujours une opinion comme le mot d'ordre d'un intérêt ou d'une passion qui se déguise, et se refusent à penser qu'elle puisse être autre chose qu'un moyen de réussir.
Si cependant , au lieu de suspecter si promptemeut la sincérité des autres, ils s'observaient eux-mêmes, ils verraient que leurs propres opinions sont pour la plupart enracinées dans les habitudes de leur esprit, provien-
nent de cent causes éti'angères à toute vue intéressée, telles que l'éducation, les liaisons, les lectures, tous les accidents de la vie ; qu'enfin , bien loin que l'existence des intérêts précède toujours celle des opinions, ce sont eux au contraire qui viennent ordinairement se groupei' autour d'elles, se ranger à leur suite, et que l'esprit choisit d'abord librement la croyance à laquelle se rattachent plus tard tous les liens de la personnalité.
Il faut donc se tenir en garde contre ceux qui , dans une discussion, commençant par révoquer en doute la conviction de leur adversaii-e, infirment ainsi d'avance son témoignage pour se dispenser de lui répondre, affaiblissent l'effet de ses raisonnements pour ne pas èti'e obligés de raisonner eux-mêmes, et, faute de savoir combattre l'opinion, s'attaquent à la personne. Les arguments ad hominem, d'un succès si tentant et si facile, sont les moins forts de tous. Un esprit éclairé s'en abstient et s'en défie; car ils viennent aisément au secours d'une mauvaise cause , et , lorsqu'ils sont seuls , ils dénotent à coup sûr un mauvais avocat.
C'est une des manies des gens médiocres que de ne jamais soupçonner qu'il puisse y avoir une conscience pour les idées comme pour les sentiments; et c'est par une conséquence de cette manie qu'ils aiment mieux vous imputer un mensonge qu'une erreur, singulier bommage qu'ils rendent à votre jugement, pour se donner le droit d'accuser votre caractère.
.l'avoue que je n'estime pas assez la raison humaine pour refuser de croire qu'une sottise puisse être dite en conscience. Je sais qu'à cet égard l'incrédulité est plus en usage et passe pour moins fondée. Ainsi , tantôt on
invoque contre votre opinion , si l'on veut seulement la présenter comme fausse, la justesse habituelle de votre esprit , si l'on prétend la faire passer pour dangereuse, la pureté connue de vos sentiments; tantôt on arguë des faiblesses de votre caractère ou des fautes de votre vie contre les maximes que vous voulez étal)lir. Dans l'impuissance d'entamer votre opinion , on sape par une sorte de contre-mine votre autorité personnelle.
Ces deux tactiques, dont l'une est perfide et l'autre offensante, sont de plus assez mauvaises.
Que prouve en effet la première? à quoi mène-t-elle? Au lieu de soutenir à mon adversaire qu'il a trop de lumières et l'âme trop bien placée pour adopter de bonne foi une proposition erronée ou funeste , en d'autres termes qu'il est homme de trop d'esprit et trop honnête homme pour ne pas être un menteur, je devrais commencer par lui prouver la fausseté ou le danger de sa proposition, Y fussé-je parvenu, je ne serais en droit de rien conclure contre sa sincérité ; en effet , plus l'erreur qu'il avance paraît grossière, plus il y a à parier qu'il est de bonne foi. C'est ici le cas d'appliquer le Credo quia absmxhim ; car un sceptique ne se déterminerait pas de préférence pour l'absurde, et un imposteur choisirait mieux ses sophismes. En général, les opinions extrêmes prouvent l'aveuglement et non la fausseté; l'exagération est l'écueil de toute conviction profonde, comme une foi vive est toujours voisine de la superstition. Il me semble même que l'homme le meilleur peut avoir une opinion susceptible de paraître criminelle. Son honnêteté peut devenir une cause d'illusion de plus. Autrement il faudrait toujours traiter un préjugé sur le
pied d'un mensonge. L'espèce humaine serait alors trop méprisable. On serait conduit, par exemple, à dire avec Rousseau que tout prêtre intolérant est de mauvaise foi. Et pourtant, dans les temps passés et dans le nôti-e encore, un chrétien a pu être exclusif, persécuteur même, sans qu'on doive eu inférer autre chose que l'infirmité de son esprit. Le contraste de ses opinions et de ses ^ ertus prouve précisément l'énergie de sa conviction. J'ai confiance aux opinions qui ont coûté cher. >' est-il pas sorti de la bouche de saint Louis des mots terribles contre les liérétiques? et faut-il conclure de ce qu'il les a prononcés qu'il n'était pas relideux, ou de ce qu'il était religieux qu'il ne les a pas prononcés? Il est plus doux de supposer dans les autres la contradiction que l'imposture. Le fanatisme est préférable à l'hypocrisie, et le martyr d'une erreur à l'apostat de toutes les vérités.
La conséquence de ceci n'est point le maintien des préjugés, le respect des superstitions et du fanatisme. Parce que je crois à la puissance de la raison et à la réalité des opinions, je désire qu'on les attaque en elles-mêmes, mais en elles seules. Ma devise serait : Paix aux hommes, et guerre aux idées.
Que dire maintenant de ceux qui cherchent dans la personne ou dans la vie passée de celui qui opine dans la chaire, à la tribune, au barreau, dans un salon, dans un livre, des arguments contre ses assertions? Ressource à la fois odieuse et inutile 1 Elle est inutile sans doute , car les noms propres, dans toute discussion, ne peuvent être comptés que comme un vain chiffre, une lettre morte. Les idées n'ont de valeur que par elles-mêmes, elles ne doivent point, comme les monnaies, quelque chose de
leur prix au nom et à la face de celui qui les émet; on les juge au poids et au titre. Le commerce de la pensée est un commerce libre où toute marchandise est reçue et appréciée sans distinction d'origine. Le triste travail, d'ailleurs , que d'attaquer ainsi l'homme à défaut de sa cause, que d'aller soigneusement recueillir dans le passé de chacun des motifs de défiance, des prétextes d'incrédulité! La vérité y gagne-t-elle? Quel est, pour ne parler ici que des écrivains, celui qui pourrait appeler toutes ses actions en garantie de ses ouvrages? Dans quelle vie ne trouverait-on pas une faiblesse, un écart, un oubli?
La conduite de tel homme est moins bonne que ses opinions. Pourquoi en inférer sa mauvaise foi? Sommesnous donc des créatures si fortes, si raisonnables, que l'inconséquence nous soit étrangère? Y a-t-il beaucoup de gens qui agissent aussi bien qu'ils pensent? Je dis plus, celui dont les idées et les actions sont sur la même ligne est ordinairement médiocre en tout. Puisqu'il ne ti'ouve pas dans ses conceptions un modèle supérieur à lui, il n'y a guère pour lui de perfectionnement possible. Car, au milieu de nos fautes et de nos faiblesses, c'est par le sentiment du bien que nous valons encore mieux que nousmêmes; c'est grâce à ce sentiment inextinguible que, même dans nos écarts les moins excusables, notre âme peut retenir encore quelque chose de sa céleste origine.
Prouver à quelqu'un que ses doctrines valent mieux fiue ses œuvres, c'est donc ne rien prouver contre les premières. Il s'ensuit seulement qu'il y a inconséquence dans sa manière d'être; or, l'inconséquence est un vice originel de l'homme; car, ce semble, il serait parfait s'il était conséquent.
C'est donc méconnaître sa nature que de le supposer systématique dans ses idées et dans ses actes, homogène pour ainsi dire dans tout son être moral. Nous devons désirer seulement que nos pensées , nos discours et nos actions soient d'accord, sinon de niveau. D'ordinaire il s'établit entre ces trois manifestations de l'existence une certaine hiérarchie, dont les pensées occupent le sommet, et les actions le dernier degré. La plus ou moins grande distance qui sépare ces deux extrêmes est la mesure de la valeur morale de chaque individu. Chez ceux dont l'esprit est distingué et l'àme commune, alliance qui devrait être impossible, la distance est immense. Elle est presque nulle chez les hommes médiocres.
Je ne sais rien de moins utile ni de si déplacé que cette enquête de vie et moeurs dont aujourd'hui l'on fait souvent précéder l'examen des opinions d'un écrivain ou d'un orateur. Et quel temps choisit-on pour établir cette inquisition? est-ce après une succession de circonstances si dissemblables , après des événements qui se sont continuellement démentis eux-mêmes , qu'on peut exiger dans les hommes une constance que la suite des incidents ordinaires de la vie suffit souvent pour déranger ?
J'accorde , quant à moi , une telle latitude à l'inconséquence que je rejette le droit prétendu de chercher dans les écrits passés d'un même individu la réponse à son écrit du moment. Ne peut-on, à des épotjues différentes, être de bonne foi dans deux opinions contraires? Des circonstances, des épreuves, des réllexions nouvelles ne peuvent-elles renouveler nos idées? Frétendrait-on nous interdire les conversions? Alors pourquoi écrire, plaider,
professer, prêcher? Est-ce qu'on se rendrait la justice de croire qu'on n'est point en état de persuader? Cela serait bien humble.
Je déclare ici formellement que j'ai souvent changé d'opinion et que j'en changerai encore : puisse la présente déclaration me valoir ce que de raison.
La conclusion de tout ceci est que, s'il paraît peu convenable d'opposer les actions d'un homme à ses opinions, il peut être permis de se servir de celles-ci pour redresser celles-là, et de s'appuyer sur ses principes pour en exiger de lui les conséquences.
D'un autre côté, on peut sans doute relever nos erreurs ou nos contradictions, mais il faut au moins les comprendre afin de leur parler une langue intelligible ; il faut entrer dans toutes les infirmités de notre nature, au lieu de la blesser en la frappant sans égard et sans choix. Qu'on prenne en pitié, en mépris, tant qu'on voudra, la raison humaine ; mais qu'on hésite à mépriser le cœur humain , et surtout le cœur d'un homme, parce que son esprit n'est pas le nôtre.
D'après ces explications , je ne pense pas avoir encouru le reproche trivial de voir les hommes sous un jour trop favorable. Je me suis interdit à dessein toutes les raisons que j'aurais pu puiser dans le besoin de notre propre dignité qui devrait seul nous porter à estimer notre semblable ; mais, en dehors même de ce sentiment, qui pourrait paraître une illusion, sachons convenir que les intelligences aussi ont leurs droits, et que les opinions méritent qu'on s'occupe d'elles. On dit le contraire ; on veut que les hommes ne soient conduits que par des intérêts ou des passions. C'est là une de ces généralités répétées par les gens du monde
avec cet air de profondeur et de finesse qui semble toujours présenter comme le produit d'une expérience éclairée des maximes banales dont la société a fait , depuis longtemps, les avances au bénéfice de la médiocrité.
Il n'est pas inutile de montrer, toutes les fois que l'occasion s'en présente , combien ces éternels axiomes de l'ignorance et du babil sont , la plupart du temps , incomplets, faux, inapplicables. Les esprits incapables d'une observation on d'un raisonnement qui leur soit propre ne manquent jamais d'avoir pour cliaque question une de ces formules toutes prêtes. Ils s'imaginent clore par là toute discussion , et poser la borne de la raison dans chacune des routes où marche l'esprit humain. Et , eu effet, ils n'iront jamais plus loin; pauvres gens qui ne voient pas que cette limite ne pourra jamais être fixée et que la raison ne saurait être stationnaire , par suite de notre imperfection même.
Ainsi on entend dire continuellement : Tous les hommes sont faux , intéressés , et mille autres choses de ce genre; propositions trop communes pour être vraies. Elles supposent, en effet, dans l'homme une unité qu'il n'a pas, elles le font plus fort qu'il n'est. Chacune de nos actions résulte de plusieurs motifs qui se combinent ensemble; et voilà pourquoi il est si rare qu'elles soient décisives. Si l'homme était une machine simple mue par une force unique, il serait possible de calculer tous ses mouvements ; l'art de vivre avec les honmies , d'agir sur eux , de les gouverner, viendrait se réduire à la connaissance d'un seul principe. Car, la cause étant connue, les effets seraient facilement prévus.
Mais, bien loin que cette cause soit unique, il y en a
DE LA BONNE FOI DANS LES Ol'LMONS. 89
mille qui uous mettent en jeu. Il est même très-rare qiïun acte quelconque découle d'un seul principe, encore plus rare que ce principe soit l'intérêt. Sommes-nous en effet assez clairvoyants pour n'être jamais séduits? marchons-nous d'un pas si ferme que nous ne puissions être entraînés ? est-il si aisé de se dégager de tous ses scrupules, de tous ses préjugés, de toute illusion, d'en imposer à son imagination , de comprimer son amourpropre , ses ressentiments , ses goûts , pour écouter exclusivement la voix de l'intérêt, en prenant ce mot dans son sens propre, c'est-à-dire le besoin des avantages matériels de la société? Comment abdiquer d'ailleurs sa raison au point de régler uniquement ses opinions d'après l'utilité, abstraction faite de l'évidence? L'avocat le plus vil adopte au moins en. partie la cause qu'il plaide; l'écrivain le plus mercenaire pense quelque chose de ce qu'il écrit; on finit même par croire ce que dicte la peur.
A une époque récente , il s'est développé au milieu de nous un parti qu'on est parvenu à rendre redoutable, et dont la tendance n'allait à rien moins qu'à détruire l'ouvrage du temps , c'est-à-dire à replacer la société sur des bases dont la Révolution a consommé la ruine. Il est certain que la plupart de ceux qui composent ce parti pourraient gagner quelque chose au rétablissement de ce qui n'est plus ; cependant , lorsqu'ils l'ont tenté , l'intérêt n'a point été leur seul mobile : parmi eux, un grand nombre ne sait pas pour la France d'autre moyen de salut ; chez eux l'amour du passé est une superstition. J'en vois quelques-uns qui , bien que très-désintéressés au retour de l'ancien ordre social , le désirent, l'appellent de tous
leurs vœux , de tous leurs efforts. Et cette manière de voir est une suite de la nature de leur esprit , de la direction de leurs idées , et non le résultat d'un calcul : c'est une absurdité toute gratuite.
En fait d'opinion politique, on est habitué à n'accorder l'honneur de l'indépendance et du désintéressement qu'à celle qui parait hors de l'influence du pouvoir ; je suis loin d'être aussi exclusif. Parmi ceux qui se soumettent le plus aveuglément à la volonté des puissants , qui courent au-devant de leurs caprices , qui épousent jusqu'aux intérêts de leur amour-propre, beaucoup obéissent à la conscience. Cette docilité est le lot d'une certaine classe d'esprits subalternes par essence. Tout homme qu'un exemple détermine, qu'une citation persuade, fait partie de cette classe. Pour celui-là, en effet, toutes les questions se décident par les autorités ; le gouvernement est pour lui ce que Pascal appelle un docteur grave.
Ainsi, parmi les sectes ou les partis, quels qu'ils soient, aucun ne peut s'adjuger le privilège du désintéressement, de l'indépendance, de la bonne foi. Ces qualités, loin d'être inhérentes à telle ou telle opinion , appartiennent aux individus. J'ai dit qu'elles sont plus communes qu'on ne le suppose ordinairement ; j'ajoute qu'elles ne préjugent rien pour ou contre la justesse des vues de celui qui les possède; car l'erreur peut être proclamée par une voix libre, la vérité se trouver sous une plume vénale.
Les personnes et les circonstances ne doivent être comptées pour rien. — Les opinions ne sont justiciables que de la raison. — Elles doivent être jugées en ellesmêmes. — Telle est la conclusion de tout ceci. On dira
peut-êti-e qu'un si long développement n'était pas nécessaire pour une vérité qui parait simple; mais toute simple , en effet , cette vérité est par sa nature d'un ordre supérieur, par ses conséquences d'une grande portée. Elle touche au dogme qui doit aujourd'hui servir de base à toute notre foi politique et morale , au dogme sur lequel devrait être fondée la constitution actuelle de la société , celui de la souveraineté de la pensée.
, AVANT l'empire.
La Révolution française ne fut point un accident, mais le résultat nécessaire de tout le siècle passé. On la voit, dès les dernières années du règne de Louis XIV, poindre dans les opinions de quelques philosophes, s'annoncer ensuite dans la littérature, gagner ainsi l'opinion publique, et s'emparer bientôt delà société tout entière. Sa marche, comme l'a dit un écrivain déjà célèbre', était de substituer partout les idées aux croyances. Ainsi, dans la religion, la foi non raisonnée; dans les lettres, l'imitation servile des anciens; dans la politique, l'obéissance passive, furent altérées par l'esprit de critique et de discussion. On a beaucoup parlé des dangers de cet esprit. Il semble cependant qu'il ne pouvait être à craindre pour la vérité.
Soumis à une inquisition sévère, les usages établis, les préjugés reçus , en conservant une puissance de fait ,
' M. Villeuiain.
LA RÉVOLUTION FKANÇAISE. 93
ne régnèrent bientôt plus de droit. On continua de s'y conformer par habitude et bienséance; mais on ne s'y soumit plus de cœur et d'âme ; on ne cessa point de s'astreindre à de certaines formes en leur refusant un assentiment intime; et, dans la conversation ou dans les livres, l'esprit ne laissa échapper aucune occasion de protester contre la conduite extérieure. Aucune action ne se lit donc en conscience; l'homme fut double, et ses démarches presque entièrement indépendantes de sa raison. 11 n'attacha, d'une part, aucune conviction à ses actes, de l'autre, aucune importance à ses idées; et tandis qu'il asservit les uns à des habitudes de convenance, à des intérêts positifs, il condamna les autres à n'être qu'un amusement oiseux et vain. Les contemporains de Voltaire , élevés à une autre école , formés à d'autres opinions que leurs pères, n'en suivirent pas moins les mêmes règles qu'eux dans la pratique; c'est là ce qui explique ce mélange de philosophie et de frivolité qui caractérise la société de ce temps-là , et donne à toute sa manière d'être quelque chose de factice. Voilà comment, avec des idées plus justes sur bien des points, avec une raison plus éclairée, j'ose le dire, que les hommes du siècle de Louis XIV, ceux du xviii^ siècle furent moins sérieux et moins vrais.
C'est que les âmes n'étaient pas alors à beaucoup près aussi fortes que les esprits; et cette maladie des siècles civilisés, funeste dans les individus, est mortelle pour les nations.
Le gouvernement de son côté s'obstinait à ne point prendre part au mou^ement de l'esprit général. Il maintenait toutes ses habitudes , se dirigeait d'après ses an-
ciens principes , et conservait les mêmes institutions , qui supposaient les mêmes croyances. Qu'arriva -t-il? On regarda la réalité et la pensée comme deux choses isolées l'une de l'autre; on se dit que si, dans le domaine des idées, il ne fallait relever que de la raison, sur le terrain des faits, on ne devait dépendre que de l'intérêt. De là une contradiction perpétuelle entre les lois et les opinions; de là un détachement de toutes choses, excepté de soi-même, fruit d'un scepticisme insouciant qui ne permit qu'à l'égoïsme d'être passionné.
On faisait des fautes sans entraînement , on remplissait des devoirs sans vertu. Aucune exagération n'était excusée par aucun enthousiasme; les prêtres étaient intolérants sans être croyants , la noblesse faisait la guerre sans tenir à la gloire ; le trône n'était pas respecté , mais on l'encensait. La religion était insultée et pratiquée; les philosophes allaient à la cour, et les citoyens obéissaient aux lois sans les aimer ni les conuaitre. La gloire, la religion , la patrie , tous ces sentiments étaient ignorés ; de peur des préjugés on se passait de conviction. Telle était la France éclairée au commencement de la seconde moitié du dernier siècle.
Cette disposition appartint d'abord exclusivement à la bonne compagnie. Elle est en effet le chef-d'œuvre de l'art du salon; elle constitue la grâce indispensable, la qualité transcendante de l'homme du monde, l'air dégagé.
Passant bientôt dans les rangs inférieurs, elle devint générale. Alors tout fut rôle joué, personne ne se soucia plus de croire ni d'être cru. Cette incrédulité gagna le gouvernement, qui n'ajouta plus que peu de foi à sa volonté et aucune à ses principes. On sait la réponse
d'un homme d'esprit à ce prélat qui lui demandait s'il avait lu son mandement. « Et vous, monseigneur?» Ce mot peint la France de cette époque. Le moment allait arriver où , dans l'indifférence universelle , on ne devait plus trouver personne assez sûr de soi pour commander.
Cette bizarre situation devait durer jusqu'à ce qu'une voix sincère dit à la société, comme ce personnage d'une comédie : « Mais qui est-ce donc qu'on trompe ici ? tout le monde est dans le secret? » Ce rôle était réservé à la génération qui venait de naître. Elevée dans les opinions de ses pères, la jeunesse participait de l'indépendance de leur esprit, mais elle ne pouvait, comme eux, être soumise à cet empire de l'habitude, qui seul avait maintenu l'ordre existant, ni porter aussi loin cette singulière facilité de penser une chose et d'en faire une autre.
Trop impatiente pour vivre en repos , mais ne sachant comment satisfaire un ardent besoin d'activité , elle courut le monde. L'Europe se vit traversée dans tous les sens par de jeunes Français inquiets et brillants. Ils parcoururent la terre , cherchant partout du mouvement et de l'occupation ; ils franchirent même l'Océan , et ce fut l'oisiveté française qui donna des défenseurs à la liberté américaine.
Les esprits furent enfin conduits à cette conséquence, qu'au lieu de s'élancer au loin , il était possible d'agir chez soi et pour soi. Une fois conçue , cette idée fut toutepuissante : les faits n'avaient plus aucune valeur, toute la force était allée du côté de la pensée. Il suffit donc d'une parole pour renverser l'échafaudage des préjugés et des coutumes. Cette parole fut dite; la génération
nouvelle se souleva contre ces formes officielles qui ne cachaient rien de solide , contre ces faussetés convenues , qui n'étaient plus même des mensonges, puisque personne n'en était dupe. De ce moment la révolution fut mise en action.
On ne saurait faire connaître ici ni le détail des événements , ni les idées dominantes de la nation à cette époque. On peut dire, en général, qu'elles avaient un but fixe, mais abstrait, c'était d'obtenir un gouvernement rationnel, la seule chose, eu effet, qui soit désirable pour les peuples. La question si vaine et si débattue, quel est le meilleur gouvernement? doit être remplacée par celle-ci : quel est le gouvernement le mieux en harmonie avec la raison humaine, dans un pays et dans un temps donnés? ou, en d'autres termes , quel est le gouvernement rationnel relatif?
En 1 7S9 , l'application du raisonnement au fait pouvait seule donner à la nation cette connaissance du possible , cette politique expérimentale dont elle manquait alors. Elle avait plutôt des désirs qu'une volonté positive. Les moyens d'exécution étaient inconnus, indéterminés, et livrés par conséquent à l'arbitraire de l'esprit. Cette incertitude , que le temps seul pouvait fixer , sans exclure aucune chance favorable , multipliait les chances périlleuses.
Toutefois, il fallut bien aller de l'avant; l'hésitation n'eût rien valu , car le moyen de gagner de l'expérience n'est pas d'attendre, mais d'agir.
La nation ne fut donc pas alors aussi imprudente qu'on l'a répété. Elle fit ce qu'elle avait à faire; elle marcha avec sa force dans son espérance, .lamais plus vaste
carrière ne s'ouvrit devant une réunion d'hommes; il s'agissait de créer une nouvelle France.
Quand la première assemblée nationale eut été convoquée, alors seulement se manifesta la grandeur de l'ouvrage qu'on venait d'entreprendre. On était parti, sachant bien ce qu'on voulait détruire , non ce qu'on devait édifier. Lorsqu'il fallut se rendre raison des désirs et des espérances conçues par tout le monde , établir des théories complètes et applicables, on en vit, pour la première fois , se développer les conséquences ; on mesura l'étendue du changement qui allait s'opérer. Beaucoup de ceux même qui l'avaient préparé étaient loin de l'avoir prévu ; adoptant les idées du siècle , à condition de ne jamais les réaliser , ils n'y cherchaient jusqu'alors qu'un moyen de faire briller leur esprit, sans compromettre leurs intérêts. Une doctrine , mise en avant dans la conversation, n'engage à rien. Les privilégiés, il y a trente ans, pouvaient, en conservant les profits de l'aristocratie dans leurs domaines , se donner la bonne grâce de la libéralité dans un salon ; mais lorsque la nation s'est avisée de les prendre au mot, lorsqu'elle a consacré constitutionnellement l'égalité des droits, alors plusieurs ont ^ u avec regret qu'ils allaient expier un peu chèrement leurs conversations depuis vingt années. La plupart étaient de ces esprits qui acceptent toutes les" vérités qu'on veut, jusqu'à la pratique exclusivement, et qui diraient volontiers : " Faites ce que je fais , et non pas ce que je dis. »
Ils réunirent à eux tous ces gens de bonne fci dont le sort est de rester constamment en arrière de leur siècle , tous ceux qu'une timidité excessive met en défiance de
la raison humaine et qui s'attachent à ce qui est , lors même que ce qui est périt; semblables à ces animaux craintifs que l'incendie effraie, et qui, de peur de voir le feu , restent ol^stinément dans la maison en flammes.
Telle fut la ligue qui se forma contre les idées nouvelles ; mais cette ligue ne réussit qu'à nuire à ce qu'on voulait établir , et elle ne sauva rien , car il n'y avait rien à sauver.
En effet , ces champions du passé cherchaient vainement a donner quelque consistance aux choses de l'ancien régime. Le sol qu'ils défendaient s'abîmait sous leurs pieds; les institutions anciennes s'écroulaient au premier choc , comme ces momies d'Egypte , qui conservent une apparence de réalité et tombent en poussière dès qu'on y touche.
On ne saurait trop déplorer les effets de cette résistance imprudente. Elle est excusable sans doute, mais qu'elle a été funeste !
Malheureusement le parti de la révolution, c'est-àdire la France, fit aussi des fautes. L'inexpérience et la vanité peuvent y réclamer la plus grande part. Chez les hommes de ce parti , comme chez leurs adversaires , l'esprit de l'ancien régime faisait sentir son influence. TIs n'étaient pas exempts de cette légèreté dangereuse que je reprochais tout à l'heure à leurs pères; ils avaient de plus qu'eux un enthousiasme honorable, mais cet enthousiasme n'avait point régénéré leur caractère; leur volonté n'était pas au niveau de leurs lumières. D'ailleurs, trompés par la pureté intentionnelle de leurs doctrines, ils ne croyaient pas qu'elles pussent servir à masquer des passions intéressées et violentes ; et parce que leurs
opinions étaient favorables au peuple , ils supposaient que le peuple pensait comme eux et que leur raison lui suffisait.
Parmi les fautes qui furent commises, quelques-unes étaient inévitables. On a reproché à l'Assemblée Nationale d'avoir trop fait : devait-il en être autrement? On ne pouvait remuer une pierre de l'édifice sans l'ébranler en entier. Il fallut donc improviser tout un ordre de choses pour le substituer au précédent, et la facilité avec laquelle cette opération fut faite prouve bien qu'elle n'était pas insensée; car la volonté générale rend tout possible.
On était sauvé si le nouveau système eût été bien conçu ; son plus grand vice fut d'être intitulé monarchie, et de receler la république. C'est ainsi qu'il justifia à quelques égards les craintes et les reproches des ennemis du siècle , dont la résistance en devint plus opiniâtre. D'ailleurs, les législateurs de la France avaient, sans le vouloir, ouvert la porte aux hommes qui défiguraient leurs principes par de fausses conséquences, et ne voyaient dans une révolution qu'une revanche à prendre par le grand nombre sur le petit. Voilà comment la lutte honorable, ouverte entre la raison et les préjugés , devint un honteux combat entre les intérêts, les vanités et les passions personnelles qui, se créant des buts divers, s'éloignèrent peu à peu du grand but de la révolution , dénaturèrent son vrai caractère, substituèrent la réaction à l'égalité, et les représailles à la justice. Le peuple se vengea , sur la frivolité inoffensive du xviii^ siècle , des cruautés féodales ou fanatiques du xv* ; la barbarie acheva l'édifice commencé par la civilisation, comme les
Turcs élèvent uii monument informe sur les restes d'un beau temple grec.
Que le souvenir de ces tristes temps est pénible ! Qu'il est affreux de penser que ce peuple qui nous entoure, ce peuple dont le sort occupe tant de nobles cœurs et de grands esprits , peut cacher sous un calme apparent tant de facilité par instants à faire ou à souffrir le mal ! Cette idée serait désespérante, si la raison ne rappelait en même temps que l'unique moyen de préserver la multitude de sa propre fureur est encore tout simplement de la rendre plus heureuse, et que la prudence conseille ce que commande l'humanité.
La terreur fut très-funeste à la révolution. Elle en arrêta la marche, elle la fit rétrograder; il y a pourtant des gens qui croient qu'elle en était la suite nécessaire : idée fausse et dangereuse. C'est bien la terreur au contraire qui fut un accident. Elle eut pour causes des circonstances qui auraient pu ne pas se rencontrer, et non l'esprit du siècle qui ne pouvait ne pas être.
Quoi qu'il en soit, elle détacha beaucoup de Français de la révolution; elle inspira même à une partie du peuple une singulière défiance de toutes les promesses populaires. Telle devint la haine de quelques-uns pour la démocratie, qu'afin de s'en préserver, ils se seraient volontiers jetés aux bras du despotisme d'un seul. Et il n'a fallu rien moins que la cruelle leçon que nous avons reçue depuis, pour guérir de cette méprise une partie de la France. C'est ainsi que, jusqu'à un certain point, la terreur a nécessité Bonaparte.
Aussi, quelles facilités ce dernier ne trouva-t-il pas dans les dispositions de la France? Tant d'essais malheureux,
LA REVULUTIUN FRANÇAISE. 401
d'espérances frustrées , de réputations ternies, avaient presque dégoûté les honnêtes gens de l'esprit d'indépendance. Les mots qui expriment les plus belles choses de ce monde, prostitués par l'hypocrisie, avaient perdu leur charme et leur empire. Une lassitude profonde, une certaine froideur, qui suit d'ordinaire la perte des illusions, un amour aveugle du repos , avaient brisé l'énergie de la nation. Les individus, d'ailleurs, persécutés, blessés, frappés à mort dans leurs affections personnelles, ne demandaient qu'à sauver celles qui restaient encore intactes, et bornaient leur ambition au libre exercice des vertus privées. Enfin, tandis que la sensibilité rappelait aux émotions douces, l'esprit, fatigué des excès grossiers de 1793, revenait au goût des arts et des plaisirs polis.
Parmi les auteurs ou les acteurs de nos troubles , les plus méchants et les plus vertueux étaient morts. Mais i^ restait en grand nombre de ces courtisans de tous les pouvoirs, dont la faiblesse ne saurait s'élever jusqu'au crime, et qui ne songeaient alors à conserver qu'eux-mêmes du naufrage de la révolution : espèce indestructible qui ne change point, qui se reproduit sans cesse, qui se retrouve à toutes les époques , sous tous les régimes , et conserve précieusement, comme une tradition sacrée, le cuite du plus fort.
Quant à la jeunesse, élevée dans la persécution, elle n'avait pu recevoir de l'aspect des affaires publiques que deux impressions, l'indignation ou l'effroi. Quoiqu'elle n'eût aucune idée analogue à celles de l'ancien régime, elle considérait cependant avec quelque regret ces temps où le plaisir était le premier intérêt de la vie. Elle le de- L mandait, ce plaisir, à la société qui ne lui avait offe
que le crime et la douleur ; et cette disposition , ti-esexcusable, jointe aux défauts de son éducation, la rendait singulièrement propre à la frivolité , et ne lui laissait la possibilité daucim enthousiasme, hors celui de la gloire militaire, que la frivolité n'exclut pas.
Ou donc Bonaparte aurait-il trou^é de la résistance;? Sans doute, s'il se fût présenté tel que nous l'avons vu depuis, s'il se fût montré d'abord comme Cromwell ou Monk, les vieux levains de la république se seraient soulevés contre lui. Mais il apparaissait comme un sauveur, dans tout l'éclat de la jeunesse et du talent. Son origine rassurait l'égalité; la liberté se rappelait les républiques fondées par ses victoires. Il promettait ensemble le repos et la force : quelle séduction toute- puissante sur un peuple désuni et découragé! Hors quelques esprits qu'un instinct prophétique avertissait, quel Français a vu avec inquiétude le vainqueur de l'étranger recevoir la pourpre consulaire? Qui n'a cru saluer en lui le Timoleon de la nouvelle Corinthe ?