APRES L EMPIRE
Les individus sont aujourd'hui bien peu de chose. Quand des masses sociales ont été émues par de grands intérêts ou de grandes idées, il n'y a que des questions générales à résoudre, et comme la vérité n'e^ à personne, tout le
monde y peut prétendre. Cette considération doit réprimer à la fois les excès de la vanité et les scrupules de la modestie. La vérité est certainement dans cpielqu'une de ces opinions qui divisent la société , elle n'est pas à découvrir, elle est trouvée. Quiconque espère l'avoir reconnue doit la dire.
Il se pourrait même qu'elle dût plutôt se rencontrer dans l'esprit de ceux qui ne sont rien, de ceux à qui l'obscurité de leur vie , de ceux à qui leur âge ne permet de se croire aucune importance personnelle. 11 s'agit en effet de connaître l'esprit général du siècle ; car c'est là la vérité en matière de politique. Or cet esprit, le cherchera-t-on dans ceux qui , ayant participé aux événements et joué un rôle , ont un personnage à soutenir ? Non , ils diffèrent trop de la multitude , ils sont marqués d'une empreinte particulière. Ils ont pris, pour ainsi dire, des engagem.ents avec les faits; ils ont un passé. Cherchons le caractère général du temps dans ceux qui , n'ayant subi l'épreuve d'aucunes circonstances spéciales, ne peuvent avoir que les besoins et les désirs les plus généraux : car leur individualité n'est rien encore. On voit cju'il s'agit des jeunes gens.
Ce n'est point que je leur veuille attribuer une importance exagérée, ni devancer pour eux l'heure où ils agiront pour leur compte. Au contraire , je crois qu'ils méritent attention précisément parce qu'ils n'ont rien fait. Ce qu'ils sont , ils le sont avec désintéressement.
Aux diverses haltes de cette grande marche de la ré volution, c'est en observant la génération qui venait recruter la société qu'on aurait pu prévoir assez sûrement ce qu'apporterait l'avenir. L'impatiente jeunesse de 1789,
la première que la philosophie eût élevée, la première génération qui eût reçu les idées nouvelles et qui ne les eût pas faites, devait être entreprenante avec audace, confiante en elle-même, téméraire, si l'on veut, dans ses tentatives, hrisant sans regret et supprimant sans crainte ; à la lettre , elle ne respectait rien. Sept ou huit ans après , lassée du crime , ennuyée de souffrir, une autre jeunesse devait se préparer d'autres destinées. Dégoûtée du sérieux par l'atroce, désabusée sur l'infaillibilité humaine, elle se souciait peu d'entreprendre sur nouveaux frais la réforme de la société ; il en coûtait trop aux bons comme aux méchants, aux fous comme aux sages ; elle ne voulait plus que du plaisir, c'est-à-dire du repos et de l'émotion. Excellente disposition pour accepter le despotisme , qui calme tout en domptant tout et vous émeut avec des batailles.
A ces deux époques, la France aurait dû consommer l'œuvre de la révolution. Ces deux occasions ont été manquées. En voici une troisième; il faut espérer qu'on ne la manquera pas. Cherchons nos raisons d'espérer dans l'état vrai de l'opinion publique, et cette opinion, cherchons-la dans cette société naissante, la moins apparente encore , mais la plus réelle et la plus forte. Elle est inconnue , mal jugée , dissimulée par le mouvement bruyant des hommes d'affaires qui se croient les seuls représentants de ses intérêts , masquée par cette classe pimpante et parée qui babille dans les salons de Paris et se croit dépositaire de tout l'esprit de la nation. Mais ce n'est là qu'une surface, une société extérieure qui n'est pas la vraie. INe la consultons pas, là régnent les préjugés invétérés et les idées superficielles. Là le présent est tout, et
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. lOîi
jamais on ne s'y est douté que le lendemain ne ressemblait pas toujours à la veille.
Plus la civilisation est avancée, plus la foule grandit et les individus diminuent. La circulation des sentiments et des opinions étant très-rapide, les événements affectent la société tout entière et non pas uniquement une élite privilégiée. Ils sont comme une école dont tout le monde reçoit les leçons , et les masses , chaque jour plus intéressées, plus intelligentes, plus éclairées, substituent leur influence à celle même des grands hommes. Bien plus encore sont-elles appelées à prévaloir sur ces petites fractions sociales qui se croient prédestinées et qui voudraient que le monde tournât pour elles. C'est donc dans le vaste sein de la société générale qu'il faut chercher ce que nous cherchons , pour apprendre à connaître la jeunesse qui pense.
A prendre les choses dans la plus grande généralité, où visait le dernier siècle , à quoi tendait la révolution ? A substituer le fond à la forme , l'abstraction à la conven" tion, le rationnel à l'empirique, l'examen à l'autorité : ces expressions sont un peu scientifiques , mais il en faut de telles pour tout embrasser. A des choses qui n'existaient que parce qu'elles avaient existé, on voulait faire succéder des choses qui existeraient parce qu'on les aurait jugées dignes de l'existence. On prétendait constituer l'ordre social sur des bases telles qu'il n'y eût rien dont on ne put reudi-e raison .
Pour en venir là, il fallait que l'esprit nouveau, prenant les allures et les pouvoirs d'un grand inquisiteur, citât tout à son tribunal. Ce procès-là, c'est la révolution même. La raison moderne, investie de son chef d'une
juridiction illimitée, prononça sur tout sans délai ni remise, et, juge dédaigneux, condamna sans pitié. Elle ne relevait que d'elle-même, elle ne datait que d'elle-même. Eien de ce qui l'avait ignorée et précédée ne trouva grâce devant elle. Elle refusa d'excuser ce qu'elle contestait, de compiendre ce qu'elle réprouvait ; elle ne reconnut de vertus et de vérités que celles qu'elle enseignait. S'étant faite inquisiteur, rien de plus simple qu'elle fût persécutrice.
L'intolérance s'aperçoit dans le sein même de la p'nilosophie du xviii* siècle. Entendez -la juger l'histoire, la religion, l'antiquité. Quel dédain superbe ! Il semble que ce ne soient pas des choses humaines et dignes de son intérêt. Tout a été erreur gratuite , stupidité stérile; le passé ne mérite que d'être oublié. La révolution met l'intolérance en action; elle ne se contente pas d'abolir, elle veut punir le passé : 89 avait jonché le sol de ruines, 93 y passe la charrue. Les cendres de l'ancien régime sont jetées au vent. Ce qu'on essaie d'élever en sa place , rapidement conçu, hâtivement construit, ne peut tenir debout. Le sol est nivelé , tout est prêt pour bâtir , çà et là les fondements mêmes sont posés ; mais les édifices menacent de crouler le jom* qu'ils s'achèvent. Les proportions sont gigantesques, mais le monument n'est ni beau ni solide ; il n'est pas habitable. Ou peut dire qu'à un certain moment la France ne savait où se loger.
Les fautes de la révolution ont produit ce singulier effet, elles ont rendu le passé irrévocable en le faisant un instant regretter. Il y a vingt ans , les hommes modérés et raisonnables reprenaient du goût pour ce qu'on avait détruit , faute de pouvoir aimer ce qu'on avait mis à la
place. Cette disposition assez naturelle put même tromper des observateurs inattentifs. On dut croire qu'un retour au passé n'était pas impossible , puisque l'opinion s'éloignait de ceux qui l'avaient aboli. On se figura qu'un sentiment composé de pitié pour les victimes, de haine pour les bourreaux, de mépris pour les insensés, était le signal d'un divorce éternel avec la révolution. Mais cette révolution , tandis qu'elle était ainsi condamnée dans ses actes ou insultée dans ses auteurs , elle était faite. On pouvait méconnaître la grandeur et la durée de ses résultats, on ne pouvait plus les anéantir. On avait franchi Vonde irréméahte. On pouvait encore tendre ses bras au rivage délaissé, on n'y pouvait retourner; on y serait revenu qu'on n'y aurait pu vivre. Les mœurs, les sentiments, les relations sociales, les conditions de la vie civile, tout avait changé, changé pour jamais. On détestait moins l'ancien régime , parce que la mort désarme et que la haine épargne les tombeaux. On pouvait même lui montrer d'autant plus d'indulgence qu'on était assuré qu'il ne renaîtrait pas.
Mais le malheur , en développant quelques émotions honorables et généreuses, avait brisé les âmes. Les excès de nos années sinistres avaient pu ranimer les sentiments de la justice et de l'humanité; mais ils avaient intimidé la volonté, humilié la raison. On avait cessé de se croire fait pour se gouverner soi-même; on s'était habitué à redouter ce besoin aventureux de penser et d'agir , qui avait poussé tant d'hommes obscurs sur la scène éclatante de la politique. On s'était repris d'un goût légitime pour la vie paisible et régulière, pour les affections de famille, pour les vertus privées, qui paraissaient les seules solides
iOS PASSÉ ET PRÉSENT.
depuis que les vertus publiques avaient mal tenu leurs promesses. C'est de ce temps que date l'existence d'une classe d'hommes fort nombreuse, les honnêtes gens mauvais citoyens.
Le gouvernement impérial n'était pas propre à rendre la vie à ces sentiments virils, qui font le citoyen d'un état libre. Il ne plaçait le patriotisme qu'à la frontière. Ce patriotisme intérieur et domestique , qui rend les nations responsables d'elles-mêmes, lui était inutile et inconnu. Peut-être sa chute en a-t-elle été plus prompte; je ne puis m'empêcher de croire que, si la France eût été moins dépouillée de droits politiques, que, s'il lui eût été moins sévèrement interdit de veiller elle-même à son salut, elle aurait tenu plus ferme contre l'Europe entière, et que la liberté aurait pu sauver l'indépendance.
Mais le ciel ne l'a pas voulu; un autre gouvernement est sorti du sein des événements. Il vaudi-ait mieux ne pas l'appeler restauration, car il n'a rien restauré ; rien de l'ancien régime n'est debout jusqu'ici. Une dynastie n'est pas une institution, c'est la monarchie qui en est une , et la monarchie de la Charte n'est pas renouvelée de l'ancien régime. C'est une monarchie nouvelle, commise aux mains d'une race antique. C'est ainsi qu'il faut la concevoir, si l'on veut qu'elle soit forte et durable.
Citons ces mots d'un illustre orateur : « Voilà qu'enfin, » après trente années , une nation nouvelle s'avance et
)) se range autour du trône renouvelé comme elle
» Innocente de la révolution dont elle est née , mais qui » n'est point son oiTvrage , elle ne se condamne point à » l'admettre ou à la rejeter tout entière; ses résultats rt seuls lui appartiennent , dégagés de tout ce qui les a
» rendus irrévocables En elle réside aujourd'hui la
» véritable France ; c'est elle qui a reçu la Charte , c'est
» elle qui la possède Pour elle, les temps qui ont
» précédé notre révolution sont relégués dans l'his- » toire * . »
Voilà la définition donnée avec autorité de cette société future qui nous occupe aussi. Ces paroles l'introduisent comme un personnage nouveau sur le théâtre du monde.
La jeunesse est née de la révolution. Son origine et son éducation lui donnent tous les sentiments, toutes les croyances que la révolution a eu pour but d'installer dans le monde. La jeunesse s'est identifiée avec la révolution, elle ne comprend, elle ne croit, elle ne veut, elle ne sait qu'elle : je veux dire ses principes et ses résultats ; car les actes n'appartiennent qu'à ceux qui les ont faits. Nous sommes pétris et façonnés pour le temps et le pays où nous sommes nés. Les nouveautés qui se sont accomplies dans les mœurs, dans les relations , dans la famille , dans la vie privée, sont pour nous déjà des traditions. On essaierait en vain de nous faire regretter ce qui fut autre et ce que nous n'avons pas connu. Il y a un état général, une certaine nature de principes et d'idées qui a définitivement triomphé parmi nous. C'est un fond que rien ne pouvait détruire , que les événements n'ont fait que manifester , que des événements différents auraient manifesté de même. L'avenir quel qu'il soit, l'avenir calme ou orageux, montrera et confirmera de plus en plus cette constitution des choses que la révolution a transportée de l'ordre intellectuel dans l'ordre social , et
' M. Royer-Collanl , srnnce do la Chambre des Dcputés du 27 janvipr 1817.
qui produit aujourd'hui ou produira infailliblement l'ordre politique qui convient à cet ordre social.
Gardez-vous donc de demander à ceux qui sont nés d'hier de ressembler à leurs devanciers. jN'attendez pas d'une telle génération des préjugés qui sont morts avant elle ; n'exigez pas d'elle des sentiments regrettables , je le veux, mais surannés. Ne lui reprochez pas d'être ce qu'elle est , et ne la traitez pas comme si elle était autrement. Sachez bien que vos souvenirs sont de la fable pour nous ; ce sont les restaurateui-s du passé qui nous semblent d'imprudents novateurs et, peu s'en faut, des rebelles. Vos idées conservatrices sont à nos yeux de dangereux desseins; ce que vous appelez concession, nous l'appelons droit. Ce qui vous parait une exception , nous le tenons pour un principe. En tout genre, le terrain qu'on nous reproche d'avoir envahi , nous le regardons comme un patrimoine : nous héritons d'une conquête, voilà tout.
Que ceux donc qui veulent traiter avec nous apprennent à nous connaître. Ils verront que cette roideur hautaine, ce ton présomptueux qu'ils nous reprochent n'est que la confiance dans notre cause, le sentiment d'un droit que nous défendons. Nous nous sentons attaqués, nous crions aux armes !
Et avec nous, il en est que vous ne connaissez pas et dont la résistance serait plus vive et plus hostile. Quelques-uns de nous ont connu les hommes des précédents régimes, ils ont pénétré dans la sphère sociale où les traditions du passé sont encore en honneur. Ils ont une certaine expérience du monde , ils ont appris à comprendre des préjugés qu'ils ne partagent pas, ils ont senti la
convenance des ménagements et des égards que se doivent entre elles des convictions opposées. Les habitudes de légèreté , cette insouciance qui est du bel air, cette tolérance qui prend la forme de la politesse a dû adoucir leur àpreté , peut-être même émousser le tranchant de leurs opinions. Mais ceux qui vivent loin du monde, mais ceux que leur condition éloigne de vous , que n'en devez-vous pas attendre? seront-ils plus traitables? espérez-vous mieux les gagner ou les convaincre?
Maintenant, cette disposition des esprits acceptée comme un fait, faut-il s'en alarmer, et recèle-t-elle quelque péril? Nos pères avaient la mission de détruire; la nôtre est de conserver. Agressifs dans leurs bouches, les mêmes principes nous restent , modifiés et convertis en instruments d'ordre et de protection. L'esprit de révolte n'est pas en nous ; si quelques-uns semblent en garder les formes et le langage, ce sont des traînards de l'ancienne armée , des imitateurs maladroits qui se trompent d'époque. Que nos adversaires ne s'y méprennent point , qu'ils ne confondent pas l'esprit révolutionnaire et l'esprit né de la révolution; l'un enti'eprend, l'autre termine. Si quelques-uns dans nos rangs ont de contraires apparences, tenez pour certain qu'ils manquent d'étude et de méditation , et que leur intelligence étroite ou inconséquente les égare hors de la grande voie où nous marchons. Ils ne représentent point la nation nouvelle qui sait écouter parce qu'elle est convaincue , pardonner parce qu'elle est forte , attendre parce qu'elle est jeune. Elle est indomptable, mais elle est calme.
Disons-le pour rassurer les plus prudents , la tendance est au repos; la France en tout veut la paix. Mais ce
nom de la paix il faut bien l'entendre ; n'oublions pas la définition de Cicéron, Pax est tianquilla libertas *. C'est la liberté sûre d'elle-même, c'est la liberté garantie.
En comprenant la jeunesse , on la ti'ouvera de bonne volonté. Qu'on se garde seulement de la travestir en la méconnaissant, et de la gouverner comme si elle avait les idées qu'elle n'a pas. Mais plus téméraire encore serait la tentative de les lui rendi-e, de les lui inculquer de force ou d'adresse. Pour la ramener à votre point de départ, il ftmdrait refaire tout le chemin déjà fait, repasser par des extrémités déjà connues, recommencer les mêmes actes pour une autre cause. Vous sentez-vous d'humeur à rebâtir les châteaux des débris des chaumières? A défaut d'une réaction insensée, on vous proposera peut-être de ne tenir aucun compte de l'état de l'esprit humain, de laisser de côté les principes généraux , et ne supposant aux hommes que des instincts avides, d'exalter, d'exciter les intérêts privés, de leur donner pâture et satisfaction, et de négliger le reste. Le reste, c'est tout ce qui honore et ennoblit l'humanité. La politique des intérêts ! les intérêts matériels ! ils n'ont que ces mots à la bouche. Les intérêts matériels de la révolution seront épargnés, on y cousent, on s'y résigne ; quant à ses intérêts moraux , anathème et proscription. Pour qui donc prend-on la France? Quel moyeu de la gagner, de la posséder, que de l'humilier sans cesse ! Puisqu'on met de côté les droits comme des chimères, la vérité comme un rêve, puisqu'on ne veut parler ni de raison ni de justice, et que nos hommes
« Pliilip. 11, I 13.
LA RÉVOLUïIOX FRANÇAISE. 113
d'État commencent par faire la satire de la nature humaine pour apprendre à la gouverner, discutons à leur manière. On ne mène les hommes que par les intérêts, dites-vous; l'homme est avant tout apparemment un être intéressé. Je le nie, et, vous rendant épigramme pour épigramme, je dis : L'homme est avant tout un être vain. Avez-vous songé à ce ressort puissant, à cet abime profond , la vanité nationale ?
Renoncez , croyez-moi , à cette idée de dominer les esprits en salariant les consciences , et pour commander à l'opinion, d'acheter à un certain prix le droit de l'insulter. Si vous faites sentir aux hommes dont ^ous garantissez le bien-être que vous les méprisez, vous irritez la vanité, et la vanité est vindicative. Il est de la prudence de paraître au moins tenir quelque compte , faire quelque estime de la pensée humaine. Le commandem.ent ne peut être honorable si l'obéissance ne l'est pas , et l'on ne règne pas avec sécurité sur ceux qu'on offense en même temps qu'on les paye.
Je sais l'exemple qu'on m'oppose : la France vient d'être possédée par le despotisme. On dit que le dernier maître méprisait l'espèce humaine ; et qui pourtant en a obtenu davantage? L'obéissance a été pour lui singulièrement productive. Mais d'abord est-il possible , est-il désirable de la faire valoir à sa manière? A tout ce qu'on prétend conclure de son exemple , à toutes les maximes qu'on voudrait induire de sa pratique , il y a une première réponse , et cette réponse est un seul mot : Sainte- Hélène.
Puis il a été en tout une exception. Pour des résultats extraordinaires, ses moyens l'étaient aussi. Sans doute
il ne négligeait pas les choses positives , il savait traiter avec les passions intéressées. Mais il avait d'autres ressources qui ne sont pas à l'usage de tout le monde. Compte-t-on pour rien la gloire et la peur?
Soit art, soit génie, il s'était placé très-haut dans la pensée de tous. Une sorte de merveilleux l'entourait, 11 était toujours au sommet d'un sentiment quelconque, de l'admiration , de la crainte, de la haine, du dévouement. Pour lui , point d'indifférents. Il dépassait tout , il passionnait tout; il était l'idée dominante ou le premier sentiment de chacun. Avec une telle position, quel devait être son pouvoir sur les amours-propres ! que lui manquait-il pour les séduire? Les réputations étaient dans sa main , l'honneur était de lui plaire.
Aucun gouvernement ne peut retrouver les mêmes circonstances , aucun ne saurait se donner le même pouvoir. Tout se tient dans la politique. 11 fallait être le vainqueur d'Austerlitz pour exiler l'auteur de Connne.
On ne saurait donc conclure de ce qu'il a fait à ce qu'on pourrait faire. La complaisance d'hier ne préjuge pas celle d'aujourd'hui. On s'étonnera de rencontrer, parmi ceux que l'on a crus vendus aux caprices du pouvoir, des cœurs incorruptibles. ]\'e parlons, puisqu'on le veut, que des passions intéressées; le conquérant de l'Europe leur offrait tout; il pouvait les opposer aux exigences de la vanité; pour les unes et pour les autres, il était en fonds. Mais, aujourd'hui, si l'intérêt et la vanité ne sont pas d'accord , si on les met en lutte , qui des deux l'emportera? La balance peut pencher en faveur de la dernière. Kt puis alois, sera-ce une duperie que de spéculer sur l'opinion publique? Les placements eu popu-
larité sont avantageux; l'indépendance est en hausse. Le pouvoir n'est ni assez grand, ni assez terrible pour qu'on n'ose pas se faire une existence hors de la sphère où il domine , et l'on peut , à lui résister , trouver dans l'avenir des dédommagements que les gens bien avisés ne sauraient dédaigner. La politique ne peut donc (toute morale mise à part) s'appuyer sur le mépris des hommes. Tout cet art de la corruption , que certains beaux esprits vantent, a le défaut d'être intempestif et à peu près impraticable. Il finirait par compromettre ceux mêmes qu'il ne dégoûte pas.
Un seul parti reste donc à prendre , c'est de ménager les opinions , sinon par respect pour l'esprit humain , du moins par égard pour la vanité humaine. En conséquence, il faut avoir soi-même des doctrines et se diriger par des principes , non par des expédients et des caprices , faire cesser enfin le trop long divorce entre la théorie de la politique et le métier du gouvernement.
Par un rare bonheur , cette théorie , telle que les meilleurs esprits s'accordent à la concevoir , n'est en opposition avec aucun des intérêt?' actuels ; l'application n'en peut nuire à personne dans ses prétentions légitimes. Au contraù'e , elle serait la garantie de toutes les situations sociales, le traité de paix entre toutes les passions. Pourquoi donc hésiter ? Ceux qui ont figuré bien ou mal dans nos troubles l'implorent , les uns comme une récompense, les autres comme une amnistie. Ceux qui n'ont point de passé l'invoquent parce qu'elle est vraie. Chose admirable! l'expérience, le repentir, la raison appellent le gouvernement des principes.
La génération qui avait immédiatement succédé aux
générations révolutionnaires avait vu toutes les vérités se défigurer et disparaître, toutes les théories s'engloutir sous le Ilot des passions. Elle voyait surnager seuls des intérêts créés par les événements. Elle a pu croire qu'ils en étaient le résultat le plus certain et le seul produit durable. L'or et le pouvoir ont pu lui paraître un moment les seules réalités du monde , et prenant en pitié les illusions de l'intelligence enivrée d'elle-même , elle a pu se trouver accessible aux séductions du pouvoir absolu. >ous , au contraire , les spectateurs de sa grandeur et de sa chute , nous devons nous sentir incrédules aux promesses , aux prestiges de l'habileté et de la force. La destinée a détruit ces créations qui semblaient impérissables. Des œuvres d'un bras puissant, il ne reste que des souvenirs. Ce grand fait n'existe plus que dans la pensée , et nous nous retrouvons en présence des questions et des débats qui avaient paru comme supprimés par l'Empire. Les Français , il y a vingt ans , avaient vu les fortunes survivre aux idées; nous avons vu, nous, les idées survivre à des royaumes. Notre tendance est donc vers la justice et la vérité. Honneur aux gouvernements qui la sui\ ront !