DANS SES RAPPORTS AVEC LA SOCIÉTÉ ANGLAISE
« Je suis le poète du peuple, disait Ducis ; je suis le Bridaine du théâtre. » — Peut-être en le disant se trompait-il sur lui-même, mais il prouvait du moins qu'il avait conçu la véritable ambition du poète tragique, qui doit aspirer à quelque chose de plus que les succès de salons et d'académie. Ils ont longtemps manqué à Shakspeare; mais, dans son pays, sa gloire est nationale.
Une édition récente nous a livré ses œu> res presque entièrement retraduites. M. Guizot s'est chargé de nous livrer l'auteur : il a donné la rie de Shak^pcare. Ce titre comprend, outre son histoire, l'examen de ses pièces et l'exposition de la théorie dramatique à laquelle elles appartiennent. La destinée d'un écrivain d'imagination influe puissamment sur ses ouvrages, et la critique de ses ouvrages donne seule le moyen d'en tracer la poétique. C'est ce vaste sujet que l'auteur n'a pas craint d'aborder. Ces nombreuses questions qui s'y retrouvent ne s'éclairent, en effet, et ne se simplifient que pour celui qui les a toutes embrassées.
« Une représentation théâtrale est une fête populaire. »
II part de cette idée, qui n'est qu'un fait, A ses yeux, la tragédie n'accomplit sa mission que lorsque, s'adressant à toute la société, elle la représente aussi tout entière. Si elle néglige quelques-unes des classes qui la composent, si elle se montre dédaigneuse dans le choix de ses personnages et même de ses spectateurs, elle réduit volontairement ses ressources et son domaine, elle perd eu puissance autant qu'en vérité. Les événements qui servent de fond à l'action tragique sont toujours de nature à intéresser toute une multitude ; il n'est pas besoin, pour cela , que la pièce soit éminemment politique. Les amours du Cid et de Chimène tiennent en alarme toute la Castille, et Byzauce est le jouet des caprices jaloux de la maîtresse d'Amurath. Quand l'événement d'une tragédie ne serait point public par sa nature, il le serait du moins en ce sens qu'il doit fixer l'attention générale, tenir une grande place dans les imaginations et les entretiens du peuple qui en est censé le témoin, et que nos poètes dérobent si soigneusement à nos regards. La sympathie, la sociabilité , la dépendance mutuelle rapprochent sans cesse les hommes, malgré les distances du rang et de la fortune, et les intéressent réciproquement aux événements mêmes de leur vie privée. Plus facilement et plus vivement encore, nous prenons part à la destinée des grands de la terre, des premiers de l'état ; et ce sont eux surtout qui sont en possession de la scène. Avec quel espoir de vraisemblance l'art dramatique a-t-il donc pu entreprendre de les isoler dans l'intérieur d'un palais, de nmis les représenter plus seuls qu'ils ne le sont dans la réalité, de rétrécir leur situation et leur caractère pour ne nous les montrer que sous un seul aspect? Comment les poètes se
sont-ils interdit tant de moyens d'effet en n'ouvrant le théâtre qu'à vme seule espèce de personnages, en exigeant, en quelque façon, des preuves de noblesse de qui prend la parole dans la tragédie? On risquait ainsi d'en être réduit aux scènes d'action et aux monologues : les personnages n'auraient eu droit de parler que seuls ou à leurs égaux. C'est pour échapper à cette alternative que l'on a inventé des interlocuteurs uniquement destinés à la conversation, je veux parler des ■Confidents, auditeurs infatigables, chargés, d'office, de donner la réplique. Leur présence a changé des scènes qui auraient pu être vives et animées, en dialogues froids et raisonnes. Toutes les fois que l'on bannit le naturel, on tombe sous le joug du cérémonial. La tragédie finit ainsi par ressembler à ces gouvernements étroits d'où le peuple est exclu. Dans ceux-ci , les passions des grands ne trouvent aussi que des complaisants et des serviteurs; jamais un mot involontaire, jamais un mouvement abandonné ne les rappelle à la vérité; ils ne rencontrent plus que des sentiments de convention ; ils n'entendent que des réponses officielles , et, pour eux aussi, la société n'est représentée que par "des confidents.
C'est un défaut de notre tragédie ; il n'ôte rien au génie de nos poètes. Les formes gênantes et l'étiquette qui oppriment notre théâtre n'ont point été librement choisies par eux; et s'il fallait absolument en accuser quelqu'un , on devrait s'en prendre à Richelieu plutôt qu'à Corneille, à Louis XIY plutôt qu'à Racine. jVotre tragédie est contemporaine de l'établissement de toutes les solennités du pouvoir absolu. Le moyen qu'elle ne portât point le joug ? Comment seule eùt-elle été vraiment pu-
blique, lorsque rien ne l'était parmi nous ? Le peuple pouvait-il figurer sur notre scène , alors que si rarement on se souvenait ailleurs de son existence? Les poètes n'avaient^ garde d'imaginer en ce temps-là que d'autres que les gens du grand monde pussent prendre une part quelconque aux grands événements. Doit-on leur reprocher cette erreur, lorsque les historiens eux-mêmes ne l'ont pas évitée? Une seule chose, en effet, a été omise dans les trois quarts de nos histoires, c'est la nation. Notre tragédie a donc été comme notre histoire , et notre histoire comme notre gouvernement , et notre gouvernement comme notre société. Certes la révolution est venue bien à point ; sans elle , on finissait par oublier qu'il y eût en France une autre société que la bonne compagnie.
Des circonstances différentes ont produit en Angleterre une autre tragédie. Là , de tout temps , on a publiquement délibéré sur les affaires publiques. L'habitude de se réunir, de s'entendre, de se concerter, y remonte à un temps immémorial. Le parlement et les élections, les assises et les clubs , les prêches , les municipalités , les travaux champêtres, tout est l'occasion de rassemblements, qui souvent même ont, quel qu'en soit le motif, toutes les apparences d'une fête. Les plaisirs ainsi que les intérêts sont eu commun; la vie publique est universelle. Il faut voir dans l'ouvrage de M. Guizot le tableau savant et animé des mœurs de l'Angleterre sous le règne d'Elisabeth , de la. vie des campagnes embellie par des fêtes si brillantes , de la vie des cours égayée par des fêtes si populaires. C'est au milieu de bruyantes réjouissances, dont les tableaux flamands peuvent assez donner l'idée, que Shakspeare passa toute sa jeunesse ; c'était un bon
compagnon, et lorsqu'il quitta la campagne, ce fut encore le goût du plaisir qui le conduisit à Londres et l'attacha au théâtre. Alors une troupe d'acteurs était une véritable bande joyeuse. Dans ce monde d'allégresse et de désordre, pour satisfaire aux besoins de son imagination , aux caprices du public , aux intérêts de sa troupe , il composa en courant ses ouvrages si terribles et si folâtres. De là cette chaleur qui les anime ; de là cette facilité, cette rapidité d'exécution qui n'ùte rien à la profondeur ; de là surtout cette popularité de» sa tragédie.
Si jamais nation a pu prétendre à un théâtre national, c'est assurément l'Angleterre. « Plus tard soumise, plus « tôt délaissée, la Grande-Bretagne, dit M. Guizot, ne « reçut point, comme la Gaule, l'empreinte universelle et
« profonde de la civilisation romaine La jeune civi-
« lisation du Nord grandit en Angleterre , dans la sim- « plicité comme avec l'énergie de sa propre nature, indé- « pendante des formes empruntées et de la sève étrangère « qu'elle reçut ailleurs de la vieille civilisation du Midi. » C'est le peuple anglais qui , suivant le cours des âges, s'est modifié lui-même. Ses lois n'ont point été importées; il n'a point eu des mœurs d'imitation, ni, jusqu'au dernier siècle, une littérature copiée. On peut dire de la Grande-Bretagne ce que Montesquieu n'a dit que de sa constitution : tout y a été trouvé dans les Lois. De là le caractère natif et local des tragédies de Shakspeare , il y a deux siècles , et des compositions de Walter Scott depuis douze ans. Le sujet des pièces de l'un et des romans de l'autre est presque toujours tiré des annales du pays ou de narrations recueillies par les chroniqueurs , chantées par les ménestrels, propagées par la tradition. On y
retrouve à chaque pas des citations empruntées à des contes de village ou à de vieilles ballades , des allusions aux croyances du vulgaire. Les Anglais ont pu demeurer fidèles à la religion du passé. Le passé est national parmi eux. Jamais ils n'ont été tenus étrangers aux affaires de leur pays ; jamais sur leur sol les diverses classes de la société n'ont été condamnées à une constante et héréditaire Inimitié; toujours elles se sont mêlées et servies. C'est l'opinion et non la condition qui les a divisées. L'intérêt commun n'est point chez eux une découverte d'hier. Il y a eu des guerres civiles; des partis politiques ou religieux se sont combattus et persécutés. Mais la nation ne s'est point décomposée en nations ennemies. Le peuple n'a jamais été insouciant sur son gouvernement; les grands n'ont jamais été indifférents aux affaires du peuple, ni même à ses jugements, non plus qu'à ses plaisirs. Du sein de la féodalité est sortie la représentation nationale ; le privilège a servi à la protection d^s di'oits généraux ; la constitution du clergé, la religion même se sont façonnées sous la puissante influence de l'esprit du pays. De là ce goût, cette curiosité , cet amour qu'inspirent aux Anglais tous leurs souvenirs de jadis : leur mémoire se reporte sans regret à tous les temps de leurs annales, parce qu'au milieu des erreurs, des abus, des crimes de chaque époque, ils voient toujours la nation active et croissante ; ils jugent sans amertune les siècles , les factions, les hommes ; ils n'en veulent point aux événements ; ils ne peuvent s'en plaindre, ce serait se plaindre d'euxmêmes. Le passé , pour eux, n'a rien de blessant, parce qu'il ne leur est jamais opposé comme un modèle , ou proposé comme un but. Us n'ont point à se >enger par
une critique sévère ou moqueuse de l'oppression de ce qui n'est plus. Ils n'ont point a se défendi'e même d'une sorte de justice spéculative envers des classes entières de citoyens, par crainte de donner des prétextes aux prétentions de leur insolence. Et comme ils peuvent lire sans indignation ni regret leurs fastes politiques , ils peuvent s'abandonner sans défiance au charme des vieux souvenirs et des vieilles croyances, se complaire dans la poésie des mœurs féodales et des sentiments chevalerescxues. Heureux peuples, qui ne se repentent point de leurs aïeux! heureux peuples, qui peuvent aimer toute leur histou'e et leur patrie tout entière !
Ces circonstances ont puissamment agi sur leur littérature, sur leur poésie, sur leur Shakspeare. Elles doivent être présentes au lecteur comme au critique. Ce n'est d'ailleurs qu'en éclairant ainsi la littérature par l'histoire qu'on peut jeter un jour nouveau sur le fameux débat du genre classique et du genre romantique. On parvient ainsi à le réduire d'abord à cette question qui se décide par le fait : « Les peuples modernes ont-ils tort d'avoir une littérature nationale, et surtout un théâtre national? » Assurément il serait oiseux d'accumuler les arguments pour ou contre l'affirmative; ceux-là seuls n'ont point de littérature nationale que les circonstances politiques en ont pri\ es, et le goût d'un peuple n'est pas plus arbitraire que ses mœurs. Cela posé, vient cette seconde question : « La tragédie nationale moderne peut-elle se renfermer dans les formes du théâtre français? » Ici l'art même est en débat; ici une poétique tout entière aurait besoin d'être développée, et le temps comme l'espace nous manquent pour ce travail.
Une seule chose nous importait, c'était d'insister sur la liaison qui unit l'état politique d'un pays et les formes de son théâtre. Plus il y a de vie publique chez un peuple , plus la scène doit s'animer ; plus il y a de patriotisme , plus le drame est national , et la liberté se communique à tout. Pas plus que celle de l'état, la liberté du théâtre n'est un désordre ; c'est un art nouveau , le plus difficile peut-être , le plus sublime ; car l'unité , la véritable unité en est aussi une condition. Sous le pouvoir absolu, l'unité politique est visible et facile; elle s'obtient de vive force : il en est de même du système de la tragédie de l'ancien régime. Le comble de l'art dramatique , comme la perfection politique d'une nation , c'est l'unité dans la liberté.
DE
{Globe, 1823.)
Il y a quelques années que rAcadémie française ofMt sa médaille et sa couronne à celui qui déterminerait les vrais caractères du génie poétique. Le travail demandé n'allait pas à moins qu'à définir la nature , les droits et les limites respectives de la critique et de la poésie : c'est dire qu'il s'agissait de la littérature tout entière. Le talent en effet, dans les ouvrages d'esprit, ne fait que l'une de ces deux choses, créer ou juger. Il crée, c'est-à-dire qu'il
' Voici le premier article que je publie en l'empruntant au recueil auquel m'attachent les plus précieux souvenirs de ma vie littéraire. Le Globe fut fondé, vers la tin de 1 824 , par MM. Dubois et Pierre Leroux. M. Dubois y rallia bientôt autour de lui ses amis de l'École normale et de l'Université, quelques-uns de leurs élèves, plusieurs des anciens rédacteurs des Tablettes universelles. M. Thiers, cependant, ne contribua à cette entreprise que par quelques articles sur le Salon de 1824. Ce journal , qui , je puis le dire , exerça une certaine influence philosophique, litiéraire et politique, fut le manifeste le plus systématique et le plus auimé des idées nouvelles de toutes sortes, telles que les avait développées et mûries l'expérience des dix premières années de la
donne l'être à des sentiments, à des objets, à des hommes imaginaires; qu'en un mot il reproduit la nature après l'avoir contemplée, et rivalise avec elle en l'imitant. Il juge, c'est-à-dire qu'il observe encore la nature et réfléchit sur ses observations, pour expliquer les causes et reconnaître les lois. Il fait sentir ou il fait penser; il est donc poétique ou critique : tous les genres intermédiaires ne sont que des mélanges divers de critique et de poésie, de jugement et d'invention.
Tel nous semble le point de vue le plus général, et par conséquent le plus philosophique de la question posée par l'Académie; mais ce n'était pas apparemment celui que, dans sa pensée, elle recommandait aux concurrents ; car, dès qu'elle s'est aperçue qu'on avait pu la soupçonner d'avoir provoqué la solution d'une question de théorie, elle s'est à moitié repentie, à moitié scandalisée; son secrétaire perpétuel a confessé sincèrement les vices d'un programme équivoque, qui avait paru demander une dissertation au lieu d'un discours; et, selon toute apparence , la philosophie de l'art ne sera plus traitée dans les concours académiques.
RestauralioD. 11 s'éteignit dès que la révolution de 1830 fut faite. L'histoire de ce recueil ne serait pas un épisode sans intérêt de l'histoire des lettres et des opinions dans notre pays. J'en ai reparlé plus bas dans un fragment sur Jouffroy.
Quant à l'article qu'on va lire , ce fut un des premiers qui commencèrent à établir la doctrine littéraire du recueil. Je ne prétends pas le défendre dans toutes ses parties; on le trouvera incomplet même pour le temps où il a été écrit. J'aurais dû y citer quelques noms de plus. En le lisant, on voudra bien se rappeler qu'à l'époque où je l'écrivais, M. Victor Hugo n'avait encore publié ni les Orientales ni aucun ouvrage dramatique. M. Sainte-Beuve n'avait rien imprimé. M. de Musset était , je crois, encore au collège.
Ainsi , la vraie nature de la poésie reste à connaître. La question qui semble particulière , mais qui touche de si près à la question générale, celle de savoir s'il n'y a de poésie qu'en vers, demeure entière, comme on dit à la tribune; et ceux qui pensent que c'est là un sujet qui exige plus de sagacité que d'élégance, et plus d'idées que de périodes , sont encore à temps pour rechercher les caractères du génie poétique, soit dans les ouvrages qu'il inspira, soit dans les facultés mêmes de l'homme; car tout problème de ce genre peut se résoudre par la critique littéraire ou par la critique métaphysique, par l'étude des modèles ou par celle de l'esprit humain. Seulement la critique est arbitraire et superficielle, lorsque, négligeant notre nature intellectuelle et morale, et bornée à l'examen des compositions connues, elle les considère en elles-mêmes sans les rapporter à leur source, comme des effets abandonnés de leur cause ; elle est obscure et vague, lorsque , purement spéculative , elle omet les exemples pour se concentrer dans l'étude souvent stérile des facultés créatrices ou du sentiment du beau. C'est le double écueil de la rhétorique des Français et de l'esthétique des Allemands.
On ne prétend point ici répondre tardivement à l'appel de l'Académie ; on n'essaiera pas même de caractériser la poésie française en particulier : ou risquerait ainsi de rentrer sans le vouloir dans les questions générales. Ou ne veut qu'offrir quelques réflexions simples et pratiques aux méditations de nos poètes , ou plutôt de nos jeunes poètes. Qu'ils nous pardonnent nos raisonnements un peu froids; qu'ils nous pardonnent d'imiter ce personnage d'unepierre antique, qui pèse une lyre dans une balance.
i'iî PASSÉ ET PRÉSENT.
Commençons par une idée qu'ils ne contesteront pas, car elle traîne dans toutes les odes : c'est que la source de toute beauté durable en poésie , c'est l'inspiration. Soit que vous retraciez les merveilles du ciel ou de la terre , soit que vous prêtiez un langage barmonieiux au récit ou aux passions, ravi dans les sublimités du dithyrambe, ou descendu sur l'humble terrain de l'épitre, soyez inspiré, et vos vers auront un avenir. Mais c'est un mot bien vague que l'inspiration. Consiste-t-elle dans l'absence de toute raison et 'de toute mesure , ou dans le commerce avec des êtres surnaturels, un démon, une muse, un dieu? Suffit-il pour être inspiré de s'écrier : Où suis-jc? de se croire dans les nuages et de se donner des ailes de feu? Non sans doute ; et réclamer l'inspiration pour tous les genres, même le genre descriptif ou didactique, c'est déjà ne la point borner à cet enthousiasme vrai ou faux, source mystérieuse ou principal lieu-commun de la poésie lyrique. L'inspiration est quelque chose de plus simple et de plus universel : c'est cette disposition , habituelle pour quelques-uns, accidentelle pour la plupart, où nous jettent nos sentiments et nos sensations, et qui devient comme un besoin de les exprimer et de les répandre ; c'est un désir involontaire qui entraîne celui qui l'éprouve; c'est une sollicitation secrète dont le motif lui échappe : par elle , il compose avec un tel goût , qu'il ne se croit plus maître de s'en défendre. Il se sent porté à écrire, comme nous le sommes si souvent à agir ou à parler, par un penchant spontané et qui semble irrésistible; ce n'est point un parti c^u'il prend , mais un instinct qu'il suit. 11 n'est pourtant pas hors de lui-même; car, dans la crise d'une passion aiguë , que deviendrait la liberté d'esprit
nécessaire à l'art? Aussi est-ce plutôt encore le souvenir de ses émotions que ses émotions actuelles qu'il doit décrire ou chanter. Il est vrai que les individus diffèrent en cela : chez la plupart , la sensibilité est trop vive dans les premiers moments pour faire place au talent ; chez quelques-uns, ce n'est que par la durée qu'elle devient au contraire assez vive pour devenir poétique ; chez d'autres enfin, la sensibilité et l'imagination sont contemporaines et se provoquent l'une l'autre : ceux-ci sont en tout genre des improvisateurs. Ce que je dis des sentiments peut se dire des sensations et des idées : il faut aussi qu'elles nous frappent assez puissamment pour nous faire une loi de les reproduire ; alors seulement on écrit avec attrait, avec âme, avec chaleur, et le style, les vers mêmes, font l'illusion d'un langage improvisé. C'est alors qu'on est en di'oit de se dire inspiré : nous voyons que l'inspiration est bien près de se confondre avec le naturel. L'inspiration est difficile à feindre; il est rare qu'un auteur s'y trompe et ne la reconnaisse pas à ce qu'il éprouve; il est plus rare encore que le lecteur s'y méprenne et ne la retrouve pas dans l'impression qu'il reçoit. L'inspiration seule ne donne pas le talent, mais le talent n'a toute sa valeur et tout son éclat que lorsqu'elle l'accompagne : c'est quand il ne sert qu'à traduire, en l'embellissant, une affection réelle, un mouvement vrai, qu'il entraîne ou captive ; écrire sous l'influence d'une telle disposition, c'est être soi-même, c'est obéir à sa nature, et non pas faire un métier ni calculer un effet. La différence peut se démontrer par les exemples. Voyez l'auteur des Messéniaines : il est assurément aussi habile écrivain aujourd'hui qu'il y a dix ans; comparez cepeu-
dant son élégie sur la bataille de Waterloo à celle sur la mort de lord Byron. Les vers sont au moins aussi bien faits , le talent est le même ; mais vous sentez qu'il a composé l'une en présence des baïonnettes de l'Europe , et sous le poids de la tristesse et du courroux d'un citoyen; tandis qu'étranger au destin comme aux pensées du poète anglais, il a choisi sa mort comme un sujet de circonstance, mais sans entraînement, sans sympatlùe ; et l'on dirait que la vie entière, que l'àme de Byron sont restées pour lui comme une grande énigme qu'il a chantée sans la comprendre.
Cette puissance de l'inspiration se montre dans la tragédie comme dans l'élégie; elle se prouve par la verve d'une épigramme comme par la chaleur d'une description. C'est cette influence secrète, cet ascendant malin qui poussait Boileau à faire des satires ; c'est proprement ce charme qui induisait La Fontaine à raconter des fables. Elle ne suppose pas toujours dans celui qui la ressent un esprit bien sérieux , ni une sensibilité bien profonde ; elle peut indiquer uniquement qu'il est mobile. Qui la connut mieux que Voltaire, cette créature si légère, mais si vive, et que notre siècle un peu lourd juge avec tant d'aveuglement et de dédain? C'est lui qui semble jamais n'écrire de sang-froid. // a le diable an corps , comme il le dit lui-même. Est Deus in nohis, disaient les poètes de l'antic{uité : qui croirait que c'est la même idée?
Ces réflexions n'auraient ni utilité ni nouveauté, si l'on n'en faisait valoir les véritables conséquences. Ces conséquences ne frappent point généralement : de la nécessité de l'inspiration, on ne conclut qu'une chose, c'est qu'il faut la chercher dans les grands maîtres. Ainsi, en
lisant des vers harmonieux, en se procurant cette sensation douce et vague que donne le beau poétique, les jeunes écrivains se jettent dans une sorte d'émotion préméditée qu'ils essaient de reproduire en composant à leur tour ; ils s'animent ainsi par imitation , et prennent pour l'inspiration du créateur celle qui suffirait au traducteur. Le choix de leurs lectures détermine seul le caractère de leur poésie : purs s'ils ont lu Racine, confus s'ils ont lu Schiller, ils empruntent tout, le genre, la manière , le ton ; ce sont des peintres qui copient trèsbien un tableau, qui composent même, si l'on veut, d'admirables pastiches, mais qui jamais n'ont su prendre la nature même pour modèle et la rendre par l'idéal. Ainsi la pensée première de la plupart de nos poètes est au fond un plagiat.
Ce procédé n'empêche pas de produire des ouvrages de grand mérite, mais il est directement opposé à toute originalité; il est le fléau de notre littérature, dont la prétendue décadence n'est due qu'à sa serviUté : car tout le monde sent que le talent ne peut être une tradition , qu'il recommence sans cesse et ne se perpétue pas comme une doctrine. Partis d'une idée contraire , nos poètes ne savent effacer la trace du péché originel de l'esprit d'imitation , qu'en outrant la manière de leur modèle , qu'en dissimulant leur larcin par les formes de l'expression. Ds combinent laborieusement un langage qui, du moins, leur appartient par l'étrangeté, et ne réussissent à s'approprier leur ouvrage qu'à force d'affectation; semblables à ces jeunes gens frivoles qui, faute de parvenir à se donner des manières distinguées, se dédommagent en se singularisant par le costume.
Sans doute le poète ne doit pas négliger les monuments laissés par ses devanciers ; mais il ne doit guère les étudier que pour s'initier à l'art du style et de la versification. Une fois cette étude terminée , il lira les poètes comme tout le monde , pour se divertir, et se gardera de prendre l'impression passive , qui n'est qu'un reflet de l'inspiration d'autrui, pour l'inspiration créatrice, le signe et l'appui du génie. A la réalité seule il est donné de la produire; la nature est cette source intarissable , cette divine Castalie que la fable ouvrait au poète. Ce qu'il voit et ce qu'il sent , les événements de sou siècle ou de sa destinée , le spectacle des lieux et des mœurs, voilà la matière ou du moins l'occasion de l'inspiration poétique. L'observation enrichit et vivifie l'imagination tout autrement que la lecture. Il faut se défier de ce conseil rebattu dont on poursuit les commençants : « Enfermez-vous avec vos livres , méditez-les sans cesse ; étudiez incessamment les grands maîtres , et vous les égalerez. » Dites qu'ils les copieront, et voilà tout. Nous leur dirons au contraire : « Vivez et sentez-vous vivre, plongez-vous dans le monde, apprenez à connaître les hommes en les pratiquant ; jugez-vous par vos impressions ; passionnez-vous aux grandes scènes de la vie, de la politique, de la nature, et reportez ensuite dans vos conceptions les conquêtes de l'expérience. Voyez les objets pour les peindre , au lieu de les chercher dans les tableaux : ce serait rabaisser votre mission, restreindre vos droits ; ce serait imiter le frelon qui dérobe le miel qu'il ne sait pas faire, et non l'abeille que Platon vous donne pour emblème, l'abeille qui ne vole point le miel, mais les fleurs, et qui, industrieuse et féconde, ne tient l'art que d'elle-même et n'emprunte qu'à la nature. IN'al-
lez pas craindre que vos forces se consument dans les voyages, les passions, les affaires : si vous êtes nés poètes, au milieu des affaires, au cœur des passions, dans le cours des voyages , il veille au dedans de vous une faculté clairvoyante et libre , qui plane au-dessus de vos propres impressions pour les reconnaître et les rendre. Votre imagination, plus impartiale que vous-mêmes, vous contemple à votre insu ; c'est la muse cpe le ciel a mise dans votre sein; c'est comme une autre conscience qui, du fond de voti'e esprit, prononce sur le beau, ainsi qu'en dépit du cri des passions la conscience morale prononce sur le bien. » redoutez point la vie active; le génie s'isole au milieu du monde ; il chante l'ivresse parmi les festins , les combats dans la mêlée , et domine les convives et les guerriers. Sentez donc pour être vrais; soyez hommes avant d'être poètes. »
Ce n'est pas que toute étude soit interdite aux hommes d'imagination, et qu'ils doivent ne chanter que ce qu'ils ont vu. Ce serait faire Injustice à l'imagination même : m.oins bornée que l'expérience , elle ne demande pas seulement à celle-ci des souvenirs à retracer, mais encore des exemples qu'elle puisse imiter, des objets de comparaison qui l'aident à deviner ce qui est loin d'elle, à supposer ce qu'elle ne connaît pas. Il est d'ailleurs des études qui équivalent à la réalité. Les sciences, l'histoire, les relations de voyages, les recherches philosophiques, servent utilement le poète : ce sont presque les choses mêmes; ce sont encore des sujets et des modèles naturels. S'il fallait choisir un excès, on devrait plus attendre de celui qui, après avoir une fois étudié Racine pour apprendre à écrire, ne consulterait plus que les livres du savant ou de l'éru-
dit , que de celui qui n'aurait lu que des vers ; et il y a beaucoup de poètes qui n'ont pas lu autre chose. Cependant , je le demande , Yille-Hardoin n'enseigne-t-il pas mieux à peindre les croisades que le Tasse? La chevalerie n'apparait-elle pas plus vivante et plus poétique dans Froissart que dans Adcldide ou Tancn-de ? et , pour célébrer dignement la Grèce , et ses malheurs , et sa vengeance, qui vous inspirera mieux, de l'étude des chants de Tyrtée , ou de la simple lecture d'un journal où sont racontés les exploits de Canaris et le désastre de Psai'a?
Ces idées ne semblent pas présentes à l'esprit de tous ceux qui font l'espoir des muses françaises ; ils sont en général trop littératem's , c'est-à-dire trop étrangers au monde réel. Presque tous copient, et les plus hardis se bornent à chercher de nouveaux modèles , en substituant une école à une autre, et l'Allemagne à la France. Le temps presse de les rappeler tous à la vérité même : cela semble étrange à dire, mais, comme la raison, la poésie sort des faits. La connaissance de la nature, de la vie, de soi-même, voilà la source de la véritable inspiration et de l'imitation originale.
De toutes les classifications auxquelles on a tenté de soumettre les divers genres de poésie , celle qui semble la plus générale et la plus juste est due, si je ne me trompe , au savant traducteur des Chants populaires tic la GiTcc moderne. ?,ç\on lui, le poète ne peut que raconter une action qui lui est étrangère, ou mettre en scène des personnages auxquels il prête sa voix, ou enfin parler en son nom et s'abandonner à ses sentiments et à ses pensées : en un mot , la poésie est épique , dramatique ou lyrique.
En France, la poésie épique est à naître, ou peu s'en faut, dans le genre sérieux. C'est presque une question que de savoir si notre langue peut, avec noblesse et facilité, se prêter au récit en vers : j'entends au récit vrai, animé, exact, et non pas à cette narration vague et invraisemblable qui glace une ou deux scènes de quelquesunes de nos belles tragédies. Il est du moins certain qu'un poème intéressant par une action vivement racontée serait la plus grande nouveauté de notre littérature. Il nous manque (a poésie ([histoire , pour parler comme les peintres.
C'est la poésie dramatique qui fait notre orgueil ; et quoique le temps soit venu de changer les formes de notre théâtre et d'abandonner les conventions honorées jusqu'ici du nom de règles, il est utile et glorieux que l'école de nos grands tragiques ait existé : c'est un genre de plus, et les étrangers ont eu le bon esprit de nous l'emprunter, sans renoncer au leur. Seulement, il est évident que le moyen de se montrer original est de faire autre chose que les inventeurs, et de les imiter dans l'esprit d'entreprise qui les animait, non dans les ouvrages que cet esprit a produits. Par malheur nos meilleures tragédies contemporaines se distinguent encore bien faiblement des tragédies passées ; les auteurs, en les composant, n'ont point été eux-mêmes ; ils se sont gardés de viser à la nouveauté; ils ont essayé de suivre les grands maîtres, au lieu d'aspirer à les remplacer; et leurs ouvrages , utiles peut-être à leur gloire , ne sont rien pour l'avenir de notre littérature : ceux qui imitent ne font point école.
On pourrait dire que le poète ne se met tout entier que
dans la poésie lyrique ; c'est dans celle-ci qu'il est chose légère, qu'il vole çà et là et se pose en tous lieux. Permis à lui de décrire, de raconter, de rêver, pourvu que tôt ou tard il revienne en scène , et que le tissu de ses vers , comme un voile transparent, laisse percer les mouvements et les passions de son âme. La poésie lyrique sort de la pensée, tout empreinte du sentiment de celui qui l'a conçue, pour se porter successivement sur tous les objets. Monotone ou variée, détaillée ou vague, intime ou extérieure, elle a tous les caractères comme l'homme même; elle est universelle comme le monde ; elle exprime toutes les impressions en présence de tous les spectacles.
Une telle poésie doit plaire à notre âge. En reproduisant des émotions personnelles, elle satisfait à ce besoin du naturel et du vrai, goût dominant de l'époque ; et par son caractère de généralité, doué de la rapidité vagabonde de la pensée et même de la rêverie , elle répond singulièrement à cette disposition de doute et de contemplation où nous jettent les doctrines et les événements du siècle. L'univers et un seul homme, l'infini et l'individu, tel est le contraste qui fait le fond de la poésie lyrique comme de la pensée humaine.
Trois poètes se sont distingués parmi nous à des titres bien divers, et tous se sont exercés dans ce genre, le plus illimité de tous. L'un de ces trois rivaux , frappé surtout de la destinée générale de l'homme, inquiet de ces questions mystérieuses que peuvent, avec un droit presque égal, aborder l'imagination et la raison, et dont la préoccupation mélancolique se mêle aisément aux sentiments les plus intimes, mais les plus inexpliqués du cœur, n'a chanté que ses rêveries et ses
affections , la vie, la mort, la divinité, l'amonr, la douleur. L'autre, moins étranger aux choses positives, et plus touché de l'histoire des nations que du sort de l'homme, a réservé sa sensibilité et son imagination pour ces grands événements tout mondains par leurs apparences, et qui n'ont de divin que la loi secrète dont ils sont le visible accomplissement ; il a célébré la victoire, la défaite, la liberté, la patrie. Un autre, enfin, rêveur moins vague que le premier, et plus sensible que le second, accessible à tous les sentiments comme à toutes les idées, interrogeant ses sens et sa raison , ses préjugés et ses lumières , ses passions et ses vertus , a su , tour à tour, soupirer avec le malheur, s'indigner avec la haine, s'étourdir avec la joie , se résigner avec la philosophie. De là trois genres de poèmes lyriques : la Méditation , de M. de Lamartine, la IMcssémenne , de M. Delavigne, et la Chanson , telle que l'a refaite M. de Béranger.
L'auteur des Messéniennes est celui peut-être qui promet le plus à l'avenir, précisément parce qu'il n'a point un genre à lui, et semble chercher encore sa mission. Quoique moins original que les deux autres , son talent est si pur et si étendu qu'il peut se prêter avec plus de succès et de facilité à l'innovation, dès que son esprit osera la concevoir ; il parle naturellement en vers, et nul don n'est plus rare. Tour à tour éloquent ou raisonneur, simple ou orné , moqueur ou passionné , le langage est pour lui un instrument qu'il plie à sou gré et qui ne gêne aucun de ses mouvements ; il est du petit nombre de ces écrivains dont l'allure est tellement aisée , qu'ils n'ont pas l'air d'écrire, et qu'on est, en les lisant, tenté de supposer que chaque vers était à la fois l'unique moyen pos-
sible et cependant le premier moyen venu de rendre leur pensée. Un tel talent est déjà une donnée inestimable pour s'ouvrir une nouvelle voie : car les novateurs ont aujourd'hui besoin d'être plus purs que les imitateurs, au jugement de la critique ; il faut une exécution irréprochable pour justifier une invention hardie.
On accuse M. Casimir Delavigne de n'avoir pas élevé ses pensées au niveau de son talent. Trop souvent , en effet, il s'est borné à mettre admirablement en œuvre des idées communes; je n'entends point par là des idées populaires, car elles rendraient sa poésie vraie et neuve, mais de ces idées prévues du lecteur, qui ne caractérisent ni l'auteur ni le sujet. Sans doute c'est une belle inspiration que celle de la Messénienne. L'élégie politique est un poème qui devait prendre naissance dans notre siècle, fécond en grandes adversités , et dont les prospérités mêmes ont été tristes , puisque la gloire et la liberté , toujours passagères , y furent toujours sanglantes. Dictées, en général, par un sentiment profond, les Messénicnnes sont souvent semées d'images ou de pensées qui ne peuvent appartenir qu'à un homme de notre temps et de notre pays ; témoin JVaterloo , Parthénope et Napoléon. Mais toutes n'ont pas la même vérité, la même propriété ; et les chansons grecques nous ont révélé, par exemple, combien, avec leur riche poésie et leur habile versification, les Messéniennes sur la Grèce manquaient de vérité locale, pour les sentiments comme pour les images ; elles respirent l'exaltation classique d'un étudiant de l'Université, mais non l'enthousiasme naïf du matelot d'Hydra ou du klephte de Souli. Cet exemple suffit pour faire comprendre la différence de la poésie qui
naît de la littérature à celle qui s'inspire par la réalité.
M. Delavigne doit sentir mieux que nous cette distinction , s'il compare ce qu'il éprouve quand il fait des vers de métier ou des vers d'inspiration; nous en appelons à son sentiment intime. Est-il le même lorsqu'il arrange des vers ingénieux pour le théâtre du Havre, lorsqu'il combine des images mythologiques sur des statues brisées, ou bien lorsqu'il laisse échapper l'épilogue de la cinquième ou de la neuvième Messénienne , lorsqu'il voit et qu'il peint Jeanne d'Arc sur le bûcher, Napoléon dans sa tente, l'ancienne armée française en retraite au Mont Saint-Jean? Qu'il s'attache donc à ne rendre que ce qu'il a vu ou ce qu'il a senti ; qu'il apprenne l'art de suppléer par l'imagination à la sensation même , et de se transporter dans la vérité de ce qu'il ignore : alors son talent remplira toute sa destinée.
Ses succès sur la scène ont jeté tant d'éclat qu'il nous trouverait injuste de les oublier; mais c'est là surtout qu'il n'a pas assez inventé. C'est beaucoup sans doute que de s'être montré capable d'exécuter tout ce qu'il inventerait ; mais ce n'est pas tout encore : il faut abandonner les situations de théâtre et les mœurs de comédie, pour les situations historiques et les mœurs réelles; il faut cesser d'aller au spectacle, et, comme on dit, d'étudier la scène, pour lire l'histoire et regarder le monde. M. Delavigne a des conceptions dramatiques , rare avantage parmi nos poètes sérieux : seulement ses conceptions ne supposent pas une vue assez haute ni assez profonde jetée sur les choses humaines. C'est donc son esprit et sa raison qu'il doit exercer et agrandir : il n'a plus besoin de songer à son talent ; il le retrouvera, chaque fois qu'il
voudra le mettre à l'œuvre. Chez lui, c'est le philosophe qui manque au poète, et c'est un bonheur, car la philosophie est une conquête et la poésie un don. Il serait ingrat envers son génie, celui qui lui refuserait le secours de l'étude et de la méditation, celui qui ne mériterait point par le travail le regard propice que la muse , devançant sa prière, a jeté d'elle-même sur son berceau :
Quem tu, Melpomene, semel Nascentem placido lumine videris.
Mais est-il sage déjuger les poètes? la raison peut-elle sans témérité scruter les secrets d'un art que donne l'inspiration plus que l'étude ? n'y a-t-il pas dans la poésie quelque chose d'involontaire et de naturel , en d'autres termes , de divin , qui la met au-dessus de la censure et du conseil? et n'est-ce pas là un mystère qui, tel que tous les mystères, échappe au jugement et ne doit que se sentir et s'adorer? Loin de contester aux poètes le privilège qu'ils s'attribuent, nous l'exigeons d'eux au contraire, comme le signe et la preuve de leur vocation. Mais la critique est en droit d'apprécier même ce qu'elle ne donne pas, et le talent inné peut gagner aux avis qui l'eclairent sur lui-même. Le don d'être ému et de communiquer son émotion est naturel ; mais pour tirer parti de cette faculté gratuite , il laut un art que la réflexion enseigne ou perfectionne. La poésie est dans le poète, comme le son est dans la lyre : abandonnée à elle-même, exposée au vent qui l'eflleure, la lyre rend bien quelques accents purs, mais vagues et monotones; ce n'est que sous une main savante qu'elle varie ses accords et passionne son harmonie.
Les poètes sont, il est vrai, disposés à traiter la critique comme une nivelense qui abaisse ce qu'elle ne peut atteindre ; ils se sentent une force qu'elle ne saurait égaler ni concevoir , et ils l'accusent volontiers d'usurpation , semblables aux grands du monde , qui souffrent impatiemment la censure du peuple. Eux aussi, ils croient que leur puissanci' vient de Dieu, et voudraient la soustraire au jugement de la terre. Cependant la raison garde ses droits ; elle doit son jugement à qui brigue son suffrage. Philippe, tii es homme; il faut aussi le dire à ces hommes que l'antiquité croyait di\ins.
Je sais qu'on diminue le plaisir que produit le talent poétique, en osant le mettre à son prix. Les vers perdent à l'examen, soit qu'on y découM-e des défauts, soit même qu'on y reconnaisse des beautés : car l'admiration semble moins douce dès qu'elle est raisonnée, et l'on déplaît souvent aux amis d'un poète en leur disant pourquoi il est admirable. En eux c'est l'imagination, c'est quelquefois le cœur même qu'il a su captiver ; c'est rompre le charme que de l'expliquer ; et il serait en di'oit de leur dire ces mots d'un amant à sa maîtresse : « Je suis perdu, si jamais vous sa.\ez pourquoi vous m'aimez. »
Tel est le genre d'empire que ^L de Lamartine exerce sur ceux qu'il a touches. Sa rêveuse imagination s'adressait aux imaginations rêveuses : aussi son succès a-t-il été plus grand dans le monde que dans les académies , chez les femmes que parmi les hommes, dans le Nord qu'en France. Qui n'a rencontré de ces esprits jeunes, moitié exaltés, moitié naïfs, qui se plaisent dans le vague, qui savent trouver un fond de tristesse dans les impressions les plus douces et prêter quelque douceur aux
impressions les plus tristes? Qui n'a connu de ces âmes neuves et tendres qui ont beaucoup senti , sans s'être encore enchainées à un sentiment dominant et durable, et qui, cherchant au hasard l'aUment d'une préoccupation errante, s'animent, se passionnent sans se fixer, et s'attachent avec une ardeur égale, soit à des sensations éphémères, soit à des contemplations éternelles? C'est tour à tour la circonstance la plus simple ou l'objet le plus auguste qui les pénètre de joie , de peine , ou plutôt d'une émotion qui n'est ni peine ni joie ; c'est tour à tour le spectacle de la nature ou celui d'une fête, c'est la pensée de l'immensité ou la vue d'une fleur, c'est le souvenir de Dieu, la chute d'une feuille, le murmure de l'eau, qui les touchent et les enlèvent aux calculs et aux intérêts de la vie positive , dont l'activité leur semble toujours tenir de trop près à l'égoïsme. A cette disposition morale, ignorée du grand nombre , et souvent passagère chez ceux qui l'ont connue, répond la poésie de M. de Lamartine. De là l'impression inégale qu'il a produite sur des âges, des sexes, des caractères divers; de là l'impossibilité de faire comprendre son mérite à ceux qui ne l'ont point senti d'eux-mêmes : il faudrait ou leur ôter des années , ou leur rendre des émotions. C'est déjà une tâche assez difficile que de s'entendre avec ceux qui goûtent son talent; c'est pour eux comme une question personnelle; ils ont couru au-devant du charme qu'il leur offrait; en l'écoutant, ils ont cru rêver seuls, et à chaque révélation de sa muse, il leur a semblé qu'ils se retrouvaient encore, et qu'ils rentraient en eux-mêmes.
Froids critiques, tristes prosateurs que nous sommes 1 quelle réflexion pourrons-nous leur présenter qui ne leur
paraisse ou sacrilège, ou vulgaire, ou glacée? Nous saurat-on gré seulement de concevoir un enthousiasme que nous sommes plus tentés d'envier que de reprendre; et, pour prix de cet aveu, nous passera-t-on quelques observations que nous voudrions moins sévères?
Les Méditations poétiques ont cet avantage qu'elles expriment des sentiments que l'auteur a connus. Elles sont vraies , en ce sens qu'elles sont sincères : c'est à ce caractère, on peut se le rappeler, que nous avons reconnu l'inspiration. On prétend que M. de Lamartine les regarde comme des essais , comme des préludes , et qu'il réserve toutes ses espérances pour des compositions plus étudiées et plus ambitieuses; cela même prouve que les Méditations lui ont échappé au lieu de lui coûter, et qu'elles décèlent plutôt un sentiment qu'une combinaison. C'est déjà un mérite qui nous suffirait pour les placer au premier rang des ouvrages qu'il nous promet. Puisse-t-il démentir notre conjecture, mais il nous semble appelé surtout, uniquement même, à ce genre de composition. L'attrait de la rêverie , les regrets de l'amour, le dégoût de la vie, la pensée confuse des choses invisibles et de l'avenir éternel, sont les sujets qui lui conviennent le mieux; et comme ils sont trop peu limités pour s'épuiser, nous lui conseillons d'y revenir sans cesse et sans scrupule, et nous ne l'accuserons pas de manquer de variété. A qui ne prétend point à l'invention, on ne peut reprocher de se répéter, et la poésie ne doit pas craindi'c d'être uniforme, lorsqu'elle se consacre à ce genre de sentiments qui, tels que le bruit du vent, doivent leur plus grand charme à leur monotonie.
Ce qui manque aux Méditations pour la pensée , c'est
la force, et pour le cœur, c'est la passion : elles sont élevées et tristes , voilà tout. Aussi les meilleures expriment-elles les sentiments les moins prononcés ; elles ont alors un charme d'une suavité que les mots ne peuvent rendre. (Voyez le Soir, f Isolement , les Préludes, les Adieux à la mer, et surtout la pièce intitulée Souvenir.) Mais lorsque le poète s'attaque à des questions graves et profondes, ses vers, malgré de grandes beautés, ont quelque chose de confus et d'indécis qui satisfait mal les esprits sérieux; et quand il veut redescendre à la vie réelle et aux sentiments positifs, il perd le naturel et l'effet; témoin ses fragments épiques et dramatiques, témoin surtout la Mort de Soerate. Le Phédon est resté un beau monument philosophique, ou une grande scène d'histoire : c'est une malheureuse conception que d'en faire une élégie.
Toutefois , 3M. de Lamartine est placé dans un ordre d'idées au-dessus du commun des poètes , et son talent, qui n'a point de modèle dans notre langue, lui promet plus d'imitateurs que de rivaux. Sans doute cette forme lyrique, donnée à la méditation, était connue des lecteurs de klopstock ou de Schiller ; mais en France c'est une nouveauté, et M. de Lamartine en parait redevable à une inspiration personnelle plutôt qu'à une imitation étrangère.
Il est une critique sur laquelle l'intérêt de l'art nous obligerait à insister , si , pour devenir utile, elle n'avait besoin d'être détaillée : c'est celle du style. L'incorrection négligée ne donne plus de naturel , depuis que certaines écoles poétiques l'ont érigée en système, et que le mauvais langage est devenu de l'affectation. L'auteur des
Méditations n'est d'aucune école ; c'est tout simplement faute de soin et de travail qu'il viole et la grammaire, et la rime, et le goût. Mais il ne devrait pas oublier que les fautes de diction ont le grand inconvénient de distraire l'attention et de nuire à l'effet de l'ensemble : il faut constamment bien écrire pour toucher toujours.
Il n'y a guère qu'un an qu'une sorte de concours s'établit entre l'auteur des Méditations et celui des Mcsseniennes. Talent, principes, parti, tout les sépare, sans les rendre ennemis. Les deux épi très, qu'ils s'adressèrent mutuellement, n'ont de commun que la grâce et la bienveillance, et diffèrent par le ton, la manière et les idées. M. de Lamartine dit à M. Delavigne que la sagesse humaine est trompeuse, que les affaires du monde sont pleines d'amertume et de vanité, et qu'il n'y a de solide et de doux que la religion et la poésie. jM. Delavigne répond que l'excès gâte les meilleures choses, et que la liberté n'est pas plus la licence que la religion n'est le fanatisme. Les vers de l'un ont de la grâce et de l'élévation, mais peu de suite, peu de justesse, et semblent jetés assez négligemment ; ceux de l'autre, plus élégants, plus précis et plus sensés, roulent sur un fond assez usé, que le style et l'harmonie ne suffisent pas à rajeunir. On pourrait, à ce propos, établir un parallèle littéraire, qui intéresserait les amis de l'art d'écrire; mais nous aimons mieux saisir l'occasion d'une remarque plus importante et qui porte sur l'ensemble des opinions de M. de Lamartine, auxquelles il nous semble que M. Delavigne n'a point fait une réponse assez forte ni assez neuve. M. de Lamartine excelle à bien peindre le dégoût du monde, et de ses
joies, et de ses pompes, la perte des illusions, la perte de la jeunesse et de l'amour; il sait heureusement mêler à ses regrets quelques espérances, je devrais dire quelques rêveries, religieuses ; mais trop souvent, en présence des imposants mystères de la nature et de la destinée, sa vaie s'affaiblit et se perd dans un vague qu'il prend pour l'infini ; alors il appuie sa foi sur le doute ; c'est faute de certitude que, pour ainsi dire, il se résigne à espérer. Cette disposition est assez naturelle aujourd'hui, et nous ne nierons point qu'elle u'annonce de la pureté et de l'élévation; mais l'esprit n'y saurait trouver de repos, et l'àme y perd de sa vigueur. Aussi, à prendre les choses sévèrement, les Mcdhaûons ne sont-elles que l'hymne du découragement, du scepticisme et de l'inaction. Les conséquences rigoureuses en seraient, en religion, la mysticité sans conviction et sans pratique; en morale, la sensibilité sans vertu ; en politique , la soumission sans examen. 11 nous semble entrevoir une doctrine plus forte, plus morale , et à laquelle il ne manque qu'un poète. Pour elle, si la réputation est souvent vaine, le plaisir passager, la vertu imparfaite, la raison incertaine, ni la gloire, ni le bonheur, ni le devoir, ni la vérité ne sont pour cela de vains mots : ce sont les motifs inégaux, mais puissants, de l'activité humaine, et cette activité est la première loi de notre nature. L'homme n'est pas uniquement/«if pour ckaittcr, croire, aimer sans but *. Il n'est point sur la terre comme un proscrit qui languit en attendant sa grâce ; car la vie n'est point un exil , mais une mission d'activité, mais un voyage de découverte. La
' Que D'ipu fit pour .Tinier, pour croire cl pour chanter.
{Méditations II.)
perfectibilité, cet essor ou plutôt ce retour vers la divinité, la prouve seule et la rappelle. Cette idée, qui nous conduit à l'amélioration de nous-mêmes et au dévouement envers la société ; cette idée, qui seule produit et motive l'amour de la vertu et l'amour de la liberté, nous semble non moins sainte et plus consolante que la préoccupation oisive d'un avenir infini, qui nous désintéresse des biens, mais aussi des devoirs d'ici-bas; cette idée, en donnant du prix à la vie, rend ce monde digne de la Providence. Il nous semble aussi que, comme à la morale, comme à la religion, cette idée serait favorable à la poésie : ne serait-ce pas parce qu'elle est la vérité *?
La chanson occupe le dernier rang dans la poésie lyrique. En l'épargnant toujours , la critique semble par son indulgence lui témoigner son dédain. Je ne voudrais pas en parler à mon tour avec trop d'importance, ni bouleverser la subordination des genres au profit du plus futile. On verrait prétention où peut-être il n'y aurait que reconnaissance; car j'aime ainsi la chanson. Heureusement le nom de Béranger me rassure; depuis lui, on peut tout dire d'un genre auquel il a donné de la gloire. Jadis on raconte que les géants ont été écrasés par des montagnes , et voilà que ses petits poiicets ont escaladé le Parnasse-.
Sans même abuser de son nom , une louange semblerait due à la chanson : c'est que par excellence elle prête
' Toutes ces observations sur le talont et les idées de M. de Lamartine paraîtront peut-être assez piquantes aujourd'hui que le temps les a si complètement démenties.
- Petits Poucets de la littérature,
Allez, mes vers...
(Chansons nouvelles.) I. 21
à l'inspiration. Nous avons vu que la poésie inspirée n'était que la poésie sentie : or les chansons rendent ou produisent presque nécessairement une impression réelle; j'en atteste non-seulement ceux qui les font , mais ceux qui les chantent. Quelque indifférents, quelque inattentifs qu'ils puissent être , n'éprouvent-ils pas tôt ou tard une émotion vague ou précise, en accord avec le mouvement de l'air et la signification des vers qu'ils répètent? Les esprits les plus froids ou les plus grossiers , les plus affectés ou les plus naturels, l'artisan à l'ouvrage, le soldat au camp, l'épicurien dans un banquet, la mère au berceau de son enfant , tous sont sensibles à leur chant villageois ou belliqueux, joyeux ou plaintif. Tel est l'empire de ce mélange de pensée et d'harmonie que la monotonie ne l'use point , que la préoccupation n'en défend pas , que la douleur même n'en saurait distraire. Aussi voit-on que toute poésie populaire est chantée, ainsi que toute poésie naissante ; et s'il est vrai que les premiers âges de la société soient les plus poétiques, la chanson, qui par sa forme rappelle la poésie à son berceau , ne semble-t-elle pas une fidèle tradition des premières leçons des muses?
Sans doute , elle n'est point restée partout simple et naturelle : bien différente dans les soupers de Paris au dernier siècle de ce qu'elle est dans les montagnes de l'Ecosse ou de l'Hellénie, elle change et se complique avec les mœurs et les idées, comme tout le reste. Mais c'est parce qu'elle est flexible , qu'elle demeure toujours vraie, et elle est flexible, parce qu'elle a toujours besoin d'être sentie; on ne chante que ce qu'on pense. Toute autre poésie se soumet plus ou moins aux règles, aux
conventions littéraires; la chanson dépend toujours de l'esprit du temps et de l'inspiration du moment , et c'est aussi d'elle qu'on peut dire avec vérité que depuis les vaudevilles de Collé jusqu'à la Marseillaise, elle est eu France [expression de la société.
Sincère quand elle exprime un sentiment, vraie quand elle peint les mœurs, la chanson touche toujours celui qui la répète, et, je le parierais à coup sur, celui qui la compose. D'où lui vient ce don ou ce pouvoir? Peut-être de ce qu'elle est tout ensemble musique et poésie. Récitez une chanson, elle fera moins de sensation qu'une autre pièce de vers. Chantez l'air, sans les paroles; s'il est joli , il plaira, mais l'effet en sera vague. La réunion de l'air et des paroles produit une impression nette et vive. L'air rend le sens des paroles plus entraînant ; les paroles rendent l'expression de l'air plus distincte. Aussi la chanson la plus médiocre , bien chantée , est - elle assurée du succès.
Mais qui mieux que l'auteur lui-même ressent cette harmonie mutuelle du langage et du chant? Demandez-lui compte de sou travail , à peine saura-t-il vous en faire le récit. L n jour, pourra-t-il vous dire , il se trouvait dans une disposition vague de rêverie et d'émotion, il éprouvait le besoin d'adoucir un chagrin ou de fixer un plaisir. Des sensations à peine commencées se pressaient en lui , des images informes et riantes passaient devant ses yeux . Peu à peu il s'anime davantage; une image plus précise se retrace à lui , et il veut la saisir et la chanter ; ou bien c'est un sentiment qui se prononce et qui bientôt demande et inspire une expression poétique et musicale ; peut-être un au' connu , dans im secret accord avec sa disposition
présente, vient comme par hasard errer sur ses lèvres et lui dicte un refrain qui semble traduire la note par la parole ; parfois enfin quelques mots fortuitement rassemblés , qui représentent une image , qui forment un vers , lui viennent à l'esprit , et bientôt rappellent un air qui les relève et les anime. Alors la chanson commence; on l'écrit presque sans la juger, avec peine ou facilité , mais toujours avec une sorte d'émotion, une certaine accélération dans le mouvement du sang, qui, tant qu'elle dure, fait l'illusion du talent et ressemble à la verve. Sûrement ici Cart et le bon sens , recommandés par Boileau même en chanson, jouent leur rôle, et surtout à présent que le style de ce petit poème doit être si travaillé et la composition si remplie. Mais malgré le soin de l'élégance, de la propriété, de la rime, jamais le poète ne rentre complètement dans son sang-froid; l'émotion première persiste; l'air sans cesse fredonné, le refrain sans cesse redit, suffisent pour la soutenir; et la chanson eût-elle coûté tout un jour de travail , semble toujours faite d'un seul jet. On ne sait quelle douceur s'attache à cette sorte de composition si frivole , si commune , si peu estimée. On rendrait mal cet oubli de toutes choses et de soi-même où elle jette un instant celui qui s'y livre, cette rêverie, ce trouble, cet abandon où l'àme uniquement préoccupée d'une image, d'un sentiment, d'une sensation même, perd un moment le souvenir et la prévoyance, et se berce elle-même du chant qui lui échappe. Encore une fois, on croirait qu'il y a dans la chôrnsou quelque chose qui vient apparemment de la musique, et qui donne à un divertissement de l'esprit la vivacité d'un plaisir des sens. Peut-être l'imagination seule opère-t-elle ce prestige, l'i-
magination qui sait tout embellir, la douleur qu'elle adoucit comme le plaisir qu'elle relève.
Mais voilà presque de la métaphysique, et il s'agit de chansons. Dans quel temps vivons-nous ! et comme le sérieux se mêle à tout ! Qu'auraient dit , sur le préau de la foire, Haguenier ou Domeval de cette théorie de la chanson? Comment l'appliquer aux landerirette, aux mistamplon, aux touiiouribo du vaudeville national?
Peut-être s'appliquera-t-elle mieux à M. de Béranger. C'est un chansonnier créateur; il a fait, tant qu'il l'a voulu , des chansons dans la manière de tout le monde , aussi bien et mieux que tout le monde. Puis un beau jour, ou plutôt un triste jour, la premicre des wiiscs, la patrie, l'a insphé ; elle a trouvé , réveillé , produit peut-être eu lui un talent tout nouveau. La chanson n'a plus été une combinaison de l'esprit, une plaisanterie sans but, un éclat de gaieté : elle est devenue l'expression badine ou sérieuse, légère ou forte, d'un sentiment ou tout au moins d'une impression vive et vraie. Sous ses formes gracieuses , elle a tour à tour caché le dédain, le ressentiment, la résignation, la pitié; le Français, le citoyen, le pliilosophe , le pauvre , s'est tour à tour par elle soulagé , vengé , consolé, étourdi. Aussi lui devons -nous la poésie la plus nationale , la plus contemporaine et la plus individuelle à la fois.
M. de Béranger est un homme du peuple ; il en a les sentiments , les passions , je dirais presque les préjugés , et avec tout cela un esprit élégant qui les épure, ime philosophie légère qui lui permet de juger ses erreurs mêmes et d'en sourire. Élevé d'une manière simple, peut-être >Tilgaire, le contraste de cette éducation avec une nature
fine et délicate a donné à son talent , comme sans doute à sa personne , un grand caractère d'originalité. Exposé aux rigueurs de la fortune, supportées, oubliées avec l'insouciance de la jeunesse, il s'est habitué à trouver dès longtemps son bonheur en lui-même^ dans la contemplation de ses idées et de ses affections. Jeté au milieu du siècle le plus fertile en événements , le plus riche en spectacles , il les a considérés avec curiosité , avec émotion, et il s'est plu à les chanter tantôt comme sa raison les avait jugés, plus souvent comme son imagination les avait sentis. C'est ainsi qu'à la fois accessible à toutes les idées de son époque , et fortement préoccupé de ses impressions personnelles , il chante tour à tour en son nom et au nom de tous; il pense comme tout le monde et ne sent que comme lui-même; il s'approprie des idées communes et les traduit dans un langage inimité , inimitable , et cependant aussi vite populaire qu'il est connu. Dans ses premières chansons, toutes plaisantes, l'intention était déjà fine et la gaieté avait un sens ; puis, lorsque les destinées de son pays sont venues s'unir aux passions, aux plaisirs, aux ridicules, jusqu'alors l'unique sujet de ses refrains , lorsque Rasstirez-voîis, ma mie eut donné le signal de sa nouvelle et véritable manière , il a insensiblement poussé l'insouciance jusqu'au mépris, l'epigrammc jusqu'à l'invective, la chanson jusqu'à la poésie. De là ce genre singulier, mélange imprévu de naturel et d'effort, de gaieté et de grandeur, de délicatesse et de licence; de là ce concert étrange de la trompette, de la lyre et des pipeaux.
Lisez le recueil qui vient de paraître. Soit l'effet de l'âge ou de la maladie, soit l'influence de ces dernières
années, ont achevé de jeter son talent dans une mélancolie qui n'est pas sans amertume. Ses chansons, moins folâtres et plus chastes , ont perdu sans doute de leur naïveté : mais sa raison a pris un vol plus élevé ; son imagination , dominant ses sens mêmes , ne lui montre plus dans les plaisirs que le dédommagement des maux de la société et de la nature. Par un progrès remarquable, cet homme si touché des jouissances positives en est venu à y mêler l'espoir d'une autre vie et la pensée d'un monde meilleur. Au bruit des verres, à la vapeur des parfums, ce convive enivré chante le spiritualisme; il montre le ciel à sa maîtresse , fête la mort comme une délivrance , et découvre dans le bonheur même une preuve de Dieu. On dit trop que les Chansons nouvelles sont des odes : il n'en est guère qui ne soient restées chansons. Une chanson se compose d'un choix d'idées qui tournent autour d'une idée principale, exprimée et ramenée par le refrain ; voilà pour la forme. Quant au fond, la chanson doit presque toujours se ressentir de son origine; l'émotion du plaisir doit prescjue toujours y reparaître , au moins comme souvenir. Aussi la plupart des chansons de M. de Béranger gardent-elles la trace de cette ivresse des sens dont elles sont nées. Tels sont Les Adieux à la Gloire, Mon Jnie, Mon Carnaval, surtout Treize à Table; et ce sont les plus lyriques. Celles qui conservent le moins de ce caractère cachent une pensée sous un tableau , comme Louis XI, Danioclcs, Le Vieux Sergent; ou sous une forme dramatique expriment un sentiment du poète, ainsi que Le Vieux Cosaque , Les Esclaves gaulois, et Les Vainqueurs de Psara. Du reste, on ne saurait exiger des classifications bien exactes, quand il s'agit d'un genre
qui comprend également L'Amje Exilé et Margot, Le Bedeau et Le Voijage imaginaire.
11 reste peu de place pour la critique ; il faudra donc se passer du plaisir doctoral de remarquer dans notre poète un peu de recherche , ordinaire inconvénient de la finesse et du travail, un peu d'obscurité, défaut habituel de compositions pleines et courtes , dont le cadre donne peu de place pour chaque idée , où chaque vers est nécessaire au sens. Mais ces remarques, pour être bien comprises, auraient besoin d'exemples, et notre plan exclut les détails techniques. Qui n'a pas d'ailleurs les défauts de sou talent? Les chansons de Moore sont trop brillantées, celles de Goethe trop peu développées; celles de Béranger manquent quelquefois de laisser-aller : qu'importe , puisqu'elles sont bonnes et belles? — Mais les imitations exagéreront ce défaut. — Qu'importe encore , puisqu'elles seront mauvaises?
DU
(Globe, 1828.)
Les critiques ne peuvent se défendre d'une bienA eillance indulgente pour les poètes qui sont de leur avis ; et lorsqu'un homme de talent s'aventure sur la foi de nos idées, compose dans le sens de nos théories, nous prête enfin l'appui de son exemple, il nous semble que nous lui devons nos éloges, ou tout au moins nos remercîments. Peut-être, en effet, avons-nous contribué au parti tant soit peu téméraire qu'il vient de prendre; peut-être notre voix l'a-t-elle poussé dans une arène dont il ignorait les périls. Certainement il tente de nous rendre plus qu'il n'a reçu de nous : un bel ouvrage sera toujours la meilleure des preuves, et la cause de la nouvelle poésie ne sera jamais mieux défendue que par de bons poètes. Nous
' Je dois encore rappeler ici que M. Victor Hugo n'était alors que l'auteur des premières odes qui annoncèrent son talent, sans donner à ce talent son vrai caractère. Cromicell , quoiqu'il l'ait composé trèsjeune , est le premier ouvrage où il ait commencé à faire apercevoir en lui le poète et le critique tels que nous les connaissons aujourd'hui.
«ommes bons tout au plus à faii-e des plans de campagne ; mais ils nous gagneraient des batailles. Malheureusement, il y eu a plus d'un qui nous expose , au lieu de nous senir, et plus d'une fois encore, il nous arrivera d'être battus dans la personne de nos généraux.
Nous ne courons pas ce danger avec l'auteur de Cromwell. Quoique ses idées sur l'ai't diffèrent peu des nôtres, quoique son ouvrage ait été conçu dans le système dramatique qui nous paraît destiné à renouveler l'avenir de notre théâtre, M. Victor Hugo répond seul de lui-même. Sans doute, on aimerait à réclamer une part de cette hardiesse d'esprit, de cette vivacité d'imagination, de ce don de concevoir et de parler poétiquement qui le distinguent ; mais il faudrait aussi accepter ce qui se rencontre de bizarre dans ses inventions, de hasardé dans ses vues, d'affecté dans son style; et le plus sûr, comme le plus juste est de n'attribuer qu'à lui les qualités et les défauts de son talent. Aussi bien, il parait peu docile à l'influence. Il.professe assez hautement, et sûrement il possède une indépendance véritable. Il est de ceux qui marchent seuls, et qui se frayent eux-mêmes leur route ; il le croit du moins, et, pour le talent, cette confiance équivaut parfois à la réalité. On doit juger les écrivains selon leurs forces. Quelques-uns ont besoin d'être soutenus ; et la critique, si envers eux elle n'était que juste, les découragerait à jamais. Justice est due à M. Hugo; la sévérité même ne l'effraierait pas; il témoigne en trop d'endroits qu'il se soucie peu du Q^icn diiu-t-on littéraire. .Ne pouvant prétendre à le guider non plus qu'à l'enhardir, nous ne saurions craindre de lui oter le courage ; il s'offenserait de nos ménagements , comme il se rirait de nos censures.
Son talent est hors de nos atteintes ; il sent brûler en lui le feu qui ne s'éteint pas.
Voilà donc qui est entendu : quoique M. Hugo soit ce qu'on appelle, aujourd'hui, romantique, nous le jugerons avec un entier désintéressement, nous le jugerons comme lia autre. Cette déclaration était nécessaire pour mettre à couvert notre responsabilité.
Ce volume, intitulé Crornivell, renferme deux choses, un système et un drame : ainsi , l'on doit considérer, dans M. Hugo , le critique et le poète. On dit que ces deux qualités sont difficilement unies ; quelques-uns même les jugent incompatibles. C'est peut-être un malheur des temps; mais aujourd'hui que tout se sait et que tout se dit, dans ce siècle ennemi de l'ignorance et de l'illusion, il nous parait, à nous, bien difficile qu'un poète évite d'être quelque peu critique, c'est-à-dire d'avoir quelques idées sur son art, et d'étudier les procédés mêmes de son talent. Qu'on regrette tant qu'on le voudra l'innocence homérique de ces mortels privilégiés qui , dit-on , étaient poètes comme le rossignol est musicien ; qu'on aime à voir dans la poésie une inspiration céleste ; qu'ainsi que le don des miracles, le génie exerce sur ceux qui le possèdent une puissance mystérieuse ; que ce soit une voix divine qui parle en eux à leur insu ; que le vrai poète soit un enfant sans raison, mais sublime par instinct, j'y consens : mais je dis que le temps est passé où il en était ainsi, supposé que ce temps ait jamais existé. Sans doute, il y a toujours dans le poète une faculté particulière , dont l'origine lui échappe comme celle de toutes nos facultés naturelles ; il a reçu un don, il ne sait comment il l'a reçu , et c'est ce don qu'on nomme le talent»
Mais auprès de ce talent, la raison se place, comme un témoin, comme un juge; elle l'observe, elle l'éclairé; elle s'efforce de lui révéler son propre secret, de lui expliquer, après coup, comment les choses qu'il a trouvées sont belles, et àcjuelles conditions il trouvera encore de belles choses. Quand la raison n'avertirait pas, l'éducation, la lecture, la conversation ne permettraient pas que le poète restât dans l'ignorance sur l'art qu'il pratique, et lui inculqueraient, malgré qu'il en eût, une doctrine littéraire. Car, en admettant qu'il compose sans juger, que ses ouvrages lui échappent comme des paroles irréfléchies, que tout dans son talent soit premier mouvement, inspiration soudaine, c'est de sang-froid et à tète reposée qu'il apprécie les ouvrages des autres; il s'en forme une opinion quelconque, et cette opinion, il en donne , au besoin , les raisons : il est donc critique. Et il peut l'être , il peut même être grand critique, plus d'un exemple le prouve, sans cesser d'être grand poète. Ce sont, au reste, deux facultés qui peuvent demeurer distinctes et ne se point mêler. Plus d'un auteur qui juge bien de ce qu'il n'a pas fait, qui porte même de la sagacité dans la recherche des règles de l'art, est incapable de les appliquer à ses propres oeuvres, ou même de rendre raison de ce qu'il a composé : on ne saurait donc conclure, avec certitude, de la supériorité du critique à celle du poète. Toutefois, je l'avoue, par le temps cpji court, je me sens porté à bien augurer des ouvrages de l'artiste qui, d'ailleurs ayant fait preuve de quelque imagination, se montre occupé de la théorie de l'art. S'il parait attentif aux grandes questions littéraires, s'il les traite d'une façon ingénieuse, s'il cherche spirituellement la vérité,
je me figure que ses compositions y gagneront quelque chose, et qu'après avoir bien raisonné, il imaginera mieux. Ce qu'il y a de plus rare, en effet, chez nos poètes, ce sont les idées. Le style a tenu de tout temps une si grande place dans notre littérature, qu'on en est venu à regarder l'art d'écrire en vers comme étant toute la poésie. Aussi, depuis Voltaire , ce qui manque à la plupart de nos poètes, c'est, il faut le dire tout naïvement, c'est l'esprit. On en pourrait citer plusieurs qui certainement n'étaient pas dénués de talent; .mais, par grand malheur, ils étaient des sots.
La poésie dramatique surtout a souffert de cet inconvénient trop peu remarqué. Il ne faut pas beaucoup d'esprit pour écrire une ode, une élégie , même une belle ode, même une touchante élégie; il en faut, et prodigieusement, pour faire une tragédie, non une de ces tragédies de collège qui , chaque soir, ennuient profondément le public qui les applaudit , mais ce drame poétique et vrai tout à la fois, digne d'un siècle de philosophie et d'enthousiasme, de science et d'émotion. Quelques mouvements passionnés, de beaux vers, une ou deux situations attachantes , ne suffisent plus : avec le talent du style, avec celui d'émouvoir, avec des combinaisons théâtrales, il faut unir l'art de concevoir les caractères, et par conséquent l'art de les observer ; il faut cette flexibilité d'imagination qui se plie aux opinions, aux mœurs de chaque pays, de chaque époque, de chaque personnage, et revêt, pour ainsi dire, tous les costumes; il faut savoir comment les actions s'arrangent avec les volontés , comment les paroles trahissent les sentiments mêmes qu'elles n'expriment pas, comment les passions alternativement cèdent
ou commandent aux croyances, comment les événements se préparent, se manifestent, tour à tour s'enchaînent ou se combattent ; il faut , enfin , connaître le monde, la nature, la société. C'est, en d'autres termes, exiger, avec les dons du poète, les facultés du philosophe et de l'historien; c'est, tout au moins, dire qu'il faut avoir beaucoup d'esprit.
M. Hugo n'a point méconnu cette nécessité, et il avait bien quelques raisons de n'en point prendre peur. Son drame et sa préface déposent de sa hardiesse et de sa clairvoyance.
Suivant lui, la poésie naquit avec la société, et comme la société, elle eut trois âges. Au premier, elle était lyrique, et son type est la Genèse. Au second, lorsque les nations succédèrent à la société primitive , lorsque commença l'histoire , la poésie raconta , elle fut épique : Homère la représente. Toute la poésie grecque, le théâtre même , ont conservé quelques-uns des principaux caractères de l'épopée. Depuis le christianisme , et par son influence , l'homme , ayant mieux connu sa nature et sa destinée , a plus clairement distingué en lui ce qu'il y a de noble et ce qu'il y a de vulgaire , l'immortel et le périssable, l'esprit et la chair; et la vie s'est montrée à lui tantôt ennoblie par l'àme , tant»)t rabaissée par les sens. Le génie des modernes, méditatif et critique à la fois, a donné naissance à la poésie dramatique , qui pénètre au fond du cœur humain, et qui emprunte à l'histoire ses événements, non plus comme les matériaux d'un récit curieux , mais comme des moyens de mettre en jeu les passions et les caractères. Kt les deux natures de l'homme n'ayant jamais été si clairement révélées que par les
croyances du moyen âge , ces deux natures si disparates et si unies deviennent le double objet de la poésie, le fond même du drame , qui ne doit pas prétendre à une plus grande unité que celle de l'homme même.
Entraîné par cette dernière idée, l'auteur y voit la source de la comédie. L'élément de ce genre de compositions, si heureusement traité par les modernes, est à ses yeux cet élément secondaire de la nature humaine , auquel on peut rapporter tout ce qu'il y a de difforme , de désordonné, d'odieusement risible en elle, enfin ce qui est auprès du beau comme le corps est auprès de l'àrae, et ce qu'il veut que le langage de l'art appelle du nom de grotesque. Depuis le quatorzième siècle, le grotesque, dont M. Hugo raconte l'histoire avec complaisance, a joué un grand rôle dans la littérature ; il a inspiré trois Homères bouffons, l'Arioste, Rabelais, Cervantes. Il s'est uni au beau , il s'est allié au sublime chez le Dante, chez -Milton, dans Shakspeare. Parmi nous, un goût plus sévère l'a circonscrit dans la comédie. Mais comme il appartient à la nature humaine , comme il naît des mœurs et des croyances modernes, le drame n'a point le droit de l'exclure ; sa place y est marquée près du beau , comme dans la réalité.
Ces idées, présentées comme des faits, conduisent M. Hugo aux règles de composition du drame moderne. Ici nos opinions s'éloignent si peu des siennes qu'une analyse serait superflue. >ous désirons comme lui que la muse tragique s'ouvre un champ aussi vaste que celui de la nature, aussi varié que celui de l'histoire. Comme lui, nous pensons en même temps que l'imitation dramatique ne doit point être le calque exact de la réalité , que la
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vraisemblance n'est point la règle de l'art , que l'illusion n'en est point le but. Comme lui enfin , sans proscrire le drame en prose, nous croyons que le rhythme poétique est un moyen d'effet de plus , que !a tragédie en vers est seule un ouvrage achevé , et que la difficulté de manier librement nos alexandrins a seule fait naître quelque doute sur le charme et la puissance que l'harmonie cadencée ajoute à l'éloquence de la passion, au piquant de la plaisanterie. Toute la portion pratique de cette préface nous paraît juste et spirituelle. 11 est fâcheux seulement que des choses si sensées soient présentées dans un style qui ne l'est guère, et qu'une constante affectation, en déparant les idées les plus simples, prête à l'évidence même une apparence de bizarrerie qui provoque la défiance au lieu de la conviction. Règle importante de tactique pour les gens de lettres , comme pour les hommes de tribune, ce n'est pas tout que d'avoir raison, il faut encore en avoir l'air. II est vrai que M. Hugo dédaigne fort la tactique ; il témoigne même en plus d'une page une assez grande indifférence pour le succès. Cette indifférence peut avoir de la dignité; mais au fond que signilie-t-elle? Quand on s'adresse au publie, c'est apparemment pour le persuader ou lui plaire. En fait de poésie , on n'écrit point pour la gloire de Dieu : c'est en ce monde que la palme est décernée aux confesseurs de la vérité littéraire. En ce genre , il n'y a de martyrs que les méchants écrivains; ils le sont de leur amour-propre. 11 faut donc que les poètes qui impriment leurs ouvrages s'humilient jusqu'à chercher le succès ; il n'est permis à personne de trouver les lauriers trop verts.
Mais les idées principales de M. Hugo ne prêtent-elles
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pas elles-mêmes à des observations plus générales, et devons-nous accepter sans mot dire cette histoire de la poésie sur laquelle il fonde sa théorie? Je sais bien qu'il ne présente pas comme absolues les distinctions qu'il établit; il dit lui-même, avec une parfaite justesse, qxxil ij a de tout dans tout, et l'exclusif ne sied qu'aux étroits esprits. Mais sa classification, sans même la prendre à la rigueur, est-elle fondée en fait? est-elle philosophique? Pour commencer par la poésie primitive, à quel titre la déclare-t-il lyrique? Le principal caractère du genre lyrique, c'est, ce me semble, que le poète y parle comme poète, et s'y abandonne à ses pensées, à ses émotions personnelles. Certes, tel n'est point le caractère de la Genèse. Le ton en est assez calme; c'est le simple récit des plus grandes merveilles. Les premiers livres de la Bible sont eu général narratifs ; et c'est à peu près vers le temps réservé à l'épopée par M. Hugo que la poésie lyrique s'y montre , avec David et les prophètes. Quant à la poésie grecque, il est certain qu'Homère en est le père, et qu'en lui l'épopée semble personnifiée. Mais malgré son iutluence, la tragédie antique offre mille traits qui la distinguent de l'épopée. Si elle n'est point dramatique , ce n'est pas au moins faute de situations fortes, de déchirantes émotions : le théâtre d'Athènes retentissait de cris de douleur, et jamais peut-être la terreur tragique ne fut poussée plus loin que sur la scène ensanglantée par les fils de Pélops et de Laïus. 11 ne s'agit donc que de savoir en quoi diffèrent le dramatique des anciens et celui des modernes. Chez les premiers , le malheur et le crime ont quelque chose de fatal ; le destin règne ; le merveilleux remplit la tragédie grecque : la nature humaine est l'âme
■im PASSÉ ET PRÉSENT.
de la nôtre. Les passions et les caractères, plus que la destinée , animent et compliquent le drame moderne ; et c'est pourquoi il atteste dans la société une connaissance plus profonde et plus délicate du cœur humain, c'est pourquoi l'avantage lui veste sous le rapport de l'intérêt et de la moralité. De là, sans doute, un genre de dramatique qui a manqué aux anciens ; et comme c'est le nôtre, et comme nous le préférons, nous avons prétexte à dire que notre poésie est dramatique par excellence.
Mais quelle que soit sa forme , la poésie est de tous les temps , car elle naît des facultés mêmes de l'homme. Soit qu'il regarde le monde extérieur, soit qu'il s'observe lui-même, soit qu'entin, par un penchant impérieux et hardi, il contemple ce qu'il ne peut voir, il trouve partout la poésie. Elle lui paraît sortir de tout ce qui s'offre à lui ; ou bien, la portant en lui-même, il la prête à tous les objets. N'importe, un fait certain, c'est qu'en toutes choses, près du point de vue rationnel se montre le point de vue poétique. Quand la poésie s'exprime, elle devient un art ; et cet art prend di\ erses formes suivant les sujets, les situations, les hommes. Ainsi, bien qu'elle appartienne essentiellement à l'humanité, comme l'humanité même, la poésie a une histoire. Dans cette histoire, de même que dans toute autre, il y a un élément constant, immuable, qui tient au fond de notre nature, et un élément mobile et variable, qui dépend des accidents de notre destinée. La critique littéraire ne s'occupe guère du premici-, et , négligeant l'essence de la poésie, elle en étudie les transformations; elle les voit suivre assez fidèlement celles de la société. Ainsi la poésie prend différents caractères selon les siècles; mais, pour chaque siècle, on essaierait
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eu vain d'énoncer ces caractères d'un seul mot. On peut désigner la forme, mais non l'esprit de la poésie, par une seule épithète. C'est parler peu clairement que de dire qu'à telle ou à telle époque elle a été lyrique , épique , ou dramatique, dès que l'on prétend par chacun de ces mots exprimer autre chose que la forme qu'elle affecte. Ce n'est pas dire , en effet , si elle a été sérieuse ou plaisante, sceptique ou croyante, austère ou passionnée. L'ode, l'épopée, le drame, se prêtent à presque tous les sujets, à presque tous les tons; et la distinction des trois âges correspondant aux trois genres, hasardée dans le fait, n'est point satisfaisante pour l'esprit. M. Hugo u'auraitil pas mieux fait d'admettre dès le principe, comme il le reconnaît par la suite, que tous les germes de la poésie et de toutes les poésies subsistent à toutes les époques; mais qu'inégalement développés, ils produisent, sur des sols divers, des fruits différents? Il serait difficile d'exprimer d'une façon brève et complète la différence fondamentale de la poésie antique à la poésie moderne ; mais on peut du moins saisir en passant quelques-uns des caractères qui distinguent l'une de l'autre. S'il en est un qui soit commun , chez les anciens , à tous les ouvrages de l'art , sans aucun doute c'est la simplicité. La raison n'en est pas merveilleuse à deviner, c'est que l'homme même était alors plus simple. Moins éloignée des premiers âges du monde, la société n'avait point subi l'action de causes aussi diverses, d'événements aussi variés; les éléments qui la composaient étaient moins nombreux , moins discordants. Le passé , moins vaste pour elle , en était plus ignoré ; elle ne tramait pas après elle cet immense bagage de souvenirs, d'habitudes et de traditions, qui nous sur-
charge et nous accable. Les anciens avaient peu vu ; ils regardaient de moins près; ils se connaissaient moins bien , et ils avaient moins à connaitre. Leur jeunesse , enrichie de ces heureux dons que favorise seul le soleil de l'Orient et du Midi , a donné à tous leurs ouvrages un caractère de beauté simple qui nous transporte encore d'admiration, qui nous fait envie peut-être, et qui cependant ne nous suffirait pas. Une dignité naturelle, une élégance facile, accompagnait leurs mouvements, leurs paroles, leurs actions. Chez eux rien n'était ou du moins ne nous semble avoir été vulgaire; la laideur était rare; leur génie, celui des Grecs, em])ellissait tout, la douleur, la mort, le vice même. Et depuis que les siècles ont mis une si large distance entre eux et nous, l'éclat qui les environne ne s'est point affaibli : la Grèce brille dans notre imagination comme un tableau sans ombre.
Voilà pour le beau. Quant au grotesque , pour parler comme l'auteur de Croiiuvell, et désigner sous ce nom ce qui n'est pas le beau, je n'oserais dire qu'il fût inconnu des anciens. Tout au contraire, ils y ont excellé. Le grotesque n'est qu'une des formes du plaisant ; elles sont innombrables. Le plaisant s'arrête quelquefois à l'épigramme, et pousse quelquefois jusqu'à la parodie. La peinture plaisante, mais vraie, de nos travers, de nos défauts, en un mot de nos ridicules, c'est le comique. Si ^ous exagérez cette peinture, si, pour la rendre plus frappante, vous la chargez d'accessoires bizarres, si ^ous lui prêtez des formes monstrueuses ou fantastiques, vous passez du comique au grotesque; et loin que les anciens aient ignoré cette partie de l'art, on pourrait dire qu'ils
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y ont mieux réussi que dans le comique même. Aristophane est resté le modèle du genre, et je ne sais si le temps n'a poiût servi la gloire de Ménandre en détruisant ses comédies. On conçoit que chez un peuple plus sensible qu'observateur, et que dominait une riante imagination, le grotesque devait être goûté. D'ailleurs il plaît à la multitude; il admet l'hyperbole, le merveilleux, le chimérique ; en ce sens il est plus poétique que la comédie. 11 peut être piquant comme une satire, et fabuleux comme un conte. Les divertissements du peuple grec ont toujours conservé quelque chose des plaisirs d'un enfant.
Nés sous un ciel plus sombre , conduits à la civilisation par un plus rigoureux apprentissage , en même temps livrés à des passions plus rudes et éclairés par une religion plus triste, nos pères entourés d'une nature souvent hideuse , presque toujours rebelle , ont dû porter dans les arts un goût plus grossier. Avant que le progrès social eût changé en une mélancolie rêveuse leurs instincts sombres ou terribles , en une gaieté naïve et familière leurs joies farouches, ils durent longtemps ignorer leur propre génie. La civilisation même ne le leur révéla pas tout entier. Par un reste de défiance envers leur ingrate nature, ils n'osèrent dans les arts se livrer à leurs propres inspirations. Ils venaient tard; ils héritaient d'un monde plus vieux , plus travaillé ; leur existence sociale était compliquée; elle était l'œuvre de forces diverses, le fruit de civilisations inégales; les lois, les langues, les religions, les races , tout avait eu peine à s'unir, à se fondre ; et rien de facilement harmonieux , de simplement beau , ne frappait leurs regards.
Plus derrière nous le passé s'accumule, plus il pèse sur
nous; le respect de l'antiquité , la timidité, l'indolence, portent l'homme à invoquer l'exemple et l'autorité , au lieu de suivre librement son instinct. Il étudie , au lieu d'inventer ; et dans les lettres , dans les arts , il se voue à l'imitation. Ainsi, parmi nous, l'érudition s'est emparée de l'esprit humain; elle lui a imprimé un mouvement hâtif, mais artificiel ; et notre littérature, à demi indigène, à demi empruntée, a, dans ses plus beaux jours, laissé désirer plus de naturel et de liberté.
M. Hugo remarque que de très-bonne heure les modernes ont brillé dans le genre grotesque. Je m'étonne qu'il n'en ait point vu la raison : c'est qu'ils ne l'ont point imité. La plaisanterie est toujours nationale, autrement elle ne serait pas comprise : la preuve , c'est qu'elle peut rarement se traduire. Les écrivains qui veulent faire rire ne recherchent point des lecteurs de choix, un public connaisseur; ils s'adressent au peuple, et font par nécessité ce que tous les autres devraient faire par raison; ils sont de leurs temps et de leurs pays, ils puisent dans les idées et les mœurs qui les entourent leurs moyens d'effet. D'ailleurs il y a dans la gaieté quelque chose de spontané et d'entrainant qui ne s'imite pas , et l'on n'est plaisant qu'en se laissant aller. La gaieté prend - elle un tour satirique, il faut encore qu'elle soit inspirée par les personnages , les actions , les institutions qui frappent les yeux du poète et du lecteur. On peut faire un poème en l'honneur d'Achille, ou une tragédie sur Alexandre : quel homme de bon sens s'aviserait d'écrire une satire contre Thersyte ou Denys le Tyran? On ne rit que de ceux que l'on connaît. Ainsi le satiri(iue emprunte peu au passé. Ses conceptions peuvent être étranges , ses allusions dé-
tournées, mais elles sont naturellement piquantes, populairement risihles. Gêné par les préjugés ou )e pouvoir, il n'aura garde peut-être d'appeler les choses par leur nom , mais il n'en suivra pas avec moins d'entraînement les caprices d'une imagination fantasque qui cache des malices sous des folies; enfln il sera lui-même , il sera original et populaire. Tel a été Rabelais , et ses contes et ses bons mots font encore la joie des cabarets de la Touraine et du Poitou.
Depuis Rabelais, notre littérature a continué à n'être complètement naturelle que dans la plaisanterie. Lorsque notre langue fut fixée, et malheureusement notre littérature aussi, c'est encore dans le même genre que nous eûmes nos écrivains les moins comparables, les plus naïfs, disons le mot, les plus français. On l'a déjà remarqué, nous ne devons à aucun pays , à aucun siècle , des poètes tels que La Fontaine et Molière ; et l'on retrouve jusque dans les poésies légères de Voltaire je ne sais quoi de national que nous ne tenons de personne et que personne ne nous a pris. Seulement vous pouvez observer qu'à mesure que la société s'est adoucie, ordonnée et refroidie, la bouffonnerie, bannie par l'élégance des mœurs et du langage , s'est retirée devant une gaieté plus décente , et la plaisanterie, à la fois plus directe et plus vraie, mais moins vive , a passé du grotesque au comique. Il est aisé de concevoir que , sous le pouvoir absolu d'un seul , une société polie, où la démocratie ne tient presque aucune place, doit préférer une gaieté qui reste maligne sans cesser d'être bienséante. En même temps, si cette société est très-régulière et très-compliquée, les disparates entre les mœurs et les caractères y seront communes, saillantes et
vivement senties. Ainsi s'expliquera la supériorité du génie comique chez les modernes, et surtout chez les Français.
On doit comprendre maintenant pourquoi dans le sérieux notre littérature s'est montrée moins originale et plus imitable. Le beau se dépayse bien plus aisément que le plaisant. Dès que l'étude nous eut ouvert les yeux aux beautés des chefs-d'œuvre de l'antiquité, elles nous éblouirent, elles nous rendirent aveugles pour tout le reste. On ne crut pouvoir mieux faire que de les imiter; et quoique cette imitation ait été loin d'être servile chez nos grands écrivains , il n'est que trop vrai qu'elle leur ùta une partie de cette indépendance créatrice à laquelle les appelait la nature. Nous devînmes injustes pour notre histoire , pour nos monuments , pour notre propre génie ; et, suivant strictement les formes de l'art antique, non pas même telles que les avaient conçues les inventeurs, mais telles que nous les défiguraient d'ignorants critiques, empruntant à l'antiquité jusqu'à ses sujets, notre poésie, et surtout notre poésie dramatique , a perdu en mouvement, en variété, en vérité, ce qu'elle a gagné en dignité et en élégance. Chaque soir nous pouvons voir au théâtre le double résultat d'une division qui a dominé la littérature. Nos tragédies sont faites pour le public académique, pour la jeunesse des écoles ; notre comédie est faite pour le peuple. La conclusion se présente sans qu'on la cherche. C'est sur la même scène que se jouent nos tragédies et nos comédies : il ne devrait y avoir entre elles d'autre différence que celle des sujets. On est convenu, parce que fort heureusement Horace l'avait remarqué, que le sérieux, le noble, le pathétique même, n'étaient point exclus de
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la comédie : pourquoi la tragédie ne se permettrait-elle pas à sou tour l'observation des mœurs, des caractères, la peinture de toute la société et de l'homme tout entier? Ni l'une ni l'autre ne seraient forcées pour cela de bannir la poésie , soit cette poésie de conception qui agrandit tout ce qu'elle touche et mélange habilement l'idéal et le réel , soit cette poésie de langage qui , sans sacrifie)- la clarté et le naturel , relève la pensée par l'éclat des images et la magie de l'harmonie. Cette conclusion est celle de M. Hugo. Nous l'avons amenée autrement que lui , mais notre but est le même ; seulement nous faisons plus d'attention que lui à choisir le bon chemin. En notre qualité de critique, nous devons chercher à porter dans nos pensées plus d'exactitude et de liaison qu'un poète n'est tenu d'en donner aux siennes. M. Hugo a des vues; les idées ne lui manquent pas, mais il les accueille avec trop peu de sévérité. Lorsqu'il raisonne, on dirait encore qu'il imagine. Au reste, c'est ainsi que procède Schiller dans ses morceaux de critique , dans ses lettres sur don Carlos. La comparaison ne saurait déplaire à yi. Hugo ; nous souhaitons d'avoir à la répéter quand nous allons parler de Croniwell.
Cromwpil est l'expression fidèle du système dramatique de l'auteur. On y doit donc trouver réunis le pathétique et le grotesque, le noble langage et le ton familier, un effort constant de retracer les mœurs et les caractères historiques, peu de scrupule en fait de vraisemblance et une grande recherche de vérité, enfin tous les genres de style encadrés dans les formes d'une savante versification. Tout cela s'y rencontre en effet, et non sans beauté. Mais le plus grand mérite de M. Hugo, dans cet ouvrage,
est, selon nous, de l'avoir entrepris. Sachons -lui gré de sentir la nécessité de rajeunir notre tragédie, et d'oser risquer l'aventure, non pas dans une esquisse tracée rapidement et jetée sans conséquence, mais dans une composition étendue et travaillée , pour laquelle il n'a rien épargné de son temps ni de son talent. Peut-être même est-il plus louable qu'un autre de se plaire à de telles nouveautés. Ses premiers essais en donnaient peu l'espérance. Son esprit, qui ne fut jamais commun, semblait prendre parti pour les idées communes. Quelque temps , il parut prétendre innover par la bizarrerie des formes, non par l'originalité de la pensée. Il menaçait de s'en tenir aux idées du parti qu'il avait choisi ; c'eût été s'ensevelir dans les cendres du passé. Quelques années se sont écoulées, et les idées qui passaient pour le paradoxe des esprits blasés ont pris place dans le bon sens, avec cette rapidité de conquête que la raison n'a possédée que dans notre siècle. La liberté de la poésie et des arts a gagné sa cause au tribunal de l'opinion. Le mouvement est venu jusqu'cà M. Hugo ; et tel est le lien qui unit toutes les vérités, qu'en s'initiant aux nouvelles doctrines littéraires, il a modifié, nous oserions en répondre, l'ensemble de ses opinions philosophiques. Le temps n'est pas loin où il écrivait que Yhhtoire des hommes ne présente de poésie (juejtigc'e dit haut des idées monanhupies et des emijances religieuses ; et le voilà qui déclare iusnffisaut et passionné le profil que Bossuet a tracé de Cromwell, de sa ehaire devécpie appinjce au trône de Louis XI f. Pour trouver le Cromwell dramatique, il se met à chercher le Cromwell véritable. Pour animer sa tragédie , il s'engage à le peindre sans prévention, lui, ses amis, ses
adversaires, tout son pays, toute son époque; c'està-dire qu'il promet l'impartialité à une révolution, à une révolution entreprise pour la liberté politique et la réforme religieuse! Certes, M. Hugo n'a point prétendu changer de cause ni de doctrines ; mais , par instinct de poète, par intention dramatique, il a été conduit à considérer sous un jour nouveau Chistoirc des lunnmrs; et je ne serais pas surpris que, depuis qu'il a fait son Cromwell, il ne jugeât autrement que jadis l'histoii'e contemporaine, son parti, le nôtre, la révolution.
Ce n'est pas que la pensée historique de CromxveU soit d'une parfaite exactitude. On la connaît. Tout le monde a remarqué le portrait que M. Hugo substitue à celui que peignit Bossuet. Ce portrait, tout bruyant du choc des antithèses, nous semble viser à l'effet plus qu'au naturel. Semblable au Cromwell qu'il a vu dans les chroniques , le Cromwell que M. Hugo a créé est un personnage forcé , tendu, qui ne laisse voir que ses disparates , et ressortir que ses contradictions. Ce défaut est un de ceux qui menacent l'école moderne. Depuis que la poésie se pique de représenter l'homme omloyant et divers , comme le voyait Montaigne et comme l'a fait la nature, elle s'attache de préférence aux singularités, et sacrifie l'unité individuelle au besoin des oppositions piquantes. La tragédie classique réduisait un caractère tout entier à un seul sentiment : elle faisait de l'homme une abstraction personnifiée. La tragédie dite romantique, pour ne point mutiler la vérité, rapproche dans le même personnage des opinions et des passions contraires , sans toujours considérer si l'assemblage en est possible , si ces
couleurs trauchantes peuvent tenir sur un même fond , si enfin un homme respire, sent et se meut sous ce vêtement bigarré. C'est également défigurer la nature humaine que de la réduire soit à une seule passion , soit à ses contrastes. On raconte que Bonaparte était superstitieux, ce qui veut dire qu'un homme d'un esprit vaste et d'une imagination vive , à la fois rêveur et raisonneur, actif et mélancolique, accueillit quelquefois ces croyances au merveilleux qui délassent du doute et séduisent par moments une raison exigeante, plus faite pour le grand que pour le vrai. Que dirait-on cependant si, dans un ouvrage d'invention, drame ou roman , on représentait Bonaparte tel que le Wallenstein de Schiller, consultant régulièrement un astrologue ou une bohémienne, et mettant sur la même ligne sa foi dans le merveilleux et sa confiance dans le calcul ? L'effet pourrait être piquant : serait-il vrai? serait-ce là le Bonaparte qui s'est révélé au monde? Je ne doute guère qu'il n'y ait des méprises de ce genre dans notre nouveau Cromwell. S'il eût été le rêveur ba^ard, le bouffon cruel qu'on nous retrace, s'il se fût autant amusé à méditer vaguement, à causer sans but, à s'étudier et à se décrire, il n'eût point été l'heureux vainqueur de son roi et de son parti, le maître d'une monarchie et d'une révolution. Le premier caractère des usurpateurs à la façon de César, de Bonaparte, de Cromw ell, c'est une infatigable activité, c'est surtout un besoin insatiable de l'exercer, c'est un esprit net, prompt, toujours décisif et changeant sans cesse d'objet, qui se recueille rarement, ne s'interroge qu'aux moments perdus, ne se décourage pas, ne se repent jamais. Le Cromwell de M. Hugo a, presque à chaque scène, un a parte ^our ses remords. Et
quels remords ! ceux d'un régicide ! En ce point seulement, M. Hugo paraît s'être trop souvenu de ses propres opinions. Il a vu le régicide en royaliste , et avec les idées morales de notre époque ; il n'a point songé que le remords , si commun dans les livres, est rare dans la réalité. Chez ceux même qui l'éprouvent, il se trahit, il ne s'expose pas. ^\'alter Scott a fait peut-être tout ce qu'il est permis de faire, en peignant CromAvell troublé de reconnaître, dans un tableau qu'il retourne, le portrait deCharlesI", au lieu de celui de son fils qu'il s'attendait à voir : encore a-t-on blâmé W alter Scott. Que dire d'un Cromwell qui parle de la mort de Stuart à peu près comme Oreste de celle de sa mère? Les régicides anglais crurent, pour la plupart, en condamnant leur ennemi, ou se venger ou faire justice. Tous le jugèrent avec la gravité apparente ou sincère du fanatisme. Quant au petit nombre de ceux qui se déterminèrent par un calcul de sûreté et de politique , ils vivaient dans un temps de mœurs trop rudes et de passions trop violentes pour être plus accessibles au remords qu'au scrupule. Cette action put, dans la suite, leur causer quelque regret, comme tout engagement irrévocable. Un crime devient à la longue une difficulté ; il gêne, et l'on n'y peut songer sans ennui. Un moraliste peut voir sous cet embarras inévitable le remords qui se déguise ; un poète doit l'y laisser deviner. Le Crom\vell de M. Hugo semble, au contraire, tourmenté du besoin de faire en toute occasion la confidence du souvenir qui le trouble, faiblesse, en vérité, qui ressemble plus à Dandin qu'à Tibcre. Non que j'accorde à M. Hugo que Cromwell dût ressembler à Tihrrc plus qu'à Dandin , deux noms qu'il a bizarrement rapprochés pour le définir:
270 PASSE ET PRÉSEM.
cruel avec délices , débauché jusqu'au crime, Tibère eut tous les vices ; il fit le mal par goût et pour satisfaire les instincts d'une infâme nature : est-ce là Cromwell? on méprise Tibère : qui serait si hardi que de mépriser Cromvvell ?
Ce n'est assurément pas M. Hugo. Il règne dans sa préface et surtout dans sa pièce une visible bienveillance pour son héros. Aussi, pour le lecteur, l'intérêt véritable se porte-t-il sur Cromwell : ce qu'on souhaite, si l'on est bien déterminé à souhaiter quelque chose, c'est que Crom\vell triomphe. Ceci n'est point un reproche : la supériorité exerce sur les imaginations un empire qui les gagne aux intérêts de son ambition. On voit tous les jours les peuples se sacrifier pour la gloire d'un seul , et ce n'est pas le moindre des privilèges du génie que celui de rendre la multitude complice de son égoïsme par l'enthousiasme et la sympathie. Légitime ou funeste, cet ascendant des grandes facultés gouverne le monde et captive même la postérité. La philosophie peut s'élever contre cette usurpation, mais la poésie doit la reproduire. Les grands hommes doivent dominer dans le drame comme dans leur siècle ; il n'est point contraire à l'art que les spectateurs soient séduits comme des contemporains. La morale et la raison n'en conservent pas moins leurs droits. Au théâtre, comme à l'aspect des choses humaines, elles restent indépendantes de l'imagination, de r entraînement, de l'admiration, et protestent au nom du devoir et de la vérité contre les séductions de la fortune, de la gloire et du génie.
Le moment choisi par M. >lugo dans la vie de Cromwell est celui où , résolu à tenter définitivement de se faire
déclarer roi, il rallie contre lui les débris du parti révolutionnaire et ceux du parti royaliste. Menacé par une conspiration double , où des intentions et des opinions opposées se réunissent dans un but commun, la mort du Protecteur , il conjure le danger par son adresse et son courage, et parvient à terrasser ses ennemis sans les frapper. Mais la condition de sa victoire est qu'il ne sera pas roi ; il sent trop que le temps n'est pas venu, que le temps peut-être ne viendra jamais, et, maître de la puissance souveraine , il est forcé de regretter un vain titre. Comme on sympathise peu avec cette faiblesse de Cromvvell , l'impression générale que laisse la pièce, c'est qu'il a réussi. En effet, les chefs des deux partis sont tombés dans ses mains ; il a pu les détruire , il a pu même les épargner ; le peuple se déclare pour lui : que faut-il de plus? M. Hugo paraît avoir cru que la question dont se préoccuperait l'esprit du lecteur serait celle-ci : CromAvell sera-t-il roi? Il s'est trompé. Cromwell restera-t-il le maître? voilà tout au plus ce qu'on se demande; et il faut bien le dire, comme il est de la nature de la tragédie historique que l'événement en soit prévu, la curiosité ne peut se porter sur le dénoùment , mais sur les moyens par lesquels il est amené. C'est une curiosité en quelque sorte critique, et qui s'attache à l'ouvrage plus qu'au sujet.
Ajoutons qu'une situation politique étant l'unique fond du drame de Cromuwll , l'intérêt dramatique est faible par lui-même, et que, de plus, il succombe étouffé par la multiplicité des détails, l'étendue des scènes, le volume de l'ouvrage. Voici encore une des difficultés du théâtre romantique. Comme l'esprit d'observation y joue
un graiid rùle, la conception principale, celle de l'action, peut en souffrii', et la vieille règle ad eventum festinat, qui pourtant a son prix, est souvent trop négligée. Delà des défauts graves et qui pourraient devenir mortels à la représentation. L'invention dramatique est ime qualité précieuse, qui n'est pas la plus éclatante, qui ne suppose pas toujours beaucoup d'esprit, qui est parfaitement distincte d'une poétique imagination, et que rien cependant ne suppléerait sur une scène française. C'est en effet un des principaux mérites de nos auteurs ; c'est par ce mérite que notre théâtre s'est soutenu ; et l'on peut même lemarquer combien il est répandu parmi nous, depuis la Comédie Française jusqu'au Cirqae de Franconi. Aux yeux de quiconque a fréquenté le théâtre anglais d'aujourd'hui, la supériorité du noti'e, a cet égard, est évidente. Il ne la faut point perdi'e; mais heureusement pour la tragédie romantique, les nouvelles tragédies à l'ancienne mode sont aussi dénuées d'invention dramatique que de tout le reste.
Rien ne prouve encore que ce don ait été largement accordé à M. Hugo. Mais ici la réflexion pourrait, jusqu'à un certain point, remplacer l'inspiration. Or, tout annonce que le travail , qui se fait sentir à im si haut degré dans l'exécution de Cromwell, a manqué à la conception de l'ouvrage. Aussi, est-ce par cette raison, par le défaut du plan et de l'action, plus que par la nouveauté du langage et la singularité des détails , que cette tragédie , mise à la scène, pourrait bien justifier le pronostic de M. Hugo, c'est-à-dire rV/y sifflce.
Ce serait dommage , en vérité , car il s'y trouve cent fois plus d'idées et de talent que dans cent autres qui
sont applaudies. Les intentions n'y manquent pas , les effets abondent; il y a de la variété dans les caractères, des traits dans le dialogue, de beaux vers et de jolis vers, un mélange assez habile du plaisant et du sérieux. Le premier acte est une comédie agréable ; les scènes de Cromwell avec sa femme, avec Davenant, avec le juif Manassé, plusieurs passages du quatrième acte ont de véritables beautés, même des beautés théâtrales. Cependant, il y a quelque chose d'arbitraire dans la conduite de la pièce , et de fantastique dans la partie grotesque , qui nous porterait à comparer Cromwdl à ia Panhypocrisiade, plutôt qu'à une comédie comme Pinto ou à une tragédie comme Guillaume Tell.
C'est assez parler du genre et du sujet : il faut songer au style. C'est la plus grande nouveauté, et, je n'hésite pas à le dire, la plus grande beauté de Cromwell. L'apparition de cet ouvrage jette quelque lumière sur une question qui est loin d'avoir été traitée avec l'étendue qu'elle mérite. Comment faut-il écrire le drame historique? les vers sont-ils indispensables à la tragédie? les vers français sont-ils incompatibles avec la tragédie moderne? questions difficiles, peu susceptibles d'être décidées par des idées générales, et qui le seront bien mieux par des exemples. Or , jusqu'ici , les exemples prouvent qu'il manque au drame en prose, j'entends au drame sérieux et historique, un fini d'exécution, une puissance , une grandeur que , par un inexplicable prestige , le langage poétique prête à tout ce qu'il exprime. Les exemples prouvent, en même temps, que le style de nos tragédies, harmonieux, figuré, passionné, mais monotone et solennel, ne se prête ni à la familiarité désirable, ni
aux détails nécessaii-es daus les scènes de l'histoire moderne.
S'il fallait juger par les faits, la difficulté paraîtrait donc insurmontable. A défaut d'essais heureux, une étude approfondie de la langue et de la versification ne suffirait pas pour conduire à une solution : car l'œuvre du talent sera précisément de tirer de cette versification et de cette langue un parti inconnu , de découvrir des richesses nouvelles dans une raine qui semble épuisée; et la critique ne peut faire ce qui n'est réservé qu'au talent. Toutefois , elle peut montrer la route et signaler les écueils. Telle est l'importance du style pour des oreilles françaises, telle est, en pareille matière, la puissance de l'habitude, qu'une révolution dans la diction dramatique est , de toutes , la plus périlleuse à tenter. Faut-il donc désespérer de la tragédie historique en vers, ou faut-il proscrire le drame tragique eu prose? Non, sans doute : pour être moins belle et moins nombreuse, la prose n'est pas dépourvue de charme et de noblesse. Goetz de Berlivhingen a son genre de grandiose et d'idéal, et Goethe s'y montre plus poète, à mon sens, que dans le Tasse ou l'fphigciiic. La prose peut ne rien ôter à l'intérêt, au pathétique même. Plus d'un drame le prouve, et les auteurs des Soinrs (IrJVetnllij se disposent, dit-on, à le prouver à leur façDn. Mais la tragédie en vers n'en reste pas moins le chef-d'œuvre du théâtre , et le poète, qui sentira sa force, aura toujours l'ambition de prêter à la conception vaste et libre d'un drame vrai l'ornement et le soutien du plus beau des langages. Ce langage, il est ^rai, devra s'affranchir, s'agrandir comme le reste. Le style de presque toutes nos tragédies est limité,
DU CROM^^TLL DE M. VICTOR HUGO. 275
à peu près comme le point de vue en est étroit. Il n'ose tout exprimer ; craintif et dédaigneux , il ne conserve sa noblesse qu'à la condition de ne point déroger, preuve certaine que dans cette noblesse il y a beaucoup de factice. Toute chose a été de même longtemps en France; on y a cru que la grandeur se perdait à devenir populaire. Notre poésie est, dans le mauvais sens du mot, une véritable aristocrate.
^lais quand tout change, ne peut-elle changer aussi? Et de même que nous trouvons dans le passé le germe de tant de vérités, qui n'ont pris que de nos jours leur développement et leur force, ne pourrons-nous rencontrer dans les ouvrages des raaitres de l'art les indices qu'il faut suivre pour innover après eux et comme eux ? Nous avons déjà ^u qu'une distinction trop marquée a séparé chez nous la tragédie de la comédie, ou plutôt qu'on a fait la part de celle-ci trop grande, en lui réservant exclusivement la peinture des mœurs et des caractères. 11 en est résulté que chacun de ces deux genres a gardé son esprit, sa diction, sa poésie. Maintenant qu'un même esprit doit les animer toutes deux, u'est-il pas possible de leur donner le même langage? Le style de nos tragédies est souvent simple et naturel ; celui de nos comédies s'élève parfois jusqu'à l'éloquence. N'est-ce pas là un commencement d'alliance ? Peu d'inversions, encore moins de comparaisons ; des figures justes, mais courtes, telles que la passion sait les trouver ; jamais de paraphrase pour exprimer les choses simples ; des coupes libres et variées, des tours ^ifs et natm-els : telles sont à peu près les conditions auxquelles le style dramatique pourrait embrasser tous les sujets et tous les tons. Nos grands écrivains en
offrent çà et là des exemples ; seulement , ce qu'ils font quelquefois, il faudrait le faire toujours. Les sujets qu'ils affectionnaient, les formes de l'art qu'ils avaient créé, comportaient une certaine pompe, dont pourtant, au besoin , ils savaient se passer. Le vrai nom de leur tragédie est peut-être celui de tragédie /iéroïcjue. Or depuis longtemps , les âges héroïques ont fait place aux temps de l'histoire : c'est un anachronisme que de faire parler Bayard comme Hercule , et Henri IV comme Achille. Ce n'est donc point dans nos tragédies mythologiques que nous devons chercher nos principaux modèles. H faut imiter le récit du Cid beaucoup plus que le récit de Théramène; ou plutôt il faut se rapprocher de la nature, donner au dialogue un air d'improvisation, sans toutefois renoncer au sublime, mais au sublime vrai, à ce sublime familier que Fénelon regrettait de ne pas trouver dans Cmntf.
Peut-être nous accordera-t-on facilement que les sentiments simples peuvent s'exprimer dans une poésie simple. Mais il faudrait aller plus loin. Les objets matériels, les titres, les dates, les termes des lois et des affaires, mille détails de ce genre peuvent être indispensables dans le drame historique : comment les faire passer dans les vers ? C'est une hardiesse que d'introduire dans un alexandrin , que de prononcer au théâtre certains noms des plus illustres de notre histoii-e; A oltaire s'est vanté de l'avoir fait , comme d'une grande nouveauté. IJien des noms de villes et de pays sont tout à fait interdits. Le guerrier le plus vaillant est obligé d'employer une périphrase pour parler de ses armes : le canon , c'est l'airain ,• un fusil , c'est un tuhe numlrier;
la baïonnette et le pistolet sont ineffal)les. Un archevêque s'appelle un pontife; un curé ne peut passer qu'en sa qualité de pasteur ; et pour un conseiller au parlement, il faut qu'il renonce à figurer dans un vers. On a donné une tragédie en l'honneur de la pucelle d'Orléans; l'auteur n'avait pas cru possible de la nommer. C'était la guerrière ou la captive, l'héroïne ou la bergère; c'était tout, excepté Jeanne. Quiconque serait entré sans voir l'affiche aurait pu assister à la pièce sans deviner de quoi il s'agissait. On commence à rire de cette pédantesque pruderie , mais on n'ose encore la braver. Les efforts hasardés jusqu'à ce jour pour faire passer dans la poésie les détails familiers de la vie positive n'ont d'ordinaire produit que des vers ridicules par un mélange de platitude et d'affectation.
Pour atteindre le but, il faudrait dissimuler l'effort. Le comble de l'art serait de posséder, sans le laisser soupçonner, le mérite de la difficulté vaincue. Le talent ne doit plus se consumer dans le travail puéril d'exprimer poétiquement les choses qui ne sont pas poétiques. Lorsque des détails de ce genre sont nécessaires à la clarté, à l'action , à la vérité , le véritable bon goût est de les rendre naïvement, en faisant peu sentir la mesure et l'artifice de la versification. Des vers ainsi faits seront techniquement aussi difficiles que ces vers habilement tourmentés pour rendre, avec une obscurité ingénieuse, des détails prosaïques. Ils seront comme de la prose, et ce sera leur plus grand mérite, le seul qui convienne aux passages où de tels vers sont à leur place. Mais qu'on ne l'oublie pas, ce n'est, en ce genre, qu'à force de simplicité qu'on peut éviter la platitude. Il me semble que
ces vers malheureux, qui soulèvent le parterre aux premières représentations, sont ridicules précisément par un reste d'expression ou de tour poétique mal placé, qui contraste avec l'humilité du sens. Si , par exemple , on est obligé de citer une date, j'aime mieux, et même en une tragédie, qu'on dise, comme Racine, dans les Plaideurs ;
Le cinquième ou sixième avril, cinquante-six,
que comme Chénier , dans Fénelon :
c'était de février h troisième journée.
Assurément, le plus plat de ces deux vers est le plus prétentieux; le premier n'est ni bon ni mauvais, il ressemble à de la prose. On pourra dire qu'il vaudrait autant s'épargner la façon, et supprimer la poésie, puisque nous donnons pour règle de la faire disparaître, même quand nous en conservons les formes. Encore une fois, nous nous sommes gardé d'interdire la prose ; mais s'il y a des passages où la poésie doit disparaître, il y en a beaucoup où elle fait bien de se montrer. D'abord, par le travail qu'elle entraine, elle oblige à plus de méditation, de sévérité , de choix dans les idées ; elle donne au langage plus de précision et de brièveté ; elle prête de la force à une sentence; elle la grave en airain , pour ainsi dire; elle ajoute à la grandeur des idées par l'harmonie, à la véhémence des passions par la rapidité des tours et la hardiesse des expressions. De plus, elle contribue à maintenir dans le drame une portion d'idéal, sans laquelle l'art serait au-dessous de la nature : car, s'il se borne à la copier, il sera toujours plus faible qu'elle; il faut
qu'il ajoute quelque chose à son modèle pour l'égaler. Enfin , la poésie entretient le spectateur dans je ne sais quelle émotion propre aux arts, émotion qui l'arrache à lui-même et le dispose à juger avec l'imagination plus qu'avec le raisonnement. La puissance de l'harmonie est une réalité comme une autre ; on ne la néglige que lorsqu'on ne sait pas l'employer.
Il peut se trouver dans une tragédie des scènes , des rôles entiers où les formes même de la poésie lyrique ne seraient pas déplacées. Telles sont quelques scènes du Pwi Lmr , telles sont les sorcières de Macbeth. Mais, même dans les scènes ordinaires qu'animent seules les passions communes, la poésie est loin de rien altérer, de rien refroidir. Pense-t-on que , rompus en prose , ces vers du Misanthrope eussent autant d'éloquence?
Percé du coup mortel dont vous m'assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés ; Je cède aux mouvements d'une juste colère, Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.
Quelquefois même la mesure poétique donne à une idée simple, exprimée simplement , un effet qu'on ne saurait nier et qu'on ne peut définir. On dit, et je le conçois, que madame de Staél ne pouvait, sans quelque émotion, prononcer ce vers :
Votre nom? — Moncassin. — Votre pays?— La France.
11 me semble que quelque chose encore est dû à la mesure dans l'impression très-forte que produit ce vers des
Templiers :
On les égorgea tous... Sire, ils étaient trois mille !
Assurément, dans tous ces exemples, ce n'est point l'éclat des images et des expressions qui frappe. Qu'est-ce doDC? J'aurais peine à le dii-e. Mais si l'on demande la raison de cette puissance des vers, et que, faute de la pouvoir expliquer, on la conteste, il faudra aussi méconnaître l'influence de la musique, et nier qu'elle ajoute à l'expression; car la chose n'a pas encore été, que je sache , expliquée d'une façon tant soit peu plausible.
M. Hugo est du même avis que nous sur la poésie dramatique; et, ce qui vaut mieux, il agit pendant que nous délibérons. Le style de CroimvcU est la première tentative sérieuse de renouvellement du langage tragique, et, presque toujours, cette tentative est heureuse. Par un contraste assez inattendu, les vers de M. Hugo sont beaucoup plus naturels que sa prose. On trouve dajis les premiers une savante imitation du style de Corneille et de celui de Molière, mais un plus grand soin de l'élégance et de la précision, une correction travaillée, une richesse de rimes qui feraient envie à un poète lyrique. La bizarrerie, penchant trop ordinaire de M. Hugo, se rencontre beaucoup plus dans le choix des pensées ou des images que dans l'expression même, et indique plutôt un défaut de goût que de talent. C/o»i»'e//, enfin, se recommanderait uniquement par le style, que sa place serait encore très-élevée aux yeux des amis de l'art. Si ce n'est pas un excellent ouvrage, c'est une admirable étude.
DE
{Globe, 1828.)
Chez tous les peuples du monde , la poésie commence par des chansons : amsi préluda la muse française. Jusqu'au quinzième siècle , si tous les vers n'étaient pas des chansons, si la mesure et la rime ornèrent des chroniques et des romans, c'est que de très-honue heure en France il y eut des vers ou manqua la poésie. Elle ne se monti'e alors , en effet , que dans la ballade , la complainte, le rondeau, dans toutes les formes de la chanson : c'était le poème national.
Tous les sentiments peuvent se produire par la chanson. Guerrière ou champêtre , patriotique ou relitiieuse , elle est, surtout dans les siècles peu avancés, l'interprète fidèle, le vivant témoignage du génie, on pourrait dire du cœur d'un peuple. Ce n'est point par hasard, à des époques encore pleines de simplicité, qu'elle prend tel ou tel
' J"ai beaucoup emprunté , en écrivant ceci , à un ouvrage d'un rare mérite. Tableau de la poésie française et du théâtre français au seizième siècle, par M. Sainte-Beuve. Cet article en est presque un extrait.
ton , et se consacre à rendre de préférence telle ou telle idée : l'histoire ancienne d'une nation peut se lire dans ses premières chansons. ■Non cependant que tous les sentiments d'un peuple , que tous les événements d'un siècle doivent se reti'ouver dans les chansons contemporaines. Il y a des sentiments , il y a des événements qui ne peuvent se chanter. La poésie les indique et les caractérise par son silence même.
Si , par exemple , dans nos premières poésies , vous rencontrez si peu l'expression des passions politiques, des émotions du patriotisme , des méditations religieuses, ne vous en étonnez pas; c'est une révélation nouvelle sur la destinée de vos pères , une nouvelle déposition contre le passé au tribunal de l'histoire. Concluez hardiment que ces sentiments leur restèrent en partie inconnus, ou plutôt furent tels chez eux, qu'ils ne comportaient pas la poésie. Parlons d'abord de la religion. En France, elle fut de bonne heure pratique et théologique , rarement enthousiaste ou rêveuse. Alliée à l'érudition du temps, traduite dans une langue morte et savante, il lui fut longtemps interdit d'être populaire, hormis par ses observances et ses superstitions. Elle appartint ou à la science ou à la vie civile, très-peu à la vie intérieure et morale des individus. Elle fut donc prosaïque , et ne laissa aux sentiments qu'elle inspire d'autre poétique expression que le texte officiel de la liturgie. Du défaut d'exaltation religieuse , il est résulté du moins que nulle part le catholicisme n'a été aussi régulier et aussi sensé que dans l'ancienne France.
Pour le patriotisme, il est ^enu tard. 11 fut longtemps ignoré et comme impossible dans un royaume divisé , ou plutôt dans cette aggrégation changeante d'états diffé-
rents, qui devaient composer un jour le royaume de France. Il ne fallut pas moins que les conquêtes des Anglais qui contribuèrent si puissamment à préparer l'unité de l'empire et la concentration de l'autorité, pour jeter et faire éclore les premières semences de l'amour de la patrie, de ce dévouement tendre , orgueilleux , jaloux, qui rallie une nation dans le sentiment de son individualité et de son indépendance. Et ce sentiment longtemps informe, longtemps combattu par la complication des intérêts de localité , par l'extrême diversité des lois et des coutumes, se développa trop péniblement, se forma, comme tout le reste , à une trop rude école , pour faire aisément alliance avec l'imagination, et s'exhaler en accents harmonieux , nobles et passionnés.
Les sentiments politiques, ceux que font naitre les actes des gouvernements , les grands intérêts des nations , ceux qui soulèvent ou calment, unissent ou divisent un peuple, demeurèrent cent fois plus incertains, plus mélangés, plus pénibles encore. Tout fut si longtemps en France livré à l'instabilité et à la confusion , qu'il était comme impossible de s'exalter pour une cause , de s'entlammer pour une espérance. Nos aïeux prirent de l'esprit de parti tout ce qu'il faut pour se haïr ou s'égorger. Mais pendant les quatorze premiers siècles , quelle idée un peu générale , quel sentiment susceptible d'exciter l'enthousiasme , put animer ces partis qui déchiraient la nation, et leur dicter des hymnes entraînants ou plaintifs? Que pouA ait-on souhaiter , attendre , regretter ? Si pour chanter la liberté il n'est pas nécessaire de la posséder, de l'espérer même , il faut au moins l'avoir perdue : nos aïeux n'eurent pas même ce triste bonheur.
Soit en interrogeant leurs souvenii's, soit en plongeant dans le futur un curieux regard, où leur imagination eùt-elle rien découvert qui put la ravir ou la consoler ? Trop malheureux , trop grossiers pour pressentir leurs destinées , ils ne pouvaient pas plus trouver dans leur avenir une espérance qu'un regret dans leurs traditions. La plupart même ne pouvaient connaître la consolation des peuples simples , l'amour de la nature : ce sentiment ne prend naissance qu'à la vue d'une contrée pittoresque et dans la liberté de la vie champêtre ; aussi est-il l'apanage presque assuré des habitants des montagnes. Or la majeure partie de la France est un pays plat qui n'a dû sa beauté qu'à la culture , et quant aux souvenirs de la vie des champs , la féodalité y avait mis bon ordre, elle leur avait d'avance enlevé toute ombre de charme ou de dignité. C'était un despotisme civil et, pour ainsi dire, domestique, qui attristait jusqu'aux chaumières. Le servage de la glèbe désenchantait la campagne ; les montagnes même , dont l'aspect agrandit et désintéresse , les montagnes n'offraient trop souvent sur leuis pics odieux que les signaux de la guerre et du pillage. Du haut de ces cimes imposantes, qui offrent ailleurs un asile contre l'oppression de la plaine, qui semblent ailleurs soustraire à l'humiliation la faiblesse en la rapprochant du ciel , dominait le regard insolent de la tyrannie , et descendait, couverte d'acier, l'implacable ennemie du bonheur et de la liberté des hommes.
On le voit, bien des causes historiques se réunissent pour expliquer et motiver parmi nous le long sommeil de l'imagination et le développement incomplet ou tardif de la poésie française. .Te le dis avec plus de regret que de
haine , nos aïeux furent trop misérables pour être poètes. Certes une destinée facile et riante n'est pas la condition indispensable du génie, et le malheur a son inspiration. Le malheur , dis-je , non la misère , non ce découragement sans espoir et sans lumière , toujours prêt à dégénérer en brutale insensibilité. Et tel fut trop longtemps le partage de la multitude en France. Or c'est au sein de la multitude que naissent les sentiments inspirateurs de toute poésie nationale. La liberté de la retraite, la vie solitaire peuvent , à défaut des émotions populaires , provoquer une autre espèce de poésie, celle de la rêverie et de la contemplation. Mais l'agitation et la rudesse du moyen âge , le mouvement incroyable des affaires et des événements , l'action constante des classes de la société les unes sur les autres, ne permettaient guère la liberté ni la retraite ; peut-être même qu'indépendamment de ces causes, le génie naturel de notre pays n'est point méditatif ni solitaire. Que l'on s'en prenne à notre organisation ou à notre histoire , ce qui signale éminemment les Français , ce n'est pas l'imagination.
Cependant nous avons eu une poésie. Ce nom de poésie française est un nom connu , qui a un sens , qui réveille une idée ; je ne sais point d'expression usitée qui ne signifie quelque chose. Que veut dire celle-ci , et quelle sorte de poésie devait sortir d'une société ainsi faite , ainsi traitée par les événements , les lois et le pouvoir ? La poésie , nous l'avons vu , ne pouvait être inspirée ni par la patrie, ni par la hberté , ni par le ciel. Presque partout comprimée par la misère et l'ignorance , elle ne pouvait éclore que là où se rencontrait quelque jouissance des biens de la vie. Elle ne pouvait inspirer que ceux qui avaient un
peu de loisir ou de bonheur , exprimer que les sentiments compatibles avec le caractère français , tolérés par les institutions, épargnés par les fortunes diverses du pays. Ainsi l'église, l'université, le monde littéraire des premiers siècles, monde qui, sous un point de vue général, ne diffère pas de l'église , jouissait d'une mesure de loisir et de liberté qui eût permis à l'imagination , par conséquent à la poésie , de naître dans son sein, si d'un autre côté l'assujettissement soit des croyances , soit des devoirs ecclésiastiques , n'eût écarté cet abandon , ce laisser - aller d'émotions et d'actions presque indispensable à la poésie, surtout si le genre des études n'eût pas été essentiellement antipathique à toute invention , si l'érudition et le langage des écoles n'eussent résisté à la poésie, qui ne se nourrit que de sentiments naturels, et ne parle que la langue populaire. La poésie ne pouvait naitre dans l'école que par l'étude. On devait arriver à la découvrir par voie derecherche,lacoucevoir comme une science, la constater comme une antiquité, non s'y laisser amener par un besoin del'àmè, et la produire de verve et d'inspiration. Elle devait être un art emprunté et copié des anciens , d'abord pratique dans leur langue, puis réglé sur leurs préceptes et leurs modèles , lorsque, des vers grecs et latins , la science descendi'ait aux chansons nationales, et daignerait les admettre et les commenter. Gardons-nous donc de chercher là l'imagination. On n'y in\ente que sous la dictée de l'exemple, on n'y compose que selon l'ordonnance, et la critique y précède l'œuvre. iS'y cherchons pas la poésie; mais remarquons en passant que longtemps l'église et l'école furent le seul asile de la culture intellectuelle, qu'il y régnait im esprit d'étude et de recherche qui touchait à
tout , qui glosait sur tout, qui devait se saisir un jour de la poésie comme de tout le reste, la juger, la former à sa mode , par suite la constituer en règles , et produire enfin son art poétique , que nous verrons plus tard se combiner avec la poésie naturelle, avec celle qui naissait du sein de la société ; simple fleur sauvage , qui , pour n'avoir été ni semée ni cultivée, ne manque d'éclat ni de parfum.
Mais où s'épanouissait cette fleur inconnue? Vainement cherchons -nous le sol qui doit la porter. Nous ne trouvons là que des ronces incultes , ici que des sillons réguliers où rien ne fleurit. L'imagination poétique est étouffée chez le clerc , chez le pajsan , l'un étant trop docte , l'autre trop misérable. Il nous faut des hommes qui aient à la fois plus d'aise et plus de naïveté. Les rencontreronsnous dans ceux qui participent à la vie active, et qui trouvent cependant le temps de penser ou de sentir quelque chose? Oui, dans les châteaux et dans les villes , il existe une double population qui diffère de mœurs , de droits , de puissance, mais au sein de laquelle règne peu d'inégalité intellectuelle. L'ordre social , ainsi qu'il est constitué , ne favorise ou du moins n'épargne que deux classes , la chevalerie et la bourgeoisie. L'une fut d'abord la plus libre , l'autre peut-être fut plus tôt intelligente. Chacune a ses sentiments et ses plaisirs , chacune , bien qu'elle ait sa part de la disposition tant soit peu prosaïque de la nation , bien qu'elle ne montre guère de faible pour l'enthousiasme , brille cependant par cette sorte de vivacité mobile qui fait du Français un peuple sensible et spirituel, s'il n'est exalté ni rêveur. Le cercle d'idées et d'affections où peut se développer , se complaire, se jouer
leur imagination, ne sera pas très-étendu. Il n'y aura pas beaucoup de profondeur , de variété , ni peut-être d'élévation dans leur manière de penser et de sentir; mais enfin ils sauront s'émouvoir et jouir à leur guise. Ils auront des sujets d'espérance ou de regret, quelque chose à aimer et à chanter. Leurs émotions seront momentanées , bornées, parfois vulgaires; mais enfin ils auront des émotions , et le besoin et le pouvoir de s'y livrer. Là l'imagination prendra naissance; là se rencontrera la poésie nationale ; elle sera donc chevaleresque ou bourgeoise.
C'est ainsi que se vérifie ce que nous avons dit en commençant : la poésie porte la physionomie nationale ; elle l'atteste et la réfléchit. Or maintenant quel est le caractère de la nation? Je rougis de ce que je vais dire ; ce n'est point chose neuve , et peut-être tant d'appareil était peu nécessaire pour amener si mince conclusion. Mais enfin il ne faut pas trop dédaigner les lieux communs , ils ont toujours quelque fondement, et la vérité la plus neuve peut se cacher dans un adage. Or donc , quel est le caractère français? Il n'y a point de réputation usurpée , les Français sont une nation galante et gaie. C'est à ce double signe que l'Europe les a longtemps reconnus. C'est encore leur réputation dans toutes les auberges de l'univers. Acceptons-la, et convenons qu'il y a cinquante ans , chacun sans restriction eût souscrit à ce jugement. Il disait vérité sans doute , ce jugement du monde, quoiqu'il ne dit pas toute vérité; et de même qu'aujourd'hui chacun assure que les Français sont bien changés, ils sont bien changés en effet; et nous allons voir que si leur poésie a suivi et reproduit leur caractère, elle doit maintenant se renouveler comme lui, et devenir dif-
férente pour rester nationale. Quant à son origine, je soutiens mon dire , elle est dans la galanterie française , elle est dans la gaieté française.
La galanterie fut longtemps preuve de noblesse : c'était vertu de chevalerie. Livrés aux chances d'une vie avantureuse, aux fatigues d'une incroyable activité, ce ne sont peut-être pas les nobles les premiers, ce ne sont pas tous les nobles du moins qui chantèrent les tendres soucis, les molles joies de l'amoureux servage. Mais c'est parmi eux et autour d'eux que naquit la chanson , interprète des désirs , des souvenirs ou des regrets de l'amour. C'est dans les châteaux, dans les palais, dans les veillées après les carrousels, que se firent entendre les premiers accents de cette passion si pressante dans sa soumission , si hardie dans son humilité , parfois si maligne dans ses plaintes ; de ce mélange enfin d'émotion et d'esprit, de mélancolie et de légèreté qui caractérisa de bonne heure la galanterie dans le sens fiançais du mot. Les chevaliers ne pouvaient chanter leur foi , qui n'était qu'une pratique ; leur cause, car ils n'en avaient pas. Leurs exploits même ne se rattachaient pas souvent à une idée qui les rendit chers à l'imagination et propres à la poésie. Il fallut qu'un fil assez léger vînt lier la valeur à l'amour , et qu'un but fût proposé à la prouesse, pour que la chevalerie eût ses chansons , et la poésie naquit du besoin de plaire plus encore peut-être que de la douceur d'aimer ; tant se retrouve en tout l'esprit prompt et positif de la nation. Toujours est-il vrai que l'amour inspira la première vraie poésie , et dût cette origine paraître une fadeur , il faut reconnaître qu'elle est caractéristique , et traliit sa patrie. Le type de cette poésie est Thibauld, comte de Cham-
pagne , si ce n'est tel qu'il fut , du moins tel qu'on le renomme ; et pour ne remonter qu'au quinzième siècle , nous en trouverons le dernier, et non certes le moins digne héritier, dans Charles d'Orléans, le père de Louis XII. Ces noms suffisent pour faire preuve de la noblesse de la poésie galante.
La gaieté française va se montrer plus roturière. Cette bourgeoisie , dont l'activité et l'influence expiraient aux remparts des communes , n'avait point tardé à jouir de quelque aisance , et parfois de quelque repos. Si la constitution de la société lui défendait presque en tout lieu la puissance et la gloire, elle ne lui ôtait pas toujours les moyens et le goût de jouir de la vie. Préservés souvent du désordre qui régnait dans la campagne, tranquilles pourvu qu'ils fussent humbles , riches s'ils avaient soin de payer rançon poiu* leurs biens et leur repos , nos pères aimaient dans l'intervalle de leurs travaux à se donner, comme on dit, du bon temps. Population sans droit, sans ambition , trop souvent sans fierté, ils se plaisaient aux amusements grossiers alors de la vie privée , aux sensations franches et vives qui provoquent ou suivent le gros rire. Des festins copieux et bruyants , des veillées animées pai* des contes ou des danses , une joyeuseté intarissable qui se trahissait par des tours d'écolier ou des sailhes de cabaret, en un mot la vie telle que la peignent les tableaux flamands ; voilà les façons de la bourgeoisie d'alors. Ses honorables membres n'étaient ni difficiles dans leurs plaisirs , ni délicats dans leurs plaisanteries; et la bouffonnerie seule eût été sans grâce, si la naïveté et la malice ne l'eussent relevée, la naïveté , cette vertu du temps , et la malice, si naturelle a un peuple vif et léger qu'opprime l'arbitraire^
que dévorent les abus , et qui n'a d'autre ressource que de se venger par en nwdire. Là donc, au milieu des ébats d'une jeunesse vive et déréglée , nous verrons naître de fines saillies, de plaisantes histoires qui se traduiront en chansons badines , et composeront avec le temps toute une poésie à rire , où la verve n'exclura pas toujours la grâce. Le prince de cette poésie au quinzième siècle, c'est Villon, chantre de cabaret et de carrefour, qui mena la vie d'un écolier libertin et fripon, et que ses gentillesses brouillèrent avec le Châtelet. Son talent , qui est réel , a tout l'entraînement du désordre, et brille déjà par ce mélange de verve et d'ironie qui signala parmi nous la poésie légère. On reconnaît en lui un des chefs de cette école qui, en s'épurant par une sensibilité plus fine et par une gaieté plus choisie, produira son homme de génie, dans la personne de Jean La Fontaine.
La galanterie et la gaieté , la chanson d'amour et la chanson badine , ou , si l'on veut, noblesse et bourgeoisie, voilà donc toute la poésie comme peut-être toute la société française au quinzième siècle. Non pourtant que les deux genres restassent toujours séparés ; les bourgeois parfois hantaient les chevaUers ; des emplois, des services divers ouvraient les palais à la roture. Elle échangeait avec la noblesse ses idées et ses sentiments ; elle avait enfin sa galanterie , comme l'autre avait sa gaieté. La poésie sut à la fois redire les émotions du cœur ou des sens , et les fantaisies d'une humeur bouffonne et railleuse. L'alliance même devint intime, habituelle, commune à toute poésie. On la retrouve empreinte d'un charme qui n'est point effacé, dans le poète de François I", de ce roi qui lui-
même eut ce double caractère de gaieté et de galanterie, au point d'avoir passé longtemps pour le roi français par excellence , et dont la renommée en effet , après un règne si désastreux , après tant de fautes et d'iniquités, ne saurait s'expliquer sans un fond de sympathie inaltérable entre ses sujets et lui-même, sans une conformité de mœurs et d'idées qui, malgré son gouvernement, en fit l'homme de sa nation. Clément Marot ouvre le xvi* siècle; il avait vingt ans, quand François I" en avait dix-neuf; ses premiers vers furent offerts au roi , lorsqu'il venait de monter sur le trône. Fils d'un bourgeois valet de chambre de la cour , et qui faisait des vers , Clément Marot était bien l'homme qui devait réunir tous, les caractères primitifs et naturels de la poésie française. Il devait tenir de Charles d'Orléans pour la galanterie , de Alllon pour la gaieté : comme l'un, il avait vu la cour et délicatement aimé de nobles dames ; comme l'autre , il avait mené une vie de désordre , et , quoique pour des causes moins graves , tant soit peu bataillé avec la justice. Rien n'est sérieux chez lui , ni la science , ni la pensée ; il n'a rien lu que des romans et des vers. On sent avec lui que la poésie n'a pas encore été touchée par l'érudition. C'est un art sans doute , mais un art connu de ceux-là seulement qui le pratiquent , exempt de toutes règles , hors de ces secrets du métier qui se révèlent par inspiration ou se découvrent à ^œu^ re, mais qu'aucune étude, aucune théorie n'a encore mis à la portée de tout esprit patient et sensé. Veut-on voir combien la familiarité tendre ou gaie était le ton naturel et de la poésie et de Marot? Qu'on relise sa traduction des Psaumes ; c'est là que les idées jurent
avec les mots , et que la langue de l'auteur et du siècle refuse une poétique expression aux plus poétiques pensées qui aient jamais été mises en \ers.
Avant de suivre la poésie au xvi^ siècle , et de parcourir les détails du savant tableau qu'en a tracé M. Sainte- Beuve , qu'il me soit permis d'insister sur l'idée générale qui ressort de tout ce qu'on vient de lire et de l'appliquer à l'ensemble de l'histoire de la poésie française. Il me semble qu'elle l'explique et reste vraie, même après que celle-ci s'est modifiée. Le temps marchera , on verra la poésie se diversifier, s'agrandir : les conseils de l'érudition , le mouvement des mœurs , le développement des esprits feront essayer des genres nouveaux ; de nouvelles cordes seront attachées à la lyre. Mais je ne sais si les plus sonores et les plus douces ne resteront pas celles que tendit et toucha les premières la main de nos aïeux. Avec les années, aux formes diverses de la poésie légère se joindront celles de la poésie sérieuse, l'ode, la tragédie , l'épopée. Mais quel genre paraîtra le mieux convenir au génie national? qui l'inspirera le mieux? C'est encore, on n'en peut douter, c'est l'amour et la plaisanterie. Assurément il ne faut rien exclure; tous les essais ont eu leur mérite ; en tout genre , nous avons eu des talents dignes d'estime. Mais enfin est-ce le poème épique ou lyrique qui fait la gloire de la muse française? est-ce dans le récit ou la description qu'elle excelle? Non sans doute, cela est convenu. Où sont les sentiments, les objets qu'elle chante avec le plus d'àme et de puissance ? La religion? On a commencé par la lui interdire; ce n'est qu'en passant qu'un sentiment religieux a trouvé placé dans nos vers. .-Jt/ialie est la seule exception; encore le poète
n'y parle-t-il pas en son nom ; et son langage est biblique et non chrétien. La nature? Jusqu'à une époque fort récente , la poésie l'a dédaignée , et le genre de sentiment que la nature inspire semblait longtemps étranger à nos cœurs comme à nos livres. Restent les passions politiques. Mais pendant nos deux grands siècles littéraires, elles étaient silencieuses ; il eût été bizarre d'y chercher une inspiration. Il faut donc le reconnaître, le génie français ne se déploie avec une verve sans rivale, avec une grâce inimitable, que dans l'amour et la plaisanterie. L'amour est un sentiment flexible, dont la nature se modifie avec les opinions, dont l'expression change avec les mœurs. La plaisanterie est soumise aux variations du goût, grossière pour une société novice , délicate pour une société raffinée. TS'ous avons vu tous ces changements; mais, à toutes les époques, et sur tous les tons, la poésie du sentiment et du comique s'est toujours signalée chez nous par la force , le charme ou la vérité. Toujours on a senti qu'elle était naturelle à la France. En tout autre genre, il manquait à nos poètes tantôt la sublimité , tantôt l'abandon, bien souvent l'invention. Dans l'amour, depuis la tragédie jusqu'au madrigal ; dans la plaisanterie , depuis la comédie jusqu'à l'épigramme, leur génie redevenait aisé, fécond, libre, varié. Cela est si vrai que le poète fançais par excellence , celui qui n'aurait pu naitre ailleurs, l'idole de son siècle, l'envie de l'Europe qui ne lui connaît point de rival ni de modèle , c'est le poète de la passion et de la plaisanterie, c'est le chantre de Zaïre et du Mondain , c'est Voltaire.
Dites maintenant que le goût des lecteurs et le penchant des poètes ne les porte plus vers l'école de Voltaire,
ni même vers les deux sources d'inspiration que nous venons de nommer. Il se peut, et c'est une preuve entre mille , que nous ne sommes plus le même peuple. Ne s'estil pas en effet passé quelque chose depuis cinquante ans? L'histoire ne cite pas de changement plus étendu , plus profond, plus rapide , que celui qui s'est accompli parmi nous. Si de nouveaux sentiments sont nés avec de nouvelles idées, si l'amour de la liberté ou de la nature s'est révélé à la France, si le génie national est autre enfin, autre sera la poésie nationale ; nous le reconnaissons , nous le désirons même ; il y a longtemps déjà que nous demandons à grands cris la nouveauté. Et cependant, je ne sais , mais peut - être sous le costume du temps , notre main sentirait - elle battre encore le cœur de la vieille France. Peut-être est-ce encore l'amour et la satire qui ont dicté les premiers chants de la muse nouvelle ; l'amour rêveur, la satire amère, il est vrai, tels enfin que les veut et les comprend un siècle sérieux et troublé. Qui ne rattacherait aisément aux origines chevaleresques et bourgeoises de la poésie française , à ses traditions de tendresse et de malice , les Méditations de M. de Lamartine et les Chansons de M. de Béranger ?
M. Sainte-Beuve ne repousserait pas l'idée que , pour notre compte , nous nous sommes faite de la poésie française; car son ingénieux ouvrage en contient le germe, et nous n'avons eu qu'à le développer. Dans l'étude du XVI* siècle , nous le suivrons de plus près encore. L'érudition et la sagacité du jeune critique seront nos guides , et nous serviront même ([uelquefois à nous écarter de sa route.
En déterminant le caractère général de la poésie fran-
çaise, nous n'avons pas dissimulé qu'il s'était sans cesse produit sous des formes diverses. L'esprit de la nation ne pouvait périr ; c'est en quelque sorte son individualité. Mais l'individu, en persistant, modifie ses idées et ses manières ; il est lui-même et non le même ; il change avec l'âge. Ainsi vont les nations, leur littérature, leur poésie. Dans le détail , des hasards se présentent , des incidents surviennent , qui amènent des effets passagers ou durables; les éléments primitifs eux-mêmes se développent spontanément, et se modifient par leur propre vertu. C'est ce développement naturel , combiné avec l'action des causes fortuites , qui compose toute l'histoire , l'histoire politique comme l'histoire littéraire. Contempler et décrire exclusivement un de ces deux ordres de faits, c'est mutiler la vérité, tomber dans le système ou dans la confusion, méconnaître l'influence des individus ou la loi de l'humanité. Dans la littérature surtout, l'esprit garde toujours beaucoup d'arbitraire ; quoi qu'il doive aux circonstances, à féducation, à l'exemple, il ne doit pas moins à lui-même; et, grâce à Dieu, ainsi que la conscience a des volontés, l'imagination a des penchants. Un grand écrivain venu dans son temps exerce une puissance personnelle qu'on ne saurait nier : il hâte ou il ajourne une nouveauté , il entraîne dans une voie ou détourne d'une direction, il crée soit un genre, soit une doctrine; et s'il est vrai qu'il emprunte à son siècle , il rend à son siècle plus qu'il ne lui a prêté. Une histoire de la littérature est donc sans doute l'histoire du public ; mais c'est bien aussi celle des auteurs, comme l'histoire politique est celle du gouvernement en même temps que de la société. Encore l'influence des écrivains est-elle plus individuelle
et plus libre que celle du pouvoir ; le talent domine plus par ses propres forces que l'habileté. Ainsi la critique, trop portée autrefois à isoler les écrivains de leur époque, a raison aujourd'hui pour les juger de les placer au milieu du monde où ils ont vécu, au sein des sentiments et des idées dont ils ont été les interprètes : l'histoire de la littérature ne doit pas rester étrangère à celle de la société. Mais gardons-nous cependant de trop abonder dans ce sens , et d'oublier ce qu'il y a d'original et de spontané dans le talent. C'est par une vue complète des choses, de ce qui est général et de ce qui est individuel , que tout s'éclaircit et se concilie. Ainsi l'on peut comprendre l'esprit d'un siècle et d'une littérature , en même temps que les variations et les nuances du même siècle et de la même littérature. L'exemple de M. Sainte-Beuve le prouve à merveille ; il cherche à tout voir, à faire la part du temps et celle des personnes. A la lumière qu'il a portée sur toutes les parties de son tableau , nous aurons peu de mérite à voir clair après lui.
Nous avons laissé Clément Marot à la tête de la poésie française; il était naturel qu'il eût des imitateurs, ou plutôt des émules , car il n'avait fait que rimer sous la dictée de son temps. Son mérite était moins d'avoir créé qu'excellé dans un genre qui eût été créé sans lui, tant il convenait à la société contemporaine. Nul ne le surpassait , et de ceux qui avec lui ou après lui composèrent à sa mode, on ne doit citer les noms que de Mellin de Saint- Gelais et de Victor Brodeau. Ils continuaient le ton de la poésie naïve, aux formes humbles, aux origines gauloises, tandis que Pierre Faifeu, encore en arrière de l'école marotique , maintenait assez fidèlement la tradition
plus grossière de Villon. Mais tout à coup , et presque sans provocation, la science étendit la main sur la poésie nationale , et entreprit méthodiquement de la régénérer. Comme il convient , cette tentative subite fut précédée d'une théorie , et le système devança l'œuvre. Les productions de l'école régnante avaient été suivies de la publication d'un Art poétique à son usage , où Marot et ses pareils sont traités de bons et classiques poètes français *^ . L'école qui prétendait la supplanter débuta par publier le sien , et Joachim Dubellay se porta le rhéteur du parti dont Ronsard devait être le poète. Son Illustration de la langue française parut en 1549, comme un manifeste qui annonce la guerre.
Pendant beaucoup d'années , les savants de profession avaient dédaigné ce jargon que l'on parlait autour d'eux, et refusé toute attention aux bégaiements d'une muse ignorante. Quand les temps furent accomplis , ils songèrent enfin que leur pays pourrait bien avoir aussi une littérature en propre, une poésie en son nom, et tout à coup , épris du noble désir de lui faire ce beau présent , sans tenir aucun compte de ce qui existait déjà, plusieurs d'entre eux résolurent d'exploiter la langue comme une mine vierge, et de tout créer sur de nouveaux frais. Cette pensée était hardie , libre , patriotique , mais , par une préoccupation singulière, par habitude d'esprit ou orgueil d'érudition , ils crurent et ils établirent que le seul moyen de féconder, de refaire la langue était de se pénétrer intimement de la substance des auteurs anciens, (ki se transfoniwr en eux, comme ils le disaient, pour
• Art poétique par Thomas Sebilet, publié en 1548.
reproduire sous la forme française les pensées , les mots même, et tous les procédés de l'art de l'antiquité. La doctrine , la réflexion , l'étude manquaient trop aux vers jusqu'alors estimés , pour qu'ils en fissent aucun cas , et ils vouèrent à l'oubli tous leurs devanciers. En même temps, ils insultèrent aux savants, pour avoir rejeté dun sourcil plus que stoùjue toutes choses écrites en françois. Ils entreprirent donc de restaurer tout ensemble l'art et la langue, soit dans la prose, soit dans la poésie. Etienne Dolet forma [Orateta français; Dubellay s'occupa débaucher le Poète. C'était le poète national , ne l'oubliez pas , il le dit formellement, et il lui recommande avant tout de lire et relire les exemplaires grecs et latins. C'était le poète national, et, ce qu'il reproche à ses prédécesseurs, c'est de ne s'éloigner point de la commune manière de parler. Il prétend réhabiliter la langue française , et il veut que l'on sorte des voies du génie français : « Sur toute chose, » dit-il , observe que ton poème soit éloigné du vulgaire. » Ainsi, cette littérature originale avait pour principe l'imitation; cette littérature nationale devait être empruntée à l'antiquité. Évidemment, nous assistons ici à la naissance de la poésie classique. Telle fut du moins sa première forme. N'oublions pas cependant que ceux qui en eurent les premiers l'idée, firent preuve de hardiesse et d'une sorte d'invention. Ils pensaient hasarder beaucoup et grandement innover en s'élevant au-dessus de préjugés scolastiques, en substituante l'étude stérile des anciens, à l'art servile de les contrefaire dans leur langue, la liberté et la fécondité de l'imitation. Ils firent un faux calcul plutôt qu'ils ne manquèrent de génie. Ronsard fut le premier, mais autour de lui se groupèrent
des rimeurs et des critiques , dont la réunion fut appelée la Pléiade. Les hommes les plus remarquables par le sens et l'esprit , tous ceux qui détestaient la trivialité et croyaient mépriser la pédanterie , applaudirent à la nouvelle école ; Montaigne , de Thou , Muret , le chancelier de l'Hôpital , tous crurent saluer enfin le jour de la vraie poésie française ; quelques-uns même prirent parti dans la polémique qui ne tarda pas à s'élever; Rabelais seul s'aperçut qu'il manquait à cette poésie ce qu'il cherchait partout, le naturel. Mais Rabelais était trop au-dessus de son siècle.
Ronsard avait passé sept ans entiers avec ses amis à studieusement approfondir les langues savantes , à méditer froidement les principes et les moyens de la révolution qu'il projetait d'accomplir. Peu après la publication de la Poétique de Dubellay, qu'il regardait comme son élève, il imprima ses vers à l'appui de son système, et presque aussitôt il obtint une gloire et une puissance qui dm'èrent près de cinquante ans sans débat ni revers, puis tombèrent soudain pour ne se plus relever. Le nom de Ronsard n'est pas oublié, mais il est ridicule. On peut, sans l'avoir lu, soupçonner là quelque injustice. Étudiez ses idées et ses œuvres, et tout s'expliquera. Que voulait-il? Reproduire en français le génie antique , lui enlever les genres dans lesquels il avait brillé, l'ode, la tragédie , l'épopée , et tout en suppliant les poètes de n'être pas pins latincnrs nij grécanisenrs , piller Thche et saccager la Poinlle, c'est-à-dire dérober Horace et Pindare. En bannissant la poésie de collège, qui ennuyait les hommes de sens , et celle de ruelle ou de cabaret , qui dégoûtait les gens instruits, il prétendait plake en même
temps au goût , à la science , à la raison. Il imitait sans doute, mais il portait de la verve dans l'imitation. Il était systématique , mais il se sentait ou se croyait inspiré. Il inventait peu, soit dans la forme, soit dans le sujet de ses poèmes, mais il possédait une qualité éminente qui, surtout en France , peut suppléer toutes les autres , il avait l'imagination du style.
C'est au langage en effet que l'école de Ronsard s'attacha principalement. Elle lui fit subir toutes les épreuves d'un travail ingénieux. Elle le rendit souvent pénible et contourné, mais plus noble, plus riche, plus pittoresque; elle lui donna de l'éclat sans correction , introduisit des tours et des mots tantôt heureux, tantôt bizarres , figura la langue enfin ; c'était créer la poésie de l'expression. Le mécanisme du vers , la coupe des strophes , la diversité des mesures , le croisement des rimes , vingt détails techniques furent aussi perfectionnés ou imaginés par ces savants artistes; et c'est à ces divers titres que la poésie, qui conserve encore l'empreinte de leurs mains, leur doit peut-être quelque reconnaissance.
Mais là se bornèrent leur influence et leur talent. Style et versification, sur ces deux points ils furent habiles, et la plupart, gens d'esprit et d'étude, y ajoutèrent le mérite plus philosophique que poétique de bien savoir ce qu'ils faisaient, de concevoir l'art avant de l'essayer, de le créer à dessein, d'être poètes enfin de propos délibéré. Funeste et singulier exemple , que nous retrouvons à la naissance de notre littérature , et qui ne devrait appartenir qu'à des temps de décadence, ou tout au moins de raisonnement et de civilisation. Ainsi, dès le principe, la réflexion et la science ternirent la fraîcheur de la poésie à
peine éclose. L'étude des anciens ne permit pas à nos pères de rester dans l'ingénuité des premiers âges, ni de se développer lentement et par eux-mêmes. Elle hâta, elle improvisa pour ainsi dire leur développement , substitua de bonne heure l'érudition à l'instinct, l'art à l'inspiration. Etonnez-vous maintenant que notre littérature ait toujours manqué d'une sorte d'originalité et d'abandon. L'imitation et la critique ne l'ont pas un instant abandonnée ; la muse française au berceau notait les airs en les chantant.
Voyez les œuvres de Ronsard. M. Sainte-Beuve les publie par extraits ; il ne cache pas son faible pour le poète, et nul doute que son choix ne soit fait avec autant d'adresse que de goût. Cependant aupi'ès du talent d'écrire et de versifier , qu'il est impossible de n'y pas admirer , comment ne point remarquer ce défaut presque absolu d'invention, cette disette d'idées originales, ce goût pour les souvenirs mythologiques, cette inspiration de seconde main qui se puise dans Théocrite, dans Anacréon, dans Catulle , surtout dans Horace , même dans Pétrarque ou Jean Second, enfin je ne sais quoi de savant et d'artificiel qui annonce déjà la poésie classique? Encore le recueil est-il composé de manière à faire une sorte d'illusion. Le défaut est beaucoup plus grand chez Ronsard que dans ce qu'on en publie. M. Sainte-Beuve a recueilli de préférence les petites pièces , les poésies galantes , où Ronsard portait moins de travail et de prétention, mais plus d'âme et de mouvement. Le dirai-je? ce Pindare du xm"" siècle s'est mépris sur son génie ; il était né pour être le rival de Marot, non son adversaire. Prompt au plaisir, léger dans ses goûts, sa vocation eût été de se laisser aller
avec nonchalance à l'attrait de l'amour ou plutôt de la beauté , de peindre avec vi^ acité ce que l'imafrination peut ajouter de charme au plaisir des sens. >'e lui demandez rien de plus , ni sentiment profond , ni pensées neuves , et vous admirerez alors un talent naturel, qu'eût envié Chaulieu, que n'eût pas dédaigné La Fontaine. Mais l'ambition de Ronsard visait plus haut; il a fait des sonnets sans doute, car l'exemple de l'Italie ne permettait pas d'y manquer. Il a fait des chansons tendres et galantes, car c'était son goût, et les anciens d'ailleurs l'y autorisaient. Mais l'ode, mais l'hymne, l'élégie, l'épitre sérieuse , le poème héroïque , il a tout essayé , il a cru tout créer, et sûrement il mettait sa gloire dans ces compositions relevées qui le rapprochaient de ses modèles, bien plus que dans les pièces fugitives qui l'assimilaient à ses contemporains. Ce n'est pas dans ce dernier genre qu'il a fait école, et la réputation qu'il a laissée n'est pas celle d'un prédécesseur de Parny. C'est pourtant ce que l'avait fait la nature ; et sa manie fut précisément de forcer la nature , et d'être sublime en dépit de sa vocation.
Le style et la versification ne sont pas toute la poésie : voilà ce que ne virent pas les doctes artistes de la Pléiade. Ils se crurent poètes parce qu'ils écrivaient avec imagination , avec harmonie , comme ils se crurent nationaux parce qu'ils appliquaient des expressions anciennes à des sujets modernes, parce qu'en imitant le mouvement et la pensée d'une ode d'Horace, ils y glissaient des noms nouveaux de personnes et de pays, enfin parce qu'ils ft'ancisaient l'antiquité. Grande erreur, et qui a, plus encore qu'une vingtaine de mots bizarres et d'épithètes homéri-
ques , mérité à Ronsard le reproche d'avoir en francah parlé grec et latin.
Son école fut un accident qui troubla le cours naturel de la poésie française. Destinée, comme tout ce qui est factice , à disparaître rapidement , elle ne se retira point cependant sans laisser trace de son passage, et cette tentative de constituer despotiquement et systématiquement la poésie eut pour résultat, non d'établir l'ordre définitif, mais d'introduire la confusion et l'incertitude. Une théorie critique qui expliquait les secrets de la composition et les recettes de l'art , qui érigeait l'imitation en principe , dut enhardir et multiplier la pire espèce des mauvais poètes, les poètes beaux-esprits. Aussi ne manquèrent-ils pas à la dernière moitié du xa i^ siècle et aux commencements du suivant. Qui le croirait, et combien il est vrai qu'un malheur ne va point seul , la tentative patriotique et originale de créer une poésie nationale sans originalité porta toutes ses conséquences : un condisciple de Ronsard, Baïf , l'une des sept étoiles de la Pléiade, fonda une académie, laquelle obtint, en 1.570, des lettres patentes, et dont, pour comble d'infortune, le roi se déclara protecteur. Heureusement elle disparut dans nos troubles civils. C'est ce qui peut-être réhabilitera la mémoire de la Ligue dans l'esprit des honnêtes gens. Si elle n'eût étouffé le monstre au berceau , nous risquions d'y perdre Malherbe et Corneille.
Le temps qui s'écoula depuis Ronsard jusqu'à la venue de ces deux gentilshommes normands fut médiocrement rempli par ses médiocres successeurs. 11 avait lâché les rênes à l'imitation : rien n'arrêtait plus les esprits communs. Tels furent les Desportes, les Bertaut, tous ceux
DE L'HISTOIRE DE LA POÉSIE FRANÇAISE. 30;j
qui, fidèles à l'imitation plus qu'aux modèles, se jetèrent dans le goût de l'école italienne, et, par l'afféterie et la mollesse, gâtèrent encore le genre d'une école dont Agrippa d'Aubigné garda seul , jusque sous le règne de Henri IV, la rudesse et l'étraugeté. Cependant, comme le génie national ne perd jamais ses droits, on trouve encore çà et là quelques chansons où respire un sentiment vrai , et Rosette, pour un peu d absence, se chante encore dans nos concerts comme au temps du duc de Guise. Cet autre don de la vieille France, la gaieté, garda, ranima même sa poésie. Les passions des guerres civiles lui donnèrent plus de force et de feu; et, dans la Satire Ménippée , la malice bourgeoise, en conservant sa grâce, devint sérieuse et patriotique. C'est la gloire de Jean Passerat, qui, tout savant qu'il était, fut poète à la vieille manière, par sentiment, non par étude. L'amour du droit et du pays l'inspirait. On retrouve chez lui la vraie France : peu d'imagination, peu d'éclat, mais l'esprit, la malice et la naïveté. C'est au même goût, car c'est à la même condition qu'appartient le fondateur de la satire régulière, Mathurin Régnier; il fut aussi un de ces enfants de la joie , élevés au bruit des verres et des saillies , et pour qui la licence des propos moqueurs faisait tout le sel de la conversation. Grossier dans le ton et les idées, 11 sut porter dans la familiarité de la satire le soin et l'art du style. 11 appliqua à son genre le principe de Ronsard, l'imitation des anciens; mais, bornée ici à la forme de poème, l'imitation ne pouvait empêcher Régnier de chercher ses sujets autour de lui , et de retracer dans ses cyniques peintures des mœurs vivantes. C'était le bonheur du genre que d'être forcément contemporain
et national, et par là Régnier, quoiqu'il ait pris parti pour les anciens et pour le savant langage , est un poète tout français.
Enfin Malherbe vint, et nous ajouterions volontiers tout ce qu'ajoute Despréaux; car les éloges qu'il lui donne , répétés par la postérité , sont ratifiés par la nouvelle critique. Mais ces éloges ne font pas de Malherbe un grand poète , s'ils montrent en lui un habile écrivain. Il est vrai, Malherbe épura, fixa la langue et la composition des vers; il proscrivit l'hiatus, les mauvaises rimes, les mauvaises élisions, les cousonuances désagréables, les inversions forcées; enfin il établit les règles de la césure. Mais ce n'est là , comme on voit , qu'une réforme technique , du genre de celle que Ronsard avait tentée. D'où vient donc qu'il fut l'ennemi de toute l'école de Ronsard , et qu'il passe encore , non pour l'avoir continuée, mais pour l'avoir renversée? Le voici : la tentative de Ronsard avait été d'ennoblir la poésie en lui donnant une langue à part , pour ainsi dire une langue savante , enfin de doter la France d'un art emprunté de l'antiquité, et qui la calquait pour l'égaler. Au temps de Malherbe, au contraire, la langue usuelle s'était éclaircie, épurée , relevée ; la raison en se propageant avait passé des idées aux mots, et, comme la raison, le goût s'était formé et répandu. Les esprits avaient besoin du simple, du noble , du sérieux , non plus de l'étrange et du forcé. Le génie de Malherbe fut d'étendre cette révolution à la poésie. Sans cesser de la vouloir classique par la dignité du ton , le st)in de la correction , la marche même du style , il la prétendit ftiire toute française par le choix des mots et des tournures. Il réduisit la part de l'imitation.
et rétablit les droits de l'idiome national. C'est ainsi qu'il eut à lutter contre ses prédécesseurs, et parut à leurs partisans novateur téméraire ; c'est ainsi qu'il avait coutume de dire que ses 7na/(res pour le hincjacje étaient les crochetenrs du Port au foin . Aux yeux du pédantisme , la réforme qu'il entreprit parut un retour à la barbarie , et il fut accusé de vouloir jeter aux vents les cendres des Grecs, des Latins et des Hébreux ' . On l'eût appelé romantique, si le mot eût été connu. Malherbe ne l'était toutefois qu'en ce sens, qu'il voulait que le langage fût national et suivit son propre génie ; mais en réhabilitant la langue française , il la châtiait avec une singuhère sévérité, et ce hardi romantique était puriste impitoyable. >''importe; s'il rendit la langue des vers correcte et peut-être un peu sévère , il introduisit le naturel dans le style soutenu , et dégagea l'art de l'affectation. Là s'arrête, il est vrai, ce qu'il a fait dans l'intérêt de la poésie. >'i pour les formes, ni pour les sujets, ni pour la pensée, il n'a aussi heureusement innové. D'ailleurs, pour être ennemi de Ronsard, il n'a rien de commun avec Marot. Sa réforme n'est qu'une réaction modérée contre les excès d'une révolution. >'on moins dénué d'invention que ses devanciers , avec moins de sensibilité et peut-être moins d'esprit , ce fut un poète noble et froid, élevé et timide. Il fit passer le bon goût dans la poésie, sans y ramener l'inspiration. C'est dire qu'il créa définitivement le genre classique ; et ce genre convenait parfaitement à l'âge d'une nation qui, dans les lettres, revenue de l'exagération, se prenait d'amour pour la raison , comme , dans la politique , le dégoût de
' Régnier.
la violence la passionnait pour l'ordre. Ainsi régnèrent , au grand contentement des peuples, Malherbe et Richelieu , Boileau et Louis XIV, la littératiu-e classique enfin et la monarchie administrative. Il fallut près de deux cents ans pour user l'empire de toutes deux , et les causes qui renversèrent l'une ont pu seules détrôner l'autre.
"S oilà comme nous concevons l'histoire de la poésie , comme elle ressort du récit de M. Sainte-Beuve ; et nous devons dire qu'à part quelques jugements , nous n'avons fait que resserrer ses observations et généraliser ses idées. L'espace manque pour le suivre dans les curieux détails du tableau correspondant qu'il trace de la poésie dramatique pendant la même période de temps; cependant elle est tellement importante dans notre littérature , que nous ne pourrions de tout ceci déduire une conclusion légitime et lumineuse, si nous ne disions un mot de cette histoire du théâtre, telle que l'a restituée M. Sainte- Beuve. Veuille donc le lecteur nous croire sur parole, lorsque nous lui dirons qu'il faut distinguer une première époque, où le théâtre ne fut point un art, mais un passetemps ; bien loin de requérir science et travail , il reste alors tout populaire par les auteurs, les acteurs et le public. C'était le temps des mystères et moralités, d'où vient la tragédie ; des fanes et sotties , d'où la comédie prit naissance. Le théâtre était alors gaulois comme la poésie, bien que plus grossier qu'elle; cet âge du drame correspond à peu près à celui de Clément Marot , ou plutôt de ses prédécesseurs. La révolution gréco-latine, dont Ronsard est le chef, s'empara de la scène au nom de .lodelle. L'imitation scrvile d'Euripide, et surtout de Sénèque,
rendit le drame plus sensé , plus intelligible, plus court, mais sans lui donner la gr(jndeur, la vérité, le pathétique. La manie pédantesque fut alors portée si loin , que Ronsard raconte que dans un repas il se réunit à ses amis poui" fêter le triomphe de Jodelle , et
Lui fit présent d'un bouc, des tragiques le prix.
Plus tard cependant il lui préféra son successeur, Robert Garnier , qui, dans le même système introduisit un style un peu plus noble, une ordonnance un peu plus habile. Les ti'oubles civils bouleversèrent bientôt la scène , où vint plus d'une fois déclamer la passion politique. Lorsque le calme se rétablit, l'art dramatique était tombé dans une véritable anarchie. L'imitation à la manière de Jodelle et de Garnier semblait usée. Mais leur exemple avait donné le besoin du bon sens et de l'art, mais l'ennui faisait désirer plus d'imagination et de nouveauté. C'était le moment pour un homme de génie. C'était l'occasion d'un Shakspeare. Malheureusement , le rôle échut aux mains de Hardy, qui ne sut que combiner la manière de ses devanciers avec celle des Espagnols, et qui, novateur par imitation, produisit de l'effet, sans faire école. Il eût fallu plus habile homme pour fonder et sauver la liberté du théâtre. >ous sommes au temps de la découverte du genre classique. Racan, l'élève de Malherbe, Théophile , Mairet , le transportèrent à la scène ; leurs pièces froides et sensées furent les premiers modèles de la forme dans laquelle devaient s'encadrer Coi-neille, Racine et Voltaire. Car, il ne faut point l'oublier, ces grands hommes n'ont point créé les règles de leur art, ils les ont
reçues; dans le classique, rien n'est à eux que leur génie. Seulement ils ont consenti aux prescriptions des beaux esprits de 162-3, qui s'appelaient eux-mêmes (es réguliers; prescriptions que leurs auteurs soutinrent médiocrement dans une polémique assez curieuse , et qu'ils firent enfin instituer d'autorité par un ordre de Richelieu, que le comte de Fiesque fut chargé de signifier aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Or, c'est ce même Richelieu qui censura le Ckl et créa l'Académie ; et le bon Corneille , intimidé par de si grandes autorités, aima mieux se soumettre que résister, plus content de son génie que d'aucun système , et trop sur de lui-même pour craindre , en laissant rapetisser l'art, de ne pas rester grand. Alors commença pour le théâtre la période qu'on peut appeler française, car ce mot jusqu'à nos jours est, en littérature, synonyme de classique. Mais, par bonheur, on sait qu'aujourd'hui notre prétention est qu'il existe une France nouvelle.
Telle est l'histoire abrégée de la poésie passée : voyons maintenant ce qu'il en faut conclure pour la poésie à venir.
C'est en songeant à son siècle que M. Sainte-Beuve a entrepris de visiter les ruines du xvi«. Il a fait comme ces publicistes qui aiment à chercher dans nos antiques lois , dans nos coutumes oubliées , les germes de nos institutions politiques. Il a voulu voir si, maintenant qu'il est tant question de reconstituer la littérature , et , comme le gouvernement , de la rendi'e libre et nationale , il ne découvrirait pas dans ses origines des titres et des autorités ; pour lui frayer une nouvelle route , il l'a ramenée à son point de départ. A mon avis , la critique ,
non la poésie, peut gagner à ces piquantes recherches; l'histoire offre à la première des lumières, des exemples, des faits, qui ébranlent l'autorité des traditions, en révélant leur source. Mais la poésie, je ne sais trop si elle peut beaucoup profiter de l'histoire de la littérature. Notre jeune écrivain se demande avec regret pourquoi le génie littéraire de la France n'a pas été plus libre , plus riche , plus hardi , et recherche curieusement ce qui en serait advenu , s'il eût reçu dès ses premiers jours quelque impulsion puissante, si par exemple la réforme de Ronsard eût triomphé , si sa langue se fiit emparée des livres et de l'usage, et que son esprit enfin se fût perpétué parmi nous. On sent même que M. Sainte-Beuve serait prêt à regretter qu'il en soit autrement arrivé; et du moins pense-t-il que la nouvelle école doit remonter jusqu'à Ronsard, pour trouver à ijtioi se rattacher. C'est dans cette vue qu'il a republié ce vieux poète ; il conseille d'y chercher des effets de style, des coupes de vers , des tours vieillis, mais énergiques ou gracieux. Ce lui semble le bon moyen de renouveler la langue ; et , pour la rajeunir, il veut lui rendre des souvenirs d'enfance. Selon lui , ceux qui ont créé l'école dont il se présente comme le critique, ceux qui en sont l'espérance, c'est-à-dire André Chénier et M. Victor Hugo, n'ont pas suivi d'autre procédé , pour innover, ou plutôt pour rénover^ ainsi qu'il le dit lui-même, afin de donner apparemment l'exemple avec le précepte. Et comme il n'est nullement un stérile adorateur du passé, étranger aux idées, aux volontés, aux passions de notre siècle , il est évident que sa théorie n'est que le développement de ce vers adopté pour mot
d'ordre par cette Pléiade nouvelle, dont il nous semble en ce monde le Dubellay :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques ' .
Sans contester aucun exemple, aucune application, je remarquerai que cette théorie aboutit à diriger principalement la réforme sur le style. C'est du style , ou plutôt c'est de la poésie dans son mécanisme , que notre habile critique nous entretient ; c'est aussi là ce que paraissent avoir le plus étudié M. Hugo et ses amis. A Dieu ne plaise que nous prétendions atténuer l'utilité de l'étude en fait de style ; il est rare que l'on écrive bien tout naturellement. La nature donne peut-être le talent , non l'art d'écrire, et le talent, surtout dans les ouvrages d'imagination, ne peut guère se passer de l'art, pour laisser un renom durable. Qu'on s'en plaigne, si l'on veut, comme d'un préjugé, comme d'un abus particulier à la France et à sa littérature ; ce peut être une faiblesse de notre nation , mais cette faiblesse est une condition impérieuse pour qui veut lui plaire , et le public est un maître qu'on ne domine qu'en le flattant.
>éaumoins toute chose a sa mesure, et il ne faut pas (juc l'art du style descende jusqu'à l'artifice. Le comble de l'art au contraire est d'écrire ou de paraître écrire naturellement. Or , je le demande , est-ce le moyeu d'y réussir que de rechercher systématiquement les secrets et les procédés surannés d'une diction en désuétude? et le danger n'est-il pas grand en un tel travail, de donner
' André Chcnier.
au langage un air de marquetterie , de faire contraster l'âge des pensées avec celui des mots , de prêter enfin au vieillard les manières d'un enfant, ou tout au moins à la raison de l'âge mûr le pédantisme d'un écolier? Je sais qu'on peut habilement déguiser un larcin , qu'avec du soin et du goût, on enchâsse une expression , une tournure vieillie, dans un style neuf, on rend à une poésie d'hier des coupes et des formes d'ancienne date, et qui semblent lui aller naturellement ; mais, en bonne foi , ces tours d'adresse, car ce n'est guère autre chose, sont-ils donc d'une si grande importance? Enrichiront-ils si fort la langue des vers , qu'on doive pour un tel but risquer de la rendre factice et technique? Qu'on y prenne garde, des deux manières d'innover dans le style , la meilleure n'est certainement pas d'innover en imitant. Ces ornements d'emprunt siéent presque toujours mal , et l'imitation donne à toute nouveauté quelque chose de pédantesque , qui va contre le but même qu'on s'est proposé ; j'aime presque mieux l'innovation déréglée d'un esprit capricieux qui fait violence à la langue pour se satisfaire, qui invente au moins ses bizarreries , et se montre original dans le mauvais goût. Puis enfin , à quoi bon innover dans le style? Qui nous presse de ce côté , et lorsque tant d'autres intérêts plus graves appellent ailleurs l'esprit de réforme et de tentative littéraire, pourquoi le fixer d'abord sur les détails , comme s'il ne fallait point commencer par les choses pour arriver aux mots, comme si ce n'étaient point les idées qui décident de l'expression , comme si le genre ne dictait pas le langage? Cherchez donc de préférence , et d'abord, la nouveauté dans le genre et dans les sujets; innovez , s'il est possible, dans
l'inspiration ; et vous trouverez après le langage convenable, ou plutôt le vôtre se réformera naturellement, s'il doit se réformer , et se moulera comme un vêtement sur le corps qu'il doit parer.
Expliquons-nous : on ne peut contester qu'un peu de nouveauté ne soit nécessaire au style ; il faut en mélanger , plus qu'on ne l'a fait, les différents tons ; il faut en augmenter , s'il se peut , et la force et l'aisance , le rendre clair dans les choses difficiles , saillant dans les choses communes ; c'est-à-dire qu'il faut écrire le mieux possible. Mais innover ainsi dans le style, ce n'est pas précisément innover ni rénover dans la langue, et Ronsard et son époque ne peuvent guère nous enseigner autre chose.
Ce qui manquerait aux imitateurs , ce qui leur manque déjà , ce qui manquait à Ronsai'd lui-même dans son temps, c'est le naturel. Une langue savante équivaut à une langue morte, et l'affectation est, selon toute apparence, le plus grand défaut de quiconque écrit une langue morte ; c'est par là que Ronsard me parait avoir fait à notre littérature un mal qui a plus duré que sa gloire. Comment donc regretter qu'il n'ait pas été plus heureux dans sa réforme , ou qu'il n'ait pas eu plus de génie , s'il devait en tout cas travailler dans le même système? Le triomphe définitif de ce système n'eût été que le genre classique élevé à sa plus haute puissance, ou le dernier degré de la littérature artificielle. Par bonheur , un tel triomphe était impossible ; tout ce qui est factice n'a qu'un temps ; on n'impose point un langage à un peuple ; on peut créer la mode , non l'usage. Il vient un moment où le public réagit sur les beaux-esprits , et rentre en pos-
session de la langue littéraire, et même poétique. Telle est la révolution dont Malherbe fut l'artisan : heureux s'il eût été un poète de génie plutôt qu'un grand écrivain ; peut-être aurait-il heureusement influé sur notre poésie. Si l'esprit du temps , si mille circonstances sociales ou politiques ne permettaient pas qu'elle fût jamais complètement libre, du moins l'aurait-elle été davantage. Malherbe à la fois popularisa et châtia la langue des vers ; il travailla ainsi pour le bon goût et le bon sens : mais il y avait aussi quelque chose à faire pour l'imagination , et par malheur en cela l'on n'est point aidé par ses devanciers, porté par son siècle, comme en matière de langage; il faut tout prendre en soi-même , et la nature seule fait les frais du génie et de sa gloire. De même pour le théâtre, il faut regretter que les dons du poète dramatique ne se soient rencontrés ni dans Hardy ni dans Mairet , que le plus original n'ait pas été plus habile , ou le plus raisonnable mieux inspiré. C'est au moment où la langue se fixait, c'est-à-dire où la langue française , affranchie et relevée , devenait à la fois celle de la science et de la conversation, celle des grands et du peuple, celle de l'imagination et de la raison, c'est à ce moment, que n'ont amené Descartes ni Malherbe , Pascal ni Corneille , et qui fût arrivé sans eux , quoique avec moins d'éclat, c'est à ce moment enfin qu'aurait dû, s'il eût été possible , se montrer l'impulsion qui devait lancer notre poésie dans une voie plus large , dans celle de la nature et de la liberté. Le langage en effet était si beau, si clair, si flexible , il était devenu si naturel , que , bien manié , il eût donné aux conceptions les plus hardies, aux peintures les plus originales , cet air de justesse et de raison ,
3d6 PASSE ET PRESENT.
sans lequel il n'est point de pure beauté. La langue française est peut-être la plus propre à rendre le beau, tel que le conçoivent les modernes. Placée comme à distance égale entre l'anglais et l'italien , entre l'allemand et l'espagnol , elle semble réunir quelque cbose de toutes leurs qualités , et peut pai' conséquent se prêter merveilleusement à exprimer le génie moderne dans sa plus grande généralité ; on pourrait dire qu'elle le représente en le résumant.
Or maintenant qu'une nouvelle ère commence, que l'aurore d'un grand avenir se lève , quel doit être le sort de la langue , comme de la poésie ? Y a-t-il entre l'vme et l'autre, entre la langue que nous possédons et la poésie que nous souhaitons, une contradiction invincible? et l'une est-elle absolument incapable de servir à l'autre d'instrument? C'est une question que le talent résoudrait mieux que la critique ; car il est difficile d'affirmer qu'une langue ne soit pas susceptible de tel ou tel emploi, puisque l'invention consisterait précisément à l'employer d'une manière nouvelle. iNIais du moins peut-on assurer qu'il serait fort triste que la langue française se refusât entièrement à exprimer les nouvelles idées et les nouveaux sentiments. Car, encore une fois , quelle que soit la prétention des écrivains , leur influence sur le langage est moindre que celle du public ; et aujourd'hui surtout que la démocratie est partout, jusque dans la république des lettres, aujourd'hui que les auteurs ne forment plus une caste isolée, puisque tout le monde écrit, ils ne sauraient plus, comme par le passé, faire autorité ni faire école pour la langue : elle est la même pour tous, elle appartient à tous, chacun la conserve et la crée en même
temps. L'art ou le talent consistent à s'approprier le langage de tout le monde.
Un tel état de choses est-il favorable à la poésie , et peut-elle se contenter du langage populaire? Il me semble qu'il faut qu'elle s'en contente, lorsqu'il n'y en a pas d'autre. La langue française est assurément une de celles qui font le moins de différence entre les vers et la prose. C'est même la raison qui soumet la composition de nos vers à des règles plus sévères que celles de la plupart des autres langues. Mais on peut dire qu'aux inversions près, il n'y a point chez nous de langue poétique. C'est un mal peutêtre, mais il est sans remède. Lorsque les circonstances au milieu desquelles se sont formés l'idiome et le génie d'un peuple n'ont point amené cette différence , on ne peut la refaire après coup et pour ainsi dire de main d'homme. Point de langue factice • c'est la pire des tentatives, c'est la plus classique dans le mauvais sens du mot. Et certes le moyen serait mal choisi pour affranchir, comme de toutes parts on le demande, notre littérature, qu'oppriment la bienséance de salon et l'étiquette académique. Ce qu'il faut à ce siècle de liberté et d'égalité , c'est une littérature qui se prête largement à son esprit , qui soit pour ainsi dire à l'image de la société ; c'est une poésie qui s'égale, s'il se peut, à l'universalité des choses humaines. Il me semble qu'il y aurait contradiction a commencer par lui donner une langue exclusive. C'est pourtant ce que signille au fond l'antithèse des peiiscrs nouveaux et des vers antiques.
Je sais que ce système a séduit des hommes de talent , qui se distinguent par un mouvement d'espiit rare aux faiseurs de vers : et sans doute avec de l'habileté, ils sau-
ront dans la pratique en pallier le vice, en éviter l'excès. Ainsi des théories que je crois fausses n'ont point empêché M. Hugo d'écrire admirahlement plusieurs parties de son Cromwell, mais elles en ont aussi gâté quelquesunes ; surtout elles rendent sa prose bizarre à l'excès , et donnent à ses premières odes un air de contrainte si pénible , une obscurité si étudiée, une incorrection si savante, que le gracieux ou le sublime ont peine à se faire jour à travers tant de nuages, et n'y brillent que par éclairs, Et cependant M. Hugo est un très-habile écrivain: il a le génie du style. A sa manière, M. Sainte-Beuve offre le même exemple. Il est difficile de porter plus d'imagination dans la critique. Son style a de la couleur, de la force, de l'éclat. Mais le goût sévère, mais la grâce naturelle et facile, s'y laissent quelquefois chercher. Rappelons-le aux poètes ; à tout prendre , M. de Lamartine est encore la renommée poétique la mieux établie. Quelle innovation systématique , quelle recherche savante a-t-il faite dans le langage ou dans la composition des vers? H s'est servi des mots , des tournures , des expressions et des mesures qu'il trouvait en usage; il s'en est servi à sa fantaisie , et pour ainsi dire selon son cœur. Mais je doute qu'il ait beaucoup songé à l'art de les employer : sa négligence est sincère ; il est incorrect, parce qu'il ne soigne pas assez ; vague parfois, parce qu'il travaille peu; mais rarement bizarre à dessein, rarement novateur avec effort. H s'est moins occupé de forger un langage que de faire rendre à celui qu'il a pris tout fait les émotions de son cœur et les rêveries de son imagination. Et pourtant la langue française est de sa nature moins propre au vague romantique qu'à la réalité des actions , des passions et
des affaires. Or on ne demande maintenant à la poésie que de savoir tour à tour pénéti'er plus intimement dans les profondeurs de l'àme, ou se rapprocher plus étroitement de la réalité. On lui demande d'offrir un harmonieux langage à l'imagination, soit quand elle rêve la vie, soit lorsqu'elle la peint au naturel. Comment croire que la langue française ne puisse la servir dans le second cas, après l'avoir si bien servie dans le premier? et pourquoi chercher une langue de convention pour une poésie qui n'aspire qu'à être vraie?
Sans doute la langue des poètes ne sera plus parmi nous une langue sacrée ; mais l'a-t-elle jamais été , et de nos jours y a-t-il rien de sacré pour la pensée , hors le vrai éternel? La prétention d'une langue à part ressemble à la noblesse des titres. C'est chercher une distinction factice, et s'assurer, à défaut de talent, un signe qui sépare de la foule. Mais , dans la littérature comme dans la société, le temps est venu où la seule distinction est la supériorité; et ce qui fait la supériorité, c'est de posséder a un plus haut degré et de mieux employer les qualités et les facultés de tout le monde. La nature est la même pour tous; mais les forces sont inégales ; et ce sont elles , non les moyens emprimtés , qui font le talent littéraire comme le mérite politique. La gloire et la puissance sont désormais au concours parmi tous les hommes '.
' Il y aurait plus d'une chose à redire aux idées liUéraires énoncées dans cet article. Depuis le temps où il a été fait, M. Sainte- Beuve a perfectionné son ouvrage, modiSé sa critique, développé son talent. En même temps M. de Lamartine et M. Hugo ont chacun à leur manière exercé sur la poésie et sur la langue une influence qui appellerait un nouveau et plus profond examen.
DE
LA POÉSIE ANGLAISE ET DE LA POÉSIE ALLEmOE.
(Globe, 1827.)
Depuis que la littérature française prétend à redevenir originale, on s'occupe beaucoup en France des littératures étrangères , et c'est là qu'on cherche des modèles , comme si , pour atteindre à l'originalité , il suffisait de remplacer une imitation par une autre. Que la critique veuille tout connaître, qu'elle ne se renferme point dans les limites toujours étroites du goût national, elle a raison : ainsi les préjugés se dissipent, l'esprit s'étend, l'admiration cesse d'être partiale, et l'on n'apprend à bien choisir qu'après avoir beaucoup comparé. Aous nous sommes condamnés si longtemps à l'étude exclusive de nos chefs-d'œuvre, nous avons si longtemps interdit au talent toute marche libre et spontanée, que pour innover nous avons encore besoin d'être encouragés par l'exemple. Il nous faut des modèles pour apprendre à nous en passer, et la hardiesse ne nous viendra qu'à la faveur des autorités. Le goût français a pendant plus d'un siècle passé pour l'unique bon goût : le meilleur moyen de nous désabuser est de faire connaissance avec des beautés qui
en violent les règles, et d'acquérir la preuve que le talent peut, sous d'autres formes que celles qui nous sont familières, produire d'aussi grands et d'aussi légitimes effets. Il y a plus : on peut dans une littérature étrangère, sinon prendre des modèles, au moins puiser des inspirations. Suivant un mot cité cent fois , le talent peut , à l'aspect d'un tableau, s'écrier aussi cfinl est peintre; mais le talent ne le copiera pas. Lorsque l'on conseille aux jeunes poètes de lire quelque chose de plus que Corneille et Racine, on ne veut que les engager, en leur montrant qu'il y a diverses manières de réussir, à tenter d'en créer de nouvelles. L'exemple des écrivains originaux doit porter leurs successeurs à faire, non ce qu'ils ont fait, mais comme ils ont fait. C'est rendre un médiocre service à notre théâtre que de traduire Jane Shore ou d'emprunter un drame à AValter Scott. C'est simplement changer de maitres; c'est donner d'autres chaînes, de plus légères peut-être, à la Melpomène française : ce n'est pas la rendre libre.
Toute littérature, si elle n'est entièrement plagiaire, a des caractères qui lui sont propres, et qui tiennent à l'esprit de la nation qui l'a vue naître. Elle conserve nécessairement l'empreinte des opinions, des mœurs, des événements mêmes qui ont environné son berceau. Il y a peu de place en ce monde pour le hasard, il y en a moins encore pour le caprice : les peuples n'ont guère plus choisi leur poésie que leur histoire. Il serait donc aussi insensé de prétendre leur dérober leur manière de concevoir et d'écrire que d'essayer d'être eux-mêmes : tous les efforts en ce genre risqueraient d'aboutir à un travestissement plutôt qu'à une transformation. Dans la littérature aussi
bien que dans les institutions , il y a quelque chose qui est de tous les temps et de tous les lieux : dans l'une, c'est le beau ; dans les autres, c'est le juste. Mais le beau revêt diverses formes, et le juste emploie divers moyens. Entre les moyens de la justice, la réflexion peut servir à rechercher les meilleurs ; mais les formes du beau , c'est l'inspiration qui les trouve.
Ainsi , avant de nous jeter aveuglément dans les voies ouvertes par le génie allemand ou anglais, il est sage d'en connaître les vrais caractères et de le compai"er au nôti'e. C'est la poésie surtout qui mérite d'être ainsi étudiée, car c'est en poésie que l'imitation est le plus tentante et le plus funeste. Dans les ouvrages d'esprit qui sont plus du ressort de la raison que de l'imagination, tout ce qui est bon peut être sui^^ , emprunté , reproduit , parce que la raison est partout la même. Mais dans la poésie , là où l'imagination domine, il n'en est pas ainsi. L'imagination est bien plus individuelle que la raison ; elle est ce qu'il y a de plus libre et de plus varié. L'imagination copiée n'est plus elle-même, et les arts n'admettent l'imitation qu'à la condition qu'elle ne paraisse pas.
L'Angleterre a produit son grand poète épique , son grand poète dramatique , et le dernier siècle ne lui a pas épargné les poètes raisonneurs. Mais le temps des uns et des autres est passé. Par une révolution dont il serait difficile de démêler la cause , sa poésie a changé de caractère et d'objet; et, chose étrange, sous l'empire de la civilisation la plus avancée, sa poésie est retournée vers la nature. Au premier abord, le fait se présente comme une inconcevable disparate. Quel pays en effet doit plus à l'art que l'Angleterre? L'aspect même de la contrée montre
partout la main de l'homme. Une culture savante y a changé la face de la terre : point de sommet inaccessible, point de forêt impénétrable ; aucune rivière n'est un torrent; les montagnes mêmes ont cessé d'être sauvages. L'industrie humaine s'est tout approprié; le feu, l'eau, le sol, tout est soumis, tout est dompté. Il n'est pas jusqu'aux animaux qui semblent mettre volontairement leur force au service de l'homme. Le cheval même, ce cheval anglais si vigoureux et si rapide , ne hennit pas d'impatience, ne bondit point d'ardeur, et sou impétuosité^ est docile. L'Anglais est en un sens le vrai roi de la terre; c'est pour lui que tout tourne autour de lui. Lui-même 11 est soumis à d'invariables habitudes ; il craint le changement; il a la religion de l'ordi-e établi. Rien ne devrait donc être plus prosaïque qu'un pays ainsi travaillé , et cependant toute l'Europe retentit des chants de ses poètes. Au milieu des miracles de l'industrie, des profusions de la richesse, des raffinements du luxe, en face des machines à vapeur, des ponts de suspension et des chemins de fer, l'imagination n'a rien perdu de son empire : au contraire, depuis trente ans elle en a repris davantage ; elle s'est portée, comme par un irrésistible penchant, vers la description des objets naturels et des sentiments simples. Elle en a épanché tout le charme dans une poésie dont la fraîcheur semble d'un autre âge. C'est qu'en effet, si l'on regarde l'Angleterre avec plus d'attention , on lui trouvera encore un autre aspect que celui qui vient d'être décrit, et l'on s'étonnera moins de la découvrir poétique en la voyant pittoresque. Cette agriculture si merveilleuse est loin d'avoir donné tout à l'utile : on croirait souvent qu'elle a plutôt songé à embellir qu'à fertiliser la terre.
324 PASSÉ ET P«ÉSENT.
Ces champs , si bien exploités , sont verts et riants ; ces fleuves paisibles coulent à pleins bords dans les prairies ; grâce aux beaux arbres et aux haies vives , la plaine même est agréable à voir. Ces châteaux , où l'opulence étale toutes ses pompes, sont entourés de gazons où paissent de nombreux troupeaux; et l'art qui traça ces parcs immenses semble n'avoir eu d'autre objet que d'encadrer un beau paysage. Le luxe n'est plus de creuser des lacs, de fabriquer des collines ou de planter des bosquets, mais d'enclore des rivières, des bois et des montagnes. Partout vous retrouvez le sentiment des beautés de la nature ; dans les différentes classes de la société , ni la richesse ni l'indigence ne l'ont détruit. On remarque en d'autres contrées que ce sentiment est inconnu aux paysans : ce sont les villes qu'ils admirent , et pour eux les champs ne sont qu'utiles. En Angleterre , tout le monde aime la campagne , même ceux qui la cultivent. Le plus modeste cottage en donne la preuve: le goût, qui préside rarement à l'architecture des villes anglaises , s'est , je crois, réservé les maisons des champs. Le petit jardin qui y conduit, le verger qui les entoure, jusqu'à ces buissous de jasmin ou de rosier qui en couronnent la porte ou en tapissent la muraille, tout parait destiné au plaisir des yeux. Au milieu des trésors d'une admirable végétation , une gothique ruine , les tours d'un vieux manoir, les arches d'une abbaye, le lierre qui couvre les murs de la paroisse, l'arbre mourant et dépouillé qui n'a d'autre prix que son âge, sont respectés de tous, soit comme les monuments du passé, soit comme les ornements du paysage. J.a population entière s'intéresse à tout ce ([ui pare son séjour ; et cette nation , la reine du commerce et de
l'industrie, semble reconnaître avec amour qu'elle doit à la terre sa richesse, sa gloire et sa grandeur.
Un sentiment analogue respire dans la poésie des Anglais. Les vers de leurs bons poètes semblent avoir été composés en plein air ; les objets extérieurs y sont fidèlement dépeints, l'impression qu'ils produisent fidèlement rendue. Les sentiments simples , ceux de la vie de famille, si bien protégée par la vie champêtre, y conservent toute leur force et toute leur pureté. Les récits sont le plus souvent touchants et familiers, ou quand ils roulent sur de grandes aventures, elles sont contées comme elles pourraient l'être dans une veillée d'hiver, devant le foyer d'un ancien château ou d'une humble chaumière. En général , le talent descriptif ne manque à aucun poète anglais, même aux moins renommés. Il brille d'un grand éclat dans Burns , dans Crabbe , dans Walter Scott; lord Byron, qui en a tant d'autres, n'en a peut-être aucun à un plus haut degré que celui-là; et jusque dans les peintures éblouissantes de Thomas ^Joore, on le retrouve encore : seulement Moore semble avoir vu la nature à travers un prisme, toute diaprée de couleurs brillantes mais mensongères.
L'Allemagne a donné naissance à un tout autre génie : elle n'est point le pays du positif; les objets extérieurs n'y jouent presque aucun rôle dans la poésie comme dans la vie réelle. Jusqu'à ces derniers temps, les Allemands ont été presque étrangers à l'action. Condamnés a l'inertie politique, leur existence privée elle-même manquait de mouvement. Leur attention, incessamment fixée sur eux-mêmes, a donné parmi eux une énergie prédominante à la vie intérieui'C. La pensée est tout pour eux, le
moyeu et le but , l'action et l'objet. Aussi leur poésie estelle aussi contemplative que leur esprit : on sent que c'est celle d'un peuple métaphysicien. Pour parler le langage germanique, permis peut-éti-e en cette occasion, c'est une poésie qui n'a rien d'objectif; elle est toute psychologique : en d'autres termes, c'est la poésie de l'àme. Si les comparaisons étaient encore de mode , tandis que la muse anglaise nous semblerait une nymphe champêtre qui prête l'oreille au murmure de l'onde ou s'entretient avec l'écho, la muse allemande nous apparaîtrait comme un ange aux ailes de flamme, qui, franchissant l'espace, remonte éternellement vers la source mystérieuse de l'invisible pensée.
Dégoûtée de sensations grossières et changeantes , l'imagination des Allemands s'est comme réfugiée dans la conscience, et de là elle plane sur les développements de la pensée pure ou du sentiment intime. Elle n'emprunte au monde extérieur que des images et des couleurs pour figurer et peindre des idées. Tantôt elle saisit et elle met en relief les modifications les plus légères, les nuances les plus délicates du tableau intérieur; tantôt elle affaiblit, elle énerve à force d'analyse les mouvements les plus marqués, les sentiments les plus saillants de la nature morale. La sensibilité des Allemands est fine et vague ; leur vue est perçante et douteuse ; ils portent la lumière dans les ténèbres, et se perdent dans les nuages.
Les Allemands sont les plus sincères des hommes, mais non les plus naturels. Ce développement excessif de la pensée , dans une vie oisive et souvent solitaire , porte nécessairement quelque trouble dans l'harmonie de leur nature : aucun excès ne demeure impuni. Aussi la poésie
allemande pèche-t-elle souvent par la subtilité et l'exagération : ses caractères éminents sont l'élévation et la profondeur. Elle frappe par la hardiesse, elle captive par la nouveauté; elle s'empare puissamment de nous-mêmes par cet entraînement d'une méditation que rien n'arrête et qui s'égare paisiblement dans l'infini.
La poésie anglaise et la poésie allemande sont toutes deux mélancoliques : aussi plaisent-elles de préférence aux esprits sérieux, aux cœurs affligés. Car l'àrae se console de ce qu'elle souffre par ce qu'elle rêve, et les tristesses de l'imagination mêlent seules quelques douceurs aux chagrins véritables. A l'âge ou tout est encore confiante illusion, vaste espérance, lorsque l'avenir sourit encore, et que cependant une disposition naturellement sérieuse ou le souvenir d'un grand malheur jettent une ombre de tristesse sur la jeunesse même ; lorsque l'âme, blessée, mais non abattue par la douleur, n'a rien perdu de ses facultés ni de sa force , et qu'impatiente des langueurs de la vie commune , elle lui demande quelque chose de plus que le bonheur et l'activité vulgaire; alors la poésie allemande doit plaire, car elle arrache l'esprit aux réalités qui l'importunent, et semble entr'ouvrir les cieux à son regard ravi. L'effort même qu'elle exige de l'intelligence et de l'attention séduit comme un digne emploi de la force ; elle répond à ce besoin d'inconnu (jui vit au fond du cœur ; enfin la rêverie est douce à qui ne trouve dans son âme que la pureté et l'espérance. Mais si, plus avancé dans la vie, vous avez souffert des coups redoublés du sort , si vous avez laissé tomber votre cœur dans ce découragement amer qui suit les déchirantes douleurs, si l'expérience de vos forces vous en a révélé les
limites, si l'illusion, la confiance, l'avenir même, vous ont quitté, alors, pressé de vous fuir vous-même, vous chercherez à vous oublier, à vous perdre pour ainsi dire, en vous unissant au monde extérieur. La nature seule conservera pour vous un reste d'attrait, et vous aimerez la poésie anglaise, parce qu'elle vous ramène à la nature. Elle satisfera tout ensemble et ce besoin de réalité que donnent l'âge et l'expérience, et ce besoin de fiction qu'inspire la douleur positive, et qui survit à la perte de l'espérance et de la jeunesse.
Rien n'est absolument exclusif, et l'homme est tout entier dans le poète : ainsi il serait également téméraire de prétendre que les Allemands n'ont jamais su décrire les objets extérieurs, ni les Anglais pénétrer dans les mystères de la pensée. Goethe, Bùrger, ont mis de la vérité, du naturel , de la naïveté même , dans leurs récits ; et , sans être disciple de Kant , sans avoir étudié dans Heidelberg ou Gœttingue , lord Byron a su plus d'une fois lever le voile du sanctuaire de l'àme humaine. Il était peintre et penseur; mais il était quelque chose de plus encore, et son caractère individuel distinguée jamais son génie du génie des Allemands. Quelle que soit en effet l'audace d'esprit des écrivains de cette nation, on s'aperçoit toujours en les lisant que la vie n'a été ni active, ni difficile pour eux. On sent qu'ils ont passé leur temps à méditer, et que leur imagination, malgré ses hardiesses, a rarement troublé le cours régulier de leur existence. Klopstock a vécu simplement; Goethe n'a été aux prises ni avec les événements , ni avec les passions , et l'auteur de TVerther, ce satirique ennemi de l'ordre social, ne s'est soustrait à aucun des devoirs ni des plaisirs d'un homme
(lu monde et d'un ministre même. Schiller, le plus sérieux, le plus sensible, le plus généreux de tous, eut une destinée bien moins orageuse que son àme. Lord Byron, Allemand si l'on veut par la hardiesse de sou imagination, fut Anglais par le besoin qu'il éprouva de rendre sa vie égale en singularité à sa nature. Il ne put respirer dans la société où le sort l'avait placé ; il voulut des sensations et des actions hors de l'ordre commun: obstacle, péril, scrupule, rien ne l'arrêta. On peut reconnaître là quelque chose du caractère de ses concitoyens, leur besoin de réalité, leur esprit d'entreprise, leur mépris des difficultés, leur ténacité persévérante. II me semble que ce caractère a influé sur le talent de lord Byron. Rien dans ses ouvrages ne rappelle un homme de lettres qui vit au milieu des livres et s'enferme dans son cabinet d'étude. On reconnaît dans le poète l'homme qui s'embarque sur le Léman un jour de tempête, qui passe à la nage le détroit de l'Hellespont , qui mourra quelque jour à Missolonghi.
Terminons, il en est temps. Quelque définition qu'on donne de la poésie, quelque origine qu'on lui attribue, toujours est-il certain qu'elle relève principalement de l'imagination. L'imagination est la muse de l'homme; riante ou terrible, elle enchante tout ce qu'elle touche. Je ne sais ce qu'elle ajoute à nos impressions, à nos sentiments, à nos pensées ; mais c'est par elle que tout en nous, sensations, affections, idées, peut devenir poétique. Ce sont des réalités diverses sur lesquelles l'imagination étend sa puissance, et l'on pourrait dire que les trois poésies qui nous sont le plus connues se les sont partagées. Ainsi la poésie anglaise serait éminemment
celle des impressions qiii appartiennent aux objets extérieurs, et la poésie allemande celle de la pensée, ou si l'on Teut de la rêverie. Quant à la poésie française, il semble qu'elle est celle de la passion : aussi est-elle la plus dramatique.
Maintenant que notre poésie s'efforce de changer de nature, maintenant qu'elle essaye d'ajouter de nouvelles cordes à sa lyre, deraandera-t-on quel avenir l'attend, et quel sera le fruit de cette tentative à peu près sans exemple ? A cette question le ciel nous préserve de hasarder une réponse : elle excède, selon nous, les droits et les forces de la critique; c'est le secret du génie; le génie est toujours imprévu. Le grand poète que le temps nous réserve (si le temps nous réserve un grand poète) ne sera ni le poète anglais, ni le poète allemand. Il comprendra sans doute , il sentira plutôt , que la poésie des passions dramatiques, telles que nous les avons conçues et limitées, ne suffit plus à des esprits aussi exigeants que ceux de ce siècle. Il créera lui-même son propre instrument, il chantera aux acclamations de la foule étonnée de si bien comprendre ce qu'elle entendra pour la première fois, et de reconnaître ses propres pensées dans une inspiration si nouvelle. Mais il devra peu de chose aux prévisions de la critique, et semblable au sage de l'antiquité, il trouvera en lui-même sa propre loi. La critique est comme le lierre, qui tombe et se traine faute d'appui: et le talent, tel que l'arbre robuste, la relève, la soutient, et l'emporte avec lui vers les cieux.
[Globe, i82o-1826.)