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DES OPINIONS DANS LE GRAND MONDE

La révolution a commencé dans le salon , et fini sur la place publique. Cette foule imprudente et spirituelle qu'on appelait la bonne compagnie a la première ébranlé les institutions à l'ombre desquelles elle s'était formée. La première elle a livré à la discussion les croyances , les préju<:és, les traditions, toutes eboses qui ne subsistent qu'à la condition qu'on n'y touchera pas. Tout le dernier siècle a conspiré contre l'ancien régime par la conversation.

Mais , comme souvent il arrive , le complot n'a point profité aux conspirateurs; l'événement les a convaincus tous d'imprévoyance ou de générosité, car ils avaient semé et d'autres ont recueilli. La révolution, fille ingrate, a dépouillé ceux de qui elle tenait le jour : aussi l'ont-ils reniée. Cependant, il faut le dire à leur honneur, beaucoup qui s'indignent aujourd'hui se seraient résignés à perdre aux mouvements qu'eux-mêmes avaient préparés,

si leurs intérêts seuls en avaient souffert. La violation de leurs droits , l'attaque à la propriété , à la vie , l'outrage peut-être plus blessant encore aux maximes et aux idées les plus révérées, eurent seuls le pouvoir d'ai'racher une grande partie des classes élevées aux opinions attrayantes et même aux goûts spirituels qui distinguèrent dans la dernière moitié du dix -huitième siècle la société française. Et comment l'esprit, et l'esprit seul, avec des opinions presque toujours adoptées sans méditation, aurait-il pu résister aux regrets de l'intérêt , aux ressentiments de l'orgueil, aux scrupules même de la conscience? Déçue et châtiée , la bonne compagnie s'est amèrement repentie d'avoir succombé à la tentation de l'esprit. Confuse de sa faute , elle craint aujourd'hui , elle fuit les idées nouvelles comme des pièges , les idées générales comme des visions ; elle se reproche d'avoir trop pensé pour son salut, même en ce monde, et semble a.\oir juré, mais un peu tard, qiion ne ty prendrait plus.

Qui n'a entendu dire cent fois depuis vingt-cinq ans : C'est l'esprit qui a perdu la France ! Et depuis lors , il ne manque pas de gens qui s'empressent pour la sauver. Ainsi l'esprit, brillante idole de nos pères, n'est plus admis dans les salons qu'avec défiance , comme un séducteur qui compromet tout ce qu'il charme , comme un roi dépossédé qui conserve des prétentions et des chances, comme un proscrit que l'on redoute en l'épargnant , et qui , même après son rappel , demeure en surveillance.

Assurément notre temps en vaut bien un autre. Les connaissances applicables , les lumières utiles se sont répandues ; dans les esprits d'élite , la raison s'est élevée à un degré de justesse et d'impartialité inconnu de nos

pères, et dans les masses, le bon sens est beaucoup plus près de se confondre avec le sens commun. Mais dans la population oisive et brillante des salons , si les idées morales ont fait quelques progrès dus au sérieux de la révolution, les esprits, il faut en convenir, ont bien moins de mouvement, de vivacité, d'éclat, qu'aux derniers jours de l'ancienne monarchie. Où retrouver cet amour des idées nouvelles , si encourageant pour la pensée , ce talent de la conversation , découverte toute française , ce goût pour les succès intellectuels, qui , même lorsque l'amourpropre l'inspirait seul , ennoblissait son origine par son objet? Quelles réunions rappellent aujourd'hui les soirées de madame de Beauvau ou celles de madame de Tessé ?

Est-ce un mal pour l'état et le pays? Laissons à d'autres cette question : remarquons seulement qu'il s'agit de choisir entre le mouvement d'idées qui nous a valu la noblesse de l'Assemblée constituante , et celui qui nous a donné la noblesse de nos deux chambres : c'est à l'histoire à prononcer.

>'ous nous bornons à observer la bonne compagnie telle qu'elle est, à rechercher ce qu'elle pense, au cas qu'elle pense quelque chose. C'est un monde qu'un salon; tous les systèmes et tous les caractères y sont représentés ; et cependant de tant d'éléments divers résulte une certaine unité , de tant de nuances une couleur générale.

La religion, la morale, la politique, la littérature, sont les seuls sujets importants dont puisse habituellement traiter la conversation. Les sciences n'intéressent que leurs adeptes ; le beau monde ne s'occupe cfue de ce qui est général , c'est - à - dire de ce qu'on peut savoir sans l'avoir appris. En effet il n'est point d'homme, pour si

peu qu'on l'estime, qui ne soit en droit d'opiner sur la foi, le devoir, le gouvernement, les ouvrages d'esprit; car tout cela est pour tout le monde. Une opinion sur un de ces points , quelquelégère qu'elle puisse être , a cependant sa valeur, comme étant une propriété indispensable de l'intelligence humaine qui peut bien se passer d'avoir une idée de médecine ou de géométrie , mais non de penser quelque chose sur le vrai, le juste et le beau.

On a remarqué souvent la vogue actuelle des idées et surtout des manières religieuses. Mais lors même qu'il y aurait là beaucoup d'affectation , cette affectation aurait une cause, ces dehors auraient un fond, et l'on pourrait toujours se demander où en est la société sur cet article. La révolution a joint le cynisme au sacrilège ; cela suffit pour que l'impiété ait cessé d'êti'e du bon air. S'il y avait encore des soupers comme au temps de madame d'î^pinay, on n'y discuterait plus à table l'existence de Dieu : une telle conversation, si elle était sérieuse, paraîtrait pédantesque ; inconvenante , si elle était badine; et dans tous les cas, révolutionnaire. Soit; mais comment a-t-on remplacé le libertinage d'esprit d'autrefois? par le silence sur les matières sacrées , ou , si l'occasion force d'en parler, par un langage vague et cérémonieux , qui ne suppose aucune conviction , et qui prouve pour la religion plus de respect que de foi , plus de ménagements encore que de respect; on craint d'en parler, même d'y penser ; ceux qui croient en elle y pensent peu, et la foi semble avoir besoin de la protection de l'oubli. Il semblerait en vérité que la réllexion ne put conduire (fu'au doute, et la discussion qu'à l'incrédulité. Si par malheur l'entretien vient à rouler sur de tels sujets, les

personnes scrupuleuses se hâtent de le détourner et de sauver la religion en demandant des nouvelles d'un roman à la mode ou d'un opéra nouveau.

Cette réserve générale laisse percer cependant nombre d'opinions de détail sentant l'hérésie. La liberté de penser a gagné à leur insu les plus soumis ; un siècle d'examen laisse d'ineffaçables traces ; et l'on ne voit personne à présent qui ne choisisse parmi les instructions de son pasteur, qui n'interprète les commandements de l'église , qui ne contrôle par la conscience les leçons du confessionnal. Une orthodoxie tout extérieure se concilie très-bien avec une indépendance, parfois même une indifférence réelle , que l'on préfère à la recherche avouée et sérieuse du vrai , aux sévères méditations où peut seule se consommer l'alliance de la raison et de la foi.

C'est par une disposition analogue que tandis que le désordre ou tout au moins le scandale a disparu des mœurs privées, qu'une probité qui va jusqu'à la délicatesse préside aux relations des hommes bien élevés, qu'une rare douceur se montre dans toutes les habitudes, aucune doctrine morale n'est franchement professée, et les consciences manquent d'une règle fixe et commune. On a de bous sentiments plutôt que de bonnes maximes; on ne sait pourquoi l'on est ni pourquoi l'on doit être honnête homme : est-ce par honneur ou pour l'utilité générale, pour obéir à Dieu ou à la société? Est-ce comme chrétien , comme citoyen , ou comme gentilhomme , que l'on se conduit bien? Nul ne le sait dans le grand monde, et peut-être ne serait-ce qu'un fort petit mal en pratique, si l'imitation ou la coutume suffisaient pour se bien diriger dans les difficultés imprévues, dans les circonstances

nouvelles sur lesquelles le préjugé n'est pas formé. Ce n'est pas tout en effet que d'être loyal dans les petites choses, que d'aimer ses parents, ses enfants, même sa femme , que de n'intenter ni ne soutenir de mauvais procès ; il y a encore une pureté rigoureuse dans les sentiments et la conduite, une générosité désintéressée bien au delà de l'honneur, qui ne s'assurent guère que par des principes. Il y a en particulier des devoirs où la tradition manque ; ceux par exemple qui tiennent à la vie politique, comme le dévouement à l'intérêt général, le culte de la justice, le respect des droits. Les principes seuls enseignent que la morale privée est strictement applicable à la conduite publique , que la coopération même irréfléchie à l'iniquité , que la tolérance même gratuite d'un désordre ou d'un abus, sont des fautes tout aussi! bien que le manque de pai'ole ou la violation des devoirs! de famille. C'est faute de principes que tel habitant des salons persiste à se croire honnête homme , après avoir sacrifié l'intérêt d'un tiers , celui de la masse , sa propre opinion à l'avantage du parti qu'il aime ou de l'homme puissant qu'il estime , à l'établissement de sa famille ou i l'avenir de ses enfants. Que de gens ne se reprochen pomt une complaisance qui leur permet de mieux marie leur fille! ils ont vendu leur suffrage, trafiqué de leui conscience , et ils se consolent en disant dans lem* cœur Je suis bon pure.

Malgré toute la délicatesse que peut donner à de cer tains sentiments une éducation relevée , ces fautes , ou i l'on veut ces préjugés, ne sont pas plus rares dans les haul rangs de la société que dans ces conditions humbles o des besoins plus pressants pourraient rendi'e moins diffici

sur la probité. Tout au contraire, c'est dans la bonne compagnie que les devoirs opposés sont le moins respectés même par la conversation; il suffit qu'ils semblent se rattacher aux idées libérales pour servir de but favori à la raillerie et au persiflage. La fidélité consciencieuse aux opinions est traitée dédaigneusement , tantôt comme une duperie, tantôt comme une prétention. L'ambition déboutée, l'avidité effrénée, ne sont sûrement pas en honneur : mais la prudence qui calcule les avantages d'une bonne position, et sait dans l'occasion sacrifier aux intérêts particuliers les principes généraux, passe pour la vraie sagesse; un homme qui la néglige a besoin d'être excusé; ses amis sont obligés pour le défendre d'appuyer sur ses bonnes intentions et d'accuser sa mauvaise tête. C'est qu'on n'a pas encore généralement compris que l'utilité commune, c'est-à-dire le droit de tous, est le but et la cause des fonctions publiques; on semble croire cjpi'elles ne sont qu'un moyen d'employer les hommes capables ou d'établir les fils de famille; on appelle une place une carrière ; on la recherche ou on l'accepte comme une ressource, non comme un devoir, non comme une mission presque toujours accidentelle. Un tel préjugé est une des grandes plaies de la morale publique , et il faut dire qu'il est encore plus puissant parmi les fonctionnaires de bonne compagnie que chez les percepteurs de village.

Il est vrai qu'ici la morale touche à la politique, et sur cette matière le grand monde ne sait ou il en est.

Je ne parle pas de l'esprit de parti; là où il règne, il donne des passions et des croyances. Mais il n'est pas à Paris aussi commun qu'on le croirait, et c'est la prétention de la plupart des salons que d'être fermés aux gens de

parti. Les opinions politiques s'y prennent en effet par bienséance plus que par conviction. Si l'opinion et le langage sont monarchiques , c'est que la république est de mauvais ton. Quant à la monarchie représentative, elle est aussi trop républicaine ; et l'ancienne monarchie, dont on regrette la tranquillité , coûterait trop de peine à rétablir pour qu'on ose en souhaiter le difficile retour. On aurait assez goûté l'Empire, si ses formes brusques n'eussent quelquefois heurté le bon goût et ses excès compromis le repos. Car c'est le repos que l'on prise avant toutes choses, le repos où les mœurs sont libres, les journées oisives, les opinions sans conséquence. Les injustices et les violences choquent surtout parce qu'elles fout du bruit; aussi est-on souvent tenté de se fâcher plus contre les gens qui s'en plaignent que contre ceux qui les commettent.

Comme leur grand mobile est la vanité, les gens du monde en font aussi le mobile de la pohtique. La manie de briller leur parait presque l'unique guide des hommes dans les affaires publiques ; et s'ils admettent que quelquesuns soient dirigés par des principes généraux, c'est pour les accuser de niaiserie ou d'exaltation. Quant à la modération pour laquelle ils professent tant d'estime , ce mot ne désigne ni cette mesure de caractère qui fuit les extrémités, ni cette justesse d'esprit qui s'arrête au point où l'absolue conséquence touche à l'absurde; mais seulement une certaine neutralité qui se tient à distance égale de la vérité et de l'erreur, en évitant soigneusement l'une et l'autre comme deux excès. C'est par exemple la sagesse qui consiste à ne pas vouloir qu'on coupe le poing au sacrilège, mais seulement la tête. La mesure dans le mal

et la réserve dans le bien , voilà toute la modération des gens du monde. Mêler en proportions pareilles le vrai et le faux, c'est ce qu'ils appellent avoir l'esprit juste.

C'est qu'ils cherchent avant tout à vivre en paix, et qu'on n'y réussit que par des concessions. On se compromet en restant soi-même ; il vaut mieux penser un peu comme tout le monde. Il n'y a pas jusqu'à la littérature qui n'ait ses conventions, qu'il n'est pas sûr d'enfreindre. Aussi est-elle devenue une affaire d'étiquette, dont chacun juge d'après les règles reçues , plus que d'après son goût. On se défie de ses propres impressions, quand elles n'ont point pour elles les autorités. Si par hasard on est touché ou diverti par des talents originaux, on s'en excuse, on s'enrepent, on a grand soin d'innocenter son plaisir par des restrictions en faveur des règles ; on ira même, s'il le faut , jusqu'à rétracter son impression comme une faiblesse. Ainsi l'on perd jusqu'à la liberté de sentir les arts à sa guise , parce qu'on préfère de beaucoup la prétention de s'y connaître à la douceur de s'en amuser.

Cette défiance qui nous prévient contre nos impressions est singulière parmi nous , nation si mobile , et qui paraît si susceptible d'entraînement. C'est qu'au milieu des écarts de la fameuse légèreté française, l'amour-propre persiste , comme la dernière chose sérieuse des hommes frivoles. Il plane , comme une sorte de sens intime , audessus de toutes les émotions; il ne s'endort jamais, ce surveillant actif, cet argus intérieur qui épie toutes les conséquences de nos impressions les moins volontaii-es, de nos mouvements les plus spontanés. C'est cliez les Français une autre conscience que rien ne séduit , n'aveugle , ni ne corrompt ; c'est la voix qui ne se tait pas , c'est le

flambeau qui ne s'éteint pas. L'amour-propre a ses scrupules, ses combats, ses remords.

Il y a peut-être de la sévérité à juger ainsi le monde; mais cette sévérité irait jusqu'à l'injustice, si l'on ne rappelait en même temps qu'on représente ici ce qui distingue le monde , et non ce qu'il a de commun avec le reste de la société. L'enceinte des salons n'est pas si épaisse que le souffle de l'opinion générale n'y pénètre; on a beau s'isoler dans les palais , il faut bien respirer l'air de son temps et de son pays. Malgré cette fidélité obstinée aux traditions et aux conventions factices , les vérités nouvelles s'introduisent dans les esprits même qui craignent de les reconnaître et surtout de les professer. Ainsi la liberté d'examen , qui n'est point admise comme un principe , règne comme un fait dans la tolérance mutuelle que les mœurs ont introduite entre les opinions; ainsi le goût de l'originalité littéraire, qui n'ose s'avouer librement , éclate dans l'empressement général à suivre et à rechercher la nouveauté dans les livres et les spectacles. II en est là comme un peu partout en France; le fait y vaut mieux que le droit, les hommes mieux que les doctrines, la société mieux que les lois.

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