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ERS LA FIN DE LA RESTAURATION

Nous éprouvons quelque embarras à parler de l'ouvrage de M. l'abbé de La ^lennais, et à discuter les questions qu'il y traite. Depuis que cet ouvrage a été publié, il a rencontré un genre d'objection, ou pour mieux

' La première partie de ce fragment fat composée en 1826 , à l'oocasion de l'ouvrage de M. de La Mennais intitulé : De la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. 11= partie.

Les opinions soutenues dans le Globe sur les questions relatives à la situation du clergii en France ont obtenu dans le temps une certaine célébrité. Quoique ayant pris très-peu de part à ce genre de controverse, je réimprime des articles qui y touchent, mais qui m'intéressent surtout comme décrivant avec exactitude un moment de la vie intellectuelle de M. de La Mennais, celui où, sortant de 1 absolutisme à la fois monarchique et religieux , il menaçait d'arriver au libéralisme par la voie de l'ultramontanisme , et du libéralisme au radicalisme démocratique : car cet ardent esprit ne se repose que dans les opinions extrêmes.

Quand ce fragmenta été composé, il était question des condamnations judiciaires prononcées contre M. de La Mennais pour avoir attaqué les doctrines gallicanes et la déclaration de 16^. Comme écrivain, il me paraissait dans son droit. Dans le domaine do la controverse spécula-

(lire de condamnation, que nous sommes peu faits à soutenir et peu libres de combattre. Nous risquons en critiquant l'auteur d'appuyer ses juges , eu le défendant de nous rendre ses complices : peut-être même couronsnous ces deux dangers à la fois , car nous ne sommes ni de l'avis de ses juges ni du sien. Que faire donc? Mesurer notre langage sans trahir notre opinion, certains que nous sommes qu'il est plus facile de calomnier nos intentions que de les méconnaître.

M. de La Mennais est un des premiers écrivains de ce temps-ci. Depuis la mort de M. de Maistre, la cause qu'il soutient n'a plus à citer que son nom. Considéré comme apologiste du christianisme , ou seulement comme défenseur des doctrines ultramontaines , il n'a point d'égal

tive, les doctrines ecclésiastiques et même les doctrines religieuses ne sont que des opinions, et, d'après la Charte, les opinions sont libres. Pour bien juger ces questions de liberté religieuse, il importe de distinguer dans la religion l'idée et l'institution. Les simples écrivains , fussent-ils prêtres , quand ils font des livres , doivent jouir de toute la liberté garantie à la pensée. Mais, comme l'histoire et la loi ont fait du christianisme en France une institution de droit positif et non une pure croyance livrée à l'arbitraire de l'esrrrit , le clergé, qui prend place dans les cadres de l'institution, les prêtres, qui, sous l'autorité du gouvernement, deviennent comme des magistrats spirituels , ont des obligations plus étroites et ne peuvent, dans le;ir caractère officiel , réclamer une indépendance absolue. La liberté de penser et d'écrire est pour eux soumise à des conditions spéciales de légalité comme elle l'est pour les magistrats de l'ordre le plus élevé. Du point de vue de l'opposition philosophique et pour la facilité de la controverse, le. Globe considérait l'église comme une pure doctrine : mais en fait, et dans la sphère du gouvernement, elle est nécessairement et sera toujours quelque chose de plus. Le vrai caractère du clergé dans la société française me parait avoir été remurqunblemcnt établi dans une opinion de M. Royer-CoUard (Chambre des députés, séance du I.") mai 18 •il).

dans le clergé de France. Il est aujourd'hui la lumière et l'ornement de l'église. Réellement elle ne se glorifie pas assez de lui : est-ce injustice ou timidité?

La littérature et la philosophie seront plus justes ou moins timides. A nos yeux, M. de La Mennais est de tous nos adversaires le plus habile et le plus respectable. Il a laissé bien loin derrière lui cette nuée de prédicateurs emphatiques et de raisonneurs débiles , dont l'esprit de parti a fait tout le mérite et toute la renommée. Hardi dans ses vues , véhément dans ses formes , il sait prêter à tout ce qu'il écrit l'autorité de la foi , le charme de l'imagination , l'entra inement de la passion. Sophiste mais croyant, rhéteur mais éloquent, déclamateur sans mauvais goût, et plutôt par l'exagération des pensées que par la licence des expressions , il presse et domine tour à tour son lecteur par la violence de son invective, l'àcreté de son ironie, ou l'ascendant de sa dialectique. Sa raison a peut-être plus de subtilité que d'étendue , mais elle ne manque pas de force , et donne à son style une clarté , à ses idées un enchaînement qui font l'illusion de la vérité. Son érudition pourrait être plus complète et plus approfondie , mais elle est neuve et variée ; il l'emploie avec adresse, et, loin de surcharger ses écrits, elle semble n'avoir d'autre but que d'ajouter plus de preuves à sa pensée et plus d'éclat à sa diction. Enlîn il a le don, précieux pour ses adversaires, de les comprendre en les combattant , de poser nettement les questions agitées entre eux et lui , surtout de connaître la portée de ses opinions, et de les suivre jusqu'au bout, et de les embrasser tout entières. Heureux don, je le répète ; car cette preuve de la force de son esprit sert à dévoiler la faiblesse de

sa doctrine. L'erreur n'est en effet visiblement réfutable que lorsqu'elle est conséquente. Autrement elle échappe à l'objection en se démentant, se dissimule par des contradictions, et rentre ainsi par fraude dans la vérité. Franchement adoptée , fidèlement suivie , complètement développée, elle se manifeste pour ainsi dire d'elle-même. Telle à mon sens elle éclate dans M. de La Mennais : sa doctrine , présentée avec une ingénuité hautaine , se montre dans ses écrits brillante de clarté, forte d'unité , puissante de logique , mais également gratuite dans les principes , fausse dans les faits et absurde dans les conséquences.

Je parle de sa doctrine , quoique son dernier ouvrage semble ne concerner qu'une question particulière : mais un esprit systématique comme le sien , et qui au fond n'a qu'une idée , se met tout entier partout ; et la question qu'il traite, étant au fait celle de l'unité de l'église, touche de bien près à la question capitale de sa philosophie, je dirai même de toute philosophie. On se tromperait étrangement si l'on ne voyait dans sou livre qu'une brochure de circonstance. C'est peut-être la circonstance qui le rend piquant , qui vaut à l'auteur son succès et une amende; mais , dans sa pensée, il s'agit de tout le système de la religion catholique. Ce n'était pas \m petit procès à juger.

On dit que M. de La Mennais veut publier une défense. Nous souhaitons qu'il en ait la liberté ; au reste , s'il ne l'a pas maintenant, il l'aura dans quelques mois, et peutêtre n'aurons-nous plus celle de lui répondre. C'est donc à nous de nous hâter, et de préciser par avance les points sur lesquels, à notre avis, il est bon que AI. de La Men-

nais revienne et s'explique sans détour. Son livre est maintenant connu, nous sommes dispensé de l'analyser; mais, parmi les nombreuses et vastes questions qu'il remue , nous devons en extraire quelques-unes qui nous paraissent en première ligne. Deux sont pai*ticulières , deux générales. Il y a une question de droit et une question d'histoire ; il y a une question de philosophie politique et une question de philosophie religieuse.

?sous ne sommes' pas appelés à décider la première; mais M. de La ^lennais a besoin de la traiter. Il a nié de toutes façons les libertés de l'église gallicane; on lui en refuse le droit. Or la doctrine des libertés de l'église gallicane, ou tout au moins la déclaration de 1G82 estelle une loi de l'état ou bien une simple opinion , et sous l'un ou l'autre de ces deux titres, est -elle interdite à l'examen des écrivains et soustraite au contrôle de la liberté de la presse? C'est une question de droit que nous laissons à M. de La Mennais; en attendant, voici les faits. A peine la déclaration du clergé de France fut-elle publiée, que, par un édit du 22 mars 1682, Louis XIV défendit d'enseigner on d'cciire cjr(eUiiti' chose contraire à la doctrine contenue en icelle. Onze ans après, tous les évêques qui depuis 1682 attendaient leurs bulles d'institution , écrivirent au pape une lettre approuvée par Bossuet, et dans laquelle ils rétractaient la déclaration de 1682 , du moins en tant que décision, la réduisant ainsi à n'être plus qu'une simple opinion sur laquelle ils ne s'expliquaient pas ; et , par une lettre au même pontife , Louis XIV s'engagea à ne point faire observer les choses contemies (la)is son cdit du 22 mars 1682. Ainsi fut fait depuis 1693 jusqu'à la révolution. En 180l on conclut

avec le saint-siége un concordat qui ne fait aucune mention de la déclaration de 1 682, et qui est lui-même, comme acte de la puissance papale , ti-ès-opposé aux libertés de l'église gallicane. Seulement une loi organique, rendue par suite de ce concordat, ordonna que les quatre articles dont se compose la déclaration fussent enseignés dans les séminaires. Depuis lors, il est intervenu une autre loi qu'on appelle la Charter constitutionnelle , laquelle reconnaît à tout Français le droit de publier ses opinions, en se conformant aux lois qui doivent réprimer les abus de cette liberté. Depuis cette Charte, les lois répressives annoncées par elle ont été rendues, dont aucune en aucun article ne fait mention de la déclaration de 1082. Maintenant redit de la même année, rendu par Louis XIV au temps où la liberté de la presse n'existait pas, abandonné par lui en 1693 , négligé pendant plus d'un siècle, est-il encore une loi de l'état? La liberté de la presse, décrétée depuis par la Charte, connaît-elle d'autres limites que les limites posées par les lois postérieures à cette Charte? Et enfin , tandis qu'il est légalement permis à un protestant d'imprimer que la religion catholique n'est pas la vraie religion chrétienne, à un philosophe que la religion chrétienne n'est pas la vraie religion, est-il interdit à un Français, par cela seul qu'il est prêtre ou simplement catholique, d'imprimer que la religion gallicane ne soit pas la vraie religion catholique? Libres de publier notre opinion sur le fond même du christianisme, ne le sommes-nous plus d'opiner publiquement sur la déclaration d'une partie du clergé? Ce sont là des questions de droit sur lesquelles nous cédons la plume à M. de La Mennais. C'est à lui de réclamer pour ses ouvrages une impunité,

M. DE LA MENNAiS. 374

ime publicité accordée jusqu'ici sans difficulté aux ou- M-ages de M. de Maistre. Et certes ce dernier, particulièrement dans son livre sur l'église de France, est tout autrement sévère que M. de La Mennais pour Louis XIV et son clergé, pour iiossuet et sa déclaration.

Ceci nous conduit à la question historique. M. de La Mennais est loin de l'avoir traitée librement. S'il écrit encore sur ce sujet, il faut qu'il raconte tous les faits et dise toute sa pensée. C'est son intérêt; mais bien plus, c'est son devoir. Sous ce seul rapport , en effet , quelque chose nous paraît manquer à la franchise et à l'indépendance de son langage. L'histoire de la déclaration de 1682 ne serait pas son moindre argument, et cependant on dirait qu'il craint de s'en servir, et qu'il ne veut pas avoir autant raison qu'il le peut. 11 omet, il écarte, peu s'en faut qu'il ne dissimule les preuves les plus fortes, de peur apparemment de choquer les idées reçues, d'effrayer les faibles, de blesser les puissants. Qui le retient? d'où vient cette crainte ou ce scrupule? Quoi ! il entreprend de prouver, comme l'a dit Fleury, que les libertés gallicanes ne sont que des servitudes , que la déclaration du clergé est un acte de politique mondaine; et il hésite à caractériser hardiment le despotisme de Louis XIV et la complaisance de Bossuet! Qui lui impose ? est-ce la renommée également classique du grand roi et du grand orateur? craindrait-il, en les blâmant une fois, de perdre le droit d'opposer leurs noms, comme une arche sainte, à toutes les réclamations des amis de la liberté? appréhenderait-il de compromettre le dogme si cher à son parti, le dogme sacré du pouvoir absolu, en signalant un de ses excès? Des intérêts du moment ,

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des couveuances de position pourraient- elles balancer le droit de la vérité? Non, sans doute, et M. de La Meunais est supérieur à de si puérils ménagements. Qu'il le prouve désormais, en abjurant toute profane indulgence. Qu'il nous montre ce ijuc c'est ijtiim prêtre, en ne faisant aucun sacrifice aux choses de ce monde. Qu'il soit, comme M. le comte de ^laistre, fidèle à sa cause contre son parti.

C'est presque une réparation qu'il doit à ^I. l'évêque d'Herraopolis. Dans un de ses chapitres, il établit que la doctrine des libertés gallicanes, en faisant trop large part au pouvoir royal, est une doctrine servile, entachée d'immoralité politique; et, à son point de vue, il l'établit d'une manière assez plausible. Pour montrer même que les gallicans ne se sout pas dissimulé cette triste conséquence de leurs principes, il rapporte deux passages, l'un de Pierre Dupuy qui justifie les crimes d'état, l'autre de M. Frayssinous qui dégage le pouvoir politique de toute responsabilité sur la terre : ces passages conduisent , je l'avoue, à l'ignoble doctrine de l'obéissance passive. Mais en les citant avec d'amers reproches, était-il juste de taire que c'est aussi la doctrine de Bossuet? Le passage incriminé de M. d'Hermopolis n'est que le développement d'une malheureuse phrase de Bossuet dans son Discours à l'assemblée du clergé de 1(582 ^ Cette phrase

' « Dans ces cruelles persécutions qu'elle endure sans murmurer durant tant de siècles, en combattant pour Jésus-Christ, j'oserai le dire, elle (l'église) ne combat guère moins pour l'autorité des princes qui la persécutent; ce combat n'est pas indigne d'elle, puisque c'est encore combattre pour l'ordre de Dieu. En effet, n'est-ce pas combattre pour l'autorité légitime que d'en souffrir tout sans murmure?... Le même sang qui rend témoignage à l'Évangile le rend aussi à cette

de Bossuet vient de droit dans la question ; elle y est célèbre même; MM. les évèques d'Alais et d'Hcrraopolis n'ont pas manqué de la citer ; M. de La Mennais était comme tenu de la répéter; car elle était peut-être son meilleur exemple, la meilleure preuve de sa thèse. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Dira-t-il que c'est par charité , par respect? alors pourquoi cite-t-il M. Frayssinous? Si l'omission des erreurs de Bossuet est un devoir, la citation de celles de M. Frayssinous devient une injure. Il faut choisir, ne rien dire ou ne rien taire. La vérité le veut ainsi.

Mais ce sont là des questions secondaires. La déclaration de 1682 n'existerait ni dans nos lois, ni dans notre histoire , le nom même des libertés de l'église gallicane n'aurait jamais été prononcé, qu'il serait toujours important de savoir quelle est la nature et l'étendue du pouvoir spirituel ; si l'état existe dans la religion ou la religion dans l'état; enfin, dans le cas où le pouvoir spirituel serait le pouvoir suprême, d'où procède son droit, et quel titre légitime son existence et son action. C'est la question première qui fait le fond du livre de M. de La Mennais et qui nous intéresse plus directement.

Après avoir parlé de la législation et dç l'histoire, élevons-nous donc avec M. de La Mennais à des questions plus générales. La première qui se présente est celle que pose le titre même du livre, et que le livre n'a

vérité... Nul prétexte ni nulle raison ne peut autoriser les révoltes... Il faut révérer l'ordre du ciel et le caractère du Tout-Puissant dans tous les princes, quels qu'ils soient, puisque les plus beaux temps de l'église nous le font voir sacré et inviolable, même dans les princes persécuteurs de l'église. » (Sermon sur 1 Unité de l'église.)

374 PASSE ET PKESENT.

point résolue : « Quel est, quel doit être l'état de la re- » li(/ion dans ses rapports avec [ordre politique et civil? » L'auteur établit bien le principe d'après lequel il déciderait cette question ; selon lui , le pouvoir spirituel est supérieur au pouvoir politique. Mais c'est là une proposition vague, dont l'application serait certes beaucoup plus diflicile que la démonstration. Or M. de La Mennais ne s'est attaché qu'a la démonstration , taudis qu'eu fait de doctrines politiques, l'application a la première importance. Dans la plupart des sciences, la théorie est bonne si elle rend raison des faits; en politique, il faut davantage, il faut qu'elle les gouverne. Or comment la théorie de M. de La Mennais pourrait-elle gouverner les faits? en d'autres termes, comment serait-elle applicable? enfin quelle devrait être la relation positive et pratique de l'église et de l'état? C'est ce qu'il laisse à peine entrevoir, et l'on pourrait le défier d'extraire de son ouvrage un seul principe de conduite , une seule règle immédiatement utile pour un législateur ou pour un gouvernement. Résumons fidèlement ses idées , et l'on en jugera.

Les partisans du pouvoir absolu , c'est-à-dire du pouvoir de la volonté humaine, quelle qu'elle soit, exprimée par un prince , un sénat ou un peuple , soutiennent par là même qu'il n'existe aucune règle supérieure à la société comme aux individus, et maîtresse des gouvernants comme des gouvernés; ils omettent ou nient l'existence de la loi souveraine, seul frein du pouvoir, seule base du devoir, de cette loi contre laqiielle tout ce qui se fait est nul de soi; ils ne reconnaissent d'autre droit que le fait, d'autre autorité que la force. Cependant pour être niée ou négligée, la loi suprême n'en existe pas moins; et

comme elle vient de Dieu , comme elle est Dieu même , il suit que les partisans de l'absolue souveraineté royale ou populaire sont des athées en politique. La loi morale proteste éternellement contre eux : elle seule est souveraine. C'est à elle que les rois eu appellent pour se faire obéir, les peuples pour se faire respecter. Elle seule légitime chez les uns et chez les autres le recours à la force. Tel est l'ordre de la société , l'ordre de ce monde selon Dieu ; tel il subsiste , abstraction faite du christianisme ; tel il subsistait antérieurement à la venue du Christ.

Nous espérons que nos paroles traduisent exactement la doctrine de M. de La Mennais; nous ne pourrions l'altérer sans manquera notre propre foi. Quelques-uns ont prétendu retrouver dans cette doctrine la souveraineté du peuple ; il y a ^'raiment en ce monde des esprits spécialement destinés à ne point comprendre; mais passons.

De cette doctrine haute et pure, que déduit M. de La Mennais? Est-ce le gouvernement libre, lequel en sortirait naturellement? non, sans doute; et ici la division commence entre lui et nous. Depuis l'Évangile , l'église , héritière de tout ce qu'il y avait de vrai ou de divin dans les croyances humaines, dépositaire et interprète de la loi morale et suprême, a remplacé ce souverain invisible qui avait jusque-là régné du sein d'un nuage, partout présent et invoqué, bien que sans cesse méconnu et désobéi. Or l'église subsiste par son chef, réside dans son chef; le pouvoir de l'église ou le pouvoir spirituel , c'est le pape (voyez pour les preuves l'ouvrage même) ; et ainsi le pape est le représentant, l'organe de la loi des lois; il est le souverain des souverains. Il est la règle en personne, la loi incarnée , Dieu sur la terre. Ces expressions n'outrent

point la pensée de Af. de La Mennais; on en trouverait chez lui l'équivalent, et dans son intention comme dans sa doctrine elles ne contiennent ni exagération ni blasphème.

L'église universelle , concentrée dans le chef de l'église romaine, a donc été substituée à cette loi universelle, une, perpétuelle, qui dominait auparavant le genre humain, à cette loi déjà catholhjiic dans le pur sens du mot, et c'est pour cela que l'église a retenu ce nom. En conséquence, tout homme, toute secte qui se sépare d'elle, sort de la loi morale; toute église particulière qui réclame des droits hors de l'église romaine , se place précisément dans la position de ceux qui avant le christianisme ambitionnaient ou soutenaient un pouvoir affranchi de la loi universelle, un pouvoir illimité. En un mot, toute église qui se dit en tout ou en partie indépendante, nie la loi en tout ou en partie, puisque la loi est une, perpétuelle, luiiverselle : c'est dire qu'elle nie Dieu en tout ou en partie, puisque Dieu est la loi même. D'où il suit que les gallicans sont tout au moins athées en politique.

La déduction est exacte , mais les prémisses pourraient bien être fausses. Nous les abandonnons aux gallicans. Laissons-leur le soin de prouver ou que le pape n'est pas l'église universelle, ou que l'église n'est pas Dieu; et tenant quelques instants pour accordé tout ce qu'affirme un peu gratuitement le hardi théologien, sommons-le de s'expliquer nettement sur les conséquences politiques qu'il en prétend inférer. Les voici telles qu'elles nous apparaissent : il voudra bien nous dire s'il les rejette ou s'il les avoue. Étant donné que le pouvoir spirituel ou papal représente la loi universelle , comme avant lui cette

loi réglait les rapports des gouvernements et des sujets , comme elle seule fondait et limitait l'autorité des premiers et l'obéissance des seconds , comme il est de la nature de cette loi que tout ce qui se fait contre elle est nul de soi , il suit que le pouvoir spirituel ou le pape doit jouer le même rôle , occuper la même place , revêtir les mêmes attributions ; que de lui seul émanent la légitimité et l'illégitimité des pouvoirs politiques ; il suit enfin que les rois relèvent du saint-siége. Oui assurément, dira M. de La Mennais, et je crois, toute l'église avec lui, ils en relèvent spirituellement. Soit; mais la restriction que semble exprimer ce dernier mot, n'est-elle pas vaine? D'après les définitions précédentes, le nom de pouvoir spiiituel ne désigne plus uniquement le pouvoir compétent en matière de dogme ou de liturgie; c'est évidemment le pouvoir qui connaît et juge de tout ce qu'il y a de spirituel dans l'homme. La loi morale à laquelle ce pouvoir a succédé , ou plutôt dont il n'est qu'une image visible, statuait sur tout autre chose encore que les questions purement théologiques. Le bien et le mal, le juste et l'injuste , et en politique la légitimité ou l'illégitimité des actes et des pouvoirs , ^ oilà aussi , ce me semble, le spirituel de la société; voilà donc la matière de la juridiction du pouvoir spirituel. Or maintenant , je demande ce qui reste au temporel : que M. de La Mennais réponde.

Je ne lui tends point de piège. S'il répond qu'il ne peut parler, la réponse est bonne, et je me tais avec lui. Mais s'il accepte la discussion , force lui sera de marquer où s'arrête la juridiction du saint-siége, c'est-à-dire du pouvoir spirituel , sur le spirituel du gouvernement et de

la société , en d'autres termes , sur les questions de légitimité en matière de commandement et d'obéissance. Force lui sera de nous dire si un pouvoir, juge souverain de l'action des autres pouvoirs , ne l'est pas de leur existence ; et, dans le cas où il serait juge également de leur existence et de leur action, s'il n'est pas le pouvoir souverain , par conséquent le pouvoir unique de la société humaine. Par quel art conciliera-t-il ces inductions, qui ne nous semblent pas forcées , avec les derniers ménagements que dans son livre il garde envers les pouvoirs politiques? Dira-t-il encore que le pouvoir spirituel ne dispose pas des couronnes , mais seulement prononce sur les hautes questions de droit public; que, consulté par toute la chrétienté, 11 déclare simplement qui a tort ou raison, quel prétendant est fondé , quel pouvoir existe ou agit légitimement, décide enfin si la loi est ou n'est pas violée, cette loi contre laquelle tout ce qui se fait est nul de soi? Mais comme le droit est la règle du fait , comme force est due à la justice , la décision est apparemment obligatoire; et alors il est vrai que le pape ne dispose pas matériellement des couronnes, c'est-à-dire qu'il n'a ni soldats ni canons pour les donner ou les reprendre, mais qu'enfin sa parole seule confère au gouvernement le droit de régner, aux sujets le devoir d'obéir. M. de La ^fennais opposera- t-il à ces conséquences les mots de l'Ecriture, omnis potestas à Dco? et placera-t-il sur la même ligne les pouvoirs politiques et le pouvoir spirituel? .Te ne le puis penser; la contradiction serait par trop manifeste. Alléguera-t-il que le pouvoir politique statue sur d'autres matières que le pouvoir spirituel? Cela est vrai quant aux apparences : mnis latpielle des volontés du pouvoir poli-

tique est dépourvue de moralité? laquelle peut n'être ni légitime ni illégitime? laquelle, par conséquent, échappe au contrôle du pouvoir spirituel ? Dire que le pouvoir politique est souverain dans sa sphère comme le pouvoir spirituel dans la sienne, c'est dire que le pouvoir politique est un souverain purement matériel , c'est dire qu'il est souverain dans tout ce qui est hors de la raison et de la conscience : il n'est plus alors qu'une force brute; autant l'appeler le génie du mal.

La seule ressource est de revenir à la distinction de Dieu et de César, et de reconnaître à César un pouvoir distinct , mais non pas indépendant de celui de Dieu , en un mot un pouvoir conditionnel. En ce sens, son pouvoir vit^nt lie Dieu , c'est-à-dire que personne n'y peut légitimement désobéir, à moins qu'il n'en use d'une manière condamnée par le saint-siége. Cette doctrine n'est pas insoutenable , et elle est plus noble à coup sûr que celle de l'obéissance illimitée et du pouvoir absolu. D'où vient pourtant qu'elle est si profondément impopulaire? d'où vient que personne n'en veut, ni rois, ni sujets? d'où vient que le clergé lui-même ne la professe pas généralement, et que M. de La Mennais , qui en soutient les principes, la pallie ou l'adoucit dans l'application? C'est déjà un préjugé légitime contre une doctrine politique; le silence de M. de La Mennais sur les moyens de mettre la sienne à exécution est déjà de mauvais augin-e. Pas le mot dans son livre sur la manière dont, pour se conformer à ses principes, un gouvernement doit se constituer et marcher; pas le mot sur l'étendue et le nombre des attributions temporaires et conditionnelles, ou permanentes et absolues, du gouvernement. Il ne dit pas si le clergé

doit exister entièrement isolé dans l'état , seule manière d'y exister indépendant, comme un surveillant, comme un juge de la société et du pouvoir, ou s'il doit en partie relever du saint-siége , en partie de l'état , ou bien enfin s'il doit s'identifier avec l'état, le posséder, le gouverner, et réunir les deux glaives dans la même main. On pressent qu'une telle foule de questions positives, les unes agitées depuis l'origine de la monarchie , les autres nées de la révolution , devaient se trouver résolues dans un livre dont le titre annonce un plan de conciliation entre l'état religieux, l'état politique, et l'état civil. L'auteur les a presque toutes négligées ; il s'est borné à des assertions générales sans contact avec les faits , à des discussions de pure polémique qui ne touchent point aux réalités. Il s'est contenté d'appeler Dieu le pape, d'appeler religion le clergé , et puis de se jouer des difficultés avec ces mots souverains, et de paraître ainsi dominer les affaires humaines , comme si , pour disposer de la toute-puissance et de l'éternité , il suffisait d'abuser de leurs noms.

Nous rencontrons ici une question supérieure encore à la précédente. Est-ce de Dieu en effet que dispose M. de La ^lennais? et, en reconnaissant que le christianisme est la vérité, l'idée qu'il en donne est-elle bien le christianisme? la religion romaine, telle qu'on la professe à Rome, est-elle bien la religion? Grande question qu'il nous convient mieux d'exposer que de trancher, et dont l'importance échappe souvent à ceux qui entreprennent davantage.

Ceux qui ont condamné M. de La Mennais l'ignorent peut-être; mais en prononçant sur sa doctrine, ils ont, selon iui du moins, prononcé sur la vérité de la religion

chrétienne. A ses yeux et aux yeux de toute son école , ils ont porté la main sur le sanctuaire. Leur conscience peut les rassurer, mais leur raison ne doit pas se dissimuler qu'elle a pris parti dans une gi-ande cause. Il y a des gens qui soutiennent que le gallicanisme , le jansénisme , la réforme, le déisme, l'athéisme ne sont que les conséquences successives d'un même principe plus ou moins développé. Ces gens n'inculpent point toutes les intentions, ne damnent point toutes les erreurs; mais dans leur pensée , le gallicanisme n'est que l'athéisme à sa plus faible expression , l'athéisme n'est que le gallicanisme à sa plus haute puissance ; et ces gens ne sont ni des furieux ni des idiots. C'est M. le comte de Maistre, c'est M. l'abbé de La Mennais, et peut-être Fénelon.

On a depuis dix-huit siècles diversement établi la vérité du christianisme. On a tour à tour raconté ses miracles ou développé ses dogmes. On a tour à tour invoqué son histoire ou sa morale , sa métaphysique ou sa poésie. On l'a montré satisfaisant tous les besoins du cœur de l'homme, ou levant tous les doutes de son esprit, conservant l'ordre et la paix dans les sociétés bien constituées , ou poussant les nations dans la voie du perfectionnement et de la liberté. Toutes ces apologies (le mot est consacré) ont chacune leur mérite ; aucune n'est parfaite en elle-même peut-être , mais , réunies , leur autorité est grande , leur masse imposante. Longtemps il n'en a pas fallu davantage pour le maintien de la foi.

Mais depuis un temps , de nouvelles difficultés se sont élevées : le doute est devenu plus hardi , plus savant et plus commun. On dit que l'esprit humain s'est renouvelé. Comme toutes les traditions anciennes, la religion a été

soumise à une révision sévère, et beaucoup des arguments que l'usage consacre à sa défense ont été trouvés trop faibles. Tous le seraient en effet, s'il fallait en croire M. de La Mennais, à l'exception d'un seul. Pour un ennemi nouveau , il faut de nouvelles armes ; et sans rejeter absolument les apologies accoutumées, il laisse entendre qu'elles sont insuffisantes contre la critique moderne, et il cherche un système de défense plus neuf et plus fort , dans une partie de la doctrine chrétienne qui jusqu'à lui n'avait reçu ni tant d'importance ni tant de développement. Seul , ce système de défense répond à la philosophie du siècle. S'il n'a jamais été aussi complètement mis au jour, c'est qu'il n'a jamais été aussi nécessaire. Il est aujourd'hui la base même du christianisme, dont l'apologie la mieux appropriée aux besoins de l'époque est Y Essai sur F indifférence.

Que cette apologie soit nouvelle, qu'elle soit orthodoxe, qu'elle soit philosophique, ce n'est pas le lieu d'en juger. La chose certaine , c'est que les idées sur lesquelles elle repose sont données comme fondamentales , et qu'elles ont inspiré toutes les pages du livre que nous examinons. Or quelles sont ces idées? Rappelons-les brièvement. L'esprit de l'homme est fait pour la vérité , et pourtant tous ses moyens de connaître sont insuffisants. Les sens, le sentiment , la raison , le trompent tour à tour : de là le doute universel. Cependant la certitude est nécessaire, et elle existe: or, comment existe-t-elle? quelle en est la source et la garantie? en d'autres termes, quel est le signe de la vérité? C'est, en fait comme en droit, le témoignage général ; lui seul inspire et légitime la croyance. L'autorité qui rend témoignage, pour être irréfragable,

M. DE LA iMENNAIS. 383

doit avoir les mêmes caractères que la vérité, c'est-àdire être une , perpétuelle , universelle. Or quelle doctrine possède une telle autorité , quelle autorité réunit ces caractères? La religion chrétienne manifestée par l'église, c'est-à-dire la doctrine une, perpétuelle, universelle, attestée par une autorité une, perpétuelle, universelle. On voit que la certitude de la religion réside tout entière dans les caractères de l'autorité qui en dépose. Si une seule des propositions précédentes était ébranlée , si seulement un des caractères voulus manquait au témoignage catholique, la religion chancellerait aussitôt , et retomberait au rang des opinions humaines, toutes convaincues d'incertitude. Ainsi l'église est la preuve de la religion. L'unité, la perpétuité , l'universalité de l'église sont les garanties de sa vérité. Rien n'est donc plus important que de lui conserver ces trois caractères , titres sacrés de sa puissance. Or qu'est-ce que l'église? est -elle la réunion de tous les fidèles comptés par tète et votant au scrutin ? Mais alors que devient son unité? Cette réunion d'ailleurs n'existe qu'en fiction. Les fidèles ne s'assemblent pas : s'ils s'assemblaient, ils ne resteraient pas constamment réunis; et que deviendrait la perpétuité de l'église? Le fait et la raison, d'accord avec les textes canoniques, s'accordent à déclarer que l'église n'est point une démocratie. Une argumentation analogue interdit de voir, dans l'autorité de l'église, celle du corps des pasteurs ou celle des conciles. Le corps des pasteurs n'agit point en commun ; il manque d'unité. Le concile n'est point perpétuel; les églises nationales ne sont point universelles. Qu'est-ce donc que l'autorité de l'église? Celle du pape et du concile réunis? mais s'il y a dissidence entre eux, qu'arrivera-

38i PASSE ET PRESENT.

t-il? Dira-t-on que l'autorité reste en suspens? ce serait dire que la société chrétienne, cette société parfaite, gou- A eruée par une autorité infaillible, a ses jours d'anarchie ; autant dire que la raison éternelle a des éclipses. La perpétuité, l'unitéj l'universalité ne se trouvent, on le voit, que dans le saint - siège. La constitution de l'église n'admet aucun principe républicain. L'église est une monarchie, la tradition est formelle sur ce point; cette monarchie est parfaite ; elle ne connaît ni révolutions , ni décadence, ni réforme : elle a tous les attributs de la vérité qu'elle atteste. Ainsi la religion se prouve par l'église ; l'église réside dans son chef, et le pape est la preuve universelle.

Selon M. de La ^lennais, cette doctrine est le fond de la raison humaine. Toute autre conduit à l'erreur; toute autre, eùt-elle pour but de démontrer la certitude du christianisme , est infectée de l'esprit d'examen et fait de la rehgion un système, une opinion, une manière de penser. De sorte que quiconque ose contester une partie de sa déduction ébranle la religion tout entière , et avec elle la certitude, la vérité, la conscience même de l'humanité qui ne repose que sur l'autorité. Les schismatiques qui se séparent de la tradition romaine , les jansénistes qui en appellent au futur concile , les défenseurs enfin des églises nationales , gallicanes ou autres , sortent de l'unité, et changent en loi locale ou variable la loi immuable et universelle. La dernière de ces sectes est plus réservée dans ses prétentions : mais son erreur n'en est pas moins grande et funeste. Si elle pouvait être écoutée, lorsque de son autorité privée elle pose des limites à l'autorité du pape , lorsqu'elle se sépare eu cela des autres

.M. DE LA ME.NNAIS. :j»o

églises et de l'église romaine, qu'en ré su Itérait -il? « Que » le pouvoir étant incertain dans l'église de Jésus-Christ, «l'église elle-même serait incertaine. 11 faudrait, chose «monstrueuse, admettre qu'il existe une société, disons «plus, une société divine, dans laquelle on ne saurait » pas après dix-huit siècles en qui réside la souveraineté. » Je me borne à cet exposé , et , sans contester sur le fond , je finis par une seule observation qui révèle toute la gravité du parti pris par M. de La Mennais de réduire de son chef à un argument unique la cause sacrée qu'il défend. ^ 'est-il pas certain que toutes les églises réputées jusqu'ici catholiques, que tous les chrétiens tenus jusqu'ici pour fidèles, ne croient et ne professent pas la même opinion sur la question de l'autorité, c'est-à-dire ne lui assignent pas la même étendue , le même siège , la même nature? IN'est-il pas certain que jusqu'ici les diverses opinions, qui placent tout ou partie de la souveraineté dans les églises nationales ou dans les conciles , n'ont pas même été formellement condamnées comme hérétiques ou schismatiques? Si cela est vrai en fait, n'est-il pas^Tai également en fait que l'église catholique est, à tort sans doute, mais réellement, divisée sur la question de l'unité de l'église ou de la souveraineté? Où est-elle alors, je le demande, cette unité tant prônée, présentée témérairement comme le caractère exclusif, le signe sacré, la preuve invincible de la divinité et de la vérité de la doctrine? L'illustre aj)ologiste ne s'est-il pas quelque peu aventuré, en faisant descendre la discussion de la sphère du droit sur le terrain du fait? ne s'est-il pas trop avancé en se réclamant d'un témoignage universel , d'une autorité visible, qui lui manque dans le point le plus essentiel, et de

.380 PASSE ET PRÉSE-M.

l'unité d'uue société partagée effectivement en sectes comme une école de philosophie. M. de La Mennais a réuni toutes ses forces sur une seule idée , il en a fait la base de la foi ; et voilà cette idée démentie par le fait , et démentie de son propre aveu; voilà l'église convaincue de division intestine mais permise, d'incertitude effective et tolérée sur la question fondamentale ; et d'après les assertions absolues, les déclamations exclusives de M. de La Mennais, cette preuve manquant, il n'en reste point d'autre. Tout moyen de connaître et de croire, autre que l'autorité, a été rejeté comme infidèle; hors de l'unité d'autorité, nous a-t-on dit, tout est illusion ou mensonge. Qu'on le voie maintenant, et qu'on y pense : était -il sensé de prendre pour point de départ l'incertitude universelle, de prétendre faire naître la foi du doute, et d'élever, sur le sable mouvant de la philosophie du scepticisme, l'édifice de la religion dogmatique? On a récusé toutes les facultés humaines ; on les a insultées avec hauteur, comme si l'on pouvait se passer d'elles; on a ravalé l'homme à la condition d'une intelligence humble , faible, timide, qui ne doit rien espérer d'elle-même, et qui ne peut trouver d'appui , de force , d'asile que dans une autorité extérieure. Hé bien, que lui a-t-on donné pour appui , pour force , pour asile ? quelle est cette autorité extérieure? un problème.

Enfin le silence est rompu, et le seul prêtre à qui Dieu ait donné l'éloquence, !e seul qui rende le lustre du talent à l'église déchue, le seul enfin qui , par sa fière abné-

gation des grandeurs de son état, prête à d'impopulaires doctrines l'autorité qui suit le désintéressement et la simplicité, fait entendre cette voix plus admirée qu'obéie, et de nouveau gourmande à la fois le pouvoir et la société , son église et son siècle. Chaque publication de M. de La Mennais est pour nombre de gens un grand sujet de scandale. Les indifférents sont révoltés de ce qu'ils appellent sa violence. Les dé^ ots se hâtent de protester que son langage n'est pas celui de la religion; les incrédules s'écrient avec chaleur qu'il la compromet ; le haut clergé le désavoue ; et nous , nous prenons plaisir au spectacle de ces efforts d'une raison hardie et d'un talent vigoureux pour donner à des doctrines confuses et vieillies la conséquence et la nouveauté. rS'ous pardonnons la vivacité à la conviction , l'exagération aux besoins d'un esprit absolu, et la déclamation même en faveur de l'éloquence. Préservons-nous donc de l'indignation générale , et faisons de sang-froid l'extrait du livre avant de le juger*.

]\ul gouvernement n'est possible, selon M. de La Mennais, si la société n'est régulière, c'est-à-dii'e si les hommes ne sont liés par des croyances communes, conçues sous la notion de devoir. En d'autres termes , la société politique ne fait que recouvrir la société spirituelle : si celle-ci se dissout , l'autre périt. Or le lien des esprits , la règle des croyances communes, le fondement de la société spii*ituelle, c'est la tradition divine, tradition perpétuelle et immémoriale, mais restaurée et fixée sous le nom de christianisme par le Rédempteur du genre humain. Et comme à toute tradition il faut un dépositaire , à toute règle une

' c'est 1p livre intitulé Dv profirès de la Bn-nhition . 1820.

autorité, à toute société un pouvoir, l'église est ce dépositaire , cette autorité, ce pouvoir, véritable et immortelle souveraine de la société spirituelle. Le gouvernement de la société politique, le pouvoir temporel, ne vient qu'en seconde lisne, comme la chair ne vient qu'après l'esprit. Soumis à la loi divine, ce pouvoir est bien le iiiimstre de Dieit , le représentant du Christ , mais à la condition (Fuser de la puissance pour maintenir f ordre etahli par le Sauveur-roi : dès qu'il le viole, son autorité tombe. Ainsi la société chrétienne est une société libre ; car le souverain politique n'y est pas absolu.

La grande action du christianisme sur les gouvernements qu'il limitait alla croissant durant des siècles; mais enfin la résistance des puissances temporelles et de funestes circonstances affranchirent les rois de cette Juiute juridiction qui coordonnait [ordre politique à (ordre spirituel. L'un et l'autre furent séparés ; il y eut deux sociétés , l'une fondée sur les devoirs, l'autre sur les intérêts; et Louis \IV, en proclamant la séparation, fit du despotisme la loi fondamentale de l'état, prépara la dissolution sociale , et remit en question l'existence du genre humain. La philosophie et la révolution ont achevé.

En présence de l'église s'élèvent donc deux partis; en opposition à sa doctrine, deux doctrines, savoir, la philosophie et le gallicanisme, ou le libéralisme et le royalisme. Ceux qui professent l'une de ces deux doctrines n'en discernent pas tous les principes, n'en prévoient pas toutes les conséquences. Ils sont même conduits en général par quelque sentiment de justice et de > érité que pervertit un mauvais système.

Ainsi la philosophie, par l'organe du Glohe, soutenant.

dit notre auteur, que la raison de chaque homme est souveraine, soutient par là même que rien n'est absolument vrai ni faux. Comme elle ne reconnaît de pouvoir absolu qu'un pouvoir infaillible, et n'attribue l'infaillibihté qu'à Dieu , elle nie toute souveraineté ici-bas ; et , en proclamant la souveraineté du jugement individuel, elle renverse sur les ruines de la société spirituelle l'édifice de la société politique. Sous ce système se cache pourtant une idée juste. Le mouvement libéral est trop général , trop constant pour que l'erreur et les passions en soient l'unique principe. Dégagé de ses fausses théories , le libéralisme n'est que l'impuissance où se trouve toute nation chrétienne de supporter un pouvoir purement humain, n n'est qu'une conséquence mal prise de la liberté des enfants de Dieu; et l'on peut remarquer, à la gloire de la loi évangélique , que jamais les nations catholiques ne se soumettent aussi servilement que les protestantes au pouvoir de fait. Ce n'est que parmi les premières que vit cette noble inquiétude qui a besoin du droit pour en faire la base de la société, et qui, après l'avoir méconnu dans la loi chrétienne, le demande du moins à la raison philosophique.

Frappés des conséquences effrayantes du libéralisme , les royalistes à leur tour abusent d'un sentiment juste et vrai; et, parce qu'ils reconnaissent la nécessité d'un ordre stable qui ne peut exister sans l'obéissance au pou- ^oir, ils admettent que toute puissance vient de Dieu. Mais en ajoutant que, dans l'ordre temporel, c'est-àdire en tout ce qui regarde l'exercice propre de la souveraineté, les souverains n'ont aucun juge, ils établissent que le commandement du pouvoir est toujours légitime

ou supposé tel , et autorisent ainsi toutes les sortes de tj'rannies. Là en sont venus les jurisconsultes, les parlements, de set-viles évecp/es, et tous les apôtres du gallicanisme.

Ainsi le libéralisme, éminemment social en tant qu'il veiil la liberté , a raison de ne vouloir obéir à aucun pouvoir purement humain ; le royalisme a raison de croire à la nécessité du pouvoir. Mais l'un a tort de croire qu'il n'existe parmi les hommes que des pouvoirs humains; et l'autre, que tout pouvoir établi soit absolu. Le pouvoir n'est ni absolu ni purement humain par une seule et même raison, c'est qu'il émane et dépend de la loi divine, et qu'il la représente en même temps qu'il l'observe. Le christianisme seul, en soutenant cette doctrine, satisfait à ce qu'il y a de vrai dans les prétentions des amis de la liberté et des amis du pouvoir. Le christianisme seul , ou plutôt le catholicisme , ou mieux encore l'église, c'est-à-dire Rome, prêche avec saint Paul que le chef de chaque nation, préposé de Dieu, est son ministre ■pour le bien; mais que s'il manque à cette condition en se révoltant contre taritoiité de ipa la sienne dérive, en violant la loi divine, seule base de toutes les lois, il perd ses titres à l'obéissance; et le peuple opprimé peut et doit à sO)i tour, selon les lois de la société spiritiK lie, user de la force pour défendre son vrai souverain, cl se reconstituer chrétiennement. C'est ce que prouvent mille exemples; mais jamais on n'aperçut mieux à quel point le catholicisme empreint dans les âmes le sentiment de la liberté qu'à l'c'pocjue trop peu conniw de la làgue, l'une des plus belles de notre histoire.

Que veulent les libéraux? la liberté, c'est-à-dire une

autorité qui les préserve d'un pouvoir sans règle. Que veulent les royalistes? un pouvoir légitime et stable qui les préserve de l'anarchie. L'union de ces deux choses s'accomplira quelque jour ; elle sera l'ouvrage du christianisme; et une grande restauration de la société s'opérera, dont le temps sera le premier ministre. Mais « elle ') ne saurait être réelle et durable qu'autant qu'elle sera » le fruit d'une profonde persuasion. Il s'agit de changer, » non l'état matériel des choses, mais l'état des intelli- » gences. Élevez au-dessus des ruines de la civilisation » chrétienne le sacré flambeau de la vérité; qu'il brille à » tous les yeux , et que ses rayons , se prolongeant à tra- » vers les nuages de l'erreur, éclairent peu à peu les es-

» prits égarés en des voies trompeuses C'est en vain

» qu'on essaie d'enchaîner la parole , tant qu'on ne peut » enchaîner la pensée elle-même. Malgré les obstacles » qu'on oppose à sa manifestation, elle se dégage de tous » les liens , et se produit forcément au dehors. Renoncez » donc à l'idée folle de mettre les esprits aux fers; com- » prenez que lorsqu'ils s'égarent, on ne les ramène jamais » que par la libre persuasion , et ([u'on ne les soumet à ce « qui est juste et vrai que par des armes toutes spiri- » tuelles. Le mal, le grand mal est qu'on n'a pas foi à la » puissance de la vérité : on croit à la violence de l'homme, » et l'on ne croit pas à la force de Dieu. »

Telles sont les idées générales sur lesquelles s'appuie M. de La Mennais. On voit qu'il attc:'.! une crise, une révolution inévitable qui reconstituera les peuples chrétiennement sous le régime divin , qui s'accomplira par la liberté de discussion , que Vinterveniion de la puissance tinUe, et en Cjéneittl loiil moyen de contrainte, ne peut que

retarder indéfiniment , et que seconde la destruction qui doit précéder l'œuvre de la régénération sociale. Il est donc conforme aux lois de la Providence que les docti'ines qui égarent les peuples continuent de prévaloir; c'est la tempête qui purifie l'air. La France ne sera pas l'unique théâtre de la régénération; celle-ci s'étendra partout où domine le libéralisme , soit comme doctrine, soit comme sentiment, et sotis cette dernière fonne il est iiniveisel. Aussi, dans l'attente de cette révolution, que prépareront des générations qui ne la \erront pas, on prévoit de quel ton M. de La Mennais doit traiter les gouvernements qui s'efforcent d'arrêter le mouvement progressif de la société; et rien n'est plus piquant que la peinture dédaigneuse qu'il fait de nos administrations. Mais , persuadé comme il l'est que le triomphe du libéralisme entre dans les plans de la Providence, n'est-il pas étonnant qu'il ne voie pas avec plus de résignation ou d'indulgence les mouvements politiques qui peuvent servir cette cause , et hâter le développement de la loi de destruction indispensable pour préparer le renouvellement futur? D'où lui peut venir l'indignation avec laquelle il signale les progrès de ce qu'il appelle la révolution ou la démocratie? Il n'y a pas jusqu'à la persécution religieuse dont il se plaint qui ne rentre dans le plan divin dont il aime à prophétiser l'accomplissement. Comment peut-il se trouver en si grand fond de mépris et de colère pour des doctrines qui, après tout, avancent l'œuvre, pour des erreurs qui ne doivent être à ses yeux que les échelons de la vérité? Où puise-t-il tout ce courroux, non moins pieux qu'amer , pour ces moyens de la Providence que les hommes ont nommés des ministres, et comment

l'état présent des choses a-t-il pu l'irriter au point qu'il en termine le sinistre tableau par ces mots expressifs : « Jamais , depuis l'origine du monde , un si exécrable » despotisme n'avait pesé sur la race humaine? »

Précisons les points sur lesquels portent l'examen et l'indignation de l'éloquent écrivain, et terminons par là cet extrait fidèle.

1" Une ordonnance du 21 avril rend au ministère de l'instruction publique l'autorité décisive en matière d'enseignement primaire. C'est, selon l'auteur, ou séparer violemment l'instruction de l'éducation , ou rendre le pouvoir civil maître des cœurs et des intelligences , arbitre de la morale, fabricateur de la vérité. C'est étendre indûment le ressort du gouvernement, dont l'action en matière d'enseignement devrait se borner à la fondation et à la surveillance des cours de hautes sciences. S'il doit exister des universités, qu'elles soient des institutions libres.

2° Deux ordonnances du 16 juin ont prononcé la el»')ture des collèges de jésuites, la réduction des petits séminaires. M. de La Mennais parait faiblement regretter les jésuites, mais il voit dans la mesure qui les frappe un attentat à la liberté des consciences et des cultes , à la propriété, aux droits acquis, à ceux de l'église, à ceux des familles. Il demande fièrement où est la loi qui proscrit la société de Jésus ; et à cette question il est bien assuré de ne point obtenir de réponse * . Quant aux écoles secondaires ecclésiastiques, il montre aisément que la me-

' Les jésuites ne peuvent subsister en France comme congrégatior^ d'hommes qu'en vertu d'une loi spécinle , et comme association qu'avec l'autorisation du "ouvernenient.

sure qui les concerne est plutôt destinée à satisfaire aux défiances nationales qu'aux intérêts actuels de l'église.

3° A l'appui de toutes ces mesures , le gallicanisme a remis à neuf ses vieilles armes. La doctrine des églises nationales et des religions d'état a été reproduite et complaisamment développée. Cette doctrine est théoriquement si incohérente , que contre elle la dialectique de M. de La Mennais était superflue. La religion de l'état, nous diton, est le catholicisme sans doute, mais c'est aussi la religion (le Louis Xir et de Bossuet. Que signifie cette distinction? Si telle est la religion de la France, quelle est celle de l'Italie ou celle du Portugal? Est-ce la reiujion de Bosstiet et de Louis XIV? Non : c'est donc le catholicisme? Alors la France n'est plus catholique, et le catholicisme n'est pas universel.

4° La doctrine des religions nationales n'a en France qu'une base, c'est la déclaratloij de 1682. Il faut donc l'examiner, cette déclaration fameuse, et voir si , en prononçant l'indépendance absolue de l'ordre temporel à l'égard de l'ordre spirituel , elle n'a pas délié la souveraineté de tout devoir, et ruiné tout à la fois les fondements de la liberté et ceux de l'obéissance. Or, c'est ce qu'affirme M. de La Mennais. Selon lui , réprouvée constamment par le saint-siége, la déclaration a décrété le schisme et autorisé par avance les persécutions dont l'église devait être victime.

Enfin, après ce coup d'œil jeté sur la situation de la religion et de la société, il n'est plus qu'une question que puisse faire un prêtre : il doit se demander avec recueillement quel est son devoir. Le devoir du prêtre dans les circonstances présentes est le devoir du clergé tout en-

M. DE LA MENiNAlS. 39o

tier. M. de La Mennais pense qu'en premier lieu l'église ne doit s'unii- a aucun des partis politiques, et qu'évitant de lier sa cause à celle des gouvernements, se regardant comme indépendante, il faut qu'elle se serre autour de son chef et proclame son unité. Ainsi , plus de ti'ansactions avec le pouvoir, n'implorez plus sa protection ; renoncez aux faveurs, aux dignités, à la pairie même ; soyezprêtres, soyez évrcpies , et réclamez avant tout la liberté d'enseignement, de discipline et de culte. Repoussez la domination de [autorité laïque en ces matières ; repoussez toute espèce de formulaire, toute déclaration doctiinale <iu\'lle prétendrait vous imposer. Qui a droit de vous empêcher de correspondre avec votre chef, de vous réunir en synode ou en concile ? Laissez- les rois et les peuples se disputer, dans leurs désirs avetir/les, un pouvoir sans consistance y les vainqueurs , quels qu'ils soient , tomberont un jour à vos pieds.

Mais pour prendre une telle position dans la société , il ne faut pas seulement l'union qui prévient le schisme, la fermeté qui brave la persécution, il faut la science qui enseigne les nations. L'impiété triomphe de ce qu'elle appelle f ignorance du clergé; il y a. dans ce reproche quel- (jue fond de véiité. Il est nécessaire d'apprendre autrement et d'apprendre davantage. Ce n'est point par ce qu'ils savent que les ennemis du christianisme sont forts, c'est par ce qu'ignorent ses défenseurs. Longtemps l'église tint en sa main le sceptre des sciences; le temps est venu de le ressaisir.

Ces conseils terminent dignement l'ouvrage : ce langage adressé aux prêtres ne manque ni d'élévation, ni de vérité. Mais une seule question, que >L de La Mennais

396 PASSÉ ET PKÉSEM.

nous la permette : Les prêtres sont-ils capables de l'entendre? Nous ne le croyons pas, et si nous en jugeons par ce fond de pitié qu'il laisse entrevoir pour le corps épiscopal, nous soupçonnons qu'il ne le croit pas plus que nous.

Lorsqu'on a lu tous les livres de M. de La Mennais, lorsque l'on a suivi avec attention la marche de son esprit, on ne trouve rien de très-neuf dans son dernier écrit; car, avec lui, ce n'est pas nouveauté que la verve du talent. Le plus grand mérite du livre à nos yeux, c'est qu'il montre M. de La Mennais rompant , ainsi que nous l'en avions maintes fois sommé , avec les inconséquents préjugés de son ancien parti. S'isolant dans sa foi, s'enveloppant de sa robe sacrée, il foule aux pieds toute idolâtrie monarchique, toute superstition d'ancien régime, et déclare hardiment Louis XIY despote et Bossuet servile. Un autre progrès que nous devons remarquer, quoique sa situation plus que la raison paraisse ici l'avoir éclairé, c'est qu'il en est venu à professer le dogme du siècle, la liberté des opinions. Nous le ^ oyons même forcé à concevoir , à expliquer, à légitimer en un certain sens les principes qu'il nous reproche. Il avoue qu'il y a de l'honneur et de. la force h les soutenir avec sincérité, et tout son livre donne à penser qu'en fait de doctrines, entre les libéraux et les royalistes , sa secrète estime est pour les premiers.

Sur le fond même de l'ouvrage , nous avons une distinction à faire entre la polémique et la théorie. Il fait de la polémique avec le ministère , de la théorie avec nous.

La polémique est vive et pressante. Mais elle est d'un ton qui dépasse l'amertume et que n'excuse pas l'indi-

gnation. Assurément nous accordons à la presse les plus gi'andes libertés avec les ministres. La politique admet la vivacité, et la rend à la fois plus légitime et moins offensante. Cependant pour qu'on permette à M. de La Mennais d'accuser le ministère d'une indigne foinbene, d'imputer à M. l'évéque de Beauvais d'accumuler dans ses correspondances des impostures sans nombre , de lui dire qu'il est dans l'église ce qu'Ahriraan était dans le monde de l'Orient, et que le caractère dont il est revêtu marque ses actes d'un signe semblable à celui que Dieu imprima sur te front de Fauteur du premier meurtre; pour abuser à ce point de l'impunité que promet à ses paroles le caractère de l'offenseur et de l'offensé, il faut certes que M. de La Mennais soit bien sûr de son dire, et donne à la justice de ses reproches une irréfragable évidence. Or, cette évidence, avouons que nous l'avons en vain cherchée.

A-t-il raison sur les faits? Rien jusqu'ici n'a convaincu le ministère d'imposture. Le ministère a dit que tous les évèques s'étaient soumis. Ils se sont soumis en effet. Où est-il le prélat qui élève la voix? quel est celui qui, devançant de nobles conseils, ait jeté au pied du trùne le fardeau de ses dignités civiles pour ne garder que sa mitre et sa croix? quel est celui qui se montre prêt à refuser un titre, une pairie, une pension ? Quand nous verrons de ces exemples d'une abnégation hautaine, alors nous pourrons croire à quekpie résistance. Jusque-là, nous croirons aisément ceux qui nous disent que les croques se sont soumis, et nous n'en demanderons pas même la preuve.

A-t-il raison sur le droit? >'ous accordons volontiers que le gallicanisme n'est qu'un système politique, et non

philosophique : par conséquent c'est moins une religion qu'une manière de gouverner la religion. Peu soutenable en principe, il l'est comme moyeu de remédier aux vices de la constitution ecclésiastique, et d'amener une transaction entre les deux puissances. >'ous croyons que la liberté absolue remédierait mieux à tout; mais pour longtemps il faudra se contenter d'un système mêlé d'un peu de gallicanisme et d'un peu de liberté. Les prêtres pourraient accélérer la fin de ce système, s'ils avaient le sentiment de la vraie liberté. Mais leur instinct les pousse ailleurs, et peut-être, dans l'intérêt de l'église, sinon du christianisme , leur instinct ne les trompe-t-il pas. Qu'ils restent donc dans la situation fausse où la nécessité les place. Tant qu'elle se prolongera, une inconséquence inévitable régnera dans toutes les doctrines et dans toutes les mesures du gouvernement à leur égard. Pour tout dire, il y a contradiction entre la constitution de l'église et celle de la société actuelle. Or, l'église n'a pas plus envie de réformer sa constitution que la société la sienne. Qu'arrivera-t-il? L'église , à la longue , pliera sans en convenir, se modifiera sans se rétracter, fera enfin ce qu'elle a toujours fait. C'est le propre du clergé que de s'accommoder au temps. C'est le privilège de son infaillibilité que de n'être obligée à m.ettre aucun accord entre les principes et les actes. Il travaille pour l'éternité , en sacrifiant aux circonstances.

Nous n'approuvons pas en tout les ordonnances dont se plaint ^L de La Mennais. On a contesté la légalité du texte de celle sur les jésuites. L'ordonnance sur les écoles ecclésiastiques n'est pas habilement faite, et celle sur l'instruction primaire ne suffît pas : l'exécution l'a

prouvé. Mais aucune iniquité ne nous frappe dans tout cela. Puisque l'autorité est maîtresse en France de l'enseignement, un ministère peut disgracier le clergé, après qu'un autre ministère l'a favorisé. Il n'y a point là de tyrannie, et les grâces ne constituent pas des droits. La question est uniquement celle-ci : Est-il bon qu'une grande part dans l'enseignement appartienne au corps ecclésiastique? Dans un régime de liberté, on doit la lui laisser prendre, s'il le peut ; dans le nôtre, on ne doit pas la lui donner. Les raisons, M. de La Mennais lui-même nous en fournirait quelques-unes. Nous tairons les autres pour n'offenser personne : disons seulement que le clei-gé a été depuis quelques années conduit par ses chefs de manière à mériter la sévérité d'un bon gouvernement.

Lu mot maintenant sur la théorie. On a vu que M. de La Mennais nous accusait d'avoir, en admettant comme lui une loi souveraine, affranchi la raison de tout frein, détrôné le pouvoir, dissout la société, légitimé l'anarchie. Si la raison est la loi souveraine, rindi\ idu est souverain ; il n'y a plus de subordination ni d'association possibles. Voilà l'objection : elle serait forte , si notre adversaire avait bien rendu notre pensée. Oui, nous professons qu'aucune souveraineté humaine n'est absolue, c'est-àdire que l'infaillibilité n'existe pas sur la terre. La loi souveraine, la raison infaillible, est donc la loi, la raison , la sagesse divine , ou Dieu même : en ce sens , son roijamne n'est pas de ce momie. Mais cette loi cependant se révèle en ce monde; cette raison s'y communique à des intelligences qui la reconnaissent et la proclament. Elle illumine tout homme venant au monde. La raison humaine n'est point la lumière, mais elle rend témoignayc

à la Immère. Elle est imparfaite, mais elle est la raison, c'est-à-dire qu'en un certain degré elle s'assimile à la raison absolue, ou que l'homme est à la resseinblance de Dieu. Ainsi l'homme est libre; mais sa raison a une règle, sa justice a une loi, sa sagesse a un type. Toutes les intelligences, toutes les consciences de ce monde sont donc associées par leur identité de nature et par la communauté de la règle qui les domine. Elles sont unies dans la soumission au juste et au vrai, soumission pour laquelle elles sont faites , et dont elles ne s'affranchissent jamais complètement. Elles sont unies, disons-nous; mais elles sont subordonnées entre elles , parce qu'elles sont inégales, et elles se gouvernent et s'éclairent les unes les autres au nom de leur commune loi. C'est à cette loi qu'on eu appelle lorsqu'on dit d'une manière absolue : // est vrai, il est juste j il est raisonnable... Ainsi l'homme est libre sous une loi; la raison est maitresse sous l'empire de la raison suprême, dont elle trouve en elle-même une image faible et iidèle pourtant. Les pouvoirs humains ne sont légitimes qu'autant qu'ils représentent et observent, suivant les forces humaines , la loi suprême , et le titre de leur autorité est dans la justice, la vérité, la raison qui réside en eux. Quelque constitution que l'on établisse ou que l'on suppose, tout cœur d'homme sent qu'il n'y a aucune volonté terrestre qui prescrive contre le droit, et que le principe obligatoire de l'obéissance est dans la justice du commandement.

Ainsi plus d'équivoque ni de contradiction. Nulle souveraineté absolue n'est réalisée en ce monde; mais, invisible et présente , la raison suprême parle à la raison humaine, et ne parle qu'à elle. Tous entendent sa voix,

non pas assez pour la suivre également , mais assez pour être également obligés de la suivre. De là le lien des intelligences, de là cette société spirituelle qui sert de fond et d'exemplaire à la société civile, A qui donc appartient le pouvoir politique? Aux plus capables de faire prévaloir la loi commune de la société, savoir : la justice, la raison, la vérité. Quelle est la meilleure constitution politique? . La plus propre à mettre en lumière la vérité sur chaque chose et à faire arriver le pouvoir dans les mains de ceux qui sauront le mieux l'exercer. Ainsi, point de tyrannie, point d'anarchie : mais que le pouvoir soit légitime, la liberté respectée, la raison puissante. Toutes ces choses se tiennent , et leur réunion forme cet idéal de la société politique que nos systèmes constitutionnels s'efforcent de réaliser. — C'est traiter en bien peu de mots une bien grande question ; mais au moins il nous semble que l'objection de M. de La Mennais a disparu.

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