‹ Passé et présentChapitre 14 sur 17 · DES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

DES CARACTÈRES

On dit beaucoup que les mœurs sont meilleures aujourd'hui qu'au temps passé , et les plus grands détracteurs du présent se croient obligés d'en convenir , au moins pour les classes élevées de la société. Il est vrai qu'ils ajoutent que le peuple est profondément corrompu , et ils se rejettent, en dernier espoir de cause, sur la dépravation des esprits et la licence des opinions. Il se pourrait au contraire que , tel que tous les lieux communs du monde, celui de l'amélioration des mœurs, vrai d'abord, commençât à devenir faux, et que cette amélioration, si elle existe , se montrât partout ailleurs plus que dans les salons. J'ajouterai qu'a prendre la société en masse, c'est dans les opinions que la moralité a le plus gagné ; elles sont aujourd'hui plus conformes à la justice et à l'humanité qu'à aucune autre époque ; il en résulte plus d'humanité et de justice dans les actions, mais les vertus n'en sont pas plus communes. Par exemple, on trouverait difficilement en France un dévot qui brùlàt les hérétiques, mais la charité n'est guère moins rare qu'au temps où on les brûlait.

Le grand monde , celui de la fortune , des dignités et de l'ëlégance, peut bien être favorable aux mœurs douces, mais non aux vertus fortes : c'est la patrie des hommes faibles. La morale n'y varie guère, quant à la pratique : seulement l'esprit qui y règne est tour à tour grave ou frivole, austère ou relâché ; car c'est là que les circonstances

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et les opinions du moment font le plus hautement la loi , et cette loi, c'est le bon ton. Ses arrêts sont chez nous bien plus sévères pour la manière de penser que pour la manière d'agir ; on peut tout faire dans le monde poiu-vu qu'on n'y choque point , et la bonne compagnie a des règles qu'il est plus sûr de violer que de contredire.

Toute société ainsi faite n'est au fond ni bonne ni mauvaise; on ne doit juger d'elle que ses apparences, et quand on affirme qu'elle est meilleure , on doit entendre qu'elle est moins scandaleuse, voilà tout; à peu près comme quand ou dit qu'un homme est religieux, cela signifie qu'il va à la messe. Peut-être même le seul scandale qui ait disparu est-il celui que donnaient les mariages d'autrefois; la fidélité a cessé d'être un ridicule, et l'amour légitime une niaiserie. Au fait, les bons ménages sont-ils plus nombreux? c'est possible; toutefois, là où se rencontrent beaucoup de luxe et d'oisiveté, beaucoup de jeunes militaires et de confesseurs jésuites, c'est-à-dire plus touchés des pratiques que des œuvres, tôt ou tard le mariage doit courir ses anciens risques; seulement on continuera d'en parler avec plus de respect. D'ailleurs, il faut bien le dire, la pureté des mœurs n'est pas toute la morale : il y a d'autres devoirs dont l'oubli est un scandale aussi. Or, dans cette société si amendée, le désintéressement et la fermeté des principes, la dignité et l'indépendance pei'sonuelle, sont-elles choses si communes? Ces qualités sont-elles même justement appréciées? les trouve-t-on seulement nécessaires pour gagner le titre d'honnête homme? Sacrifiez votre opinion à votre fortune, abaissez-vous à mille petitesses pour acquérir ou couserver une place , montrez-vous insatiable de distinc-

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tions frivoles ou d'utiles appointements; sollicitez les mêmes faveurs par les mêmes moyens de vingt pouvoirs divers , de cent protecteurs différents ; ne considérez pas votre mérite , mais vos goûts , en demandant une place ; ne vous enquérez point si elle n'était pas vacante par une injustice ou promise à un plus digne : vous le pouvez, et peu importe; vous n'encourez aucun blâme; vous n'avez pas pris directement l'argent d'autrui , vous êtes honnête homme. Que dis-je, pour peu que vous joigniez à cela un caractère ouvert et riant, vous êtes excellent homme. Que sera-ce si vous assistez aux offices et que vous pensiez comme il faut! il n'y a plus de bornes alors, vous êtes un homme rare. Malesherbes ne fut pas plus loué dans son temps, et, à coup sûr, il le serait moins dans le nôtre.

Il n'est rien que n'excuse maintenant, même aux yeux de tous les partis , le danger de se compromettre. La crainte de ce danger s'avoue sans honte ; la prudence est devenue la première vertu ; la timidité même est estimée. Une opinion toute pleine de lâcheté s'est répandue, elle a gagné jusqu'aux âmes honnêtes; elle dit à tous : Ménagez votre position. Triste effet de l'ébranlement donné à tous les caractères et à toutes les convictions par quarante années de vicissitudes politiques ! triste effet de cet amollissement moral que commencèrent la Terreur et l'Empire, et que viennent d'achever les préjugés de cour et les doctrines jésuitiques ! De là est résulté un esprit de servilité auquel je ne connais pas d'autre exemple, parce qu'il s'allie avec le bon goût et les belles manières, avec l'esprit, la vanité, l'honneur même ; c'est un mélange de respect pour la force et pour les convenances, c'est le

produit de l'intérêt qui calcule et de la raison qui doute, de la peur qui se ménage et de la médiocrité qui s'iiumilie. Et , chose étrange, un tel avilissement n'a ni l'allure, ni la renommée d'un vice. Tout au contraire, on en fait cas; c'est un devoir que le père recommande à son fils; l'expérience le prêche à la jeunesse ; l'indulgence seule excuse parfois ceux qui y manquent , et le courage a besoin d'apologie et de pardon.

Je sais tout ce qu'on peut dire; je sais de quels noms on flétrit l'indépendance du cœur et de la pensée. Présomption d'amour-propre, manie de se distinguer, libertinage d'esprit, amour du désordre, rébellion, anarchie, impiété , cent autres mots s'échappent de la bouche de ceux qui ont intérêt à calomnier les vertus qu'ils redoutent ou qu'ils n'ont pas. La foi dans la raison, la fidélité à la conscience, l'amour du vrai, du bon, surtout du meilleur, sont journellement dénoncés comme suggestions de Satan, crimes d'état, ou prétentions de mauvais goût. Mais je sais aussi que jamais les faibles n'ont laissé après eux de bienfaits qui honorent leur mémoire, que jamais rien d'utile pour l'iiumanité ne s'est opéré par leurs mains, que jamais ils n'ont prévenu un mal, redressé un tort, réformé un abus, détruit une erreur, et qu'en général le perfectionnement de toutes choses et de soi-même n'est réservé qu'à celui qui, sortant de ligne, résiste au nombre et à la force. C'est le vieux conseil de la religion, comme de la philosophie, de renoncer au siècle et de lutter contre Injltule,

Or, vivre dam te siècle aujourd'hui, c'est vivre en servage, c'est humilier sa raison, c'est s'attacher volontairement à toutes les puérilités et à tous les intérêts, pour

renoncer à cultiver son esprit et à fortifier son âme. J'insiste sur ce point, parce qu'il s'agit ici du vice national. jN'ous avons les défauts et les passions de tous les temps, moins peut-être qu'en d'autres temps ; mais pour ce vice, il est florissant, il prospère, il domine. L'opinion de la société s'est corrompue au point d'honorer avant toutes choses les qualités qu'on recherchait jusqu'ici dans les domestiques.

Toutes nos autres vertus sont altérées et comme annulées par l'existence de cet esprit de complaisance et de platitude, que les dévots appellent humilité, les mondains sagesse, les princes fidélité, les fonctionnaires zèle, et les femmes bonne grâce. Tous les progrès que les mœurs ont pu faire d'ailleurs semblent à peine compenser un si grand m.al ; et l'on se sent tout près d'être ingrat envers ces généreuses doctrines qui depuis un demi- siècle retentissent dans le monde, puisqu'elles n'ont pu même affranchir les âmes, et que de toutes les libertés celle du caractère est encore la moins avancée. Cependant ces tristes apparences ne doivent pas nous faire une entière illusion ; nous ne devons pas juger toute la société par la portion qui est le plus en évidence. Sortons de ce monde brillant et mobile , plus soumis à des circonstances momentanées que la masse de la nation qui n'obéit qu'aux intluences générales d'une époque ; pénétrons dans les conditions moyennes et même inférieures ; visitons les professions indépendantes, mais laborieuses, le commerce, l'industrie, l'agriculture, la littérature même : nous retrouverons et nous apercevrons bientôt ce progrès moral dont on loue notre siècle. Ici régnent le goût et l'intelligence du travail ; ici, le désir du perfectionnement en tout genre, le besoin

de la justice et de l'ordre, éléments premiers et peut-être uniques de la liberté, l'attachement aux affections de famille, premiers plaisirs du citoyen, trouvent encore de nobles et modestes refuges. Dans le peuple même, on sent une amélioration, du moins une disposition à l'amélioration, vraiment admirable; si, à la honte du pouvoir, des riches et des prêtres , l'instruction ne lui manquait , on sent que l'instinct social qui l'anime le conduirait à grands pas dans la bonne voie. Le goût de la régularité, de l'ordre, de l'occupation, est pour ainsi dire dans l'air ; la grossièreté, la brutalité ne demandent qu'à disparaître. Aussi règne-t-il parmi nous une paix , une sûreté , une soumission à l'autorité légale, qui depuis vingt-cinq ans ne s'est pas démentie , et que presque tous les grands états du continent pourraient envier à la France. Il y a des gens qui en font honneur à la gendarmerie; j'aime mieux en rendre grâce à mon pays.

C'est que, dans la marche actuelle de la civilisation, le progrès seul des arts utiles tourne au profit des classes inférieures. Beaucoup de circonstances peuvent pendant un temps rendre inutiles les efforts de la science et de la pensée ; mais ceux du travail ne peuvent être tout à fait vains. L'industrie est en quelque sorte incompressible ; elle poursuit, en dépit de tout le reste, ses essais et ses conquêtes. Ce fait, tout simple, tout borné, tout matériel qu'il paraît être, suffit encore, suffit seul à entretenir le développement moral du peuple. Tout ce qui offre un nouveau prix au travail l'encourage, et tout ce qui encourage le travail améliore les travailleurs. Les nouveaux besoins suivent les nouveaux produits , et si chez les riches les nouveaux besoins ne sont souvent qu'un laffinement et

un luxe, chez le pauvre, chez celui qui se passe même du nécessaire, un besoin nouveau devient presque toujours un progrès. Voisin encore du point de départ, de cette situation première où l'homme nu, oisif, errant, ressemblait aux habitants de nos bois, le pauvre, à mesure qu'il s'en éloigne par l'industrie, s'élève à un degré de plus au-dessus de la brute et remonte à l'humanité.

Ce ne sont là que de simples vues qui seront quelque jour éclaircies ailleurs et mieux que dans un journal; mais c'est assez pour aujourd'hui. Il ne faut fermer les yeux ni sur le bien ni sur le mal : deux assertions contradictoires sur l'état de nos mœurs sont soutenables et paraissent vraies : une explication est donc nécessaire. Nous avons commencé à l'esquisser, nous y reviendrons.

Les journaux généralement s'occupent trop peu de morale : c'est cependant le sujet le plus utile à traiter, et, quoi qu'on en dise, c'est le plus piquant. Puissions-nous le prouver par l'exemple !

DE l'égalité.

Un voyageur arrive dans un pays : il veut y vivre dans la société , il veut la connaître. Une ])remière chose lui est nécessaire à savoir : quelle est l'opinion établie sur les distinctions sociales. Cette science ne s'acquiert point en un jour , elle a ses secrets et ses finesses ; mais c'est presque toute la science du monde. Dès qu'on la possède, on

n'est plus étranger, on comprend la langue, on a reçu le droit de cité.

Mais il faut recommencer dès qu'on émigré de nouveau. C'est un des points par lesquels les nations diffèrent le plus, même celles qui semblent constituées de même. La classification sociale est pareille dans deux pays : cependant, entre les classes qui la composent, les relations et les égards ne se ressemblent pas. Mille circonstances contril)uent à former sur cet article l'opinion régnante. Elle est quelquefois le résultat de toute l'histoire d'un peuple. Les révolutions qu'il a éprouvées, les causes de sa grandeur ou de sa décadence , le caractère des princes qui l'ont gouverné ou des grands hommes qui l'ont servi, la nature de ses institutions, la contrée qu'il habite, ses inclinations guerrières ou pacifiques, agricoles ou commerciales , tout sert à fonder la faveur ou le discrédit des rangs, des professions et des familles ; tout sert à fixer les conditions auxquelles s'obtiennent le mérite et la réputation. On dit que les Hollandais érigèrent une statue à Guillaume Buckelst pour avoir trouvé l'art d'encaquer les harengs , et nous en élevons une au général Foy : en Russie, le czar Pierre est jugé digne de cet honneur que l'Angleterre décerne au marin iNelson et au mécanicien AVatt.

Ces exemples s'expliquent aisément. Mais combien , dans les mœurs et les usages, de diversités moins clairement motivées, moins promptement aperçues! Par combien de signes variés se trahit l'estime ou le dédain ! à combien de degrés inégaux l'une ou l'autre se mesurent ! que de nuances ont une valeur , que de minuties ont un sens! Et comment apprendre tant de petites choses si

importantes pour les maîtres du savoir-vivre? il faut ici un tact que l'habitude donne, non une instruction que procure l'enseignement. C'est un ensemble de lois si compliquées et si délicates qu'il faut pour les suivre les avoir toujours suivies; il faut s'en pénétrer au point de ne savoir plus comment s'en départir, et presque de perdre la faculté de comprendre ce qui s'en éloigne, fit en effet, la chose arrive souvent : nous finissons par prendre nos usages pour des instincts nécessaires ; nous disons , en parlant de nos conventions , que ce sont des choses qui se sentent et qui ne s'expliquent pas. Quelqu'un les viole-t-il un peu brusquement , nous trouvons sa conduite inconcevable ou inimaginable; ses manières sont fabuleuses, son procédé monstrueux. Ainsi des modes deviennent les règles mêmes de la vérité et de la nature.

De toutes les distinctions sociales, la noblesse est la plus factice ; du moins , comme elle doit beaucoup à l'imagination , c'est la plus arbitraire. La noblesse existe en beaucoup de pays; nulle part elle n'est considérée et traitée de la même manière. Elle s'est par exemple conservée en Espagne , en Allemagne , en Angleterre : mais que la ressemblance est faible entre un pair d'Angleterre, un grand d'Espagne et un baron allemand! Qui pourrait impunément leur parler le même langage? qui pourrait confondre dans une même déférence la bonhomie cérémonieuse, la morgue emphatique, et la simplicité hautaine? qui penserait flatter par les mêmes hommages ou blesser par les mêmes reproches toutes ces variétés de l'orgueil humain ?

La France offre sous ce rapport un singulier spectacle;

et .ce spectacle , selon toute apparence , les étrangers pourront le regarder encore longtemps avant d'y rien entendre. La société française est une énigme pour le reste de l'Europe , et de tous temps nous avons été le peuple qu'on a le plus imité et le moins compris. Une preuve entre mille, c'est que l'importation des opinions du dernier siècle s'est faite partout et n'a nulle part produit une révolution comme la nôtre. La France de l'ancien régime était, on peut le dire, à nulle autre pareille. Cette monarchie si absolue et si faible , cette noblesse si brillante , mais aussi dénuée des moyens d'être utile que des moyens d'être oppressive, ce tiers-état dont l'activité se développait sans but, et qui manquait de frein comme de droits, cette sociabilité qui confondait tout, cette douceur qui pacifiait tout , cette vanité qui agitait tout , et enfin cette exigence d'esprit qui a tout bouleversé, ce sont là choses dont le monde n'a pas encore offert d'exemple. De là une révolution inouïe , dont le résultat n'est pas moins neuf que sa cause^ De tout l'ancien régime, la sociabilité est restée intacte, et comme autrefois elle énervait l'aristocratie, aujourd'hui elle adoucit la démocratie. C'est ainsi qu'elle a contribué à renverser l'une , et qu'elle sert à conserver l'autre. Vainement des préjugés qui s'appellent des croyances, des prétentions qui se donnent pour des droits s'efforcent de diviser et de remuer une société qui tend à l'union et au repos. Les éléments de cette société se rapprochent ; ils se mêlent sans cesse; ils ne peuvent pas plus s'isoler pour se combattre que s'agréger pour se grouper. Une démocratie mouvante échappe à tous les efforts tentés pour la comprimer. C'est là ce qu'ignorent les diplomates de l'Eu-

rope; mais, sans être diplomate, il suffit d'être étranger, quelquefois même d'avoir accidentellement passé le Rhin, pour ne plus comprendre comment ce nouvel état social a changé toutes les relations des individus et des classes; et, dans les salons comme dans les boutiques , dans les cafés comme devant les tribunaux , il règne un esprit dont le secret n'est connu que des naturels du pays.

isulle part l'existence n'est si facile, nulle part les mœurs n'ont tant d'uniformité : la profonde division des opinions n'influe pas sur les transactions privées ; nous traitons les uns avec les autres, sans malentendu, sans conflit ; les hommes les plus opposés de croyance et de parti ne peuvent parvenir à se distinguer par les procédés et les habitudes; les amis du passé sont de leur siècle; ils le renient , mais ils le suivent. Et cependant les opinions ne se concilient point; l'orgueil aristocratique n'a point de prétentions si arrogantes qu'elles ne trouvent encore accès dans quelques esprits; l'orgueil démocratique n'a point de préventions si haineuses qu'elles ne se mêlent encore aux sentiments de quelques novateurs. Entre ces deux extrêmes, mais plus près du second que du premier, se place le corps de la nation avec son invincible passion d'égalité, troublée sans cesse par les saillies d'une vanité qui tantôt regrette ce qu'elle sacrifie, tantôt ambitionne ce qu'elle méprise.

Pour l'ancienne noblesse elle-même, les mœurs qu'elle regrette ne sont point les mœurs qu'elle a. Ce n'est que par les opinions qu'elle tient à l'ancien régime. Aussi a -t- elle grand'peine à concilier sa conduite avec ses idées, et ses souvenirs avec ses habitudes. Elle sait qu'elle

doit tenii' à la naissance , mais la moitié du temps elle

s'arrange fort bien de Tégalité. Seulement, lorsqu'elle y pense, elle s'en blesse, et tâche alors d'affecter un orgueil dont elle n'est pas sûre. Elle aime ses titres, du moins se fàcherait-elle qu'on les lui refusât ; mais elle en fait bon marché, dès qu'on les lui accorde, et semble prête à les déposer, pour peu qu'on prétende en tirer pour elle une obligation d'agir autrement que tout le monde, par exemple de renoncer aux spéculations mercantiles ou aux emplois lucratifs. C'est que , tandis que ses préjugés et ses scrupules l'attachent à la supériorité du rang, elle se sent au fond V égale de tout le monde; elle est noblesse par bienséance et peuple sans le vouloir.

Les événements ont placé près d'elle une autre noblesse d'une espèce toute nouvelle , car il ne lui manque pas moins que la naissance. Léguée par l'Empire à la monarchie , improvisée par un gouvernement qui dans sa courte durée a fait un peu de tout, elle a été reconnue par nécessité ou par politique. On l'a donnée à la France comme une garantie de l'égalité. Du moins était-ce déclarer qu'en restaurant l'ancienne noblesse on ne rétablirait pas la roture : chose assez importante, car les privilèges sont odieux, moins par ce qu'ils ont de positif, que par ce qu'ils ont d'exclusif. Quant à la nouvelle noblesse, comme on l'appelle, elle forme bien, en raison des emplois qui lui ont valu ses titres , une classe supérieure, mais elle n'a rien d'une aristocratie, et ceux de ses membres qui s'y sont mépris l'ont expié par le ridicule. La plupart ont échappé à la tentation; ils prennent leurs titres à peu près comme d'autres mettent à la suite de leur nom ex -notaire ou ancien juge. C'est une manière

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de rappeler qu'ils ont rempli des places et tâché de servir l'état. Comme individus, ils peuvent préteudi'e à la considération ; mais ce qu'il faut à la noblesse , c'est du prestige.

Hors de ces deux classes, qui se distinguent si peu du grand nombre, je ne vois plus qu'une foule uniquement diversifiée par le mérite, la fortune, la profession. Une seule classification générale se laisse encore entrevoir, celle qui distingue les gens bien élevés de ceux qui ne le sont pas. Bien des prétentions subsistent, il est vrai, au sein de cette égalité; mais ces prétentions ne produisent après tout que des inconséquences, et les inconséquences mêmes prouvent le fait général auquel elles dérogent : ce fait, c'est l'égalité. Des prétentions la plus générale est celle qui repousse la noblesse ; notre amourpropre a bien en cela quelque intolérance à se reprocher. Mais la paix et la douceur des relations privées n'en sont nullement troublées ; et la différence entre les anciens privilégiés et ceux qui ne l'étaient pas est si légère aujourd'hui, elle pèse si peu dans les choses essentielles, qu'il serait puéril de se révolter contre des souvenirs qui ne peuvent disparaître aussi vite que la réalité. S'il existe un privilège odieux aujourd'hui, ce n'est pas la naissance, mais l'opinion qui le donne. Une certaine manière de penser, apparente ou réelle , passe pour le meilleur titre aux places, aux faveurs, même à quelques-uns des droits civils. L'aristocratie des lAcn-pensanis est au vrai la seule qui tourmente la société, et, pour en faire partie, il n'est nullement besoin d'avoir eu des ancêtres à la croisade, il suffit d'avoir mis ses enfants à Saint-Acheul. La naissance est prisée moins pour elle-même que comme signe

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et garantie de l'opinion. Même à la cour, elle ne supplée pas l'opinion, tandis que celle-ci la remplace. Bien voter est aujourd'hui le premier devoir d'un chevalier français : on a dit que les lettres de noblesse des Français de notre âge étaient écrites sur leurs cartouches ; elles le sont aujourd'hui sur leurs bulletins.

Ce sont là des circonstances passagères : laissons la cour, et voyons la société. Le bon moyen d'obtenir désormais l'estime ou les hommages du public est de le servir ou de lui plaire. Or, comme une expérience générale a montré dans le travail la source de toute prospérité nationale ou particulière, le travail est devenu le premier et le plus commun des titres à la considération , et presque à la renommée. Le tra\ail est l'idole de la société actuelle. Pour avoir trop longtemps encensé le fastueux désœuvrement de la noblesse de cour, on s'est jeté dans une reconnaissance enthousiaste pour quiconque fait un emploi profitable de ses facultés et de son temps. Les professions laborieuses sont mises en première ligne. Peu s'en faut que l'industrie ne soit traitée comme une vertu et la richesse comme un mérite. Quelques-uns même en sont venus à tout voir dans la production. Ce mot a pris pour eux quelque chose de magique et de sacré, et l'ordre matériel exploité par la force humaine s'offre à eux comme le seul but légitime et raisonnable de notre mission sur la terre.

Rien de plus juste que d'estimer ce qui est utile en même temps qu'honorable; rien de plus juste que de retirer de l'oubli, ({ue de relever d'une longue injustice ces classes actives , au sein desquelles l'état puise sa force , et qui ont su fournir dans l'occasion à la gloire ses héros,

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à la liberté ses martyrs. Mais l'exagération discrédite ce qu'elle prétend honorer ; l'utilité n'est pas la seule mesure ni le premier caractère du bien. Le travail est estimable en lui-même, et par les vertus qu'il annonce et qu'il entretient, plutôt que par la valeur et la quantité de ses produits. Après tout, il ne faut point louer à l'égal du dévouement et de l'héroïsme ce qui n'est que bon sens et bon calcul.

Cependant j'avoue qu'en ce sens nous sommes tous portés à passer un peu la mesure. Je n'entends jamais dans nos petits théâtres ces couplets ronflants et ces applaudissements à tout rompre en faveur de l'agriculture, du commerce, de l'industrie, sans m'y associer de grand cœur. C'est là qu'on peut apprendre à Juger la véritable opinion publique sur les distinctions sociales. On s'y plaît à entendre le lal)0ureur rendre hommage à sa charrue, le fabricant à ses métiers , et l'avocat commenter en chansons le vir bonus dicaidi péril us. Ce besoin de louer toutes les professions utiles finit même par énerver le comique de noti'e théâtre : d'un côté la censure protège les nobles, les fonctionnaires et les dévots; de l'autre le public n'entend pas raillerie sur les négociants, les manufacturiers, les cultivateurs; et la comédie se trouve dans la nécessité de s'attaquer à des ridicules de convention, et de peindre des situations imaginaires , sous peine d'être factieuse ou impopulaire.

Mais lors même que cette bienveillance de la société envers elle-même serait poussée jusqu'à la flatterie, elle n'en est pas moins louable dans son principe; elle n'en est pas moins le signe et le résultat de l'heureuse disposition , de l'heureuse situation de la France. Elle tient à

ce sentiment d'égalité, ou plutôt de justice universelle, qui a pour jamais aboli entre les diverses classes de la société l'humiliation et le mépris. Elle signifie qu'il n'existe plus que des infériorités et des supériorités individuelles. On diffère encore par le mérite, l'éducation, la fortune, toutes choses que la société ne peut donner : mais elle n'oppose à personne de ces préjugés constitués qui retiennent chacun dans sa condition , et font de cette condition même une sorte de péché originel dont rien ne peut nous racheter. C'est là une idée devenue triviale à force d'être pratique, et je ne sais ni théories, ni intrigues, ni lois qui puissent y rien changer. On peut multiplier les efforts pour faire revivre des distinctions effacées; ces efforts peuvent même relever de terre je ne sais quelle image du passé ; mais ils ressemblent aux artifices de la fantasmagorie qui ne reproduit rien , pas même des ombres.

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