‹ Passé et présent [microforme]Chapitre 85 sur 97 · RÉ · texte numérisé non relu

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riche héritage et meurt quelques années après, Jaissant un million de dettes.

A Calais, la fameuse duchesse de Kingston, accusée de bigamie,

A Caluis, Le beau Brummel, dans la chute de sa splendeur, et lady Hamilton, dans son délaissement. Deux curieuses migrations, deux singulières histoires racontées en détail dans quatre volumes", Je veux essaver d'en reproduire les traits essentiels :

Where is Napoleon the Great? s'écrie Byron dans une de ses humoristiques fantaisies; where is Brummel? Où est Napoléon le Grand? où est Brummel?

Le génie souverain de Napoléon à été attaqué par toute l'Europe, et souvent cruellement outragé. Le “énie de Brummel n'a jamais été contesté,

Le beau Brumimel à été roi pendant plusieurs années, non pas un rot électif comme les Polonais, dont ki nomination se faisait par le sabre où par l'argent; ui un roi de convention, comme ceux qu'on à vus quelque temps en Danemark et en Nuède, dominés par une hautaine oligarehie; ni un rot constitutionnel, qui regne el ne gouverne pas.

Le beau Brummel a été, dans la fière Angleterre, un roi absolu, un rot unique : le roi de la mode et de l'élégance.

Quand on étudie la vie des hommes célèbres, généralement on reconnait dans les penchants et les apti-

1. The life of George Brummel, by captain Jesse, 2 vol. in-8, Londres, 1844; Mémoires de lady Hamilton, traduits en français par Mme Lefran, 2 vol, in-8°, Paris, 1816,

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276 PASSÉ ET PRÉSENT tudes de leur première jeunesse l'indice de leur vocalion, et peut-être de leur grandeur future.

Ainsi pour Brummel.

A l’école d’Eton, à Oxford, on ne le compte point au nombre des studieux scholars : mais il se fait remarquer par la rectitude de son maintien et le choix de ses vêtements. À la fin de ses études, il ne conquit point de grades universitaires : mais il eut l'honneur d'inventer une nouvelle bouele de souliers. À dix-sept ans, il entre en qualité de cornette dans un galant et luxueux régiment de cavalerie, dont le colonel était le prince de Galles, l'homme le plus galant et le plus luxueux de la Grande-Bretagne.

Grâce à la protection de cet héritier du trône, à qui il plaisait par ses belles manières, il obtint bientôt le commai:dement d’une compagnie, et 1l pouvait espérer un prompt avancement.

Telle n’était pas son ambition. Le service militaire ne lui plaisait point. Les hasards auxquels l'exposaient ses devoirs d'officier ne lui souriaient nullement. Il n'avait pas la moindre envie d'aller guerroyer sur le continent, et d’être cité par le Times comme un vaillant soldat, en laissant un œil ou une jambe sur le champ de bataille. Un grave changement lui donna une nouvelle répulsion. Son régiment, qui par un privilège spécial ne quittait Londres que pour aller à Brighton, devait, disait-on, être envoyé à Manchester. Le délicat Brummel ne pouvait se résigner à l’idée de demeurer dans une ville de manufactures, de parader devant des femines et des filles de marchands. IE quitta

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l'armée, et retourna à Londres, sa vraie résidence, son vrai théâtre, sa capitale.

De l'héritage de son père, secrétaire de lord North, il avait reçu eoviron sept cent mille francs. IT fit de cette somme un bel usage. Il loua dans le quartier aristocratique un Joli appartement, acheta des chevaux, des voitures, et prit à son service un cuisinier de premier ordre.

Le moment était venu où il allait vivre selon ses goûts, réaliser ses conceptions.

En peu de temps il apparut aux yeux du monde du high life dans tout l'éclat de ses ingénieuses opérations. Ce n'était point un de ces pompeux ou un de ces capricieux dandies, comme on en pouvait voir chaque jour à Hyde-Park, dans les clubs, au théâtre. C’étaitun chercheur et un inventeur. Il inventa des pantalons d’une forme charmante, des cols de chemise superbes, des nœuds de cravate prodigieux. Il avait le culte du corps. Pour embellir et parer cette idole, il inventa des procédés d’ablutions, des raffinements de toilette auxquels on n'avait jamais songé. Il enseigna à ses adeptes que l'on ne pouvait être un homme comme il faut si l'on ne changeait de linge trois fois par jour, de gants quatre lois, et si l'on n'avait à sa disposition trois coiffeurs, un pour le devant, un autre pour le derrière de la tête, et le troisième pour les tempes.

Il devint ainsi le propagateur des vraics doctrines de la fashion. Il avait une figure agréable, de l'esprit, l’art de conter finement les anecdotes, la repartie vive et quelquefois hardie.

I fut recherché et choyé dans la haute société, Les plus grandes dames se plaisaient à le voir dans leurs salons.

Devant sa gloire s'effaçait la renommée du beau Nash, qui, au commencement du dix-huitième sivele, régnait à Bath, celle du beau Fielding, pour lequel li duchesse de Castlemaine éprouva, à l'âge de soixante. cinq ans, une telle passion qu'elle voulut l'épouser. Le galant homme ne erut pouvoir refuser cette honorable proposition, bien qu'il füt tout récemment et très réguliérement marié.

Parmi ses contemporains, lélégant Brummel n'avait aucun rival. LC prince de Galles, que l'on eitait comme un modèle d'élégance, reconnaissait lui-même la supériorité de celui à qui ilavait conféré un grade dans son régiment. Il linvitait souvent à diner et le traitait familièrement, trop familièérement, car un jour lex-cornette de hussards, assis à la table de Carltonhouse, s'oublii au point d'adresser au royal châtelain ces paroles : George, my boy, ring the bell (George, mon garçon. sonne).

George tira la sonnette et dit au domestique qui arrivait à cet appel : «€ Faites avancer la voiture de M. Brummel ».

Le malheureux n'essaya pas de s'exeuser, il se retira, le front baissé, sans prononcer un mot, et dès ee moment l'habitation du régent lui fut à jamais fermée, De cette triste sortie il garda un amer ressentiment, el

un jour il en vint à se venger de son exil par une in pertinence. Un jour, en cheminant dans les rues de

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Londres avee son ami Jack Lee, tout à coup il rencontra le régent, qui lui avait témoigné tant de bienveillance et qui maintenant ne voulait plus te voir. L'ami S'inclina respectueusement devant Son Altesse : «Jean, lui dit Brummel assez haut pour que le prince l'enlendit, quelest done ce gros homme que vous saluez? »

Quelques années plus tard, le régent étant devenu roi, Brummel imvoqua, par un intermédiaire, son souvenir, disait qu'il fui avait autrefois cédé une belle tabaüére, et n'avait point reçu celle qui lui était promise en échange, George [V paya la dette du prince roval. I donna à son ancien convive une heureuse émotion en lui envoyant eent louis.

Hélas! il étuit bien déchu, ce favori des grandes maisons, ce régulateur de la mode. Sa fortune patrimoniale ne pouvait suflire à ses vanités mondaines, et il fréquentait les clubs où Fon jouait gros jeu. I joua. il perdit, il contracta des dettes qu'il ne pouvait payer. Un soir, après une ruineuse séance au club Westier, où le célèbre Fox avait englouti des millions, il ordonna à l'un des gens de la maison d'aller lui chercher un pistolet. € Monsieur, lui dit un de ses voisins en tirant de ses poches deux pistolets, ce n'est pas la peine de déranger un domestique. Ni vous avez envie de mettre in à votre existence, voici deux belles armes parfailement chargées, Je Les mets avec plaisir à votre service, »

Cette singulière proposition, faite avec un grand flegme, apaisa l'effervescence de Brummel, Ine se tua

pas, Mais il ne diminua pas ses habitudes de dépenses,

et l'heure vint où il fut obligé de fuir ses créanciers, Un soir, en sortant de FOpéra, il monta dans une voi. ture préparée d'avance el partit avec quatre chevaux de poste pour Douvres. De Run paquebot le transport rapidement à Calais.

Quelques jours après son départ, tout ee qu'il avait laissé à Londres était, par ordre du shérif, mis aux en: chères. La vente produisit 50 000 francs.

Tandis que les tailleurs, les bijoutiers, les fournisseurs de toute sorte se partageaient cette chétive somme, wémissant de la confiance qu'ils avaient eue en leur somptueux client, le fugitif débiteur se reconstituait à

Calais un bel appartement, I n'etait point de ceux

qu'un revers terrasse où dont la mauvaise fortune corrige les erreurs, éclaire Ha raison : rien ne pouvait amoindrir ses besoins de vanité ni ses désirs de svharitisme, I'avait été magnifiquement logé à Londres : il voulait l'être de méme dans sa nouvelle résidence, I achetait à grands frais des meubles de Boule, des tentures, des tapis, des porecelaines de Sevres, quelques livres, des tableaux et des tabativres,

I'avait conservé une somme d'argent qu'il aurait dû donner à ses créanciers, et il avait en Angleterre des amis riches qui, le crovant sans ressources, se faisaient un pieux devoir de l'assister dans sa misère, L'un d'eux lui envoya 20000 francs; d'autres lui assuraient une rente annuelle.

Au temps de sa splendeur il fréquentait assidüment le salon de la duchesse d'York, la fille ainée du roi de Prusse, la belle-sœur du régent. Jusqu'à la fin de «à

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Luce. cette noble femme manifesta pour lui une géné- A ruse sollicitude, Chaque année elle Jui envoyait une

bourse tricotée de ses propres mains et remplie de bankinoles.

Ainsi Brummel, qui ne devait jamais retourner en Angleterre, avait dans son exil la satisfaction d'être bien logé, bien nourri, bien vêtu, de boire comme autrefois chaque jour sa bouteille de vin de Bordeaux à son diner et d'être considéré par les Calaisiens comme un seigneur.

Mais peu à peu il vit ses revenus diminuer, Quelques-uns de ses bienfaiteurs Poubliérent ou se lassérent de le gratifier de leurs dons. Le plus dévoué d'entre eux devint fou et fut interdits; d'autres moururent.

I'eontinuait cependant à vivre de son agréable vie de rentier. avait pris la résolution d'apprendre le lrançais, et chaque matin il consacrait quelques heures à cette étude, Mais il était encore plus occupé de la conlection de ses vêtements, de sa toilette et de ses repas.

De temps à autre il sonnait la eloche d'alarme: il expédiait en Angleterre des lettres plaintives pour exciter la commisération de ceux qui jadis lui avaient lémoigné quelque affection où quelque intérêt. En réalité, 11 mendiait, et souvent dans ses efforts il échouait.

Enfin, il sombra de nouveau dans l'abîme de la dette par l'emprant onéreux, par les dépenses faites à = dit. D'année en année ses embarras s'accrurent, et il était dans une gène extrème lorsque, par la protection dun ami, il fut nommé consul d'Angleterre à Caen.

En 4850 il partit pour prendre possession de «on poste, mais d'abord il s'accorda Pagrément dalle passer une semaine à Paris, pour se raviver un peu, disait-il, après sa longue résidence dans la petite ville de pêche (little fishing town). C'est ainsi qu'il dés. gnait lhospitalière cité où avait véeu quatorze ans,

A Paris il fut invité à diner chez lord Ntuart, ane bassadeur d'Angleterre, chez M. de Tallevrand et d’autres importants personnages: 11 aurait bien voulu rester x pour se raviver tout à fait, mais le séjour de Paris coûtait cher et ses finances étaient si petites!

Depuis longtemps la bonne duchesse d'York était morte,

et nulle autre femme charitable ne s'était avisée de préparer pour lui, à chaque fête de Noël, une jolie bourse garnie de billets de banque.

Pour pouvoir quitter Calais, pour apaiser son tailleur, son chapelier, sa blanchisseuse et d’autres créanciers féroces, 11 avait été obligé de vendre son précieux mo bilier, Pour régler entièrement son compte et obtenir en outre une avance de quelques milliers de franes, il avait dû, par un acte formel, abandonner à un agent d'affaires les deux tiers de son traitement de consul, jusqu'à complète extinction de sa dette.

I n'en fit pas moins une entrée solennelle à Caen, dans une belle voiture de louage, avec un domestique, sur le siège et deux postillons.

Quelques jours après, il écrivait à son collègue de Calais : «Me voilà arrivé à ma destination, et j'ai sui toutes les horreurs d’un des plus affreux hôtels qu'il ait en Europe, et qui est, dit-on, le meilleur de la ville.

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CALAIS 2N {Dans ce misérable charnier j'ai rongé des os sur des Luppes sales. Enfin j'ai trouvé un bon gite dans la maison de Mine Guernon de Ranville', une agréable maison avee un vaste Jardin, deux angoras et un perrquet que j'ai déjà mis dans un état d'apoplexie en le hourrant de sucre.

€ J'apportais ici des lettres de recommandation de M. Molé, de M. Sébastiant, pour le préfet et le génénl, Grâce à ces puissantes lettres on me regarde ici comme un grand honime, bien que je n'aie pas douze sols dans ma poche, et lon m'a fait l'honneur de me nommer, sans ballottage, membre d'un elub où l'on rwçoit une quantité de publications périodiques, où l'on joue au whist, à l'écarté, au billard jusqu'à onze heures du soir. Je n'ai trouvé li que des gens bien élevés, de honne condition et de bonnes manières. Les Anglais qui demeurent ici sont très hospitaliers; il en est deux, otre autres, qui m'ont fait un charmant accueil, Is sont riches et ont un train de maison que je ne crains pas de comparer à celui de l'ambassadeur de Paris, A cinq heures et demie, un excellent diner, et le soir loutes les portes ouvertes. Je désire qu'on soit content de moi. Je m'associe aux peines des uns, à la joie des autres, Je vais d'ici, de BR, tendant la main aux pères chaux mères, causant avec eux, caressant leurs enfants et disant qu'ils sont superbes, bien qu'ils soient parlois peu débarbouillés. Que puis-je fase de plus avec mes faibles moyens? »

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