VIE
I^UBERT passa la journée du lendemain ç^ à chercher dans Monte-Carlo un ami commun qui pût le mettre en relation avec le comte de MiranofF.
Chercher est beaucoup dire. Il se tint assis durant des heures entières à la terrasse du café qui fait face à THôtel de Paris, lisant les journaux, en apparence, et, en réalité, regardant les promeneurs qui flânaient sous les palmiers ou qui entraient au Casino. De temps à autre il se levait, s'en allait faire un tour dans la salle de jeu. Il rencontra quelques Parisiens, qui le croyaient encore en Afrique, s'étonnèrent de le voir, et qui, tous, prirent des allures d'amis intimes, ne voulant plus le quitter après les premiers mots.
« Allons! » se dit le jeune homme, « décidément, me voilà un homme célèbre. Les absents n'ont pas toujours tort. »
Il eut de la peine à se débarrasser des importuns. Nul ne put lui rendre le service qu'il attendait, qu'il se gardait bien, d'ailleurs, de demander ouvertement. Il laissait tomber, comme par hasard, le nom du général russe.
— Miranoff ? disait l'un, mais il est mort. Les nihilistes l'ont assassiné l'année dernière.
— Miranoff? s'écriait l'autre, j'ai dîné avec lui cet hiver, chez notre ambassadeur, à Pétersbourg. C'est un petit homme, aux favoris châtains, l'air féroce, qui roule des yeux de vrai Cosaque.
« Et l'on prétend qu'en Europe tout le monde se connaît! » pensa M. de Brénaz. « Mais, pour un Parisien, la seule Europe qui existe est celle qui vient quelquefois dîner à la Maison-d'Or ou au café Anglais. Le comte n'a jamais dû mettre les pieds sur le boulevard. »
Le soir, il arrivait à désespérer, c'est-à-dire, étant donné son caractère, à sentir s'exalter son désir et se fortifier sa détermination. Si ce n'était pas à Monte-Carlo qu'il se faisait présenter à cette jeune fille, eh bien! ce serait ailleurs; à Pétersbourg, par exemple, ou il la suivrait, sans même rentrer chez lui, sans revoir sa maison quittée depuis tant de mois. Une difficulté à vaincre, une
opposition du sort à déjouer, c'était fait pour mettre en jeu toutes les énergies de cet être constitué pour la lutte. Certains ne pensent que lorsqu'ils parlent; celui-là ne vivait que lorsqu'il s'acharnait contre la résistance d'un obstacle.
Dans le salon de jeu, vers dix heures, il tournait autour des tables, quand, tout à coup, il vit tout contre lui, au trente-et-quarante, le large dos de Miranoff. Le Russe, assis devant le tapis vert, jouait un jeu énorme. En trois coups, le râteau» lui enleva cinq ou six mille francs. Alors, presque sans se retourner, il tendit la main à quelqu'un» derrière lui, et, dans cette main, vint se placer une liasse de billets de banque.
Hubert, des yeux, remonta le bras qui tendait cette liasse au comte, et vit que ce bras — gros et long dans une manche de drap vert à lisérés rouges et à boutons dorés — appartenait à un colossal valet de pied vêtu d'une livrée étrange.
Cet homme, plus grand peut-être encore que son maître, avait un visage de moujik, à demi perdu dans une barbe châtaine et encadré par des cheveux touffus de la même couleur. Sous ses sourcils en broussaille, deux petits yeux au regard brutal, têtu et perçant, évoluaient lente* ment, dans tous les sens, revenant au point d'oà ils étaient partis, puis repartant, devant, de côté, à droite, à gauche, avec un imperceptible arrêt
SUT chaque objet, sur chaque visage. Que cherchaient-ils? Sans les baisser, Thomme avait vu tout à l'heure la main ouverte du comte, et, toujours sans les baisser, il avait choisi les billets de banque dans une sacoche. Maintenant, sur la sacoche, cinq doigts puissants se fermaient, appliqués comme par des ressorts.
Hubert n'avait pas fini d'examiner ce personnage que les cinq doigts se soulevèrent, ouvrirent le fermoir, prirent un nouveau paquet de billets et le passèrent au comte.
a Diable!... » pensa le jeune homme.
Mais ce geste, accompli d'une seule main, et de la main gauche, donnait envie de savoir si le bras droit était infirme ou occupé. Le marquis se déplaça derrière le moujik, souriant un peu de la livrée plissée à la taille comme un jupon de paysan russe et tombant sur des bottes de cuir rougeâtre. Il vit alors que l'homme tenait de la main droite une forte canne de bois foncé à pomme d'argent.
« Est-ce la canne du comte? Est-ce une arme?..,» se demanda le marquis, «c Ce serviteur est peut être un garde-du-corps pour ce condamné des comités secrets. »
Autour d'eux on ne faisait guère attention à la figure sauvage ni au costume bizarre de l'homme à la sacoche. Le jeu absorbait les assistants. D'ailleurs, cette salle bariolée voit sans
ctonnement passer toutes les mascarades de l'univers.
Une main toucha l'épaule du marquis. Une voix murmura :
— Vous regardez trop Sémène Michaïlovitch.
Deux beaux yeux inquiets vous observent.
Un des squelettes de la Vanse macabre venant s'asseoir à la place du croupier n'eût pas causé plus de stupéfaction à M. de Brénaz. Il se retourna, prêt à s'offenser : « Monsieur?... » Mais, tout de suite, il sourit, tendit la main :
— Comment! mon cher ami, c'est vous?
Devant Hubert était un homme de quarante à
quarante-cinq ans, de taille moyenne, plutôt un peu fort. Son visage, aux yeux gris d'une finesse extrême sous le miroitement du lorgnon, à la moustache encore noire ou très habilement teinte, au front intelligent et dénudé sous le crespelage devenu rare d'une jolie chevelure vieil argent, avait le teint légèrement blafard, les rides menues et spirituelles du noctambule parisien. Cependant Hubert le saluait d'un nom étranger.
— Mon cher Welmann, reprenait-il en lui serrant de nouveau la main. Voilà une rencontre! Mais je dois commencer par vous remercier. Il paraît que vous m'avez fait une réclame extraordinaire.
Robert Welmann était un des journalistes les mieux placés du monde pour faire savoir tout
ce qu'il voulait. Correspondant parisien du London Herald, il avait à sa disposition tout l'or et tous les moyens indispensables pour que son journal fût le mieux renseigné de l'univers. Ami et admirateur de M. de Brénaz, il avait fait l'impossible pour communiquer avec lui jusque dans les régions les plus sauvages, les plus fermées, et pour relater à mesure une des expéditions les plus hardies du siècle. Et le voyageur, point dédaigneux de la célébrité, savait gré au journaliste d'avoir raconté au monde civilisé ce qu'il tentait d'accomplir, à l'heure précise où, dans la nuit des forêts vierges, il se couchait pour mourir, écrasé par la morne puissance de l'espace et par l'immensité de l'oubli humain.
Dès son retour en Egypte, Hubert, aux anxiétés qui l'attendaient, aux réceptions qui le fêtèrent, sut qu'un intérêt universel, haletant, sympathique, avait plané sur son expédition, et que cet intérêt, c'étaient les correspondances de Robert Welmann au London Herald qui, tout d'abord, l'avaient éveillé en Europe.
Aussi son premier mot à son ami était un mot de remerciement.
Welmann l'arrêta d'un geste.
— Nous causerons après. J'étais avec une dame que vous intriguez fort. Il faut que je vous présente.
— Qui est-ce?
— La jeune comtesse de Miranoff.
— La fille du général! s'exclama Hubert presque en un cri de joie.
— Non, sa femme.
— Hein?... Qu'est-ce que vous dites?...
— Chut!... fit Welmann, qui appuya son injonction d'une pression énergique sur le bras du marquis.
En effet, toute explication devenait impossible. Les deux hommes, en quelques pas, s'étaient rapprochés d'un divan de cuir, dans l'angle du salon. Et déjà, sans savoir s'il rêvait ou devenait fou, le marquis de Brénaz, avec son impassibilité élégante de gentilhomme, s'inclinait devant une femme assise — la même qui, depuis plusieurs jours, exerçait un si singulier empire sur sa pensée. Le journaliste le présentait, riant avec la comtesse d'une plaisanterie faite auparavant.
— Le voici, madame. Et c'est bien le marquis Hubert de Brénaz. Aucune ressemblance ne m'abuse. Je vous garantis son identité.
— Marquis, dit-elle avec une gracieuse vivacité, je salue en vous un héros.
Elle parlait avec un accent léger, qui roulait un peu les mots les uns contre les autres au bord de ses lèvres rouges. Ses dents étincelaient dans son sourire, tandis que l'ardente gravité de ses yeux contrastait avec la grâce etla volupté de sa bouche.
Hubert, tout pâle, s'était redressé et la regardait, cherchant quelque chose à dire.
— Figurez-vous, mon cher ami, reprit Welmann, qu'à vous voir tourner autour de son fidèle Sémène, la comtesse vous prenait pour quelque nihiliste animé d'un sombre dessein.
— Et... vous êtes rassurée, madame?... demanda Hubert, s'asseyant à côté d'elle.
Elle répondit affirmativement d'un regard, tandis que le journaliste continuait :
— J'ai essayé de persuader à la comtesse que vous n'étiez qu'un pick-pocket alléché par la sacoche de Sémène, et savez-vous ce qu'elle m'a répondu?... Faut-il dire, comtesse?
* Rieuse maintenant, et rougissante, avec son air d'extrême jeunesse, telle qu'une écolière dont on raconte les espiègleries, la jeune femme voulait le faire taire.
— Elle m'a répondu, continuait Welmann amusé : « Un pick-pocket, cet homme-là!... Avec cette tête si fière!... Non, non... C'est peut-être un voleur de cœurs ou un voleur de couronnes, mais ce n'est pas un voleur de porte-monnaie.
— Ah! dit sérieusement le marquis, c'est que M™^ la comtesse de Miranoff connaît déjà ma probité. J'ai voulu lui rendre une bourse en or, que je croyais à elle, et je ne demandais même pas de récompense.
A ces mots, la comtesse le dévisagea, puis,
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avec une exclamation, le reconnut pour l'étranger du Campo-Santo. En même temps, elle changea de couleur.
Hubert la vit pâlir, comme il l'avait vue pâlir dans le cimetière italien. Mais ce fut, dans Tatroce désappointement qui l'anéantissait, comme une désillusion de plus. Ce n'était donc pas lui, personnellement, qui provoquait une émotion chez cette jeune femme, puisque, tout à l'heure, sa vue n'avait pas suffi à faire naître en elle ce singulier trouble. Elle ne s'était même pas rappelé ses traits... Non, c'était sans doute quelque coïncidence, un souvenir qui s'éveillait en elle.
Quel souvenir?... Que se passait-il en cette créature si belle, dont les yeux exprimaient déjà toutes les tristesses tragiques de la passion, et qui, presque adolescente encore, appartenait à un vieillard?... Ah! coupable... Coupable d'intention, ou de désir, ou de regret... Certes, elle devait l'être. N'était-ce pas vouloir le crime, n'était-ce pas le commettre, qu'épouser à seize ans — dixhuit peut-être — un homme de soixante-cinq!... Ainsi donc, elle était à lui... A lui!... A ce vieux, qui lui parlait avec des mignardises d'aïeul. Car Hubert avait constaté les attitudes de ce couple... Il avait eu la naïveté de s'attendrir sur ce tableau de paternité heureuse et de filiale tendresse... Pouah!... Son rêve maintenant lui remontait du coeur avec une violence de nausée. Il méprisait,
il détestait cette femme!... Il aurait voulu l'insulter.
Mais sa rage lui faisait tant de mal, qu'une douleur poignante ne l'eût pas torturé davantage... Une douleur?... Oui. Un autre, moins maître de ses sentiments, moins assuré, moins fort, se fût avoué les élancements de cette douleur secrète lorsque la jeune comtesse, tout en causant, levait sur lui ses yeux, — des yeux dont la luniière était faite d'intelligence,, de sympathie, de fierté, et aussi d'une si troublante douceur.
Elle l'interrogeait sur ses voyages.
Dans cet angle du salon, où ils attendaient que le comte de Miranoff eût quitté la table de jeu, leur conversation à tous trois — Welmann debout devant les deux autres — s'animait et se déroulait comme en un coin de bal mondain. Le marquis parlait sans rien laisser voir de ce qui se passait en lui, pourtant avec une volonté de déplaire, une intention d'ironie. Mais cette ironie s'émoussait promptement, et, sans qu'il s'en doutât, tournait au scepticisme plein de mélancolie d'une âme dont la foi au bonheur s'est brusquement éteinte.
Le journaliste anglais l'observait de son œil aigu, tout en laissant échapper de temps à autre une réflexion mordante :
— Vous savez, Brénaz, ne soyez pas trop sin-
cère. Ne nous dites que les impressions de voyage dont vous avez préparé le brouillon. C'est un a interview, » je vous en préviens. Je vais envoyer ça tout chaud au London Herald.
La comtesse — on ne pouvait s'y tromper — écoutait Hubert de toute son âme, soulevée par l'enthousiasme et l'ardeur de connaître, préoccupée de ces races lointaines qu'on lui décrivait, ne se rebutant pas aux détails terribles ou répugnants, curieuse de savoir les mœurs, les joies, les souffrances, l'idéal des plus humbles êtres, et par quel mot naïf ou désespéré, voluptueux ou sanglant, chaque peuple a résolu pour lui-même l'énigme de la vie.
— Et vous, monsieur, vous, — dit-elle enfin, ses larges yeux ouverts comme pour pénétrer l'impénétrable, — vous qui avez tant vu, tant étudié, tant cherché, dites-moi... Quel est à votre idée le sens de la destinée humaine ?... Tous les hommes, de tous les temps, de toutes les races, de tous les pays, ont-ils un devoir unique... un but unique ? S'entendront-ils jamais pour l'accomplir ou pour y marcher ?
— Je n'ai vu les hommes, partout et toujours, préoccupés que d'un seul objet, madame. Et cet objet est aussi le seul qui donne un sens à la vie, et qui vaille la peine de vivre.
— Cela peut se dire en un mot t
— En un petit mot, madame.
— Oh ! dites-le-moi !
Elle s'approchait un peu, avec une jolie prière dans les yeux et sur les lèvres.
A ce moment, Welmann se détournait, faisait deux pas au-devant du comte de Miranoff, qui — la sacoche de Sémène une fois vide — venait de quitter le tapis vert. Le croupier criait : <c Le jeu est fait. Rien ne va plus. » Un solennel silence se fit.
Et la jeune femme, étonnée du ricanement amer qui, tout à coup, soulevait la moustache du marquis, se penchait, plus curieuse :
— Dites-le-moi, ce qui seul vaut la peine de vivre?...
Hubert de Brénaz répondit:
— L'amour.
Il se leva brusquement, et marcha vers le gé* néral russe, qui s'avançait, superbe en sa vieillesse robuste, imposante, d'homme qui a longtemps commandé, vaincu, terrifié les autres hommes. Un prestige l'environnait. Ses vêtements, sur son vaste buste, prenaient des plis militaires. Sa démarche broyait le sol. Derrière lui venait Sémène, plus gigantesque peut-être, mais combien distant sur l'échelle des êtres, avec sa face obscure, embroussaillée, sournoise, de moujik, son pas automatique de bonne bête de labour faite pour marcher dans le troupeau.
Welmann dit quelques mots au comte. Hubert fit encore deux pas, et les présentations eurent lieu.
— Monsieur, dit Miranoff au marquis, vous êtes un des hommes dont je désirais le plus vivement faire la connaissance.
— Général, répliqua le jeune homme, je ne suis qu'un voyageur, un rêveur... Vous êtes un victorieux, l'une des gloires de la noble Russie. Je suis fier de vous serrer la main.
La sincérité qui brillait dans ses yeux charma le hautain vieillard. En ce moment, Hubert sentait se réveiller d'autant plus vivement son admiration pour Miranoff qu'il était plus près de haïr la comtesse. C'était avec une âpre méchanceté qu'il venait de jeter ce mot ce amour » à la charmante créature, qui, si elle restait honnête, en rêverait douloureusement dans la solitude, comme d'un divin bonheur défendu. Il eût voulu le lui graver, ce mot, d'un fer rouge sur le cœur, pour qu'elle sentît la torture de ce qu'elle avait perdu, cette folle, si jeune, si délicieusement séduisante, que l'ambition, sans doute, avait livrée à ce despote en cheveux blancs.
Hubert eût été satisfait de l'effet produit, si, tandis qu'il abordait Miranoff*, il avait pu observer le visage de celle qu'il avait essayé de frapper d'une parole soudaine, d'une parole instinctive, jetée par lui sans préméditation, et à laquelle il
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ne croyait lui-même que depuis bien peu de temps — s'il y croyait.
La jeune comtesse était devenue toute blanche, saisie jusqu'au cœur par l'amertume de son accent, par l'espèce de défi qu'il semblait vouloir lui lancer. Maintenant, de ses profonds yeux sombres — plus sombres dans son visage pâli — elle suivait cet homme, cherchant à deviner ce qu'il avait voulu dire. Était-ce pour elle que, tout à coup, il s'était montré dur, ou bien pour luimême? Une tristesse ou un remords le poursuivait peut-être? Qui sait s'il n'était pas très malheureux? Pourtant elle avait cru qu'en les réticences de ses dernières phrases, il avait voulu la blâmer rudement de quelque chose. Mais la blâmer de quoi ? '
C'était étrange, lui si doux!... Car, ce qui la frappait, connaissant l'héroïsme de ses aventures, c'est qu'il montrât une telle suavité d'accent, de manières..,. Elle avait toujours cru que la bravoure s'alliait à une certaine brutalité. Les hauts officiers de l'armée russe, amis de son mari, ne se piquaient pas de savoir ramasser galamment un éventail ou conter fleurette aux femmes.
— Venez-vous, Nadèje? dit le comte. Ces messieurs vont prendre le thé avec nous.
— Me voici, Nicolas Féodorovitch.
Elle se leva, saisit son bras, formant de nouveau avec lui le groupe filial et paternel que le marquis
de Brénaz observait maintenant avec un ricanement intérieur.. Hubert, par les deux mots échangés entre le mari et la femme, venait de comprendre la facilité de son erreur à cet égard. Le comte la traitait en enfant, presque en inférieure, et elle lui répondait, non sur un pied d'égalité, mais avec un respect timide. En effet, il venait d'inviter deux étrangers à prendre le thé chez la comtesse, sans lui en demander la permission, le lui notifiant d'un mot, simplement. Même la délicatesse du marquis, si raffinée dans ses rapports avec les femmes, en souffrait, malgré le secret plaisir qu'il éprouvait à la voir maltraitée. Puis ce petit nom de Nadèje — si joli d'ailleurs — donné en public, était de la plus grande familiarité; tandis que la jeune femme s'était adressée au comte comme à un ami que l'on respecte, à un parent dont l'âge ou la situation impose r « Nicolas Féodorovitch. — Nicolas, fils de Féodor, » formule de demi-cérémonie, qui, pour une personne au courant des mœurs russes, marque immédiatement la distance.
Cette impression s'accentua encore dans le salon particulier de l'Hôtel de Paris, où l'on trouva le thé servi à la russe par des domestiques personnels du comte de Miranoff. Les gens de l'hôtel ne venaient que jusqu'à l'antichambre de l'appartement. A partir de là, des valets à la livrée du comte, l'appelant ce Excellence, » obser-
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vant toutes les règles de la plus sévère étiquette, lui donnaient — malgré la banalité du décor — l'illusion qu'il se trouvait chez lui, à Pétersbourg, dans son palais de la Perspective Newsky.
Et M. de Brénaz vit que ce terrible ennemi des Turcs et des nihilistes était un despote intérieur non moins qu'un despote politique. Il soupçonna ces valets si bien stylés, qui se précipitaient au moindre froncement de sourcils du maître, de connaître par expérience le contact de la lourde canne de Sémène. Car le garde-du-corps faisait au-dessus d'eux fonction de majordome et d'exécuteur des hautes-œuvres. Ce gigantesque moujik, toujours debout derrière le comte de Miranoff, n'ouvrant jamais la bouche et n'arrêtant jamais la méfiante évolution de ses prunelles, avait quelque chose de fantastique et d'inquiétant. On eût dit l'ombre et comme l'âme damnée du redoutable chef de police, une seconde incarnation obscure, un dédoublement mystérieux de cette personnalité trop puissante pour un seul corps, pour une seule enveloppe de chair.
La comtesse, elle-même, semblait intimidée lorsqu'elle s'adressait à Sémène.
Et, quand Hubert eut contemplé la jeune femme dans cet intérieur, où toute sa grâce paraissait comme écrasée sous une atmosphère trop lourde, une pitié tendre lui pénétra le cœur. Pourquoi se trouvait-elle ici? Peut-être, après tout.
ravait-on sacrifiée à des ambitions qui n'étaient pas les siennes. Il la voyait si simple, silencieuse et douce, tandis qu'elle s'occupait à offrir le thé sans se mêler à la conversation des trois hommes. Toute l'ardeur qu'elle mettait à le questionner dans la salle du Casino s'était éteinte. Elle ne s'intéressait, pour le moment, qu'à savoir s'il reprendrait du gibier froid ou du caviar. Et, dans sa robe de drap clair bordée d'un très fin frisottis de plumes de la même nuance, avec ses noirs cheveux, aux ondes lourdes, régulièrement partagés, son air d'enfant, il eût pu la prendre, non pour une grande dame, mais pour une petite pensionnaire, n'était la dignité incomparable du regard que, de temps à autre, elle posait sur lui, très calme.
Non, il n'avait plus la force de la haïr. Un attendrissement inexplicable l'amollissait à présent. De nouveau, tout en parlant, et même sans se tourner vers elle, il subissait la séduction de ses jolis gestes, de ses mains animées de douceur, qu'il voyait aller et venir, souples et pâles, sur la broderie rouge de la nappe.
MiranofF, peu causeur, venait toutefois de garder longtemps la parole. C'est qu'il avait abordé son thème favori : l'éloge de l'Empereur Nicolas.
— Ah! nous n'en aurons plus comme lui, s'écria-t-il. Votre philosophie européenne, votre
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libéralisme européen, sont en train d'empoisonner la dynastie.
— Vaut-il mieux, dit Welmann, qu'elle périsse par la dynamite?
— L'un conduit à l'autre, répondit le général. Alexandre Nicolaïévitch serait encore vivant s'il m'avait écouté, s'il avait refusé d'émanciper les
serfs.
Welmann et le marquis, s'étonnant de ce paradoxe, voulurent lui faire expliquer sa pensée. Au fond, ils considéraient Miranoff comme un tyran de race, d'hérédité, de vocation, n'ayant sur le gouvernement des hommes et la psychologie des peuples que les idées rudimentaires d'un satrape de l'antique Asie. Aussi éprouvèrent-ils quelque surprise à l'entendre développer son apologie théorique de l'autocrade du Czar.
Suivant lui, la politique était une science creuse, une invention de bourgeois prétentieux. Il n'y avait d'intéressant que la question sociale. Or la question sociale, posée depuis le commencement du monde, depuis que deux sauvages s'étaient associés pour chasser, cultiver ou construire ensemble, ne comportait pas une solution unique. Elle changeait de face à mesure que se transformaient les conditions de la vie. Absolument indépendante de la forme du gouvernement, elle évoluait avec les progrès industriels et scientifiques. L'erreur était de croire
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qu'on iacilicaic sa marche par des lois. Car les lois bien faites n'étaient que l'enregistrement pur et simple de chacun de ses pas en ayant; et les lois mal faites, très vexatoires pour les particuliers, n'avaient pas la force d'entraver le mouvement formidable et lent de l'évolution sociale. Toutefois cette évolution s'accomplissait avec plus de rapidité régulière dans le milieu le moins obstrué par les lois, et ce milieu, c'était — suivant Miranoff — l'État monarchique, avec un souverain absolu.
— Oh ! dit Welmann, les lois ne sont pas gênantes sous un chef absolu... Mais elles sont remplacées par des caprices. Or, les caprices d'un homme, qui peut être un misérable ou un fou, sont plus dangereux que des lois.
— Non, dit Miranoff, car ils ont des effets plus restreints. Puis le pouvoir absolu d'un seul homme, c'est un mot, une fiction... Cet homme subit comme un autre, plus que tout autre, la pression des nécessités, de l'opinion publique. S'il y résiste, c'est à ses dépens. L'équilibre se rétablit toujours.
— Par la violence alors, par la lutte?..,
— Hé! oui, la lutte, s'écria le colosse avec un éclair dans ses prunelles métalliques. Et pourquoi pas?... C'est cela qui fait marcher le monde... C'est cela qui vaut la peine de vivre!... Briser un ennemi ou être brisé par lui!...
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Il s'animait, oubliant ses théories, ses paradoxes, le tableau qu'il voulait développer d'un gouvernement paternel sous lequel se construirait lentement et sûrement le bonheur progressif des peuples. Le fond guerroyeur du vieux Slave se soulevait. On sentait s'évoquer sous ses paroles le sens tragique de cette existence disputée jour après jour à des haines effrayantes, et chargée du remords de ses sombres triomphes. Cette main, qui se crispait inconsciemment pour suivre l'orgueilleux défi de la voix, semblait encore meurtrir et courber le front des nations rebelles. Une puissante poésie s'échappait de l'âme et des yeux de cet homme.
Hubert l'écoutait, le regardait, la gorge serrée d'une âpre émotion. Mais, tout à coup, un élancement de douleur perça le cœur du marquis. En tournant la tête pour observer Nadèje, il venait de surprendre les beaux yeux de la jeune femme fixés sur son mari avec des larmes d'admiration. Elle semblait — cette enfant si fraîche de jeunesse, si imprégnée de volupté naïve, de tendresse fière, cette créature de grâce et d'amour — elle semblait fascinée par ce cruel génie comme une gazelle par le regard d'un lion. C'était pénible à voir, surtout dans l'état d'esprit où se trouvait M. de Brénaz.
« Est-ce dôncde l'amour?... » songea-t-il. « Oui, et c'est plus encore. C'est du fanatisme et de la
possession. Elle lui appartient comme une martyre appartient à son Dieu, dans l'anéantissement, la terreur et la souffrance. Rien ne peut compter auprès d'un pareil sentiment. »
Il fit un rapide retour sur lui-même, et, pour la première fois de sa vie, connut la méfiance de soi dans toute son amertume. Même, en se rappelant ses derniers mots à la comtesse, dans la salle de jeu du Casino, il éprouva une gêne subite, presque une honte, qui lui fit monter la rougeur au front. N'avait-il pas employé, avec une solution différente, précisément la phrase de Miranoff? Celui-ci s'écriait : « Ce qu'il y a de plus grand au monde, c'est la lutte. » Lui, il avait dit, sans savoir pourquoi d'ailleurs, poussé par une force intime et obscure : « Ce qu'il y a de plus grand au monde, c'est l'amour. »
Et maintenant, Nadèje marquait la différence. Elle contemplait son mari avec des yeux mouillés d'enthousiasme. Il était dans le vrai. C'était un héros. Tandis que son regard douloureusement surpris avait toisé tout à l'heure l'étranger qui offrait aux curiosités de son âme une banalité de romance, un refrain de sérénade. Qui sait? Peutêtre même avait-elle cru qu'il voulait lui manquer de respect.
M. de Brénaz, si content tout à l'heure d'iin mot lancé comme une flèche dans ce cœur féminin qu'il se croyait en droit de mépriser, re-
tournait maintenant ses dédains contre lui-même et se dévorait de regrets et de suppositions.
11 n'écoutait plus MiranofF affirmant que le Czar Alexandre II avait, non pas étendu, mais ébranlé sa popularité en signant le décret d'affranchissement des serfs. Les paysans, ne comprenant rien aux subtilités législatives du rachat des terres, se désolaient en s'écriant : « Notre Satouchka, notre Petit Père, nous abandonne.
Qu'est-ce que cette liberté qu'il nous offre ? Il ne veut donc plus que nous soyons ses enfants? »
Ah! cet Alexandre Nicolaïévitch, malgré ses manies libérales, Miranoff l'avait aimé tendrement! Us avaient été élevés ensemble, parle terrible Nicolas, qui leur faisait faire l'exercice militaire, en les frappant cruellement de sa cravache à la moindre erreur, ce Car le Czar Nicolas était mon parrain, » ajouta le comte, ce C'est pour cela que je m'appelle Nicolas Féodorovitch. Je le vois toujours, avec sa haute taille et sa tête admirable, lui qu'on surnommait ce le plus beau des hommes.» Il a vécu toute sa vie comme un soldât, n'ayant pour robe de chambre qu'un manteau militaire et pour lit qu'un petit lit de camp... »
Le général s'oubliait, s'enfonçait dans ses souvenirs. Sémène, debout derrière lui, demeurait immobile, sans fatigue, les yeux enfin fixés, posés en avant sur la tête blanche de son maître, avec une flamme d'adoration. Nadèje et Hubert son-
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geaient... EUe, partie sans doute vers cette Russie évoquée, vers son enfance, à elle-même, si proche; et lui, Tâme noyée de trouble, ne distinguant plus ce qu'il éprouvait, se raidissant contre quelque chose, sans savoir si c'était d'une ivresse ou d'une souffrance qu'il se défendait ainsi.
Robert Welmann, l'esprit alerte, curieux, aiguisé d'observation, notait au vol dans sa mémoire les anecdotes ou les aperçus de Miranoff qui pourraient trouver place dans sa correspondance au London Herald. D'un mot, d'une question, il poussait le Russe à parler. Toutefois, malgré le profit et le plaisir qu'il trouvait à l'entendre, ce fut lui qui tout à coup s'inquiéta de l'heure tardive. Les bougies baissaient dans les candélabres, et la première montre qui fut interrogée marquait minuit moins vingt. Ces messieurs se levèrent en s'excusant auprès de la comtesse.
— Bah ! s'écria le général. Minuit est assez tôt pour rentrer chez soi. Et nous sommes tous rentrés, puisque vous demeurez ici à l'hôtel, vous, Welmann... Et vous aussi, marquis, n'est-ce pas? Nous nous reverrons, je l'espère, j'y tiens, ajouta M. de Miranoff en serrant les deux mains d'Hubert avec une grande cordialité. De nouveau, il exprima sa joie de le connaître, lui qui, depuis des années, s'intéressait à sa personne, à ses voyages, avec une sympathie* véritable. — Et vous savez... nous allons à Paris. Oui... La com-
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tesse et moi... Pour nous y fixer, sans doute... au moins momentanément...
— Que je suis heureux! murmura Hubert,.
qui n'osait élever la voix, car il vibrait d'émotion.
— Si le cœur vous en dit de revenir par mer, par le chemin des écoliers, nous serons enchantés de vous ramener sur la ÎN^va, notre yacht... Mais non, n'est-ce pas? Vous avez assez de la mer, et il doit vous tarder de revoir votre home après une si longue absence. D'ailleurs, nous voulons encore nous arrêter en Espagne. Eh bien, tant pis! Mais la D^va reste pour toujours à votre disposition, si toutefois un grand voyageur comme vous daigne naviguer sur cette coquille de noix.
Pas un mot de la comtesse ne souligna l'invitadon de son mari. Mais ce silence n'était attribuable qu'à l'attitude enfantine et soumise de cette jeune femme devant toute décision du maître. La grâce de son sourire et de son regard disait son aimable bonne volonté. Elle tendit la main à M. de Brénaz, mais comme celui-ci, au même instant, faisait un pas pour se retirer, tous deux se trouvèrent sur le seuil du salon. Il saisit cette petite main.
— Oh ! pas ici, dit-elle en pressant nerveusement ses doigts pour l'attirer en arrière. Et, d'un geste effrayé, elle le ramenait vers l'intérieur de la pièce. — Disons-nous adieu dedans ou dehors^ mais jamais sur le seuil de la porte!
— Non?... Pourquoi?... demanda Hubert, qui, dans son étonnement, ne songeait plus à lâcher la main qu'on lui laissait.
— Oh! vous ne savez pas?... Mais, en Russie, nous croyons que c'est braver le sort... Cela porte malheur.
Il la vit toute pâle, très sincère dans son puéril effroi. Et, rejoignant Welmann, qui, dans l'antichambre, prenait congé du comte, il sentit sa perplexité s'accroître par ce léger incident. Ainsi elle était superstitieuse, et à un tel point, malgré ce qu'il avait découvert en elle d'intelligence, de curiosité hardie, par ses réflexions au Casino. De même il l'avait vue tour à tour si fière et si humble! De même encore, il avait surpris dans ses yeux les éclairs d'une âme passionnée, puis cette flamme s'était éteinte en de l'admiration craintive pour un vieillard.
Étrange et complexe créature! Sa nationalité suflRsait-elle à donner la clef de pareils contrastes ? Hubert ne connaissait des femmes slaves que les légendes courantes sur leur fantasque nature et leur charme dangereux. Mais rien, rien dans les féminines expériences passées ne pouvait l'aider à pénétrer un tel caractère. Parmi les nombreuses images qui pâlissaient et se fanaient dans son cœur, nulle physionomie ne se rapprochait de celle-là. Toutes pourtant se ressemblaient; toutes finissaient, sous son regard, par exprimer une
SI
âme presque identique : une âme vide et légère, toujours assoiffée de vaniteuses illusions, hostile à la raison comme à la vérité, passant d'un excès de tendresse à un excès d'indifférence, déconcertante par sa facilité d'amour comme par sa facilité d'oubli.
Oui, il croyait la connaître, l'âme de la femme ; et, dans toute femme, dès le premier regard, il la reconnaissait. Même l'ennui de la voir si vite apparaître commençait à lui gâter la séduction des jolis visages et la tentation des souples corps. Mais celle-ci se. dressait devant lui comme un mystère. C'était une beauté nouvelle armée d'un aiguillon nouveau. Il ne comprenait rien d'elle, et pas davantage le sentiment qui le forçait à ne s'occuper que d'elle seule.
Il entra dans la chambre de Robert Welmann afin de le questionner. Le journaliste était fort au courant de tout ce qui concernait Miranoff. Il avait fait sa connaissance plus de quinze ans au paravant lorsqu'il était lui-même attaché de l'am, bassade anglaise à Saint-Pétersbourg. Il se rappe* lait parfaitement la première femme du comte, une personne de la plus haute noblesse, cousine éloignée du Czar.
— Voilà ce qu'on m'avait raconté en effet, dit M. de Brénaz. C'était une Romanoff. N'a-t-elle pas eu d'enfants?
— Non. Elle est morte il y a douze ans. Le
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comte est resté longtemps veuf. Puis il a fait la folie, une fois la soixantaine dépassée, d'épouser M}^^ de Paskiévine, une jeune fille de dix-neuf ans, ravissante d'ailleurs. Vous avez pu en juger.
— Dix-neuf ans... Quel âge a donc maintenant la comtesse?
— Mais... un peu plus de vingt ans, peut-être.
— Elle ne les paraît même pas.
— Non, elle a l'air d'en avoir quinze. Seulement ce mariage l'a brouillé avec Alexandre III.
— Qui, la comtesse?
Welmann se mit à rire.
— Oh! la pauvre petite... Elle n'a jamais vu le Czar. Elle vivait dans un vieux « nid de seigneurs, » comme dit Tourguéniew, tout au fond de la Grande-Russie, près de Voronèje, sur les bords du Don. Elle appartient à une famille ancienne, mais ruinée. Je crois même qu'elle songeait à travailler pour vivre... à étudier la médecine peut-être, comme toutes les filles pauvres en ont la rage là-bas. Enfin, Miranoff l'a dénichée. Il a perdu la tête en la voyant, et il y avait de quoi. Mais le Czar a pensé que lorsqu'on a eu l'honneur d'épouser une Romanoff, on la pleure toute sa vie, on ne convole pas avec une Paskiévine.
— Alors, c'est une disgrâce qui les amène en France?
— Une disgrâce... Pas tout à fait. Mirançffa rendu trop de services à la monarchie. Non, pas
une disgrâce... Mais une... séparation. D'ailleurs, au point de vue politique, on risquait de ne plus s'entendre. Le comte appartient à la vieille école. Ce sont des idées plus libérales que les siennes qui prévalent au Palais-d^Hiver. Cependant il reste en bons termes, je crois même qu'il entretient une correspondance quotidienne avec la cour. Le Czar lui demande son opinion sur toutes choses, directement ou indirectement.
— Cela ne m'étonne pas, dit M. de Brénaz.
C/lielle forte tête, ce Miranoff !
— Heureusement, reprit le journaliste avec un sourire narquois.
Et, comme Hubert le regardait sans comprendre ce sourire, l'autre parla crûment des ornements un peu lourds que cette ce forte tête » aurait bientôt à supporter.
— Il est trop vieux, mon cher... Sa femme est trop jolie... Ce n'est pas possible autrement.
— Allons donc! s'écria Hubert gêné. Une Française, je ne dis pas...
— Et une Russe, donc!... riposta Welmann, très égayé par d'anciens souvenirs. Ah! vous ne les connaissez pas, les gaillardes. Figurez-vous, lorsque j'étais à l'ambassade...
Là-dessus, il commença le récit de ses bonnes fortunes avec des dames de la cour. Hubert, à part lui, en rabattit la moidé, trouva le reste d'une banalité exaspérante, se sentit froissé de
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certaines comparaisons physiques ou morales avec la comtesse de Miranoff, et, finalement, craignant que, malgré lui, son ton ne prît de Taigreur, il coupa court, non sans une certaine brusquerie.
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E jour suivant, dès le commencement de l'après-midi, M. de Brénaz se mit en tenue de visite : redingote noire, plastron de cravate en satin blanc piqué d'un trèfle en rubis, gants clairs, chapeau haut de forme du luisant le plus scrupuleux. Puis il fit descendre son valet de chambre pour s'informer si M°^® la comtesse de Miranoff était chez elle et permettait qu'il lui présentât ses hommages.
Sur la réponse affirmative, rapportée par le valet, il descendit à son tour*
Dans cette visite de cérémonie — fort courte, ainsi qu'il convenait à une démarche officielle et respectueuse — Hubert se convamquit de ce fait, déjà pressenti la veille, que le comte s'isolait, dans son intérieur, en une retraite fort difficile-
ment abordable. Sa jeune femme elle-même ne pénétrait pas auprès de lui sans l'avoir fait avertir. Était-ce humeur sauvage, souci de l'étiquette, précaution perpétuelle contre des vengeances politiques? Peut-être ces trois motifs réunis. Mais quelle contrainte!... Quel obstacle à toute intimité conjugale! Quelle existence pour une pauvre enfant de vingt ans !
En souffrait-elle? Hubert n'eût pu le dire encore. Mais, à coup sûr, elle en ressentait l'humiliation. Car, lorsqu'elle se leva, dans ce salon d'hôtel — où le rapprochement des pièces montrait tout le détail des habitudes, — en affirmant que le comte serait heureux de venir saluer leur visiteur, elle rougissait visiblement. C'est qu'elle devait s'arrêter devant la porte voisine, et frapper comme une étrangère. Tandis qu'elle se tenait debout devant les battants fermés, tournant le dos à M. de Brénaz, le marquis put remarquer les marbrures qui lui rôsaient le cou, et il éprouva tout le malaise de cet embarras qu'il infligeait sans le vouloir.
Ce fut Sémène qui ouvrit. Il tenait à la main cette canne robuste qui semblait à Hubert devoir contenir une lame d'épée ou une masse de plomb. A la grande surprise du marquis, le serviteur ne s'effaça point pour laisser passer sa maîtresse. De son vaste corps, il continua de barrer la demi-embrasure devenue béante. ,
— Dites à Son Excellence, fit la comtesse, que M. le marquis de Brénaz est venu nous rendre visite.
Le moujik disparut; la porte se referma. Un instant après, Miranoff arriva, le pas pesant, la tête haute, sa vaste poitrine développée comme à la parade, mais le visage éclairé de plaisir, la main cordialement tendue, en dominateur bienveillant.
Cet homme — évidemment — avait dans Fâme l'ampleur, Tétoffe, la puissance, qui s'étalaient dans ses muscles. Incapable d'un sentiment médiocre, il nourrissait de larges haines et de larges sympathies. Son despotisme agissait autour de lui avec le jeu facile, inévitable, d'une force naturelle, sans qu'il en recherchât d'ailleure de mesquines applications. Il paraissait être audessus de la méfiance et de la jalousie. Tout de suite, il montra beaucoup d'estime, de chaude amitié même, envers M. de Brénaz, et, d'emblée, il admit le marquis dans son intimité, sans avoir l'air de songer que c'était là une société dangereuse pour une femme très jeune, très belle, comme était la sienne, surtout au sein d'une existence de tristesse et de solitude, telle qu'il la lui imposait.
Le séjour de Monte-Carlo, avec leurs appartements dans le même hôtel, avec les continuelles rencontres, les distractions communes, mit en
quelques jours leurs relations sur un pied de familiarité qu'elles n'auraient pas atteint après des années de simples rapports mondains.
M. de Miranoff attendait pour aller à Paris qu'un de ses intendants, qu'il avait envoyé exprès, lui eût rendu compte des propriétés à vendre, soit dans la capitale même, soit dans les faubourgs élégants, tels que Neuilly ou Passy. Il voulait un palais, vaste comme son palais de la Perspective à Pétersbourg, et, de plus, un grand parc. Son émissaire ne trouvait pas, prétendait qu'il faudrait faire construire, et encore ne savait s'il pourrait négocier l'achat d'un terrain très étendu. Les palais particuliers sont rares, et les parcs plus encore, dans l'enceinte des fortifications de M. Thiers. Et le vieux despote envoyait des télégrammes foudroyants, demandant si l'on se moquait de lui, exigeant d'être installé avant six semaines.
— Voyons, mon cher marquis, dit-il une fois à M. de Brénaz, est-ce donc si difficile de se loger dans votre admirable Paris? J'en avais pourtant gardé un souvenir très grandiose, après ma visite en 1867, ^^^s ^^ l'Exposition universelle, quand j'accompagnais Alexandre Nicolaïévitch. Est-ce donc vrai qu'il y a là-bas si peu de place?
— Mais, mon cher comte, cela dépend de ce que vous entendez par vous loger. Savez-vous ce que vous devriez faire? Vous devriez accepter
PASSION SLAVE 6f
avec la comtesse Thospitalitë de ma modeste demeure, rue de Babylone. Une fois là, vous chercheriez vous-même. Vous y mettriez le temps... Et vous finiriez par trouver.
MiranofF l'interrompit par un refus si décidé, si prompt, que le marquis, étonné, s'en blessait déjà. Mais le général se reprit.
— Ah ! mon cher ami, nous serions trop heureux!... Mais vous ne savez pas... C'est impossible. Je suis un outlaw dans la société civilisée. Mon existence n'est pas celle des autres hommes.
Était-ce une allusion aux implacables rancunes politiques dont sa vie était menacée? Ètait-il vraiment condamné à mort par les comités nihilistes, dont les sentences, tôt ou tard, reçoivent leur exécution? Le savait-il?...
Au moment où le comte laissait échapper cette phrase pleine d'inquiétants sous-entendus, M. de Brénaz regardait Nadèje et la voyait brusquement pâlir. Mais, dans cette anxieuse défaillance, la jeune femme se tourna vers lui. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle avait dans les siens comme une ardeur de prière, comme un élan de confiance, qui le remua profondément. Pourtant il ne comprit pas son invocation muette. Peutêtre voulait-elle s'assurer qu'un dévouement sûr était en train d'éclore ^près d'elle, dans ce monde obscurci par des souffles de meurtre et de haine; peut-être simplement le prier de garder
le silence, de ne pas engager son mari dans une conversation pénible. C'était la première fois que, dans les prunelles au velours sombre et doux, d'un noir violet comme des pétales de pensée, Hubert voyait la fierté se fondre en un tel aveu de tristesse. Il en éprouva comme une sourde joie mêlée à son infinie pitié. Elle comptait donc déjà sur lui!... Devinait-elle que, dans ce cœur d'homme, toutes les curiosités, toutes les admirations qu'elle avait soulevées, se résolvaient en le désir intense de la servir, de se sacrifier, de lutter pour elle? Car telle était la phase dans laquelle entraient les sentiments du marquis. De l'amour, il s'en croyait fort loin. Il se savait, par expérience, incapable d'aimer une femme mariée. L'adultère lui avait offert jusque-là des distractions, mais point de passion, — la passion étant incompatible pour Hubert avec la certitude, ou seulement la possibilité, du partage. D'ailleurs, aujourd'hui, l'obstacle se dressait plus que jamais absolu, infranchissable. La femme de Miranoff, la femme de cet homme au caractère puissant et droit, de ce vieillard sans cesse menacé par des armes sournoises, et traversant les dernières années de sa vie comme sur la crête d'un gouffre obscur, la femme de ce héros, dont il était l'admirateur et l'ami, resterait sacrée pour le marquis de Brénaz. Non, il ne lui ferait point la cour. Mais si seulement elle dai-
gnait lui demander de s'exposer pour elle à quelque grave péril, eh bien, vraiment, il en serait heureux.
Elle ne lui en demanda pas tant. Toutefois, avec l'infaillible intuition des femmes, elle sentit bientôt qu'un dévouement s'offrait sur sa route, un dévouement qu'il lui semblerait doux d'accepter, même si elle n'avait pas l'intention de le mettre à l'épreuve. Et il se trouva précisément que la pauvre petite comtesse avait un gros service à lui demander, un service délicat, presque dangereux, que personne ne lui rendrait, ou qu'il faudrait récompenser par des faveurs bien extraordinaires. Donc, au moment même où M. de Brénaz souhaitait de faire quelque chose pour M"^^ de Miranoff, le hasard voulut que M^"® de MiranofT souhaitât que M. de Brénaz voulût bien faire quelque chose pour elle. Et peut-être la douceur de lui devoir de la reconnaissance rendit plus urgente aux yeux de la comtesse la mission qu'elle songeait à lui confier.
Ce fut une dizaine de jours après qu'ils avaient fait connaissance, et à l'endroit même où avait eu lieu leur première conversation, que Nadèje mit entre elle et Hubert le lien si étroit d'un secret.
Ils se trouvaient assis l'un près de l'autre, sur le divan de cuir, dans un angle de la salle de jeu. M. de MiranofT, dont les hasards du trente-etquarante amusaient momentanément les ardeurs
et les audaces, s'attardait devant le tapis vert, dans la surprise d'une chance obstinée, infatigable, qui amoncelait sous sa main des tas d'or et de billets de banque. Derrière lui, Sémène veillait, les doigts crispés, à droite sur la redoutable canne, à gauche sur la sacoche, qui, ce soir, ne se dégonflait pas.
Mais Robert Welmann ne se tenait plus en tiers entre la comtesse et M. de Brénaz. Le journaliste était parti la veille, et son sourire aigu, le miroitement de son lorgnon cachant la curiosité du regard, le choc tranchant de ses mots sceptiques, n'allaient plus troubler l'atmosphère spéciale qui, peu à peu, les isolait ensemble du reste de la création. Ces effluves doux et profonds qui s'épaississaient pour les envelopper pouvaient encore être dispersés d'un souffle. Mais il fallait que le souffle vînt du dehors, car les âmes qui s'enivrent inconsciemment d'une passion naissante sont comme la jeune fille étourdie qui rêve dans une chambre close où s'exhalent des parfums trop violents de fleurs trop suaves. Un lent engourdissement les gagne, et, lorsqu'elles s'aperçoivent du mortel danger, il est trop tard : elles n'ont plus la force de s'enfuir.
Nadèje et le marquis parlèrent d'abord précisément de Welmann. Il amusait la comtesse, mais jamais elle ne pourrait avoir tout à fait confiance en lui.
— Pourquoi ? demanda Hubert. Il est généreux, loyal, sans jalousie mesquine, sans préjugés étroits...
— Voilà... Justement..., reprit la jeune femme. Je crois qu'il n'a pas du tout de préjugés.
— Mais, comtesse, un préjugé, c'est une erreur doublée d'une intolérance.
— Non, un préjugé, c'est un acte de foi. Les gens qui ne croient à rien, qui n'aiment rien, qui ne se dévouent à rien, sont seuls dépourvus de préjugés.
Et comme Hubert la regardait, surpris de cette parole profonde sur cette bouche d'enfant, elle ajouta, souriante, avec une persuasion joyeuse :
— Tenez, vous, je suis sûre que vous en êtes bourré.
Son léger accent, qui roulait les r sur ses lèvres roses, donna une intonation amusante au dernier mot. Hubert se mit à rire. Mais, tout de suite, frappé d'une idée qui le troubla, le jeune homme dit sérieusement :
— Moi, je suis atteint de scepticisme par crises intermittentes. Et ce qui justifierait votre théorie, comtesse, c'est que ces crises me viennent toujours après avoir touché à quelque but, au moment où je cesse de me passionner, c'est-à-dire de désirer, de croire... Oh! alors, en effet, je raille amèrement tous les préjugés, surtout ceux qui m'ont été chers...
— Et... VOUS en avez souvent, de ces crises?
avez-vous eu la dernière?
■da profondément, tout pâle de ce it à lui-même et de ce qu'il allait prononça très bas :
e Campo-Santo, à Gênes...
outer : a Avant de vous avoir aper- ; n'osa pas. 11 reprit seulement :
me demandais à quoi bon vivre?
itenant?...
mot d'un ton si simple, le visage si Lit ému de respect devant la parfaite tte âme de femme, devant l'innoe limpide pensée.
nant... Mais maintenant... Eh bien, du besoin d'agir, de faire quelque e, glorieuse, utile... Seulement je ne re... Proposez-moi un but, madame.
il serait votre rêve si vous étiez un
pas de rêve, dit-elle précipitamment,
Vai qu'un rêve. Ah! si vous m'aidiez
une exclamation : a. Ah! madame...»
ffait, trop forte. Ses paupières eurent
I, une rougeur... Un voile humide
s yeux si mâles.
e vous êtes bon! s'écria-t-elle. Mais
VOUS ne savez pas... C'est très grave... J'hésite encore. Et je suis tellement ignorante!... Je ne connais pas ce qui serait juste ou coupable. Vous qui savez tout, voudrez -vous me donner un conseil?
Il eut le courage de répondre :
— r Ne consulterez-vous pas plutôt M. de MiranofT?
— Lui!... Oh! lui, c'est impossible!...
Ce cri, jeté presque tout haut, fît courir un frisson délicieux dans la poitrine d'Hubert, mais, presque aussitôt, le frisson se glaça, et sur ses tempes vint perler une moiteur froide, car elle avait ajouté :
— Mais c'est pour lui que je veux agir!... C'est de sa propre sécurité qu'il est question. Aurais-je un secret pour lui s'il ne fallait pas à tout prix assurer son salut?
Il y eut un instant de silence. Puis le marquis de Brénaz parla, d'un ton grave, presque solennel :
— Madame, vous pouvez agir avec moi comme si j'étais le fils ou le frère du comte de MiranofT. Je me mets absolument à vos ordres. Je vous offre mon expérience, ma fortune, ma vie...
Elle fit un mouvement.
— Ne me remerciez pas, comtesse, car je suis heureux de vous les offrir.
— Oh I dit-elle, comme c'est étrange!... Vous
voyez, j'ai confiance en vous, j'accepte votre dévouement, étant sûre, d'ailleurs, de ne pas en abuser... Et pourtant, vous m'avez fait peur, la première fois que je vous ai vu, sans vous connaître, car — ' ne soyez pas blessé, cher marquis, je ne savais pas qui vous étiez — car j'avais eu un rêve, un rêve sinistre, où vous tuiez M. de Miranoff.
— Comment?... s'écria Hubert en tressaillant. Comment avez-vous pu rêver de moi avant de me connaître?
— Ah! c'est cela qui m'avait tant impressionnée! La nuit avant notre rencontre au Campo- Santo... vous savez... Je dormais dans ma chambre, à bord du yacht. Je n'avais pas encore vu un cimetière italien, c'est là ce qu'il y a de curieux. Eh bien, dans mon rêve, je me promenais entre des galeries de tombeaux, des galeries qui ressemblaient vraiment à celle où vous nous avez croisés... J'étais avec le comte... Un étranger vint vers nous. Et, quand cet étranger fut passé, M. de Miranoff ne marchait plus à côté de moi. Il était couché, mort, sous une des pierres tombales. Je le voyais à travers la pierre, je voyais son sang qui coulait d'une blessure... Ah ! c'était affreux!... Je me suis jetée à genoux sur cette pierre... je sanglotais... je criais... Je me suis réveillée en criant...
— Mais, dit Hubert, quel rapport y avait-il entre ce rêve et moi?
— L'étranger, figurez-vous, Tétranger vous ressemblait... Quand je vous ai vu venir à nous, dans la galerie, il me semblait recommencer mon rêve... Et j'ai cru... j'ai cru que peut-être vous étiez un...
— Un assassin?...
— Un;., ennemi politique du comte. L'endroit était si désert... le moment si favorable... Et justement, par extraordinaire, nous n'avions pas Sémène avec nous.
— Eh bien, madame, vous voyez comme les songes et les pressentiments sont peu dignes de foi. Cet ennemi du comte est son ami le plus dévoué. Vous daignez le croire, puisque vous voulez bien compter sur la joie que j'aurai de vous servir. Quand me ferez-vous l'honneur de m'indiquer ce que vous attendez de moi?
C'était chose impossible, en effet, de prolonger la conversation dans ce coin de la salie de jeu, où leurs confidences pouvaient être surprises. D'ailleurs, M. de Miranoff se levait, laissant à Sémène le soin de ramasser la petite fortune qui s'étalait à sa place, et de l'empiler dans la sacoche.
— Demain, murmura la comtesse à la hâte, vers dix heures du matin, j'irai à Monaco visiter une pauvre famille russe qui végète là, et qu'on m'a recommandée. Attendez-moi dans les jardins suspendus!.. Je m'arrangerai pour écarter mes domestiques.
C'était elle qui donnait à M. de Brénaz ui rendez-vous !
Toute la nuit, dans une insomnie brûlante, i chercha le sens de ce qui lui arrivait. Tantôt i croyait M""= de Miranoff sincère, et se sentait un froide résolution de martyr-dans sa volonté d servir l'amour conjugal de la jeune femmî Tantôt il ne voyait dans ce rendez-vous que l'an dacieuse provocation d'une coquette. Il aval peur de souffrir, plus peur encore d'être dupe e de se montrer ridicule. Devait-il la mépriser, ou 1 croire ? Dans le doute il commençait à l'adoiei
PASSION SLAVE Jf[
UAND il la vit venir à lui, le lendemain matin, marchant, comme une apparition, entre le ciel et la mer, sur la crête fleurie de ce rocher qui s'écroule jusqu'au bleu des flots en une avalanche de verdure, de parfums et de couleurs, il n'eut plus pour elle, au fond de l'âme, qu'une admiration agenouillée, un attendrissement aussi poignant qu'une souffrance.
Elle semblait la chasteté même.
Hubert n'avait pas encore vu cette hardiesse d'action jointe à cette dignité absolue, parce qu'il ne connaissait pas la femme slave. Il conservait ce point de vue tout français que la
moindre originalité d'esprit ou de conduite chez une femme implique la légèreté des mœurs; avec cet autre point de vue essentiellement parisien, que, dès qu'une femme consent à voir un homme en tête-à-tête, elle s'attend à ce qu'il lui fasse la cour, et que si elle provoque l'entrevue, même sous le plus sacré des prétextes, elle autorise toutes les audaces.
A peine eut-il salué Nadèje, que son opinion changea, au moins en ce qui la concernait.
Devant la simplicité de ses premiers mots, la candeur de son regard, la réserve pudique de toute sa personne, et, par-dessus tout, son évidente ignorance qu'elle courût le moindre danger près de ce galant homme, Hubert sentit une rougeur lui monter au front. Les réflexions de la nuit, les doutes injurieux, suscités par une triste expérience, lui causèrent une honte, un malaise. Ah! la chère, chère créature!... Non, jamais il ne l'eflîeurerait d'une pensée indigne d'elle, dûtelle le torturer jusqu'à la mort par sa victorieuse pureté.
Le torturer... Il commençait donc à souffrir de ces yeux farouches et doux, qu'elle posait sur lui tandis qu'elle prononçait des paroles graves ?
L'émotion de M. de Brénaz ne venait pas uniquement de ce qu'il entendait. Pourtant la corn* tesse faisait des révélations douloureuses. Elle confirmait tout ce que le marquis savait déjà de
la situation atroce où se trouvait M. de MiranofF. Mais c'était pire encore qu'il n'avait imaginé.
Ce général autrefois victorieux, cet ancien ministre du Czar et chef suprême de la redoutable police russe, cet homme au seul nom de qui des milliers de malheureux ou de coupables pâlissaient jadis de terreur, à son tour était un condamné politique, un condamné à mort — peut-être à quelque horrible mort, à l'éparpillement des os et des chairs sous la brutalité de la dynamite, ou bien à quelque fin humiliante, par le coup de revolver d'une jeune fille, comme son successeur à la Troisième Section, il y avait deux mois. Il le savait. Et nul, pas même sa femme, ne pouvait pressentir le moment où il y songeait — à moins qu'il n'y songeât toujours, — car il m'en parlait jamais.
Si pourtant... Il y avait un être qui connaissait, qui partageait les angoisses de Nicolas Féodorovitch, général comte de Miranoff. C'était le moujik Sémène, qui, chaque matin, bouclait sur la poitrine de son maître, sous le plastron blanc de la chemise et le gilet largement échancré, une cotte de mailles souple et fine comme un tricot de soie; Sémène, qui, partout, derrière le comte, portait dans une canne une épée et un casse-tête, et dans ses poches deux revolvers; Sémène qui dormait en travers de sa porte, et qui jamais ne laissait franchir cette porte à un inconnu.
rviteur avait été soldat. Dès l'âge de :, il s'était battu sous les ordres du comte, l'enlânt de deux de ses serfe. [1 avait à de son maître ce dévouement fanatique ibles pour un être supérieur — dévouele les idées égalîtaires font disparaître, et irtant, mettait de la poésie, de la douceur, blesse, dans la dépendance des petits et jomination des puissants, je, d'une voix un peu émue, un peu Dte, mais avec une parfaite simplicité de
faisait à Hubert le tableau de la plus ■ des existences, et n'y mêlait rien de ses tristesses. Elle n'était préoccupée que de r. Rien encore ne mettait le marquis sur le ce qu'elle allait lui demander, la pressait pas de s'expliquer. Il ne l'inic pas. Il évitait même de l'écouter, pro- : ce qu'il connaissait à peu près d'avance Is que la comtesse lui donnait. Il la regar- 'emplissait le cœur de sa présence.
vers la soie mauve de l'ombrelle qu'elle t lumière dorée s'atténuait, se fondait en bre lilas, qui donnait une délicatesse
surhumaine à ce délicieux visage. Le le en devenait plus mat, les dents plus :s sous les lèvres rouges, les cheveux plus , les yeux plus profonds. Et quelle âme : en cette profondeur des prunelles! Puis
quelle merveilleuse jeunesse! L'enfance même n'éveillerait pas l'idée d'une telle ingénuité, ni la fleur d'un tel épanouissement, si suave et si frais.
Le costume de M™^ de MiranofFla faisait paraître plus jeune encore. Elle portait une jupe et une veste de léger drap blanc, tout unies, avec une chemisette de crêpe mauve pâle coupée d'entre-deux de valenciennes; et, sur la tête, un grand chapeau de paille blanc, garni d'une grosse touffe de violettes de Parme, de la même nuance tendre que l'ombrelle et que la chemisette, dont le froufrou passait par l'entr'ouverture de la veste.
Elle était assise à côté d'Hubert sur un banc caché en une sorte de niche fleurie, suspendue, pour ainsi dire, au-dessus de l'abîme. Derrière eux grimpaient sur le rocher des héliotropes et des géraniums arborescents. Au-dessous, c'était la verdoyante muraille sur laquelle flottaient en rideaux énormes des rosiers chargés de grappes épanouies. Plus bas encore, c'était la mer bleue et douce, qui, au loin, vers le large, s'enflammait sous le ruissellement du soleil. Le bruissement de ses vagues montait, s'affaiblissait en s'élevant, venait mourir à leurs pieds, parmi les parfums des roses, des myrtes et des mimosas. Et, sur leur droite, le rivage fuyait, découpant ses promontoires, qui, du côté de l'ombre, semblaient des
de porphyre, et, du côté du soleil, des
le marbre blanc.
à l'endroit où cet homme ardent et
'un vertige gagnait, devait écouter de
l cette femme si jeune et si belle.
t eut la force de s'arracher à son rêve
ntit le péril. Il eut peur tout à coup de
5 yeux allaient exprimer. Pour se sauver
ne, il parla.
s vous, madame? dit-il d'une voix de
)us ne me dites rien de vous...
1 je ne dois que trop vous en encre-
;ctivement, elle se mit à parler un peu ne, de son enfance abandonnée, presque ;ous la vague surveillance de ses grandsk-bas, si loin, dans ce gouvernement de , aux vastes plaines mélancoliques, sur du fleuve grisâtre et paisible, que dessans cesse avec lenteur les lourds barges de blé, en route vers la mer Noire, revoyait ces choses. Sa voix se ralentis- ; décrivant; ses yeux s'emplissaient de intaincs. C'était la vieille demeure en on grand toit d'ardoises et sa tourelle à ; l'allée de tilleuls, au sol crevassé, herbes, que nul carrosse ne remontait i grand' route jusqu'au perron verdâtre; rrière, le parc où les libres verdures, que
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nulle main n'émondâic, formaient en été des fouillis charmants de forêt vierge; puis, tout au fond, endormi sous les saules et les roseaux, l'étang glauque et mort, dont les eaux luisaient, d'une profondeur noire, avec, dans les soleils couchants, des glaçures sanglantes ou dorées.
Nadèje, toute petite; avait rêvé sur les bords de cet étang, oppressée par la terreur et l'amour des roussalki, des dames des eaux, que, durant les crépuscules d'automne, elle apercevait de la maison, entre les arbres dépouillés, traînant leurs longues robes blanches sur les gazons humides.
— Mais je m'oublie, dit-elle, je suis folle de m'attarder à ces enfantillages. C'est abuser de votre patience, monsieur.
Il affirma le contraire, en toute sincérité.
— Je ne vous parle de mes premières années que pour vous faire connaître la compagne chérie qui me les a rendues moins solitaires, presque joyeuses, une pauvre enfant trouvée que mes grands-parents recueillirent et que j'aime comme une sœur.
— Elle est restée près d'eux, en Russie? demanda Hubert.
— Près d'eux... Non. D'ailleurs, mes grandsparents ne sont plus. Nous venions de les perdre, à quelques jours l'un de l'autre, lorsque nous vînmes à Pétersbourg, Sonia et moi. C'est là que j'ai rencontré le comte de MiranofF.
Etqu'est devenue M"' Sonia ?* Elle est à Paris, Elle étudie la médecine.
Oh ! dir Hubert, c'est une étudiante. Pour- .'avez-vous laissée faire?
Pourquoi? répéta Nadèje avec étonne- Mais chacun n'est-il pas libre d'embrasser fession qui lui plaît?
Une profession... Pourtant j'aurais cru...
Ah! je comprends. Vous vous étonnez e gagne sa vie. Mais je ne possède rien. Elle ilus. Et Sonia mourrait de faim avant d'acr un centime du comte de Miranoflf Par fierté?
Par conviction. Sonia est nihiliste, de Brénaz eut un haut-le-corps de stupeur.
Oh! reprit Nadèje avec un sourire plein îtesse, ne prenez pas ici ce mot dans le sens idonnaire qu'on lui donne en France, que donnais moi-même en parlant des ennemis mie. Si vous consentez à m'aider dans la que je me propose, vous connaîtrez bientôt lifFérentes sectes poiiriques. Vous saurez le nobles cœurs, des êtres pleins de douc de bonté, rêvent chez nous la réforme sosans vouloir l'accomplir par la violence, etite Sonia se jetterait entre mon mari et : qui le menacerait. Toutefois, parmi les dont elle partage les idées, parmi les amis e fréquente, il en est peut-être qui sont liés
par un serment terrible, par le serment de tuer M. de MiranofF.
— Grands dieux!... Mais je saisis bien son rôle... Elle vous est restée dévouée. Elle vous renseigne sur les intentions des nihilistes.
Nadèje secoua la tête.
— Elle me donnera sa vie, mais elle ne me livrera pas les secrets de ses amis politiques. D'ailleurs, je ne la crois pas mêlée à des complots sérieux. Elle a horreur de la violence, je vous le répète. Mais elle a également horreur de l'autocratie du Czar, que soutient le despotisme d'une minorité aristocratique, pesant sur des millions de sujets russes. Elle déclare que toutes nos institutions sont mal adaptées à notre race, parce qu'elles sont d'importation étrangère. Rien de ce qui gouverne en ce moment les Slaves n'est sorti du génie slave, du moins à ce qu'elle prétend. Voilà le mal. Sonia professe la négation absolue de notre système politique actuel. Négation... nihilisme. Vous voyez l'origine du mot?
— Je vois..., dit Hubert, avec un sourire légèrement ironique — car, dans son esprit, la gravité de pareilles questions s'atténuait jusqu'au ridicule, quand les femmes les discutaient. — Et quel âge a-t-elle, cette M^^^ Sonia?
— Vingt-deux ans. Mais vous avez tort de sourire, marquis. C'était l'âge de Véra Zassoulitch, qui a tiré sur le général TrépofF, et de So-
ardine, condamnée aux travaux forcés en , dans les usines de l'Etat.
)h! tout âge est capable, en effet, de et de folies. Quant à raisonner, c'est autre Elle doit être bien dangereuse, votre amie chère comtesse, et je m'étonne que M. de ff...
èje ne le laissa pas finir. Elle pâlit et lui main sur le bras :
1, de Miranoff, dit-elle, m'a déclaré que si ^voyais encore, il ferait obtenir son estra- >ar le Gouvernement du Czar, et la livrerait bunaux russes... Elle est suspecte, il n'en s plus. Et l'on trouverait toujours parmi }iers quelque brochure compromettance.
■n tour, M. de Brénaz changea de couleur, ladame, dît-il d'une voix sourde, j'ai peur )us!.-. Songeriez-vous à braver le comte de ■ff?...
le regarda pendant une longue minute, .les lèvres se serraient, perdaient leur cou- ; fruit vermeil et savoureux; un sombre unissait de ses prunelles sous les sourcils nhés. Elle eût voulu lire dans le cœur de rane, savoir, avant de se confier à lui, s'il répondrait pas tout à l'heure par quelque défaite, soucieux de sa belle correction ine et du grand jour de toutes ses actions; n même par un refus railleur, comme à
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une petite fille déraisonnable qui demande un jouet dangereux.
Toute la volonté d'Hubert vacilla sous cet examen, qui lui faisait pénétrer jusqu'à l'âme le feu des grands yeux troublants. Il comprit qu'elle se défiait de lui. Le désir d'avoir un secret en commun avec elle, de lui devenir nécessaire, le fit murmurer passionnément, tandis qu'elle le regardait toujours :
— Je suis à vous... Disposez de moi...
Nadèje se recula, détourna les yeux, rougit.
Cet accent.. • cette soumission éperdue... C'était trop. Pourtant elle se reprit, le remercia, lui tendit la main.
— Marquis, reprit-elle, voulez-vous, avant toute chose, essayer de me bien comprendre? Je vous demande un conseil avant de vous demander un service... Je vous obéirai, parce que vous incarnez pour moi l'honneur même. Et je ne veux rien faire contre l'honneur.
Il inclina la tête sans mot dire.
— La politique est fermée pour moi, continua la jeune femme. Je n'y comprends rien. Elle m'est indifférente. La philosophie aussi. Je n'ai pas lu Hegel, comme Sonia ; ni Herzen, ni Karl Marx, ni Fourier, ni Proudhon. Je n'ai pas suivi des cours, comme Sonia, à l'Ecole polytechnique de Zurich, ni parcouru l'Allemagne, comme elle, pour étudier la question ouvrière. Car elle a fait tout
cela, vivant avec le tout petit capital de mes grands-parents, que je lui avais laissé, naturellement, lors de mon mariage...
— Depuis combien de temps?
— Deux ans, dit Nadèje... Voilà deux ans que je suis mariée. Mais songes; donc, monsieur, que, pour nous autres Russes, la conduite de Sonia paraît toute simple. Songez que des jeunes filles riches et belles ont tout quitté pour s'en aller vivre parmi les ouvriers et les pauvres, s'enquérir de leurs besoins, essayer d'y porter remède, leur prodiguer des consolations, des secours... Cet affreux mot «nihilisme» désigne parfois tout simplement l'amour des petits, des ignorants, des déshérités... Mais un amour actif, et qui provoque les plus subUmes renoncements!... Ce nihilisme-là, comment voulez-vous que je le blâme, comment voulez-vous que j'en aie peur?... Ahl marquis, je ne puis m'empêcherde croire que j'ai une mission à remplir, ., Celle de mettre entre M. deMiranofTetles milliers d'êtres qui le maudissent, un lien d'amour et de pardon, un grand rayon de pirié, de bonté... qui le protégera mieux que sa tunique de mailles!...
La voix de Nadèje se brisa. Des larmes lui vinrent aux yeux. Elle s'arrêta un instant, puis, comme gênée de sa propre émodon, de son enthousiasme, elle fit un elTort. Et son accent étaii calmé lorsqu'elle reprit :
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— D'ailleurs puis-je abandonner Sonia?...
Une sœur, oui, une sœur... Les enfants trouvés, en Russie, frayent, si l'occasion s'en présente, avec la plus haute noblesse, car on ne sait jamais s'ils n'ont pas dans les veines un sang très pur, très ancien. Sonia est une créature d'élite... Et pour moi, si vous saviez!... Mais elle est tout mon passé, mon passé d'ignorance chimérique, de crédulité, de rêves!... Ah! nous deux, si insouciantes, si petites, les cheveux au vent, dans les sentiers du vieux parc; ou, l'hiver, le nez aux vitres, regardant la neige tourbillonner sans fin, pendant les heures si longues de l'enfance... Et nos images!... et nos livres!... Est-ce qu'on oublie ces choses-là?... Et maintenant Sonia est à Paris, travaillant dans les privations, luttant contre l'existence, tout en songeant à ceux que la vie fait souffrir comme elle-même, plus qu'elle-même. Marquis, promettez-moi que vous irez voir Sonia de la part de sa sœur Nadèje.
— Volontiers, comtesse.
— Mais il faudra faire davantage.
— Quoi donc?
— Ah ! c'est ici que j'aurais besoin de vos conseils. Car je sais à peine moi-même si je suis dans la justice et dans la vérité. Mais j'avais conçu tout un plan, pour accomplir à la fois beaucoup de bien, et pour conjurer l'affreux danger qui menace le comte.
ce plan ?
bien, c'était — par des intermédiaires par vous-même, par Sonia, surtout — idre à flots sur mes malheureux compaur ceux que la misère, l'exil, jettent aux ns extrêmes du nihilisme, tout cet or de Miranof)^ me laisse la libre dïsposi- ! tant, tant d'or I... Une fortune inépui- >es trésors venus sans cesse de nos mines ;du gouvernement de Perm... Car, dans s, on trouve maintenant de la malachite, tilés énormes. Nos filons sont les plus fs de l'Oural... Et tout cela est à moi lu comte lui-même... H l'a voulu ainsi...
ite riche comme la Czarine elle-même.
;ts de son âme et de sa volonté, voilà s choses qu'il a gardées par devers lui.
istesse de ces derniers mots pénétra un baume dans le cœur de M. de Brénaz.
e femme pareille, » songea-t-il, « toutes sses de l'Oural auront moins d'influence >hrase de confiant amour. Son mari la listance tout en la couvrant d'or. Il la l'enrichit. L'orgueil et le cœur souffrent :... Et bientôt la reconnaissance, restant devenir un pesant devoir... y leure de tête-à-tête avec cette adorable mollissait jusqu'à de pareilles réflexions îté du marquis de Brénaz.
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Cependant la petite comtesse développait un plan d'une générosité romanesque et d'une hardiesse folle. Le marquis irait parmi les Russes qui cherchent à Paris, en Suisse, la liberté de la pensée avec la liberté de la haine. Il irait parmi eux comme eux-mêmes vont dans le peuple, suivant leur expression consacrée, pour les étudier, les comprendre, acquérir sur eux de l'influence.. .
— Vous avez été jusqu'en Afrique pour surprendre le secret des civilisations inconnues. Pourquoi ne descendriez-vous pas dans les souterrains ténébreux de notre édifice social?... Estce qu'une pareille tâche manque de noblesse ou d'intérêt?... Et vous iriez à ces malheureux les mains pleines d'or... Vous leur en diriez l'origine... Vous leur diriez que c'est une pauvre femme, dont le cœur est, comme leur cœur, broyé par les rouages terribles des hautes civilisations, et qui se consacre avec tout ce qu'elle possède à la charité qui les dévore, afin qu'ils oublient, afin qu'ils pardonnent !...
M. de Brénaz ne répondit pas tout de suite a Nadèje. Une indescriptible sensation étreignait le cœur de cet homme, si peu préparé, malgré toute sa vie d'analyse, de recherches, d'expériences, à ce qu'il entendait, à ce qu'il voyait, à ce qu'il éprouvait. Si la pureté de Nadèje l'avait ému tout à l'heure, la fraîche, sincère et généreuse exaltation de cette jeune âme l'éblouissait
maintenant. Et, à la même minute, devant cette figure délicieuse, frissonnait obscurément dans ses veines la fièvre d'une ivresse bien différente. En même temps, sa raison, toujours forte et claire, et qui jamais ne perdait ses droits, criait contre la folie d'une espèce d'alliance, mal définie d'ailleurs, entre la comtesse et les ennemis implacables de l'homme qu'elle voulait sauver. N'était-ce pas une trahison effroyablement dangereuse plutôt qu'une manœuvre de salut ? Et, comme suggestion dernière — compliquant encore l'état d'âme de cet être que tentait toute périlleuse entreprise, tout chemin peu exploré, — naissait en lui le désir violent de pénétrer, en effet, dans ce que Nadèje appelait ce les souterrains ténébreux de notre édifice social ». N'avait-il pas parcouru déjà, dans la noire Afrique, parmi l'humanité élémentaire, presque animale, les obscures assises de la civilisation? Ce nouvel objet, tout à coup présenté à son énergie disponible, s'emparait déjà de son imagination, de sa curiosité. Hier, il demandait à cette jeune femme, dans un accès superstitieux voisin du fétichisme ou de l'amour, qu'elle lui fournît un but d'action. Le voilà, ce but... Le voilà, séduisant, impérieux, irrésistible, puisqu'il se confondait, pour ainsi dire, avec elle-même...
— Vous ne me répondez pas, monsieur de de Brénaz, demanda la petite comtesse. Est-ce
que vous trouvez mon idée réalisable, mauvaise?...
Un trouble singulier la gagnait devant le silence tout vibrant, les regards profonds du marquis. Elle sentait monter vers elle, comme par bouffées brûlantes, les ardeurs de passion et de pensée que, dans l'inconscience, dans la fatalité de sa beauté morale et physique, elle éveillait au fond de cette mâle nature.
— Mon Dieu, madame, je trouve au contraire votre idée tout à fait grande, tout à fait belle. La tâche que vous me proposez me tente au point que je me défie de mon propre entraînement. Ce que je vois de plus pratique dans votre projet, c'est qu'en plongeant au sein de ce monde obscur, je pourrai, par mes renseignements, vous aider en effet a préserver le comte... Mais vous nommer, vous mêler à cette œuvre en quoi que ce soit, ne serait-ce pas aller directement contre la volonté de M. de Miranoff, et vous exposer?...
Elle l'interrompit :
— Ah! qu'importe, si par un peu de bien je rachète pour le présent et pour l'éternité... les injustices... les erreurs...
Le mot qu'elle cherchait ne vint pas. Alors elle s'expliqua :
— C'est sublime, n'est-ce pas? ce dévouement au Czar, cette puissance aussi d'une idée, d'une volonté qui courbe des millions d'hommes...
Vous avez entendu le comce... Moi, quand il parle ainsi, je comprends qu'il aie entraîné sans peine des armées entières vers la victoire ou la Mais enfin, 11 faut bien le dire, que de imaines, entre ses mains, sont devenues nent des instruments de guerre ou dc:
nement!...
ne prononça pas le mot de crime. Touelle l'eût prononcé, qu'Hubert n'en eût lins trouvé trop large encore la part d'ad- •n tremblante qu'elle donnait au dominait la main de fer avait broyé les peuples.
me, ce civilisateur paisible et pensif, il eût, minute, tout sacrifié pour avoir sur son ans l'imagination de cette femme, quelque ieux ruissellement de sang. Une flèche de ; aiguë venait de lui traverser le cœur.
nd tous deux quittèrent l'abri de fleurs où ent longtemps causé sans que même un : eût interrompu leur tête-à-tête, Hubert engagé à voir et à consulter Sonia le plus sible. 11 la trouverait à Paris, dans un petit :ment de la rue du Sommerard, sous son ; Sonia Kavetchine, Et ils convinrent de i trois phrases banales, sous lesquelles se lit un double senSjetdonil'une ou l'autre, prochaine lettre d'Hubert, ferait savoir à cesse si sa sœur adoptive se portait bien
et restait, malgré tout, fidèle à l'amitié de leur enfance. Quant aux détails, il les lui donnerait à Paris, après leur installation prochaine, car M. de MiranofF se décidait à partir. L'intendant avait Tordre de louer un hôtel quelconque, tout meublé. On chercherait ensuite à loisir une demeure définitive.
Pour le moment, Nadèje et Hubert n'avaient plus rien à se dire. Ils allaient se séparer. La comtesse retrouverait en bas du rocher la voiture de louage qui la ramènerait à Monte-Carlo. Le jeune homme revenait à pied.
— Vous aurez bien chaud, dit-elle en écartant un peu son ombrelle pour voir le bleu du ciel et de la mer pâlir dans l'intensité du grand soleil de onze heures.
Il sourit et la regarda sans répondre. Alors leurs mains se rencontrèrent pour l'adieu. Puis, la première, elle s'en alla. Et, tandis qu'il regardait la fine silhouette blanche s'élever et tourner dans le petit sentier, pour disparaître parmi les taillis de jasmins et de myrtes, il ne put voir que, derrière l'abri de soie de son ombrelle, la petite comtesse baissait la tête, dans la confusion, dans l'épouvante de sentir un flot de joie lui inonder le cœur — ce cœur uniquement rempli, voilà une heure à peine, par les plus nobles angoisses et les plus austères pensées.
^Mademoiselle Sonia Kavetchine, s'il ™lli vous plaît, madame?
IK^ La concierge regarda cet homme laute mine, si élégant dans son mince parus clair, entr'ouvert sur la redingote noire :onnée, moulée autour d'un torse robuste et les deux boutonnières nouées du filet rouge a Légion d'Honneur, les mains prises dans gants fauves à grosses piqûres, et dont les ines anglaises montraient un vernis étince-
sans une poussière ni une éclaboussure, car scendaic d'un coupé de maître, étudiante nihiliste ne recevait sans doute pas ent des visiteurs aussi corrects que celui-ci,
devant l'ébahissement de la pordère, dut uveler sa question.
PASSION SLAVE 9f
— Mademoiselle Kavetchine?
— Au cintième, la porte au fond, dans le renfoncement à gauche.
M. de Brénaz monta.
Deux petites portes brunâtres se distinguaient vaguement, coupant la muraille plus claire, dans l'ombre du « renfoncement à gauche ». Hubert tâta le long du chambranle, cherchant la sonnette auprès de celle du fond. Point de cordon ni de bouton. Il frappa.
Une chaise remua, puis on lui ouvrit tout de suite. Il n'y avait pas d'antichambre.
C'était une pièce nue et studieuse. Peu de meubles, mais des livres en quantité, cachant toute une muraille derrière leurs alignements réguliers sur des rayons en bois blanc. Une table, recouverte par un tapis décoloré, supportait encore d'autres livres, des journaux, des manuscrits. Un buffet commun et quelques chaises faisaient face à la bibliothèque. Dans un angle se voyait une porte, indiquant une autre chambre. Et, par la fenêtre, garnie de rideaux en fausse guipure aux dessins espacés et clairs, la lumineuse gaieté de ce jour de mai pénétrait à flots, un peu crue et brutale dans cet intérieur sans intimité, sans mystère.
— C'est à mademoiselle Sonia Kavetchine que j'ai l'honneur de parler?
' — Oui, monsieur.
l'appelle Hubert de Brënaz, mademoiviens de la part de votre sœur d'adopla comtesse de MiranofF. D'ailleurs, lettre dont elle m'a chargé pour vous, ■e, vous n'y pourrez répondre que par nédiaire, si toutefois vous daignez me Dnneur... Votre sécurité personnelle...
interrompit.
lis, monsieur, je sais... Merci, dit-elle enant la lettre.
qu'elle brisait l'enveloppe et dépliait — la main saisie d'un léger tremblepuis tandis qu'elle Usait, le marquis t avec une intense curiosité, it été frappé tout d'abord que par h [elligente de ses grands yeux gris, par nte fraîcheur de son teint, et par la de sa coifFure. Elle portait les cheveux lis, comme ils étaient fort épais et naît ondes, leurs touffes d'un châtain icadraient gracieusement son visage, très féminin, en dépit de cette préteniline.
ge, sans beauté régulière, avait néancharme. Au premier coup d'oeil, les ;tte jeune fille révélaient un mélange de re. Ce n'était plus le pur type slave de 'est-à-dire le type aryen dans toute sa et sa fierté. Les connaissances ethno-
logiques de M. de Brénaz lui permettaient de savoir que la race slave est la plus rapprochée par sa physiopomie extérieure de la race aryenne, dont quelques représentants subsistent encore dans la vallée du Gange; comme le vieux slavon est, de toutes les langues indo-européennes, la plus voisine du sanscrit. Mais, chez cette jeune fille, ainsi que chez beaucoup de ses compatriotes, l'élément tartare avait légèrement écrasé les traits, élargi la face, relevé obliquement les longues paupières, sur les yeux en ce moment attachés à la lettre qu'elle lisait. Elle gardait, malgré cela, un réel pouvoir de séduction, avec la blancheur presque transparente de sa peau, la pénétrante clarté de ses prunelles, la souple grâce de son jeune corps, dont les lignes se trahissaient sous la jupe toute plate et le jersey noir. Hubert, venu avec méfiance, éprouva tout de suite une certaine sympathie pour elle. Il attendait avec impatience qu'elle eût achevé les quatre pages et qu'elle se tournât de nouveau vers lui. N'allaitelle pas lui parler de Nadèje?...
Mais une émotion brusque le remua. Des yeux baissés de la jeune Russe, une larme était tombée sur le papier.
— Monsieur, dit-elle en passant rapidement un doigt sur sa paupière, puis en se redressant avec une grande fermeté, vous pouvez dire à M°^® de Miranoff que je l'aime tout autant que
jamais. Vous lui direz aussi que je suis bien portante: et. DuisQue mes affaires de cœur l'inié-
traits de M. de Brénaz que Sonia eut un rapide sourire.
— Vous me demandez cela parce que j'ai employé le mot « fiancée ». Mon Dieu, c'est que je n'en vois guère d'autre pour exprimer la situation d'une femme dont la vie est liée par un engagement sacré à celle d'un homme qu'elle aime d'amour. Je sais bien, — ajouta-t-elle avec une tranquillité parfaite et la plus calme lumière dans ses prunelles grises, — je sais bien que l'on peut être amants. Mais cela est affaire de vie privée, cela nous regarde. Le jour où nous voudrons Fêtre et le dire, nous prendrons cette étiquette officielle qu'on appelle un acte de mariage.
Quand? Je n'en sais rien... Cela dépendra de l'œuvre à laquelle nous travaillons en commun, et dont nous mettons la réussite au-dessus de nos mesquins intérêts. Jusque-là, qu'importe aux autres l'arrangement intime de notre existence?
Ce fut au tour du marquis de réprimer un sourire.
— Vous êtes au-dessus des préjugés, mademoiselle. Mais vous vivez pourtant en France, un pays où ils sont bien forts. Dans votre patrie...
— Que parlez-vous de pays et de patrie, monsieur? Je n'en reconnais point. Les patries ont pour base la guerre et la conquête, comme la propriété privée de la terre a pour base le vol.
FASSION SLA'
Ceux qui aimenc l'huinanité onc pour mission de les détruire.
— Détruire !... s'écria le marquis de Brénaz. Ah ! mademoiselle, comme on a bien nommé votre parti politique : le nihilisme. Négation de la propriété, négation de la patrie, négation du mariage... Mais, pardon, avez-vous vraiment quelque chose à nous donner à la place?
— Notre négation, monsieur, s'adresse, non pas aux conditions essentielles de la vie sociale, mais aux mensonges officiels qui ont perverti ces conditions. Quand nous aurons détruit les sanglantes rivalités de patries, nous garderons les fécondes rivalités économiques et industrielles. Quand nous aurons détruit le mensonge de la propriété privée, nous aurons toujours et plus que jamais la terre. Quand nous aurons détruit le mensonge du mariage, nous aurons encore et plus que jamais l'amour.
— Mais vous n'aurez plus la famille ?
— Nous l'aurons toujours si les nécessités de l'existence ou du cœur nous en font un besoin. Et sinon, pourquoi la maintenirrPermetiez-moi une quesdon, monsieur. Vous êtes marié?
— Non, dit Hubert, qui rougit sans savoir pourquoi.
— Eh bien, si demain vous aimez une femme, si vous souhaitez d'attacher sa vie à la vôtre, l'épouserez-vous parce que l'institution du ma-
riage existe ou parce que vous aurez le c fonder une famille avec elle ?
— Mon Dieu, dit Hubert, qui rougit tage, il est certain que, pour ma part, j'éf seulement une femme que j'aime. Mais be de gens se marient parce que c'est l'usag famille n'en est pas moins fondée.
— Mais non, monsieur... Ne dites donc j
cette association basse et branlante €
famille. Là où deux êtres s'aiment, vive
pour l'autre et pour leurs enfants, là
famille, fût-ce parmi les animaux. Quel
griffonné dans une mairie aura le pou^
créer cette sainte chose? Le mariage est u
songe étayé par l'adultère et par la prost
Le mariage disparaîtrait du jour au len
dans nos sociétés civilisées si ses deux
d'appui, l'adultère et la prostitution, se tro
soudain abolis par quelque inéluctable lo
C'était vraiment une créature étrang( jeune fille qui parlait ainsi. Hubert, tri ressé, mesurait la puissance de foi, de \ de méditation, que révélait chacune paroles. U ne lui répliquait que pour l'ei s'expliquer. Lui-même, au fond, demeura tique. Les grandes synthèses sociales lui saient des chimères à jamais irréalisables, diversité infinie des esprits et des races en rait à jamais l'humanité de marcher tout
vers le progrès par une seule grande route. Cette diversité même charmait M, de Brénaî, l'attirait tour à tour par tous les sentiers divers qu'ont percés les pionniers de la civilisation, dans tous Jes temps, sous tous les climats, — sentiers dont un si grand nombre n'ont jamais abouti. Que lui importaient les institutions ? Il en avait tant vu !... Et de bizarres parfois, et même de monstrueuses, sous lesquelles les hommes vivaient, aimaient, se dévouaient, mouraient, à peu près de la même façon qu'ils le faisaient sous les lois des Solonet des Lycurgue. Pour lui-même, il se contentait des nobles traditions léguées par des générations d'ancêtres. Et toujours un invincible penchant le ramenait un siècle ou deux en arrière, vers cette glorieuse France catholique et monarchique, une des plus merveilleuses et des plus complètes fleurs de l'épanouissement humain.
Ce qui le frappa surtout chez Sonia Kavetchine, ce fut le froid emportement de son fanatisme. Cette jeune fille — ■ il k comprit parfaitement tout de suite — sacrifierait avec joie son existence et toutes celles qui lui étaient précieuses pour le triomphe de ce qu'elle appelait I. Elle avait en elle-même ce levier li fait les martyrs, mais qui fait aussi IX : la foi. Et il commença de craindre, n'avait jamais craint, pour M. de
PASSION SLAVE lO^
Il eût voulu connaître les sentiments de Sonia à l'égard de cet implacable persécuteur de ceux qu'elle considérait comme ses précurseurs et ses maîtres. Mais elle évitait même de nommer le comte.
Alors, oubliant la politique^ oubliant l'attentat probable, il se donna la joie de parler de Nadèje. Il attira la conversation sur le chapitre des souvenirs d'enfance, où M^^^ Kavetchine ne pouvait manquer de se montrer expansive.
Mais Sonia, de nouveau, s'enferma dans une évidente réserve. Le nom de son amie n'amenait sur ses lèvres que des phrases banales, évasives. Cette larme de tout à l'heure, que le marquis avait surprise, ne revint pas adoucir la froide clarté de ses yeux gris. Hubert, cependant, insistait, et, malgré la résolution de ne point encore révéler les intentions de la comtesse, il ne put s'empêcher de dire :
— Mais elle est de cœur avec vous !... Ah ! si vous saviez ce qu'elle peut faire et ce qu'elle veut faire! EUe a, comme vous, souci des déshérités de ce monde. Elle brûle de se joindre, par votre intermédiaire^ à votre mission de charité.
— De charité!... s'écria Sonia. Ah! monsieur, ne prononcez pas un mot pareil! Notre mission est une mission de justice. Le riche oisif qui dépouille le travailleur pauvre n'a pas le droit de l'insulter avec le mot de charité 1 '
Cette fois elle s'animait. Un flot rose d'indignation colora sa peau transparente. Puis elle reprit avec un petit rire amer :
— Oui, c'est bien cela. Madame la comtesse de Miranoff" croirait faire la charité si elle abanà ses ouvriers de l'Oural, qui détachent 3uet les stalactites de malachite au fond lines, quelques blocs du précieux carbosont là des centaines d'hommes, avec imes et leurs enfants, dont k vie est un ans trêve, une longue torture... Ainsi -uns volent à tous des biens naturels, qui latrimoine de l'humanité! Mais je vous si l'on pouvait accaparer l'oxygène de lière, il se trouverait des bandits pour :r aux dépens des faibles, comme on le blé... le blé non moins indispensable
is, mademoiselle, on respire sans travail, le pour faire pousser le blé...
itement, monsieur. Le travail... C'est innellement au travail que la jouissance épartir, et non propordonnellement au D'est la réforme que nous accomplirons, bien, en l'attendant, la charité n'est-elle os yeux, un premier moyen de resd-
)n, monsieur, car la charité ne va pas au ir, mais au paresseux. Elle est malsaine,
PASSION SLAVE lOf
parce qu'elle est mal faite, et parce que, même bien faite, elle humilie le pauvre et nourrit l'orgueil imbécile du riche. D'ailleurs elle éternise le mal en ayant l'air de l'adoucir.
— Ainsi, mademoiselle, si M°^® de Miranoff mettait à votre disposition, pour soulager les misères qui vous désolent, des sommes considérables, vous les refuseriez?
Sonia Kavetchine regarda profondément son interlocuteur. Après un instant de silence, elle dit :
— Nous ne voulons pas soulager des misères.
Nous voulons les abolir. Pour cette œuvre, en effet, nous avons besoin d'argent. Nous n'avons pas le droit de refuser celui qui nous viendra, d'où qu'il vienne.
— Mais qu'en feriez-vous ?
— Il faudrait qu'on eût assez de confiance pour ne pas nous en demander compte.
Sous ses habits élégants de gentleman, un frisson hérissa la chair du marquis de Brénaz. Il voyait la charmante comtesse de Miranoff entraînée peut-être à soudoyer l'armée sombre, longtemps maintenue en respect par le bras terrible de Nicolas Féodorovitch, son propre mari. Il la voyait elle-même brisée comme un roseau sous ce même bras, soudain levé, le jour où le despote apprendrait l'involontaire trahison. Ah ! jamais, jamais il ne la laisserait s'engager dans cet effroyable chemin !
Io6 PASSION SLAVï
— Mademoiselle, reprit-il, je ne sais ce que la comtesse vous dit dans sa lettre, excepté ceci : que vous pouvez avoir en moi la confiance la plus absolue. M'accordez-vous cette confiance ?
La jeune fille inclina la tête.
Alors le marquis exposa les intentions généreuses de Nadèje, mais sans présenter cette générosité comme une sorte de rançon pour M. de Miranoflf.
— Toutefois, ajouta-t-il, vous trouverez juste que la comtesse ait quelque idée du but auquel serait appliquée la fortune qu'elle mettrait à votre disposition. ' Donnez-moi une indication, un exemple...
— En voici un, dit Sonia. Lorsque Bourbou- Une, en mourant, légua ses biens, qui étaient considérables, à notre parti, nos amis s'en servirent pour fonder un journal de propagande, le journal En <yivant, édité à Londres et dirigé par le colonel Lavrof. C'est la propagande imprimée qui nous coûte le plus. Car elle devrait être incessante, universelle... Tous les jours le dernier des moujiks devrait trouver, à côté de son écuelle, la phrase propre à lui faire connaître ses droits, à soutenir sa révolte, à encourager son espérance. Et tous les jours, le Czar Alexandre Alexandrovitch devrait trouver dans ses poches d'uniforme la menace des opprimés, qui lui apprendrait à réfléchir.
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Hubert eut un nouveau frisson, car il se rappela cette publication mysténeuseySemlyay Volya (Terre et Liberté), que l'Empereur de Russie rencontrait en effet dans ses vêtements, sur son bureau, ou bien à table, sous sa serviette, et dont un seul numéro, découvert chez le professeur Ches takovski, avait fait condamner ce malheureux à la déportation.
Le marquis de Brénaz en avait assez entendu.
Il se leva et prit congé de Sonia Kavetchine.
VU
^u mois de juin suivant, au matin, vers w dix iieures, un spectacle inusité, mais [^ auquel, Paris devait s'habituer bien jrprit les promeneurs de l'Avenue du Bois.
étaient nombreux, à cette heure fraîche, : doux soleil, depuis l'Arc de l'Etoile jusi Porte Dauphine. Des groupes de cavala plupart au petit galop, parcouraient spéciale qui leur est réservée. Les amazones aient de fines tailles, sveltes dans le costume s au-dessus du cuir fauve et clair de la selle ie. Rieuses toutes, et toutes jolies dans ition du mouvement qui rosait leurs joues, ivrait leurs lèvres et faisait briller leurs elles inclinaient dans de coquets saluts
leurs petites têtes haut coiffées pour répondre au large coup de chapeau des hommes. Les uniformes se mêlaient aux redingotes et aux jupes noires, et de longues chevelures blondes envolées de fîUettes ondulaient en cadence avec le trot des poneys.
Sur le trottoir des piétons l'animation n'était pas moins grande. Mais, de ce côté, à chaque instant, Ton s'arrêtait, l'on s'attroupait pour causer. Tous ces élégants flâneurs se connaissaient plus ou moins. C'est une élite restreinte, même parmi les privilégiés de la fortune, celle qui peut venir, dans les bleues matinées de printemps, montrer ses chevaux ou ses toilettes, sous prétexte de respirer l'air, entre les verdures de l'Avenue ou sous les acacias du Bois. L'argent n'y suflSt pas ; il faut encore le temps — plus rare parfois — pour jouir en cet endroit de cette heure exquise et de ce tableau charmant. Toute recrue nouvelle parmi les habitués fait naturellement sensation. De là cette surprise générale, au matin dont il s'agit, puis dans les matins suivants, jusqu'à ce que l'habitude en fut prise, lorsqu'on vit un promeneur nouveau, dont la personne, l'équipage et l'allure étaient véritablement faits pour attirer l'attention.
Ce promeneur, — un colossal vieillard,au visage altier, aux longues moustaches tartares — sortait, vers dix heures, d'un des plus vastes hôtels de
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l'Avenue du Bois. Il en sortait dans une voiture basse et découverte, rappelant la troïka russe par son extrême légèreté, mais attelée à la française de deux chevaux noirs magnifiques, deux de ces trotteurs de l'Ukraine surnommés chez nous orloffsy que le vieillard conduisait. Derrière, un petit groomià livrée verte et rouge, se tenait assis, correct, les bras croisés. Mais ce qui parut tout d'abord extraordinaire, c'est qu'aussitôt débouché sur la chaussée principale, l'étranger mettait son attelage au grand trot, et — les cavaliers du Bois le certifièrent à leurs amis — ne ralendssait plus son allure à aucun instant de sa promenade.
Or, le trot de ces chevaux russes, de ces chevaux admirables, d'une fougue et d'une régularité superbes, ne ressemblait point au petit trot mol et lâché des autres attelages. C'était une rapide vision, un vol d'oiseau, un essor de flèche lancée dans la vaste Avenue; et, quand on revoyait plusieurs fois ce spectacle, c'était, pour celui qui regardait, une sensation un peu sinistre, comme d'une fuite poignante, éperdue, devant un effrayant danger.
Jamais le singulier vieillard n'arrêtait sa voiture au ras de la chaussée, pour causer quelques instants avec un ami rencontré. Pourtant il avait des relations dans la société parisienne, car on vit dès le premier jour le marquis de Brénaz — le célèbre voyageur dont le retour avait fait sensa*
tion — saluer eaa le croisant^ et même ralentir son cheval, comme s'il songeait à l'aborder. Mais, sans rien changer à son allure, l'écranger répondit par un bref salut du fouet, et passa comme le vent.
Toutefois la curiosité fut bientôt satisfaite. Et, quelques jours plus tard, lorsqu'on voyait filer le long de l'Avenue les trotteurs de l'Ukraine, dans un noir échevèlement de crinières et de longues queues flottantes, si quelqu'un eût demandé le nom de celui qui les conduisait, tous les promeneurs, et jusqu'aux perits enfants affairés à leurs pâtés de sable, eussent immédiatement répondu :
— C'est Mirànoff.
Le comte venait de s'installer à Paris, avec sa toute jeune femme — dont bientôt la beauté fut célèbre, ainsi que furent célèbres les étranges manies de ce grand seigneur, despotique et fastueux comme un barbare, sa colossale fortune, la rapidité de ses chevaux.
\,a résidence dont Mirànoff se contentait faute de mieux était un lourd hôtel, écrasant d'aspect dans sa massive splendeur de pierres de taille toutes neuves et le sombre couronnement de ses hautes toitures d'ardoises. Ce bâtiment sans style, qui tenait d'une mairie de province et d'une gare de chemin de fer, avait été construit récemment pour le directeur d'un nouvel Etablissement de
crédit. Pendant les deux ou trois ans qu'on avait mis à l'édifier, la hauteur des échafaudages, l'ampleur de la façade et le développement des ailes faisaient l'admiration des badauds et contribuaient à la hausse des actions. Comment mettre en doute la prospérité d'une entreprise financière dont le chef s'offrait une habitation pareille? Mais, au moment où l'on fixait les paratonnerres, la Société dut fermer ses guichets. Et, pendant de longs mois, la maison de l'Avenue du Bois de Boulogne, ne trouvant pas d'acquéreur, demeura inachevée et vide, lugubre dans la boue jaunâtre de son terrain, entre ses grilles peintes au minium, dont l'enduit rouge s'en allait sous la pluie, ruisselait en traces sanglantes.
Enfin l'intendant de Miranoff, pressé par les télégrammes impatients de son maître, acheta cette énorme bâtisse. Elle offrait cet avantage, outre ses proportions immenses, d'être isolée entre l'Avenue du Bois de Boulogne, la rue Léonard de Vinci, qui lui est parallèle, et deux autres rues perpendiculaires. Ce qui manquait, c'était un parc. Mais des jardiniers ingénieux, avertis qu'ils ne devaient épargner nulle dépense, arrivèrent, par des combinaisons de massifs et d'allées tournantes, à donner l'illusion d'un jardin assez étendu dans l'enceinte relativement étroite. Quelques semaines suffirent à l'aménagement principal de l'extérieur comme de l'intérieur.
Lorsque le comte et la comtesse, après avoir visité l'Espagne, gagnèrent enfin Paris sur leur yacht La aHjva, tout était prêt pour les recevoir. Leurs attelages et leurs gens étaient arrivés de Pétersbourg. En débarquant, au pont Royal, ils reconnurent sur le siège d'un coupé qui les attendait leur propre livrée, verte et rouge, et sur les panneaux des portières leur couronne et leurs armoiries. Ou plutôt, pour être exact, ce que M. de Miranoff reconnut tout d'abord, ce furent les deux oriqffs. Ayant été à Paris avec son souverain en 1867, il savait qu'en France on ignore la valeur et presque l'aspect de ces magnifiques bêtes, et que les races anglaises y sont seules en faveur.
Le genre dévie qu'adopta Miranoff lorsqu'il se fut installé dans son hôtel combinait une extrême prudence avec une extrême audace. Cet homme n'ignorait pas que ses ennemis, lorsqu'ils auraient, dans leur fanatisme, arrêté l'heure et l'instrument de sa mort, et tiré au sort l'assassin, l'exécuteraient à Paris aussi résolument qu'à Pétersbourg. Ce n'était donc pas un refuge qu'il venait chercher en France.
Au contraire, il se trouvait moins protégé.
Car, malgré l'espèce de garde occulte et vigilante que faisaient monter autour de lui et son Ambassade, et le Ministère de l'Intérieur, et la Préfecture de police, nul pouvoir, en ce pays de
liberté, ne prendrait en sa faveur les mesures préventives et arbitraires qu'il demandait là-bas à la Troisième Section.
A part ces mesures, il pouvait d'ailleurs tout obtenir du Gouvernement français, hanté plus que lui-même par l'appréhension d'un attentat commis sur son territoire contre la personne de ce général illustre, qu'on savait toujours très influent auprès du Czar, malgré le léger refroidissement causé par le second mariage du comte.
En réalité, c'était ce second mariage qui, seul, amenait Miranoff à Paris. L'idée de ne pouvoir présenter sa femme à la cour rendait insupportable à son orgueil le séjour de la Russie. Et jamais le Czar ne la recevrait. Jamais Alexandre n'oublierait que cette petite provinciale succédait à une RomanofT dans son titre de comtesse.
L'aristocratie russe n'avait pas les griefs tout personnels de l'Empereur contre Nadèje. D^ailleurs, la seconde femme de Miranoff était une Paskiévine. A Paris, ses compatriotes lui firent fête. Et, à leur suite, la haute société française l'adopta.
Au moment où M^^ de Miranoff arrivait à Paris, c'est-à-dire dans les premiers jours du mois de juin, la saison des réceptions mondaines était sur le point de finir. On en recula quelque peu le terme pour faire à la ravissante comtesse
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un plus brillant accueil. Quelques bals, des garden-parties, furent donnés en son honneur.
Par excès d'audace, Miranoff se montrait partout; mais, par excès de prudence, il prenait, sans qu'il y parût, les plus minutieuses précautions. Jamais il ne mettait le pied dans une maison s'il n'avait reçu de la Préfecture de police un rapport détaillé sur les hôtes qui devaient Taccueillir et les invités qu'il rencontrerait. Il faisait même joindre des notes concernant les domestiques. Il ne montait jamais que dans ses propres voitures, toujours lancées à fond de train. Très anxieux pour sa jeune femme, très préoccupé de ne pas lui faire partager le danger qu'il courait, il ne permettait pas qu'elle sortît jamais à ses côtés. Quand ils allaient dans le monde ensemble, leurs voitures se suivaient à quelques minutes, et, à l'arrivée, s'attendaient réciproquement.
Comme très peu de personnes à Paris pouvaient deviner les motifs de cette conduite, l'opinion se répandit que les deux époux vivaient sur le pied d'une espèce de divorce tacite. Les habitués de l'Avenue du Bois prirent l'habitude de sourire lorsque, après avoir vu la troïka du comte filer vers la porte Dauphine aux plus fantastiques allures, ils apercevaient la Victoria ou le coupé de la comtesse tournant tranquillement vers l'Étoile, pour quelque course en ville.
ii6
La vérité était que Nadèje menait une existence de plus en plus solitaire. Nulle amitié un peu étroite n'était encore née pour elle de ses relations mondaines. Au contraire, le tourbillon qui, tout à coup, l'avait enveloppée, lui faisait paraître plus profond le vide de son cœur. Le sentiment de reconnaissance exaltée, et aussi de tragique admiration, voué à son mari, à ce:
homme qui l'avait tirée du néant pour la placer dans une des situations les plus hautes de l'Europe, n'avait rien perdu de sa force. Mais ce sentiment, elle le comprenait mieux : elle ne pouvait plus le confondre avec l'amour.
Et voici que, dans son étrange existence, faite d'orgueil au dehors mais de servitude au dedans, d'adulation mondaine et d'isolement intime, Nadèje eut tout à coup la défaillante sensation d'une nostalgie de tendresse. Deux souvenirs la hantèrent. Sa tristesse, au plus profond d'ellemême, sanglota tout bas deux noms qu'elle voulait oublier : celui de Sonia, qui représentait l'enfance heureuse... et celui d'Hubert, qui rappelait rheure Unique de Monaco, Theure d'enthousiasme, de rêve, d'ivresse inexplicable, l'heure qui, certainement, ne reviendrait jamais.
Car M. de Brénaz avait rendu compte de sa mission. Il avait employé toute son éloquence, toute sa persuasion, pour détourner la comtesse d'une alliance quelconque avec des êtres aussi
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fanatiques, aussi dangereux que M}^^ Kavetchine et son fiancé, Serge Krilovsky. Puis, comme si lui-même eût voulu se tenir à l'écart de toute combinaison imprudente, se défendre contre toute généreuse folie, le marquis avait cessé de venir à l'hôtel de Miranoff aux heures où la comtesse recevait seule. Ses dernières visites, rares d'ailleurs, s'adressaient surtout au général. Nadèje, depuis deux mois, ne l'avait pas vu en particulier. Mais elle gardait l'impression singulière d'une soirée à l'Ambassade russe, durant laquelle Hubert, valsant avec elle, était soudain devenu très pâle, et s'était arrêté, balbutiant des excuses, parlant d'une crampe au cœur, affection à laquelle il se plaignit d'être sujet. En même temps il fixait sur elle un regard douloureux, presque égaré. Ce regard avait percé le cœur de Nadèje d'une pitié aiguë. Souvent ensuite elle y pensa. Et toujours, quand la prière angoissée de ces troubles prunelles venait à la pénétrer de nouveau par le souvenir, elle tressaillait, déchirée par la même blessure âpre et douce.
Une après-midi, vers trois heures, sortant pour quelque visite, elle eut la fantaisie de descendre à pied les Champs-Elysées. Sa Victoria la suivait au pas, — attelée, non pas de chevaux russes, mais de deux alezans dorés, d'élevage français, que, sur sa demande, le comte lui avait dernièrement offerts. C'étaient deux bêtes merveilleuse-
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ment appariées, sans grande finesse, mais de noble allure, steppant bien, et dont la royale robe couleur d'or tout neuf étinoelait au soleil.
On regardait l'attelage, mais on regardait plus encore la jeune femme. Cependant Nadèje ne goûtait ni le plaisir encore nouveau de posséder ces beaux alezans, ni cet autre plaisir, sur lequel une femme ne se blase jamais, celui de se sentir belle. Un mot la torturait, une simple phrase, prononcée une heure auparavant par son mari, durant leur déjeuner : •
— : Savez-vous, Nadèje, que les journaux de ce matin parlent d'un nouveau voyage de Brénaz? C'est curieux qu'il ne nous en ait rien dit.
« Un nouveau voyage de Brénaz. » Ces courtes syllabes retentissaient dans la pensée et dans le cœur de la petite comtesse, en y produisant une douleur morne, absolue, pleine de stupeur, ne ressemblant à rien de ce qu'elle avait jamais éprouvé. « Un nouveau voyage de Brénaz... » — Où donc?... Elle s'en était informée. Mais qu'importait?... Les hauts plateaux de l'Asie centrale... La région comprise entre l'Inde, le Turkestan, la Sibérie, la Chine... Le berceau des vieux Aryens exploré, traversé, interrogé... Ces noms-là ne disaient rien à son oreille ni à son esprit. Ce qu'elle voyait, c'était le départ. C'était la gare parisienne, avec le brouhaha de ses salles d'attente, les sourdes rumeurs de ses trains. Ce
qu'elle entendait, c'était le sifflet d'une machine, faisant vibrer les vitres de la voûte; puis le lent fracas des wagons sur les plaques tournantes.. Il partait, il était parti... Il s'enfonçait dans le noir du premier tunnel. C'était tout. Et cela lui faisait un mal affreux.
Airsi tous ses rêves s'envolaient... Ses projeçs de conciliation, de charité, de désarmement... L'amitié de Sonia retrouvée, les blasphèmes des malheureux changés en bénédictions... Et, pardessus tout, la complicité délicieuse, à la fois presque coupable et tout à fait sublime, avec ce jeune homme, avec cet ami, avec ce héros!...
Hubert de Brénaz allait partir... Et tout ce dont Nadèje lui parlait avec tant d'enthousiasme, la belle œuvre à faire, les trésors à répandre, les nihilistes, le salut même de M. de MiranofF, tout cela s'effaçait, perdait son intérêt, devenait terne comme l'ombre et vide comme le néant, du moment qu'il n'était plus là.
Avec cette sensation de désastre qui lui ravageait l'âme, la jeune comtesse de Miranoff descendait les Champs-Elysées. Tandis que sa beauté, son luxe, devenaient, sur son passage, en même temps qu'une joie pour les yeux, un ferment d'effrénée envie, elle allait, sous la spleiïdeur du jour, cette vivante image du bonheur, dévorée d'inexprimés regrets.
Et soudain sa pensée se concentra en un désir
intense, le désir de rencontrer le marquis de Brénaz. Elle voulait le voir. Elle saurait pourquoi il songeait à partir si peu de temps après lui avoir offert de la servir et de lui faire, si elle le demandait, le sacrifice d'une vie spontanément offerte.
Oui, elle voulait le voir.
Et comme si la force de ce désir eût agi à distance, ainsi qu'un mystérieux aimant psychique, voici qu'un peu après le Rond-Point, sur le bitume de l'allée, entre la double perspective des chaises de fer et des boutiques de pain d'épice et de gâteaux de Savoie, Nadèje vit paraître Hubert, qui marchait au-devant d'elle.
Tous deux se sentirent secoués d'un tel saisissement lorsqu'ils s'abordèrent, qu'ils eurent peur d'en livrer quelque chose aux curiosités en éveil, et que, d'un accord tacite, ils firent trois ou quatre pas, et s'enfoncèrent dans la contre-allée. Durant cette minute de silence, et comme il arrive toujours dans les émotions brusques et profondes, ils eurent la nette sensation des puérilités extérieures. Nadèje remarqua la voiture aux chèvres, sur le siège de laquelle se tenait un baby très grave; Hubert s'aperçut que les chevaux de bois, par extraordinaire, ne tournaient point. Certains chocs arrêtent ainsi, pour un instant, le jeu de la vie intérieure, laissant plus de prise aux influences du dehors.
Mais cet état exceptionnel cessa presque aussitôt.
— Vous ne partez pas, monsieur? dit la comtesse. Vous ne partez pas?... C'est impossible! Ce que les journaux racontent, ce n'est pas vrai?
Elle ne perdait pas, à Paris, son joU accent, qui roula doucement ïr du mot « vrai jî>.
Hubert ne répondit pas tout de suite. Alors, tandis qu'elle le regardait, attendant une parole, elle crut voir les yeux du jeune homme durcir, prendre une expression cruelle. En même temps, elle remarqua son air changé, le pli attristé de sa bouche, la maigreur accentuée de ses traits.
Une épouvante la prit, un découragement profond.
— Oui!... C'est donc vrai?... Vous partez?... reprit-elle d'une lèvre tremblante.
— Il le faut bien..., dit-il d'une voix sourde. Elle répéta avec étonnement :
— Il le faut!... Il le faut?... Mais pourquoi?...
— Parce que je suis malheureux, dit-il, parce que je suis fou!... Ah! si vous saviez quelle douloureuse folie s'est emparée de tout mon être!...
— Vous souffrez? dit-elle avec une infinie douceur. Mais alors pourquoi fuir vos amis..., vos meilleurs amis?... Votre chagrin, vous risquez de l'emporter avec vous...
— C'est vrai. Mais du moins je ne serai pas coupable. Car il s'agit d'une question d'hon-
neur. Et je vous répéterai, madame, la phrase que vous m'avez dite à Monte-Carlo, — cette phrase si noble, si fîère : « Je ne veux rien faire contre l'honneur. »
— Ah! dit Nadèje vivement, en ce cas, vous n'avez pas besoin de partir. Jamais, nulle part, vous n'agirez d'une façon indigne de vous!
Hubert se troubla visiblement. La jeune femme crut voir sa résolution faiblir. Mais, comme elle allait insister, il s'écria :
— Je vous en supplie, madame, ne me forcez pas à vous dire ce que j'ai dans le cœur. Il m'échapperait des paroles que je ne dois jamais prononcer. En ce moment, je ne suis pas maître de moi.
Le jeune homme n'exagérait rien, ne mettait en œuvre aucune tactique. L'inquiétude évidente de Nadèje à propos de son départ dissolvait sa force morale. Mal préparé à cette explication inattendue, mal préparé surtout à cet intérêt plein d'anxiété que lui montrait la comtesse, M. de Brénaz perdait la tête, sentait qu'il allait prononcer quelque parole de démence, — ici, dans ce lieu pu"hlic, et avec cette froideur voulue du visage dont il essayait de se masquer aux yeux des passants, — cette froideur qui rendrait plus hardi, plus offensant, l'aveu qu'il ne pouvait plus contenir.
Et, pour ne pas crier à cette femme : « Je
VOUS aime... Je veux vous respecter et me respecter moi-même... C'est pour cela que je m'en vais...» il reprenait toujours, d'un air un peu égaré, un peu maniaque :
— Pardonnez-moi... Pardonnez-moi... Je vous dis que je suis fou.
Une Parisienne l'eût compris tout de suite, et, suivant son humeur, elle l'eût encouragé d'un regard, ou l'eût rejeté, d'un regard aussi, dans le plus glacial sang-froid. Mais Nadèje, cette fleur sauvage du Don, cette fille des solitudes, dont le mariage avec un vieillard avait à peine éclairé l'ignorance, sans altérer sa pureté, devinait d'autant moins ce qui se passait dans le cœur d'Hubert qu'elle-même souffrait davantage. Quitter ce qu'on aime lui semblait le malheur suprême, un malheur au-dessus des forces de l'homme. Con> ment pouvait-elle supposer que M. de Brénaz l'aimât, puisqu'il songeait à la quitter?
— Eh bien, vous partirez!... dit-elle avec un regard flamboyant, tandis qu'un flot de sang lui empourprait les joues. Vous partirez! Et j'accomplirai ma tâche toute seule. J'irai trouver ma sœur, ma Sonia, dont vous avez essayé de me séparer. C'est la seule créature que j'aime. Je vais aller chez elle de ce pas !
Elle se dirigeait vers sa voiture, dans une crise de douleur si intense qu'effectivement un instinct irrésisdble la poussait vers cette amie des pre-
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mières années, sur le sein de qui, jadis, elle exhalait les sanglots de ses enfantines tristesses.
« C'est la seule créature que j'aime... » Hubert avait bien entendu. La comtesse de Miranoff n'avait donc pas d'amour pour son mari?..
Mais, à cette minute, il ne s'agissait même plus d'amour. Il fallait sauver d'elle-même cette pauvre enfant impulsive qu'affolait un désespoir dont le spectacle était fait pour l'enivrer de joie, lui, mais aussi pour énerver, pour briser toutes ses mâles résolutions.
— Comtesse, dit-il, en la rejoignant près de la Victoria, comtesse, vous irez voir Sonia... Je vous y conduirai moi-même, si vous me le permettez... Mais, pour l'amour de Dieu, n'y allez pas maintenant!... N'y allez pas au grand jour, et avec votre propre voiture!.,.
Il parlait très vire et très bas, tâchant de garder en apparence toute sa correction souriante d'homme du monde, pour dérouter l'observation curieuse des passants. La flamme qui brûlait le beau visage de Nadèje disparut en un clin d'œiL Elle devint toute blanche, la comtesse de Miranoff, en songeant à la dangereuse folie qu'elle avait été sur le point de commettre. Puis une phrase du marquis la charma dans sa frayeur et son chagrin, par la proposition spontanée de cette complicité qu'elle rêvait.
— Vous me conduirez voir Sonia?
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Il eut tellement peur qu'elle ne fît un coup de tête, qu'il redit encore, stprès une courte hésitation :
— Si vous me le permettez.
— Donnez-m'en votre parole d'honneur.
Il sourit à l'enfantillage de cette insistance.
— Je vous en donne ma parole d'honneur.
Leurs yeux, à tous deux, s'adoucirent. Quelque
chose d'involontaire et d'infini, plus puissant que les résolutions prises, que les résistances, que les doutes, flotta de l'un à l'autre. A cette seconde, ils se virent mutuellement jusqu'à l'âme. Le rayonnement de leur amour les éblouit. Pourquoi ne se comprenaient-ils pas tout à l'heure? Pourquoi se comprirent-ils maintenant? Qui peut le dire? Une ivresse profonde et grave les saisit, emportant, noyant l'irritante incertitude qui les faisait, un instant auparavant, se mesurer comme deux adversaires.
Dans la paix soudaine, absolue, qui les inonda, ils crurent que tout péril venait de s'évanouir, qu'éternellement ils pourraient vivre côte à côte sans chercher d'autres béatitudes. Et c'était maintenant, au fond de leur être, comme une chanson de joie folle dans une tranquille atmosphère de sécurité sans fin.
Nadèje avait pris place dans sa Victoria. D'une voix douce, posée, comme on parle dans l'ombre d'un temple, elle dit à Hubert :
— Venez me voir demain, vers trois heures.
Nous causerons de cette visite à Sonia.
— Je viendrai, madame.
— A demain donc... Adieu.
— Adieu... A demain.
Elle se pencha en avant, donna une adresse au valet de pied. Le cocher rendit la main, et les beaux alezans s'ébranlèrent avec des actions hautes et nerveuses, l'encolure fléchie, mâchant leur mors, dans un rassemblé parfait.
Nadèje, en se séparant d'Hubert, ne lui avait plus dit un seul mot de son voyage. Car elle sentait bien que maintenant il ne partirait pas.
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E lendemain, la comtesse de Miranoff se levait de table, vers deux heures, après un déjeuner en tête-à-tête avec son mari, dans la salle à manger intime, pièce haute et vaste,située au premier étage de l'énorme bôtel, mais moins haute toutefois et moins vaste que la salle des repas de cérémonie, au rez-dechaussée. Le comte, suivi de Sémène, se retira dans son cabinet de travail. Nadèje se retira vers sa chambre à coucher.
Là, dans un angle assombri par des tentures, non loin du lit Henri II aux quatre colonnes sculptées, aux draperies de peluche saphir doublées de rose ancien, brillaient les ors adoucis et la mystérieuse lueur de l'iconostase.
Devant les saintes images, la lampe éternelle luisait, jamais éteinte, à travers son calice en verre rouge de Venise, immobile au bout de ses chaînettes d'or. La comtesse, ayant fermé les portes au verrou, vint s'agenouiller sur le prie- Dieu.
Nadèje était pieuse — d'une piété grandiose et vague — la piété des âmes slaves. Nul esprit, moins que l'esprit russe, ne peut se passer de rêve; et nul rêve n'a des contours moins précis que celui dont il s'enchante. Son horizon moral ressemble à l'horizon vide et sublime des steppes, où le regard du moujik s'enfonce en une mélancolique extase. Qu'importe qu'il n'y ait rien dans ces perspectives infinies?... Elles sont sans bornes!... Et l'âme russe a besoin par-dessus tout d'espace, comme le cheval sauvage dans les solitudes du Don, pour s'y lancer éperdument.
Nadèje priait de toutes ses forces. Et ce n'était pas aux figurines d'ivoire colorié, d'or et de cire^ portées par l'iconostase, que sa prière s'adressait. Peut-être ses lèvres murmuraient-elles des noms de saints. Mais, en réalité, cette prière n'était qu'un appel à sa propre volonté, un raidissement intérieur, un effort désespéré contre le vertige qui l'emportait.
Depuis la veille, elle ne vivait que pour revoir le dernier regard d'Hubert, pour sentir tout son être défaillir sous ce regard, dans une joie qui la
brisait comme une angoisse. Elle y avait passionnément rêvé, en se disant : a C'est la seule faiblesse que je me permettrai jamais. » Puis, sentant son énergie, sa fierté, se dissoudre au feu de cette songerie dangereuse, elle avait pris peur. Maintenant, au moment de le revoir, elle essayait de rassembler ses forces.
Lorsqu'elle quitta le prie-Dieu, elle se croyait de nouveau sûre d'elle-même. Mais le double coup de timbre, annonçant une visite, en résonnant dans tout l'hôtel, lui heurta le cœur d'un choc si violent que ses jambes fléchirent, et qu'elle se senrit devenir toute pâle.
Elle tira le verrou d'une porte et passa dans son boudoir. Un domestique parut aussitôt, lui annonçant que M. le marquis de Brénaz était en bas, dans le petit salon delà Source. On appelait ainsi cette pièce, à cause d'une statue en marbre blanc placée sur la cheminée. C'était une adolescente épanchant une urne, et l'une des rares œuvres de douceur et de grâce écloses sous le ciseau de Thorwaldsen, ce demi-dieu qui pétrissait des géants.
Lorsque Nadèje entra dans le petit salon, son visage était blanc comme celui de cette statue. Et comment eût-elle surmonté ce trouble invincible, alors qu'Hubert de Brénaz — l'homme qui possédait si bien la domination de ses nerfs, et qu'avait si longtemps soutenu la confiance en
soi-même des êtres trop adorés — sentait trembler convulsivement sa lèvre ainsi que la main qui tenait son chapeau?
Et pourtant ces deux êtres, bouleversés à ce point l'un par l'autre et se devinant mutuellement, n'osèrent se parler tout d'abord que des choses les plus indifférentes. Même le marquis, pour ne pas imposer à Nadèje un tête-à-tête qu'elle n'eût pas expressément souhaité, demanda s'il n'aurait pas le plaisir de voir M. de Miranoff.
— C'est l'heure où le comte ne reçoit personne, dit la jeune femme — tandis qu'un flot rose envahissait maintenant ses joues et son front. — Il s'enferme pour sa correspondance. Moi-même je n'oserais pas le déranger» à moins d'un grave prétexte.
En prononçant ces mots, elle se rappelait avoir fixé cette heure à M. de Brénaz. La gêne qu'elle éprouva de ce qu'il pouvait penser, jointe à la certitude qu'il ne quitterait pas Paris, qu'il renonçait à s'éloigner d'elle, la refroidit, lui rendit son orgueil. Hier, la peur de perdre cet homme le lui avait montré comme jJus précieux pour elle que toutes les splendeurs et toutes les fiertés de sa vie : cette peur lui avait tordu le cœur jusqu'à faire passer dans son regard la défaillance d'un aveu. Aujourd'hui qu'il était là, près d'elle, et qu'il ne parlait plus de partir, et
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qu'il restait peut-être à cause de ce qu'elle avait dit, de ce qu'elle avait laissé voir, de ce qu'elle avait permis d'espérer, une honte et une colère éteignaient la passion de Nadèje. Quelques minutes à peine auprra/ant, elle priait en désespérée pour échapper à l'amour qui la brûlait, et voilà que, brusquement, cet amour lui retirait sa flamme, et qu'elle se raidissait en un frisson de glace.
L'idée qui dominait en elle à présent, c'était la crainte d'avoir autorisé, par son attitude de la veille, une déclaration de M. de Brénaz. Elle attendait cette déclaration, afin d'y répondre avec la plus dédaigneuse hauteur. Et, tout en l'écoutant parler des nihilistes — car il avait repris ce thème pour la détourner d'aller voir Sonia, — elle posait sur lui des yeux farouches et fixes, l'esprit ailleurs, tourmentée par la scène aux Champs-Elysées, cherchant à se rappeler ses paroles, dont sa confusion actuelle exagérait l'imprudence.
Hubert devinait à demi ce qui se passait dans ce jeune cœur impulsif, ce cœur pareil à quelque oiseau sauvage, heurtant avec de furieux coups d'aile la main qui l'a saisi et qui veut le retenir. Il savait aussi que l'amour féminin n'a jamais la sûreté, l'égalité, de la passion masculine, mais qu'il vit d'agitations, de soubresauts, de déses^ poirs et parfois de haine : il faut qu'il doute et
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qu'il croie, qu'il déteste et qu'il adore, qu'il se révolte et qu'il s'humilie successivement pour atteindre son paroxysme. M. de Brénaz, comprenant peut-être mieux Nadèje qu'elle ne se comprenait elle-même, ne s'effrayait pas trop des regards furieux qu'elle lui lançait. D'ailleurs son respect pour elle était sincère. Même hier, après les quelques mots échangés, le marquis n'avait point songé que cette fière et pure jeune femme lui tomberait maintenant dans les bras sans autre résistance. Il avait prévu, au contraire, que le prochain accueil de M°^* de Miranoff serait glacial, qu'il aurait à se faire pardonner la faveur même dont il avait été l'objet, et que le moindre mouvement de présomption de sa part risquerait de le perdre à jamais dans l'esprit de la comtesse. Aussi lui parlait-il avec la plus respectueuse douceur, heureux de la trouver dans l'humeur qu'il avait prévue, et charmé de lui voir tant de dignité après lui avoir vu tant de franchise. Dans les défaillances de sa tendresse comme dans les rébellions de sa pudeur et de sa fierté, cette femme était la plus éloignée de toute coquetterie que M. de Brénaz eût jamais rencontrée, dans une carrière amoureuse pourtant féconde en expériences.
Comme la soumission du jeune homme était aussi sincère que la hautaine méfiance de la comtesse^ un certain équilibre -tendit à se réta-
blir entre deux sentiments qui se répondaient si bien.
Après avoir, dans un raidissement de tout son orgueil, attendu pendant un grand quart d'heure une déclaration qui ne venait pas^ Nadèje commença de prêter vraiment l'oreille à ce que disait le marquis, sans chercher entre les phrases des sous-entendus offensants pour elle.
Hubert la suppliait de lui rendre sa parole ce de ne pas insister pour aller elle-même chez M}^^ Kavetchine.
— C'est dans l'intérêt de votre amie que je vous conseille la prudence plus encore que pour vous, — disait-il, la sachant inaccessible à des raisonnements égoïstes. — Ne m'avez-vous pas dit que si vous la fréquentiez, M. de Miranoff la livrerait à la police russe?...
— Le comte ne le saura pas. J'ai le droit, et peut-être le devoir, de me cacher de lui dans cette circonstance. Mon affection pour Sonia est sacrée. M. de Miranoff abuse de son autorité de mari, de son pouvoir d'homme politique, quand il veut séparer deux sœurs et qu'il menace une femme. Je respecte M. de Miranoff de toute mon âme... Je mourrais plutôt que de compromettre son nom, ce nom glorieux qu'il m'a donné...
La jeune femme s'arrêta, regarda bien en face le marquis de Bréngz. Puis elle reprit :
— Mais je ne crois rien faire de coupable ou
de honteux en allant voir Sonia. C est une femme de cœur. Elle souffre, elle aussi, de notre séparation. Peut-être m'en veut-elle en secret- Qui sait quelles amenumes, quels préjugés, une telle démarche de ma part peut à jamais anéantir?
— Comment échapper à la surveillance du comte de Miranoff? dit encore Hubert. Vous savez que le préfet de police et votre mari s'entendent?
— Non, fit Nadèje étonnée.
— Le bruit a même couru, reprit le marquis, que M. de Miranoff arrivait ici chargé d'une mission secrète, et pour désorganiser les associations nihilistes, qui prennent déplus en plus notre capitale comme centre d'opérations.
— Mais, s'il en était ainsi, le comte serait venu incognito.
— Parfaitement. Aussi je vous rapporte un bruit en l'air. Ce qui est certain, c'est que M. de Miranoff est en communication constante avec la Préfecture de police.
— Eh bien, dit Nadèje, nous prendrons nos précautions. Voilà tout. C'est votre affaire, mon cher marquis. J'ai votre parole d'honneur. Vous connaissez Paris, les moyens d'y circuler sans être reconnu...
Hubert soupira, en inclinant la tête. C'est en vain qu'il s'insurgerait davantage contre une volonté de femme, contre une volonté de femme
PASSION SLAVE l]y
russe. Il y a, dans toute âme de Slave, un fatalisme que l'on pourrait appeler fatalisme actif, en ce sens qu'il ne subit pas seulement le sort, mais qu'il se plaît à le braver. L'imagination forte et neuve de ce peuple jeune conçoit vite une idée aventureuse; et, dans cette nature primitive, l'idée se transforme en action plus rapidement que chez nos races occidentales, accoutumées par l'hérédité à faire intervenir la réflexion entre leurs pensées et leurs actes. Cet excès d'impulsion dans le caractère, qui n'étonne pas chez le barbare, surprend chez le Russe, à cause de la haute culture d'esprit avec laquelle il peut parfaitement s'allier. Le mot qui désigne cet emportement sombre n'a pas d'équivalent dans notre langue : c'est V otchaïaniéy que le grand romancier Dostoievsky analyse en le comparant à la sensation d'un homme qui, du haut d'une tour élevée, se penche sur l'abîme béant et éprouve un frisson de volupté à l'idée qu'il pourrait s'y jeter la tête la première..
Hubert sentit que la résolution de Nadèje était inébranlable. Elle agirait plutôt seule, s'il refusait de l'aider.
Alors il combina un plan. Mais, tout d'abord, il lui arracha la promesse qu'elle accomplirait une fois seulement cette dangereuse expédition.
En premier lieu, on décida de l'heure. L'obscurité eût été favorable, mais la nuit vient tard
en juillet. D'ailleurs quel prétexte pour sortir seule le soir? Puisqu'il fallait adopter le grand jour, le moment le plus propice n'était-il pas précisément cette partie de l'après-midi où M. de Miranoff s'enfermait dans son cabinet, et où la comtesse faisait des visites, des courses, quand elle ne recevait pas chez elle? Oui. Le jour une fois arrêté avec Sonia, M™* de Miranoff sortirait à deux heures et se ferait conduire au magasin du Louvre.
— Comment m'indiquerez-vous le jour? demanda-t-elle. Sonia suit des cours, elle n'est pas libre. C'est elle qui en décidera avec vous. Mais comment saurai-je?...
Hubert chercha un instant. Il ne voulait pas revenir trop tôt faire visite. Mais il pouvait écrire un billet en combinant les premières lettres des phrases.
— Non, dit Nadèje, vous achèterez simplement de ce papier à lettres qui porte les noms des jours de la semaine. Vous m'écrirez n'importe quoi, des titres de livres, une adresse que vous me demanderez... Et vous prendrez une feuille marquée en tête, non pas du jour où vous m'écrirez, mais du jour où nous irons voir Sonia. Il n'y aura pas besoin de date puisque c'est dans le courant de cette semaine que je veux y aller.
— Entendu. Vous voici donc au Louvre. Là,
VOUS donnez à votre cocher un mot très pressé que le valet de pied devra remettre très loin, et vous leur direz de revenir vous prendre au magasin du Louvre, à la porte du Palais-Royal, une bonne heure — mettons une heure et demie — plus tard. Les achats des dames prennent vraisemblablement ce temps-là, n'est-ce pas, comtesse ?
— Oui, et même plus.
— Tant mieux! Vous traverserez tout Iç magasin. Vous sortirez rue Marengo. Vous prendrez un fiacre, un bon fiacre...
— Un bon fiacre!... Ces horribles voitures jaunes?... Mais je ne saurai pas... Je n'oserai jamais... Qu'est-ce que c'est qu'un bon fiacre ?
— Un fiacre propre, avec un cheval pas trop maigre.
— Mais vous, marquis, où serez-vous ?
— Chez M^^® Kavetchine... En bas, devant la porte... Vous regarderez de loin. Si je tiens une canne, c'est que j'aurai vu aux alentours quelque mine suspecte. En ce cas, vous ne vous arrêterez pas. Vous direz au cocher de continuer. Si j'ai les mains vides, vous vous arrêterez, vous descendrez, vous entrerez bien vite... sans vous occuper de la voiture que je renverrai. Ah! n'oubliez pas... Vous aurez sur vous une seconde voilette très épaisse; vous la mettrez dans le fiacre. Tâchez de choisir des vêtements sombres, qui
dissimulent autant que possible votre taille... Encore une chose : vous boiterez un peu en vous approchant du fiacre, puis en descendant...
— Mais si vous tenez une canne, la visite sera manquée.
— Non, non. Vous reviendrez cinq minutes après. C'est seulement au bout de trois fois, et si je tiens la pomme de la canne en bas la troisième fois, qu'il faudra définitivement pardr.
Cependant les détails de leur expédition ne furent pas tous arrêtés d'emblée. Ils les discutèrent assez longuement avant de tomber d'accord. Nadèje voulait que le marquis l'attendît en fiacre à la porte Marengo et l'emmenât rue du Sommerard. Car elle était plus préoccupée de sa propre répugnance à monter seule dans une voiture de louage, sous la conduite d'un cocher inconnu, et de la crainte que M. de Brénaz ne l'empêchât de pénétrer chez Sonia grâce à ce signal de la canne — tout à fait inutile suivant elle, — que du danger d'être aperçue avec Hubert, ou encore de tomber chez la nihiliste dans un moment où la maison serait surveillée par la police secrète.
Enfin, la prudence relative du marquis prévalut. Tout fut décidé. Hubert se leva pour partir.
— Adieu donc, madame, dit-il, à bientôt...
Le plus tôt possible puisque vous le voulez.
Mais votre détermination me fait peur...
Elle se mit à rire, d'un rire joyeux et brave.
Alors lui, les nerfs secoués par ce beau rire de jeunesse, le cœur attendri, la volonté brisée par ce long tête-à-tête, il eut un mouvement insensé.
Les deux mains tendues, il fit un pas vers elle- Il prit les poignets de Nadèje, les étreignit, presque à lui faire mal, et, rapprochant du visage de la jeune femme un visage bouleversé d'angoisse et de passion, il murmura :
— Mais ordonnez-moi donc de vous fuir!...
Ce voyage, dites-moi de le faire !... Vous voyez bien que je meurs d'amour pour vous !
U y avait, dans sa voix étouffée, dans son regard, dans son geste, la plus grande violence en même temps que la plus évidente soumission.
Cet irrésistible déchaînement de passion mêlé à cette volonté d'obéir... Cette brutalité, ce désespoir... Ce farouche élan de mâle, cette humilité de dévot...
Ah! Nadèje n'avait rien prévu de semblable.
Pauvre femme de vingt ans, dont le cœur et la chair s'ignoraient encore, elle qui croyait jadis aimer le vieillard dont elle portait le nom, jamais, jamais elle n'aurait imaginé qu'U existait , un vertige terrible et doux comme celui qui lui emportait lanie. Elle ferma les yeux, n'osant pas les attacher sur cette tête brune et fine, si près de son visage... sur ces prunelles dont la douceur
enflammée la brûlait délicieusement, sur ces rouges lèvres frémissantes, si près... si près de ses lèvres!... Elle dégagea ses mains, que le jeune homme n'osa pas retenir... Et, quand elle ne le regarda plus, quand elle ne sendt plus les doigts nerveux autour de ses poignets, elle dit, toute froide, toute raidie, d'une voix qui lui sembla celle de quelqu'un d'autre, tant le son frappa étrangement ses oreilles :
— Vous avez raison, monsieur... Faites ce voyage... Vous le voulez, eh bien, soit : je vous l'ordonne... Et je vous ordonne aussi de sortir à l'instant!...
Elle n'entendit pas de réponse. Cependant elle n'osait relever les paupières, craignant de voir les murailles, les meubles, vaciller autour d'elle, de se trouver mal. Après un effort désespéré de quelques secondes, elle se sentit plus forte et rouvrit les yeux. Hubert n'était plus là.
a Je ne m'évanouirai pas... Je ne veux pas m'évanouir!... » se dit la comtesse de Miranoff.
Elle quitta le petit salon de la Source, et monta dans sa chambre.
Devant les saintes images, la lampe éternelle luisait, jamais éteinte, à travers son calice en verre rouge de Venise, immobile au bout de ses chaînettes d'or. Lumière d'indicible paix sans cesse entretenue par les cœurs inapaisés des hommes. Sous les reflets amortis et rosés de
cette inutile veilleuse, parmi la splendeur immobile des tentures, non loin du vaste lit somptueux où Nadèje dormait ses sommeils solitaires, la jeune femme, agenouillée sur le prie-Dieu, pleura d'affreuses larmes.
Mais telle était la droiture de son âme, si complètement ignorait-elle les subtilités de la passion, qu'elle ne mit pas en doute un seul instant ce que pouvait avoir d'irrévocable sa sentence d'exil adressée à M. de Brénaz, pas plus que la résolution prise par celui-ci d'obéir. Elle ne se demanda point s'il eût été possible d'adopter une autre ligne de conduite. Pour elle, tout devait finir, tout était fini. Nadèje aurait cru mal faire de discuter seulement avec elle-même le devoir accompli. L'idée de ce devoir avait agi en elle avec l'irrésistible impulsion d'une source tombant d'une hauteur énorme, la hauteur des siècles, qui accumulent les sentiments dans l'âme humaine, comme ils accumulent sur les sommets des montagnes les glaciers, source des fleuves.
Ses larmes n'étaient donc pas des larmes de lâcheté, les larmes d'une vertu qui défaille. C'étaient des larmes de tendresse éperdue.
A cette minute, elle sentait enfin combien elle adorait cet homme, cet homme dont le cœur était plein d'elle, comme son propre cœur était plein de lui... Et il allait partir!... Et elle ne le reverrait jamais!... A cette pensée, elle se tor-
daic d'angoisse. Puis elle baisait en sanglotant, sur ses poignets meurtris, des légères traces rouges, les traces de cette violence qui avait fait connaître à Nadèje de Miranoff le premier frisson de volupté.
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E soîr et le lendemain, M™*^ de MiranofF se plaignit d'être souffrante et garda le lit.
Elle n'avait pas le courage de vivre la vie des monotones actions toutes fixées d'avance, qui font une âme extérieure et méthodique aux êtres dépourvus de pensée. Il eût été plus raisonnable peut-être à cette jeune femme d'anéantir son rêve sous la chute des heures pleines de réalités et d'exigences. Mais, au contraire, elle s'efforça d'oublier le temps, l'espace, ainsi que la fatalité des combinaisons dont se formaient à la fois sa personnalité, son amour et sa douleur. Sans réfléchir qu'elle avait connu M. de Brénaz parce qu'elle avait épousé le comte de Miranoff, et qu'un seul
anneâu déplacé dans la chaîne des circonstances transformerait son univers, elle se représentait ce qui serait arrivé si Hubert eût passé par hasard dans le gouvernement de Voronèje, alors qu'elle habitait, libre encore, auprès de ses grandsparents.
Il lui faisait la cour... Il lui parlait tout bas... Il lui prenait la main... Tous deux s'en allaient au fond du parc, s'asseyaient auprès de l'étang... Leur causerie durait sans fin... Le soir tombait. Elle voyait les nuances tendres et indécises du ciel, des feuillages, de l'eau immobile... Elle entendait la voix passionnée tout près de son oreille... Ensuite, quand les premières étoiles devenaient distinctes, ils revenaient, pas à pas, le long de l'allée qui se dessinait pâle sous les arceaux noirs des châtaigniers. Hubert s'arrêtait. 11 mettait les bras autour d'elle, et soudain elle croyait mourir en sentant ses lèvres sur les siennes... Puis ils rentraient ensemble dans le salon vaste, insut fisamment éclairé par des bougies... Les grandsparents les accueillaient d'un fin sourire, et ce sourire se changeait en pleurs de joie quand les deux jeunes gens demandaient aux vieillards de bénir leurs fiançailles. '
Voilà le songe que faisait M™® de Miranoff, étendue dans son grand lit, sa porte interdite à tout le monde, et même à sa femme de chambre ^usse Mâcha. Les rideaux presque entièrement
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fermés maintenaient la pièce dans l'ombre et la fraîcheur, malgré le cuisant soleil de juillet qui flambait au dehors. Le plafond sombre était si haut que le faible scintillement rosé de la lampe allumée devant l'iconostase ne montait pas jusqu'aux fleurs d'or, peintes sur un fond bleu ancien, dont il était décoré. Aucun bruit ne troublait le profond silence. A dix heures du matin seulement, et ensuite à onze heures et demie, Nadèje avait entendu la voiture du comte rouler etgrincer sur le sable. Puis, vers la fin de l'après-midi, de cinq à sept, un bruissement lointain, continu, s'éleva. On eût dit le piétinement sans fin d'une armée ou la distante rumeur d'une cataracte.
C'était le roulement des équipages vers l'Allée des Acacias, toute la vie enfiévrée de Paris s'écoulant par l'Avenue du Bois, pour se rafraîchir le front d'une bouffée d'air et s'irriter le cœur par de jalouses comparaisons et par de féroces médisances.
Et quand le silence revint peu à peu, plus lourd, plus mélancolique, la petite comtesse voulut se figurer qu'elle était morte, qu'elle avait été la fiancée d'Hubert, et qu'elle se souvenait.
Dans l'engourdissement où elle s'enfonçait d'un effort volontaire, elle entendit à peine une porte s'ouvrir, et elle poussa un cri lorsqu'elle eut la sensadon d'un être vivant dans la chambre.
— J'ai défendu qu'on entrât tant que je n'aurais pas sonné 1
Mais une voix mâle lui dit doucement en langue russe :
— Vous n'allez donc pas mieux, Nadia?
C'était le comte de Miranoff.
Nicolas Féodorovitch aimait sa jeune femme. II l'aimait autant qu'au premier jour, mais comme il pouvait aimer, avec sa tête blanche et son cœur de fer, c'est-à-dire sans volupté ni tendresse. Que reste-t-il de l'amour quand on en retire ces deux éléments? Il peut en rester un sentiment plein de force et de profondeur, fait de la joie de posséder paisiblement un être chéri et de le combler de . bienfaits ; mais, aux yeux d'une femme, il n'en reste rien, moins que rien. Les caresses d'âme et de corps, fussent-elles inspirées par la plus égoïste passion, voilà le philtre qui enivre, qui affole un cœur féminin. Sans ce philtre, tous les sacrifices touchent peu la femme, qui s'attache d'ailleurs plus par ceux qu'elle accomplit que par ceux qu'elle inspire. Depuis que Nadèje avait découvert qu'elle n'aimait point son mari, elle croyait s'apercevoir également qu'il n'avait pas d'amour pour elle. Les façons despotiques du comte la blessaient maintenant au vif. Elle y voyait non pas un pli de caractère, mais un vice d'âme. Elle commençait à penser qu'il ne se souciait même pas de son affecdon, à elle; et, par suite, elle se
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ifigundt ne point lui faire tort en aimant un autre homme. Elle se disait que, si sa vie était enchaînée, jdu moins son cœur était libre.
— Vous n'allez donc pas mieux, Nadia? répéta le comte. Voulez-vous que je me rerire?
Elle souffrit de cette douceur inusitée, de <:e diminudf câlin. Elle eût souhaité qu'il eût de la rudesse, ou, tout au moins, de l'indifférence.
— Vous savez bien ce que c'est qu'une migraine, dit-elle d'une voix brisée.
Miranoff eut un bon rire.
— Non, ma foi, dit-il, je n'en sais rien. A anoins que cela ne ressemble à un éclat d'obus dans la jambe, car c'est la seule maladie qui m'ait jamais forcé de m'étendre.
Comme elle ne disait rien, il reprit :
— Le séjour de Paris en juillet vous éprouve, Nadia. Nous sommes restés trop tard. C'est ma faute. J'avais tant de choses à étudier ici!... Mais pendant ces grandes chaleurs nous allons nous installer de nouveau à bord de la !Hjva, et nous sauver vers le Nord. Que diriez-vous d'une excursion en Norvège?
Tout de suite elle accepta cette idée. La volonté soudaine d'accomplir son devoir, tout son devoir, sans compromissions, d'être loyale envers cet iiomme loyal, souleva son être. Elle sentit que le saloc était là, dans ce projet de fuite en pleine
mer, en pleine nature, parmi les rudes brises qui dispersent les rêves mauvais.
— Oui, s'écria-t-elle, partons. Emmenez-moi... Emmenez-moi loin d'ici, où vous voudrez, Nicolas Féodorovitch!...
Elle dit cela d'un élan si fiévreux, que son mari crut à un peu de délire, et prit avec inquiétude sa petite main. Cette main était brûlante.
— Ah! je m'en doutais... Mais aussi on étouffe ici. Cette pièce manque d'air.
Alors, sans appeler la femme de chambre, le comte alla lui-même ouvrir les croisées. Il s'embrouilla dans les cordons des doubles rideaux; pourtant il finit par écarter les draperies. Toutes les barrières accumulées contre le soleil du jour, mais inutiles à huit heures du soir, cédèrent à son effort impatient, et, par les immenses baies tout à coup béantes, un souffle doux, une rose lumière inondèrent la chambre.
-r- Voilà... Cela va vous faire du bien, dit-il en se retournant vers le lit, d'un air de sollicitude anxieuse.
C'était la première fois que Nadèje voyait cet homme redoutable avoir pour elle ces petits soins de mère ou de sœur. Elle le suivait des yeux, immobile contre ses * oreillers, le cœur gonfl/ d'une intolérable tristesse. Mais que devint-elle lorsque, se penchant vers elle, interrogeant si
coupable pâleur, le vieux héros murmura d'une voix profonde :
— Ma Nadia... Ne sois pas malade surtout...
Vois-tu, c'est toi seule qui retiens à la vie Nicolas Féodorovitch... Le jour où il te perdrait, ses ennemis auraient la tâche facile.
Ah! le malheureux despote!... S'il luttait avec tant de ruse et d'audace contre la mort qui le guettait dans l'ombre, c'était donc pour les yeux si beaux et pour le cœur si fragile de cette enfant, — ces yeux et ce cœur charmés désormais par l'image et la pensée d'un autre.
Nadèje s'incUna sur la main puissante posée auprès d'elle contre l'entre-deux en point de Venise du drap, et, l'effleurant de ses lèvres, elle éclata en sanglots de honte et de désespoir.
Heureusement pour M. de Miranoff,les larmes d'une femme étaient aussi dépourvues de tout sens psychologique que les averses d'avril. C'est à peine si, par un grand effort de pensée, il parvenait à rattacher une idée de souffrance morale à cette effusion facile. Pour lui, c'était un petit accident physique tout féminin qui réclamait immédiatement le ministère d'une femme de chambre. Il se redressa donc, un peu déconcerté, et il sonna Mâcha, la camériste russe, qui parut aussitôt.
— Votre maîtresse a besoin de vos soins, dit-il à cette fille dont il connaissait le dévouement. Je
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crois qu'il faudrait envoyer chercher le docteur. En tout cas ne le faites pas sans Tordre de la comtesse. A dix beudrcs, vous viendrez me doianer des nouvelfes.
Là-dessus, Nicolas Féodorovitch baisa les cheveux dénoués de Nadèje, tandis qu'elle pleurait toujours, le front incliné, puis il sortit.
Le lendemain matin, la comtesse, affermie dans la plus héroïque résolution de fidélité^ d'oublL, de devoir souciant et silencieux, fit de-* mander au comte s'il voulait, par excepdo», l'emmener au Boi& dans sa voiture.
La veille, elLe avait semi la: puissante tendresse de ce mari donc elle se détachait. Elle désirait éprouver de nouveau cette impression. Peut-être pourrait-elle encore être heureuse par cet homme,. •*— le seul à qui elle dût demander le bo^nbeui;, — peut-être pourrait-elle encore l'adorer, si elle vivait plus près de lui,, dans l'iifttimdté, dans la confiance, dans les puérilités affectueuses* dont sa pauvre âme chancelance et blessée arvait soif. Il avait été si bon la veille et si doua,, qu'elle en: restait tout attendrie. Ahi! cet attendrissement,, c'était le baume divin de sa cruelle plaie. Bile' voulait s'en, pénétrer et guérir.. Elle était sincère dans sa volonté d'aimer IVL de Miranoff.
— Son Excellence m'a fait répondre par Sémène que ce que la bârinia demande esc tout à fait impossible, lui dit Mâcha, q^i vint la retrouiiser-
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Le comte, en effet, jugeait les caprices d'une femme comme ses pleurs. La fantaisie de Nadèje lui avait paru incompréhensible, déraisonnable. Puisqu'il considérait dangereux pour sa jeune femme d'être exposée à côté de lui aux hasards d'une entreprise criminelle des nihilistes, il n'avait aucune raison de la mettre ainsi en péril un jour plutôt qu'un autre.
En recevant cette réponse, Nadèje se laissa tomber sur un siège, le cœur serré, l'imaginadon déçue.
Au même instant, quelqu'un frappa à la porte. C'était un domesdque apportant une lettre.
Mâcha prit le plateau d'argent pour le présenter à sa maîtresse.
Et Nadèje sentit les battements de son cœur s'arrêter une seconde, puis se précipiter éperdument. Elle reconnaissait l'écriture de M. de Brénaz!...
C'était le billet convenu, avec le renseignement insignifiant, — une adresse de professeur d'aquarelle, — et, dans le coin à gauche, un nom de jour : éMercredi, gravé en lettres rouges et noires avec des fantaisies de paraphe et d'ornementarion. ce Mercredi, }d mais c'était aujourd'hui même!
Nadèje considérait ce billet avec stupeur.
Comment Hubert avait-il osé l'écrire, l'envoyer? Elle n'avait pas contremandé — c'est vrai
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— ses indications relatives à Sonia, à la visite si hasardeuse projetée de connivence. Maïs elle croyait que leur convention se trouvait anéantie par le caractère définitif de leur séparation.
N'avait-elle pas chassé le marquis de Brénaz? Ne Tavait-elle pas assez catégoriquement exilé de sa maison, de sa présence, de sa vie?...
Et maintenant ne la bravait-il pas en face par son outrageante hardiesse?
— Madame la comtesse ne sort plus ? demanda Mâcha.
Si... M™* la comtesse allait sortir. Elle se laissa coiffer, habiller, parer... Puis, appuyée au fond de sa Victoria, elle s'en alla vers le Bois, toute rêveuse, ne regrettant plus que M. de MiranoflF eût refusé de l'emmener avec lui.
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partir de deux heures, Hubert attendit la comtesse.
Il se tenait au seuil de la maison qu'habitait M^^® Kavetchine. Tantôt il s'avançait jusque sur le trottoir, tantôt il s'enfonçait dans l'allée à demi obscure. La concierge, largement payée par lui, le laissait monter sa faction, blottie elle-même au fond de sa loge, le nez sur son tricot, avec un air absolument désintéressé des choses extérieures, mais l'œil et l'oreille aiguisés par une curiosité intense.
Dans un angle du mur, à portée de sa main, le marquis avait posé sa canne. S'il apercevait dans la rue quelque visage suspect, il la prendrait tout à l'heure en guise de signal. Mais rien
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d'inquiétant ne se montrait, ni du côté de la rue Saint- Jacques, ni dans la direcdon du musée de Cluny. Pour tromper son attente, Hubert allumait une cigarette et la rallumait à tout instant, car elle s'éteignait sans cesse.
La comtesse Nadèje viendrait-elle?
Hubert lui avait écrit à la suite de longs débats intérieurs, de réflexions infinies. Pourtant le petit mot qu'il expédia n'était pas le fruit de cette méditation, mais l'œuvre spontanée de son mélancolique amour, de son passionné désir de revoir une dernière fois M°^® de Miranoff. Toutes les raisons minutieuses qu'il se donnait^à luimême de son action n'étaient que la fausse monnaie dont son imagitiacion payait sa volonté en déroute. Il avait obéi eh esclave à l'impulsion du sentiment, comme on fait toujours quand le sentiment est le plus fort, et l'analyse psychologique, en pareil cas, se réduit à bien- peu de chose.
La comtesse Nadèje viendrait-elle?
Un fiacre tourna le coin de la rue Saint- Jacquesu Un autre, en même temps,, débouclua de la rue des Carmes. Tous deux se. croisèrent, sans^ s'arrêter, devant M. de Brénaz, et le bruit de leurs roues laissa dans sa chair un ébranlement dou-
loureux. Il en vint un troisième, si lent^^qu'ii semblait à tout instant sur le point de s'arrêter; le cocher consultait les numéros des maisonsu X
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mesure qu'il s'approchait, Hubert sentait sa vie se ralentir, se suspendre aux gestes veules de cet homme, aux oscillations mornes de ce véhicule; et quand la guimbarde passa, cahotée, indifférente, sans personne à l'intérieur, le jeune homme eût voulu en casser les vitres, battre ce cocher stupide, cingler d'un coup de fouet cette philosophique haridelle.
Il consulta sa montre. Deux heures trentecinq. Nadèje ne viendrait plus. Mais, en effet, après ce qui s'était passé entre eux, elle ne pouvait venir. Comment l'avait-il espéré une minute? A quoi donc avait-il songé ?
Un découragement le prit. Le spectacle de la rue, avec ses maisons banales, ses passants la face empreinte de platitude et de fatigue, lui devint odieux. Pourquoi vivaient-ils, tous ces genslà? Où allaient-ils? Qu'est-ce qui les intéressait? Tout était idiot, inutile et vide. Et, brusquement, une colère montait en lui contre la stupidité de l'existence; car un tout petit mouvement de plus dans tant de mouvements divers eût suffi pour l'enivrer de joie: simplement que M°^® de Miranoff eût changé de voiture, eût donné cette adresse... A force d'y songer, il la voyait... Elle traversait le Louvre, elle prenait un fiacre, elle arrivait... Mais tout ce bouillonnement de sa pensée ne pouvait rien, absolument rien sur les choses^ Ahl l'énervant supplice L«.
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Soudain — il eut à peine le temps de s'en idre compte, — une voiture tourna très vite, lounit, s'arrêta brusquement. Une femme desidit, traversa le trottoir en boitant un peu, déisant sa démarche, passa près de lui sans s'arer, pénétra dans la maison. Elle montait déjà premières marches de l'escalier, et Hubert, is son émotion, ne pouvait pas croire à la préice attendue, souhaitée tout à l'heure avec une s angoisse. Enfin il comprit, donna cinq francs cocher, qui partit très égayé par cette aubaine par l'idée de ce qui allait se passer vratsemblemenc dans quelque chambre close de cette ison discrète.
M. de Brénaz rattrapa la comtesse au palier premier étage.
Elle continua de monter sans rien dire, sans me se retourner. H la suivait, arrivée au quatrième, elle s'arrêta, unpeu lasse.
— Ce n'est pas encore ici, madame, prononça bert, avec autant d'humilité dans la voix qu'il it d'adoration dans le cœur,
— Je sais, dit la jeune femme.
Elle détacha sa double voilette. Alors il vit son ige d'enfant orgueilleuse. Elle était offensée, ide et froide, comme il s'y attendait. Mais, is sa toque étroite, dans sa sombre et simple iette, elle avait surtout l'air d'une pente fille î hautaine, un peu contrariée et résolue dans
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sa bouderie. Hubert fut saisi d'un attendrissement tel que des larmes vinrent mouiller ses yeux d'homme fort. Et il la contempla, les lèvres closes, mais avec une si noble émotion dans ses prunelles, que toute crainte, tout ressentiment voulu chez elle s'évanouirent. De nouveau déconcertée, elle sentit son pauvre cœur s'amollir dangereusement.
Une tentation suprême la surprit, — cette tentation redoutable et douce qui éprouve tout d'abord les coupables amoureuses, — la tentation d'implorer l'homme adoré, de cacher sous l'honnêteté d'une prière l'ivresse de l'aveu, la honte délicieuse de la défaite, de lui dire : oc Épargnemoii » Ce qui montre qu'on ne compte plus sur soi-même, et ce qui évoque en même temps les sensuelles délices que le cher bourreau pourrait infliger si l'on ne faisait appel à la générosité de son âme.
Nadèje, d'une ingénuité sincère, ne s'aperçut pas du piège que lui tendait sa passion. Elle crut rester dans une droite ligne de conduite en disant :
— Vous ne me parlerez plus jamais, n'est-ce pas, comme vous l'avez fait l'autre jour?
Mais de quel ton elle murmura ces quelques mots .. Ce n'était plus la révolte indignée du premier moment. Toute la folle tendresse de son cœur tremblait sur ses lèvres, dans son regard.
— Non, non, dit-il dans un souffle haletant, ! vous le jure... Mais ne m'éloignez pas de vous, vous ne voulez pas que je meure.
Nadèje ne trouva pas de contradiction entre ;tte prière et la dernière, tout opposée, que lui iressaic le marquis. Les inconséquences les plus appanies sont la logique de la passion.
— Restez à Paris si vous voulez, répondit-elle, )'est moi qui m'en éloigne. Je vais passer le lois d'août en Norvège.
Le mois d'aoûti... Voilà donc la rigueur derière à laquelle aboutissaient les efforts désesérés de cette pauvre jeune femme. Un mois de fparation. Et ensuite?...
Hubert n'en demanda pas davantage.
Aussi bien quel décor pour une scène décisive titre la comtesse de Miranoff et le marquis de rénaz que ce palier d'escalier, dans une vieille laison, entre cette rampe rougeâtre aux luisants outeux, ce mur en faux stuc dont la peinture écaillait, ces petits paillassons éraillés et salis evant les portes I
Ni elle ni lui ne s'en étonnèrent. Et, sans, oute, loin d'être pour Nadèje une sauvegarde, ; lieu étrange provoquait sa faiblesse par une izarre complicité des choses. Car elle se sentit im à coup si loin de son monde et de ses habi> ides, en le demi-jour silencieux de ces hauts tages monotones, dans ce quartier inconnu, que
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les mille remparts extérieurs dont, inconsciemment, d'ordinaire s'abritait sa vertu, semblèrenti s'écrouler soudain en elle comme autour d'elle.
D'ailleurs tout ceci avait duré seulement quelques secondes. Le bruit d'une porte qui s'ou* vrait au palier supérieur empêcha leurs yeux de se confondre d'avantage et de s'en dire plus eiv* core que leurs lèvres ne voulaient ou n'osaient prononcer.
La comtesse recommença l'ascension inter^ rompue, et, dès le milieu de l'étage, elle reconnut Sonia Kavetchine qui sortait au-devant d'elle.
Toutes deux se prirent la main sans parler.
Mai^, dès qu'elles eurent pénétré avec Hubert dans la chambre de la nihiliste et que la porte fut close, elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.
— Sonia... Ah! ma Sonia, ma grande sœur!
— Ma petite Nadia... Est-ce possible? Tu n'es donc pas perdue pour moi!...
M^^® Kavetchine paraissait vraiment heureuse. Mais, des deux amies, la comtesse était la plus émue. Il est vrai que Nadèje avait au cœur une source de sentiments si tumultueux et si tendres que son sein pouYàit bien se gonfler, ses yeux se noyer de larmes... Son amitié s'enrichissait inconsciemment dt* l'excès de son amour.
Sonia l'écarta de son épaule et la contempla curieusement.
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— Tu n'as pas changé, Nadine. Non, c'est incroyable!... On dirait que tu as encore quinze ans.
M. de Brénaz, qui, durant les premières effusions, s'était approché de la croisée et feignait de regarder dehors, ne put se retenir de tourner la tête à ce mot. Cela frappait donc tout le monde, ce délicieux air d'enfance qui le ravissait chez la comtesse! Il se réjouissait d'apprendre qu'elle était déjà toute pareille à quinze ans; il se la représentait dans le passé; c'était un peu de sa vie écoulée qu'il découvrait, qu'il reprenait aux jours enfuis.
Sonia remarqua le mouvement du marquis, le coup d'œil rapide et profond qu'il posa sur la comtesse.
Et la nihiliste demeura un instant tout interdite, en la surprise de la pensée qui la frappait.
— Mais, dit-elle, nous avons peu de temps. Il nous faut parler de choses sérieuses. M. de Brénaz m'a développé tout au long tes généreux projets.
Elle fut tout de suite plus conciliante avec Nadèje qu'elle ne l'avait été avec Hubert. Les mots de charité, d'aumônes, qui vinrent aux lèvres de la comtesse, n'amenèrent point les âpres tirades, les implacables théories qui avaient tant impressionné M. de Brénaz. La nihiliste semblait oublier ses revendications sociales pour ne peindre
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que des misères patientes, résignées : car elle en avait vu, de celles-là, elle en avait vu un nombre infini, en Allemagne, en Suisse, dans les hôpitaux de Paris, dans les mansardes des faubourgs.
— Ah ! dit-elle, vous autres riches, qui vous tourmentez de soucis imaginaires, vous ne savez pas ce que c'est que la douleur humaine. Et vous nous traitez de criminels parce que nous cherchons, même violemment parfois, à y porter remède.
— Ne dis pas cela, ne dis pas cela, Sonia!
s'écria la petite comtesse. Ah! si tu savais comme je t'admire!... Quand je pense à ton travail acharné, à tes privations volontaires, à tes nuits passées aux chevets des mendiants malades, vois-tu, je voudrais, moi, créature inutile et frivole, me mettre à genoux devant toi!
Elle saisit, en achevant ces mots, la main de son amie, et, se tournant vers M. de Brénaz :
— N'est-ce pas, marquis, que c'est une sainte, une vraie sainte?
M. de Brénaz inclina la tête. Mais, en son for intérieur, il douta plus que jamais de la sainteté de Sonia. La voyant si maîtresse d'elle-même, si habile à changer de tactique, à modifier ses arguments suivant le tempérament supposé de son interlocuteur, il mesura mieux la profondeur et la froide lucidité de son fanatisme. 11 vit parfaitement aussi quelle sûre connaissance elle avait
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■de l'âme de Nadèje et quelle prise elle possédait sur cette tendre nature. Avant une demi-heure, les deux jeunes femmes combinaient le plan d'une œuvre commune, fixaient les sommes considérables que M™* de MiranofF donnerait annuellement pour permettre, soit à de pauvres étudiants rusçes de poursuivre leurs études, soit à des mères abandonnées d'élever elles-mêmes leurs enfants, soit à d'honnêtes ouvriers de supporter les saisons de chômage ou de traverser sans trop souffrir les grèves que leur imposait une majorité turbulente.
A ce mot de grève, le marquis intervint.
— Comtesse, dit-il, rappelez-vous votre résolution de faire uniquement la charité, de ne point donner d'argent dans un but politique.
— Mais, dit vivement Sonia, dans toute grève, il y a des victimes innocentes, ceux qui veulent travailler et que l'on empêche...
Alors Hubert les vit avec une inquiétude croissante prendre sur la grande table à écrire de M^^* Kavetchine de larges feuilles de papier, des plumes, et commencer d'aligner des chiffres.
Nadèjje écrivait rapidement, dans Texcitation et la joie de leur généreux complot, dans l'ardeur de sacrifice et d'expiation qui la dévorait. Car, ce qu'elle voulait racheter, ce n'étaient plus seulement les sanglants abus de pouvoir qui fai- -saient maudire le «om de Miranoff, c'était sur-
tout, c'était aussi Tamour coupable qu'elle sentait grandir dans son cœur. Aussi, pour le moment, elle se trouvait incapable de rien refuser à Sonia. Sous la dictée de la nihiliste, elle inscrivit même dans son budget une forte somme destinée à la subvention d'un journal populaire.
— Car, disait M^^* Kavetchine, l'instruction est aussi nécessaire aux masses que le pain.
— Mais vous y ferez de la politique dans ce journal! s'écria le marquis.
— De l'économie politique, corrigea vivement la jeune fille, en dardant jusqu'au fond des yeux d'Hubert un regard glacial et aigu.
M. ,de Brénaz ne répliqua point. Aucune parole de prudence, il le sentait,, n'aurait prise aujourd'hui sur M^* de Miranoff. Quant à Sonia, il importait de ne pas la mettre en défiance. Le coup d'œil de cette fille terrible lui donnait à réfléchir. Elle n'était pas une fanatique isolée. Elle repré^ sentait une force sociale. Se heurter inconsidé rément à elle amènerait des catastrophes au lieu de rien sauver. La tâche qu'Hubert s'était imposée, de guider et de protéger la comtesse au cours d'une si périlleuse aventure, lui apparut maintenant formidable. Très impressionné, il gardait le silence, craignant de risquer une fausse manœuvre. Mais demain, après-demain, '"dans quelques jours, il aurait arrêté son plan de bataille, il se déciderait à agir. Avant tout, il lui
[ait combiner un genre de tactique, et ne rien iser au hasard.
Pour le moment, toute son attention se conlirait sur un premier but immédiat : s'emparer papier que la comtesse avait couveride lignes ie chiffres. Si cette espèce de programme resc aux mains de la nihiliste, quel danger Nadèje courrait-eLie pas en cas de trahison ou même simple perquisition? Cette feuille, placée deit les yeux du comte de Miranoff, amènerai:
plus effroyables malheurs.
Aussi Hubert ëprouva-t-il un véritable souIa- Tient lorsqu'il vit M"* Kavetchine se lever ar sortir.
Elle allait chercher son lîancé, Serge Krilovsky, it la petite chambre d'étudiant se trouvait sur nême palier, porte à porte avec la sienne. La ntesse de Miranoff^ qui avait connu Krilovsky étersbourg, aurait plaisir à lui serrer la main. 1 Mais c'est l'amant de Sonial » pensa Hubert. ]!omment cette pure et fière Nadèje n'est-elle choquée d'une situation pareille? »
Toutefois il ne s'arrêta pas à cette réflexion, l'absence de la nihiliste, il allait s'emparer du >ier, ou persuader à la comtesse de le prendre. M. de Brénaz avançait déjà la main, lorsque ' Kavetchine, prête à sortir, se retourna.
5e nouveau leurs deux regards se rencon-
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Elle revint vers la table, et, sans cesser de le regarder, avec un air de calme défi sur son visage si frais aux mâchoires violentes de Tartare, eue prit la feuille de papier, la plia, la mit dans sa poche.
— Pardon... dit le marquis de Brénaz, c'est le devis de M™® de MiranofF. Elle en a besoin pour les sommes à réunir...
— Oh ! non, s'écria étourdiment Nadèje, ce n'est pas un plan définitif. D'ailleurs j'aimè mieux ne pas l'emporter, je n'aurais qu'à l'égarer chez moi.
M^^^ Kavetchine gardait ses yeux fixés sur ceux de M. de Brénaz. Elle sourit.
A peine fut-elle hors de la pièce, que le jeune homme saisit la main de Nadèje, et, la serrant avec force comme pour souligner ses paroles, il chuchota précipitamment :
— Vous ne savez pas ce que vous faites!...
Vous vous perdez!... Elle se joue de vous...
M™® de MiranofF leva sur Hubert deux grands yeux pleins de stupéfaction. Mais il ne put en dire davantage, et n'eut que le temps de se rejeter promptement en arrière. Sans doute, Serge Krilovsky avait attendu, près de sa porte entr'ouverte, l'instant où Sonia l'appellerait, car, sans que l'on eût entendu aucun bruit, aucun pourparler, les deux fiancés — ou plutôt, suivant l'opinion de M. de Brénaz, les deux amants — apparurent presque aussitôt sur le seuiL
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M^^* Kavetchine rentrait la première. A demi tournée vers le personnage qui la suivait, elle le présenta d'un geste et d'un mot pleins d'emr phase :
— M. le docteur Serge Krilovsky.
Un petit corps grêle en de corrects vêtements noirs; un pâle et mince visage sur lequel tranchaient la fine ligne sombre de la moustache et l'obscure profondeur des yeux ; un vaste front coupé par les plis verticaux d'une intense et continue réflexion : tel était le Polonais. En détaillant les traits de sa figure et les lignes de ses membres souples, on l'eût trouvé plutôt joli garçon, malgré son teint blafard et sa taille menue. Mais, justement, ce qui devenait impossible, quand on le regardait, c'était de détailler sa physionomie. Car on était tout de suite pénétré, aveuglé, fasciné presque, par l'éclat de l'expression. Une flamme d'intelligence, une énergique tension de volonté, rayonnaient de toute la personne de ce garçon de vingt-huit ans. Ce rayonnement envahissait, transfigurait l'enveloppe extérieure. Ètait-il beau ou laid, petit ou grand? On ne savait plus dès qu'on se sentait pénétré par son regard. Mais on savait qu'on avait devant soi « quelqu'un », et que l'on contemplait une puissance morale.
M. de Brénaz comprit tout de suite, en voyant Krilovsky, que ce jeune homme devait exercer
sur son parti une influence énorme. C'était un meneur d'hommes, un charmeur d'âmes. C'était un de ces êtres vers qui se soulèvent et se tendent les esprits naïfs, comme des aiguilles d'acier vers un aimant; qui peuvent se choisir de^ disciples en les riiarquant d'un seul coup d'œil, et en leur disant simplement comme Jésus au péager: «Toi, suis-moi;» un de ces êtres qui sont, dans une foule, comme des ferments de fanatisme, et qui font se lever les multitudes comme le levain fait lever la pâte.
En même temps, Hubert comprit aussi d'où venaient le prosélytisme dévorant de M}^^ Ka^ vetchine, son âpre foi, sa résolution de fer. Serge avait communiqué son âme à cette jeune fille, avait substitué sa forte personnalité à celle de Sonia. Ce qui existait entre ces deux êtres, c'était plus que l'amour, c'était plus que la possession physique — douteuse, après tout, dans un tel feu d'exaltation intellectuelle, — c'était la possession morale, telle que la comprenait le moyen âge, quand il parlait d'individus ayant aliéné leur âme, l'ayant donnée, vendue à d'autres. M^^^ Kavetchine ne possédait plus une âme à elle, une âme indépendante de celle qui étincelait dans les yeux de Serge Krilovsky. Elle était la seconde nature de cet homme, son principe féminin, son instrument, sa chose.
Rapidement, M. de Brénaz fut comme éclaiiîé
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par cette conviction. Il lui suffisait de voir Serge et Sonia côte à côte, de remarquer reffacement soudain de celle-ci, la soumission passionnée où elle se concentrait, la fixe étincelle qui flambait au fond de ses yeux dès que son fiancé prenait la parole; et aussi de reconnaître dans les idées, dans l'accenic, et jusque dans les gestes de Krilovsky, les caractères originaux dont M^^* Kavetchine lui avait montré les reflets.
Cependant M. de Brénaz dut subir la vivacité de cette impression sans essayer de l'approfondir : rheure que Nadèje pouvait passer dans cette chambre touchait à sa fin. Les quelques mots échangés avec Serge ne furent que des généralités sans importance.
Puis une gêne, qui semblait croître à chaque seconde, naissait entre ces quatre personnes si étrangement réunies, si peu faites pour se comprendre. M™^ de Miranoff, en apercevant Krilovsky, avait pâli de timidité, tellement visible était le sceau de domination que ce frêle jeune homme portait au front avec un orgueil qui, da vant ces privilégiés de la vie, se fût, pour un rien peut-être, raidi jusqu'à l'arrogance. Ensuite, elle avait rougi d'une rougeur brûlante et tenace, en constatant l'adoration non déguisée dont le moindre regard de Sonia enveloppait Serge.
Dans cette adoration, la tendre Nadèje ne faisait pas, comme Hubert, la part de la fascination in-
tellectuelle; elle n'y voyait que remportement de l'amour, et se sentait remuée d'une sympathie coupable, en même temps que troublée par l'inconvenance de si équivoques fiançailles.
Quant aux deux hommes, ils s'observaient, sans en avoir l'air, avec une froideur pleine de défiance, voisine de l'hostilité.
Pendant un silence qui se prolongeait, la sensation fiit si glaciale, que la petite comtesse leva sur M. de Brénaz des yeux où il y avait un éronnement douloureux, une prière.
Alors il fit^ un effort, et, s'adressant au Polonais :
— Votre thèse de doctorat était fort brillante, monsieur. J'ai lu dans les journaux...
Krilovsky reconnut cette politesse avec un léger coup de tête.
— Comptez-vous exercer la médecine à Paris?
— Non, monsieur, ni à Paris, ni ailleurs.
— Ah ! pourquoi? demanda vivement Nadèje, qui voulut dissiper l'impression de sécheresse produite par cette réponse.
— Parce que j'ai une vocation plus importante à remplir, madame. Les maladies que je veux guérir, ce sont les maladies sociales. Mais, pour connaître les sociétés, il faut d'abord étudier les individus. Voilà pourquoi j'ai fait de la physiologie, de l'anatomie, et même, sans y croire beaucoup, de la thérapeutique*
ajO PASSION S.LAV«
Ces grands mots acheitrèrent de serrer le cœur de M™* xle MiranofF. Elle regrettait presque à -jprésent d'être venue. Le brusque avertissement d'Hubert : & On se joue de vous d, lui sonnait jencore aux oreilles. Lorsqu'elle embrassa Sonia^ £n lui disant adieu, ce n'était plus, comme en arrivant, sa compagne d'enfance qu'elle étreignait •dans ses bras. L'abîme creusé entre elles par leurs destinées si différentes commençait à lui apparaître. Et peut-être, de son côté, M^^ Kavetchine éprouvait une sensation analogue.
Tout à l'heure, ces deux jeunes femmes, en se revoyant presque enfantines encore de physionomie, à peine changées extérieurement depuis l'âge des. jeux en commun, pouvaient se croire itoujours sœurs par la tendresse et la pensée. Mais une heure de causerie, et surtout la présence des hommes si différents qu'elles aimaient, suffirent à dissiper cette chimère. La fiancée — la maîtresse peut-être — du nihiliste Serge Krilovsky, et cette comtesse de Miranoff éprise du marquis de Brénaz, évoluaient en des régions sentimentales et morales plus éloignées que, matériellement, les deux pôles. Ce ne sont pas les différences de conditions sociales qui mettent la 'plus grande distance entre les femmes : ce qui des sépare ou les réunit, ce sont leurs amours.
Mme dg Miranoff, en proie à une singulière tristesse, redescendit rapidement les cinq étages.
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montés un moment auparavant dans la griserie d'un si romanesque enthousiasme. Hubert la suivait, dévoré d'inquiétude, ne se pardonnant pas de l'avoir aidée en une pareille démarche. Il songeait à ce papier laissé entre les mains de Sonia, et à certains témoignages écrits^ entre autres à la première lettre de là comtesse^ où elle le présentait à son amie, lui disant de considérer le marquis comme son représentant, à elle-même, Nadèje.
Certes, M. de Brénaz ne croyait pas M^^*^ Ka* vetchine capable d'une trahison» Mais il la croyait parfaitement capable — elle, et surtout soif amant — de se servir de ces documents pour les besoins de la cause, et de tenir, avec ces chiffons de papier, la femme du terrible Miranoff entièrement à leur discrétion.
Il ne jugea pas- utile cependant de faire par» tager ses craintes à' cette charmante et adirée Nadèje, qu'il pressentait déjà si troublée.
D'ailleurs il put voir que les impressions pé» nibles de la petite comtesse tournaient un peu contre lui. Cette sensible et impulsive nature reflétait toutes les ombres qui passaient sut elle comme un lac transparent les nuages qui flottent? au fond d'un ciel d'été.
Le désappointement secret que Nadèje s'avouait à peine, figeait ses traits délicieux en une expression un peu maussade et hautaine ^^ mais, de bonne foi, elle croyait prendre cette
attitude volontairement et pour décourager toute manifestation trop tendre de la part de M. de Brénaz. Au fond, elle se sentait assez mécontente d'elle-même, et ce mécontentement, détourné sur le marquis, devenait inconsciemment de la dignité sur la défensive. Elle descendit donc les cinq étages sans s'arrêter ni regarder en arrière. A la dernière marche, elle dit :
— Veuillez être assez bon pour appeler un fiacre.
Tandis qu'il s'élançait dehors, elle rattacha sa double voilette, puis passa devant la loge en affectant de boiter.
Quand elle se fut blottie dans le fiacre, elle releva la glace de la portière sur un adieu très bref, et sans répondre au regard de passion dont le jeune homme, ardemment, cherchait ses yeux, à travers l'épaisseur du double tulle. Mais à peine eut-elle vu la figure attristée d'Hubert disparaître au premier mouvement de la voiture, qu'elle ressentit au cœur comme le déchirement d'une pointe aiguë. Alors, au mépris de toute prudence, elle souleva le petit volet de drap sur l'étroite vitre, derrière elle...
Il était là, immobile, sur le trottoir, qui la regardait s'en aller.
Ce fut plus fort qu'elle... De sa main droite, encore dégantée, elle heurta légèrement le carré de verre.
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Et lui, qui distingua tout de suite la blancheur de cette petite main, eut devant ce tendre enfantillage une émotion tellement soudaine et profonde, un tel élan d'amour vers elle — elle si volontaire et si faible, si chastement aimante, — que ses yeux se mouillèrent. Ses paupières battirent dans rirritation H'«j7 picotement nerveux. Quand il les eut brusquement séchées d'un revers de gant, il ne vitplus rien... Le fiacre avait tourné le coin de la rue.
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AD AME DE MiRANOEF, avant son départ pour le voyage de Norvège, ne revit pas en tête-à-tête M. de Brénaz.
Elle en aurait euToccasion. Elle ne le voulut pas. Elle comprenait trop, à présent, la force grandissante du sentiment qui l'entraînait vers Hubert, pour ne pas en être effrayée. C'était un trop doux vertige, oîi, peu à peu, son âme s'enfonçait toute. Elle ne pensait plus qu'à lui. A peine seule, elle revivait les moindres détails de leur si rapide et si simple aventure, depuis le jour où, pour la première fois, à Gênes, elle l'avait aperçu dans le Campo-Santo. Les mots les plus insignifiants qu'il lui avait dits, les plus fugitives nuances de son regard, lui revenaient alors avec une force.
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une netteté dont elle s'étonnait. Quelle impression profonde ces petites choses» à peine remarquées au passage, avaient laissée dans le fond de son être, pour que sa mémoire en gardât si vivcvement la trace! Quelle personnalité mystérieuse, cachée en elle*même, avait donc ainsi passionnément vibré aux plus légers accents de ces lèvres d'homme, aux plus furrifs éclairs de ces yeux virils, pour qu'elle retrouvât ainsi plus tard, dans les. abîmes de son souvenir, des réveils de sensations jadis inaperçues.
Et Nadèje explorait curieusement les domaines de son âme pour y retrouver, pour y recueillir, avec une joie d'avare, les plus menus trésors d'amour inconsciemment amassés. Ce travail, d'un charme irrésistible, tranquillisait sa conscience tout en enchantant son cœur. Car pouvait-elle se reprocher ce qui s'était accompli en elle-même à son insu? A quel moment précis eût-elle dû s'interdire d'aimer Hubert? Aussi loin qu'elle remontait dans leurs communs souvenirs, elle se voyait en proie au mal fatal et doux. Peut-être même — qui sait? — l'avait-elle idmé avant de le connaître. Car, en reconstituant cette Nadèje d'avant l'amour, qu'elle concevait maintenant si mal, ou plutôt qu'elle ne concevait plus, elle croyait constater, en son cœur aveugle et muet d'alors, une attente, une espérance, un appel mystérieux dont il était L'objet et le but.
Non, elle avait beau s'interroger dans la loyauté de sa conscience, elle éprouvait la certitude qu'il n'avait pas dépendu d'elle de ne point aimer Hubert.
Mais cette jeune femme, qui se refusait le libre arbitre sentimental, eût cru blasphémer en cessant de croire à son libre arbitre d'action. Tout en livrant son cœur à la passion victorieuse, elle se croyait capable de défendre contre cette passion sa vie extérieure et sa personne matérielle. D'autant plus sévère pour ses actes qu'elle devenait plus indulgente pour ses pensées, elle se traçait une ligne de conduite inflexible. Elle s'interdisait jusqu'à l'ombre d'une tentation. Les préparatifs du départ s'accomplirent vite, grâce à l'impulsion qu'elle leur donna. M. de Brénaz, s'étant présenté plusieurs fois à l'hôtel de MiranofT, ne fut admis que lorsque le comte put le recevoir en même temps que Nadèje.
Cette courageuse honnêteté l'entraîna d'ailleurs à une imprudence d'un autre genre. Elle écrivit directement à M^^^ Kavetchine, lui indiquant les moyens de toucher, sans se faire connaître, des fonds qu'elle mettait à sa disposition. Et, pour se passer autant que possible de communications devenues doublement dangereuses, elle dispensait la nihiliste de lui rendre des comptes. Sonia connaissait ses intentions, à elle; et elle,
de son côté, était sûre de la loyauté de Sonia. D'ailleurs, elle la priait de brûler sa lettre, ainsi que les autres papiers portant son écriture.
Les devoirs de l'amie et de l'épouse — tels que les comprenait pour le moment la comtesse de Miranoff — étant remplis de la sorte, la femme de Nicolas Féodorovitch crut avoir conquis le droit d'emporter en elle son rêve.
Elle reprit avec son mari l'existence forcément fhis étroite, mais non plus familière, à bord de leur yacht, la [N^va. Et maintenant elle lui savait gré, à cet homme qu'elle admirait toujours — mais de quelle froide admiration ! — • elle lui savait gré de la distance morale que son orgueil de mâle victorieux et despotique mettait entre lui et la femme, créature de caprice, d'ignorance et de fragilité. Nadèje conservait ainsi la solitude de l'âme, plus précieuse que celle du corps pour l'être qu'absorbe un immense amour. Sa pensée lui appartenait — cette ondoyante et mystérieuse pensée de femme, pour laquelle le rude homme d'État et de guerre éprouvait un dédain à peine dissimulé. Jamais M. de MiranofT n'aurait songé à s'enquérir, autrement que par une plaisanterie légèrement railleuse, de ce que les beaux yeux sombres de sa jeune femme contemplaient au loin^en mer pendant des heures, tandis qu'elle se tenait sur le pont du yacht. Jamais il n'eût interrogé, d'un regard tendrement inquiet, ces
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mêmes yeux, lorsque, parfois, s'y amassaient deux larmes lentes, silencieuses, venues des profondeurs troublées du cœur. Pour lui,, la. femme était un* être essentiellement instinctif et puéril. On pouvait l'aimer; quant à la prendre au sérieux, c'était une aberration qui diminuait rhomme doublement, à la fois dans son prestige vis-à-vis d'elle, et dans sa virilité de jugement, de direcr tion, de conduite. Nicolas Féodorovitch était,, à ce point de vue:, coirane: à beaucoup d'autres;^ plus oriental qu'européen; Il ne possédait pas cet afHnement d'extrême civilisadon. qui crée une entente morale des deux sexes en. les régions les plus 3ubriles, lorsque l'homme a découvert tout ce* que la femme a. pressenti. Dans les ressources nerveuses de la iëmininités'emmagasinenc les frissons ioexprimablesv qu'évoque la magie de l'arc,, et que jamais ne comprendra la brutaÛcé delà raison ou la paisible grassièretéideJa matière. Malgré.' ses soixante mïs,, si M. de Miranoff avait SU/ le* vouloir,. Nadèje l'aurait aimé, tant est puissante- au. fend du cœuir des Êemmes^la racine del'arbie. d'amour. Maia la. plante magique, après avoir vainement cherché à; s'épanouir dans unestérile atmosphère d^ reconnaissance, de respect: et d'admiratidmv avait replié^ silencieusemeixc ses^ feuilles.^Et voicLque maintenant un souffle brûjant passait sur elles ; voici qu'elles s'ouvraient^ s^ maki^fliBieiuv s'étendaient en imet végécatioib
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violente. Cette jeune fismme de vingt ans, qui ne connaissait pas Tamour, ie subissait comme on le subit quand on l'ignore, les yeux fermés à :ous ses pièges et fascinés par son mystère.
Ce voyage de Norvège fut pour elle un enchantement. Rassurée par la séparation, elle s'enivrait saiis crainte et presque sans remords de son périlleux bonheur, être aimée par lui. « H m'aime... C'est donc bien vrail... Il m'aime... 2» Courte et éternelle méditation,! travers laquelle s'envolaient les heures et fuyaient les paysages. La mer étincelante se déroulait; les promontoires aigus de granit rougeâtre fendaient comme des proues à l'ancre la mobile surface d'argent; de la profondeur assombrie des fiords montait à perpétuité la monotone chanson des cascades; et, là-haut, sur le ciel d'un bleu si frais, les cimes des Alpes Scandinaves découpaient leurs aigrettes de neige ou leur couronne de sapins. <c II m'aime... » pensait-elle, toujours. Et, comme son âme était très pure et sa chair presque ignorante, elle ne souhaitait pas d'autres extases. Elle avait la patience que donne l'infini du sentiment, et que donne aussi Textrême jeunesse, qui voit devant elle un avenir sans bornes où tout finira par se réaliser.
Quelle différence entre cette coupable innocence et les fougueux combats dont, à Paris, se déchirait l'âme du marquis de Brénaz I
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Ce grand voyageur trouvait, cette année, son château de Normandie trop éloigné de la capitale. Tout déplacement lui semblait fastidieux et compliqué. Aux sollicitations de ses amis, qui voulaient l'entraîner en des villégiatures, des excursions, ou même des congrès à l'étranger, Hubert déclara qu'il s'enfermait dans son hôtel de la rue de Babylone pour y mettre au net son journal de voyage et composer un volume avec sa traversée de rÀfnque centrale. Mais il ne put écrire une ligne. Le madn, il faisait une promenade à cheval. Il traversait les ponts, remontait une des larges voies qui aboutissent à l'Arc de Triomphe, et s'engageait avec le même battement de cœur oppressant et absurde dans cette Avenue du Bois où, tout de suite, il apercevait la lourde masse muette et close de l'hôtel de Miranoff.
a Est-ce idiot! » pensait-il avec un mouvement de fureur quand, au même point de sa promenade, les mêmes grands coups sourds lui martelaient la poitrine... ce Comment donc est construite notre misérable machine humaine? Qu'est-ce que signifie cette trépidation de mes artères en face de cette maison fermée, où je ne m'attends à voir personne et où personne ne m'attend ?... »
Alors, d'une pression un peu convulsive des jambes, il lançait en avant son cheval, qui partait au galop. Et l'animal, au bout de quelques jours, pressentait si bien cette indication que, pour en>
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éviter la brusquerie, il s'enlevait d'avance au même endroit, piaffant d'impatience à se sentir retenu.
ce Allons! J> se disait le jeune homme tout en rendant lamain,» les instincts sontdonc les maîtres du monde. Au moment où je lutte contre une passion insensée, le galop de mon cheval et le battement de mon cœur, par leur analogie d'impulsion mécanique, semblent railler ma raison et défier ma volonté. »
Un madn, tandis qu'il passait devant l'hôtel de Miranoff, une effrayante pensée sillonna son cerveau :
oc Cet homme est un condamné à mort. Quand les nihilistes l'auront tué, Nadèje sera libre. »
Mais était-ce bien une pensée? Nul mot ne la formula tout bas. Elle n'eut pas la consistance d'une phrase. Elle ne trouva pas, chez cet honnête homme révolté, la complicité d'une formule. Elle s'insinua en lui comme un poison filtrant le long de ses veines, mais si rapidement qu'elle le pénétra tout entier.
Quand il en eut conscience, un froid léger courut sur son crâne, sous son chapeau, parmi les racines de ses cheveux courts. Et l'action réflexe qui suivit, le soulèvement indigné de tout son être, éclata sur sa langue en un juron de charretier, que ses dents serrées retinrent à peinc-
a Est-ce bien moi, Hubert de Brénaz, qui en arrive à des pensées pareilles? »
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Ce jour-là, dans la solitude sévère de son hôtel, rue de Babylone, à travers les vastes salons frais et sombres, défendus par les volets et les stores de soie contre la chaleur éclatante du dehors, entre les vieux meubles héréditaires et les étranges objets rapportés de ses voyages, Hubert marcha de long en large, la cigarette aux dents, la tête basse. En lui se livrait un de ces combats humiliants, où Ton sent l'hypocrisie de tout effort, où Ton désire être vaincu.
ce Je dois partir, » songeait-il, « je dois entreprendre un nouveau voyage. Ma situation est horrible. Je sens que ma loyauté, mon honneur, subiraient ici des assauts honteux. »
Cet homme qui si souvent s'était donné l'illusion de l'amour, et qu'on avait tant aimé, ne pouvait croire, comme le croyait Nadèje, à l'éternelle suffisance des chastes rêveries. Déjà grondait, dans son cœur et dans ses sens, le déchaînement des jalousies et des désirs, la passion virile, absolue, avec sa soif de sang et sa soif de voluptés.
Aujourd'hui — M. de Brénaz le sentait — il était près de haïr le comte de Miranoff. Ah ! s'il avait pu se battre avec lui, disputer dans un sanglant corps-à-corps la femme adorée à ce colosse, qui, malgré la différence d'âge, l'eût broyé facilement!... Ohl les belles rivalités d'homme à homme, les rivalités ouvertes, les batailles loyales
OÙ Ton s'entre-tue pour une enfant rieuse, que le vainqueur emporte en courant dans ses bras!...
Mais ces temps-là ne sont plus. Les convenances d'une époque civilisée empêchent une veuve d'épouser le meurtrier de son mari. D'ailleurs, quelle mauvaise querelle le marquis de Brénaz irait-il chercher à ce héros slave, dont il honorait la carrière, dont il avait été fier d'obtenir Tamitié? Puis comment provoquerait-il sans lâcheté cet homme, placé dans une situation tragique et sur qui les ailes planantes de la mort jetaient comme une ombre sacrée ?
Que lui restait-il donc à faire?... Attendre. Et l'attente même avait quelque chose d'infâme, car elle s'éclairait, malgré tout, d'un hideux espoir. Si d'autres mains frappaientlecomte,aucun abîmene s'ouvrirait entre M. de Brénaz et la jeune veuve...
C'est avec épouvante que cet homme clairvoyant distinguait au fond de lui-même Tobscure formation de ses pensées. En vain jetait-il parmi ces ombres le rayon de sa conscience et de son loyal vouloir: elles se dissipaient un instant, mais pour s'amasser ensuite.
Ainsi donc la nature humaine, en son développement supérieur, doit se sentir, au hasard des circonstances, remuée tout à coup par les plus basses impulsions? Et nulle tension d'énergie préalable ne peu t prévenir le déshonorant conflit ! Quelle humiliarion pour un être fier !
Évidemment, M. de Brénaz pouvait, d'une heure à l'autre, se relever par une éclatante victoire : il n'avait qu'à partir pour un nouveau voyage, plus dangereux que les précédents, offrant ainsi à la science et à l'honneur le sacrifice de sa vie. Il fut bien près de le fah*e... Il ne le fit pas.
Il se donna, corps et âme, à une autre tâche, à cette œuvre dont, sur le rocher de Monte-Carlo, Nadèje lui avait tracé le plan. Il étudia le nihilisme. C'était encore s'occuper d'elle. Et c'était se réhabiUter à ses propres yeux, en se faisant l'occulte défenseur de l'homme dont il souhaitait la mort. Son extraordinaire activité intellectuelle y trouvait également une occasion de rentrer en jeu. Et quel sujet de méditation pour son esprit philosophique était ce sourd travail social qui, sous divers noms et par divers moyens, mine la vieille Europe !
Lui, l'héritier d'un titre ancien, le fils d'une aristocratie dépossédée de sa prépondérance, il fut étonné de se sentir moins de haine contre les armées populaires qu'il n'en éprouvait contre les parlements bourgeois, et moins de crainte pour les violences de l'avenir que de dégoût pour les hypocrisies du présent.
D'ailleurs, épris avant tout de l'action ouverte et hardie, il avait pour toutes les luttes sociales où l'homme attaqué l'homme en face, révolu*
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rions ou coups de force, plus d'estime que pour les plats mensonges débités à la tribune sur la justice, la paix et la fraternité.
Entre l'aristocratie guerrière, qui de son sang prodigué dans toutes les entreprises aventureuses avait acheté ses privilèges, et les rudes fils du peuple qui marchent à la conquête des leurs parmi tous les labeurs et tous les héroïsmes, une caste bâtarde s'est installée et s'est repue durant un siècle, qui n'a payé son extraordinaire triomphe qu'avec des harangues sonores et de fallacieuses promesses.
M. de Brénaz estimait que cette épaisse bourgeoisie a, sous la grossièreté de son matérialisme, écrasé la fleur de l'enthousiasme et la fleur de l'espérance. Elle a détruit les belles chimères dont vivaient les hommes à défaut de pain. Elle a déchaîné les convoitises en approfondissant la science du bien-être. Elle a raillé les fières générations des régimes anciens, tout en profitant de leurs efforts. Elle a ri de leurs croyances, elle qui ne croit qu'à l'argent. Ainsi, par sa faute, est mort le respect avec l'illusion dans le cœur des déshérités. Et comme, à ceux-là, elle n'a su rendre, après leur avoir tant ôté, que les outres pleines de vent de son parlementarisme, il arrive cette effrayante chose : dans le désert des idées bafouées, des traditions détruites et de la foi éteinte, la bourgeoisie, sans boussole, sans appui,
sans prestige, seule en son égoïsme, hébétée de jouissance, se soulève avec épouvante pour voir monter contre elle, en sombres houles énormes, les masses profondes de la moderne humanité... Elle sent que son heure approche. Elle sent que
* les discours humanitaires, que les devises d'éga- . lité, de fraternité, que tout l'appareil des em-
* blêmes antiques, palmes, péplos, bonnet phrygien, / ne sont pas une pâture suffisante pour Tâme et i le corps de millions d'hommes... Tout au plus t est-ce assez bon pour elle — race de marchands, :• d'agioteurs et de fonctionnaires — qui semble ; croire à ce vulgaire idéal tout en se ruant à la sa- ; tisfaction d'appétits plus vulgaires encore. Mais i le vaste cœur de l'Humanité veut autre chose... ' Et, dans une angoisse grandissante, dans un mâ- [ laise plein de solennité, les sociétés en travail enfantent l'idéal de demain.
' Hubert de Brénaz trouvait tout préférable au
règne de la bourgeoisie, où la valeur des hommes s'estime d'après la quantité de jouissances matérielles qu'ils peuvent s'offrir et offrir aux autres. Sachant d'autre part qu'on ne ressuscite jamais le passé, il n'éprouvait nulle répugnance à regarder en avant, du côté de l'inévitable. De toutes les formes du socialisme, le nihilisme était celle qui le séduisait le moins. Mais c'était celle aussi qui, dans sa situation spéciale, le préoccupait le plus. Le fond de scepticisme philosophique et de
dilettantisme qu'il avait en lui, Tempêchait de croire que la vérité tout entière s'enfermât dans aucune doctrine. Il découvrait des fragments de l'absolu en politique au sein de tous les partis, comme il reconnaissait des fragments de l'absolu religieux au fond de tous les cultes. Par goût personnel, par prédilection innée, il appartenait aux choses qui ne sont plus ; par ampleur d'esprit, il s'intéressait aux évolutions futures; par clairvoyance, et aussi par dissemblance avec le milieu, il méprisait la prétendue démocratie moderne.
Il se mit à fréquenter Sonia Kavetchine et Serge Krilovsky. Leurs premiers rapports avec lui furent tendus, réservés, pleins de méfiance. Puis très rapidement, ils le comprirent. La pénétration du Polonais eut bientôt découvert les plus sûres garanties dans la claire intelligence de M. de Brénaz aussi bien que dans sa loyauté de gentilhomme. Hubert était un curieux sincère, qui, une fois débarrassé de ses préjugés, pouvait deyenir un ami de la cause, et peut-être un adepte.
Il est de fait que le marquis de Brénaz témoigna plus de sympathie à ces réformateurs sociaux, lorsqu'il eut compris que Serge et Sonia tendaient vers le nihilisme doctrinaire, et ne restaient affiliés au nihilisme militant que pour l'imprégner de leur esprit de modération. Leur rêve était la fusion dei deux groupes, puis la prépondérance générale des méthodes progressives et scientifiques.
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Nul moyen violent n'était préconisé dans les graves causeries de la rue du Sommerard. La science économique y était considérée comme le principal facteur de la rénovation sociale, comme le levier puissant qui soulèverait et rejetterait au loin le joug dont est meurtri le front des peuples. Avant tout, il fallait instruire les prolétaires, les préparer à Tavènement de Tordre nouveau. Il fallait leur démontrer la folie des frontières politiques et des armées permanentes sous le régime de la solidarité économique qui devient la loi de rhumanité. L'instinct de cette vérité pénètre déjà les masses; les ouvriers de tous les pays commencent à faire cause commune ; la question nationale s'efface devant les problèmes de la lutte sociale.
— Ah ! s'écriait Serge, le monde moderne aura véritablement trouvé son équilibre, lorsque, au lieu des groupes artificiels et politiques, représentés par les nationalités, nous aurons les groupes économiques. Ils se livreront des batailles non moins meurtrières, mais au moins ce seront des batailles fécondes. Les rivalités industrielles feront surgir le progrès, tandis que les rivalités dynastiques et nationales prolongent l'ère de la barbarie.
Hubert trouvait à ces théories une véritable grandeur.
^ — Mais, objectait-il à Serge, faire de la politique scientifique dans votre sombre et immense
Russie, y songez-vous ? Quel temps ne faudrait-il pas pour amener au niveau intellectuel que vous rêvez de pareilles masses populaires! Tous les peuples, d'ailleurs, sont entraînés par des sentiments, et jamais par des raisonnements scientifiques. Combien plus une race qui n'a pas été préparée par l'exercice du parlementarispie à débattre les questions périlleuses du self-govemmenu
Lorsque, pour la première fois, le marquis prononça une phrase de ce genre, Krilovsky secoua la tête, haussa les épaules, et parut un instant trop suffoqué pour répondre. Enfin il s'écria :
— Voilà donc l'erreur où vous êtes!... Mais, mon ami, vous ne savez donc pas ce que c'est que le mir russe, la commune autonome? Vous ne savez donc pas ce que c'est que Vartel ? Vous ne savez pas que c'est l'association ouvrière rêvée par votre Saint-Simon, par votre Louis Blanc, qui fonctionne en Russie depuis huit cents ans ! Les aspirations séculaires de notre peuple correspondent à vos idées révolutionnaires actuelles. Si la race slave s'était développée régulièrement, elle formerait une démocratie se gouvernant elle-même. Le despotisme d'État et le despotisme d'Église sont, chez elle, d'importation étrangère. C'est Byzance qui les lui imposa. Mais ne savez-vous pas que le paysan russe, indifférent à tout ce qui se passe en dehors de sa vie communale, demande à être gouverné le moins possible. Ce qu'il ré-
clame, c'est la solution de la question agraire, ce sont les franchises de sa commune. Le parlementarisme né les lui donnerait pas. Le parlementarisme, en dépit de sa politique métaphysique et déclamatoire, représente une tyrannie plus écrasante que toutes les autres, la tyrannie des classes moyennes et médiocres. Il est le plus complet triomphe de la notion d'État. Or, ce que nous combattons, c'est la notion d'État. Que le Destin préserve notre pauvre Russie d'une pareille pierre d'achoppement! Il y a plus de liberté sous les caprices d'un autocrate que sous le minutieux despotisme de cinq cents faiseurs de lois.
En présence de Serge Krilovsky, Sonia prenait rarement la parole. Hubert trouva cette jeune fiUe plus séduisante en cette modeste attitude que dans la sèche ardeur de ses professions de foi. La politique n'avait donc pas détruit en elle toute grâce féminine ? Elle savait aimer et se taire. Peutêtre la découvrirait-il aussi tendre amie que fanatique amante. Un jour qu'il se trouvait seule avec elle, il lui parla de M™<^ de MiranofF.
— J'aime Nadèje comme une sœur, déclara W^^ Kavetchine.
— Mais vous haïssez son mari?
— Mon parti le hait. Je suis solidaire des senti nents de mon parti.
— Seriez-vous solidaire de ses actes s'il condamnait à mort Nicolas Féodorovitch ?
. Sonia devint très pâle. Sa bouche trembla.
— Ne parlons pas de cela, dit-elle.
— Pourquoi donc?
— Je n'en ai pas le droit.
— Mais, votre fiancé et vous, ne considérezvous pas les attentats des nihilistes comme de véritables crimes, et même comme des crimes maladroits, qui retardent le triomphe de la cause?
— C'est vrai.
— Eh bien?
— Nous tâchons d'empêcher les violences, mais lorsque, malgré nous, il y en a de commises, nous en acceptons toutes les responsabilités.
— Vous en feriez-vous l'instrument?
Une trouble vapeur obscurcit les claires prunelles vertes de la jeune Russe; mais elle les laissa fixées sur celles du marquis avec un air de cruelle résolution. Son visage, qui, s'était coloré, blanchit de nouveau jusqu'aux lèvres. Elle ne dit rien.
— Ayez donc le courage de me répondre, mademoiselle, reprit le jeune homme avec un sourire agressif et amer. Vous défiez-vous donc de moi ?
Elle secoua la tête.
— Alors, vous voulez que, par votre silence, je comprenne ceci : c'est que si votre parti, connaissant vos relations avec la comtesse, vous trouvait bien placée pour frapper le comte et vous mettait le revolver à la main, vous...
' Sonia l'interrompit par une exclamation d'horreur. Pourtant, le cri jeté, elle n'ajouta pas un seul mot.
Le marquis, sans achever sa phrase, la considérait avec une tristesse méprisante et dure.
M^^* Kavetchine supporta ce regard, trop absorbée par de soudaines réflexions pour en éprouver de la colère ou de la gêne.
Enfin eUe parla.
— Êcoutez-moi bien, Hubert de Brénaz. Je vais vous proposer une chose. Mais que vous acceptiez ou non, jurez-moi d'abord de n'en parler à personne au monde.
— Je vous jure de n'en parler à personne.
— Pas même à Serge.
Il fut étonné qu'elle voulût agir en dehors de celui qu'il croyait son amant. Mais il acquiesça aussitôt.
— Je ne puis, reprit-elle, vous faire connaître ni les intentions de mon parti ni la mesure dans laquelle je compte obéir aux ordres qui me seraient donnés, mais je puis vous promettre de vous avertir le jour où un danger immédiat menacera MiranofT.
A son tour, M. de Brénaz sentit ses joues devenir froides. Une sueur perla sur ses tempes. Lui!... C'est lui qui aurait entre les mains, à un moment donné, la vie de cet homme! Ôh! non, pas cela!... Jamais (... Il n'était pas sûr de lui-même.
Mais, comme Sonia s'étonnait de l'altération^ de son visage, comme il remarqua dans les yeux de la jeune fille un éclair d'inquiétante et subtile curiosité, il eut un sursaut, se reprit, déclara qu'il acceptait cette promesse.
— Bien, dit-elle, mais à une condition. Vous allez me faire le serment que vous préserverez l'homme par tous les moyens que vous voudrez, sauf par ceux qui compromettraient notre parti.
— J'en fais le serment.
M"® Kavetchine le regarda encore d'une façon si singulière qu'un frisson courut entre les épaules du jeune homme.
Alors d'une voix lente, basse, avec un accent très grave, elle ajouta :
— Dites : a J'en fais le serment sur la tête de Nadèje.- »
Et lui, sans une protestation, sans une inutile révolte contre la perspicacité de cette étrange fille, il répéta :
— J'en fais le serment sur la tête de Nadèje. M^^® Kavetchine lui tendit la main.
— Vous êtes un homme d'honneur, dit-elle.
J'ai confiance en vous comme en Serge lui-même. Cependant j'ai peur de ce que je viens de vous dire, de vous promettre...
Il voulut l'interrompre, mais elle continua de parler, disant toutes les terribles responsabilités de sa mission, révélant des doutes et des mêlant
çolies auxquels il aurait cru cette nature d'acier complètement inaccessible. Le ton même avait changé; une douceur découragée montait aux lèvres; les yeux se mouillaient. Ah! son voile de froid enthousiasme une fois déchiré, comme elle se montrait bien femme, et comme elle se montrait bien slave! Elle avait la grande âme inquiète de sa race, soulevée d'effrénés espoirs, éperdue d'infinies tendresses, puis alanguie de mortelles lassitudes. Une immense pitié pour la vie douloureuse, un goût secret de la mort. Nulle trace d'égoïsme. Une expansion infinie du cœur à travers la nature entière, une répercussion fine et déchirante de tous les tressaillements de souffrance qui ébranlent les fibres des êtres. Avec cela, des haines : la haine des forts qui abusent, la haine des repus qui jouissent... Le mépris de ceux que n'élève pas toujours plus haut l'éternel inassouvissement.
Hubert la quitta, plein de trouble, murmurant la question de Pilate au Christ : « Où donc est la vérité ? »
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'était un soir de novembre. Sur les chaussées grises et les froids gazons de l'Avenue du Bois, à travers les sèches silhouettes des arbres dépouillés, de la lumière s'épandait, formant un large îlot, visible de très loin dans la nuit.
Les lampes électriques de l'hôtel de MiranofF rayonnaient en une profusion de globes pâles, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'énorme maison. Un jour artificiel, d'une douceur lunaire, se diffusait dans le jardin, dans les escaliers, dans le hall, et parmi les lourds feuillages immobiles de la serre. Mais les salons, la vaste salle à manger, s'égayaient de la clarté plus vivante et plus chaude des bougies, que portaient par centaines
les lustres, les appliques et les nombreux petits flambeaux disposés ' sur la nappe.
Au rez-de-chaussée, au premier étage de la massive demeure, toutes les fenêtres étincelaient, même celles que voilaient à demi les rideaux de peluche et de dentelle. Les vitraux de la bibliothèque éparpillaient dans l'ombre des reflets de rubis, de saphirs et d'émeraudes. En bas, les passants, rares à cette heure en ce quartier, s'attroupaient cependant sur le trottoir opposé, en face de la grille large ouverte. De pauvres et las visages, tout blêmes dans la lumière électrique, ouvraient de larges yeux pleins de convoitise devant les splendeurs entrevues, devinées. A travers certaines croisées, on apercevait les peintures des plafonds, les massifs de plantes fleuries, l'or lumineux des cadres autour des tableaux sombres. Les livrées des valets s'agitaient, nombreuses, derrière la baie vitrée du grand vestibule, et deux chasseurs debout sur le perron, droits comme des soldats au port d'armes, attendaient déjà les voitures. Il n'était pourtant que sept heures et demie. C'était donc d'un dîner qu'il s'agissait?
Des garçons tapissiers qui sortaient expliquèrent aux curieux que c'était un dîner suivi d'une réception. Il y aurait de la musique. Eux-mêmes venaient de dresser une estrade, où, croyaient-ils, la Patti devait se faire entendre. Ils ajoutèrent :
— > On attend l'ambassadeur dé Russie.
Alors il y eut un frémissement de curiosité joyeuse parmi ce groupe de gens qui grelottaient. Des exclamations s'élevèrent :
— L'ambassadeur!... Je voudrais bien le voir!... Aura-t-ilun uniforme? A la bonne heure, ces gens-là font bien les choses... Ah ! les grands seigneurs russes, ça ne regarde pas à l'argent... Ils font gagner le Parisien... Tant mieux!... Vive la Russie!...
Et ces ouvriers, ces gavroches, ces sans-le-sou, qui, devant une fête du faubourg Saint-Germain, eussent murmuré : « Si ça n'est pas honteux, quand les autres crèvent de faim et de froid!... A bas les capitalistes, les richards, les aristos!... » ici, devant ce luxe d'étrangers, à ce nom de Russie, se sentaient pris d'un enthousiasme et d'un attendrissement. La féroce envie du malheureux près des favorisés de la fortune, l'involontaire, l'indéracinable envie elle-même se fondait, s'effaçait dans la douceur bizarre de cet exotisme. Des vivats saluèrent la première voiture qui parut; à cause d'une livrée un peu étrange et voyante, on l'avait prisé pour celle de l'ambassadeur. Une autre arriva, sombre, simple, avec la cocarde tricolore au chapeau du cocher. On ricana... Ce n'était qu'un ministre. Puis vint un petit coupé, qui fila vite à travers la grille, tourna correctement sans ralentir et stoppa court devant le perron.
Un monsieur seul en descendit. C'était le marquis de Brénaz. Et l'on fut désappointé de voir cette silhouette noire, que n'accompagnait aucun froufrou féminin, aucune apparition blanche ou rose, à la longue traîne ondulant sur le tapis rouge des marches, à la tête emmitouflée de dentelles.
Hubert pénétra dans le hall et se laissa débarrasser de son pardessus par les valets. Puis, son claque sous le bras gauche, la taille droite, l'air impassible malgré le violent aïflux de son sang vers le cœur, il s'avança, franchit une portière, dans le fracas de son nom que criait un domestique... Et il la vit.
Ce n'était pas la première fois depuis le retour de Norvège. Le comte et la comtesse de MiranofF l'avaient reçu en visite, et même à leur table, dans l'intimité. Mais ces banales entrevues, où les yeux et les lèvres de Nadèje n'avaient rien trahi, rien rappelé, rien promis, ces entrevues dont Hubert s'était frénétiquement réjoui tout Tété, ne lui laissaient qu'un affreux sentiment de condamnation et d'exil. Avait-elle tant de force ou bien un tel pouvoir d'oubli, cette enfant de vingt ans, qu'il avait vue, quelques mois auparavant, défaillir sous l'interrogation passionnée de son regard?... Était-elle guérie?... Souffrait-elle?... Ou bien avait-elle joué un jeu d'étourdie, de désœuvrée, de coquette ?
Ah ! pourquoi donc Hubert n'avait-il pas suivi sa résolution de partir?... Il l'aurait moins perdue en s'éloignant d'elle qu'à la revoir si transformée. Des centaines de lieues ne pourraient mettre entre elle et lui l'abîme que creusait l'indifFérence de son regard de femme. Maintenant la seule image de ces calmes yeux soulevait une révolte affolée dans le cœur du jeune homme. Et il méditait les moyens de les forcer à se trahir. Il voulait les voir, — ne fût-ce qu'un instant, — s*attrister à ses reproches, s'enflammer à ses audaces, ou se noyer de pirié au spectacle de son désespoir.
ce Je trouverai l'occasion de lui parler, » se disait-il. ce Elle ne m'évitera pas toujours. Je la rencontrerai seule, et il faudra bien qu'elle me réponde!..; »
En ce moment, il s'inclinait devant elle avec la lente gravité d'un absolu respect. Mais un émoi fit trembler ses genoux. Jamais encore il ne l'avait vue si belle, ni d'une beauté si matérielle^ si troublante.
Elle portait une robe de broché rose tendre, drapée de mousseline de soie et brodée au corsage de perles splendides. Les épaulettes n'étaient formées que par un double rang de ces perles, dont les précieux reflets rehaussaient encore la pâle splendeur de la peau. L'admirable dessin du cou, des bras, des épaules, éblouissait le marquis
de Brénaz, qui n'avait point encore vu Nadèje en toilette décolletée.
Après avoir salué M. de MiranofF et les convives arrivés avant lui, Hubert se rint à l'écart, pour avoir le loisir de contempler encore celle qu'il n'avait jamais plus passionnément aimée. Son regard, volontairement amorti, semblait embrasser le salon tout entier, — un salon Louis XIV, dont les sièges et les panneaux étaient recouverts par des tapisseries merveilleuses de Beauvais. Mais ce coup d'œil vague détachait de tout le reste une incomparable image.
Nadèje, svelte et droite dans le milieu vide de cette vaste pièce, s'avançait au-devant de l'ambassadrice. Le représentant du Czar et sa femme venaient de faire leur entrée. Et M°^^ de MiranoflF leur tendit la main avec cette grâce indéfinissable du geste qui avait tant frappé Hubert dans la salle des concerts à Monte-Carlo, et qui le frappait encore comme une sensation neuve, maintenant que les beaux bras souples s'agitaient en leur harmonieuse nudité. La longue traîne en broché rose grandissait encore la comtesse. Lentement, les yeux d'Hubert suivirent la ligne de l'étoffe, depuis l'extrême bord de l'ourlet jusqu'au point où cette ligne se mettait à vivre en se confondant avec celles du corps ; puis plus haut, là où elle se perdait près de la peau, parmi les perles. Audessus, c'était la nuque délicieuse, où frisaient les
cheveux noirs sous la torsade du chignon à la grecque. Dans cette sombre torsade courait et s'enroulait un très fin tortil des mêmes perles, d'un si bel orient qu'elles paraissaient dorées.
Alors Hubert abaissa les paupières, car un vertige le saisissait.
Et, soudain, au fond de son être, un dédoublement se produisit. Sous sa tenue d'homme du monde, sous son fin plastron d'élégant raflîné, il sentit frémir ce besoin de lutte et d'action qui, jadis, Tavait entraîné aux plus audacieuses aventures. Au milieu de ce salon froidement somptueux, dans cette réunion oflGicielle où toute passion humaine semblait s'anéantir sous la convention des apparences, il eut la rapide vision d'un de ses campements en Afrique. Il se rappela les sensations de vie primitive où il s'était plongé d'âme et de corps, avec une joie singulière; sa main se crispa comme sur la poignée d'une arme. L'amour, brusquement, réveillait en lui cette personnalité violente; des secousses de brutalité le soulevaient; il avait envie de provoquer et de frapper. Il eût voulu rompre, par un acte spontané, extravagant, le cercle magique de l'étiquette, des convenances, de la courtoisie, tant il souffrait de jouer son rôle d'impassible mondain en présence de cette femme belle et demi-nue, qui souriait, à deux pas de lui, en écoutant des choses banales.
Il ne se cloutait guère que le hasard allait le servir au delà de ses souhaits.
Des valets replièrent les quatre panneaux d'une immense porte. La salle à manger apparut, avec son luxe de fleurs, de cristaux, de lumières, et toutes les charmantes merveilles de son orfèvrerie russe. Les bouts de table, les surtouts, de style byzantin, en or incrusté d'émaux aux vives couleurs, étaient de rares chefs-d'œuvre. La nappe était brodée en teintes naturelles d'une guirlande de violettes de Parme, et, sur cette guirlande, qui courait devant les couverts, de vraies violettes fraîches s'éparpillaient en une odorante jonchée. Au milieu de la table, une montagne de fleurs cachait le support d'un globe électrique, doucement lumineux, à demi voilé par des feuillages. Cette clarté baignait d'un jour laiteux le haut de la vaste pièce, les verdures anciennes des panneaux ainsi que les faïences italiennes et limousines des bahuts datant de la Renaissance. Mais la table elle-même se trouvait en outre éclairée par des bougies, que portaient çà et là et à profusion de très petits doubles flambeaux en porcelaine de Saxe; aucun de ces petits flambeaux ne ressemblait à l'autre, et tous étaient coiffes de minuscules abat-jour en gaze rose moussant avec de la dentelle.
Dans ce décor de haute vie, une vingtaine de convives — élite par l'intelligence ou le rang —
s'avançaient, charmés et graves. C'était d'abord le maître de la maison, le colossal Nicolas Féodorovitch, conduisant l'ambassadrice de Russie; puis l'ambassadeur, donnant le bras à M™*^ de MiranofF; ensuite venait le ministre français des Affaires Etrangères, très impressionné par la suave beauté de sa compagne, une toute blanche et toute blonde petite princesse slave, aux airs fins et frivoles de fée; après eux, le marquis de Brénaz menait la femme du ministre, personne mûre, dont la quarantaine épaisse et la dignité roturière formaient le plus insigne contraste avec les grâces immatérielles de la petite fée moscovite. Cinq ou six autres couples suivaient.
Comme le cortège, espacé par les traînes des femmes, passait devant une portière soulevée, on aperçut le grand salon central de l'hôtel et les préparatifs du concert. Une voix un peu sèche questionna Hubert sur ses préférences musicales; c'était la femme du ministre qui engageait la conversation.
Alors le jeune homme tressaillit et se découragea devant la nécessité de parler.
Cependant il fît de son mieux dès le potage.
D'ailleurs on le questionnait, il n'eut qu'à répondre. Sa voisine, intriguée par l'aspect barbare et la livrée étrange de Sémène, debout derrière le comte, et si différent des autres dômes-
tiques, tâchait de se mettre au courant dans ce milieu nouveau pour elle.
— Avez-vous été en Russie ? Est-ce un usage de Saint-Pétersbourg? C'est très couleur locale, cette espèce de grand Cosaque, immobile comme une statue. Il devrait y en avoir un derrière chaque invité, n'est-ce pas, marquis ? prononçait à mi-voix, de son timbre rauque et voilé, cette grande dame de la République, enchantée de répéter à tout propos le titre de M. de Brénaz.
— C'est vrai, madame, répondait le jeune homme avec son sourire d'une grâce ironique et triste. Mais Sémène est à la taille de M. de MiranofF. Il y a des convives ici que cela gênerait peut-être d'avoir constamment ce beau géant-là derrière eux.
La dame eut un ricanement un peu contraint.
En effet, son mari, le ministre des Affaires Étrangères, était un homme petit et grêle, qui s'agitait sans trêve pour avoir l'air de tenir plus de place.
— Vous avez été à Saint-Pétersbourg, marquis?...
Il ne lui répondit pas. Quelque chose d'inaperçu pour tout le monde, mais d'effroyablement significatif pour lui, venait de se produire. Dans le va-et-vient du service, la circulation active des valets qui changeaient les couverts ou versaient les vins dans les verres nombreux, un papier avait été glissé sous sa main gauche. Par lequel de tous
PASSION SLAVE 20f
ces domestiques aux livrées correctes, aux impassibles visages?... Hubert n'eût pu le dire. Un rapide coup d'œil en arrière ne lui apprit rien. Ce n'était certainement pas par celui qui, à cette seconde même, s'approchait, une bouteille en chaque main, et lui murmurait à l'oreille :
— Johannisberg ou tokay?
Tandis que l'homme s'inclinait pour verser le vin du Rhin dans le seul verre coloré de l'alignement de cristal, Hubert jeta un coup d'œil, au fond de sa main à demi fermée, à ce papier qui le brûlait.
Un souffle froid lui passa sur la face. Une sueur glacée lui mouilla les tempes, et il sentit ses cheveux qui se soulevaient avec des milliers de piqûres atroces.
Il venait de reconnaître le signe convenu avec M}^^ Kavetchine pour lui annoncer l'imminence d'un terrible danger.
Tout d'abord il ne perçut qu'une indistincte angoisse, l'incapacité de comprendre et d'agir, et comme une courte folie qui le terrassait. Son regard, fixe, élargi, se leva. Une impression de joie élégante, d'orgueil et de sécurité, flottait sur les visages, dans la finesse des sourires, sous des reflets d'objets précieux, parnxi la délicatesse des parfums... Le murmure des causeries s'accentuait. Les hommes soignaient la profondeur de leurs mots, les femmes la langueur ou l'animadon
de leur physionomie. Chacun savourait l'illusion d'exercer un charme. Tous goûtaient la "certitude de réussir à ce jeu de passagère séduction qui faitl'amusement des réunions mondaines. Chaque vanité trouvait son compte à servir la vanité voisine.
Et la réalité tragique allait bouleverser de si ingénieuses apparences !... D'où viendrait le coup de tonnerre ?... Et que fallait-il crier à ces genslà?...
Hubert, cloué par la paralysie spéciale des cauchemars, demeura quelques secondes immobile, et n'eût peut-être pas secoué tout de suite cette torturante inertie, s'il n'eût renconté le regard de Nadèje.
Elle venait, avec un tressaillement d'effroi, d'apercevoir la figure blanche et les yeux fous du jeune homme... Elle crut que la passion l'égarait, qu'il souffrait, qu'il était jaloux... Son cœur s'emplit à la fois d'attendrissement et d'inquiétude. Et les deux sentiments se peignirent aussitôt sur son transparent visage.
Dès lors, il ne songea plus qu'à cette femme. C'était elle, elle seule, qu'il fallait sauver! La nécessité de la soustraire au péril rendit à Hubert son sang-froid.
Il regarda de nouveau le papier qu'il tenait toujours ; et, dans ce retour au fait matériel, il €ut la stupéfacdon de constater que le dômes-
tique achevait seulement de lui verser le johannisberg. Les cinq secondes qu'il venait de vivre lui semblaient contenir des heures.
Calme désormais, il put lire couramment le sens du mystérieux message. C'était une sorte de rébus, mais dont la signification lui parut très claire. Une bombe explosible était cachée dans cette pièce, et cachée parmi des fleurs. Nadèje aurait-elle le temps de sortir avant que l'instrument de destruction accomplît son œuvre?
Hubert se leva.
A ce geste singulier, tous les visages se tournèrent ou se penchèrent vers lui.
On le vit tellement pâle et d'une si effrayante gravité, que plusieurs personnes se dressèrent aussi hors de leurs sièges, en un sursaut de peur*
De la main gauche, il tendait mécaniquement un petit papier; sa main droite vint s'appuyer contre sa poitrine comme pour un serment solennel.
— Messieurs, sauvez les femmes... Sauvez-vous tous... Cette salle est minée...
Il y eut une seconde de stupeur, puis des cris, puis un brutal sauve-qui-peut de la valetaille bousculant des femmes évanouies. Hubert voulut alors se précipiter vers Nadèje, mais déjà Sémène, plus prompt que lui, enlevait la jeune comtesse dans ses bras de géant.
Elle se refusait à partir. Elle tendait les mains.
sans pouvoir articuler une parole, d'abord vers celui qu'elle aimait, puis, par un retour éperdu, vers son mari...
Mais le moujik, insensible à ses faibles eflbrts de résistance comme au poids de ce beau corps, l'emportait en courant vers le jardin.
En un clin d'œil, cette salle de fête se trouva déserte. Du moins Hubert se le figurait lorsqu'il revint vers la table dans l'espérance de découvrir à temps la machine infernale. Il avait cru sentir un fil de métal sous son pied, et il s'était baissé pour couper ce qu'il pensait être une communication électrique.
Voyant qu'il s'était trompé, il se redressa.
C'est alors qu'il aperçut MiranofF, complètement oublié par lui.
Le grand vieillard se tenait debout à sa place, les bras croisés. Il n'avait pas fait un pas.
Une atroce douleur se peignait sur son hautain visage. Comme un condamné qui se soumet, comme un vaincu désarmé qui s'abandonne, Nicolas Féodorovitch attendait la mort.
Hubert, même en ce moment d'épouvantable péril, se sentit remué d'admiration. Mais un sentiment identique s'empara de l'infortuné Miranoff, lorsqu'il vit ce jeune homme qui rentrait dans la salle maudite, pour empêcher l'explosion, si cela était possible, en risquant lui-même de périr... et de quel supplice hideux!
— Allez-vous-en, Brénaz!... Allez-vous-en, malheureux!... cria-t-il. Ma femme est sauvée, n'estce pas ?... Et tous mes hôtes ?... Quant à moi, je dois mourir, puisque je porte malheur à tout ce qui m'approche.
— Je m'en irai, dit le marquis, mais si vous venez avec moi.
A son tour il se croisa les bras. Et tous deux restaient face à face.
Hubert, à présent, souriait. Une joie héroïque tendait jusqu'à l'exaltation les puissances de son âme. N'était-ce pas là le duel rêvé ? Cette bombe invisible, qui allait faire explosion, tuerait l'un ou l'autre... peut-être tous les deux. Que lui importait de mourir?... Et, s'il survivait, le cadavre de MiranofF ne pourrait le séparer de Nadèje, puisque, loin de frapper le comte de sa main, il aurait tenté de le sauver au péril de sa propre vie.
M. de MiranofF, étonné de son attitude, posa ses deux poings sur la nappe, et se pencha en avant. La table séparait les deux hommes — cette table somptueuse et abandonnée, avec ses verres à demi pleins, les serviettes jetées, la jonchée des fleurs mourantes... Les yeux du Russe devenaient fixes et terribles. Un soupçon naissait dans son esprit.
— Qu'est-ce à dire, monsieur?... Vous seriezvous joué de moi?... D'où venait cet avertissement?...
Une pareille question, sous l'offense de laquelle M. de Brénaz rougit, lui rappela le menaçant rébus inscrit sur le papier mystérieux. Sa mémoire lui retraça des fleurs qui s'y trouvaient dessinées. Une brusque lumière se fit dans son cerveau.
— Tenez!... cria-t-il... C'est là!
Précipitamment, il arrachait les violettes et les
roses élevées en montagne au centre de la table. Leurs touffes masquaient la mince colonne de la lampe électrique, et l'édifice de mousse qui leur servait de support s'élargissait à la base. Dans cette mousse, les mains d'Hubert, fouillant fiévreusement, rencontrèrent un corps dur. Il retira un petit coffret de métal peint en noir, d'un poids relativement considérable. Sur le couvercle de ce coffret, Ton voyait un cadran de montre. Et le mouvement devait marcher, car, dans le mortel silence de la pièce vide et de l'hôtel désert, les deux hommes perçurent le grêle et régulier tic-tac.
— C'est une bombe à mécanisme d'horlogerie, dit tranquillement M. de Miranoff, qui fit le tour de la table. Il m'en a passé plus d'une de ce genre entre les mains.
Et, se penchant sur l'épaule d'Hubert, il ajouta :
— Huit heures trente-cinq. L'aiguille du déclanchement est sur neuf heures moins un quart.
Nous avons dix minutes... C'est plus de tempr qu'il n'en faut.
Il prit un couteau et, se servant de la lame comme d'un tourne-vis, il commença de dévisser le système d'horlogerie.
A ce moment Sémène rentra.
Lui aussi devait avoir manié des engins de cette espèce lorsque son maître commandait à la Troisième Section. Il se précipita vers M. de MiranofF, et, sans un mot, il saisit la machine infernale. Le comte le laissa faire, jeta sur la table le couteau à manche d'or niellé dont il venait de briser la lame, puis s'assit, comme accablé, et, posant les coudes sur la nappe, cacha son front dans ses deux mains.
Hubert demeurait immobile, hésitant à lui parler. Sémène venait de sortir, emportant le terrible coffret. S'il ne dévissait pas à temps le mécanisme d'horlogerie, à neuf moins un quart le déclanchement se produirait avec la précision d'une sonnerie de réveille-matin, enflammant la dynamite, et l'explosion aurait lieu. Le moujik voulait exécuter loin de ses maîtres ce dangereux travail.
Pourtant il était presque sans inquiétudes. Ses fortes mains auraient bientôt fait de rendre la bombe inoffensive, du moins pour aussi longtemps qu'on la préserverait de tout choc.
M. de Miranoff* se croyait sans doute resté
seul. 11 ne faisait pas un mouvement. Hubert non plus. Et, dans les oreilles du jeune homme, le profond, le vaste silence de cette demeure d'épouvante pénétrait, venu de toutes parts, du fond des salons vides, sous les plis lourds des portières soulevées, à travers Téblouissement des centaines de bougies que multipliaient les hauts panneaux de glace.
Où donc pouvait être Nadèje?... A qui Sémène i'avait-il confiée? L'avait-on entraînée hors de l'hôtel?... Mais elle devait se mourir d'angoissel... Où courir pour la rassurer?
Hubert jeta un regard au comte et le vit pétrifié toujours en son immobilité tragique.
Alors il s'éloigna d'un pas muet.
Rapidement il traversa le salon Louis XIV, la grande salle des fêtes, le petit salon de la Source. Hubert marchait droit devant lui, s'éloignant de la salle à manger. Si la comtesse était dans l'hôtel, Sémène avait dû la laisser dans une aile extrême, aussi loin que possible de l'endroit menacé. Peut-être l'avait-il emportée dans le jardin. Et, sans doute, la pauvre enfant y demeurait sans connaissance, assistée par quelqu'une de ses femmes.
La conjecture était juste. C'est dans la serre que le moujik avait déposé, sur un divan, la jeune comtesse évanouie. Cette serre communiquait de plain-pied avec l'habitation, mais elle
s'en détachait, prolongeant au dehors sa voûte vitrée, haute et large comme la nef d'une église. Lorsque M. de Brénaz y entra, il y trouva, plus sinistre encore, la sensadon de solitude et de silence éprouvée dans les salons. Le pâle reflet des lampes électriques accusait en un noir profond les ombres dentelées des feuillages; les palmes des chamœrops, les éventails des lataniers, les lances des dracœnas, se dessinaient comme au fusain sur le sable blanc des étroites allées; de grosses fleurs sanglantes s'ouvraient entre des verdures métalliques ; et, dans l'abolition de tout autre bruit, un jet d'eau, parmi des fougères, égrenait à perpétuité ses fins sanglots de cristal.
Hubert allait retourner sur ses pas, lorsqu'il vit venir à lui celle qu'il cherchait. M"® de MiranofT était seule. Même sa fidèle Mâcha, sa femme de chambre russe, avait fui hors de cette maison, dans la panique éperdue qui, à ce moment, au dehors, groupait à distance une foule anxieuse et féroce. Car la populace et les valets comptaient sur un spectacle extraordinaire :
l'écroulement des murs en un fracas effroyable, à travers des gerbes de feu.
Nadèje, un moment évanouie, reprenait ses sens; une épouvante sans nom, le sendment d'être seule au milieu de ruines sanglantes, l'horrible vision de cadavres murilés qu'elle n'osait
reconnaître, la soulevaient, la mettaient debout sur ses jambes cliancelantes, lui donnaient presque la force de courir. Elle voulait voir, afin d'être tuée tout de suite. Car elle avait la certitude bienfaisante que son cœur se briserait dans l'excès de sa torture.
Tout à coup, elle jeta un grand cri. M. de Brénaz était devant elle.
Alors, dans le désarroi de son cerveau et de ses nerfs, la folie de sa tendresse éclata.
Elle ouvrit tout grands ses bras — ses beaux bras nus où roulaient des perles défaites — et elle attira Hubert sur son cœur, et elle l'y tint embrassé, la tête abîmée sur- cette poitrine d'homme, dans une étreinte presque solennelle de farouche, d'irrésistible amour...
Lui, il l'étreignait aussi, du même geste éperdu, sans un mot, sans un baiser, la face cachée dans les cheveux de la jeune femme, mais les lèvres closes. Toute caresse, de sensualité inférieure, eût diminué cette sensation d'une seconde, qui, pour eux, renferma l'infini.
Lentement, elle se dégagea. Ses bras dénoués glissèrent contre ceux du jeune homme et leurs mains, se cherchant, se rencontrant, restèrent enlacées. Alors leurs yeux se virent... Et leurs regards s'abîmèrent en une contemplation muette, jusqu'à ce que d'indicibles larmes vinssent voiler leurs prunelles...
PASSION SLAVE 21f
> Enfin Nadèje dit à voix basse, mais sans fausse pudeur, et avec une indéniable résolution :
— Si vous étiez mort, je serais morte.
— Ah! dit-il, cela aurait mieux valu peut-être pour tous les deux, puisque vous appartenez à un autre.
Il ne put retenir ce cri de souffrance et de révolte. Car ce qui pouvait le satisfaire — surtout après l'extase récente, — ce n'était pas l'adultère, avec ses mensonges, ses abaissements, ses partages- Ce qu'il avait ressenti sur le cœur de Nadèje était trop beau, trop profond... Et elle, non plus, elle ne saurait se contenter de joies furtives, payées d'une honte perpétuelle... Il le sentait bien, et il l'en aimait davantage.
Son allusion à M. de Miranoff parut surprendre et troubler la jeune femme. Elle changea de visage et se recula, pâle jusqu'aux lèvres, avec une terreur dans les yeux. Q^'éprouvait-elle?... Avait-elle oublié le danger couru par son mari, et le souvenir lui revenait-il avec un remords?... Ou bien quelque autre pensée?... Oui, qu'avaitelle pu croire en voyant M. de Brénaz accourir seul à sa recherche?...
Leurs regards allaient faire transparaître les obscurs secrets de leurs âmes... Tous deux détournèrent en même temps leurs prunelles...
Et comme Nadèje n'osait pas dire : « Est-il donc vivant? » dans l'appréhension que sa voix
2l6 PASSION SLAVE
n'exprimât quelque affreux espoir; comme Hubert n'osait pas lui donner des nouvelles du comte, par crainte de paraître interpréter monstrueusement le silence de la jeune femme, l'un et l'autre se taisaient. Quelle minute!... Ils y rachetèrent, en intolérable tristesse, U joie suprême de leur étreinte. Car ils pressentirent tous les dégoûts du crime avec toutes les mortifications de la vertu.
Nadèje se retrouva la première. Elle dit à M. de Brénaz:
— Nous avons fait notre devoir. Nous continuerons à le faire.
Il ne répondit pas.
Elle ajouta :
— Vous voyez que nous avons bien agi...
Avec Sonia... Ah! c'est une amie loyale... Je le savais... C'est elle qui nous a tous sauvés, n'estce pas?
— Oui, c'est elle.
M"® de Miranoff eut un mouvement rapide :
— Prenons garde!... On va faire une enquête.
Nous ne la nommerons pas, dites?... Même pour affirmer qu'on lui doit le salut.
— Evidemment, répondit Hubert.
— Oh ! ce serait la désigner à la vengeance de son parti...
— Comptée sur moi, Nadèje... Comptez sur moi, chère bien-aimée... dit le jeune homme en
la voyant bouleversée d'angoisse. Quant à vous, n'est-ce pas? vous ne savez rien... absolument rien.
Elle se tordait les mains, elle gémissait :
— Ah! c'est afFreux... affreux... affreux...
— Du courage, murmura Hubert. Soyez forte... On vient.
C'était Sémène, accompagné de Mâcha, la camériste russe. Il amenait cette femme auprès de sa maîtresse, après l'avoir rencontrée sur le perron de l'hôtel. Mâcha, prise d'un remords, rentrait à la suite des premières personnes qui osèrent pénétrer dans la maison. Les deux fidèles serviteurs ne furent point surpris de trouver M. de Brénaz auprès de la comtesse.
C'était chose trop naturelle qu'il eût couru la rassurer.
Des pas lourds, maintenant, retentissaient.
Dès le seuil de la serre, Nadèje aperçut des silhouettes qui lui parurent étranges.
— Qu'est-ce que c'est? demanda-t-elle.
Sémène lui répondit en russe.
C'étaient des agents de police et une escouade de pompiers, que la Préfecture, avertie par téléphone, de FAmbassade, rue de Grenelle, venait d'expédier en toute hâte à l'hôtel de Miranoff. Les soldats apportaient des seaux pleins de sable, disposaient les lances de leurs pompes, et, partout, sous les meubles, parmi les massifs de
Xib PASSION SLAVE
fleurs, et jusque dans les caisses des pianos, cherchaient des bombes explosibles.
Celle que Sémène avait désarmée reposait, inerte et toujours menaçante, sur une petite table. Un capitaine de pompiers, un officier de paix, l'examinaient en causant avec M. de Miranoff.
Nicolas Féodorovitch avait recouvré tout son calme, tout son orgueil. Il ne parlait plus de se soumettre et de mourir. Un défi plus âpre, plus méprisant que jamais, brillait dans ses prunelles aux reflets d'acier, sous la broussaille de ses sourcils grisonnants.
Lorsque Hubert et Nadèje l'aperçurent, il leur parut terrible. .
MiranofF baisa au front sa jeune- femme, qui défaillit sous cette caresse. Mais il ne lui demanda pas compte des émotions qu'elle avait traversées. Tout le monde était sain et sauf. A quoi bon s'attendrir? Il ne songeait plus qu'au châtiment. «
Cependant il dit à Nadèje :
— Si vous avez peur de passer la nuit dans l'hôtel, je vais vous faire conduire à l'Ambassade.
Elle refusa.
— Vous avez raison, reprit4l. On ne trouve pas d'autres bombes. Celle de la salle à manger semblait suffisante. Quelle audace!... Chez
moi!... sur ma propre table!... Et quand je recevais des hôtes... des femmes... Ah I les misérables!... Ils le paieront cher!...
U se tourna: vers le marquis.
— Brénaz, vous allez me dire comment vous avez pu savoir... Je ne vous ai pas remercié, mon ami... J'ai, même douté de vous un instant, je crois...
— Ne parlons pas de cela, dit Hubert.
Et, comme le comte lui tendait la main, il la serra dans un élan d'émotion vraie, repris par l'enthousiasme irrésistible que lui inspirait ce caractère grandiose et barbare.
Nadèje, immobile dans sa longue robe de bal, pâle comme ses perles, contemplait les deux hommes.
Son niari lui dit brusquement:
— Mais retirez-vous... Ce n'est pas votre place.
Alors elle s'en alla, droite et lente, sa lourde traîne somptueuse ondulant derrière elle. Une curiosité oppressante la conduisit vers la salle à manger^ Elle voulait se rasseoir à table, à sa place, et se. figurer l'abomination de la catastrophe-Mais, debout sous les portières de peluche, des soldats en casque de cuivre lui en interdirent l'entrée. Malgré les recherches inutiles, on craignait encore l'existence de quelque imûaible engin. Nadèje monta donc dans sa
chambre, congédia Mâcha, et s'agenouilla devant les saintes images.
Elle était à peine en prières, qu'une rumeur venue du dehors l'inquiéta. Dans l'ébranlement de ses nerfs, tout lui paraissait effrayant. Elle jeta une mante sur ses épaules, et, sans rappeler sa femme de chambre, elle ouvrit elle-même une des fenêtres.
— Que se passe-t-il? se demanda-t-elle. Pourquoi toutes ces voitures?
Il y en avait une file vers l'Étoile, et il en venait toujours. On voyait leurs lanternes qui trouaient la nuit. Des agents les arrêtaient à une certaine distance de l'hôtel, leur faisaient rebrousser chemin. Mais d'autres arrivaient par derrière... Et, sur le mot d'ordre des agents, des exclamations s'élevaient, des hommes parfois sautaient à terre, dès visages terrifiés de femmes paraissaient aux portières, sous des coiffures de fleurs, sous des éclairs de diamants ou des enroulements de dentelles.
— Notre soirée! s'écria tout haut la jeune comtesse. Notre concert!... Je l'oubliais...
Elle reporta les yeux vers le grouillement noir dç la foule populacière sur le trottoir de l'Avenue. Les lumières électriques de la grille détachaient les visages blancs de la sombre masse confuse. Et, brutalement, les gardiens de la paix contenaient ces badauds sinistres de mi-
nuit. Car plus d'un se fut volontiers glissé dans la maison ouverte, pour y faire main basse sur quelques objets précieux, à la faveur du désordre et de la frayeur universels. Il y avait là des rôdeurs habitués à risquer leur peau dans des dangers plus certains et pour de moins rares aubaines.
Nadèje en avait assez vu. Elle se redra, ferma la fenêtre, s'agenouilla de nouveau, sans pouvoir prier, se coucha sans pouvoir dormir.
Elle ne pouvait même pas penser... Sa vie intellectuelle et physique restait tendue à ces bruits étouffés, lointains... Elle revoyait ces voitures amenant les invités, toute la haute colonie russe de Paris, des personnages français officiels. Dans chacune elle plaçait des visages connus, et elle suivait les changements d'expression sur ces visages quand l'agent s'approchait de la portière: ce N'avancez pas... La soirée n'a pas lieu... La salle à manger était minée... L'ambassadeur de Russie a failli périr... Il s'en est fallu de dix minutes. :ù
Puis l'affreuse nouvelle se répandait à travers le grand Paris nocturne. Des gens s'éveillaient dans la stupeur, l' écoutaient et ne se rendormaient plus. Elle allait plus loin... Les télégraphes la faisaient circuler dans toute l'Europe... Là-bas, dans le silence glacé de Saint-Pétersbourg, elle éclatait lugubrement... A trois
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heures du matin, on l'apportait dans la chambre du Czar...
Ah! si Nadèje avait pu rarrêter, rétouffer, l'anéantir!... Ah! le bonheur obscur, dans une retraite inconnue, avec un homme adoré!... Pourquoi donc, tout à l'heure, n'avait-elle pas proposé, à Hubert de s'enfuir avec elle?... Oui, elle le regrettait maintenant... Elle possédait l'exaltation nécessaire pour tout braver, pour commettre l'action irréparable... Demain, elle serait reprise par le cruel devoir...
Vers la fin de la nuit un apaisement lui vint, en la douceur de son ancien rêve, de son illusion préférée. Elle se voyait, avec Hubert, dans le parc mélancolique du o: nid de seigneurs y>, son cher paradis enfantin, et, tout autour, à l'infini, les steppes de Voronèje, les longs paysages pleins de silence.
c( Si jamais IL est à moi, pensa-t-elle, c'est là que je l'emmènerai. »
Oh! l'âme du passé parmi les vieux arbres, lorsque, au crépuscule, ils semblent si noirs sur l'or pâle et verdissant d'un ciel délicat!... Oh! l'âme du passé sur l'étang mort, où l'eau même — cette mobile chose — prend des airs d'éternité!...
L'amour, là-bas, à ce qu'il semble, n'aurait pas besoin de paroles. Et ce serait toujours, durant des années, jusqu'au tombeau, sans rassa-
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siement, sans lassitude, la divine sensation éprouvée tout à l'heure contre le cœur d'Hubert... Plénitude absolue de Tâme, que Ton croit possible à vingt ans... Irréalisable chimère qui nous a fait inventer Dieu.
ENDANT les trois semaines qui suivirent ce l'attentat de Thôtel MiranofF»
— comme on le désignait dans les journaux, — toute la police de l'Europe fut sur les dents. L'audace de la tentative et les conséquences qu'elle aurait pu avoir consternaient Paris. Sur le boulevard des Italiens, où l'on ne s'étonne plus des barricades, c'est à peine si, dans une journée de révolution, les terrasses des cafés se vident; mais la dynamite y conserve un sombre prestige.
D'ailleurs, c'étaient des étrangers, nos hôtes, qui,' chez nous, avaient couru Ip danger; la naïveté chevaleresque du caractère national multipliait donc l'émotion. Chaque Parisien eût vo-
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lonriers, dès le lendemain, téléphoné à l'ambassadeur de Russie, comme l'avait fait le Président de la République, pour lui exprimer sa joie qu'il eût échappé au péril.
Au ministère de l'Intérieur, à la Préfecture de police, on ne dormait plus, à peine mangeait-on. En revanche, on parlait beaucoup; toutes les voix étaient enrouées à force de crier : a Allô ! Allôl » Et tous les fonctionnaires, depuis les chefs de cabinet jusqu'aux huissiers, se prêtaient avec intempérance aux interviews des reporters. Il est juste de dire qu'on déployait beaucoup d'intelligence et de zèle, sinon beaucoup de discrétion.
Cependant on ne trouvait rien.
Le marquis de Brénaz, certain que ni l'écriture, ni les dessins, ni la qualité du papier, ne pouvaient trahir l'intervention de Sonia Kavetchine, avait remis l'avertissement mystérieux entre les mains du préfet de poUce. Avec le coffret de dynamite, c'étaient les seules pièces de conviction.
Tous les domestiques, russes ou français, du comte de Miranoff; tous les ouvriers, horticulteurs, confiseurs ou tapissiers, qui avaient pénétré dans l'hôtel le jour de la réception, furent interrogés, quelques-uns gardés sous les verrous; tous les nihilistes^ reconnus ou soupçonnés, qui se trouvaient à Paris, durent comparaître... Sans le plus minime résultat.
226 PASSION SLAVB
Ni Sonia Kavetchine, ni Serge Kriiovsky n'eussent été inquiétés pourtant s'ik n'avaient été désignés au préfet par M. de MixanoâT luimême. Le chef de la police, devant la demande formelle du comte, boitait encore à les poursuivre.
— Nous sommes en France, monsieur, disabil. Nous devons compter avec l'opinion publique, et surtout avec la juste susceptibilité des étadiants. Ces deux jeunes gens sont des é^snes distingués de la Faculté de médecine. Comtnem!... Mais Krilovski a été interne dans l'un île nos hôpitaux... Il est docteur... Certainement c'est un socialiste dangereux... Nous avons les yeux sur lui... Mais ce n'est pas un assassin vulgaire... Jamais il -n'a préconisé les mesures de violence. Quant à la Kavetchine, c'est une folle, mais une folle inoffensive. Croyez-moi... Nous k connaissons bien ici.
— Monsieur le préfet, répondait Miranoif»
pardonnez-moi si je vous réponds que ce sont ia des naïvetés françaises. Vous ne vous faites pas la moindre idée de la puissance de dissimulation mise en œuvre par nos sectaires. Us savent cacher leur jeu pendant dix ans, Tingt ans. Et — chose extraordinaire— les femmes surtout.
— Mais avez-vous des raisons partsculières pour soupçonner Sonia Kavetchine?
— Précisément, j'en ai.
— Lesquelles?... Il est nécessaire que )e les connaisse.
— Voilà, dit Miranoff. C'est une enfant trouvée que les grands-parents de ma femme
•ont élevée par charité. On aurait dû la laisser parmi la valetaille; mais je crois que, toute petite, elle a joué quelquefois avec M^^ de A iranofF. Comprenez-vous la fureur jalouse, la rancune implacable qu'une créature de cette espèce peut concevoir contre une ancienne compagne, traitée jadis comme une égale, en se voyant de- .meuiiée à de telles distances au-dessous d'elle? Haine de para... haine de caste..- haine de femme... Je me défie de cette Kavetchine.
Le préfet de police réfléchissait, très grave.
— Mais, dit-il enfin, M°^ la comtesse de Miranoff est connue pour sa générosité, pour sa bonté. Sans doute elle comble de bienfaits cette ancienne protégée de sa famille...
— Non, répliqua durement le grand seigneur russe. Il n'y a plus rien de commun entre la comtesse et cette misérable sectaire. J'ai interdit tout rapport... Et j"'ai la confiance la plus absolue en M^^ de MiranofF.
Il s'arrêta, hésita... Puis, avec un geste brusque :
— Je serai franc, monsieur. J'aimerais mieux que cette femme quittât Paris. C'est vrai... M°^^ de MiranofF a ressenti quelque chagrin de ne plus
la voir. M"" Kavetchîne est le sujet du seul malentendu qui ait jamais existé, qui existe encore, entre la comtesse et moi. Ne pourrait-on trouver contre elle quelque motif d'expulsion ?
Le préfet eut un fin plissement de lèvres qui ressemblaità un sourire.
a Nous n'en sommes pourtant plus aux lettres de cachet, » songea-t-il. a Est-ce ainsi que la Troisième Section?... »
Mais, recouvrant aussitôt son expression de gravité courtoise :
— Mon Dieu, monsieur, cette demoiselle est votre compatriote. Si elle est suspecte à vousmême, à votre Gouvernement, eh bien...
Il eut un mouvement qui signifiait : « Après tout, je m'en moque, c'est leur affaire. »
— Je ne vous demande pas un abus de pouvoir, une injustice, reprit Miranoff. Si vous ne trouvez rien chez elle de compromettant, vous la laisserez tranquille. Mais je serais bien étonné...
Le lendemain, Sonia revenait d'une leçon clinique, et elle commençait à monter son escalier, lorsqu'elle entendit une voix d'homme qui la demandait chez sa concierge. Elle se pencha sur la rampe, et vit un chapeau haut-de-forme qu'escortaient deux chapeaux ronds. Que lui voulait ce trio de visiteurs? Elle le devina instantané-
Aent. Après oc l'attentat de l'hôtel MiranofF », elle s'attendait à des perquisitions. Pourtant, depuis deux jours, elle avait repris sa sécurité. Qui aurait cru que l'on s'en aviserait si tard?
Elle mit une lenteur voulue à gagner son étage, pour ne montrei nulle émotion, nul désir de rien arranger, avant leur arrivée. Ils la suivaient, sachant par la concierge que c'était la personne. Et, d'ailleurs, le haut-de-forme, qui n'était autre que le chef de la Sûreté, Ja connaissait parfaitement de vue. Parvenu sur le palier, il la salua, exagérant les formes de la politesse, et, tout de suite, exhiba son mandat. Derrière lui, les deux policiers en bourgeois arrondissaient les épaules, esquissaient des sourires aimables, pour affirmer leur intention d'agir en gendemen.
Sonia tourna la clef dans la serrure, ouvrit la porte toute grande. Les trois hommes s'effaçaient pour la laisser passer.
— Entrez donc, leur dit-elle en haussant les épaules.
Une fois chez elle, la jeune Russe jeta devant eux son trousseau de clefs sur la table, s assit sur une chaise, et se croisa les bras.
Us explorèrent ses tiroirs, examinèrent tous ses papiers, feuilletèrent ses livres, tapèrent avec le bout de leurs cannes contre certains endroits des murs et sur certaines feuilles du parquet. Ensuite
230 PASSION SLAVD
ils demandèrent la permission de passer daiïs la pièce voisine.
Elle inclina la tête, avec, dans ses yeux verts, un éclair d'impuissante fureur. Elle ne craignait pourtant rien de ce côté. On bouleverserait en vain, dans l'étroit cabinet qui lui servait de chambre à coucher, son lit de fer et son armoire de bois blanc. Mais sa iîerté de femme se soulevait devant les brutalités matérielles de cette enquête.
Tandis que, sous les yeux du chef de la Sûreté, l'un des agents maniait jusqu'aux doublures, de ses modestes robes, l'autre, demeuré dans la première pièce, veillait, sans en avoir l'air, au moindre de ses mouvements, et surtout guettait la direction de ses regards.
Elle ne quitta pas sa chaise. Elle ne cessa pas de regarder, à travers les guipures grêles de la croisée, le ciel triste et fumeux de décembre, d'où se détachaient quelques flocons de neige.
Enfin les trois hommes parurem avoir terminé leur tâche. Ils se consultaient de l'œil, étonnés de sortir les mains vides, lorsqu'ils avisèrent une planche que soutenaient des tasseaux, dans un enfoncement du mur, entre la cheminée et la fenêtre.
Cette planche^ parfaitement en évidence, ne supportait que des assiettes en faïence, des verres, et quelques bouteilles vides.
fPASSION SLAVE 2^1
Comme l'un d^ policiers s'en approchait, le chef de la Sûreté crut voir frémir les mains de M^^^ Kavetchine.
— Qu'y a-t-il SUT cette planche? lui demandat-il pour entendre le son de sa voix.
— Regardez-y, répondit -elle avec le plus grand calme.
Il examinait la jeune fille à chaque objet que dérangeaient ses hommes... Ce n'était pas les assiettes... Ce n'était pas les verres... C'était peut-être les bouteilles.
' — ObV ^~^"i^ ^^ dans ces bouteilles? demanda-t-il encore.
Elle répondit, toujours aussi calme :
— Regardez-les à contre- jour... Sentez-les, Il en prit une.
— Ce devait être de l'eau minérale.
— Oui, c'était de l'eau minérale.
Il les secoua, les regarda contre le jour. Elles étaient d'un verre noir, très opaque. Une large réclame de ville d'eaux les revêtait jusqu'au col. Évidemment elles étaient vides. C'était très fort à M}^^ Kavetchine de l'avoir poussé à les examiner... trop fort peut-être... Il se tourna de nouveau vers la jeune fille et fut certain qu'elle pâlissait. Alors il en laissa, comme par maladresse, échapper une tout près de la cheminée.
La bouteille heurta le marbre, se brisa, et l'on vit qu'elle contenait un fin rouleau de papier, ap-
pliqué très habilement contre la face interne du verre.
Le chef de la Sûreté ramassa le papier.
— Saisissez les autres bouteilles, dit-il à ses hommes.*
Ils les prirent. Il y en avait encore cinq.
Le chef sortit alors un portefeuille de sa poche, et, dans ce portefeuille, il prit un document.
— Désolé, mademoiselle, dit-il en le mettant sous les yeux de Sonia. Un devoir pénible...
C'était un mandat d'amener.
— On m'arrête?... fit-elle, de nouveau très maîtresse d'elle-même.
— Je ne devais m'en servir que si je trouvais des papiers compromettants. Mais si ces papiers ne prouvent rien contre vous, mademoiselle, vous serez mise en liberté après la simple formalité d'un interrogatoire.
— Allez, monsieur, je vous suis.
a A la bonne heure, » pensa le chef de la Sûreté, ce pas de pleurs ni d'attaque de nerfs. j>
Car, de tous les ennuis professionnels, c'était celui qu'il craignait le plus.
« Pourvu qu'elle ne nous garde pas cela pour le trajet! Nous n'y échapperons pas dans le fiacre. »
Mais, jusqu'à la Préfecture, Sonia, les traits apaisés, l'œil distrait, ne prononça pas un seul .mot.
Quand le préfet de police apprit par son subordonné l'anecdote des bouteilles, il eut un vif mouvement de joie.
ce Ce diable d'homme avait raison, » pensa-t-il en se rappelant l'insistance de MiranofF. « Nous avons certainement mis la main sur des documents précieux. »
Mais, quand on eut brisé devant lui les bouteilles, et qu'enfermé dans son cabinet avec son chef de la Sûreté, tous deux eurent pris connaissance des papiers qu'elles renfermaient, la satisfaction fît place au plus cruel embarras.
— Ah! je ne vous fais pas compliment de votre trouvaille, mon cher! J« ne sais pas ce que je donnerais pour que ces bouteilles fussent encore intactes à leur place. C'est une jolie découverte!... Et nous- voilà dans de beaux draps!
Le chef de la Sûreté, qui, sa besogne faite, ne s'inquiétait plus ni des responsabilités ni des résultats, était, au fond, ravi du rare coup de filet qu'il venait de jeter dans ces eaux troubles. Il s'égayait même secrètement de ce scandale inattendu : les noms de la comtesse de MiranofF et du marquis de Brénaz, réunis là, parmi les papiers secrets de la nihiliste, dans une étrange complicité. Un ricanement contenu faisait trembler sa lèvre. Mais la figure consternée du préfet n'autorisait pas la plaisanterie.
— Inconcevable!... monstrueux!... murmurait celui-ci.
— Pardon, monsieur le préfet... Monstrueux... je ne dis pas. Mais inconcevable!... Je trouve que cela se conçoit très bien, au contraire.
— Quoi?... que la propre femme du comce soit alliée avec ses assassins?...
Le préfet lança cette phrase comme pour écraser son interlocuteur. Mais le chef de la Sûreté eut un si singulier silence que l'autre le regarda et pâlit.
- — Ainsi, fit-il très bas, vous supposeriez?...
— Un bien vieux mari pour une si jeune femme, prononça lentement le cynique limier de police. Et... connaissez-vous le marquis Hubert de Brénaz?
— De réputation seulement.
— Elle est très brillante, sa réputation, n'est-ce pas ? Eh bien, sa personne l'est davantage.
Les deux hommes se turent un moment, les yeux dans les yeux, effrayés de ce qu'ils pensaient.
Enfin le préfet haussa les épaules.
— Voyons... Puisque le coup de mine les tuait tous en même temps...
— C'est le marquis de Brénaz qu'on a prévenu du danger.
— Preuve qu'il ignorait la tentative criminelle.
— Qu'en savez-vous ? dit hardiment le chef de
la Sûreté. Il avait peut-être un projet : celui de -sauver sa comtesse et de faire sauter le vieux Cosaque. Seulement ça n'a pas marché sur des roulettes.
Le préfet de police, très soucieux, prit un des papiers de Sonia et se mit à l'examiner.
— V^'ous voyez bien, reprit le chef, qui reconnut le document.
C'était, sur un fin carré pelure d'oignon, un plan détaillé de l'hôtel de Miranoff.
— Il faut avant tout, dit le préfet, que nous interrogions la Kavetchine.
Cet interrogatoire se réduisit à peu de chose, et même à rien, car on ne put tirer un mot de Sonia. Elle fut maintenue en état d'arrestation et gardée à la disposition du Parquet. Car la justice commençait une instruction de l'affaire, parallèlement à la campagne menée par la Préfecture de police.
Serge Krilovsky, cité à comparaître, se renferma, non dans le silence de fait adopté par Sonia, mais dans un labyrinthe de réponses évasives, d'une habileté, d'une obstination sans égales. Comme on n'avait rien trouvé chez lui de compromettant, on le laissa libre.
Cependant le préfet de police demeurait extrêmement perplexe. La plus simple façon de procéder — celle qu'il aurait suivie dans une affaire criminelle ordinaire — était de remettre les pièces
trouvées chez Sonia encre les mains du juge d'instrùcrion. Mais qu'en serait-il résulté? Probablement l'arrestation immédiate de la comtesse de MiranofFet du marquis de Brénaz. Quel effroyable scandale! Et quelles complications diplomatiques peut-être!... Savait-on les dessous ténébreux que pouvait éclairer tout à coup la moindre étincelle de lumière?... les noms qui seraient mis en cause?... les irréparables maladresses qui risqueraient d'être commises?...
a Moins on est de gens à connaître. des choses pareilles, mieux cela vaut, » songeait cet homme tourmenté, a Nous sommes déjà trop de deux. ]»
De folles envies lui venaient de tout anéantir... Mais c'était déblayer le terrain pour un nouvel attentat, qui, cette fois, réussirait. Il recula devant une responsabilité si voisine d'une, complicité.
Une ligne de conduite s'offrait à son esprit dès le commencement; mais la résolution delà suivre semblait particulièrement pénible à prendre : c'était de prévenir Miranoff. Toute la finesse et tout le sang-froid du grand chef de la police se troublaient devant la nécessité d'une pareille conversation avec un pareil homme. Pourtant il dut en arriver là; deux jours et deux nuits de réflexions l'y conduisirent.
Dès que cette décision fut prise, et afin de ne
pas lui donner le temps de s'affaiblir, le préfet téléphona pour demander une entrevue immédiate à M. de Miranoff. Une demi-heure après, le comte lui faisait passer sa carte, et les deux personnages s'enfermaient dans le cabinet préfectoral.
— Ce que j'ai à vous apprendre est de la plus haute gravité. Cependant je suis persuadé que l'apparence est beaucoup plus effrayante que le fond... Il n'y sans doute là qu'une étourderie, une imprudence de jeunesse, l'entraînement d'une ancienne amidé...
Dans son désir d'atténuer le choc, le préfet, sans le savoir, allait interpréter les faits suivant leur véritable sens.
Nicolas Féodorovitch, enfoncé de tout son grand corps puissant dans le fauteuil en velours grenat de l'ameublement officiel, le cou un peu tendu, les sourcils rapprochés, fixait un regard d'une ironie et d'une clairvoyance aiguës sur ce maître de police français qui croyait devoir prendre des précautions oratoires avec lui — avec lui!... l'ancien chef de la Troisième Section, le vieux justicier que n'étonnaient plus depuis longtemps les sombres actions humaines.
— Général, reprit le préfet — l'appelant par son titre militaire comme pour susciter en lui l'éveil de toutes les vaillances et de toutes les fiertés, — je vous supplie d'être absolument calme, d'examiner froidement...
Il s'arrêta devant le sourire dédaigneux et le mouvement d'épaules de Miranoff.
— Je n'ajoute qu'un mot, dit le préfet : je suis seul à connaître ce que je vais vous montrer.
— Montrez donc, monsieur, dit l'autre avec une certaine impatience.
— Connaissez-vous cette écriture?
C'était un des billets delà comtesse; il était en français et commençait par ces mots : <l zMa bien chère Sonia... »
Depuis quelques instants, le comte de MiranofF — qui se savait en butte aux plus violentes haines — avait tout imaginé, tout prévu, même l'invraisemblable, même une disgrâce du Czar, même une trahison de Sémène — tout... excepté ce qu'il voyait.
La commotion fut d'autant plus terrible qu'il essaya de la dissimuler. Il ne fit qu'un léger mouvement : comme il sentait trembler la main qui tenait le papier, il appuya son coude au bras du fauteuil. Sa tête ne bougea pas, et il crut que sa face restait impassible. Mais, sur cette face devenue verdâtre et d'une fixité de pierre, le préfet de police vit, presque avec effroi, perfer vers les tempes et ruisseler le long des joues de lourdes gouttes d'eau. On eût dit d'horribles larmes, que l'âme torturée pleurait à travers la peau, tandis que les yeux restaient secs. Jamais ce préfet n'avait été témoin d'une douleur si atroce. Il se
détourna, les nerfs ébranlés comme au spectacle d'un suppUce physique. Mais il admira la force morale de MiranofF, lorsque celui-ci lui dit tranrquillement :
— De qui la croyez-vous donc, cette écriture, vous, monsieur le préfet?
Ce billet, il est vrai, n'était pas signé. Mais il y en. avait d'autres. Il y avait le devis des sommes promises à M^^^ Kavetchine. Il y avait la première lettre, dans laquelle Nadèje présentait le marquis de Brénaz à son amie, demandant pour lui une confiance aussi entière que pour elle-même. Au bas de celle-là, le nom s'étalait en toutes lettres : « DXs^dèje de tMiranoff, » Sans mot dire, le préfet saisit sur son bureau la petite liasse, la remit au comte; puis, prétextant une affaire importante, il le pria de l'excuser un instant, et sortit, le laissant seul.
Quand il revint, au bout d'un quart d'heure, il se demandait si MiranofF serait encore là, s'il aurait fait disparaître les papiers, si peut-être il les aurait amplement brûlés au feu de la cheminée- Le com.te n'avait-il pas du comprendre qu'on lui en fournissait volontairement l'occasion?
MiranofF était toujours là, les papiersî, intacts, repliés entre ses deux mains. Son visage ne trahissait plus l'épouvantable angoisse de tout à l'heure; une pâleur inaccoutumée couvrait en-
core son large front, ses joues massives; mais ce n'était plus cette lividité de cadavre, cette buée tragique, cet affreux aspect de supplicié, dont le spectacle avait tordu les nerfs — pourtant peu sensibles — du préfet de police.
— Monsieur, dit-il, a-t-on découvert d'autres papiers que ceux-ci chez M^^® Kavetchine?
— Oui, quelques-uns, général, mais de peu d'importance.
— Voulez-vous me les communiquer ?
— Les voici, dit le préfet, qui les trouva immédiatement dans un tiroir.
Un sourire féroce vint soulever la longue moustache grise de Nicolas Féodorovitch, tandis qu'il reconnaissait le plan de son propre hôtel, puis un plan du Palais d'Hiver, puis un brouillon de proclamation, sorte de profession de foi.
— Cela suffit, murmura-t-il.
Le préfet de police, intérieurement, s'étonna de ce mot. La proclamadon était fort modérée. Quant aux plans, que pouvaient-ils? On pouvait les avoir dressés aussi bien pour prévenir que pour accomplir une action criminelle. Maintenant son idée était que le providentiel avertissement émanait de Sonia.
—■Je crois, général, fît-il, que cette fille-là vous a sauvés. Seulement, ce que je crois aussi, c'est qu'elle connaît les coupables... Il le faut bien, si elle a déjoué leurs projets-
— Faites-la parler.
— Nous n'avons pas la torture... Et, d'ailleurs, elle y résisterait. Vous ne la connaissez pas ?
— Très peu.
— Voulez-vous l'interroger ?
MiranofF refusa. Au mot de torture, il avait encore souri, d'une façon énigmatique et cruelle.
— Monsieur le préfet, ne vous inquiétez pas davantage de cette jeune fille, dit-il un peu dédaigneusement. Dans quelques jours elle sera en Russie. Je vais faire demander son extradition par mon Gouvernement.
Le préfet déclara qu'il n'avait plus rien à faire avec W^^ Kavetchine. Elle restait à la disposition du Parquet. D'une heure à l'autre, elle allait être relâchée, l'instruction ne relevant contre elle aucune charge précise.
— Je ne vous demande qu'un service, reprit Miranoff. Maintenez-la en surveillance, et sachez où elle sera quand mon Gouvernement la réclamera au vôtre.
C'était facile. Le préfet eut un geste d'acquiescement.
— Quant aux papiers que je vous ai remis, ajouta ce fonctionnaire — d'un ton trop dégagé, qui cachait mal son embarras, — je vous laisserai volontiers ceux qui offrent un caractère purement privé. Mais voulez-vous que nous détruisions les autres î
— ^ Les autres?... Ces deux plans et cette proclamation?...
— Mon Dieu... oui. Il y a un devis, aussi, je crois... Enfin, général, vous comprenez...
Le préfet, sous le regard assombri de Nicolas Féodorovitch, éprouvait une lourde gêne. Qu'allait donc lui demander ce terrible homme? Ne Êdsait-il pas pour lui déjà, et spontanément, l'impossible?
— Monsieur le préfet, dit MiranofF, j'ai besoin de ces papiers, de ces plans et de cette proclamation surtout. Je les. enverrai à Pétersbourg, aux magistrats qui instruiront le procès de M"^ Kavetchine...
-—Un procès?... A Pétersbourg!... Elle est perdue!...
— Je l'espère bien, dit froidement Miranoff.
— Mais, monsieur... Elle n'est pas coupable d'assassinat... Je croirais au contraire...
— Elle est coupable de conspiration.
— Le Parquet, ici, ne relève rien contre elle.
— Le Parquet a-t-il eu connaissance de ces deux plans et de cette proclamation ?
— Non, dit le préfet de police.
Et, pris d'une espèce d'indignation, il ajouta brusquement :
— Mais, général, vous ne comprenez que trop bien les raisons pour lesquelles j'ai gardé le secret sur ces papiers. N'en abusez pas, au nom du ciel!
MiranofF les lui tendit tous, y compris les lettres de sa femme.
— Remettez-les entre les mains du juge d'instruction, monsieur... Ou laissez-moi libre d'en user suivant que je le jugerai bon.
Et, comme le préfet, dans sa stupéfaction, ne tendait pas la main, ne bougeait, le Russe dit encore :
— Mais ne parlez pas de les détruire. Je n'y consentirai jamais !
Le préfet eut une révolte.
— Voulez-vous donc que je m'explique nettement, général? Ce sera pénible pour vous comme pour moi. M^^^ Kavetchine, personnellement, ne m'intéresse guère... Mais enfin, elle n'est pas seule compromise par ces documents... Pourquoi lui faire payer, à elle seule?...
Il s'arrêta.
Miranoff se dressait de toute sa haute taille, immense, la figure blêmie de nouveau, effrayant de souffrance et de fureur contenues. Sa voix, qu'il étouffait par prudence, avait cependant des éclats sourds, des violences rauques.
— Ah ! vous vous souciez de la justice!... Eh bien! vous pouvez être tranquille... Elle sera faite, la justice!... Ah! c'est cela qui vous tourmente... Vous avez cru qu'il entrerait de l'indulgence et du pardon dans l'âme de Nicolas Féodorovitch!...
Le préfet sentit que la situation se changeait
en impasse. S'il essayait d'intercéder, Miranoff le sommait de joindre les papiers de M^^^ Kavetchine au dossier de l'enquête, et de laisser l'affaire suivre son cours. C'était peut-être la comtesse de Miranoff et M. de Brénaz côte à côte sur les bancs de la Cour d'assises. Mais, s'il laissait l'ancien chef de la Troisième Section libre d'agir, c'était il ne savait quelle obscure et tragique vengeance de cet homme politique emporté par sa haine, et de ce mari qui se croyait bafoué.
Quoi qu'il pût en advenir, le préfet songea que lui-même n'était plus maître d'atténuer les choses futures : il ne pouvait que les compliquer. Miranoff savait tout. Si le Russe voulait agir, qui l'en empêcherait maintenant? Mieux valait qu'il agît seul. Du moins cette solution s'accordait avec la raison d'État. La justice française ne risquerait pas de montrer trop de sévérité ou trop d'indulgence au gré d'un Gouvernement ami.
a Qu'il garde ses papiers et qu'il aille au diable!... » se dit le préfet. Aussitôt son ton devint indifférent, ses plirases banales. Il prononça mollement les mots d'apaisement...
d'oubli... le conseil d'étouffer l'affaire. Miranoff comprit et referma, sans se presser, avec ostentation, les documents dans son portefeuille; son geste avait l'air de dire : « Je ne vous prends pas en traître. »
L'entretien était clos. Les deux hommes se
séparèrent. Le préfet de police accompagna le comte jusqu'au seuil de l'antichambre qui précédait son cabinet. Là, ils se firent un salut cérémonieux et glacial, et ni l'un ni l'autre n'eut l'idée de tendre la main.
24^ PASSION SLAVC
E venger!... Punir !... » se disait Nicolas Féodorovitch, en retournant vers son hôtel, tandis que ses trotteurs de rUkraine l'emportaient avec une rapidité vertigineuse dans l'Avenue des Champs-Elysées.
Malgré le froid très vif, Miranoff était dans sa voiture découverte, conduisant lui-même. Une magnifique peau d'ours l'enveloppait à demi, et, sur ses vastes épaules, s'étalait un collet de zibeline. Il était près de midi, un midi terne et grisâtre de décembre. L'immense Avenue montait, déserte et triste, vers l'Arc de l'Étoile, sur le sommet duquel des nuages traînaient, lourds de neige. Mais la mélancolie des choses n'exerçait aucune influence sur cette âme violente et tour-
mentée. Les impressions extérieures n'ôtaient et n'ajoutaient rien aux furieuses douleurs de cet homme. Elles ne dépassaient pas son épiderme; elles n'atteignaient même point son cerveau. 11 regardait sans voir. Sa personnalité puissante s'enfermait en son isolement comme dans une forteresse d'acier. D'ailleurs nul attendrissement ne se mêlait à sa torture morale; rien de cet apitoiement sur soi-même qui fait la moitié des soufftances humaines, et qui provoque l'explosion des sanglots. La douleur de MiranofF ressemblait à celle des bêtes fauves : elle se décomposait en une âpre colère, en un désir forcené de rendre le mal dont il hurlait intérieurement, en une haine subite contre ce qu'il avait aimé, et qui lui échappait.
Depuis une heure, il détestait Nadèje. A partir de la seconde où il avait vu le nom de sa femme uni à celui du marquis de Brénaz dans une équivoque alliance, il avait pris en aversion, presque en dégoût, cette créature naguère si précieuse. Et peu lui importait la nature de leur complicité. Qu'elle fût amoureuse ou politique, il en concevait à peine plus ou moins de fureur. Car ce n'était pas la jalousie qui le torturait. Ni son cœur ni ses sens ne s'enfiévraient, ne remplissaient son cerveau d'affolantes images. Il ne se repré- . sentait pas Nadèje dans les bras d'Hubert, ou, s'il se la représentait, sa chair n'en criait pas. Ce
qui était atteint, chez lui, c'était l'orgueil; et c'était aussi l'instinct de domination. Cette femme, qui était à lui, — cette femme qu'il avait tirée du néant pour la faire comtesse de MiranofF, — cette femme l'avait bafoué, berné, trahi!... Elle avait eu d'autres préoccupations, d'autres pensées, d'autres joies, que d'être sa chose, à lui, Nicolas Féodorovitch!... Elle avait osé faire cause commune avec ses ennemis !... Elle avait eu pour un autre homme de la confiance!... peut-être de l'amour!... La moindre de toutes ces actions paraissait tellement monstrueuse à MiranofF que la vérité l'eût à peine moins exaspéré que ne l'exaspéraient ses pires soupçons. Et si, tout au fond de son être, il sentait comme un déchirement de blessure venu de sa tendresse déçue, son effort pour étouffer une souffrance qui lui semblait humiliante et puérile raidissait encore son implacable volonté.
Comme il rentrait dans son hôtel, la cloche du déjeuner sonna. L'heure du repas était quelque peu dépassée, mais on attendait le retour du maître.
Miranoff monta l'escalier. Sur le palier du premier étage, il rencontra Nadèje. Elle sortait de sa chambre. Dans le jour assombri, que diminuaient encore le grand vitrail du hall et la profusion des plantes vertes, elle s'avançait, vêtue d'une longue robe d'intérieur en velours blanc garnie de den-
telles de Venise. Elle avait, sur son visage délicat, et surtout dans ses yeux tristes, une trace d'effarement douloureux, demeurée là depuis l'inoubliable soir. Et rien n'était beau comme cette femme, ni d'une plus poignante beauté.
Cependant Miranoff se retint pour ne pas la frapper de son poing lourd, pour ne pas l'abattre sur le tapis.
A défaut de la main, qu'il ne leva pas, il l'écrasa d'un regard.
— Rentrez chez vous, dit-il d'uneVoix brutale comme un soufflet. Faites-vous servir à déjeuner où bon vous semblera. Je veux manger seul.
Il passa... Nadèje restait toute droite, les prunelles affolées, la bouche entr'ouverte, les deux mains subitement élevées vers sa poitrine. Des laquais avaient tourné la tête; un autre se penchait sur la rampe afin de mieux la voir.
Alors, dans cette frêle organisation de femme, déjà bouleversée depuis quelques semaines par mille angoisses, une sorte de détraquement se produisit. Sans savoir ce qu'elle faisait, sinon qu'elle fiiyait une sensation intolérable, elle s'élança vers l'appartement de son mari. Elle qui n'y pénétrait jamais sans avoir fait demander si c: Son Excellence » pouvait la recevoir, elle s'y jeta, ouvrant les portes, écartant de ses frêles poignets le colossal Sémène. Elle arriva ainsi dans la chambre à coucher, vit Miranoff, et, tom-
bant à genoux, cria d'une voix suffoquée, étranglée par une convulsion nerveuse :
— Tuez-moi!.-. Oh! par pitié, faites-moi mourir!...
Miranoff était debout, venant d'écfianger son vêtement de sortie contre une vareuse d appartement. Et il retirait d'une poche le portefeuille contenant les papiers de Sonia. Nul valet de chambre ne se trouvait auprès de lui, car Sémène seul l'approchait, et le moujik, par discrétion, avait disparu de la pièce.
— Tuez-moi donc!... répétait Nadèje aviec égarement.
Car elle découvrait tant de haine dans les yeux de son mari, que la mort immédiate lui semblait le traitement le plus doux qu'elle pût désormais attendre de cet homme redoutable.
— Ce n'est pas vous que je tuerai, dit Miranoff. C'est votre amant.
— Mon amant!...
Une force mystérieuse releva Nadèje. Ses nerfs se détendirent. Sa souffrance changea de forme. Elle était debout maintenant, et soudainement calme, jusqu'à la rigidité.
— Mon amant!...
Que dire?... Quelles explications!... Quelles protestations?... Rien ne lui venait. Son cerveau lui semblait effroyablement vide. Elle ne voyait pas de ressources... Une vapeur froide l'enva-
PASSION SLAVE 2fl
hissait toute. Elle crut que c'était la mort. Et elle balbutia encore, — cette fois avec une sorte de douceur et de regret :
— Mon amant...
— Oui, cria Miranoff, oui!... Vous êtes—
Il lui lança Tune des plus basses injures de la langue russe. Puis, comme si ce retour à un idiome plus barbare eut réveillé chez cet homme le Cosaque endormi, suivant Napoléon, sous l'épiderme de tout Moscovite, un flot d'insultes abominables vint aux lèvres de ce grand seigneur. Ce ne fut pas tout. Comme il tirait du portefeuille les lettres accusatrices^ pour les placer sous les yeux de sa femme, il aperçut, dans la fine écriture trop bien connue, le nom d'Hubert de Brénaz. Alors il ne se posséda plus. Au lieu de montrer les papiers à Nadèje, il saisit leur liasse à pleine main et il l'en frappa au visage.
Nadèje tomba tout d'une pièce. Elle avait perdu connaissance.
— Sémène!... cria le comte. Sémène!.., Le moujik parut.
— Emporte-la, dit Miranoff.
Le colosse barbu, presque hirsute, regarda la forme blanche étendue à terre, puis il leva sur son maître ses petits yeux roux, tout brillants d'un éclat humide qui ressemblait singulièrement à une larme. Le reproche désolé, mais plein de respect, visible dans ce regard, troubla l'an-
cien chef de la Troisième Section. Ce Sémène, — il l'avait vu, sur un signe de lui, parmi les batailles, les complots ou les émeutes, accomplir sans changer de visage les actions dangereuses, et parfois les actions cruelles. C'était la première fois qu'il lisait un attendrissement sur ces traits empreints de fatalisme et d'indifférence. Quelque chose comme une rougeur colora faiblement la face de MiranofF.
— Elle n'a rien... Elle n'est qu'évanouie...
dit-il en russe avec une certaine douceur. Porte-la dans son appartement, remets-la entre les mains de Mâcha... Puis viens me retrouver tout de suite.
Il regarda d'un air fixe et sombre le corps inerte que Sémène soulevait avec d'infinies précautions. Nadèje avait les paupières closes; elle était blanche comme le velours de sa robe; sur la pâleur de sa joue, quelques fines meurtrissures livides...
Le moujik l'emporta, — soutenant sur son bras gauche la tête, dont les lourds cheveux se dénouaient, — comme il eût fait d'un enfant endormi.
Quand il revint dans la chambre de son maître, MiranofF achevait d'écrire un billet.
— Tu vas faire porter cela, et sur-le-champ, au marquis Hubert de Brénaz, rue de Babylone, lui dit-il en mettant l'adresse.
Le comte ferma le billet d'un cachet de cire frappé de ses armes. Puis il se leva, s'approcha de Sémène.
— Écoute bien, mon garçon... Je vais me battre.
Cette fois, le moujik ne sourcilla pas. Il adorait son maître plus que tout être au monde, plus que son Dieu crucifié. Malgré sa courte émodon de tout à l'heure, il eût sacrifié mille fois la comtesse à Nicolas Féodorovitch. Mais un duel, c'était chose de soldat; on ne tressaillait pas plus à ce mot-là que devant la mitraille. D'ailleurs son général triompherait, comme toujours. Sémène avait confiance dans ce victorieux.
— Oui, reprit le comte. Et tu seras l'un de mes témoins.
Le sentiment superstitieux que le moujik éprouvait pour le comte, le comte, inversement, l'éprouvait pour le moujik. Miranoff considérait Sémène comme un fétiche.
— Oui, répéta-t-il, — en voyant le haut-lecorps de son ancien hussard, — tu seras l'un de mes témoins. Tu es un homme libre, depuis l'affranchissement des serfs par notre Petit Père. Tu as plus de loyauté, plus de véritable honneur que mon adversaire. Tu connais les armes aussi bien que moi-même... Enfin je suis certain qu'avec toi l'on ne me prendra pas en traître*
— Mais, hasarda Sémène — que ses longues
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années de service militaire rendaient famflier avec la minutieuse règiementarion des afïaires d'honneur, — il faudra parler, Excellence, discuter avec des seigneurs, qui vondronr arranger les choses.. .
MiranofF secoua la tête.
— Et si l'autre témoin de Son Excellence ne veut pas d'un pauvre moujik?...
— Eh ! dit le comte avec impatience, l'autre témoin importe peu... Nous en trouverons toujours un, quand ce serait un passant, sur la route...
Une demi-heure après, voici k lettre que lisait le marquis de Brénaz :
ce Monsieur,
ce Vous êtes un traître et un lâche. Si cette opinion que j'ai de vous ne suffit pas pour vous décider à vous battre, je vous la répéterai publiquement le plus tôt possible. Et si ça ne suffit pas encore, je vous rosserai comme un laquais.
« Choisissez vos armes, mais arrangez-vous pour que ce soit un duel à mort, car je recommencerai jusqu'à ce que l'un de nous y reste.
« MiRANOFF. »
PASSION SLAVE 2ff
Le premier mouvement d'Huberr, devant les termes cwlieux de cette provocation, fiit une bnpulision de rage sanguinaire: le second, une inquiétude mortelle au sujet de Nadèje.
Il écrivit sur une de ses cartes :
a Monsieur,
« Dans une heure mes témoins seront chez moi, à la disposition des vôtres. »
Puis il' plaça cette carte sous enveloppe cachetée, et il la fit remettre au domestique du comte, qui, dans le vestibule, attendait la péponse;
— Qu'on attelle au plus vite! cria Hubert à son valet de chambre.
Heureusement c'était, par hasard, déjà fait, et le jeune homme n'eut qu'à sauter dans son coupé. Car une heure, ce n'était guère pour trouver des témoins à ce singulier duel.
Welmann, le correspondant du Landon Herald, chez qui M. de Brénaz alla d'abord, parce qu'il demeurait le plus près, se récusa immédiatement. C'était lui qui, dans le salon de jeu, à Monte-Carlo, avait présenté l'un à l'autre les deux: adverversaires d'aujourd'hui. Il ne pouvait fes aider à se couper la gorge. Au fond, ce
3f6 PASSION SLAVE
sceptique eut le regret de ne point recueillir pour son journal quelques impressions de visu. Il n'en montra rien toutefois, mais se contenta d'insinuer, avec un léger mouvement des épaules :
— Ah!... la belle comtesse... Je vous l'avais bien dit.
— Ce n'est pas à cause d'elle, formula Hubert d'un ton qui éteignit aussitôt le sourire narquois de l'autre. — Sur mon honneur, ce n'est pas à cause d'elle. Ce sont des quesdons politiques.
Chez d'autres amis, il retrouva le même sourire, mais silencieux, fugitif, d'autant plus exaspérant. Deux exprimèrent des scrupules, et refusèrent d'organiser un duel à mort sans connaître les modfs de la rencontre, sans avoir aucune chance d'en atténuer les rigoureuses conditions. Puis les plus intimes amis de M. de Brénaz, les hommes de son âge et de son monde, étaient des officiers. A ceux-là, il ne s'adressa même pas, sachant qu'ils risqueraient leur grade à lui servir de témoins contre cet ancien général en chef d'une armée russe.
A la fin, cependant, la situation cruelle où se trouvait son honneur vainquit les hésitations d'un de ses cousins, le vicomte de Brénaz-Mérignac, jeune athlète mondain, que la cervelle ne gênait guère, et qui partageait sa vie entre le turf, les
salles d'armes et les baraques des hercules de foire. Hubert remmena chez le plus accessible des deux amis qui, tout d'abord, avaient refusé leur concours, et celui-ci, à son tour, se laissa persuader.
— A la maison, Prosper... Et aussi vite que vous pourrez, recommanda Hubert à son cocher, quand il eut fait monter ses deux témoins dans sa voiture. — Moi, messieurs, je vous suis dans un fiacre.
Quand il arriva chez lui, les quatre témoins, s*étànt rencontrés sur le perron, venaient de s'enfermer dans la bibliothèque. Hubert, pour attendre qu'ils en sortissent, alla s'établir dans un fumoir. Il s'assit, les yeux fixés sur un journal qu'il ne lisait pas.
Au dehors, sur le mélancolique petit jardin de son hôtel, la neige, tout à coup, tombait à flocons drus. Elle s'amassait au pied des murs et parmi les touffes du lierre noirâtre; mais, sur la pelouse, l'humidité du pâle gazon d'hiver tout d'abord la faisait fondre. C'était d'une affreuse désolation, à serrer le plus ferme cœur, cette tombée rapide et silencieuse de glaciales blancheurs sur ces mortes charmilles, taillées à la fi^ançaise, et sur ce bosquet du temps de Watteau, où rien n'était vert que les moisissures. Hubert en tressaillit lorsqu'il s'approcha de la fenêtre.
— Diable!... Un sale temps!... Pourrons pas nous battre en plein air.
Mais un domestique ouvrit la porte, et les témoins du marquis parurent.
— Sais- tu, commença de Brénaz-Mérignac, à quels singuliers témoins nous avons affaire? L'un est une espèce de sauvage qui parle à peine français. L'autre est plus convenable; il appartient à l'Ambassade russe, mais...
— Qu'importent les témoins! dit Hubert avec impatience. L'affaire est bien simple...
— Oh ! ils acceptent tout. J'espérais des objections...
— Pourquoi?...
— Mais c'est abominable, ce que tu demandes!... Ce duel au pistolet, à quinze pas, et au visé... Il y a un de vous deux qui assassinera l'autre.
— Qui sait?... dit Hubert avec une affectation de gaieté qui sembla funèbre. Si nous tirons ensemble, il y en aura peut-être deux qui en assassineront deux. .
Et il ajouta :
— Ce serait à coup sûr la plus pratique des solutions.
Les témoins voulurent insister. Mais M. de Brénaz détourna l'entretien sur la question ,du temps neigeux, qui empêchait la rencontre au dehors.
Son cousin expliqua que, tout au fond du parc de Saint-Cloud, dans un morceau de forêt détaché par la création d'une nouvelle ligne de chemin de fer — celle de Marly-le-Roi, — il existait de vastes bâtisses que TAdministration laissait tomber en ruines.
— Ce sont les anciens chenils de Napoléon III. Il y a un hangar de trente mètres.
Quand j'étais à la campagne de ce côté, j'y avais installé un tir. Le garde me connaît bien. Je lui donnerai la forte somme pour qu'il aille se promener au large.
Hubert croyait possible de ne pas se transporter si loin. Ne pouvait-on s'enfermer dans un manège? Mais non. Le caractère du duel était trop sérieux. Car, si le premier échange de balles s'opérait sans résultat, on devait recommencer. Partout on risquerait d'être interrompu, ou de compromettre quelqu'un, ou d'être ensuite à la ïnerci de révélations prématurées et de témoignages maladroits.
Comme il était trop tard, à cause de la courte durée du jour, pour se rendre immédiatement sur le terrain, l'on fixa l'heure de dix heures pour le lendemain dans la matinée. Alors les témoins d'Hubert s'en allèrent rejoindre ceux de Miranoff dans la bibliothèque, et bientôt tous quatre eurent quitté la maison.
Près de la croisée du fumoir, son journal ina-
26o PASSION SLAVE
chevé à terre, enfoncé dans son fauteuil, le marquis de Brénaz réfléchissait. Son regard se brouillait à regarder les hachures mouvantes que la neige traçait en blanc sur l'atmosphère fumeuse de cette après-midi de décembre. Un lourd silence enveloppait toute chose. Dans le fond de la pièce, entre les divans bas, sous les panoplies dont s'ornaient les murailles aux tentures de cuir frappé, des ombres s'amoncelaient, s'épaississaient, durant la chute rapide et attristée du jour. C'était une de ces heures où de séculaires sensations font mystérieusement frissonner l'âme, et où il semble que le souvenir nous reporte très loin en arrière, vers des choses aimées jadis, bien avant le songe de la vie.
Une petite pendule fit entendre sa sonnerie sanglotante et cristalline.
— Demain?... à cette heure-ci?... murmura Hubert.
Et la mélancolie de cette idée avait commrf un charme poignant.
Mais il se reprocha comme une lâcheté l'insouciance qui l'engourdissait. « Il faut, » pensa-t-il, (( que je me trace une ligne de conduite. Que ferai-je si Miranofftire le premier et me manque? Le tuerai-je ? »
Tout à l'heure, quand ses témoins avaient parlé d'assassinat, il s'était brusquement résolu à tirer en l'air, à se laisser tuer par Miranoff.
Car, de nouveau, il se heurtait à cette impossibilité de donner volontairement la mort au mari de Nadèje, de placer ce cadavre comme un éternel obstacle entre lui et celle qu'il aimait. Cependant,' réflexion faite, il trouvait à cette résolution un côté romanesque et puéril, qui touchait au ridicule. « Soyons gentilhonmie, » se dit-il, a soit. Mais soyons avant tout un homme. j>
Il s'arrêta au projet suivant :
Dès que le signal serait donné, il viserait aussi rapidement que possible et tâcherait de casser le bras droit de Miranoff. Avec la sûreté d'œil et de main qu'il se connaissait, il croyait pouvoir ainsi désarmer son adversaire avant que celui-ci eût tiré. S'il le blessait plus grièvement, ou si le comte était plus prompt, tant pis. Du moins, lui, Hubert aurait fait, dans la mesure du possible, ce qu'il devait à Nadèje, et ce qu'il se devait à lui-même,
Il écrivit cette intention, et mit le court billet sous enveloppe fermée à l'adresse de son cousin, avec prière de ne l'ouvrir qu'après sa mort, et d'en faire ensuite parvenir secrètement . le contenu à M°*® la comtesse de Miranoff. Ses affaires étaient en ordre. Il ne rédigea pas d'autre lettre.
l62 PASSION SLAVE
Le lendemain, les voitures des deux adversaires arrivèrent presque en même temps devant la grille touillée, hor« d'usage, qui fermait le morceau de forêt dont avait parlé M. de îrénaz- Mcrignac.
Ce jeune homme descendit à terre, en disant qu'il allait faire ouvrir par le garde, et il pénétra dans le parc par une petite porte de cote.
La neige ne tombait plus. Il y avait même, sous la ouate épaisse du brouillard, comme un i«flet rose de soleil. Mais une blancheur uniforme couvrait la campagne. Les chevaux, dans ce tapis froid, enfonçaient jusqu'aux boulets.
On attendit un instant, puis M. de Mérignac reparut, secouant ses semtelles pleines de neige, et précédant un homme en uniforme, à l'air obséquieux et très embarrassé.
— Il dit, cria de loin le vicomte, qu'il veut bien nous faire entrer, mais qu'il ne peut pas ouvrir ia grille pour les voitures.
— Dame! dit l'homme en s'approchant de la porrière où M. de Brénaz avançait la tête. J* peux bien avoir l'air d'être sorti à bonne heure de chez moi. Mais la grille peut pas avoir l'air de s'avoir ouverte toute seule.
— On vous donnera ce que vous voudrez, dit Hubert.
PASSION SLAVC 26%
— Dame!... répéta .Thomme, en hésitant.
C'est qu'y a ma place, que je perdrais. C'est une bonne place.
M. de Miranoff descendait de voiture.
— Eh! mon Dieu!... s'écria-t-il. Allons donc à pied. Qu^est-ce qu'un peu de neige peut nous faire?
Tous Je suivirent. On franchit, la petite porte. Les témoins portaient les boites des pistolets, le médecin dissimulait sa trousse sous la fourrure de sa pelisse. Et l'on s'engagea dans un étroit sentier, entre les arbres et le mur. C'était le plus court pour gagner ces anciens chenils de l'Empereur où devait avoir lieu le combat. Mais, dans cet endroit abrité, le vent de la nuit, par places, avait amoncelé la neige. Les témoins, sauf Sémène, grommelaient tout bas. L'attaché de l'Ambassade russe mâchonna des jurons in* connus.
A cent mètres de la porte, la petite troupe fut arrêtée par un mur que l'on tourna. Et, tout de suite, on se trouva dans un espace long et couvert, dont le toit, d'un caté, s'appuyait sur de forts montants de bois, remplaçant le soutien d'une mwaille absente, qui, peut-être, n'avait jamais existé. Il y faisait parfaitement clair, entce là neige du dehors et la blancheur des parois, dont la chaux. s'écaiUait; et le sol battu en était parfaitement sec.
L'un des témoins dit :
— Oui, c'est un endroit très bien.
Et, comme il y eut un instant d'hésitation où chacun regardait autour de soi, MiranofF s'impatienta de nouveau.
— Allons, faites vite, messieurs... On gèle.
Nous n'allons pas coucher ici.
Mot sinistre. Quelqu'un peut-être allait s'y coucher, qui ne se relèverait jamais.
On compta les pas. On tira les armes au sort. Quand tout fut prêt, Hubert et MiranofF retirèrent leurs pelisses. Tous deux étaient en redingote. Et M. de Brénaz fut surpris de voir que son adversaire lui paraissait moins massif que de coutume, le torse plus élancé. Son œil rapide dut prendre une nouvelle mesure de cette vaste poitrine. Il oubliait la cotte de mailles, portée contre les revolvers des nihilistes, et que, ce jourlà, le comte n'avait pas mise.
Au dernier moment, et comme on attendait le signal, Sémène fit remarquer que, derrière son maître, une grosse poutre verticale, en saillie sur le mur, pouvait aider le marquis de Brénaz à diriger son tir. On mit encore une bonne minute à déplacer, puis à replacer les adversaires. Hubert, plus habitué aux climats torrides qu'aux hivers du nord, sentait ses doigts se raidir un peu sur son arme. Et il avait froid jusqu'au cœur dans sa mince redingote, soiis laquelle, par une
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coquetterie de bravoure, il n'avait endossé que la plus fine de ses chemises.
Son regard, obstinément, se portait vers le bras droit de Miranoff, et vers la ligne médiane de ce robuste bras, là où sa balle devait aller briser l'os. Mentalement, il répétait le mouvement qu'il allait avoir à faire. Et c'était un tireur si sûr de lui-même qu'il se disait : « Si je le rate, ce sera seulement la faute de cette sacrée température. 3)
Enfin le signal fut donné, Les deux pistolets se levèrent à la fois. Et le cœur crispé des témoins n'eut pas le temps de se remettre à battre avant que retentît le premier coup de feu.
C'était M. de Brénaz qui avait tiré.
Le bras de Miranoff retomba d'une saccade brusque et son pistolet roula par terre.
— Donnez-moi un autre pistolet, dit-il sans bouger de sa place. Celui-là doit être faussé.
En même temps, il essayait de soulever son bras droit, mais ses doigts se convulsèrent de douleur. Des gouttes de sang, roulant hors de sa manche, allèrent s'écraser sur le sol.
— Vous êtes blessé, monsieur le comte, dit le médecin, qui s'avança.
—* Messieurs, l'honneur est satisfait, cria le vicomte de Mérignac.
Hubert demeurait immobile. Son âme dilatée de joie empêchait maintenant son corps de
sentir ce qu'il appelait « cette sacrée température. »
Et les assistants, soulagés par fissue relativement heureuse du combat, s'empressaient autour du comte, lorsqu'un formidalDle juron de celui-ci les cloua sur place.
— Nom de...! Qu'est-ce que c'est que ceae &çon de conduire un duel?... Donnez-moi un pistolet... C'est au visé!... Je puis tirer quand bon me semblera.
Comme la stupéfaction rendait les témoins muets, il ajouta :
— Toutes les armes apportées sont pareilles.
Présentez celles qui restent à mon adversaire, let qu'il choisisse les yeux fermés.
— Mais, monsieur le comte, s'écria le médecin, vous avez le bras cassé, ou tout au moins traversé par une balle. Vous ne pourrez vous servir de votre arme.
— Le bras droit, rectifia Miranoff.
— Eh bien, justement...
— Je tirerai de la main gauche.
Il y eut un mouvement général de istupeur.
Puis les témoins d'Hubert hasardèrent que, peutêtre, cela ne serait pas correct.
Miranoff allait répondre, effrayant dans sa colère froide, avec la sinistre inenie de son bras d'où le sang continuait à dégoutter.
Mais Hubert intervint.
- — Donnez donc un pistolef k M. de Miraiioffi dit-il. Le comte a parfaitement raison, et rien n'est plus corrçct. Mais faites vite, car J'ai vraiment trop froid pour rester ici plus longtemps.
Sémène et l'attaché d'ambassade n'avaient pas eu le loisir de s'interposer, tant la scène fut rapide. D'ailleurs, le moujik, peu prodigue de paroles, ne songeait qu'à deviner, en esclave, pour les soutenir ensuite par l'attitude et par les actes, toutes les volontés de son maître. Ce fut lui qui présenta les boîtes de pistolets, tout ouvertes, à M. de Brénaz. Hubert, d'un geste d'indifférence dédaigneuse, prit au hasard une des armes. Puis il se tint droit, les bras pendants, sans forfanterie comme sans faiblesse. 11 était excessivement pâle. C'est le seul signe d'émotion qu'il donna. Et le froid, sans doute, en était la cause.
Sémène avait passé le pistolet à M. de Mérignac, qui le chargeait et l'armait, les mains visiblement tremblantes. Puis le jeune vicomte plaça la crosse dans la main gauche de M. de Miranoff.
Les autres assistants suivaient, pleins d'angoisse et troublés d'une espèce de honte, les détails de cette scène atroce.
Miranoff leva le bras gauche, d'un geste mal sûr, qui montrait le peu d'habitude qu'il avait
de s'en servir ainsi. Trois gouttes de sang glissèrent de sa main droite par terre durant les deux secondes qu'il mit à viser. Il tira. Hubert demeurait debout. On crut qu'il n'avait rien. Mais, comme ses témoins s'élançaient vers lui, il tourna sur lui-même, et, lourdement, tout d'une pièce, il s'abattit contre le sol.
ORSQUE Nicolas Féodorovitch eut vu tomber M. de Brénaz, il jeta son pistolet et porta la main gauche à son bras blessé. Maintenant il en sentait la douleur; elle était fort vive, et elle augmentait de minute en minute. Sémène s'approcha de lui.
— Va voir s'il vit encore..., dit Miranoff, avec un signe du menton vers le groupe lugubre, à quinze pas.
A la question du moujik, le médecin répondit par un hochement de tête. Miranoff aperçut ce geste et sourit. Bientôt le docteur lui-même vint le rejoindre.
— Je vais vous faire un premier pansement,
monsieur le comte... Puis vous rentrerez chez vous... Et le plus vite possible, n'est-ce pas?
— Pas besoin de pansement, dit Miranoff.
Restez auprès de... ce malheureux... Si vos soins peuvent encore lui servir à quelque chose.
Le médecin eut le même hochement de tête.
— La balle est dans la poitrine, dit-il. Où?... Je n'en sais rien encore. Cependant il respire... Nous le sauverons peut-être...
— Bah! dit cyniquement le Russe, vous n'avez pas besoin de simuler un espoir que vous n'avez pas. J'ai voulu le tuer. Je n'éprouve aucun remords. Et je n'aurais qu'un regret, ce serait d'avoir manqué mon coup.
— Le médecin répondit seulement :
— Venez jusqu'à votre voiture, monsieur.
Vous y serez quelque peu à l'abri de cet air glacial, quand je couperai la manche de votre redingote, pour le pansement.
Comme tous deux quittaient le hangar, suivis de Sémène, ils virent les autres se mettre en marche, portant, sur un matelas fourni par le garde, une masse inerte cachée sous une pelisse de fourrure. Ils se mouvaient avec une lenteur infinie, se dirigeant vers une maison toute voisine. C'était une grande bâtisse en briques, affreusement délabrée. Les fenêtres avaient perdu leurs volets, par endroits même leurs châssis et
PASSION SLAVE * SJt
leurs vitres. :La neige gHssait à rintérieur par les trous du toit. Mais, dans cette .ancienne habitation des piqueux de: Napoléon III, le gardien de ce coin forestier, sur le mur duquel on pouvait lire : Tropriéte U^nonale, avait trouvé moyen d'aménager deux petites chambres et de s'y loger tant bien que mal. Oe brave homme, oubliant la crainte de perdre sa place, ou peut-être ayant ruminé quelque ingénieux mensonge qui le tranquillisait, se mettait en quatre maintenant pour le pauvre monsieur si grièvement blesse. De gré ou de force d'ailleurs, on lui aurait imposé les vertus de l'hospitalité, car il était impossible de transporter plus loin cet infortuné qui se mourait.
Cependant M. de MiranofF avait, de son pas élastique et ferme, sans visible soud de la neige, de sa blessure ou du meurtre accompli, regagné sa voiture. Le médecin, en l'examinant, vit que la balle avait traversé l'avant-bras de part en part, en fracturant le cubitus. Il posa rapidement un premier appareil.
— C'est bien, c'est bien... disait le Russe avec impatience. On m'arrangera cela là-bas.
Et, comme le docteur indiquait à Sémène la position qu'il devait occuper sur les coussins de devant pour soutenir le bras du comte, le préserver de toute secousse, Miranofi s'écria :
— Mais je soutiendrai mon bras tout seul. Je veux être seul.
Et il ajouta en russe :
— Sémène, mon garçon, monte sur le siège, ton rôle de tëmoin est fini.
Puis il lança au cocher un ordre bref. La voiture partit à fond de train.
Ce n'était pourtant pas les trotteurs de rUkraine qui la traînaient; on n'attelait pas les orloffs à ce landau. C'étaient deux robustes carrossiers meklembourgeois qui, en trois quarts d'heure, amenèrent, par les routes à peine déblayées de leur neige, entre les mornes paysages blancs, sous le ciel de ouate rose et grise, Nicolas Féodorovitch devant la grille dorée de son magnifique hôtel.
Les valets, dans le hall, se précipitèrent pour débarrasser le maître de sa pelisse, dont la manche droite retombait vide par-dessus la forme étrangement raidie du bras. D'un mot brusque il les tint à distance. A leur grande surprise, il garda sa fourrure pour gagner son appartement. Mais ils devinèrent la vérité quand l'ordre circula parmi eux de chercher le médecin ordinaire du comte, et de faire venir en même temps un chirurgien, dont le nom célèbre avait un sens particulier, même pour leurs oreilles ignorantes.
Dans la chambre, toutes portes closes, Sémène
suppliait son maître de consentir à se coucher. En effet, Nicolas Féodorovitch, à présent, chancelait sous l'assaut d'une terrible fièvre. Ses jambes de colosse fléchissaient; les pulsations de ses tempes lui semblaient des coups de marteau, dont les chocs douloureux mouillaient son front de sueur. Toutefois il s'assit d'abord dans un fauteuil.
— Attends..., oui..., tout à l'heure. J'ai quelque chose à faire. Je vais te dicter une lettre... Prends ce papier.,. Là, sur mon secrétaire... Bien... Tu as une plume?... Eh bien, quoi?... Est-ce que tu ne sais pas écrire?
Cette dernière question fut provoquée par l'air effaré du moujik. Mais elle exprimait une si furieuse irritation, que Sémène se précipita vers le bureau à cylindre en acajou ancien et à griffes de lion dorées placé entre deux fenêtres ; il s'y installa dans l'attitude d'un écolier qui entend les pas de son maître et qui cherche à reprendre, sans savoir ou il en est, la tâche interrompue.
— Pardon, Excellence... Mais oui, je sais écrire.
— Écris donc, et que le diable t'emporte si tu y mets plus de cinq minutes! Y es-tu?.,.
— J'y suis. Excellence.
Nicolas Féodorovitch dicta :
274 tAfelOIf SLAVE
c Madame,
« Je viens de tuer le marquis Hubert de Brénaz, d'un coup de pistolet^ dsaas un duel régulier..
a Si je n'ai pas l'honneur de vous écrire de ma main cette nouvelle, c'est que j'ai le bras droit
« Je vous défends d'essayer de me voir ou de me soigner, — si toutefois vous en aviez la faataisie, — aussi longtemps que je mettrai à guérir cette légère blessure.
« Profitez de ce répit si bon vous semble. Car il ne durera guère, et c'est votre dernier moment de splendeur et de liberté.
€L Aussitôt que je pourrai voyager, je vous ramènerai en Russsie,. où je vous enfermerai, dans un couvent.
a Quant à votre amie, M^^^ Sonia ICavetchine, elle sera bientôt en Sibérie. Une dépêche de la Chancellerie privée a, dès hier, sur ma. demande, réclamé son extradition.
(( Ayant ainsi préparé le bonheur de ceux qui vous étaient chers, vous vous réjouirez dans votre œuvre durant le reste de vos jours.
a C'est mon souhait le plus vif, Madame. »
— Donne, que je signe de la main gauche,
dit MiranofF à Sémène, lorsqu'il eut achevé de dicter cette épître, et le serviteur de Fécrire, — puis tu la feras remettre immédiatement à ta maîtresse, MJ^^ la comtesse de MiranofF.
Nadèje se tenait dans sa chambre à coucher, cette grande pièce de velours saphir qui lui plaisait par son recueillement somptueux et par la présence des saintes images.
Depuis deux jours, la jeune comtesse n'avait guère quitté sa chaise longue. Sa robe,. couleur de la neige qu'elle voyait tomber au dehors, faisait, parmi la sombre splendeur des boiseries foncées et des velours profonds, une tache immobile et pâle. A peine, sur cette blancheur, se détachaient ses mains déjà maigries, son visage dévoré d'angoisse. Elle souffrait. Jamais elle n'aurait cru qu'on pût souffrir autant. C'est que sa torture morale se compliquait d'incertitude. Nadèje ne savait pas ce que M. de Miranoff comptait faire. Le matin du duel, un affreux pressentiment la saisit, lorsqu'elle vit sortir le landau. Puis son regard était tombé sur une petite mendiante, qui, de ses mauvais souliers, poussait la neige en s'amusant, l'air insoucieux, malgré l'atroce misère de ses guenilles. M™^ de Miranoff envia cette petite malheureuse. Elle, qui possédait d'incalculables richesses, et ce trésor, plus précieux pour une femme que tous les
autres, une souveraine beauté, elle eût accepté le dénuement et la laideur de cette fillette pour échapper au cauchemar que devenait sa destinée. Et aussi pour échapper à ses remords... Car elle s'accusait maintenant d'avoir aimé Hubert. M. de Miranoff ne lui apparaissait pas comme un bourreau, mais comme un justicier. Oh ! s'il mesurait le châtiment à la profondeur du criminel amour qui la dominait toute, il ne frapperait jamais assez cruellement. Mais si, du moins, il ne frappait qu'elle seule!...
Mourir..., mourir... Mon Dieu! qu'il eût été généreux et pitoyable de la tuer, cet homme terrible — qu'elle devinait, lui aussi, l'infortuné, si effroyablement malheureux !
Elle vit rentrer le landau. Élancée vers sa porte entr'ouverte, elle entendit la voix de Miranoff. Alors elle vint retomber sur sa chaise longue. Un tremblement la secouait. Elle étouffait dans son mouchoir des cris involontaires.
On frappa.
Ses nerfs vibrèrent, tendus à se briser. Et tout de suite parut Mâcha, qui, sur un plateau de vermeil, portait une lettre.
La femme de chambre, sur son large visage aux yeux légèrement bridés de paysanne petiterussienne, avait un air de compassion. Sémène venait de lui dire en russe :
— Prends garde... Il y a de quoi lui donner la mort.
Et cette fille, dans son dévouement naïf, mais sincère, ne savait comment atténuer le coup mystérieux dont ce papier, en apparence inoffensif, allait accabler sa maîtresse.
— Peut-être vaudrait-il mieux ne pas le lire, bârinia, murmura-t-elle.
Car elle ne voyait que cette façon d'écarter le péirii.
Mais Nadèje saisit promptement la lettre.
Arrêtée une seconde par la surprise d'une écriture inconnue, elle brisa cependant le cachet. Ses yeux, dès les premiers mots, se dilatèrent, s'éclairèrent d'une affreuse lueur de folie. Elle regarda attentivement la signature. Elle lut la seconde phrase... Elle ne douta plus... Alors elle se tourna sur sa chaise longue, cacha son visage dans les coussins, et commença d'exhaler une si lente, une si douloureuse, une si éperdue lamentation, que Mâcha, épouvantée, fut près de s'élancer hors de la chambre, pour appeler quelqu'un, réclamer du secours. Toutefois cette servante eut l'intuition bien féminine que c'était là un de ces désespoirs qui exigent tout le secret des plus délicates pudeurs. Même en l'abandon de sa frénésie, ce désespoir n'étouffait-il pas ses clameurs dans la sourde mollesse des velours ?
Alors la pauvre fille s'agenouilla, et, ne sachant par quelles paroles calmer ce mal d'âme dont le seul spectacle était un supplice, elle sanglota près de sa maîtresse.
— Mort!... gémissait Nadèje... Mort!... Lui!... Et c'est moi qui l'ai tué f...
Elle semblait s'apaiser un instant; puis, dans un sursaut d'angoisse, avec un déchirement de râle, elle répétait cette syllabe : a Mort!... » connne si quelque affreuse vision venait de lui en rendre évidente la sanglante réalité.
— Bârinia... murmura la servante, il n'est pas mort. Personne n'est mort. On vous a menti.
Nadèje se dressa hors des coussins.
— Mâcha! Oh! répète... Qu'est-ce que tu dis?
— Son Excellence n'a qu'une légère blessure au bras.
— Ah! cria Nadèje, ce n'est pas- à lui que je pense!
La servante eut un tressaillement de stupeur.
— Écoute, Mâcha, dit sa jeune maîtresse, écoure-moi bien...
Elle se penchait vers sa femme de chambre, toujours agenouillée. Dans les petits yeux étonnés de Mâcha, la comtesse de Miranoff plongea son beau regard sombre, avivé par la rose brûlure des larmes autour des paupières douloureuses.
— Tu n'es qu'une pauvre servante, mais tu es une honnête fille, reprit Nadèje. Tu sentiras que je te dis la vérité. Le comte de Miranoff vient de tuer un homme avec qui je n'avais rien fait de mal...
— Oh! murm.ura Mâcha. Le bârine Hubert de Brénaz!...
Nadèje se leva, prit la main de la servante, et l'entraîna devant l'iconostase.
— Si tu crois que je n'ai rien fait de mal, jurele sur les saintes images.
Mâcha étendit la main.
— Je le jure. La bârinia est bonne et pure comme la madone. Oh! oui..., oui, je le crois... La bârinia ne saurait pas mentir.
— Eh bien ! dit précipitamment Nadèje, tu vas m'obéir sans rien craindre ni pour moi ni pour toi. Et d'abord, attache mes cheveux, habillemoi. Nous allons sortir ensemble.
Elle passa dans son cabinet de toilette, où sa femme de chambre tordit et releva sa longue chevelure défaite, puis la vêtit d'une robe sombre et simple. Mâcha ne disait plus un mot; de ses doigts actifs, elle faisait tout promptement, avec une discrète sollicitude. Enfin elle apporta le grand manteau de velours doublé de renard bleu.
— Faut-il donner Tordre d'atteler, bârinia?
— Inutile..*, nous sortons à pied. Va te pré-
28o PASSION SLAVE
parer, Mâcha. Puis tu t'en iras m'attendre à la petite porte, au fond du jardin. Je t'y rejoindrai, pour ne point traverser le hall devant les domestiques.
Un instant après, les deux femmes étaient à cette petite porte. Nadèje avait sans encombre franchi les allées soigneusement balayées du jardin ; mais, sur le trottoir de la rue Léonard de Vinci, la neige s'étendait en couche épaisse. Les fines bottines de la comtesse y enfoncèrent, et son lourd manteau, qui traînait sur la molle surface blanche, la jgênait pour marcher.
— N'importe f... répondit Nadèje aux regards anxieux de Mâcha. Tâchons de découvrir un fiacre.
Il s'en trouva un sur la place de l'Étoile. Nadèje donna l'adresse du marquis de Brénaz, rue de Babylone. Mais, à peine installée dans la sordide voiture, elle s'écria :
— Mon Dieu !... Mais je suis folle!... Je compte sur toi pour entrer chez lui la première, et tu parles à peine le français.
Elle réfléchit un instant, puis reprit :
— Vois-tu, Mâcha, c'est qu'il me reste un espoir. Oh ! je sais bien que c'est insensé... Mais Son Excellence a peut-être dit pour me faire peur qu'il avait tué M. de Brénaz. Comment l'aurait-il tué?... Si c'est avant sa blessure, le
marquis ne lui aurait point cassé le bras; si c'est après, comment aurait-il visé, ou même tiré?...
— Si la bârinia m'avait permis, dit Mâcha, j'aurais tâché de savoir par Sémène.
— Sémène ne trahirait point les secrets de son maître.
— Avec moi, peut-être... murmura la servante en rougissant.
— Tu aimes donc aussi, pauvre fille?... dit Nadèje avec un accent d'indicible pitié.
— Il m'a demandé si je voudrais me marier ave lui, à la condition que Son Excellence y consente.
— Pauvre fille!... répéta seulement la comtesse.
Elle se tut, puis dit encore :
— J'ai songé à toi... Car hier j'ai fait mon testament. Oh! il est bien court... Il y a si peu de gens à qui je puisse penser avec affection.
— Que la bârinia ne parle pas ainsi.
Cependant le fiacre s'arrêtait. Le cocher fi'appa
contre la vitre embuée, et, dès qu'elle fut entr'ouverte par Mâcha, il demanda, la voix coupée d'un enrouement :
— Faut-il entrer dans la cour?
Alors, abaissant de son côté la glace, Nadèje se vit devant un hôtel qu'elle ne pouvait recpn-
naître, car jamais elle n'était venue chez lejiiarquis de Brénaz.
La porte cochère était grande ouverte, entre deux corps de logis bas conxenant les communs. La maison d'habitation s'élevait au fond d'une cour. Et, dans cette cour, un landau arrivait à l'instant même, car le cocher se tenait encore sur son siège et les chevaux fumaient dans l'air. On ne pensait pas à leur jeter sur le dos des couvertures, dans la poussée de curiosité ardente qui groupait la livrée autour de cet équipage. Parmi les figures béantes, le valet de pied pérorait.
Nadèje, rabaissant sur son visage une épaisse voilette, pénétra sous la voûte, appuyée au bras de Mâcha,
La loge du concierge était vide. Personne ne les voyait venir. Il fallut aller jusqu'à ce groupe, dont l'attention, enfin détournée, se fixa sur les deux femmes.
— N'est-il pas arrivé un malheur?,.. M. le marquis de Brénaz?... balbutia l'infortunée comtesse.
— Un grand malheur.,. Oui, madame, dit le valet de pied. M. le marquis vient d'être blessé très dangereusement.
— Il n'est pas... mort?
— Oh! non, madame. M. le marquis a une balle dans la poitrine. C'es.t grave, très grave... Mais le médecin n'est pas sans espoic
PASSJON SLAVE 28^
Et nous venons d'envoyer là-bas M. BergeF- Ricard, le grand docteur, que ce médecin nous a dit d'appeler. Nous allons retourner nousmêmes...
Là-dessus, le domestique s'interrompit pour interpeller le cocher :
— Eh bien, Victor, change tes bêtes... Attelle vite les autres. Il ne s'agit pas de flâner ici.
Ce mot dispersa les gens, qui s'éloignèrent dans plusieurs direcdons. Le cocher sauta de son siège, le concierge retourna vers sa loge, et le pre- ^nier valet de chambre s'en fut préparer le nécessaire de son maître et le paquet d'effets qu'il allait lui porter.
— Une balle dans la poitrine... murmurait Nadèje.
Elle traduisit en russe, pour Mâcha, ce qu'elle venait d'apprendre. La joie et l'inquiétude la clouaient sur place, indécise, éperdue. Et le valet de pied restait devant elle, cherchant à la reconnaître sous son voile, mais se demandant avec ennui ce qu'elle attendait pour partir.
— Oh! Macha..^ dit Nadèje daj^s un souffle à peine articulé. Oh! Mâcha... Si nous y allions?...
Qui donc, dans une semblable circonstance, arrêterait une femme... et une Russe?...
Un instant après le valet de chambre, large-
ment payé, faisait monter la comtesse et sa suivante dans le landau, prêt à prendre lui-même sur le siège, et malgré le froid, la place du valet de pied.
— Excusez, madame, disait-il, excusez...
Car il entassait avec peine, sur la banquette de devant, le linge et les couvertures qu'il emportait là-bas pour son malheureux maître.
Un attelage tout frais venait d'être mis à la voiture. Et, dans une rapide course, à travers les campagnes blanches, sur lesquelles, maintenant, brillait un soleil d'or pâle dans le bleu tendre et glacé d'un ciel très pur, Nadèje suivit la route que, ce matin, deux hommes avaient parcourue avec l'anxiété de la mort au fond de l'âme, et son nom, à elle, au fond du cœur.
A son tour, elle franchit la grande grille rouillée, maintenant large ouverte.
Sous le hangar, étalées sur la blancheur du sol plâtreux, elle remarqua les traces de sang... Une autre voiture, précédant la sienne, et arrêtée à une petite distance de la maison, la força de mettre pied à terre auprès de cet endroit sinistre. Et elle regarda ce sang, tandis que Mâcha l'entraînait... Elle se retourna, les yeux élargis dans la pâleur de son visage, de son fin masque rigide, — essayant de voir encore...
Cette autre voiture était celle du docteur Berger-Ricard, l'illustre savant, la gloire de la
PASSION SLAVE 28f
chirurgie française. Le nom de ce grand guérisseur donnait une confiance à Nadèje.
Mais, comme elle pénétrait dans la maison, le garde l'arrêta dans la première pièce.
— Je suis une parente de ce monsieur, qui est blessé...
— Oui, madame, sans doute. Mais le docteur est avec lui. Et personne ne doit entrer. Si Madame veut s'asseoir pour attendre... Tenez, près du poêle... Madame pourra se chauffer les pieds-
Elle s'assit, jeta un coup d'œil autour d'elle. Tous les détails du décor entrèrent en sa pensée avec la vivacité de couleurs et de contours que prennent les choses extérieures durant les crises aiguës de l'âme. Jamais elle ne pourrait plus les oublier. Ils s'étaient gravés dans sa mémoire comme un fer rouge dans la chair vivante.
Sur le petit poêle au double réchaud de cuisine, de l'eau chantait dans une grosse bouilloire, et, tout autour, pendus à des dossiers de chaises, des linges blancs tiédissaient. Un grand épagneul noir, très beau, s'allongeait vers le feu, malgré ces obstacles, avançait entre les pieds des sièges son nez sur ses pattes de devant, tout près du tiroir plein de cendres rouges. Son œil étonné tournait dans l'orbite ; sans déranger son grand corps ni même son museau, il trouvait moyen d'examiner ce qui se passait, de surveiller les
allées et venues insolites qui troublaient sa vie de chien solitaire et dédaigneux. Dans une petite cage, près de la fenêtre, un écureuil triste oubliait de tourner sa roue. Une armoire anciaine, d'un certain style, échouée là on ne sait comment, bombait son gros corps sculpté contre une paroi obscure. En face du plein jour blanc de la croisée, on voyait sur la muraille une sorte de trophée que formaient deux épaulettes de laine rouge, un képi de lignard et un sabre-baïonnette. Ce trophée s'étalait sous une immense image en couleur, le portrait du Président de la République, traversé de l'épaule au flanc par le large ruban de moire écarlate et entouré par i&s douze mois de l'année, car c'était un calendrier patriotique.
Nadèje tourna les yeux vers la fenêtre. Les rideaux blancs, trop courts, s'accrochaient audessous des carreaux supérieurs qu'ils ne recouvraient pas. Par ces carreaux, elle apercevait des branches noires, où, çà et là, se suspendaient quelques pedtes masses de neige, qui, de temps à autre, sans cause apparente, se détachaient, s'émiettaient dans l'air bleuâtre.
Un cri pardt de la chambre voisine. Puis, .de cette chambre, jusque-là silencieuse comme raie tombe, un bruit de voix, des pas précipités, un éclat de rire strident... Qu'était-ce donc? Nadèje ne reconnut pas le timbre grave d'Hubert, saxx
-*wi
souples inflexions sonores. Le garde, qui, depuis un instant, taillait une courroie neuve pour la bandoulière de son fusil, s'arrêta, le couteau en Fair, puis, se tournant vers la comtesse, il prononça d'un air entendu, mystérieux:
— Voilà le délire qui commence.
Nadèje se prit à trembler; une froide sueur mouilla ses tempes. Elle s'écria :
— Mais il ne peut pas rester ici! Qui donc va le soigner ici?
L'idée du délire^ l'impressionnait. Elle avait le sentiment que ce désordre extraordinaire est une déchéance physique et morale, dont les étrangers, les inférieurs, ne doivent pas être témoins.
— Bah ! dit le garde offensé, il ne manque pas de gens autour de lui, sans que je m'en mêle. On l'emportera quand on pourra. Il a encore eu de la chance de trouver une chambre chaude et un lit tout prêt. C'est pas le duvet ni le satin de son chez lui qui pourraient le guérir.
Une porte s'ouvrit. Le chirurgien et ses aides parurent, puis le médecin qui avait assisté au duel, et, derrière eux, le blond visage égaré du petit vicomte de Brénaz-Mérignac.
Ces messieurs eurent un sursaut de surprise en apercevant le grand manteau de velours et la tête étroitement voilée d'une femme. Elle se leva, s'écarta, détournant son visage, avec, en
même temps, un geste pour se glisser dans la chambre. Eux feignirent de ne rien voir, Tair naturel, causant de l'opérarion qui venait de s'achever heureusement, — l'extraction de la balle. En-dessous ils la regardaient, tout en lui faisant place pour qu'elle s'approchât du blessé.
Mais Berger-Ricard, avec son autorité de vieillard et de savant, ne prit pas les mêmes précautions.
Il vint droit à la jeune femme.
— Madame, dit-il à mi-voix, venez-vous seulement pour voir M. de Brénaz, ou bien pour le soigner, pour vous installer près de lui?
— Pour le voir...
Une expression plus sévère durcit les traits du chirurgien. Elle ajouta, tremblante :
— Un instant... un seul instant... une minute!...
— Madame, c'est bien dangereux... Et d'ailleurs inutile... tout à fait... Il ne vous reconnaîtra pas.
— Est-ce qu'il est perdu?
— Il est aussi près de la mort que possible, madame. Qu'une hémorragie interne se produise, en quelques secondes tout sera fini. Et... cette hémorragie, un simple mouvement peut la provoquer, une émotion...
— Oh! monsieur, en ce cas, je vous obéis, je n'entre pas...
Berger-Ricard fut ému par la soumission navrée de cette femme, qu'il devinait affreusement malheureuse. Il était à cent lieues de se douter <ju'il parlait à celle que les journaux seuls lui avaient fait connaître sous cette épithète : « la belle comtesse de Miranoff. » Car jamais il ne Tavait aperçue. Mais, malgré l'épaisseur de la voilette, elle possédait l'irrésistible argument de la très grande jeunesse jointe à la très grande beauté. Le vieil homme de science n'y fut point insensible.
— Je crois qu'il repose, dit-il avec une douceur soudaine et un coup d'œil vers le fond de la seconde pièce. Entrez un instant avec moi, si vous me promettez de ne pas lui adresser la parole.
Elle le suivit.
Ce qu'elle aperçut, d'abord, ce fut la cornette Planche d'une sœur de charité. La religieuse, voyant une étrangère, se leva, s'éloigna tout de suite, d'un mouvement silencieux et impersonnel. Car cette sœur n'était pas ici quelqu'un; elle -était quelque chose... une sainte chose : l'éternelle Pitié veillant au chevet de l'éternelle Souffrance. Nadèje la considéra lorsqu'elles se croisèrent... Elle aurait voulu l'embrasser, la remercier. Mais comme davantage elle aurait voulu prendre sa place !
Dans un assez grand lit à nacelle et à courir
tines rouge passé, voici donc cet homme dont elle murmure intérieurement le nom avec une telle intensité de passion, de remords, de déchirante inquiétude : oc Hubert... » Mais est-ce lui?... Quoi!... Est-ce possible?... Ce front de marbre pâle, ces joues rétrécies et décolorées, ces longues paupières violettes sur le regard invisible, ces lèvres amincies, tirées sous la moustache brune... La comtesse gémit : « O mon Dieu!... » d'un tel accent que le chirurgien lui serre brusquement le bras et Técarte en arrière, craignant un éclat de douleur.
— Non... murmure*t-elle. Ah! voyez, je suis calme... Ah! pauvre ami... Ah! pauvre ami...
Elle reste immobile, les yeux fixés sur ce visage inerte, les mains jointes et convulsives. Tout bas, par courtes phrases coupées, Berger- Ricard, à présent, la rassure :
— Ne vous désespérez pas... Le plus terrible est passé... Mais il Ta échappé belle. Cette balle, c'est fabuleux le chemin qu'elle a fait... Elle pouvait toucher le cœur... les poumons... Elle a tourné autour... suivi une côte... Je viens de l'extraire par une incision dans le dos... Maintenant, il n'y a que des muscles déchirés à guérir... Ce n'est rien en soi... Mais, dame ! il ne faut pas de complications.
Et Nadèje murmure encore t
— Pauvre ami!...
Soudain les paupières du blessé s'ouvrent toutes larges, d'un affreux geste mécanique. Dans ce masque si froid, presque mort, deux yeux s'enflamment, et leur ardeur égarée déconcerte encore Nadèje. Quelle différence avec la belle profondeur lumineuse où elle aimait à perdre son âme! Maintenant, ils la regardent, ces yeux fous, et, toute glacée d'angoisse, elle sent qu'ils ne la reconnaissent pas.
Alors elle oublie le docteur, elle fond ea larmes :
— Hubert!... Hubert!...
— Oh! j'ai soif, dit le malade. Ce désert n'en finit pas... Ils vont m'y laisser mourir... .
Berger-Ricard prend sur la table une orange, dans un sac apporté par le valet de chambre du marquis. Il fait une entaille au milieu de l'écorce et vient presser quelques gouttes de jus frais sur les lèvres desséchées d'Hubert.
Mais les pommettes du blessé s'empourprent.
Il reprend :
— Sont-ils hideuxy tous ces nègres!... De vrais animaux humains... Et je suis leur prisonnier!...
Il s'interrompt. Puis, avec un éclat de rire :
— Ah! voilà les couteaux, le brasier, les épines aiguës. Je savais bien qu'ils me mettraient à la torture...
£t soudain, dans une espèce de râle t
— Ah! je souffre... Je souffre... Heureusement, j'ai ma bague... Un poison foudroyant... Et ils ont oublié de m'attacher les mains.
Nadèje entendit ces derniers mots, à l'instant où, défaillante de terreur et de tristesse, elle se laissait entraîner par Berger-Ricard hors de la chambre :
— Docteur, écoutez!... Écoutez ce qu*il
dit !...
—•C'est le délire. Des souvenirs de ses voyages.
— Mais la bague... L'a-t-ilau doigt?
— Quelle bague?
— Cette bague dont le chaton renferme un poison foudroyant.
— Mais, ma pauvre enfant, ne voyez-vous pas qu'il divague?
— Ah! docteur, vous ne savez pas... Il la possède vraiment... lime l'a montrée un jour... Elle ne le quitte pas... Et voyez... Mais voyez donc!...
Le chirurgien se retourna. Hubert, maintenant, s'agitait, continuant à prononcer d'une voix plus basse des paroles sans suite.
— Nous allons rappeler sa garde. Il ne faut pas qu'il remue ainsi, dit Berger-Ricard en revenant vers le lit.
Nadèje, plus prompte que le vieillard, découvrait les mains fiévreuses d'Hubert, en soulevant
la légère courte-pointe en soie vieil or brodée d'un chiffre, d'une couronne, et finement ouatée de duvet, qui, apportée de la rue de Babylone, préservait du froid les épaules et les bras du blessé.
Et le chirurgien put voir qu'en effet le marquis cherchait, d'une main fébrile et maladroite, à retirer une bague qu'il portait à l'un de ses doigts.
D'un geste tendre et rapide, Nadèje eut aussitôt dégagé le bijou. Elle entraîna le docteur vers la fenêtre pour le lui faire examiner au plein jour, tandis que le blessé, oubliant son fugace cauchemar, laissait son imagination en déroute galoper après quelque autre vision.
— N'est-ce pas, disait la jeune fenmie, que, dans un accès de fièvre, il eût fort bien pu se piquer avec cette pointe empoisonnée?
— Oui, c'est vrai. Quel curieux petit système! Entre ses doigts sûrs et légers de chirurgien,
Berger-Ricard tournait la dangereuse bague; il faisait jouer le ressort du chaton, dévissait et retirait la courte aiguille d'or, flairait la fine ouverture de la cavité.
Nadèje suivait de l'œil tous ses mouvements, et frémissait encore de la terreur qui l'avait ébranlée à voir le délire d'Hubert manier ce délicat instrument de mort. Penser que, si elle n'avait pas été ici, l'action de folie s'accomplis-
a94 PASSION SLAVE
sait, la fine pointe pénétrait dans les chairs — plus destructrice que la balle de MiranofT!... Oh! comme elle avait bien fait d'accourir ! L'ivresse joyeuse d'avoir écarté ce péril imprévu lui ramenait quelque espoir, lui faisait trouver à cet incident la signification d'un favorable présage. n Après ce miracle il ne peut pas mourir, d lui murmurait au cœur l'antique superstidon des Slaves.
C'était d'ailleurs — mais elle n'eut point le loisir d'y songer — un hasard encore qui lui avait appris l'existence de cette bague : le hasard qui, liant la pensée de ce bijou meurtrier aux circonstances de leur première rencontre, avait amené M. de Brénaz à lui en parler plus tard, à lui en expliquer le secret, tout en lui racontant l'heure mélancolique du Campo-Santo, la trouble méditation d'où il était sorti pour la voir, elle, et jiour l'aimer.
Cette coïncidence allait peut-être s'évoquer dans l'esprit de Nadèje, lorsque le chirurgien la fit revenir à des considérations plus actuelles en murmurant :
— J'analyserai ce poison chez moi.
Il allait mettre le bijou dans sa poche. Mais une vive parole de Nadèje lui inspira des scrupules. Ce poison appartenait au marquis de Brénaz; on ne pouvait l'ôter de sa bague ni l'analyser sans sa permission.
PASSION SLAVÏ 29f
— Bon, dit le chirurgien. J'attendrai qu'il soit guéri.
— Permettez-moi d'emporter cette bague, monsieur le docteur.
— Un pareil joujou à une femme... Jamais!
Et, brusquement, coupant court à cette petite
scène, qui déjà dépassait de beaucoup les limites de sa patience et de sa galanterie, le vieux maître ouvrit la porte et appela la religieuse :
— Ma sœur, voulez-vous venir? Votre malade est dans la période d'agitation. C'est la plus dangereuse pour lui. Vous ne tolérerez personne au monde dans la chambre, en dehors de vousmême et de l'interne que je vais vous laisser. Moi, je reviendrai ce soir.
La sœur de charité se dirigea vers le lit. Celle qui eût tant voulu rester à sa place lui prit la main et la serra d'une étreinte désespérée. Hélas! il fallait partir — partir sans avoir été reconnue de lui, sans avoir pu dire, sans avoir pu entendre une de ces suprêmes paroles qui mettent une douceur éternelle même dans l'arrachement abominable de la mort... Déjà la comtesse de Miranoff était dans l'autre pièce, et Berger-Ricard tournait avec précaution le bouton de la porte, lorsqu'un cri partit derrière eux, un appel de tendresse et d'angoisse :
-^ •Nadèjei...
— Ah!... s'écria-t-elle.
• Son mouvement de retour fut si involontaire, son élan si passionné, qu'elle heurta positivement le chirurgien qui la suivait. Lui, du bras droit, l'arrêta doucement, tandis que, de la main gauche, il achevait de refermer la porte.
Il y eut entre eux quelques secondes d'un pénible silence. Mâcha seule pouvait les voir. Car le garde venait de sortir, et les autres hommes, par discrétion sans doute, attendaient à l'écart le départ de cette inconnue.
Berger-Ricard, à ce nom russe, auquel si inconsciemment cette jeune femme avait répondu, vit en un éclair se confirmer un soupçon, qui, déjà, l'effleurait tout à l'heure en écoutant l'accent vibreur et gazouillant de ces lèvres voilées.
a Hé quoi! » se dit-il, ce c'est la comtesse de Miranoff!.. Tonnerre du diable! Les femmes sont encore plus folles et plus dangereuses que je ne le croyais. »
Quant à Nadèje, qui se sentit devinée, elle ne s'arrêta point à cette pensée, brûlante cependant comme un fer rouge pour son orgueil et sa pudeur. Elle ne songeait qu'à rentrer dans cette chambre, puisque Hubert la reconnaissait, l'appelait... Et son visage tourné vers la porte close, la supplication de ses mains jointes, le mouvement contenu de tout son être, imploraient l'impassible chirurgien.
— Non, madame, dit celui-ci d'une voix nette et rude. Le marquis de Brénaz délire... Il ne voit personne qu'en rêve. Et votre présence, lui devînt-elle sensible, lui ferait plus de mal que de bien.
Nadèje pourtant demeurait immobile. Elle ne pouvait se décider à partir. Car, dans la froide paralysie de son cerveau, inerte pour toute autre pensée, une seule phrase résonnait : a Qu'il vive ou qu'il meure, je l'ai vu pour la dernière fois! »
Berger-Ricard fit un signe à la femme de chambre, et tous deux entraînèrent doucement la comtesse. Elle se laissa faire, la volonté morte, le corps brisé de faiblesse.
Le grand chirurgien la fit monter dans son propre coupé, a Car, » pensait-il, ce c'est moi qui reviendrai dans la voiture de ce pauvre Brénaz. On n'aurait qu'à l'en voir descendre!... »
Quand Mâcha fut installée auprès de sa maîtresse et la portière refermée, Berger-Ricard dit à son cocher :
— Rentrez à Paris dans la direction de l'Étoile. Vous arrêterez ces dames oîi elles vous le diront. Puis vous irez m'attendre devant l'hôpital Beaujon.
Les roues du coupé tournèrent, soulevant de lourds morceaux de neige, qui s'en détachèrent quand leur vitesse s'accéléra.
298 PASSION SLAVB
Le savant restait là, tête nue, s'oubliant quelques secondes à suivre de Tceil cette voiture. La soie blanche de ses cheveux âoconnait dans l'air froid sur ses larges tempes. La finesse de son regard s'aiguisait comme en la formidable application d^une dissection en pleine chair vive.
— Et cependant, murmura-t-il, celle-ci n'est pas une détraquée, une névrosée, comme cette pauvre petite Étiennette d'Êpeuilles, qui vient de finir si tristement par la morphine... Elle aime trop, celle-ci... L'autre n'aimait pas assez... Et toutes les deux font du mal... Ah! les satanés petits animaux, qui sont aussi malfaisants dans l'exercice de leur fonction qu'en dehors !
Et comme Berger-Ricard, se retournant d'une saccade, aperçut le groupe des autres hommes qui s'approchaient, il leur lança cette boutade :
— Voyez-vous, messieurs, ce sont les poètes qui empoisonnent l'humanité. Si, depuis le commencement du monde, ils s'étaient avisés de chanter la digestion ou la respiration comme ils ont chanté l'amour, ils les auraient aussi bien transformées en des maladies aiguës. Ils ont fait de l'amour une névrose. Tâchez de vous en préserver. C'est le plus incurable et le plus humiliant de tous les maux.
PASSiaN SLAVE 299
N cette après-midi du duel, M. de Miranoff, accablé par la fièvre malgré toute la vigueur de son tempérament, -et peut-être en raison de cette vigueur même, ne s'aperçut point que la comtesse, durant de longues heures, demeurait absente de ThôteL
Il ne s'informa même pas de l'effet produit sur cette délicate organisation de femme par la lecture de sa terrible lettre. Son indifférence pour les suites du drame où il avait joué un si cruel rôle, sembla se prolonger après la crise physique amenée par sa blessure. L'état de son bras le préoccupait exclusivement, du moins en apparence^ Il eut la volonté de guérir, — de guérir
aussi vite que possible, — et l'inquiétude de ne jamais retrouver peut-être la puissance proverbiale de ce bras droit, redouté jadis par tous les ennemis du Czar. Cette inquiétude lui donna la force de dompter jusqu'à la patience, jusqu'à l'immobilité, sa violente nature. Mais, durant les longs jours qu'il passa le bras enfermé dans un appareil, l'effort qu'il faisait pour demeurer calme semblait absorber toute sa pensée. Il ne bougeait pas, ne parlait pas, lisait à peine, sans cesse enfoncé dans une sombre méditation. De nombreux amis assiégeaient sa porte. Il la condamnait presque toujours, et laissait aux gens désappointés la seule satisfaction de s'inscrire sur le gros registre du hall. Sémène s'étonnait d'entendre son maître refuser obstinément de la lumière, alors que s'épaississaient, sous les caissons de chêne du plafond, dans le cabinet de travail, les lentes ombres lugubres des crépuscules de janvier. Il s'étonnait plus encore quand il songeait que, pas une fois, le comte n'avait demandé des nouvelles de sa femme ou de M. de Brénaz.
ce Quand il saura, » songeait le serviteur, « que le marquis est à peu près hors de danger, qu'éprouvera-t-il? »
Mais le comte avait appris cette nouvelle presque aussitôt que Sémène. Le moujik, lui, était tenu au courant par Mâcha, qui, tous les
jours, allait en secret s'informer à Thôtel de Brénaz. Il avait su le moment précis où Ton avait transporté le blessé de Saint-Cloud rue de Babylone. Son maître n'avait pas des renseignements aussi exacts, mais il recevait les journaux et pouvait y lire entre les lignes. Les échos mondains étaient, il est vrai, demeurés discrets, forcément, sur ce duel sans motif apparent, si prompt, si mystérieux, et dont les témoins avaient dû rester muets, soit par point d'honneur, — comme le cousin et l'ami d'Hubert, — soit par devoir professionnel, — comme les médecins, — soit encore par docilité, comme Sémène, ou par diplomatie, comme l'attaché d'ambassade. Les plus effrontés reporters n'avaient osé bavarder sur ce qu'ils devinaient, dans la crainte de compromettre leur journal — et par conséquent leur position — en touchant aux actes secrets d'un personnage aussi important et aussi peu commode que le général comte Nicolas de Miranoff. Mais, de temps à autre, parmi les « Choses du jour » ou dans un a 'Blochrnote parisien », se glissait un entre-filet de ce genre :
a Le bruit avait couru que M. le marquis de Brénaz, le célèbre voyageur, était atteint d'une fièvre cérébrale qui mettait ses jours en danger. Nous sommes heureux de rassurer les nombreux amis du marquis de Brénaz. La maladie suit son
cours, mais les médecins sont maintenant hors <i'inquiétude. »
Ou encore :
« L'accident de chasse dont M. le marquis Hubert de Brénaz a été victime, n'a pas la gravité dont on avait parlé tout d'abord. Le vaillant •explorateur n'aura pas échappé aux fusils à pierre des nègres africains pour venir tomber près de Paris sous la carabine d'un garde maladroit. Félicitons-nous, etc.. »
Le comte de Miranoff rencontrait également des notes plus ou moins inexactes sur l'état de sa propre santé. Mais celles-là, il les passait avec humeur. Une seule attira son attention. Elle était ainsi conçue :
« Hier, on faisait courir en Bourse un bruit dont nous sommes en mesure d'affirmer l'inexactitude. On prétendait que le général de MiranofF avait été victime d'un nouvel attentat de la part des nihilistes. Les fonds ont même subi, sur cette fausse nouvelle, une légère dépression. Ce qu'il y a de plus fort, c'est que l'on donnait des détails. L'homme qui aurait tiré sur le général russe serait un Polonais, le fiancé de cette
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Sonia Kavetchine, impliquée dans Taffaire de. la bombe. On sait que le Gouvernement russe a réclamé l'extradition de cette femme dangereuse, et qu'elle est maintenant à Pétersbourg, où l'on instruit son procès. M. de MiranofF aurait -rtoujours d'après l'ingénieux canard — livré à la police russe des papiers compromettants pour M^^® Kavetchine. Son fiancé aurait voulu la venger.
ce Tout cela est du pur roman. Le Polonais dont il s'agit est un homme fort modéré, docteur de notre Faculté de médecine. Il se nomme Serge Krilovsky, et il a quitté la France après la criminelle tentative de ses amis politiques.
Nous croyons qu'il est allé s'établir aux États- Unis.
« Quant à M. de Miranoff, il s'est légèrement blessé à la main droite ces jours-ci, en maniant un revolver.
« Et voilà comme on écrit l'histoire ! »
Lorsque Nicolas Féodorovitch eut parcouru cet article, y compris la réflexion grotesque du journaliste bien informé, il resta plus rêveur qu'auparavant.
« Serge Krilovsky?... » murmura-t-il. <r Maisf, c'est vrai... Il me semble que cette fille vivait avec un amant. Diable!... Et un amant qui disparaît, qui a l'air de partir pour l'Amérique...
Qu'est-ce qu'il nous prépare, ce Polonais-là ? Où est-il, d'abord?... Est-il en train de me guetter à Paris, ou bien va-t-il faire quelque coup à Pétersbourg le jour de la condamnation de sa belle ? Il faut nous méfier. Je vais envoyer une lettre chiffrée au préfet de police, et une dépêche du même style à la Chancellerie privée.
Le comte appela Sémène et le fit asseoir devant le bureau d'acajou à cylindre et à griffes de lion dorées. De toutes les fonctions que le moujik remplissait auprès de son maître, celle de secrétaire lui semblait la plus pénible. Surtout depuis l'abominable lettre à la comtesse, le pauvre colosse ne prenait la plume qu'en tremblant»
Mais, d'habitude, M. de Miranoff écrivait luimême toute sa correspondance. Et du moment que sa main droite lui faisait défaut, il ne voyait personne que son fidèle serviteur en qui il pût avoir assez de confiance pour lui dicter certaines missives. Celles-ci allaient être chiffrées i mais il y avait les adresses à écrire; et d'ailleurs quelqu'un d'autre pouvait retenir certaines formules du chiffre et en découvrir la clef
Sémène fut stupéfait devant la série dénombres baroques et les bizarres figures de points que, minutieusement, lui indiqua Son Excellence.
Mais, du moins, sa conscience ne se révolta pas comme lorsqu'il dut prêter sa lourde écriture au
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supplice moral de la pauvre bârinia. Lorsqu'il eut inscrit les adresses, il partit avec la double mission de porter lui-même la lettre au préfet de police, et d'aller ensuite à l'Ambassade russe^ pour faire expédier par fil spécial la dépêche à la Chancellerie.
Ces précautions prises par M. de Miranoff ne devaient produire aucun effet. Le préfet de police ne lui envoya que des assurances vagues de son dévouement et des promesses de prompte information sur le personnage dont la disparition soudaine inquiétait le comte. En réalité, ce fonctionnaire ne tenait pas à prêter la main davantage aux exécutions arbitraires du terrible Moscovite. Il connaissait, lui, par ses agents secrets, l'histoire du dueL II savait qu'une condamnation rigoureuse, capitale peut-être, menaçait Sonia Kavetchine. Enfin, il croyait la comtesse Nadèje étroitement séquestrée, car elle ne sortait plus de l'hôtel de Miranoff. Il se demandait même, avec un secret frisson, si la fureur jalouse du Russe ne l'avait pas entraîné jusqu'à commettre sur sa jeune femme des actes matériels de violence. Les raffinements d'une vengeance purement morale semblaient si peu compatibles avec les impulsions de cette âme frénétique !
Pour ce préfet de police homme du monde, qui, le soir, quand il en avait le loisir, mettait son habit: à revers de soie et s'en allait, dans les salons
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à la mode, écouter des chanteuses a fin de siècle, » c'était là du bien gros mélodrame et des procédés par trop asiatiques. Sa dernière conversation avec MiranofF lui avait laissé une antipathie pour ce despote brutal, avec lequel il s'était vainement mis en frais de discrétion et de délicatesse. D'ailleurs, si c'étaient là les raisons qu'il se donnait à lui-même pour ne pas renseigner le comte au sujet de ce Krilovsky, il en avait une qu'il s'avouait avec peine et qu'il se fût bien gardé de révéler à l'ancien chef de la Troisième Section : c'est que la police française avait absolument perdu la trace du Polonais, tout en restant persuadée qu'il n'avait pas quitté Paris. Voici ce que le préfet n'eût osé dire. Mais il ne fut qu'à demi étonné quand Miranoff lui transmit la réponse de la Chancellerie privée. On était sûr là-bas que Serge Krilovsky n'avait pas franchi les frontières de l'Empire, et surtout n'était pas Tentré à Pétersbourg, depuis l'ordonnance de non-lieu rendue à son sujet par le Parquet de Paris.
« Veillez, 3) écrivait encore le comte au préfet de police, ce On a eu tort de se laisser endormir par l'apparente modération de ce Polonais. S'il était l'amant de la Kavetchine, il faisait de cette exaltée son instrument politique. Il est donc solidaire des actes de cette femme, et il doit être exaspéré de l'avoir perdue. »
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Et MiranofF ajoutait en post-scriptum :
« Tâchez donc de remonter jusqu'à la source de cet article de journal qui m'a donné TéveiL Quelqu'un de très fort s'est servi de la naïveté d'un reporter pour lancer cette menace ou cet avertissement. Dans quel but ? Voilà ce qu'il faudrait savoir. Est-ce pour faire croire au départ de Krilovsky? Est-ce pour m'avertir? »
Si Nicolas Féodorovitch s'activait ainsi passionnément, c'était moins par peur d'un danger nouveau, immédiat, que par besoin de lutte, de résistance, de victoire perpétuelle. Il en oubliait Brénaz et le retour à la vie de cet homme exécré. Il en oubliait Nadèje, qui maintenant n'existait plus pour lui. D'ailleurs, pour Brénaz comme pour Nadèje, sa vengeresse frénésie, désormais assouvie, repue, commençait à s'assoupir. Quand, par instants, elle se réveillait, il n'avait qu'à songer à deux choses, et la bête féroce qui grondait en lui se rendormait satisfaite et calmée : si l'image de son rival avait soulevé le trouble, Miranoff se représentait l'instant où il l'avait tenu sous le canon de son revolver, où il avait lâché la détente... Après tout, il était presque heureux que cet homme pût vivre encore pour se rappeler le châtiment, et pour en ressentir à nouveau Tangoisse. Quant à Nadèje, il se
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redisait la lettre dont il Tavait frappée — il le savait bien — plus sûrement qu'avec une balle. D'ailleurs cette femme était une morte. N'allait-il pas lui ouvrir la tombe vivante d'un couvent?
Si Nicolas Féodorovitch avait pu lire dans le cœur de cette condamnée de vingt ans, sa surprise eût été profonde. 11 y eût vu des sentiments qu'il ne soupçonnait pas. Mais eût-on disséqué moralement ce cœur sous ses yeux, eût-il été possible de traduire, en des nuances inconnues de langage, les nuances des émotions qui l'agitaient, Nicolas Féodorovitch n'y aurait pas lu davantage. Car si les sciences physiques permettent à deux êtres humains de se communiquer instantanément leurs pensées à des milliers de lieues de distance, les sciences psychiques n'ont pas encore mis deux âmes, si voisines soient-elles, en état de se livrer l'une à l'autre le secret de leurs sensations. L'âme que nous aimons, que nous comprenons le plus, est une île fermée par de hautes montagnes, autour de laquelle nous circulons en exilés, sans en apercevoir, autrement que par éclairs, les attirantes solitudes.
Si les plus profonds rapports de caractère, d'âge et de goût; si les plus subtiles divinations de la tendresse, sont impuissants à réaliser l'entente absolue de deux êtres moraux, comment
décrire l'abîme qui séparait MiranofFde sa jeune femme? Cet abîme avait toujours existé, seulement le comte ne s'en doutait point tant que la personne extérieure de Nadèje s'accordait par ses attitudes avec l'esclave douce, dépourvue de tout désir et de tout rêve, qu'il désirait voir en elle. Maintenant, à ses yeux, elle s'était transformée en une sensuelle et haineuse créature, qu'il devait murer toute vivante dans un cloître, s'il ne voulait pas souffrir de ses débordements ou de sa vengeance. D'ailleurs, il restait le maître... Le reste lui importait peu,
Nadèje, volontairement emprisonnée dans son appartement, s'accoutumait par le silence, par la méditation, par la domination de sa propre pensée, à cette vie de couvent qui allait être la sienne. Miranoff lui avait signifié son arrêt. Elle savait cet homme inexorable. D'ailleurs elle lui reconnaissait le droit de la punir. Et maintenant qu'elle avait compris, devant le lit de souffrance d'Hubert, la force invincible de l'amour coupable qui la possédait tout entière, elle savait gré à son mari de la soustraire au vertige de la tentation, à l'inévitable péché.
Que serait désormais son existence, en dehors d'un cloître ? Celle d'une femme irrémédiablement malheureuse ou irrémédiablement perdue.
Entre les deux épouvantes — de la perpétuelle torture morale ou de la chute — sa pauvre âme
affolée aspirait au repos, à ranéanrissement... Elle souhaitait la mort; mais elle était trop pieuse pour songer au suicide. A défaut de la tombe, elle aurait une cellule. Et, de toute la force de sa nature passionnée, elle s'élançait vers cet épouvantable avenir. Pour le moment, cette sombre espérance la faisait vivre. Elle se connaissait trop peu pour se demander comment elle vivrait lorsqu'elle n'aurait plus d'espérance.
Tous les jours Mâcha lui apportait des nouvelles du marquis de Brénaz. La femme de chambre allait les prendre, sans affectation de mystère, dans la loge du concierge, rue de Babylone. Elle savait juste assez de français pour comprendre et retenir le mot qui résumait la situation: « Mieux... En bonne voie... Hors de danger. » Lorsque la fièvre eut disparu, et que M. de Brénaz commença de se lever, la comtesse n'envoya plus sa messagère que de loin en loin, et lorsqu'une brusque inquiétude, un sursaut d'anxiété, venait tout à coup la faire tressaillir.
Un jour. Mâcha vint dire que, du seuil de la cour, la concierge lui avait montré M. le marquis étendu sur une chaise longue, entre les rideaux soulevés d'une croisée, au premier étage. Nadèje lui fit décrire cent fois cette apparition dans les plus minutieux détails, depuis le visage pâle et amaigri du jeune homme, m si beau, » disait Mâcha; oc ohl plus beau peut-être que lorsque le
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bârine était bien portant, » jusqu'au veston de flanelle blanche à ganse de soie rouge qui lui couvrait les épaules et la poitrine, a sa pauvre poitrine déchirée. »
Mais le lendemain de ce jour-là, lorsque Mâcha pénétra de bonne heure — comme elle en avait Tordre — dans la chambre de sa maîtresse, elle fut presque effrayée de voir quels nouveaux ravages la souffrance avait produits sur le visage, désormais résigné, croyait-elle, delà bârinia. Ces beaux yeux qui, depuis plusieurs semaines, avaient oublié la brûlure des larmes, étaient gonflés et meurtris au point de ne pouvoir supporter la lumière. L'ardente rougeur de leurs paupières contrastait avec la blancheur accentuée des joues. Si cette jolie tête avait pu s'enlaidir, si les meurtrissures du chagrin n'avaient pas emprunté à la jeunesse des traits et de l'expression une certaine grâce douloureuse, la belle comtesse de Miranoff eût été méconnaissable.
Mâcha eut le cœur serré, mais elle n'osa rien dire; impuissante à consoler, pauvre fille! et trop aimante pour être curieuse. Et Nadèje ne lui révéla pas les affreux secrets de son insomnie... Ni la folle impulsion qui la soulevait, qui la poussait à courir dès ce matin près de cet homme, à présent capable de la reconnaître, de l'écouter, de lui répondre... Ni les étranges frissons qu'avait insinués dans sa chair le souvenir de cette cvoca-
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don matérielle, de ce visage si pâle et si beau... de cette poitrine où cicatrisait une étroite blessure... Ni les affres du déchirement au prix duquel désormais elle préviendrait le retour d'une si périlleuse lutte morale.
Cependant lorsque, un peu plus tard, la femme de chambre demanda en hésitant :
— Si j'allais maintenant prendre des nouvelles rue de Babylone?... Peut-être la bârinia serait-elle moins tourmentée?
Nadèje lui répondit :
— Non, Mâcha, tu n'iras pas aujourd'hui prendre des nouvelles. Et tu n'iras plus jamais. Le marquis de Brénaz a maintenant toute sa connaissance, il pourrait apprendre que tu viens, il te chargerait peut-être de quelque message pour moi, je ne pourrais m'empêcher de répondre... Je ne dois pas m'exposer à de pareilles choses. Ah ! j'ai fait assez de mal... D'ailleurs, maintenant qu'il est sauvé, je n'ai plus rien à savoir de lui. Je suis tranquille.
« Tranquille!... » se dit Mâcha, en regardant cette bouche navrée, ces yeux si tristes.
La fidèle servante n'ajouta pas un seul mot, mais sa physionomie tout entière suppliait sa maîtresse d'avoir pitié d'elle-même. La commisération dévouée de son regard disait ;
« Laissez-moi donc aller le trouver. Bien que je ne parle guère le français, je saurai bien lui
faire comprendre que vous pensez toujours à lui. Et je vous rapporterai quelques lignes — des lignes tremblées de convalescent — un mot d'amour, un de ces doux billets qui sont la vie même des femmes de vingt ans. Un de ces billets que vous n'avez jamais lus, bârinia, — songez-y bien, — et que jamais, jamais vous ne lirez... »
Mais la comtesse de Miranoff détourna la tête, et, pour ne plus voir la sollicitation tentatrice sur le visage de son humble confidente, elle alla s'agenouiller devant les saintes images.
N matin de février, deux domestiques Q.i^.ivx de rhôtel de Miranoff, qui transpor- ^^-;'§g£ taient la caisse en faïence d'un phœnix à travers un corridor, furent surpris de voir leur maître pénétrer tout droit dans le petit salon de ^me j^ comtesse. Depuis dix semaines les gens étaient habitués au divorce intérieur survenu entre les époux. Après avoir épuisé les commentaires, après avoir tenté vainement de faire parler Sémène ou Mâcha, la livrée s'était tue. On servait M. le comte dans son appartement; on laissait la femme de chambre russe approcher seule de sa maîtresse. D'ailleurs l'opinion des cuisines et des antichambres avait été plus favorable à
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Miranoff qu'à la comtesse. Le méprisant despotisme du maître Favait placé très haut dans le jugement de la valetaille; tandis que Nadèje, si douce dans sa dignité grave, si pitoyable aux misères, fussent-elles feintes, avait, en parlant aux inférieurs, des délicatesses qui passaient pour des timidités, et ce tort grave aux yeux de ses filles <le service d'être belle incomparablement. Car les hiérarchies sont différentes suivant les sexes. Et, tandis que le laquais d'un savant ou d'un homme d'État subira, sans la comprendre mais sans la discuter, la supériorité de son maître, la dernière fille de cuisine saura qu*entre elle et la grande dame dont elle écure la vaisselle, il n'y a de véritable, de radicale inégalité que celle d'une figure plus ou moins gracieuse, d'une chair plu5 ou moins jeune, d'un pouvoir de séduction physique plus ou moins irrésistible. Cela tient à ce que le sort des femmes a pour providence et pour arbitre le désir sensuel des hommes; les mérites <jui, chez elles, ne parlent pas à ce désir, leur sont inutiles ou même dangereux. Leur intelligence et leur moralité restent donc fatalement inférieures.
Nadèje, dans toute sa vaste maison, ne possé- <lait qu'un seul dévouement absolu, celui de Mâcha. Cette pauvre fille était une créature simple, issue d'une race naïve, et qui ne connaissait ni les corrosives jalousies ni la frénésie d'in^
3l6 PASSION SLAVE
térêt personnel dont s'empoisonnent les cœurs humains dans les milieux raffinés et jouisseurs des civilisations trop avancées.
L'admirable servante ne se trouvait pas auprès de la comtesse à l'heure de cette matinée de février où MiranofF, sans se faire annoncer, entra brusquement chez sa femme. Il ouvrit les portes sans même frapper. Cette brutalité était voulue. Un pareil homme ne faisait rien à l'étourdie. Mais était-ce parti pris d'insolence dédaigneuse, ou cruelle curiosité ? Les deux peut-être.
Il trouva Nadèje dans un pedt salon voisin de la chambre à coucher. C'était une pièce aux tons clairs, tendue de brocatelle vert d'eau, meublée de Louis XV, où des soies aux nuances délicieuses couvraient les sièges laqués de blanc et d'or. Parmi les longues bûches qui brûlaient dans la cheminée, des flammes dansaient, pâlissantes sous un tendre soleil de fin d'hiver. Dans ce décor fragile et délicat, une seule note sombre : la longue et noire chevelure de Nadèje tombant de toute sa masse lourde sur son peignoir neigeux de surah et de dentelles. La jeune femme tournait le dos à la croisée et aussi à la porte par où Miranoff entra. Assise dans une bergère, à côté du feu, elle lisait. Son mari, d'abord, ne vit d'elle que les flots de ses magnifiques cheveux, dont les derniers anneaux traînaic^it sur les floraisons pâles du tapis. Elle avait cru que
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c'était Mâcha et ne se retourna pas tout de suite. Mais un bizarre frisson lui secoua les épaules. Elle regarda en arrière, et elle se dressa, toute blanche.
Miranoff l'examina d'un regard pesant. Sur ce visage aminci, aux longues paupières estompées d'ombre, aux lèvres tristes et à peine rosées, il lut si bien la défaite de l'âme, la langueur soumise, l'abjuration de tout espoir, qu'il éprouva une satisfaction voisine d'un apaisement. Il eut envie d'approuver tout haut cette femme pour l'aptitude merveilleuse à souffrir que toute son apparence témoignait. Il eut envie de lui dire : ce Votre devoir désormais est de sentir le mal que j'ai voulu vous faire. Vous le sentez profondément. C'est bien. Je suis content de vous. »
Ces mots-là, il ne les prononça pas. Mais l'étrange sourire qui souleva sa moustache de Tartare avait un sens identique de féroce approbation.
— Madame, prononça-t-il, je suis venu vous dire que nous partirons pour la Russie dans trois ou quatre jours.
Elle inclina la tête.
Il reprit avec une certaine douceur de ton et de paroles :
— - Vous voudrez bien vous tenir prête à m'accompagner?
— Je serai prête, Nicolaç Féodorovitch.
3l8 PASSION SLAVE
A cette appellation russe, une impression complexe, mais très nette et très vive, traversa l'esprit de Miranoff. Nadèje s'était toujours exprimée de cette façon cérémonieuse, même dans leurs heures d'intimité. Aujourd'hui, la froide formule paraissait, à cause de cela, presque familière. Mais non, elle ne l'était pas, elle ne l'avait jamais été. Alors Miranoff sentit que jamais il n'avait demandé, que jamais il n'avait eu, la tendresse de cette femme... Un regret vague lui piqua le cœur, sous la seule influence d'un mot.
Toutefois il n'en laissa rien voir. Il eut un second sourire, empreint cette fois d'amertume, d'inoffensive raillerie et d'un furtif attendrisses ment. Affectant d'imiter la jeune femme, il reprit avec un peu d'emphase :
— C'est parfait, Nadia Ivanovna.
Puis il fit quelques pas dans la chambre, tourna autour de la bergère, et ramassa le livre, glissé des mains de Nadèje lorsqu'elle l'avait aperçu.
— Que lisiez-vous ? demanda-t-il.
C'était un volume des poésies de Lermontof.
Il restait entr'ouvert sur une page que le choc avait repliée. Miranoff souleva le pli de cette page; ses yeux rencontrèrent immédiatement ces quatre beaux vers, qui chantent au fond de tous les cœurs russes, et qu'un faible trait de crayon soulignait en marge :
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«r Nous nous sommes quittés, mais ton portrait
Sur mon cœur je le garde; Comme un pdle fantôme des jours meilleurs ,
Il réjouit mon dme.., »
Nicolas Féodorovitch ferma ce volume, que recouvrait une riche reliure en maroquin, frappée au chiffre de la comtesse, et il le lança dans la cheminée. Les flammes, tout de suite, s'en emparèrent, tordant les feuillets et faisant fumer le •cuir avec une odeur insupportable.
— Dans trois jours, soyez prête, n'est-ce pas? répéta-t-il d'une voix redevenue impérieuse et 4ure.
Puis, sans un autre regard, sans une autre parole, il sortit de la chambre.
Nadèje s'approcha du feu, dispersa dans les cendres, avec le bout du tisonnier, les débris de son pauvre livre, sur les feuillets dévorés duquel on voyait encore quelques rimes où des étincelles couraient, puis elle se laissa tomber sur le tapis» •et, dans l'ombre de ses grands cheveux, elle rêva, les yeux fixés.
Un moment après, comme elle entendit du bruit dans la cour, elle se leva machinalement, s'approcha de la fenêtre, et, soulevant le rideau de guipure, appuya son front contre la vitre.
Devant le perron, la légère voiture découverte.
attelée des deux trotteurs noirs de rUkraine, attendait le comte. Celui-ci, drapé dans ses fourrures, massif sous l'épaisseur de sa pelisse, la tête coiffée d'une toque de loutre, les mains gantées de peau rouge de Russie, examinait son attelage. Deux palefreniers avaient peine à maintenir les chevaux, qui, déshabitués des folles promenades, avaient amassé une vigueur, un feu inouïs, dans le repos forcé du box. Durant la réclusion de Miranoff, on les avait sortis à peine, leur donnant le très strict nécessaire en fait d'air et d'exercice. Car les cochers, les valets d'écurie, se méfiaient de leur fougue, et surtout craignaient d'abîmer, par quelque maladroit accident, ces deux favoris du maître.
oc Ah ! » pensa Nadèje, oc son bras est donc assez remis pour qu'il puisse conduire ? »
Un mot de Mâcha lui revint alors. Depuis une semaine environ, le comte sortait tous les matins. Mais, par prudence, pour se refaire la main, il n'avait pas pris les orloffs. C'étaient ses propres chevaux à elle, c'étaient ses deux alezans dorés qu'il avait conduits les jours précédents. Aujourd'hui enfin il avait donné l'ordre d'atteler ces ardentes bêtes, à demi sauvages.
Elle continua de regarder.
Miranoff maintenant s'installait, prenait les rênes. Le groom qui devait l'accompagner arran-
geait la fourrure autour des jambes du comte, puis sautait sur le siège de derrière. Le chasseur ouvrait la grille.
Les chevaux eurent à peine entendu le grincement des énormes gonds de fer, qu'ils s'agitèrent au point de déplacer, presque d'entraîner les palefreniers qui les tenaient au mors.
— Lâchez!... Lâchez-les!... cria Miranoff.
Les deux hommes sautèrent de côté. Aussitôt les bêtes pointèrent ensemble, s'enlevant tout droit, les crinières noires fouettant l'air, les longues queues balayant le sol. Et, des mors d'argent secoués, l'écume blanche volait en flocons.
Mais aussitôt Miranoff rendit la main, et, touchant les croupes de la mèche du fouet, porta les chevaux en avant. Ils s'élancèrent, d'un même mouvement, puis, la première effervescence passée, la grille tournée, ils commencèrent de rythmer leur trot sous les fines indications de la main habile qui les conduisait. Ce fut vraiment beau. Nadèje, qui adorait ces magnifiques bêtes, trouva dans cette petite scène un instant de distraction.
Cependant il fallait songer à ce départ, dont Miranoff lui avait parlé. Hélas ! elle aurait peu de préparatifs à faire. Puisque, pour elle, ce retour en Russie c'était son entrée au couvent, qu'importaient les toilettes qu'elle allait prendre, les chers
bibelots qu'elle allait emporter? Elle sonna Mâcha. Celle-ci venait d^apprendre par Sémène la nouvelle du prochain voyage. Et les deux femmes, tristement, procédèrent à cette consultation, — d'habitude si amusante, — où l'on choisir les froufrous qui doivent entrer dans les malles, ceux qu*il faut porter chez le fourreur, ceux que l'on donnera aux femmes de chambre, ceux qui resteront dans les armoires.
Pendant ce temps, MiranofFs'en allait vers le Bois.
Lui, pour le moment, ne songeait à rien, absorbé par l'excitant plaisir de modérer, de diriger ses trotteurs, de les rassembler, de leur faire donner leurs plus hautes actions, par un travail combiné du mors et du fouet. La sensa-. tion de la grande vitesse lui procurait aussi comme un engourdissement voluptueux de la pensée. Depuis de si longues semaines, il était privé de cet exercice! Une vie intense, presque joyeuse, coulait dans ses veines ; ses narines, ses lèvres buvaient le vent vif et froid. Sa poitrine se gonflait, soulevée par une sorte d'immense orgueil physique. Puis la matinée était si belles d'un bleu si délicieusement pâle de printemps russe, et les grandes allées désertes, autour de l'hippodrome de Longchamps, vaste et vide, donnaient si bien l'illusion de la steppe!... Ahl cette ivresse dé l'espice sans bornes, cette nos*
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talgie des longs horizons plats sous des ciels infinis, elle lui revenait, puis s effaçait, puis revenait encore, avec des lambeaux de souvenirs, au gré du capricieux paysage. Car, tantôt les longs fuseaux bleuâtres de peupliers sans feuilles dans la nudité d'une prairie lui rappelaient quelque ancienne étape à la tête de ses troupes à travers des prairies monotones; tantôt la silhouette d'un moulin de fantaisie ou les petits rochers d'une cascade artificielle le faisaient se souvenir que cette nature n'avait rien d'improvisé, que des jardiniers parisiens en soignaient les aspects sauvages, et que cet étroit chemin qui débouchait là-bas se nonmiait Yoillée des Toreaux,
a Enfin, » se dit-il, « dans quelques jours je serai là-bas, à Pétersbourg. Et pourquoi n'y resteraisje point? Pourquoi, de nouveau, n'y remplirais-je pas un grand rôle? C'est pour une femme, c'est pour cette folle de Nadia que j'ai arrêté ma carrière, que j'ai failli me brouiller avec le Czar. C'est pour elle que je suis venu m établir à Paris. Quand elle aura disparu de mon existence, tout nuage se dissipera entre Alexandre Âlexandrovitch et moi. J'ai conàervé là-bas toute mon influence... »
Il en était bien sûr, et il venait encore de s'en apercevoir au cours du procès, récemment terminé, de Sonia Kavetchine. Malgré les preuves
sans nombre de la modération professée par cette jeune fille, on l'avait, sur une simple note où Nicolas Féodorovitch recomniandait la plus grande sévérité au tribunal, condamnée à cette peine exorbitante : neuf ans de travaux forcés dans les usines de TÊtat, en Sibérie. Mais la satisfaction que lui causait une pareille rigueur fut mêlée d'un sourd tressaillement d'inquiétude à la pensée de Serge Krilovsky, toujours insaisissable.
a J'en ai assez de Paris, » songea-t-il. a Quelle sécurité peut-il y avoir dans cette République où l'arbitraire et la discrétion sont interdits aux gouvernants? Quand je pense qu'ils n'ont pas pu mettre la main sur ce Krilovsky!... »
A l'idée du Polonais, MiranofT, involontairement, rendit un peu la main. Les chevaux allongèrent tout de suite. Mais, presque aussitôt, il fut obligé de les retenir, car il faillit bousculer une voiture qui sortait à fond de train d'une contreallée. Toutefois, cette voiture s'arrêtant la première, les trotteurs, qui ne s'étaient pas immobilisés, repartirent d'un grand élan, et furent loin en quelques secondes.
Cet incident étonna MiranofT par quelque chose de voulu dans la physionomie et le geste du maladroit conducteur. Quelqu'un, à côté de cet homme, s'était dressé sur le siège, avait tendu le bras... La rapide vision de ce
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mouvement laissait au Russe une impression bizarre. Sans se retourner, il dit à son domestique :
— Qu'est-ce que c'était que ces rosses -là, Augustin ?
— C'est des chevaux qu'on essaie, monsieur le comte.
— Qu'en sais-tu ?
— C'est un break de marchand, une de ces voitures où on essaie les chevaux... Monsieur le comte sait bien.
— Qui était dessus ?
— Comme qui dirait des palefrepiers.,. des grooms enfin...
Miranoff ne répondit pas. Il tourna la tête de ses chevaux vers Paris. C'était dans une large avenue toute vide, aux environs de Bagatelle. Un moment après, le Russe dit encore:
— As-tu vu la direction qu'ils ont prise ?
— Qui ça, monsieur le comte ?
— Eh I de qui veux-tu que je parle ?... Ces gens de tout à l'heure, ces marchands de chevaux ?
— Ils ont pris en face d'eux.
— Et où ça mène-t-il, en face d'eux, animal?
— Je ne sais pas, monsieur le comte. Peut-être bien du côté de la porte Maillot... Peut-être bien dans la direction de Suresnes.
— • Imbécile!... murmura MiranofF.
Maintenant il avait soin de garder le milieu de la vaste chaussée, et, chaque fois qu'il apercevait un croisement de routes, au lieu de ralentir, il pressait encore ses chevaux.
Tout à coup, MiranofF jura d'une façon épouvantable. Le jeune domestique, transi de peur, jeta autour de lui des regards effarés. Au'devant d'eux, une voiture attelée de deux chevaux robustes arrivait au triple galop. Le groom ne pouvait comprendre en quoi cette rencontre excitait un pareil mouvement chez son maître, quand, reconnaissant le conducteur et son compagnon, il ne put s'empêcher de s'écrier :
— Ce sont eux, monsieur le comte, ce sont eux... Et ils vont sûrement faire arriver un malheur !...^
Le singulier équipage, en effet, arrivait d'un train désordonné, virant de droite et de gauche, sans qu'on pût deviner dans quelle direction il était prudent d'obliquer pour éviter un choc. Un instant, MiranofF crut que la droite était libre, et il lança son attelage vers la droite, à toute vitesse... Mais la lourde voiture fut jetée en travers, et, cette fois, d'une façon si évidemment intentionnelle, que le comte laissa de nouveau échapper un furieux blasphème. Il fallait qu'il retint ses chevaux, et les fougueuses bêtes
avaient un tel élan qu'elles vinrent toucher les autres, à présent immobiles. Alors cette pensée vint au comte : « Je vais tourner, je vais fuir... » Mais, pour tourner, il dut reculer, prendre un peu de champ. Sous sa main devenue trop nerveuse, les trotteurs affolés pointèrent...
Un homme, dans le break, en face de lui, se leva... Un homme petit, très brun, avec des yeux de feu qui brillaient sous une casquette anglaise, une casquette de drap avec deux oreillettes relevées sur le sommet de la tête. Cet homme tendit la main droite, où quelque chose brillait...
Le groom de Miranoff sauta à terre et s'enfuit dans le fourré.
Et tout cela "n'avait pas duré trois secondes, car les trotteurs de l'Ukraine, dressés de toute leur hauteur, battaient encore l'air de leurs sabots de devant.
Nicolas Féodorovitch entendit très distinctement:
— Pour Sonia Kavetchine, envoyée en Sibérie!...
Alors il eut, pendant l'espace d'un éclair, mais avec une profondeur d'éternité, l'angoisse horrible de la mort, le sentiment qu'il n'y pouvait plus rien, que la chose allait s'accomplir... Ses yeux s'ouvrirent, hagards, dans la fascination épouvantée de l'inévitable...
Et ce fut tout... Sa pensée, brusquement, s'éteignit, comme une flamme qu'on souiîlel^.
Serge Krilovsky ne tira qu'un coup de revolver. Sa balle était entrée dans le visage du comte de Miranoff, au bas du front, entre les deux yeux.
Le conducteur du break, un nihiliste plus froidement acharné que lui-même, dit seulement :
— Bien tiré. Filons.
Serge se rassit sans un seul mot, essuya son revolver, le mit dans sa poche, pendant que son ami replaçait les chevaux dans la ligne droite. Ensuite ils partirent ventre à terre dans la direction de Versailles.
Cependant les deux orloffs, qui ne voyaient plus d'obstacle devant eux et sentaient les rênes flotter sur leur dos, revinrent de leur côté vers Paris, avec une vitesse que rien ne modérait plus, qui s'accélérait de minute en minute.
Dans l'intérieur du Bois de Boulogne, et jusqu'aux environs de la porte Dauphine, cet attelage affolé qui traînait un cadavre ne produisit guère d'impression. Les promeneurs, soit à cheval, soit en voiture, étaient rares en cette matinée de février. Tous appartenaient à l'élite delà société parisienne et connaissaient les allures impétueuses de ces beaux chevaux russes. A peine, en s'écartant autour de cette course foudroyante.
les gens prononcèrent-ils quelques réflexions étonnées :
— C'est MiranofF... On dirait qu'il n'est plus maître de ses chevaux.
— Tiens, Miranoff!... Il est donc guéri de sa mystérieuse blessure? Il conduit moins bien qu'avant. Ce n'est plus du trot rapide, ça, c'est du désordre.
Quelqu'un dit :
— Pas possible!... Il est emballé... Mais regardez donc... Son domestique est tombé, le siège de derrière est vide.
L'émoi qui commençait à se produire gagna l'Avenue du Bois avec une rapidité de secousse électrique, et plus vite même que la voiture. Là, sous le soleil presque tiède, le trottoir des piétons s'animait d'un mouvement de foule heureuse, dans une illusion de printemps. Tout un monde charmant, dont le rôle consiste à placer de jolies silhouettes et de jolis sourires dans un joli décor, choisit le prétexte d'une promenade hygiénique pour accomplir cette fonction dans la merveilleuse Avenue du Bois, durant les matinées bleues. Et justement cette matinée-là était d'un azur si frissonnant et si doux!... La chaussée s'étalait, d'un jaune sec, avec les taches noires de rares voitures. Puis, de l'autre côté, sur le sol plus brun de l'allée cavalière, la vie coquette reprenait, les amazones commençaient à venir.
décidées par les rayons presque dorés du soleil de onze heures.
Et l'on sentait flotter la joie de vivre, faite pour les femmes, ce jour-là, du plaisir de changer de beauté, de reprendre les grâces de plein air, la gaminerie des toilettes quasi masculines pour la marche et l'équitation, au lieu des traînes imposantes de Tengoncement des fourrures — retrouvées pourtant à l'automne avec le même charme de transformation et de nouveauté.
C est à travers cette scène de luxe paisible que passa l'inoubliable vision.
Brusquement, elle apparut à la porte Dauphine. Et, jusqu'à l'Arc de l'Etoile, on la sentit venir, dans une clameur grandissante, sous un coup de vent d'angoisse, qui serrait les cœurs et pâlissait les fronts avant même que l'on eût compris.
Le galop des chevaux martelait la terre. Nul ne rêvait d'arrêter ces folles bêtes fumantes, aux crins envolés, ivres d'effroi et de vitesse. Malgré la fréné^e de leur course, on distinguait, on devinait quel fardeau d'épouvante elles emportaient là-bas, vers cet hôtel somptueux, dont, sans hésiter, elles avaient pris le chemin,
MiranofF gardait à peu près la position assise. Son corps puissant s'y maintenait encore, soutenu par les coussins. Mais ses doigts avaient lâché les rênes, qui traînaient sur le sol. Et sa
tête... Ah! qui donc pourrait oublier cette tête parmi tous ceux qui la virent?...
C'était le chef branlant, aux vertèbres amollies et comme brisées d'un cadavre. Décoiffée de sa toque de fourrure, cette tête oscillait sur l'épaule droite. Le vaste crâne, les cheveux gris bouclés, dépouillés de leur ancien orgueil, sursautaient aux rebondissements élastiques de la voiture. On eût dit qu'ils tressaillaient à chaque fois, secoués par l'ange de la Mort. Et souvent, dans ces chocs sinistres, du sang partait du front troué, s'éparpillait entre les paupières ouvertes, voilait l'horreur desespérée des fixes prunelles, puis roulait sur les joues blêmes, s'amassait dans la longue moustache. Il pleurait du sang, cet homme mort, lui qui, vivant, n'avait jamais pleuré de larmes...
Parmi la terreur universelle, les cris, les bras levés des uns, le silence glacé des autres, Nicolas Féodorovitch accomplit sa dernière promenade. Ses chevaux haletants tournèrent court dans la contre-allée, puis s'arrêtèrent net devant la grille. Là, comme on ne leur ouvrait pas tout de suite, ils pointèrent encore une fois. Us restaient debout, cabrés, superbes, avec, derrière eux, ce mort au visage sanglant.
Mais des gardiens de la paix les saisirent au mors. Des pas effarés se précipitèrent sur le sable de la cour. Les deux battants de la grille s'écar-
3^2 PASSION SLAVB
cèrent. Et, calmés enfin, lentement conduits par les hommes qui les maintenaient, les deux trotteurs noirs de l'Ukraine amenèrent devant le perron de k magnifique demeure le cadavre de Miranoff assassiné.
E surlendemain de ce jour, dans Taprèsmidi, rhôtel de MiranofF s'ouvrit aux compatriotes, aux amis, même aux curieux, qui voulurent rendre un hommage suprême ou bien adresser un dernier coup d'œil à l'illustre défunt.
A travers le hall immense, et jusqu'à l'un des salons du rez-de-chaussée, transformé en chapelle ardente, un silencieux défilé se déroula durant de longues heures, entre les laquais en grande livrée de deuil.
Sur une couche basse improvisée et recouverte de velours blanc, parmi les innombrables cierges et les avalanches de fleurs, MiranofF dormait son imposant sommeil.
Nicolas Féodorovitch était revêtu d'habits civils noirs. A la boutonnière de sa redingote, on remarquait la rosette de Tordre de Saint-W.ladimir, dont il était grand-cordon. Sa tête, enveloppée d'un bandeau, pour voiler les traces de l'autopsie, semblait — lavée de ses pleurs sanglants — avoir recouvré son impassible orgueil.
La foule regardait, puis s'écoulait, muette, après avoir admiré, dans un respectueux chuchotement, la couronne de pensées et de roses-thé, nouée de rubans aux couleurs françaises et russes, offerte par le Président de la République, et rénorme couronne de cyclamens et de violettes, à laquelle on avait épingle le télégramme du Cïar.
Les funérailles des grands de ce monde ne pa* raissent jamais trop fastueuses, même aux plus modestes spectateurs. C'est le seul étalage pompeux que le peuple contemple avec un plaisir non mélangé d'envie. Car le néant comihun do tombeau flatte la bassesse des ignorés et les console des apothéoses particulières.
Aussi les magnifiques obsèques du comte de Miranoff provoquèrent dans les rues de Paris un délire de sympathie et d'enthousiasme.
Le corps de Nicolas Féodorovitch était renfermé dans un cercueil de plomb capitonné de satin blanc; puis dans un second cercueil de chêne, et enfin dans une gaine de velours violet*
PASSION SLAVE ^^f
Un grand drap mortuaire en soie brochée d'or recouvrait cette triple enveloppe, sur le char funèbre de première classe, traîné par six chevaux, qui transporta le mort à l'église russe. On voyait sur ce drap le sabre et la coiffure empanachée du général si souvent victorieux.
Derrière le char, un lieutenant aux chevaliers-, gardes, en grande tenue — tunique blanche, casque d'argent avec l'aigle d'or éployée,— ■ portait sur un coussin les plaques de grand-croix des principaux ordres de l'Europe, toutes les décorar tions du comte de Miranoff.
Un long conège officiel suivait, dans des voitures de gala. Un régiment d'infanterie portant le drapeau, des batteries d'artillerie, des escadrons de cavalerie, rendirent les honneurs militaires.
Durant ces heures de deuil, une jeune femme enveloppée dans de longs vêtements de crêpe noir, priait devant les saintes images, au milieu du solennel silence de l'hôtel de Miranoff. Dans l'épouvante et la pitié que soulevait en elle cette i^ort terrible, en proie au vague remords d'une complicité inconsciente avec le Destin sévère, Nadèje prenait la résolution d'entrer au couvent. Rien ne serait changé à sa vie future. Cette vie d'isolement, d'expiadon, d'austérité, qu'elle acceptait hier, eUe l'accepterait encore demain. Elle
ne voulait pas profiter de Tépouvantable crime. Elle ne voulait pas ramasser le trésor de Tamour et du bonheur dans le sang de son mari.
Cette résolution était sincère.
Mais Nadèje aimait, et elle avait vingt ans.
On se rappelle encore à Paris comment l'assassin du comte de Miranoflf, grâce à l'ingénieux dévouement de ses amis, put échapper à la justice.
Après le crime, son complice et lui-même s'éloignèrent à fond de train dans la direction de Versailles. Près de la gare des Chantiers, ils abandonnèrent avec intention leur voiture, qui fut reconnue plus tard par le groom de M. de Miranoff. On chercha Krilovsky dans toutes les stations du réseau de l'Ouest, dans tous les ports de l'Océan. Ensuite on le chercha plus loin encore. A tout instant les journaux annonçaient son arrestation. On venait de capturer à Bruxelles, ou à Vienne, ou à Londres, un individu répondant à son signalement.
Durant tout ce temps, Krilovsky demeurait caché à Paris chez des amis dévoués. L'opinion publique, d'ailleurs, lui était plutôt favorable. Les journaux racontaient qu'il s'était offert aux chefs de son parti pour exécuter Miranoff, jurant de réussir ou de se tuer, rendu implacable par le
désir de venger la femme qu'il aimait. Les passionnés virent en lui un héros; les fanatiques le traitèrent de martyr. Un très habile subterfuge de la presse socialiste réussit à le mettre sain et sauf hors de France. On laissa échapper des indiscrétions volontaires sur un duel entre journalistes. Krilovsky fut le médecin de ce duel, qui n'était qu'une comédie bien préparée. De la sorte il passa la frontière, sous l'œil indulgent des chefs de gare, des douaniers et des gendarmes.
Il exerce à présent la médecine en Amérique.
Il va se marier. Il va épouser Sonia Kavetchine. Car la jeune fille, après deux ans de travail dans les usines de la Sibérie, a vu sa peine commuée par un décret du Czar. Elle est simplement condamnée désormais à une interdiction de séjour sur le territoire de TEmpire. Mais, comme la notion de patrie lui semble tout à fait conventionnelle, les douleurs de l'exil lui resteront inconnues.
Elle aurait fait tout aussi bon marché du mariage, car elle ne considère pas que la signature d'un maire ou la bénédiction d'un prêtre puisse mettre aucune moralité dans les rapports des sexes. Mais le mariage américain n'étant qu'une façon d'union libre simplement enregistrée, M^^® Kavetchine veut bien faire une concession en faveur de ce progrès, et consentir à l'approuver en ne le dépassant point.
Nul ne croirait, à Tentendre développer ses libres théories, qu'elle n'est pas, qu'elle n'a jamais été la maîtresse de Serge. L'opinion qu'elle en avait donnée à M. de Brénaz était inébranlable. Pourtant il n'en est rien. Ces étranges fiancés ne sont encore que des fiancés. Sonia Kavetchine, qui, durant deux années, étudia les bas-fonds de la société européenne; qui, pendant deux autres années, vécut dans l'enfer moral des usines de forçats en Sibérie, arrive au seuil du mariage pure comme la jeune vierge que sa mère quitte pour la première fois dans la chambre nuptiale. L'énergie de la réflexion, l'ardeur de la charité^ l'ont . préservée des pièges de l'imagination; sa pudeur et sa fierté l'ont gardée contre les pièges de la chair. Serge Krilovsky l'a respectée parce qu'il aime la femme tout entière en elle, la femme intelligente et chaste, et non point seulement l'instrument de passion dont l'âme dédaignée se corrompt ou se révolte sous les caresses du mâle.
Ni Serge ni Sonia ne se croient pour cela des exemples d'héroïsme. Des liaisons comme la leur sont fréquentes en Russie. Les étudiants et les émdiantes vivent en camarades à Péters bourg, habitant les mêmes quartiers, les mêmes maisons, presque les mêmes chambres, sans qu'il en résulte aucun désordre. Ces jeunes gens slaves, à la pensée ardente, au sang calme, se préoccupent de l'intelligence et du caractère plus que de la
sexualité. C'est une race d'avenir, ce n'est une race de décadence. La chair n'a pas enc asservi l'âme, a Mieux vaut, » dit parfois Se Krilovsky, « posséder un idéal — fut-ce un som idéal de révolutionnaire — que de s'enfen dans son moi, et de borner l'etTort de sa vie i procurer des frissons nouveaux, n
^^ EPUis la mort de Nicolas Féodorovitch, plus de deux ans se sont écoulés.
Et il y a bien peu de jours — à peine forment-ils des semaines — que fut célébré le mariage de la comtesse de Miranoff avec le marquis de Brénaz.
C'était dans une byzandne petite église du gouvernement de Voronèje — une petite église aux arceaux lourds, aux ors éteints. Les ancêtres de Nadèje se sont agenouillés autrefois sur ces prie- Dieu noircis. Elle-même, quand elle était une petite fille slave, elle s'est mise sur ce banc de bois, et, durant la longueur des
offices, les yeux fixés sur la lampe de l'autel, Tair bien sage, elle s'est enfoncée dans les merveilleux domaines des enfantines songeries, dans les conceptions ravissantes et bizarres du monde et de l'avenir, dans les infinies perspectives qu'ouvrent aux petites âmes de dix ans tous les mots évocateurs, tous les mots qu'elles ne comprennent pas. Le pope qui bénit le second' mariage de Nadèje est le même qui l'a bapdsée vingt- trois années auparavant.
Quand la simple cérémonie fiit terminée, les nouveaux époux regagnèrent le château, le € vieux nid de seigneurs, » suivant l'expression de Tourguéniew, cette expression qui charmait Nadèje.
Combien de fois ces mots lui étaient venus à la pensée, en rêvant à une heure semblable, sans croire qu'elle sonnerait jamais! Son bonheur s'augmentait aujourd'hui à matérialiser dans les moindres détails la chère vision entrevue dans le passé. Lorsque l'après-midi s'acheva, que les premières ombres estompèrent les massifs du parc, elle voulut emmener Hubert jusqu'à l'étang, par les mêmes avenues où jadis elle errait avec lui en imaginadon»
Il la suivit, se laissant conduire par la main, indifférent au paysage, ne voyant que les yeux et le sourire de cette femme, à laquelle, enfin, il
pouvait songer avec tout son etie, avec ses sens autant qu'avec son esprit et son cœur, sans redouter les surprises ni les folles souffrances du désir. Les luttes contre lui-même étaient maintenant finies. Hubert se sentait vaincu délicieusement par sa passion triomphante. A peine avait-il la force de laisser venir cette nuit nuptiale dont les voiles se déployaient avec une si cruelle lenteurl...
Car c'étaient les jours encore longs du milieu de l'été. Quand Nadèje, appuyée sur son mari, s'arrêta tout au bord de l'étang, c'était bien le doux crépuscule qu'elle avait vu dans ses songes. Elle regarda les teintes mourantes au fond du ciel, les immobiles découpures des arbres noirs, les glaçures métalliques de l'étang parmi les glauques îlots des feuillages aquatiques. Puis les larmes d'un bonheur trop complet lui gonflèrent le cœur, lui montèrent aux paupières, tandis qu'elle murmurait :
— C'est bien cela.
Alors, Hubert, s'inclinant vers son oreille, lui dit d'une voix basse comme un soufiie :
— Je t'aime trop, Nadia... Rentrons.
Elle rougit, sourit, puis, levant ses grands yeux mouillés vers les siens, elle répondit :
— Pas encore. Donnez -moi d'abord votre main.
— Voici.
— Non, pas la main droite... L'autre.
— Voilà, dit-il amusé, pressentant quelque amoureux enfantillage.
— Regardez, reprit-elle, voici votre alliance» Et regardez encore : voilà, tout à côté, sur le doigt voisin, votre bague empoisonnée. Je ne veux pas, monsieur, d'un pareil voisinage.
— Je mettrai cette bague à la main droite.
^- Oh! non, vous n'en aurez jamais besoin, si
vous m'aimez. Ne la gardez pas. Elle me fait peur.
— Je ferai ce que vous voudrez, Nadia. Mais j'y riens, à cette bague, et je riens à la porter. Elle n'a jamais quitté mon doigt depuis que je l'ai fait monter de la sorte.
Nadèje eut un rire d'enfant espiègle.
— Vraiment?... Jamais?
— Quelques jours seulement, quand j'avais le délire. Le médecin, craignant quelque folie de la fièvre, me l'avait retirée.
— Le médecin ? répéta Nadèje.
— Oui, le docteur Berger-Ricard.
Nadèje regardait son marL Jamais elle ne lui avait avoué cette visite à son chevet, dans la maison du garde, quand elle avait cru lui dire un dernier adieu... Oh! l'horrible moment... Elle fut si déchirée par le seul souvenir que sa gaieté s'effaça. Elle se jeta, frissonnante, sur la poitrine d'Hubert.
— Qu'y a-t-il, mon amour?...
Alors elle lui raconta les heures sinistres de cette blême journée de neige, et sa pâleur, à lui, sur l'oreiller, les mots effrayants qu'il prononçait... Elle gémissait en y songeant... Elle chuchotait, la voix coupée par l'étreinte des angoisses anciennes. Il la serrait contre lui, passionnément : <c Ah I si je t'avais reconnue I Si j'avais su!... »
Quand il apprit que c'était elle, Nadèje, qui lui avait ôté la bague, il sortit l'anneau du doigt, le lui glissa dans la main :
— Etes-vous contente ? Faites-en ce que vous voudrez.
— Vraiment?... lui dit-elle.
Elle se recula un peu, consolée, joyeuse de nouveau. Et, sur le fond rose et or de l'étang, elle se dressait dans sa blanche robe, fine et mystique, avec cet anneau qu'elle tenait en l'air, comme un symbole.
— Vous me donnez cette bague? Elle est bien à moi?
Il inclina la tête, tout éperdu d'adoration.
Nadèje se retourna un peu, et, de toute sa force, aussi loin que possible, elle lança dans l'étang la bague empoisonnée.
On vit l'anneau d'or briller une seconde en traversant un dernier reflet de soleil, puis trouer la surface lumineuse de la pièce d'eau. Des rides
noires, concentriques, flottèrent sur ce miroir qui pâlissait, et s'en allèrent mourir entre les longs roseaux...
Alors Hubert et Nadèje s'en retournèrent vers la maison.
ÉHILK OOLIN. — IMPRIMERIE DE LâGNT
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