DANIEL LESUEUR
a «vxil z89a.
s la fin d'une après-midi de printemps ■ — un des derniers printemps, car peu d'autres ont fleuri depuis lors, — le marquis Hubert de Brénaz parcourait, d'une promenade lente, pleine de rêveries, le Campo- Santo de Gênes.
Dans ce lieu — l'un des plus suggestifs de la terre par le contraste de sa mélancolie mortelle et de sa grâce merveilleuse — le marquis se trouvait presque seul Son regard, en plongeant
dans les galeries, n'apercevait, sous la voûte ensoleillée des arcades ou dans la pénombre des corridors mortuaires, que les couronnes de fleurs appuyées contre les grilles des tombes, et, se détachant çà et là des murailles, le geste éploré de quelque statue de douleur.
Dans le jardin, parmi les mausolées modestes, où la floraison des roses remplaçait la somptueuse tristesse des marbres, quelques paysannes étaient en prières- Mais à peine leur coiffe blanche, leur jupon rouge et leur tablier rayé se distinguaientils dans le fouillis des fleurs, aux couleurs non moins vives. La silhouette noire des sveltes croix, l'obscurité des buissons de cyprès, assombrissaient à peine la souriante beauté de la mort. Un parfum d'oranger, de myrte et de jasmin, flottait. Et, dans la clarté chaude et tendre de cette fin de journée italienne, la flamme des veilleuses funéraires se fondait, toute pâlie, comme une corolle ardente qui se fane.
Hubert de Brénaz marchait, s'arrêtait, regardait... puis marchait encore. Tous les souvenirs de sa vie — procession lente ou rapide, parfois tumultueuse et confuse, parfois éclaircie et précise — lui traversaient le cœur. Plus que jamais il éprouvait la fatigue d'un doute obsédant sur le sens de sa destinée.
Ainsi donc jamais, jamais il ne pourrait vivre tout sin*|9lement, comme vivent tant d'autres
hommes? Voici qu'il avait trente-quatre ans, l'âge de la virilité épanouie, le moment de connaître, de jouir et d'ain^r, puisque la science, la volupté, l'amour, semblent les fins dernières de l'existence humaine. Vaillamment, patiemment, durant toute sa jeunesse, il avait amassé les matériaux de son bonheur fumr. Quinze longues années consacrées à parcourir le monde!... Et non pas, comme il eût pu le faire, en voyageur délicat, et riche, qui ne voit l'univers que par le hublot de son yacht ou à travers les glaces de son wagon-salon, et qui se transporte partout, tel qu'un précieux colis fragile, enveloppé par le capitonnage d'un luxe de Parisien millionnaire. Non : Hubert de Brénaz, dans les expédidons, les aventures, les chasses, les combats, l'audace des explorations, avait vu la mort de bien près et sous des aspects moins nobles qu'il ne la contemplait maintenant dans ce Campo-Santo.
Il avait mille fois risqué sa vie, préférant la perdre que de ne pas la remplir de toutes les expériences et de toutes les émotions qu'elle pouvait comporter. A travers toutes ces expériences, toutes ces émotions, il avait cherché ce qui passionnerait son âme inquiète, ce qui pourrait la captiver définitivement, sinon la satisfaire. Pendant quinze années, malgré l'activité dévorantv^ de son corps et de son esprit, Hubert avait attendu de vivre. Et ce soir, dans ce calme
Campo-Santo, à peine de retour une fois de plus en Europe, prêt à rentrer dans sa chère patrie, la France, il se disait comme au premier jour, mais avec infiniment plus de tristesse :
a Que dois-je penser?... Que dois-je croire?... Que dois-je aimer?... Que dois-je faire?... »
Un effroi désespéré lui venait devant l'incurable ennui de l'existence humaine. Marcher sans but, pour marcher, tout simplement, n'est-ce pas une occupation odieuse ? Ne vaudrait-il pas mieux s'arrêter avant d'être parti, avant d'avoir éprouvé l'inutile lassitude? Ces milliers de morts, endormis dans ce lieu de silence et de parfums, qu'ont-ils accompli d'autre ? Ils ont avancé, avec toute l'humanité, de quelques pas; leurs descendants iront un peu plus loin... Jusques à quand?... Quels sont ceux qui arriveront — si l'on arrive — et qui verront le but — si toutefois il y a un but?...
Ces réflexions, chez le jeune homme, s'attendrissaient par la merveilleuse poésie de ce qui l'entourait. Une espèce de pitié pour lui-même, aiguisée d'une sourde admiration pour cette nostalgie de son intelligence et de son orgueil, l'envahissait parmi la compacte floraison des tombes et des plantes. Une vision vague le faisait s'apercevoir lui-même, éternellement couché sous l'insouciance de ces roses...
Il avança la main gauche sur le bras de marbre
d'une croix. Au petit doigt de cette main se voyait une bague ancienne, dont le chaton de calcédoine portait en creux, pour servir de cachet, les armes des marquis de Brénaz. Hubert ôta cette bague, glissa Tongle dans une rainure, souleva la pierre gravée, et dévissa un minuscule bouton terminé par une pointe d'or.
ce Une piqûre de cette aiguille, songeait-il, et toutes mes curiosités seraient à jamais muettes. »
En effet, l'intérieur du chaton contenait le plus violent et le plus inaltérable poison que le jeune homme eût découvert dans ses voyages.
Il avait pris l'habitude de s'en munir, afin d'échapper à des supplices humiliants et raffinés s'il tombait aux mains de peuplades barbares. Ce poison lui avait été vendu chez une tribu du centre de l'Afrique, qui le fabriquait pour en enduire ses flèches : inystérieuse mixture où dominait l'horrible fourmi rouge, au venin d'une virulence extrême, séchée et broyée dans l'huile de palme.
Hubert sourit en regardant cette pointe d'or, presque microscopique. Car maintenant, de retour en Europe, en pleine civilisation — et luimême, par son nom, sa fortune, par la célébrité de ses hardis voyages placé sur l'un des sommets de Cîtte civilisation — il n'avait plus besoin d'emporter partout avec lui la mort foudroyante et libératrice.
— Qui sait?... dit-il à demi-voix, refermant le chaton, et remettant la bague.
Mais cette contemplation prolongée de la mort commençait à lui rendre le goût de la vie. Un sursaut de sa vigoureuse jeunesse l'éveilla de son rêve; et, par une révolte toute physique •de son être contre la tyrannie de sa pensée, il se mit à marcher rapidement, frappant les dalles d'un pied volontaire, pour sortir du Campo- Santo.
Comme il pénétrait dans une des galeries, le bruit de ses pas fit tourner la tête à deux visiteurs, arrêtés avec admiration devant la belle stame pensive du monument de la famille Piaggio. Ainsi distraits de leur contemplation, ces deux visiteurs se remirent en marche, et s'avancèrent de son côté.
Hubert qui, de loin, les vit venir, fut frappé par un contraste — celui de la stature élevée, massive, presque géante, d'un grand vieillard superbe, avec la sveltesse et la gracilité d'une toute jeune fille appuyée à son bras. L'enfant — c'était presque une enfant, de quinze ou seize ans peut-être, — grande pourtant, haussait sa petite main pour entourer le bras du colosse, s'y suspendant avec une filiale câlinerie. Ce couple présentait un tableau charmant de paternité heureuse, fortement protectrice, et d'enfantine faiblesse, tendre et confiante.
Mais, à mesure qu'il en approchait, Hubert cessait de remarquer l'ensemble pour ne plus contempler que la beauté de la jeune fille.
En les quelques secondes de cette première rencontre avec elle, il ne perçut que la séduction immédiate, intense, qu'elle exerça sur lui. Plus tard, il devait détailler dans l'adoration et se rappeler dans l'angoisse les moindres traits de ce visage. Il devait retrouver en lui-même, durant des nuits et des jours, par la plus douloureuse hantise, leurs lignes, leurs nuances, leurs lumières et leurs ombres : l'éclat du teint, la noire profondeur de la chevelure, la délicatesse des sourcils allongés au bas d'un front si mat et si blanc, le nez d'arête si fine, à peine busqué, aux narines étroites et fières; puis surtout — surtout!... — la splendeur des yeux et la merveille de la bouche. Les yeux..., les longs yeux aux cils noirs, aux prunelles d'un velours sombre comme des pétales de pensée; et la bouche ardente, songeuse, âprement tentatrice en le dédain voulu de ses coins retroussés.
Pour le moment, Hubert n'aperçut tout cela qu'en une rapidité, un éblouissement d'apparition. Toutefois, une commotion brusque le secouait. Jamais à ce point et d'une façon si foudroyante il n'avait subi l'attraction de la femme, dans ce que cette attraction a de plus irrésistible, de plus délicieusement poignant... Son cœur
battit, ses mains tremblèrent... Une sorte d'ivresse l'étourdit, le fit presque chanceler.
La jeune inconnue passait, toujours appuyée au bras de son père. Son regard croisa celui de M. de Brénaz. Hubert crut rêver en la voyant distinctement pâlir. Une grande curiosité dissipa sa première émotion.
Il poursuivit son chemin; puis, au bout de la galerie, il se retourna. Tout au fond, dans la longue perspective régulière des tombes et des arceaux, il vit encore les deux silhouettes, — l'une si robuste et si haute, l'autre si gracieuse et si frêle — qui s'éloignaient, indifférentes. Elles tournèrent dans un de ces corridors intérieurs, tapissés de caveaux modestes qui se superposent du sol jusqu'à la voûte comme des tiroirs de commode. Sans doute les deux étrangers revenaient sur leurs pas, marchaient maintenant vers la sortie, parallèlement à sa propre direction.
Une tentation folle saisit le marquis de Brénaz. Il fallait qu'il parlât à cette jeune fille, qu'il entendît le son de sa voix, n'importe sous quel prétexte. 11 eut bientôt fait d'en imaginer un.
Tout en pressant le pas vers la cour d'entrée du Campo-Santo, il tira de sa poche une mignonne bourse à mailles de platine et d'or, en retira. un certain nombre de louis qu'il glissa dans son gousset; puis, la tenant à la main, il aborda le gardien du cimetière.
— Voici, dit-il, ce que je viens de trouver à terre, dans la Galleria Inferiore, Un étranger Taura perdu. Est-il venu aujourd'hui beaucoup de visiteurs ?
— Santa éMaria! s'écria l'Italien. La jolie bourse! Elle doit appartenir à cette belle demoiselle que j'ai vue entrer tout à l'heure accompagnée d'un vieux monsieur... Mais précisément, les voici.
Satisfait d'être surpris dans son colloque avec le gardien — ce qui donnait à sa démarche un air plus naturel, — M. de Brénaz ne se pressa pas de s'adresser aux deux étrangers. Mais, comme ils allaient franchir la grille, il les arrêta d'un salut profond.
— Pardon, signorina, dit-il en italien, tout en présentant la bourse à la jeune fille, n'auriez-vous pas laissé tomber cet objet?
Elle eut un regard étonné, une hésitation, ne parut pas très bien comprendre. Puis, secouant la tête avec un léger sourire, elle se tourna vers son compagnon :
— Non, monsieur, je vous remercie, ce n'est pas à nous, répondit en français le vieillard, portant poliment la main à son feutre de voyage.
Us passèrent, sans remarquer peut-être le geste de M. de. Brénaz, qui, ostensiblement, pour la vraisemblance de son subterfuge, remettait au
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gardien la bourse d*or que nul visiteur ne viendrait réclamer.
Toutefois Hubert, en sortant derrière eux, eut le temps de les voir monter en voiture, devant le marchand de photographies qui les poursuivait de ses offres.
— Regardez, signora,.. Look hère, disait rjiomme. // Campo-Santo,,. il Vuomo,..
La voiture s'ébranla... Un vulgaire landau de louage, sur le siège duquel Hubert reconnut avec joie un petit cocher qu'il avait pris lui-même la veille, — un jeune Florentin, aux yeux noirs et aux cheveux bouclés, beau comme un Jean- Baptiste de Luini, et qu'il était sûr de retrouver sous peu, à la station des fiacres, dans la cour de la gare.
Il revint lui-même à pied, sans que ses jambes d'explorateur trouvassent trop longue la route, pourtant assez étendue, qui va du Campo-Santo à la ville. Les misérables masures dont cette route est semée, le profil géométrique de Taqueduc qui escalade les collines, le large lit caillouteux de la rivière à demi desséchée, dans laquelle de pauvres femmes trouvaient à peine assez d'eau pour laver leurs guenilles, n'offraient point d'aspects capables de charmer sa promenade. Mais, sur la sécheresse de ce paysage, sur la laideur des faubourgs, la douceur rosée d'un soir italien jetait un voile d'enchantement, d'illusion, de
poésie. Une suavité caressante flottait dans l'espace. L'air grisait comme un vin mousseux et léger. De toutes parts, des chansons montaient, des chapelets de roulades faciles, pleines, sonores, s'égrenant de ces masures de mendiants italiens, comme il s'en égrène chez nous spontanément, au coucher du soleil, dans les futaies peuplées de rossignols.
« Pourquoi donc a-t-elle pâli en me voyant? » se disait-il. ce Et pourquoi, ensuite, ne m'a-t-elle rien répondu? J'avais tellement envie d'entendre sa voix, son accent! Mais aussi quelle idée stupide j'ai eue de lui parler italien!... Est-ce parce qu'elle a les cheveux noirs? Elle n'a pas le type méridional; j'aurais dû le remarquer tout de suite. Et c'est une Française, tout simplement. Mon Dieu, que j'ai donc été maladroit ! »
Mais une réflexion le frappa. Non, cette jeune fille et son père n'étaient pas français. Les Français ne sont pas si réservés en voyage. Le vieillard se fût montré plus courtois pour un compatriote qui voulait lui rendre service. Un compatriote?... Qu'en savait-il, puisque M. de Brénaz parlait italien ?
— Ai-je été assez maladroit! conclut pour la seconde fois Hubert.
D'ailleurs pourquoi cette rencontre le préoccupait-elle à ce point? En analysant à fond sa <:uriosité, le jeune homme, crut découvrir qu'elle
avait maintenant pour principal aiguillon le regret de sa bourse en or. Il y tenait. Elle l'avait suivi partout depuis des années; quelques souvenirs restaient aux mailles souples qu'il ne presserait plus entre ses doigts. S'il n'avait pas sacrifié ce bijou, peut-être, au bout de cent pas, eût-il oublié l'inconnue. Mais l'intérêt que la jpune fille excitait en lui, ayant pris une forme et une valeur, s'imposait à ses réflexions, qui le redoublaient par l'analyse.
c( Qu'est-ce qui m'a donc pris à la vue de cette enfant-là? Et dire que, cinq minutes auparavant, je me livrais à des méditations philosophiques; je ne trouvais rien dans l'univers digne de me passionner... Puis, tout à coup, me voilà faisant des sottises — pire que des sottises..., des naïvetés — pour obtenir un mot d'une femme ! Je ne suis pourtant point sujet à des accès de ce genre. Je n'ai jamais craint les emballements de l'amour... Maladie dont on se préserve par une hygiène bien entendue des sens et de l'imagination... Mais n'ai-je rien oublié de mon traitement préventif? Quels yeux elle avait, cette ravissante fille! Je les verrai longtemps. Tiens! si j'allais à la gare... Mon petit cocher, s'il les a ramenés chez eux, se trouvera peut-être à son poste. »
ON, le petit cocher n'était pas à son poste. Ce désappointement transforma en idée fixe la curiosité de M. de Brénaz. Un demi-aliment, de nature fort piquante, fourni le soir même à cette curiosité, la rendit plus aiguë et plus obsédante encore.
Hubert dînait chez une ancienne et intime amie de sa mère, la duchesse de Carlione, propriétaire d*un des plus beaux palais de la Via U^ova, Cette vieille grande dame, d'esprit fort distingué, n'avait réuni que peu de convives, mais des convives d'élite, pour fêter le retour du voyageur sans l'exposer à l'empressement et aux questions des importuns.
Malgré cela, Hubert eût trouvé la soirée
longue, si la conversation n'eût roulé que sur les péripéties de sa dernière expédition à travers l'Afrique centrale. Mais, à l'heure du café, dans la petite cour intérieure brodée de mosaïques, enserrée de colonnettes et de balcons, et tout assombrie par les feuillages des orangers, il ne put se retenir de raconter sa rencontre du Campo- Santo. Il parla peu de la jeune fille, mais décrivit longuement le vieUlard.
— Il m'a frappé, je vous assure... Si grand, si fier, si ferme sous ses cheveux blancs!... Des yeux d'acier, une longue moustache grise de Tartare... Et une carrure!... Un vrai Titan de Michel- Ange.
— On dirait que vous décrivez le comte de Miranoff.
— Miranoff?... Lequel?... Le fameux général, le héros de Plewna, le terrible ennemi des nihilistes?...
— Lui-même. Il n'a pas d'homonyme que je sache.
— Ah! c'est cela... des Slaves! s'écria brusquement Hubert. Comment n'y ai-je pas songé plus tôt? Des Russes..., voilà!... ce sont des Russes.
La duchesse de Carlione manifesta des doutes sur une identité si superficiellement reconnue. Elle s'étonnait de la présence à Gênes du comte de Miranoff.
— Ce n'est pas possible... Nous le saurions...
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On l'aurait vu dans les journaux, sur la liste des étrangers.
— Mais, dit quelqu'un, qui serait la jeune fille? Il est veuf, Miranoff, et il n'a pas d'enfant.
— Bah î fit un jeune homme, quand un boyard se promène incognito, dans une ville étrangère, avec une jolie fille...
Une colère irraisonnée saisit Hubert à cette supposition.
— Monsieur, prononça-t-il sèchement, j'ai dit ce une jeune fille du monde, du plus grand monde. » Faites-moi l'honneur de croire que je ne me trompe pas en cette matière.
Alors la conversation devint générale sur Miranoff, sans que personne crût d'ailleurs qu'il eût le moindre rapport avec le vieillard du Campo- . Santo. Chacun jugeait suivant sa propre inclination, et de parti pris, le caractère et les actes de ce personnage célèbre. Les uns le traitaient de grand homme d'État, les autres de Cosaque sanguinaire.
Quel avait été son rôle, au juste, en dehors de son éclatante carrière sur les champs de bataille? Était-ce une mission de sombre tyrannie ou un ministère de justice et de salut public, qu'il avait exercé comme chef de la Troisième Section à la Chancellerie privée de l'Empire? Avait-il affermi le trône ou exaspéré mal à propos les adversaires de la monarchie absolue? Jusqu'où avait-il poussé
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les mesures de rigueur? l:tait-il vrai que des nihilistes, enfermés dans les cachots souterrains de la forteresse de Saint-Pierre et Saint-Paul, n'avaient jamais reparu?... Nul ne le savait que lui-même, le Czar peut-être, et Dieu... s'il existait.
Quant aux invités de la duchesse de Carlione, bien qu'ils ne fussent pas les premiers venus, ils avaient le tort de toiser cette puissante personnalité russe à la mesure de leur âme latine, et ils prononçaient beaucoup de sottises, par ignorance profonde de l'abîme qui sépare les races. Hubert seul ne disait rien, souriant — lui connaissait la gravité des problèmes — de voir les feux follets de ces pauvres idées mondaines frétiller et s'enfoncer dans la grande nuit du monde slave.
Mais il s'intéressa de nouveau lorsque quelqu'un dit tout à coup:
— Vous savez qu'il est dans une situation terrible, le comte de Miranoff.
— Comment cela?
— On croit qu'il est condamné à mort par les nihilistes. En ce cas, rien ne pourrait l'empêcher d'être assassiné. Il se lève tous les matins en se demandant si ce sera pour aujourd'hui le coup de revolver ou l'explosion de la petite bombe... Si c'est vrai, représentez-vous cette existence. L'épée de Damoclès n'était rien auprès. .
— Mais qui peut faire supposer?... Les nihilistes n'auraient pas dit...
— Voilà... Ils étaient douze grands personnages — ministres, magistrats, chefs de police — ayant montré un acharnement particulier dans la répression des complots politiques... Douze qui, par leur attitude, leur situation, semblaient également désignés à la haine des révolutionnaires... Or, sur ces douze-là, il y en a onze qui sont morts de mort violente. Le onzième était ce préfet de police qu'une jeune fille de dix-huit ans vient de tuer à coups de revolver... Vous vous rappelez bien!... Pas plus tard que le mois dernier. Et le douzième, le seul survivant... eh bien, c'est Miranoff.
— Et, dit la duchesse de Carlione, Miranoff doit courir d'autant plus de risques qu'il est, si je ne me trompe, allié à la famille du Czar.
Oui, certes, je m'en souviens très bien, sa femme avait dans les veines une goutte du sang des Romanoff.
— Ah ! dit Hubert, si c'est lui que j'ai rencontré aujourd'hui dans le Campo-Santo, les nihilistes auront quelque peine à s'en débarrasser. Il ne se laissera pas exécuter facilement, celui-là. Et il ne paraît pas inquiet, je vous en réponds. Quel crâne bonhomme !
Décidément le marquis gardait son idée fixe, restait persuadé qu'il avait vu le fameux général russe. Et l'incrédulité de ses amis, lés hochements de tête de la duchesse, qui répétait : a Miranoft
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n'a pas d'enfant, » ne lui ôtèrent pas de l'idée qu'il avait rencontré le comte avec sa fille.
(c Une Romanoff par sa mère, c'est bien cela, » se disait-il en regagnant son appartement d'hôtel. « Nulle autre famille au monde n'a cette fierté dans la grâce. Et cette beauté... C'est la beauté traditionnelle des Czars. Elle a dans les veines cette source d'orgueil, de force et d'indicible charme, le sang des Romanoff. »
Le lendemain, de bonne heure, par une merveilleuse matinée qui voilait Gênes la Superbe d'un poudroiement d'or et de rose au bord de son golfe bleu, Hubert, fumant un cigare, s'en alla vers la place du chemin de fer. Et là, au premier coup d'œil, il aperçut son petit cocher florentin, le saint Jean-Baptiste de Luini, assis, les jambes croisées, sur les cuirs rougis et crevassés de son siège, et qui déjeunait d'une croûte de pain avec un morceau de parmesan.
La vue d'une pièce blanche desserra tout de suite les lèvres rouges et les dents blanches du Jean-Baptiste, qui s'empressa de donnera ilsignor tous les renseignements que celui-ci désirait.
Il se rappelait parfaitement ses voyageurs de la veille. C'était au port qu'il les avait conduits. Us avaient un bateau à eux, un beau petit navire, tout étincelantde peinture blanche et de cuivres clairs. Près de l'escalier du quai, une chaloupe les -attendait, avec des marins à eux, qui les avaient
transportés à leur bord. Jean-Baptiste avait vu tout cela. Et il aurait recommencé la description, si il signor ne l'avait quitté précipitamment, en lui donnant deux pièces blanches au lieu d'une.
De la gare de Gênes au port, il n'y a qu'une courte descente, par des escaliers inégaux ou par la courbe d'une chaussée mal pavée. Hubert eut vite fait de dégringoler les marches. Tout en descendant, il explorait des yeux le bassin hérissé de mâts, sans y apercevoir aucun yacht. Alors il parcourut les quais, demanda le capitaine du port, pénétra dans le bâtiment de la douane, et, finalement, chez le marchand de tabac, recueillit d'ur pilote l'information qu'il cherchait.
Un yacht fort élégant venait de faire escale dans le port durant deux ou trois jours. Il en était parti le matin même.
— Le nom de ce yacht?
La 5\/Va.
— - Et le propriétaire?
— Un Russe immensément riche. Le comte de Miranoff.
Savait-on où il était allé?
— A Monaco probablement.
— Merci, dit Hubert, qui donna un écu de cinq francs au pilote étonné. Ah! mon brave, dites-moi, y avait-il d'autres passagers sur la ^\éva^ outre le comte de Miranoff?
— Oui, sans doute, une jeune dame très belle.
— Sa fille?
— Oui, c'est cela, sa fille, affirma le pilote, qui n'en savait rien, mais trop enchanté pour contredire.
Hubert s'éloigna, marchant le long du quai, sous le soleil qui montait. Où irait-il à présent? N'avait-il pas des projets la veille?... Lesquels?... Il ne se rappelait pas. Un grand vide se produisait en lui, tout à coup. Il se sentait désorienté, sans but, isolé dans ce port, comme s'il venait d'y prendre congé d'un ami. Et il cherchait à prolonger cette absence de pensée, s'interdisant de descendre en lui-même, à cause de l'étrange commotion ressentie tout à l'heure quand ce pilote lui avait dit le nom qu'il attendait depuis hier au soir. Il espérait bieiï l'entendre, ce nom de Miranoff, mettant presque un intérêt d'amourpropre à deviner si juste. Toutefois, et précisément parce que ces trois syllabes étaient si bien prévues, il en avait été remué comme d'une réponse fatidique, comme d'un avertissement du Destin.
« Si je suivais le littoral dé la Méditerranée en revenant vers Paris, » se dit-il. a Je pourrais même passer quelques jours àNice, ou à Cannes, ou... »
Il hésita :
c( Parbleu! Pourquoi pas?... A Monte-Carlo Le printemps est aigre et pluvieux là-haut, m'écrit-on. Et ma grande maison de la rue de Baby-
ÊlV'!
!one doit sentir le vide et le froid, depuis près de deux ans qu'elle est inhabitée. »
L'après-midi même, M. de Brénaz alla prendre congé de la duchesse de Carlione. Le soir, il couchait à Menton. Et le lendemain madn, il suivait en voiture la route de la Corniche.
Assis dans sa victoria de louage, et les yeux emplis d'un des plus beaux spectacles du monde, Hubert de Brénaz ne regardait toutefois qu'en lui-même. Soit qu'il s'enfonçât dans les bois d'oliviers séculaires, soit qu'il vît dévaler, en des moutonnements de croupes montagneuses, des lieues et des lieues de ces pâles forêts; soit qu'il aperçût tout à coup, en approchant de Monaco, bien audessous de lui, le bleu infini de la mer, entre la délicate dentelure de ses promontoires, et, tout au loin, le sombre Estérel, aux créneaux déchiquetés, aux murailles d'un dessin tragique, le jeune homme ne pouvait se détacher du singulier rêve qui, depuis si peu d'heures, flottait vaguement en lui.
Ce rêve, né d'une rencontre, fortifié par de menues coïncidences, d'abord écarté comme puéril, puis accueilli par une sorte de doux fatalisme, amusait l'esprit du marquis de Brénaz sans occuper encore son cœur. Et maintenant, par un jeu singulièrement attrayant de son imagination, il le déroulait presque en ses dernières conséquences. Ne pouvait-il pas arriver qu'il fît la con-
naissance du comce de MiranofT, qu'il aimât sa ravissante fille, qu'il s'en fît aimer ? De cette dernière circonstance, Hubert ne doutait peut-être pas autant que l'eût voulu la modestie la plus élémentaire? Mais pouvait-il oublier qu'il avait à peine trente-quatre ans, et que les journaux illustrés, reproduisant son portrait dans les costumes héroïques et barbares de ses expéditions, avaient rendu européenne sa réputadon d'énergique beauté? Pouvait-il oublier des témoignages plus secrets et plus décisifs, et les folies de tendresse qu'il avait inspirées, sans jamais pouvoir luimême perdre complètement la tête en cette démence qu'il enviait un peu, bien qu'en la méprisant de toute la force de sa calme intelligence?
Certes, si jamais il devenait absolument épris,. ce ne pouvait être que d'une créature d'exception, d'une jeune fille d'aussi rare beauté, d'aussi rare noblesse, d'aussi hautaine pureté, que cette éclatante fleur slave, entrevue l'autre soir parmi des tombeaux. Et ce qui séduisait encore le marquis, c'était la possibilité de devenir un fils pour ce vieux héros que menaçaient la dynamite et les revolvers, de partager sa situation tragique, de goûter aussi, en quelque mesure, la sombre ivresse de son perpétuel face-à-face avec la mort, — non pas la mort dans la stupeur de la fièvre ou l'excitation du combat, celle qu'Hubert avait affrontée maintes fois jusqu'à n'y plus penser qu'avec indif-
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férence, — mais la mort qui peut vous surprendre dans la sécurité du foyer, dans les rayonnements et les élégances ^d'un bal, dans la rêverie d'une promenade à cheval entre les verdures presque artificielles d'un parc à la mode. Voilà un péril curieux à braver d'un front insouciant, d'une âme ferme. D'autant plus que M. de Brénaz se faisait fort de récarter, ce péril, de le déconcerter, de le vaincre, soit pour lui-même, soit pour cet illustre vieillard, dont le magnifique despotisme excitait son admiration.
En traits légers, et sans prendre tout cela trop au sérieux, Hubert avait ébauché le roman jusqu'au bout, lorsque sa voiture entra dans Monte- Carlo. Il s'étonnait lui-même de l'avoir si rapidement conçu, de songer presque à épouser ^arie jeune fille qu'il avait aperçue pendant quelques secondes. Mais cette jeune fille était la première dont la beauté l'eût frappé à son retour en Europe, après de longs mois au loin, les yeux déshabitués d'un tel charme de haute race. Puis cette rencontre s'était produite au moment où eUe pouvait le plus impressionner le jeune homme, — dans cet adorable Campo-Santo, durant une heure d'inquiétude et de transition, au sortir d'une période d'activité, de lutte, alors que le voyageur, au seuil de sa maison, se demandait quel intérêt il allait mettre dans sa vie.
Cependant son cocher s'arrêtait devant le
Casino. Hubert lui donna Tordre de pousser plus loin. Et, dès la descente de La Condamine, il aperçut dans les eaux de la petite baie, à l'ombre du rocher de Monaco, un grand yacht à la coque blanche, tout égayé par des clartés de cuivre, battant pavillon russe, et portant une flamme verte et rouge, brodée d'une couronne de comte, à la corne du mât d'artimon.
Mais la série des coïncidences n'était pas encore close. Car, un moment après, comme il consultait, dans le vestibule de l'Hôtel de Paris, le tableau qui porte les noms des voyageurs, il y put lire en toutes lettres celui du comte de Miranoff!
Hubert monta dans l'ascenseur, où le chasseur le suivit.
— Une chanq^re au premier, dit-il.
Mais tout était pris, jusqu'au troisième étage; et là même il n'eut pas le choix, car il ne restait qu'une pièce, ouvrant, non sur la mer, mais sur la place du Casino.
— C'est bien, dit le marquis, je m'en contenterai pour le moment. Vous me réserverez le premier appartement qui se trouvera libre plus bas.
Alors commencèrent pour lui quelques heures d'un puéril tourment. Son domestique, venu par le chemin de fer, tardait à le rejoindre avec les malles. Il l'attendait pour changer de vêtements. Rien au monde ne l'eût fait sortir dans son linge
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défraîchi et sa jaquette où la brosse du valet de chambre de l'hôtel avait peut-être laissé en partie la poussière de la Corniche. Quelle humiliation si, dans ce costume, il rencontrait M^^^ de MiranofF!
Enfin Joseph parut, ouvrit les caisses, étala sur le marbre de la toilette les accessoires d'écaillé au chiffre en vieil argent du nécessaire. Car le marquis, — ce voyageur qui, tant de fois, avait bravé les privations, les dégoûts, l'horreur de la vermine, dans les climats où la vie déborde, dévore, envahit tout, — une fois de retour en Europe, reprenait le raffinement de ses habitudes, avec le bizarre sentiment qu'il était incapable de s'en passer. Hubert donnait à ces différences avec lui-même une explication demi-sérieuse, demiplaisante, a L'atavisme, d prétendait-il en riant, « subit l'influence des milieux. Quand je vais chasser le lion, mes ancêtres du combat des Trente, ou leurs descendants, les aventureux corsaires bretons du xvi® siècle, revivent en moi. Quand je présente mes hommages à quelque belle dame, dans un salon du faubourg Saint- Germain, c'est mon arrière-grand-père, le marquis talon rouge, le compagnon du Régent, qui s'incarne dans ma personne. On est le fils de tous ses aïeux, seulement la paternité de chacun ne s'éveille que sous le coup de baguette des circonstances. »
Hubert s'habilla donc avec toutes sortes de soins et de coquetteries, s'amusant lui-même de son enfantillage. Lorsqu'il s'aperçut dans la glace de son armoire d'hôtel, il songea, fort égayé,^ que, dans ce correct gentleman, les braves noirs qui l'avaient suivi dans sa traversée du continent mystérieux seraient absolument stupéfaits de reconnaître leur chef. Se souvenant de sa vareuse de toile, de sa haute ceinture bourrée de cartouches et hérissée de crosses, de ses grandes bottes fauves, de toute cette tenue toujours souillée de poussière et quelquefois de sang, il se demandait si c'était bien lui-même qu'il contemplait maii^tenant, en sa sobre élégance d'homme du inonde, la tête si dégagée, si fière, sous les bruns cheveux coupés très courts, les traits amaigris et superbes, la moustache héroïquement retroussée, et les yeux comme enrichis par le reflet de tout ce qu'ils avaient observé, admiré, défié. Le rapprochement ne lui déplut pas. A cet instant, il savoura jusqu'au fond l'orgueil de son passé, l'exubérance heureuse de son présent. Elle était loin, la minute amère du Campo-Santo. Et tout cela pour le regard d'une femme!...
C'est dans la salle des concerts que, ce soir-là, Hubert de Brénaz revit le comte de MiranofF et sa jeune compagne.
Il s'était assis à table d'hôte, il avait parcouru les jardins, le salon de jeu, sans apercevoir celle
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qu'il cherchait. Apprenant qu'il y avait un concert de gala, avec un programme très soigné, il s'y ^tait rendu. Elle devait aimer la musique...
Il la reconnut dès l'entrée, et il eut la chance de trouver un fauteuil libre à deux rangs derrière «lie. Alors il la regarda.
Il l'apercevait de côté, en profil perdu, étant plus au centre qu'elle-même, et elle se tournant un peu vers le milieu de la scène où s'agiratt le chef d'orchestre.
On jouait l'ouverture du Vaisseau-Fantôme, de Wagner. M. de Brénaz, qui adorait ce morceau, sentit glisser en son âme la douceur de cette musique de rêve. Mais cette volupté de ses oreilles parvint à son cerveau comme par une voie détournée, se transformant en une sensation d'opdque, s'ajoutant, pour ainsi dire, à la beauté vraiment extraordinaire de la jeune Russe.
Dans le Campo-Santo, le visage avait ravi Hubert par la grâce des traits, la pureté farouche <lu regard, la fierté de l'expression. Tout cela, il le retrouvait dans le profil perdu. Mais il découvrait davantage. Il découvrait la splendeur sensuelle, dont le rayonnement atteignit son cœur d'homme en une soudaine brûlure. Splendeur un peu animale de la lourde chevelure et de la nuque solide; éclat du sang rose et vif dans les volutes ombrées de la fine oreiUe; douceur visible de la
peau, d'un satin si soyeux, d'une blancheur si chaude en la courte échancrure du corsage par derrière; plénitude des épaules, rondeur et souplesse de la taille, et surtout peut-être — détail qui frappa Hubert — grâce des bras, des mains, soit au repos, soit dans leurs légers mouvements avec l'éventail ou la lorgnette.
A un moment donné, il eut une surprise. La petite main droite se leva jusqu'à la coiffure de la jeune fille, qui portait une minuscule capote rose et argent assortie à la robe, en crêpe rose aussi, bordée d'argent, très simple de forme, très légèrement échancrée en pointe, devant et derrière, sur le cou. Sans doute l'épingle de cette capote, maladroitement enfoncée par la femme de chambre dans une cjbevelure trop compacte, finissait par blesser cette tête charmante. Les doigts gracieux cherchèrent sous la dentelle d'argent la boule de cette épingle, finirent par la dégager, retirèrent un peu la longue pointe d'or. Et c'était un bijou qu'à Paris, dans le monde, une femme mariée seule eût porté, car cette boule, représentant une mûre sauvage, étincelait de diamants. Hubert tressaillit. Ces brillants, qui s'allumaient sur la jeune et chaste tête, l'étonnaient, l'inquiétaient presque.
« Me serais-je trompé? N'est-ce pas sa fille? » se demanda-t-il en examinant à présent le comte de Miranoff.
Le vieux justicier tournait précisément vers elle son visage, où resplendissait la volonté impérieuse du front vaste, bombé, chauve, et la foudroyante perspicacité du regard. Ce regard, dans le salon de la duchesse de Carlione, Hubert l'avait appelé oc un regard d'acier. » Le mot était juste. L'éclair de ces prunelles bleu pâle devait s'enfoncer dans une poitrine d'homme comme un lame d'épée.
Pour le moment elles se posaient, les terribles prunelles, sur la ravissante créature dont le marquis de Brénaz commençait à être si passionnément préoccupé. Leur expression le rassura. L'impression du Campo-Santo, la force gravement tendie du sentiment paternel, qui s'était imposée à lui, le ressaisit aussitôt. Miranoff dit un mot et sourit. Sourire de condescendance railleuse et câline, comme on en adresse aux enfants. Sourire qui souleva la longue moustache tartare, et mit une douceur inattendue sur ce masque impénétrable et puissant.
ce Mais oui, c'est son père, et il la gâte. Elle aura désiré cette épingle et il la lui aura donnée. D'ailleurs les jeunes filles russes, comme les Américaines, presque dès l'enfance, portent des diamants, sortent seules... Tiens! mais le comte se lève... Est-ce qu'ils ne vont pas écouter plus longtemps le concert? »
Cette question intérieure, dans sa naïveté, — •
car il y avait plus de deux heures que duraient Tattention des auditeurs et la contcmplarion du marquis, — peut donner la mesure de ses sentiments. Il fut étonné lui-même des progrès rapides que faisait en son cœur cette émodon toute nouvelle, qu'il se refusait encore à nommer une passion.
La jeune fille passa tout près de lui, et de rang en rang une sorte de houle d'admiration se soulevait sur le chemin de cette radieuse beauté.
Était-ce bien Hubert que secouait un trouble si violent ? Son cœur, sous l'impeccable plastron de linge blanc glacé, battait de grands coups sourds; ses tempes se mouillaient légèrement... Et son âme, comme une église vide où monte un suave chant d'orgue, s'emplissait d'une solennité religieuse...
La réalité le ressaisit un instant après, d'une façon qui lui fut pénible. Le sens de la musique lui revint avec le désœuvrement de ses yeux. Il écouta. L'orchestre exécutait un dernier morceau: La Danse macabre de Saint-Saëns. C'était encore une des compositions préférées d'Hubert. Combien de fois il avait applaudi cette ironique fantaisie, ce cliquetis des ossements froissés, des squelettes emportés en la folie d'un rythme délicieux^. Mais, ce soir, cela lui parut vraiment trop funèbre, et son imagination lui montra trop bien la hideuse et fantasdque ronde, se démenant la
nuit dans une plaine sinistre, telle qu'en une gravure de Hogarth.
La première fois le Campo-Santo... La seconde fois La Danse macabre. Qu'est-ce que la mort venait donc chuchoter aux oreilles du marquis de Brénaz, quand passait sur son chemin cette belle fille, qui lui était apparue comme la fleur merveilleuse et comme la suprême promesse de la