‹ Passions: primes vers d'amour et variations sur de vieux thèmesChapitre 78 sur 93 · PENSÉE LA NUIT · texte numérisé non relu

PENSÉE LA NUIT

Il est minuit ; il pleut ! il pleut !

L'eau, sur le toit, à grand bruit, tombe ; Le ciel, naguère encor si bleu, Est noir d'une noirceur de tombe ;

L'éclair luit, vif, rapide, tant, Que Ton croirait que le ciel s'ouvre ; Et l'orage évoque, en grondant, L'Etna géant qui se découvre !

C'est à mourir de peur, vraiment ; Et ma pensée est là, tremblante, Sentant, à son tour, le tourment De la nature turbulente.

Et j'ai bien froid, oh ! j'ai très froid !

Le vent souffle, le rideau flotte, Et je sens qui persiste en moi Un tel frisson, que j'en tremblotte !

Aussi, dans ce frisson que j'ai, Et qui fait que je me rassemble, Je me surprends bien à songer Combien c'est exquis d'être ensemble !

Oh ! n'est-ce pas que c'est exquis?...

Dans la nuit, dont l'ombre nous voile, Abritant le bonheur conquis, Sous les plis d'un grand' drap de toile !..

C'est drôle comme le bonheur Originel se plait dans l'ombre !

C'est très drôle comme la fleur D'amour éclate sur le sombre L..

NÏNETTE

Sous les grands sabliers je vis Ninette un jour :

Vers elle, alors, hardi, plein d'espoir — sans amour —

J'allai, comme Ton va quand la volupté mène.

Or, m'entendant clamer quelle est un phénomène,

Ninette ouvrit ses yeux,... puis... me tourna le dos.

« Je t'aime ! » osai-je, alors ; mais, rien qu'à ces deux mots,

Ninette, me toisant, dit, avec véhémence :

— Vous avez donc, Monsieur, un accès de démence ? Je souris... de colère, et lui dis, plein d'émoi :

— Mais enfin, dis pourquoi tu ne veux pas de moi ? Et, comme j'avançais, vaillamment, la main prête A quelque sacrilège : — « Allez-vous en, poète ! », Cria-t-elle... Oh ! vraiment, ce mot-là me blessa ! J'eus beau me dire, à moi : « Bah ! moque toi de çà : Une injure que lance une gueuse entre toutes ! », Ma valeur, à mes yeux, ne put souffrir ses doutes !... Ah ! poète ? lui dis-je ; eh bien ! attends, mon vieux ! Oh I alors, la lionne, écarquillant ses yeux,

De colèrj et de peur, eut la peau toute rose, Si bien que, soupçonnant qu'elle eût fait autre chose, Pris do peur, à mon tour, je lui criai, tout bas : De grâce, taisez -vous ! je ne vous aime pas 1 #

Elle était bonne, elle était belle ; Nous étions gais, et pleins de foi ; Moi, je n'espérais tout qu'en elle ; Elle, ne croyait rien qu'en moi.

Nous paraissions de si doux anges, Que, si nous quittions la maison, De maints petits jeux, très étranges, Jamais personne avait soupçon...

Dans une longue et verte allée, Où, dès qu'on voit percer le jour, Les oiseaux donnent la volée A leurs joyeux hymnes d'amour ;

Où l'on voit ces huttes blanchies Qui, sous l'aspect de grands linceuls, Cachent tant d'âmes affranchies, Nous nous en allions, — deux, et seuls.

Nos doigts cueillaient les fleurs écloses Ou soulevaient les nids surpris, Et nos lèvres cueillaient des choses...

— Dont nous ne savions pas le prix !

Ainsi, longtemps, l'âme exaltée,

Je conduisais, à pas très lents,

La brune à la peau veloutée,

Aux dents blanches, aux grands yeux blancs.

Puis, nous allions à la cueillette

De mangues, qui tombaient à flot,

Pour composer notre dinette

Sous quelque branche, au bord de l'eau !

Lorsque sa poche en était pleine, Quand j'en avais plein mon chapeau, Nous savourions, à perdre haleine, Ces fruits exquis, jusqu'à la peau !. . .

Un jour, (oh ! je vous certifie Qu'il m'est bien doux, le souvenir De cette pageile ma vie, Que rien, depuis, n'a pu ternir !)

La route était silencieuse, L'oiseau se taisait dans le bois, L'écho dormait, l'onde jaseuse Ne faisait plus rouler sa voix.

Allons, tous deux, ma belle amie, Que je lui dis, en l'embrassant ; Allons près de l'onde endormie !...

Et la bien-aimée y consent.

La brise a cessé son murmure ; Alors, voilà la douce enfant Qui fait flotter sa chevelure Sur mon front soudain triomphant.

Comme une malade mignonne, L'aurore était très pâle aux cieux :

Alors, son chaud regard rayonne, Et sa flamme brille en mes yeux.

Elle avait peur... — Viens! lui disais-je, Suis ton Amour, ô mon Amour !

Pourquoi donc craindre un sacrilège Qu'il faudra bien commettre un jour ?

Elle écoutait là, bouche close ; Je parlais de plus en plus bas :

Allons, réponds, dis quelque chose ; Ce que je veux, ne veux-tu pas ?. . .

La brunette, alors, de sourire, Puis, plongeant ses yeux dans les miens, Et, prenant mes mains, de me dire Ces seuls mots, — dont je me souviens :

— Pourquoi, si tôt, perds tu courage?

Si nous donnons tout au présent, L'avenir, qu'aura- t-il ?... Sois sagel Viens, mon Amour !... Allons nous en !.

La nature silencieuse S'était réveillée à sa voix :

Brise pleurarde, onde jaseuse, Tout l'applaudissait dans le bois...

Et le Temps a monté l'échelle, Effeuillant nos illusions !

Et me voilà, qui n'eus rien d'elle, Malgré ce que nous nous disions !

Naguère, seul, ma rêverie Suivant la sente aux longs détours, Je faisais remonter ma vie Jusqu'à la source de ses jours ;

Or, quand mon esprit, d'un coup d'aile, Frisait le passé dans les bois, Je me disais : Où donc est-elle, Elle qui m'aimait autrefois?

Et, comme pour rendre plus triste Mon cœur qui dit toujours bien haut Que l'amour éternel existe, Que le bonheur n'est pas un mot ;

Et comme enfin pour me morfondre, Moi, l'ingénu... qui croit toujours, J'entendis l'écho me répondre :

Elle en a vu... d'autres amours !

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A VIOU

Aimer de tout son cœur, oh 1 vois donc ce que c'est !

J'ai lu, longtemps déjà, dans Alfred de Musset,

Que l'on peut oublier ses biens et sa patrie,

Mais que, fol ou mourant, jamais l'homme n'oublie

La femme qui lui dit, la première: « / loce youl »

Tu n'es pas la première, ô Mie aimée! o Viou!

Mais pourtant je crois bien, vois-tu, que ta voix tendre,

Ta voix douce, ta voix chère, que j'aime entendre,

Sur tout ce qui, dans moi, vibre, en sons inégaux,

De confuses rumeurs et de vagues échos,

Toujours retentira de son timbre sonore,

O Viou, mignonne Amour, dont mon amour s'honore !

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