TOUT LE ROMAN
J'avais douze ans ; j'étais un peu l'enfant sublime Epris déjà de l'Art, cherchant déjà la rime Et tendant mon esprit vers de très hauts sommets ; Alors j'étais tout joie, innocence, sagesse ; L'avenir souriait ; le ciel, avec largesse, Semblait m'otïrir des dons, — repris à tout jamais ! En vain l'Esprit du Mal glissait, donnant le change; J'avais beau lui sourire, il n'osait : j'étais Fange ! Et c'est tout simplement en ange que j'aimais.
Mais quand j'eus mes quinze ans, un jour, hautaine et belle. Une femme survint, qui fléchit ce rebelle Dont le cœur jusqu'alors ne s'abandonnait pas ; Je me complaisais bien à mon doux crépuscule ; Je disais que l'amour est chose qui macule ;
Loin des sentiers douteux je portais tous mes pas ; Mais, je ne sais quel Dieu s'étant fait son complice, Elle, faisant de moi le jouet de son caprice, En ouvrant ses grands yeux, s'ouvrit mes petits bras !
Et quand j'eus dix-sept ans, en ma tête, sans trêve,
Volait et bourdonnait l'essaim confus du Rêve,
Je n'avais plus mon âme ouverte seulement
A ces jeux innocents du berceau de la vie ;
Non ! elle s'en allait, curieuse, et ravie
De sentir le frisson de ce nouveau tourment ;
Et, souvent, dans mon cœur, tout un choc de pensées,
Une étrange rumeur de passions pressées,
Roulait, comme un orage éclatant sourdement !
Puis, j'eus mes dix-huit ans. Alors, pour une femme,
— Oh ! pardonne-moi, Toi ! — je me ferais infâme !
Car je sentais toujours comme une soif d'enfer !
Ce n'était plus l'amour et ce troublant délire
Où l'on croit voir une aube éclore en un sourire ;
Non ! non ! c'était ce mal, — dont j'aurai trop souffert !
Ce mal de volupté, ce mal du désir fauve,
Dont l'homme, — jusqu'à l'heure où la raison le sauve !
A toujours en sa chair les étreintes de fer !