AVANT-PROPOS
Les différentes études que Ton va lire n'ont entre elles aucune liaison marquée ni d'autre trait commun que, peut-être, certains goûts assez vifs de l'auteur. D'aucuns s'étonneront alors que l'on puisse aimer à la fois et peutêtre d'une sympathie égale M. J.-K. Huysmans et M. Emile Pouvillon. Mais, que voulez-vous, telle est l'inconstance de nos jugements; et pourquoi gâter son plaisir pour la seule satisfaction de rester logique avec soi-même? Tous entièrement inédits, la plupart de ces articles ont été composés lentement, sur les bords ensoleillés du Canal du Midi, dans le calme d'une bibliothèque de
\ll| \V \>T-PI{OPOS
province. Le seul hasard des lectures ou des circonstances les a suscités tour à tour. 11 no s'en dégage aucune théorie littéraire -i < < n'est un penchant quelque peu accentué puiir la critique admirative, celle qui voit surtout ce qu'il y a de bon et d'agréable dans les ouvrages de l'esprit ; et une sympathie profonde pour les critiques qui apprécient surtout dans les autours qu'ils étudient certains exemplaires de leur propre esprit. 11 semble, en effet, que chez un « jeun(> » cette attitude respectueuse à l'endroit de ses aînés soit plus récente et peut-être plus intelligente aussi qu'une |)osture agressive. Aussi est-ce pour ces différentes raisons que je n'ai parlé, dans les pages qui suivent, que des auteurs dont je le pouvais faire avec abondance de cœur.
Louis DELAPORTE.
Mai 1898.
« Cet homme a la perfection dans la grâce, il est rexlrême tleur du génie latin. »
Jules Lemaître.
Voici que je viens de passer une longue année d'exil en province dans la société presque exclusive des livres de M. Anatole France. Dans les longues veillées d'hiver, tandis qu'au dehors la neige descendait molle et silencieuse, recouvrant les toits de ses flocons blancs, assis au coin du feu et sous l'intime clarté de la lampe, j'aimais à deviser avec le bon et souriant abbé Jérôme Coignard. En été, je n'ai point connu là-bas de
• Les Poèmes dorés. — Les Noces corinthiennes. — Jocaste et le Chat maigre. — Les Désirs de Jean Servien. — Balthasar.
— Le Crime de Sylvestre Bonnard, ynembre de V Institut (ouvrage couronné par l'Académie française). — Le Livre de mon ami.
— Thaïs. — La Rôtisserie de la reine Pédauque. — L'Étui de nacre. — La Vie littéraire (4 vol.). — Les Opinions de M. Jérôme Coignard. — Le Lys rouge. — Le Jardin d'Èpicure. — Le Puits de Sainte-Claire. — L'Orme du Mail. — Le Mannequin d'osier.
4 PASTELS ET FIGLRINKS
plaisir plus doux et plus calme, que d'aller, par les soirs dorés et tranquilles, m'asseoir sur un banc moussu, à l'ombre des quinconces et des ormes du Mail, et y écouter M. Bergeret disputer avec l'abbé Lantaigne sous le ciel rose du couchant: d'accompagner à Florence l'exquise comtesse Martin-Bellême, et de llâner avec Sylvestre Bonnard le long des quais brumeux de la Seine où s'étendent les étalages poudreux des bouquinistes.
C'est que des moindres écrits de M. Anatole France s'exhale un charme limpide et suave, comme le parfum d'une fleur conservée entre les feuillets jaunis d'un vieux livre. Doué d'une prodigieuse faculté d'évocation et d'une sensibilité extrême, possédant au plus haut degré le goût des choses anciennes, il sait, avec une grâce et une souplesse auxquelles on ne résiste point, communiquer la vie à tout ce qu'il touche. Le passé revit à la lumière de son esprit, comme les lettres voilées d'un antique palimpseste au contact de l'acide. Mais ce qui surtout séduit en lui, c'est le dualisme, si l'on peut dire, de son esprit plein de science et d'originalité ; cette
nature libre et complexe, où se viennent heurter doucement de délicates contradictions, et où s'entre-croisent, comme des prismes de cristal, de fines pointes de doutes et de croyances, que le moindre choc ferait tomber en poussière.
J'imagine que M. Anatole France est né dans quelque vieille maison du quai Malaquais, non loin des boîtes des bouquinistes et des échoppes en désordre des marchands d'estampes et des brocanteurs. Il grandit entre le Pont-Royal et le Pont-Neuf, sur les bords de la belle rivière de Seine, enveloppée le matin d'une fine vapeur d'opale et brillante dans la poussière azurée du soir comme un filet de vif-argent. C'est le long de ces parapets recouverts de bouquins et de boiseries rongées des vers, de pierres et de médailles effritées, que, petit enfant, il commença d'aimer ces vieilles choses, où nos ancêtres ont mis toute leur pensée et tout leur art. A
dix ans, il caressait d(5jà d'une paume amie le dos des incunables et des éditions bipontiques ; il avait le goût des collections, et « trouvait plus beau de faire un catalogue que de gagner une bataille ». Lui-môme d'ailleurs, avec un charme qui n'appartient qu'à lui, nous a conté dans le Litre de mon ami les souvenirs de son enfance paisible et sérieuse. Son père, homme instruit et artiste, à l'esprit curieux, poëte à ses heures, réunissait le soir dans son magasin de librairie quelques amis ayant, comme lui, l'amour des bonnes lettres et de l'histoire. Et l'enfant, assis au milieu d'eux, écoutait les récits du vieux temps, faisant sa part de l'entretien. Sa mère, dont il a tracé un pastel aux tons si doux et si fins, était pleine de bonté, de tendresse et d'esprit. Et sur le talent enchanteur et merveilleux de M. Anatole France on retrouve l'empreinte de ses premiers ans passés le long des quais et de la double et salutaire influence de ses parents.
Un beau matin d'octobre, on le traîna au collège, où son éducation fut confiée à « ces sortes de moines en redingote et manquant de
lettres » que nous avons tous plus ou moins connus. Dans un croquis à la fois ironique et bienveillant de Tabbé Lalanne, il nous avoue que le niveau des études n'était point alors très élevé à Stanislas et confesse n'avoir, pour son humble part, nullement contribué à le relever. Sa fantaisie y était sa seule règle. Mais il était de ces élèves qui font des réserves pour lavenir et deviennent plus tard l'honneur de professeurs qu'ils n'ont jamais écoutés. Il avait foi en l'école buissonnière, car il la pratiquait avec les classiques grecs et devant les chefsd'œuvre de l'art antique. Un jour même, il lui arriva de manquer la classe pour aller en passer le temps au Louvre devant une métope du Parthénon dont Louis de Ronchaud avait entretenu son père devant lui.
Il n'en fit pas moins d'excellentes humanités . La lecture du divin Homère l'inonda de lumière et de joie ; il frémit naïvement d'admiration devant lajeune Nausicaa conversant avec ses compagnes au bord de la fontaine; il vit Thétis se lever comme une nuée blanche au-dessus des flots et sentit le cœur et le « sourire en larmes »
s PASTELS ET FidLHl.NES
»rAiKlr(»ma(|uo. Puis ce fut Sophocle, dont les douces jeunes filles lui apparaissaient sur son pupitre, à l'ombre de ses dictionnaires, avec leurs bras d'ivoire sur leurs tuniques blanches. Il n'aima Rome que dans l'alexandrinisme d'un Virgile, d'un Catulle ou d'un Properce. Toutefois, un jour qu'il expliquait Tite-Live, il eut la vision de « Tarmée romaine gagnant Canusium à la faveur de la nuit » :
« Je voyais passer en silence, à la clarté de la lune, dans la campagne nue, sur une voie bordée de tombeaux, des visages livides, souillés de sang et de poussière, des casques bossues, des cuirasses ternies et faussées, des glaives rompus. Et cette vision à demi voilée, qui s'effaçait lentement, était si grave, si morne et si fière, que mon cœur en bondissait de douleur et d'admiration dans ma poitrine. » ^
Les seuls livres de M. Anatole France suffiraient donc à prouver que, « pour former un esprit,
1 Le Livre de mon ami.
rien ne vaut l'étude des deux antiquités d'après les méthodes des vieux humanistes français ». C'est par une notice sur Alfred de Vigny, aussi attentive qu'agréable et documentée, que M. Anatole France débuta dans les lettres. Plus tard, il fréquenta chez les Parnassiens, oij il acheva de prendre ce goût de la forme pure et de la beauté plastique qui n'est pas l'un des moindres de ses mérites. Il n'était point pressé de produire; et, dispensé par une charge de bibliothécaire d'écrire au jour le jour pour gagner sa vie, il faisait peu à peu des vers qu'il ne publia que vers la trentaine, sous ce titre : les Poèmes dorés ^ et, quelques années après, les Noces corinthiennes. Dans ces premiers vers du poète, qui portent un peu l'empreinte de €hénier, de Vigny, de Leconte de Liste et de Renan, on sent couver sous les cendres de l'érudition la llamme ardente de l'imagination. Puis ce furent Jocaste et le Chat maigre^ Thistoire d'une femme qui se pend pour échapper aux tortures du remords, et celle d'un soushomme de génie de la Martinique, le nègrepenseur Godet-Laterrasse, vaniteux, infatué et
misérable. Puis, le Crime de Sylvestre Bonnard^ membre de F Institut^ où, se révélant ironiste et conteur exquis, M. Anatole France aiguise son indulgente finesse sur les ridicules de ceux qui aiment et cultivent comme lui la science du passé; puis, le Livre de mon ami^ où il excelle à se raconter lui-même. Ballhasar et Thaïs parurent ensuite : inspirés par ce môme christianisme naissant qu(i l'on retrouve dans Serenus et Myrrha de M. Jules Lemaîlre. Dans les deux derniers livres qui suivent : la Rôtisserie de la reine Pédauque et les Opinions de M. Jérôme Coignard^ l'auteur imagine une fable aussi savante et profonde qu'agréable et légère pour exprimer ses idées sur l'homme et la vie. Ce sont deux livres exquis, à la manière de Pantagruel^ des Essais^ de Candide et de Jacques le Fataliste. On y sent l'influence de Voltaire, et ces ouvrages parfaits reflètent tour à tour la forte saveur de Rabelais et le « mol oreiller » de Montaigne, l'ardente pitié de Dickens, et l'ironie tantôt souriante de Sterne, tantôt amère de Swift.
Ayant tourné vers l'étude de la vie contemporaine, de ses vices et de ses ridicules les rares facultés d'observation et de mise en œuvre de son génie, M. Anatole France a largement étendu sa manière. Il est aujourd'hui quelque chose de plus que le fm railleur du Crime de Sylvestre Bonnard et que le biographe sceptique et doux de l'abbé Jérôme Coignard. Par le Lys ronge il a conquis une place d'élite à côté des Paul Bourget, des Marcel Prévost et des Paul Hervieu. Désespérant de faire aussi bien, j'emprunte à M. Jules Lemaitre * un résumé exact, sinon complet, de « ce livre qui respire la plus acre volupté » :
« Une jeune femme de sens exigeants avait un amant qui la contentait, mais qu'elle avait
• Jules LemaItre, les Contemporains, II, 362.
i2 PASTELS ET FIGURINES
pris presque au hasard. Un jour elle rencontre un autre homme pour qui elle sent qu'elle est faite et qui lui donnera, elle en est sûre d'avance, des joies supérieures: bref, son « homme ». Et l'homme sent en lui comme un avertissement pareil et un désir égal. Elle se donne à lui; ils s'aiment avec une sombre fureur. Le premier amant vient la trouver ; il veut la reprendre ; il veut la tuer, il la meurtrit de coups de poing, puis s'affale en sanglotant, tandis qu'elle s'échappe le sourire aux lèvres. Cependant le second amant a des soupçons : elle les étouffe sous des baisers enragés. Mais la mauvaise destinée veut qu'il rencontre un soir son prédécesseur. Dès lors, hanté d'une image qui le torture et l'affole, il repousse celle qu'il aime, (puisque cela s'appelle aimer). En vain elle se jette sur lui et « l'enveloppe de baisers, de larmes, de cris, de morsures » ; il s'arrache d'elle en disant: « Je ne vous vois plus seule. Je vois l'autre avec vous toujours. » Et elle s'en va, désespérée... »
Bien que l'aventure commune, s'il en est, et aimablement ressassée d'un adultère mondain
pût d'abord paraître indigne du grand talent de M. Anatole France, le Lys ronge ne Ta point diminué. Nous y retrouvons évidemment ces garçonnières confortables, aux moelleuses tentures d'Orient, ces entresols à rendez-vous galants oii s'étalent les cbifTonniers, les objets de toilette, les glaces, les dessous et les trousseaux. Mais nous y trouvons aussi ces admirables morceaux d'éloquence et de poésie, ces conversations tantôt élégantes, tantôt savantes, mais toujours abondantes, animées et gracieuses, et qui font du Lijs rouge une œuvre à part. Dans ce livre étrange et fort, en effet, où s'agitent des créatures sensuelles en proie au (Jurus amor dupoëte latin, descercleux, hommes à femmes et de turf, des artistes, des académiciens et des hommes de lettres, on raffine sur les idées, les sentiments et les sensations. Napoléon et les mystiques du moyen âge, l'anarchie et la question juive, le radicalisme croulant, le service militaire et l'art florentin sont touchés au passage. Nous allons de l'alcôve à l'église et dans les cloîtres. Dans ce roman délicieux et décevant, on trouve de l'idéal et de la
volupté aveugle, un mélange de christianisme et de paganisme. Pour échapper à la Lanahto d'un semblable sujet, il fallait ôtre observateur, savant, philosophe, sceptique et maître écrivain ; en un mot, avoir toute la finesse, toute la délicatesse et toute l'ironie de M. Anatole France.
Les derniers ouvrages de M. Anatole France, rOrme du Mail et le Mannequin d'osier^ sont une étude minutieuse et fine de la vie étroite et inintelligente de la province, et dans laquelle s'ouvrent de temps à autre de larges parenthèses sur les choses actuelles. A la manière de Sterne, M. Anatole France y voyage à travers le monde réel et intellectuel. Nous y voyons l'abbé Guitrel, qui rôde autour du siège vacant de Tourcoing; le préfet juif Worms-Clavelin ; M. de Terremondre, l'érudit de province, membre de toutes les sociétés savantes du département ; le général Cartier de Ghalmot ; le cardinal-archevêque et son grand vicaire, l'abbé Lantaigne, supérieur du séminaire; et enfin ce sceptique, ce résigné, ce doux maître de conférences à la Faculté des Lettres, l'incompa-
rable M. Bergeret. Attristé par la médiocrité de sa vie, écrasé sous l'autorité de sa femme qui le trompe avec son meilleur élève, M. Roux; en butte à l'inimitié du recteur, « qui a les certitudes de la doctrine officielle », et du doyen, qui, (( bourré de lettres, n'en a pas moins conservé l'âme d'un illettré », ce saint de l'Université s'efforce de conserver l'ataraxie en son âme fine et douce. Il vit de la vie intérieure et « cultive en lui-même un riche domaine ».
Depuis, M. Anatole France nous a conté, avec cette grâce et cette brièveté correcte et lumineuse que Gicéron louait en César, l'histoire gauloise de Komm l'Atrébate.
Et puis, je renonce à analyser ses livres ; je les aime trop et ils sont trop troublants ! Bornons-nous donc à garder pour leur grâce et leur forme parfaites cette admiration respectueuse et muette du pauvre professeur Bergeret à l'égard de l'élégante et jolie M""* de Gromance.
M. Anatole France est très savant. On a <lit et écrit souvent, sans que cela surprît personne, qu'il était ancien élève de l'Ecole des Chartes. A la vérité, il n'a point suivi les doctes leçons des maîtres de l'érudition française, mais celles des bons et naïfs philosophes des quais, ses amis d'enfance.
« 0 vieux juifs sordides de la rue du Cherche- Midi, naïfs bouquinistes des quais, mes maîtres, que je vous dois de reconnaissance! Autant et mieux que les professeurs de l'Université, vous avez fait mon éducation intellectuelle, braves gens qui avez étalé devant mes yeux ravis les formes mystérieuses de la vie passée et toute sorte de monuments précieux de la pensée humaine. C'est en furetant dans vos boîtes, c'est en contemplant vos poudreux étalages, chargés des pauvres reliques de nos pères et de leurs plus belles pensées, que je me pénétrais insensiblement de la plus saine philosophie.
Oui, mes amis, à pratiquer les bouquins rongés des vers, les ferrailles rouillées et les boiseries vermoulues que vous vendiez pour vivre, j'ai pris, tout enfant, un profond sentiment de l'écoulement des choses et du néant de tout. J'ai deviné que les êtres n'étaient que des images changeantes dans l'universelle illusion, et j'ai été dès lors enclin à la tristesse, à la douceur et à la pitié. » ^
C'est le long des parapets de la Seine qu'il est devenu chartiste et bibliophile. Il pense avec Montaigne que les livres sont « notre meilleur soutien en cet humain voyage », et avec Pascal, qu'une « maison sans bibliothèque ne mérite pas que l'on y demeure ». En définitive, la vie n'est qu'un songe, et, comme Sylvestre Bonnard, M. Anatole France l'a rêvée dans sa librairie. Au sens où l'entendait Renan, la bibliophilie est encore une manière de « faire son salut », et l'une des plus douces et des plus agréables. Comme M. Xavier Marmier, le con-
' Le Livre de mon ami, 163.
18 l'ASTELS ET FIGURINES
leur de tElui de nacre veut bien aller au ciel, mais à la condition expresse que l'on y trouvera des bouquins. Aussi, en attendant cette bienheureuse éternité, s'est-il retiré loin de la foule et du siècle, suivant la maxime du sage de V Imitation^ dont il a fait sa devise : In angello cuni libello. Il vit tranquille et calme dans la « cité des livres », au milieu des papyrus égyptiens, des émaux, des gravures et des figurines anciennes ; se plaisant également aux chefsd'œuvre classiques et aux récits merveilleux, passant des tragédies de Sophocle, de Racine et des romans de Voltaire à l'histoire à'Aladin ou la Lampe merveilleuse et aux Contes de ma inère UOie.
Une des idées favorites de M. Anatole France est que nous aimons surtout dans les livres ce que nous y mettons de nous-mêmes, attribuant ainsi aux poètes et aux romanciers les sentiments que leurs œuvres éveillent en nos âmes et qu'ils n'ont peut-être jamais éprouvés :
(( Ce ne sont pas ses pensées, ce sont les nôtres que le poëte fait chanter en nous. Quand il nous parle d'une femme qu'il aime, ce sont
nos amours et nos douleurs qu'il éveille délicieusement en nos âmes. Il est évocateur. Quand nous le comprenons, nous sommes aussi poètes que lui. Nous avons en nous, tous tant que nous sommes, un exemplaire de chacun de nos poètes que personne ne connaît, et qui périra à jamais avec toutes ses variantes lorsque nous ne sentirons plus rien. El croyez-vous que nous aimerions tant nos lyriques s'ils nous parlaient d'autre chose que de nous ? Quel heureux malentendu ! Les meilleurs d'entre eux sont des égoïstes. Ils ne pensent qu'à eux. Ils n'ont mis qu'eux dans leurs vers et nous n'y trouvons que nous. Les poètes nous aident à aimer, ils ne servent qu'à cela. Et c'est un assez bel emploi de leur vanité délicieuse. Aussi en est-il de leurs strophes comme des femmes; rien n'est plus vain que de les louer : la mieux aimée sera toujours la plus belle. Quant à faire confesser au public que celle qu'on a choisie est incomparable, c'est plutôt d'un chevalier erranl que d'un homme sage. » ^
' Le Jardin d' Epie are, 96.
Et de vrai, Tesprit étant « merveilleusement ondoyant et divers » comme l'homme lui-môme, il est souvent la « dupe du cœur », et tout se borne chez lui à l'impression du moment. Tel livre lu à vingt ans et relu à quarante ne reflète plus les mômes images, et Ton ne retrouve plus rien de ce qui vous avait autrefois ravi, parce que les pensées et les sentiments ont changé. Les vers d'Alfred de Musset ne rendent vraiment leur écho qu'à vingt ans, tandis qu'il faut que la vie vous ait mûri pour comprendre parfaitement et aimer La Bruyère ou La Rochefoucauld.
Mais cela n'est point encore assez que d'aimer les livres pour leur science et leur utilité. Le véritable amour ne 'va jamais sans désintéressement et sans quelque sensualité. Celui-là donc, au dire de M. Anatole France, n'aime pas vraiment les livres, qui ne promène pas ses doigts tremblants sur les grains délicieux du maroquin et ne les caresse pas d'une paume attendrie, tandis qu'ils font le gros dos dans leur robe de basane, de veau ou de parchemin. Le véritable bibliophile vénère les cartouches, les culs-de-
lampe et les frontispices ; il est encore curieux de ces petites fleurettes d'or que les Le Gascon et les Padeloux appliquaient au dos de leurs volumes, entre chaque nervure.
Dans sa longue société avec les livres M. Anatole France s'est convaincu que la sagesse consiste à rester tranquille et à goûter les plaisirs en repos d'Epicure, il a appris à s'étudier luimême et à cultiver dans son esprit et dans son cœur u un riche domaine ». Et cependant il lui est arrivé quelquefois de gémir contre ces bouquins dont le charme amollissant paralyse Ténergie et fait ployer la volonté.
« Ceux qui lisent beaucoup de livres, a-t-il dit, sont comme des mangeurs de haschich. Ils vivent dans un rêve. Le poison subtil qui pénètre leur cerveau les rend insensibles au monde réel et les jette en proie à des fantomes... Le livre est l'opium de l'Occident... Nous courons par le livre à la paralysie générale. » *
' La Vie lilleraire, I, préface.
Et cela ne Ta point empoché de retourner à sa volupté, de feuilleter encore d'une main amie les exemplaires latins et grecs, les vieux grimoires et les anciennes chroniques pour nous en rendre la substance en des romans et des contes exquis. Et je sais bien, à ce propos, que d'aucuns lui ont parfois reproché' de faire de la marqueterie. Mais ne s'est-il pas de tout temps rencontré des imbéciles pour accuser les écrivains d'avoir copié leurs livres sur ceux d'un autre ? D'ailleurs n'y a-t-il pas eu aussi des artistes en marqueterie, et son style merveilleux n'appartient-il pas en propre à M. Anatole France? Le vieux BufTon l'a dit, les idées sont à tout le monde, mais « le style, c'est l'homme ». Aussi, en pareil cas, l'auteur de la Vie littéraire a-t-il fait la seule réponse qui convenait.
« En droit romain, dit-il, au sens propre du mot, le plagiaire, c'était l'homme oblique qui détournait les enfants d'autrui, qui débauchait et volait les esclaves. Au figuré, c'était un larron de pensées. Nos pères tenaient, en
ce second sens, le plagiat pour abominable. Aussi y regardaient-ils à deux fois avant de l'imputer à un homme de bien. Pierre Bayle donne dans son Dictionnaire une définition qui n'est pas sans fantaisie, mais qui ne s'en fait que mieux comprendre. « Plagier, dit-il, c'est enlever les meubles de la maison et les balayures, prendre le grain, la paille, la balle et la poussière en môme temps. » Vous entendez bien, pour Pierre Bayle comme pour les lettrés de son âge, le plagiaire est l'homme qui pille sans goût et sans discernement les demeures idéales. Un tel grimaud est indigne d'écrire et de vivre. Mais quant à l'écrivain qui ne prend chez les autres que ce qui lui est convenable et profitable, et qui sait choisir, c'est un honnête homme. » ^
M. Anatole France est encore un philologue, un humaniste et même un curieux d'hypothèses scientifiques.
D'une culture générale si vaste, qui permet
> La Vie littéraire, IV, 159.
do comparer les pensées d'autrefois et celles de nos jours, de se rendre compte que dans tous les systèmes entre une part de vérité, et que l'erreur découle, comme l'eau de sa source, d'une alTirmation ou d'une négation absolue, se dégage nécessairement l'idée de relativité des choses et de la connaissance que nous en avons. Et cette idée est assez voisine de celle d'inanité. Du « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au delà », de Biaise Pascal, on aboutit au « Qu'estce que cela fait à Sirius? » d'Ernest Renan. Et de là le scepticisme et l'ironisme de M. Anatole France.
Voici tantôt dix-neuf cents ans qu'un honnête procurateur de Judée, qui jouit depuis d'une célébrité sur laquelle il n'avait point compté sans doute, demandait au Juste comparaissant devant son tribunal : « Qu'est-ce que la Vé-
rite? » — Or celte question de Ponce Pilate à Jésus-Christ est précisément celle que les esprits les plus intelligents, les plus fins et les plus distingués de nos contemporains se posent à eux-mêmes. Mais, comme la réponse paraît introuvable à tout homme résolu à ne la point accepter toute faite et sans examen, M. Anatole France estime que u c'est faire un abus vraiment inique de l'intelligeiice que de l'employer à la recherche de la vérité ». Aussi s'est-il^ assez facilement d'ailleurs, résolu à ne la point connaître.
11 est sceptique. Pour lui, toutes choses étant soumises aux lois du changement, à l'incertitude et à la diversité, il ne saurait y avoir de vérité et, partant, les opinions humaines sont toutes également vaines. Quoi que nous fassions, (Ml effet, nous ne saurions aller au-delà de l'apparence des choses.
(( Les pyramides de Memphis semblent, au If^ver de l'aurore, des cônes de lumière rose. l'Iles apparaissent au coucher du soleil, sur I"' < ici embrasé, comme de noirs triangles.
Mais qui pénétrera leur intime substance ?... » ' En soi, rien n'est donc bon ni mauvais, honteux ni malhonnôto, agréable ni pénible, et nous sommes, en faisant ces distinctions arbitraires, dupes de nos propres illusions. Le mensonge n'est encore qu'une parcelle de la vérité :
« Des devises diversement colorées sont attachées à une roue. Il y en a de rouges, de vertes, de bleues, de jaunes. La roue tourne, et les devises, en se mélangeant, cessent d'être distinctes. Et, quand la roue devient si agile h tourner que l'œil, ne pouvant apercevoir le mouvement, la juge inerte, les moindres cercles s'évanouissent et la roue paraît toute blanche. La vérité est faite de toutes les vérités contraires en môme façon que de toutes les couleurs est composé le blanc. »
Dans chacun de ses romans, le « personnage sympathique », comme l'on dit, est fait à
1 Thaïs, 35.
rimage de M. Anatole France. Il n'en est pas un qui ne professe un scepticisme confinant parfois au nihilisme. Le gracieux et candide Sylvestre Bonnard estime que son histoire des abbés de Saint-Germain-des-Prés n'est pas moins ridicule et vaine qu'un catalogue chronologique des amants d'Hélène ou que la collection de boîtes d'allumettes du prince Trépof. Jérôme Goignard pense qu'il appartient aux seuls sophistes de disputer sur le bien et le mal, le juste et l'injuste. Pour lui, l'impératif catégorique n'existe pas, la morale est purement conventionnelle, et ce que nous avons convenu d'appeler le bien pourrait aussi bien être le mal dans un autre temps et un autre monde. Il n'est pas jusqu'à la comtesse Martin-Bellême, qui ne compare le devoir à ce hérisson de miss qu'on passait la soirée à chercher sous les meubles, et quand on l'avait trouvé, on allait se coucher.
« — Oui, la morale, dit-elle, je sais, le devoir !... Mais le devoir, c'est le diable pour le découvrir. Je vous assure que, les trois
quarts du temps, je ne sais vraiment pas où il ('st. le devoir » K
Quant ù M. Bergeret, il étend ce scepticisme à toutes les institutions sur lesquelles nous vivons : le mariage, la religion, la justice, l'armée, et jusqu'à tous ces « compartiments politiques » dans lesquels il refuse d'entrer, sentant bien l'inanité de chacun d'eux.
Depuis les Essais de Montaigne, je ne crois pas qu'il ait paru de plus radical bréviaire de scepticisme que les Opinions de M. Jérôme Coignard ei le Jardin d'Épicure. C'est dans les allées ombragées de ce beau jardin où Epicure cultivait lui-môme les roses et les violettes et où il enseignait la philosophie à ses disciples, que se promène M. Anatole France. Mais, partout où il passe, ces fleurs que nous aimons, parce que leur vue et leur parfum nous font illusion, se fanent et s'évanouissent sous ses pas. Ce petit livre de pensées, dont la liqueur subtile s'infiltre dans les veines, est de cette sorte que
' Le Lys rouge, 37.
les anciens appelaient îv^^ipisicv. C'est un manuel, en effet, que tout homme devrait porter partout avec lui, comme les marquises du xviii^ siècle le Petit Carême de Massillon, ou comme Jérôme Goignard le Traité de la Consolation de Boëce. Il devrait y en avoir une petite édition de luxe oii les femmes liraient gravé sur le vélin :
(( Le christianisme a beaucoup fait pour l'amour en en faisant un péché... Pour faire de vous, mes sœurs, la terrible merveille que vous êtes aujourd'hui, pour devenir la cause indifférente des sacrifices et des crimes, il vous a fallu deux choses : la civilisation qui vous donne des voiles et la religion qui vous donne des scrupules. Depuis lors, c'est parfait : vous êtes un secret et vous êtes un péché. » ^
Les dogmatiques et les intransigeants y verraient que :
« Nous appelons dangereux ceux qui ont
1 Le Jardin (VÊpicure, 10.
l'esprit fait autrement que nous, et immoraux ceux qui n'ont point notre morale. Nous appelons sceptiques ceux qui n'ont point nos propres illusions, sans môme nous inquiéter s'ils en ont d'autres. » ^
Et M. Anatole France crève de légers coups d'épingle toutes nos opinions, c'est-à-dire toutes nos illusions. La science est une chimère, l'histoire un tissu d'inexactitudes amalgamées au gré des historiens, la vérité nous fuit, l'éthique n'existe pas et la psychologie se borne à un jeu ridicule.
« C'est une grande niaiserie que le « connaistoi toi-même » de la philosophie grecque. Nous ne connaissons jamais ni nous, ni autrui. »2
Il faut donc, pour vivre heureux, n'avoir d'opinion ni sur le bien ni sur le mal ; vivre de la vie intérieure afin de donner à l'adversité le moins de prise possible ; se résigner d'avance
• Le Jardin cVEpicuve, H G.
M. ANATOLE FRANCE 3d
aux imperfections de l'univers et souffrir d'une cime égale des maux qu'il n'est au pouvoir de personne d'empêcher ; enfin couler une existence modeste et simple comme celle que menait autrefois Pyrrhon d'Elis sur les rivages Ueuris du Pénée. L'idéal de vie de M. Anatole France serait peut-être celui de son ami Jean, qui, en sage qu'il est, habite depuis dix ans les ruines d'un vieux prieuré, oii, dans la seule société des arbres et des fleurs de son jardin, de ses lapins, de son chien et de sa pipe, assis sur un banc de son verger, à l'ombre des pruniers reverdissants, il goûte les charmes du repos et de la méditation.
Cette philosophie n'est point nouvelle, à la vérité, et il ne semble pas que M. Anatole France ait apporté au vieux pyrrhonisme aucun argument nouveau. 11 a su du moins, par la- grâce et la fluidité de son style, comme par les symboles sous lesquels il a présenté les divers aspects du scepticisme, rajeunir cette ancienne doctrine.
Je sens très bien aussi ce qu'elle cache de dédain sous son apparente bonté, car, il faut le (lire, M. Anatole France semble plutôt prendre
les hommes en pitié que vraiment en avoir pitié. Ce qu'il trouve et relève en toutes choses, c'est le ridicule, et toute puissance établie et vénérée lui donne à rire. C'est ainsi que cet homme charmant et bon a pu sembler à quelques-uns trop enclin à s'excepter d'un monde qu'il considère comme un ramassis de sacripants et d'imbéciles et mériter qu'on lui appliquât cotto phrase de La Bruyère :
« Arsène, du plus haut de son esprit, contemple les hommes et, dans l'éloignement où il les voit, il est comme effrayé de leur petitesse... »'
Mais je l'aime trop pour insister davantage sur ses défauts qui, au demeurant, pourraient bien être ce que je préfère en lui ; et je m'en voudrais de quereller trop vivement un aussi bon maître que l'abbé Jérôme Coignard.
On a maintes fois mis en parallèle M. Anatole France et Montaigne. On découvre cependant chez l'un une teinte de pessimisme qui man-
> La Bhuykhe, Des ouuraf/es de Vespril.
quait à l'autre. La vie dont jouissait pleinement l'écrivain des Essais semble ne plaire que médiocrement au philosophe sans illusion du Jat*- (lin d'Épicure. On le comparerait avec plus de justesse aux philosophes du xviii'' siècle, le siècle de ses goûts et de ses préférences et dont, comme dit Rabelais, il s'est « assimilé la toute substantifique moelle ». C'est à cette école qu'il a pris ce don de l'ironie supérieure que l'on ne saurait taire en parlant de M. Anatole France. On la trouve partout dans ses œuvres, mais tempérée par une grande indulgence et une certaine émotion qui manquaient aux encyclopédistes. Elle s'affirme encore dans ses pitiés et dans ses haines qui se soucient peu de la justice, des succès et du consentement des hommes.
Et tout naturellement, avec sa vaste science,
on érudition profonde et son goût très vif et
très sûr, M. Anatole France a fait de la critique
Il PASTELS ET FIGURINES
littéraire. L'honorable sénateur directeur du Temps^ M. Adrien llébrard, vint chercher « celte pensée recueillie, lente et solitaire », du conteur de Balthasar et, triomphant de sa voluptueuse paresse, fit de lui un écrivain périodique et régulier. Ses divers articles ont été réunis dans les quatre volumes de la Vie littéraire
D'une grande lecture, M. Anatole France se promenait doucement à travers ses souvenirs. Un livre dont il parlait lui en rappelait d'autres, une idée le faisait souvenir de mille autres qui se pressaient en foule dans son esprit, comme les chèvres, le soir, sur la montagne, au biniou du berger. Il considérait la critique comme « une espèce de roman à l'usage des gens avisés et curieux », et, comme tout roman, à le bien prendre, est une autobiographie, il raconta « les aventures de son âme au milieu des chefsd'œuvre ». Aussi se gardait-il de porter sur la valeur intrinsèque d'une œuvre un jugement absolu. Une dogmatisait point, et le miroir de son esprit se bornait à retléter les œuvres littéraires, tout comme cetterivière dont parle Sainte- Beuve, qui baigne le coteau et la tour sans les
déchirer, «les comprend, les réfléchit, et, lorsque le voyageur est curieux de connaître et de visiter ces sites variés, elle le prend dans une barque ; elle le porte sans secousse et lui développe successivement tout le spectacle changeant de son cours. »* Et cet impressionisme était encore une forme très distinguée de l'épicuréisme et du scepticisme de M. Anatole France. Pas davantage que M. Jules Lemaître, à l'égard duquel il ne déguise pas sa vive sympathie, il n'aimait « amener un auteur au pied de la toise et le renvoyer avec un numéro d'ordre, étiqueté et classé pour l'éducation de la jeunesse ». Dans les livres qu'il examinait, il se laissait, comme dit Molière, « prendre par les entrailles », disant doucement son opinion, sans avoir l'air de corriger des copies ou de dresser un palmarès. Une seule fois, ce critique souriant, indulgent, sceptique et doux, ne sutpoint tempérer son avis sur les romans de M. Emile Zola ni dissimuler sarépulsionàTendroitdes « méchantes rapsodies » de M. Georges Ohnet.
1 Sainte-Beuve, Pensées de Joseph Delorme.
36 PASTKLS ET FIGURINES
On reprocha donc assez durement à M. Anatole Franco dV^taler son « moi » avec trop pou de discrétion ot de ne point faire de la vraie critique, laquelle doit ôtre purement objective.
« Il n'y a, répondit M. Franco, pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose qu'eux-mômes dans leur œuvre sont dupes de la plus fallacieuse illusion. La vérité est que l'on ne sort jamais de soi-même. C'est une de nos plus grandes misères. Que ne donnerions-nous pas pour voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'œil à facéties d'une mouche, ou pour comprendre la nature avec le cerveau simple et rude d'un orang-outang? Mais cola nous est bien défendu. Nous ne pouvons pas, ainsi que Tirésias, être homme et nous souvenir d'avoir été femme. Nous sommes enfermés dans notre personne comme dans une prison perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire, ce me semble, c'est de reconnaître de bonne grâce cette aft'reuse condition et d'avouer que nous parlons de nous-mêmes chaque fois
que nous n'avons plus la force de nous taire. » ^
C'est alors que M. Ferdinand Brunetière intenta procès à la critique impressionniste, en la personne à MM. Anatole France, Jules Lemaître et Paul Desjardins. 11 leur reprochait, en général, la facilité de ces procédés de critique qui « souffrent et autorisent toutes les complaisances et toutes les contradictions », et savait particulièrement mauvais gré à M. Anatole France de lui avoir parlé de l'arche de Noé avec laquelle il jouait étant tout petit, devant l'entretenir de VHistoirp du peuple d'Israël d'Ernest Renan. M. Anatole France défendit avec vigueur contre M. Brunetière les droits du scepticisme et de l'impressionnisme. Et, à ce propos, il serait piquant de rechercher la part de dogmatisme qui put entrer en la circonstance dans le scepticisme de M. Anatole France. Il y fit alors un peu souvenir du philosophe d'Élis, lequel, en affirmant que l'on devait douter de tout, cessait par là môme de douter.
' La Vie littéraire, 1" série, p. iv.
38 l'A.->ihl..^ 1.1 IK.LItl.NhS
Mais ce n'es! point ici le lieu de ^tl\^»n i|in eut raison, du fervent de la critique personnelle ou impersonnelle ?
JSon nostruiii inter vos tatitas componerc lites,
dirais-je, si j'osais encore citer du latin.
Quoi qu'il en soit, si les articles de M. Anatole France n'étaient pas de la « vraie critique », ils étaient du moins d'exquises causeries, d'une littérature très fine, très documentée et quelquefois même supérieure à celle dont elle avait pris texte.
De son passage dans une maison d cduoaliun religieuse, M. Anatole France a gardé un respect profond pour une foi qu'il n'a pas et un goût très pieux pour les choses saintes. Comme son maîti'e vénéré Ernest Renan, comme M. Jules Lemaître (avec lequel sur beaucoup
*le points encore on le pourrait comparer), comme Ferdinand Fabre et tous ceux enfin qui, passés par la main des prêtres, ont doucement et sans haine oublié leurs enseignements, il comprend et révère chez les autres des croyances qui l'ont quitté. C'est même d'une véritable tendresse que M. Anatole France aime la religion de Jésus. Tout comme, l'aimable et spirituel M. Emile Gebhart, le conteur mystique du Puits de Sainte-Claire est un peu d'Eglise. 11 aime ces récits où traîne l'odeur de l'encens et des cierges, et se plaît infiniment aux histoires tout embaumées de candeur et de pureté que l'oii trouve dans la Vie des Saints. Il a pratiqué le doux Jacques de Voragines, et porté jusque dans les colonnes profanes de r Écho de Paris des rellets et des ressouvenirs de la Légende dorée. Les livres saints, les Actes des Apôtres^ V Imitation et les écrivains mystiques n'ont pas de lecteur plus assidu que ce « bénédictin narquois ». Il cite parfois les Pères, se souvient de la poésie biblique, et nous introduit souvent dans ces antiques sanctuaires remplis d'une atmosphère humide et tiède,
40 PASTELS ET FUiURlNES
toute purfuméc de piété. Il fait frissonner l'amour jusque sous les saintes ogives du couvent des Dominicains de Saint-Marc, où fleurirent jadis cette rose mystique, saint Antonin, et ce lys de pureté, Fra Angelico. Il ne craint pas môme d'introduire la volupté jusque dans la cellule de l'austère et grand Savonarole.
Et ces jolies histoires que M. Anatole France nous a rapportées de Sienne, et que le Père Adone Doni lui racontait le soir, à la clarté des étoiles, assis sur la margelle du Puits de Sainte- Glaire ! Il n'y est parlé que de Frères ^lineurs, de Frères Prêcheurs, de saintes perdues en extase, d'ermitages, de couvents, de chasteté, d'amour, de vieux missels ; et cela, avec une pieuse hétérodoxie qui n'est qu'un raffmement d'impiété. C'est un poison délicieux.
Mais c'est surtout vers ces belles pécheresses des premiers temps du christianisme, à la Samaritaine, à la femme adultère, à Marie de Magdala et à Thaïs qu'est allée le tendresse de M. Anatole France. Ce n'est point lui qui leur jettera la première pierre. Il les chérit et les excuse, parce qu'elles ont beaucoup souffert,
ayant beaucoup aimé ; et que l'amour efface, pardonne et purifie. Il les affectionne encore parce que, lasses de voluptés matérielles et épuisées de jouissances, ayant partout cherché l'amour vrai, elles ne Font point trouvé ; et qu'elles sont venues demander à la religion ces illusions bénies qui calment et reposent ceux qui sont fatigués de la vie.
Autant que les intérieurs de libraires, M. Anatole France tient en estime les sacristies. Son admiration pour les chasubles et lesétoles passées, pour les vitraux du xnf siècle et les livres d'heures enluminés, est au moins égale à celle que lui inspirent les bouquins et les estampes anciennes. Dans son cœur, à côté de la librairie où sommeillent, tous poudreux, les clzévirs et les incunables, j'imagine qu'il doit exister quelque antique chapelle désaffectée oii l'on respire encore l'odeur suave de la cire et de l'encens, et où l'on honore avec prédilection saint François d'Assise et sainte Glaire.
Je crois que M. Anatole France n'est pas chrétien. Je doute qu'il ait pris parti sans réfléchir, comme le conseille Montaigne, car la
42 PASTELS II I |.,ri;IM,s
volonté de croire h tout prix est en vérité la meilleure des raisons de douter. Il ne me semble point non plus qu'il ait jamais gémi dans les affres d'une nuit de Décembre à la Théodore Jouffroy. Il a comme doucement et naturellement glissé vers une incrédulité sereine, transformant en un songe d'une volupté artistique, le parfum de son christianisme évaporé. Toutefois M. France est religieux, mais à la manière de Pyrrhon le sceptique, qui honorait les dieux de la République, étant grand-prôtre ; ou de Thonnête Gassendi, qui professait la théologie sans croire en Dieu.
Je ne parlerai pas de la manière dont écrit M. Anatole France, et je n'essaierai point de caractériser ce style dont M. Jules Lemaître a pu dire qu'il était d'un « composé plus précieux que le métal de Gorinthc ». Sa phrase est caressante et voluptueuse comme Biblis se fondant
en onde ; tantôt précise et calme, tantôt sensuelle et forte, mais le plus souvent câline, cajoleuse ot enveloppante comme une femme. Parfois elle rappelle par sa délicatesse ce « fin corail noir » des arbres dépouillés par l'hiver de leur parure, et qu'admirait M. Bergeret ; parfois aussi, par sa netteté, sa souplesse et sa vénusté,ces figurines du florentin Benvenuto Gellini.
M. Anatole France pense, sent et rend merveilleusement. Je sais dans la Rôtisserie de la reine Pédauque telle description de la route de Saint-Germain qui est un pur chef-d'œuvre, et tel croquis des amours ancillaires de l'abbé Jérôme Coignard qui fait songer aux fantaisies galantes des Baudouin, des Boilly et des Fragonard. Et ces tableaux d'après nature des Champs- Elysées, des quais de la Seine, de Rueil et du Mont-Valérien ; ces fresques des rivages solitaires du. Nil, des campagnes de Sienne et de Florence, et ces paysages de Sicile !
Nourri des lettres grecques et latines, qu'il a pour ainsi dire sucées avec le lait, et au contraire de la plupart de ses contemporains, il semble que M. Anatole France ne doive rien
\ï PASTELS ET FI(. URINES
aux lillératures du Nord. Il n'îi point enveloppé de vieilles pensées fran(;aises dans les brouillards de la Norwège, et il apparaît de nos jours comme l'incarnation môme du ^énie latin.
VU
Mais voici que, pour avoir voulu démêler les éléments de la personnalité si complexe et si indécise de M. Anatole France, je me prends maintenant à le regretter. Il me semble qu'en les isolant je les ai faussés et trahis. Gomment, en effet, fixer les traits de cette physionomie merveilleusement ondoyante et fugitive, faite toute de nuances multiples et incertaines comme ces nuées dont le mélancolique Hamlet montre à Polonius les formes changeantes ? Gomment définir cet enchanteur à la fois sceptique et tendre, ce misanthrope amuse du spectacle de la vie ; cet alexandrin llâneur comme un Sybarite et studieux comme un bénédictin, qui s'en va dans le vaste silence des forêts écouter la
voix doucement immorale de la nature, et s'en revient ensuite se cloîtrer dans la « cité des livres » ?
Gomme son maître Ernest Renan, il fait un peu penser à cet hircocerf de la scolastique, lequel avait deux natures et cessait de se ressembler à lui-môme dès que l'on considérait l'un de ses traits à l'exclusion des autres.
Si donc il fallait caractériser à peu près M. Anatole France, on devrait employer un chemin détourné, et connaître qui le hante pour tenter de savoir quel il est. — M. Anatole France révolte ces âmes bien situées, aux convictions fortes, qui se croient en possession de la vérité et en face de « l'horrible certitude » ; ces esprits d'autant plus dogmatiques qu'ils sont plus ignorants et qui traitent d'indifférence son penchant naturel à la tolérance. Ceux qui, comme M. Nicodème, épurent et cataloguent les écrits des grands écrivains pour édifier et moraliser la jeunesse, le tiennent pour dangereux et dissolvant. Les gens de justice et de guerre, qu'il a considérés avec une indulgence pleine de malice, no l'aiment point ; et il a généralement
conlre lui tous les illettres. Les femmes le boudaient un peu parce qu'il n'avait point mis d'amour dans ses romans; depuis le Lys rouge, la comtesse Martin- Beliôme l'a fait pardonner. Les amis de M. Anatole France ne sont pas très nombreux, mais ils sont d'élite. Pour se plaire à ses livres, il faut ôtre soi-même quelque peu livresque, et les amis de M. Anatole France ont trop de goût pour lui souhaiter les faveurs du vulgaire. Ce sont des gens expérimentés et doux qui savent que toute vérité renferme une part d'erreur et toute erreur une part de vérité ; que le plus souvent nous sommes la dupe des mots et que tout est relatif ici-bas. Les amis de M. Anatole France sont naturellement portés à la tolérance : ils sont indulgents pour les misères et les faiblesses humaines, parce qu'ils se croient eux-mêmes misérables et faibles. Ils ne sont ni âpres ni intransigeants, ayant appris à ne juger que ce qu'ils savent, n'oubliant jamais que leur savoir est limité et leur ignorance incommensurable. Les amis de M. Anatole France sont encore ces esprits délicats et fins qui s'accommodent mal des préjugés
et des partis-pris. Ce sont enfin tous ceux qui pensent volontiers de lui ce que Jacques Tournebroche disait de son bon maître : « Je le tiens^ celui-là, pour le plus gentil esprit qui ait jamais fleuri sur la terre. »
« Il a sa place marquée dans l'histoire générale des esprits, dans la lignée des Lucrèce, des Dante et des Goethe, dans l'élite des grands inspirés qui se transmettent à travers les siècles le flambeau de la vie morale avec la tradition de la haute pensée poétique. »
Maurice Paléologue.
On a généralement vite fait de parler de la philosophie des poètes. Pour la plupart d'entre eux en effet, ce mot ne saurait désigner un dogmatisme régulier et profond, circonscrit en une forme systématique ; mais il s'applique simplement au bagage, souvent léger, de leurs idées religieuses et morales. C'est ainsi que Ton peut découvrir quelques tendances philosophiques chez un Molière ou un La Fontaine.
Mais, s'il y eut des philosophes qui furent poètes : tels Platon et Malebranche, on rencontre aussi des poètes qui, comme Lucrèce, Gœthe et Alfred de Vigny, furent vraiment des philosophes. Car c'est bien une philosophie que
l'on trouve au fond des poëmes mouillés de larmos d'Alfiod de Vigny; et en cela précisément consiste son originalité. Comme Gœthe en Allemagne, le premier parmi nous, il a créé la poésie philosophique et, par l'harmonie des mots et la musique des vers, su rendre sensibles des idées abstraites et morales. 11 n'apparaît point d'ailleurs qu'Alfred de Vigny ait méconnu la valeur philosophique de son œuvre : « Si l'art est une fable, dit-il, il doit être une fable philosophique. » Et ailleurs il écrit encore dans Tune de ses Préfaces : « Le seul mérite qu'on n'ait jamais disputé à ces compositions, c'est d'avoir devancé en France toutes celles de ce genre dans lesquelles une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique ou dramatique. »
Cette « pensée philosophique » est éparse dans tous les ouvrages d'Alfred de Vigny,, dans son théâtre comme dans son journal intime. Mais il semble qu'elle se montre surtout dans ses vers, qui sont comme la partie principale, la plus frappante et la plus parfaite de ses œuvres ; et qu'ils puissent suffire à dégager les
traits généraux de la philosophie de ce poète, l'un des plus austères et des plus grands qui aient illustré notre littérature.
Le comte de Vigny était foncièrement idéaliste. Attiré de bonne heure vers la carrière des armes par des souvenirs de famille et la fascination qu'exerçait alors Bonaparte, il porta « dans une vie toute active une nature toute contemplative ». — «■ Ce qui se rêve, dit-il, est tout pour moi. » 11 ne fut point idéaliste cependant à la manière d'un Berkeley ou*d'un Fichte, qui ne semblent voir en la matière qu'une succession de phénomènes ; mais plutôt comme Platon, considérant ce qui est au-dessus de la matière, le mystère, l'invisible, l'esprit, comme sinon la seule, du moins la vraie et la plus forte des réalités. Les ombres fugitives et vaines au milieu desquelles « nous sommes agis » avaient pour lui leur cause première et leur raison der-
nière dans les choses invisibles et étemelles. C'est ce qu'il semble affirmer dans ces vers de
In ]fnisnj) ihi Uerf/cr :
« I/invisil»l<' est réel, les ûmes oui leur monde Où sont accumulés d'impalpablos trésors, [menses. Le Seigneur contient tout dans ses deux bras im- Son Verbe est le séjour de nos intelligences
Comme iri-hns l'esparo ost celui de nos corps.
Pour Alfred de Vigny, la matière est en soi quelque chose do mauvais et de méprisable, puisqu'elle entrave l'essor de l'Idée. Elle lui paraît odieuse dans toutes ses manifestations, et c'est peut-être dans ce sentiment qu'il faudrait chercher l'explication du peu de goût du poëte pour « l'écriture » et la raison du petit nombre de ses ouvrages. « Ma pensée, dit-il, n'est-elle pas assez belle par elle-môme pour se passer du secours des mots et de l'harmonie des sons ? » Et ailleurs : « Le silence est la poésie môme pour moi I »
On s'est parfois autorisé de ces passages pour en extraire cette théorie étrange que « tout travail de style est une profanation de la pensée»,
et affirmer que le poëte des Destinées n'eut jamais le culte de la forme. Il importerait cependant de ne pas vanter en Vigny le philosophe aux dépens de l'artiste. Profaner la pensée, ce n'est point, en effet, la revêtir d'une expression juste, nette et pure; c'est, si l'on ne se condamne pas au silence, lui donner une forme imparfaite qui en corrompt la beauté. Dans le peu d'ouvrages qu'a laissés Alfred de Vigny, on découvre partout le souci de l'art, et si l'auteur n'atteint que rarement la perfection plastique, ce n'est pas faute de l'avoir poursuivie. Entre tous ses contemporains, il fut épris « des détails savants de l'élocution » et toujours tourmenté par les scrupules de sa conscience artistique. Ses vers distillés avec peine trahissent le travail et l'impuissance de son style à rendre, malgré ses efforts, toute sa pensée. C'est pourquoi il rêvait d'un art où la forme eût été sacrifiée à l'Idée, « d'une langue céleste que rien ne nous fait deviner ici-bas, si ce n'est l'amour et la prière ». Il a encore, comme saint Paul et tous les mystiques, gémi contre le corps, cette prison qui abaisse à chaque instant l'esprit aux besoins
;i6 PASTELS ET EI(;UR1NES
grossiers et aux exigences mesquines de la vie d'ici-bas. C'est le corps qui, par ses imperfections, l'épuisé et accable la pens('*o do sos lions matériels ot la rôti ont fi terre :
« Du corps et non «le l'Ame accusons l'indigence. Des organes mauvais servent Tintelligence. »
Mais des attaches qui enchaînent l'âme, la plus rude et la plus pesante est encore l'amour. Il est un « tueur d'idées ». Ayant beaucoup et très profondément aimé lui-même, Alfred de Vigny a comme « pensé » ses passions, et elles l'ont laissé désespéré, portant au fond de son cœur une blessure profonde. Les invectives les plus dures d'un Schopenhauer et les plus amères d'un Dumas fils contre les femmes, il les a exprimées dans la Colère de Samson:
« Une lulle éternelle, en tout temps, en tout lieu, Se livre sur la terre en présence de Dieu, Entre la bonté d'homme et la ruse de femme, [d'àme. » Car la femme n'est qu'un èiro impur do corps ot
L'action aussi semble au poète chose trop
matérielle; agir, c'est encore se rabaisser. La pensée seule,
Plus rare que la perle et que le diamant,
fait le poète supérieur à l'homme d'action ; et ce don fatal et sublime qui l'enferme dans la grandeur, la tristesse et la solitude, est pourtant la cause de ses souffrances. L'isolement de l'intelligence parmi les hommes, telle est, en effet, l'idée inspiratrice de Moïse et de la Maison du berger :
Je vivrai donc toujours puissant et solitaire?
L'Idée fut donc pour Alfred de Vigny l'universel critérium, et c'est par leurs rapports avec elle qu'il toise toutes choses. Il aime la solitude et son vaste silence, le calme des heures de la nuit et leur magnifique horizon, parce que la solitude est Tunique condition de la pensée. Aussi la proclame-t-il « sainte » comme l'Idée elle-même. La pensée est donc le tout de l'homme et seule le fait grand et supérieur.
's PASTKLS El FIGUUINES
Lt .-^i I uii^ueil le preiul quand le i)eupl(' nu- iinninir. Que do mes livres seuls te vienne ta fierté. J'ai mis sur le cimier doré du gentilhomme Lue plume de fer qui n'est pas sans beauté. Qu'il soit ancien, qu'importe? Il n'aura de mémoire Que du jour seulement où mon front l'a porté. »
C'est apparemment dans cette solitude continuelle de son âme avec elle-môme qu'il faudrait trouver l'une des causes de ce pessimisme, le plus sincère et le plus profond, le plus logique à la fois et le plus désespéré, qu'ait jamais traduit l'école romantique.
Il semble qu'Alfred de Vigny était né pessimiste. On a pu cependant, et non sans quelque raison, rechercher les causes de cette mélancolie dans la sensibilité trop vive des poètes, qui fait que ce qui effleure seulement les autres hommes, les blesse jusqu'au sang. A l'appui de cette thèse, on a rappelé, un peu bien indiscrè-
tenient d'ailleurs, sa passion idéale et presque religieuse pour M'"*" Dorval, en la donnant pour cause à son pessimisme. D'aucuns en sont aussi illés chercher Fexplicalion dans Tétroitesse de sa vie domestique, ses embarras d'argent, ses désillusions, ses chagrins et jusque dans... le pressentiment physiologique de la maladie dont il devait mourir.
Tout cela, en effet, n'est point étranger au pessimisme d'Alfred de Vigny, et si, par exemple, M"*" Dorval ne l'avait pas trompé, « il aurait sans doute inventé quelque magnifique symbole exaltant et magnifiant l'Amour et la Femme. Ne Tentendions-nous pas tout à l'heure célébrer Héva » ? • Mais, peut-on répondre,
Mcilio de fonte leporum Siwgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat,
et les malheurs d'Alfred de Vigny n'ont pas été une exception pour lui. Il est un grand nombre <lc naufragés de la vie, de vaincus de la fortune
' Georges Pellissier, Nouveaujc Essais de littérature con- 'inporaine, 265.
60 l'A^lELn El FH.LIUMÙS
cl du >ui'l ([ui, comme le dit M. Ferdinand l>i iinelière, « ne cessent pas, pour cela, de trouver la vie bonne, d'y tenir âprement, d'en poursuivre les joies et, dans l'excès de leur malheur môme, de se trouver encore trop heureux de contempler la lumière du soleil ))J
Au contraire d'un René, d'un Ghilde-llaiold, d'un Obermann, d'une Lélia ou d'un Adolphe, chez lesquels le pessimisme n'est en somme que l'histoire de leurs amours trompées ou de leurs ambitions déçues, et ne procède que de causes individuelles; celui d'Alfred de Vigny semble, malgré tout, essentiellement impersonnel. C'est ce qui d'ailleurs en fait la parfaite originalité et la réelle valeur philosophique. Et de vrai, Alfred de Vigny fut avant tout un penseur, et, par son pessimisme sans réserve comme sans déclamation, il est plus près d'un Pascal, d'un Schopenliauer, d'un Leopardi et, à certains points de vue, d'un Prosper Mérimée, que d'un Benjamin-Constant ou d'un lord Byron.
Le pessimisme du poète des Destinées est une
1 Ferdinand Brunetière, VÉvolulion de la poésie lyrique^
doctrine philosophique fondée d'ahord sur l'hostilité de la nature à l'égard de l'homme.
11 pourrait sembler, à première vue, qu'un poëte comme Alfred de Vigny, doué d'une aussi rare faculté d'observation, d'une sensibilité si affinée et d'un sens aussi large du pittoresque, eût dû voir en la Nature, sinon une u bonne mère » à la manière de Mathurin Régnier, du moins, comme Virgile ou comme Goethe, une mère compatissante aux souffrances de l'homme et consolatrice de ses misères et de ses maux, toujours prête, parle spectacle de ses richesses et de ses beautés, à endormir ladouleur humaine. Mais Alfred de Vigny ne s'arrête pas aux apparences que lui offre la Nature ; il veut percer, lui aussi, le mystère d'Isis, pénétrer jusqu'à l'âme môme de cette marâtre et lui demander raison de ses actes. Pourquoi a-t-elle jeté l'bomme sur la terre en lui imposant une vie si pénible et si rude ? Où donc entend-elle le conduire et quel est son but caché? Pourquoi aussi, par un contraste ironique et insolent, se plaîtelle à revêtir ses plus belles fleurs, tandis que
l'âme de l'homme est plus triste et plus
62 i•.\Ml.l.^ hl In.LlU.NhS
mallicLiri'Use ? Et la Nature ne vient [m> dans les Desiinées comme dans la prosopopée de Lucrèce se justifier aux yeux du poète. Elle lui répond seulement :
" Je suis rimpussible lliéillre Que \\i' pouf romuor lo pied do ses .-irlours.
Je 11 oiilt'ii(l> ni vus cris, ni vos s(»iij»iis ; à poiin;
Je sens passer sur moi la comédie humaine,
Qui cliercJie en vain au eiel ses muets spectateurs.
Je roule avec dédain sans voir et sans entendre
A côté des fourmis les populations,
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
J'ignore en les portant les noms des nations;
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme une hécatombe.
Mon printemps ne sent pas vos adorations. »
Tel est, d'après Vigny, le mystère de la Nature et le secret de son inexorable cruauté. Mais si la Nature n'est pour nous qu'une mère sans entrailles, Dieu et la religion ne sont-ils pas là pour compatir à nos misères et pour verser sur nos meurtrissures un baume consolant? Non, il n'y a point d'espérances à garder, car le Ciel est vide, muet et sourd. Le monde ainsi
conçu est de la part de Dieu une infamie, car la plus inconcevable injustice éclate partout dans son œuvre. Elle est dans la plus vieille histoire de l'humanité, dans la Bible. Elle massacre les enfants.
<( Seigneur, vous êtes bien le Dieu delà vengeance. En échange du crime, il vous faut rinnocence. C'est la vapeur du sang qui plaît au Dieu jaloux. »
Dans le Déluge (précédé de cette épigraphe : « Serait-il dit que vous fassiez mourir le juste avec le méchant? ») Alfred de Vigny nous montre l'implacable Dieu frappant indistinctement l'innocent et le coupable.
« Et le monstre que l'eau soulevait à demi S'étonna d'écraser dans sa lutte contre elle Une vague où nageaient le tigre et la gazelle. »
Emmanuel et Sara ont gravi le mont Arar pour échapper au déluge, et, tandis que le tonnerre gronde et que les vagues montent toujours, ils demandent au Seigneur de les juger. Mais la mer ne les épargne pas.
't PASTELS ET FIGURINES
(c La mort do Tinnocence est pour riiomme un mys- Ne t'en (''tonne pas, n'y porte pas les yeux ; [tère
La pitit' (lu mortel n'est point celle des Cieux. Dieu no fait point de pacte avec la race humaine ; Qui cn'a sans amour fera p(irir sans haine. »
L'injustice do Dieu a fait encore le malheui qui nous suit pas à pas comme une ombre.
« Le malheur r()do, il nous «''pie Pr('s do nos seuils épouvant('s.
Alors il demande sa proie. »
Il est (Jonc inutile d'implorer Dieu et de chercher, comme rAp(jtre, une épaule divine où reposer le poids de ses angoisses. Il n'a pas même répondu à la prière de Celui qui se disait son Fils. C'est dans cette admirable pièce du Christ au mont des Oliviers qui paraphrase en quelque manière l'audacieuse parole de saint Augustin : « Dcus proprio Filio non pepercit », qu'Alfred de Vigny a donné Texpi'ession la plus sobre et la plus saisissante à la fois de son blasphème et de sa véritable haine contre la divinité. Jésus accablé de douleur implore son Père,
et la voix mélancolique du vent dans les oliviers de Gethsémani répond seule à sa prière.
(f — Une terreur profonde, une angoisse infinie Redoublent sa torture et sa lente agonie. Il regarde longtemps, longtemps cherche sans voir. Comme un marbre de deuil tout le ciel était noir ; La terre, sans clartés, sans astres et sans aurore, Et sans clartés de Tdme, ainsi qu'elle est encore. Frémissait. Dans le bois il entendit des pas, Et puis il vit rôder la torche de Judas. »
Le silence est donc la seule réponse qu'il convienne de faire à cette puissance mystérieuse, injuste et malfaisante qui nous broie de la sorte :
« S'il est vrai qu'au jardin des saintes Ecritures, Le Fils de Thomme ait dit ce qu'on voit rapporté. Muet, aveugle et sourd aux cris des créatures, Si le Ciel nous laisse comme un monde avorté. Le juste opposera le dédain à l'absence, Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité. »
Et, dans un tel désastre moral, Alfred de
Vigny ne s'abandonne ni au découragement, ni
66 PASTELS ET FIGUUM^
à la colère ; il s'arrôle à une muette et noble résignation. Ce n'est point évidemment la résignation d'une âme faible qui plie sous le joug qui l'écrase, ni le fatalisme des épicuriens, ni l'acquiescement humble et libre du chrétien confiant en la justice et la bonté divines; c'est la résignation sans amour, sans espoir et sans défaillance du stoïcien.
Tout est mal en ce monde, il suffit de s'en convaincre et de se taire. Soyons muets, impassibles et forts comme le loup qui, lacéré par les chiens, sanglant et meurtri, meurt froidement, l'œil fixé sur ceux qui Tachèvent, sans proférer une seule plainte.
« Si tu peux, fais que ton âme arrive, A force de rester studieuse et pensive, Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté Où, naissant dans les bois, j\ii tout d'abord monté. Gémir, pleurer, prier est également lâche. Fais énergiquement ta longue et lourde tâche Dans la voie où le sort a voulu t'appeler, [parler. Puis après, comme moi, souffre et meurs sans »
Mais, dans les âmes que le pessimisme a ainsi ravagées, si d'ailleurs elles n'ont point de
méchanceté, lorsque chez elles tout seatiment semble à jamais desséché et flétri dans sa fleur ; il n'est pas rare de voir, ainsi qu'une source mystérieuse, jaillir une immense pitié pour des êtres que l'on voit les jouets malheureux d'une impitoyable et injuste destinée. C'est ce même -intiment que l'on retrouve chez Virgile et Lucrèce, quia dicté à Alfred de Vigny quelquesuns des plus beaux vers de la Maison du berger. Il s'épanche alors sur « ses frères de douleur, sur tous les prisonniers de cette terre, sur tous les hommes ».
« Et j'ai dit à mes yeux qui lui trouvaient des charmes,.
Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes.
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.
Vivez, froide nature, et revivez sans cesse, [vaines,.
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs
J'aime la majesté des souffrances humaines;
Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi. »
A ce sentiment d'universelle pitié se rattache
encore celui de la pitié pour le mal lui-même.
Satan est aimé par un ange, parce que le plus
rand des coupables est aussi le plus grand
des malheureux. C'est le sujet dEloa. Mais bientôt cette pitié d'Alfred de Viji^ny se transforme en amour de ses semblables. Comme tous les vrais pessimistes, depuis Çakia-Mouni jusqu'à Schopenhauer, Alfred de Vigny s'est élevé de la résignation égoïste jusqu'au sentiment de la solidarité humaine et à la résolution de travailler à vaincre la nature. Et, on ne le saurait trop répéter, ce n'est plus là ce pessimisme des Manfred et des Stenio romantiques, ce pessimisme superficiel dont ils semblaient vouloir se faire comme une aristocratie de souffrances.
Le dernier mot de la philosophie triste, stoïque et fière d'Alfred de Vigny est pourtant un cri de consolation et d'espérance. Il n foi en la science ^
« Un soir enfin les vents qui soufflent des Florides L'entraînaient vers la France et ses bords pluvieux. Un pêcheur, accroupi sous des rochers arides, Tire dans ses filets le flacon précieux. 11 court, cherche un savant, et lui montre sa prise, Et, sans oser l'ouvrir, demande qu'on lui dise Quel est cetélixir noir et mystérieux.
1 A. DE Vigny, la Bouleille à la mer.
— Quel est cet élixir, pêcheur ? C'est la science, C'est l'élixir divin que boivent les esprits, Trésor de la pensée et de l'expérience. »
Telle est, en ses traits principaux, la philosophie d'Alfred de Vigny. A tout prendre, son l'uvre marquera dans l'histoire des idées, car,
Il même tempsqu'un artiste parfois comparable à Victor Hugo, il aura été l'un de ceux que fon a convenu de nos jours d'appeler des
penseurs », de la môme famille qu'un Pascal, m Léopardi et un Auguste Comte.
C'est proprement un charme. * La Fontaine.
Emporté en quelques heures par la cruelle et subtile maladie qui, laissant intacte sa belle intelligence toujours jeune et bercée de rêves, lorturaitson corps depuis si longtemps, Alphonse Daudet s'en est allé; laissant en deuil les Lettres Françaises et d'unanimes regrets chez tous ceux qui, l'ayant approché, l'avaient aimé. Nous ne reverrons plus cette tête charmante et fine de pâtre du Latium ou de chevrier de Théocrite, t'ncadrée de longs cheveux noirs flottant en boucles sur son cou et illuminée de deux yeux ' la fois perçants et doux ; cette tôte dont Théo- •lore de Banville a tracé dans ses Camées parisjpns un médaillon exquis :
:i PASTELS irr figurines
« Une tôte mervcilleiiscracnt charmante : la peau d'une pâleur chaude et couleur d'amhre, les sourcils droits et soyeux ; l'œil enflammé, noyé, à la fois humide et brûlant, perdu dans la rêverie, n'y voit pas, mais est délicieux à voir ; la bouche voluptueuse, songeuse, empourprée de sang, la barbe douce et enfantine, l'abondante chevelure brune, l'oreille petite et délicate, concourent à un ensemble fièrement viril, malgré la grâce féminine. »
Il n'est point trop tard cependant pour parler encore d'Alphonse Daudet. Son talent est audessus de ces nécrologies hâtives et vulgaires qui ne raniment que pour quelques instants une gloire bientôt tombée dans l'oubli. Qui n'a encore toutes fraîches à la mémoire certaines pages des Contes du lundi, toutes pleines d'esprit et de poésie ? L'auteur de Nwna Roumestan, du Nabab et de Sapho est toujours actuel. Son œuvre est assurée de paraître devant la postérité, car, tant qu'il y aura encore chez nous des âmes éprises d'art, de vérité et de poésie, elles écouteront toujours résonner le chant harmo-
nieux et clair de cette cigale qui nous est venue (les collines ensoleillées de la Provence.
Alphonse Daudet naquit à Nimes, cette noble ( ité toute parée de colonnes antiques et de vieux monuments romains. Il y passa son enfance heureuse au milieu des « champs de mûriers, d'oliviers et de vignes », se grisant de la chanson des cigales au gai soleil de Provence et du parfum des lavandes dans les collines brûlées des Alpilles. Il y aima le ciel d'azur foncé et « la paix triste des grandes plaines ». Il y entendit la voix du mistral grondant à trav(3rs les ruines, soufflant entre les branches des hauts platanes en balayant la poussière blanche cl les cailloux des grandes routes. Et ces premières impressions de son pays, on les retrouve partout dans les livres d'Alphonse Daudet; elles leur donnent un goût savoureux de terroir comme les souvenirs de Normandie à ceux d'un
Flaubort ou d'un Maupassant. La pointure des paysages, des mamrs et des gens du Midi, c'est la moitié de l'œuvre d'Alphonse Daudet.
C'est au Midi, en eiïet, qu'il doit ses personnages les mieux venus et les plus originaux : Tartarin de Tarascon et Numa Roumeslan. Il n'est pas môme jusqu'à ses romans dans lesquels la peinture des mœurs méridionales n'est pas l'objet principal où Ton no retrouve encore^ quelques Provençaux : Jean Gaussin et l'oncle Gésaire dans Snpho, Elysée Méraut dans les Rois en exil^ et aussi Jansoulet et tante Portai. Nul aussi n'a mieux senti que lui et su plus heureusement dégager l'âme de cette terre provençale, baignée d'une lumière subtile qui fait souvent chatoyer de ses reflets d'attrayants mirages. VArlé sienne est en ce sens quelque chose de parfait, un poëme comme Mireille.
Mais, pour être complet, Alphonse Daudet devait incarner les mœurs de ce Midi de coups de vent et de coups de soleil en un type qui concentrât en lui toute la race, qui fût à la fois bavard et creux, expansif et solennel, se plaisant aux gestes exagérés et aux paroles inutiles.
hâbleur et sans méchanceté, tout en surface, brave en paroles et prudent en action, qui tint à la fois de Don Quichotte et de Sancho Pança, ([ui eût enfin l'accent, la manière de penser et de sentir des gens du Midi. Il fit donc Tar tarin (Je Tavascon. Ce type, Daudet l'a dessiné d'un Irait volontairement chargé, et parmi les écri vains de nos jours il est presque le seul qui ait su mettre debout un de ces héros légendaires, comme Gargantua ou Don Quichotte, que chacun connait et dont le caractère, une fois fixé, reste à jamais immuable. Il n'est, en effet, personne qui ne se souvienne de la maison du baobab avec son cabinet de travail tapissé le tromblons, de poignards, de krisch malais, de massues hottentotes, de flèches caraïbes, de couteaux-revolvers, de panoplies, de cartes de ^éographie et de pipes de toutes dimensions. Qui ne connaît le héros lui-même, de petite taille et à la bonne et tranquille figure rou- -loaude, encadrée d'une barbe courte et forte et clairée de deux yeux flamboyants? Chacun l'a 'utendu chanter le duo àa Robert le Diable chai les Bézuquet, l'a suivi chez les Teurs, chez
Baïa et l'a ramené à Tarascon avec le chameau témoin de ses exploits. C'est un fonds inépuisable. Entre temps, AlphoTise Daudet lui-môme a repris son sujet préféré et nous a tour à tour montré Tartarin excursionniste dans les Alpes et fondateur de colonies. La première partie de cette trilogie, si je puis ainsi dire, est un pur chef-d'œuvre qui, malgré les redites et les faiblesses de la seconde et de la troisième, assure la destinée de l'œuvre entière.
Il a, quelque temps après, ramené à des proportions plus humaines et moins générales la physionomie de son héros. Numa Roiimestan, c'est encore Tartarin qui, ayant quitté Tarascon pour faire de la politique, se trouve jeté dans un nouveau milieu. Il est député, homme de cercles et de salons officiels, puis ministre. Mais, cette fois, Daudet ne cache plus l'envers de la médaille : il nous montre les tristes compensations de la rapide et triomphante fortune de Numa Roumestan. L'homme du Midi y apparaît avec ses défauts, ses ridicules et ses vices, et ce « coq de rue » devient une « douleur de maison ». D'aucuns ont cru retrouver en Numa
Roiimestan quelques-uns des traits de la physionomie de Gambetta que Daudet avait connu, lors de son arrivée à Paris, à l'hôtel du Sénat, et qu'il avait d'ailleurs assez durement apprécié dans les Lettres à un absent : « Tholomyès de table d'hôte... Gaudissart et Gazonal tout ensemble, c'est-à-dire ce que l'on peut imaginer de plus provincial, de plus sonore, de plus ennuyeux. » ^ Ils se méprirent. Nurna Roumestan n'était pas tel homme en particulier, mais un Méridional homme politique. Tartarin était une caricature, Numa Roumestan est un portrait.
Mais, pour recevoir et garder de son pays une empreinte à la fois aussi originale et aussi profonde, il ne suffit pas d'y être né et d'y avoir passé son enfance ; car d'autres sont Parisiens, Bretons ou Champenois, et il n'y parait point dans leurs livres. Cela suppose donc autre chose : une sensibilité d'une finesse et d'une force particulières, telle enfin que celle d'Alphonse Daudet. Elle consiste à recevoir les impressions de
' Lettres à un absent, IV (les Dictateurs).
la vie et à en tirer le meilleur parti. Cette faculté dominante chez l'écrivain transformera, pour les changer en sa propre substance, tous les spectacles, toutes les idées, tous les sentiments et toutes les sensations que le monde lui suggérera. Il a parlé quelque part de sa mémoire 011 « chaque sensation se marque, se cliché, sitôt éprouvée ». Aussi chacun de ses livres deviendra comme une tranche de sa propre existence. Il a été « le Petit Chose », né au pays de Tartarin et de Numa Roumestan ; comme l^]lysée Méraut il a été bercé par les siens d'espérances royalistes ; il a vu la guerre et la commune, traversé les antichambres officielles, étant secrétaire du duc de Morny. Entré par son mariage dans la bourgeoisie industrielle de Paris, il a habité le Marais, non loin de l'hôtel ci-devant de Nesmond où M. Majesté a installé sa fabrique d'eau de Seltz, assez voisin aussi de chez Fromont et de l'hôtel des Le Quesnoy.
Et c'est encore cette sensibilité naturelle qui, développée par ses joies et ses affections, ses douleurs et ses humiliations, formera Alphonse
Daudet à Tironie pour les méchants et les sots, à la pitié pour les petits et les humbles qui souffrent ; l'ironie et la pilié, ces deux seuls juges qu'il convienne de donner aux actions humaines.
« 11 y a dans la langue de Mistral, écrivait Alphonse Daudet, un mot qui résume et définit bien tout un instinct de la race : galeja^ railler, plaisanter. Et l'on voit l'éclair d'ironie, la pointe malicieuse qui luit au fond des yeux provengaux... Et moi aussi, je suis un galéjaïré. Dans les brumes de. Paris, dans 1 eclaboussement de sa boue, de ses tristesses, j'ai peut-être perdu le goût et la faculté de rire ; mais, à lire Tartarin^ on s'aperçoit qu'il restait en moi un fonds de gaieté brusquement épanouie à la belle lumière de là-bas. » ^ Cet esprit naturellement ironique et railleur perce dans toute l'œuvre
' Treille ans de Paris, 14'J.
d'Alphonse Daudet. Sa franche gaieté s'amuse de tout ce qu'il rencontre, de ses personnages eux-mômes dont il nous présente d'abord les ridicules, les ambitions et les travers. Il est n'joui de la vue des choses et du spectacle qu'olTrent, à qui sait regarder, les acteurs de l'immense comédie humaine. N'est-ce pas une galéjade que cette jolie, encore qu'un peu grosse histoire de VÉlixir du Révérend Père Gaucher ou du Curé de Cucugnan ? Et le cas de cette malheureuse fille qui, sortie de l'eau où elle vient de se jeter et déjà près de mourir, promet du moins à un commissaire de police de... ne pas recommencer ! Puis l'aventure de Jansoulet qui, au moment du passage du bey à Saint- Romans, va donner des fêtes magnifiques : il a fait venir de Paris une troupe de comédiens, organisé des orchestres et des farandoles, préparé des discours. Le cortège des autorités est massé sur le quai de la gare : le train est signalé, il approche et... passe sans s'arrêter. Mais, chez Alphonse Daudet, l'ironie ne va point avec la sécheresse du cœur. Elle n'a rien de la férocité d'un Sterne ou d'un Swift, de la
causticité d'un Villiers de l'Isle-Adam ou du dédain d'un Anatole France. Si du premier coup Daudet pénètre au défaut de la cuirasse, si son regard saisit d'abord le ridicule et son premier mouvement est d'en rire; il se reprend aussitôt, il s'émeut, et voici que, soua cet être qui tout à l'heure lui semblait grotesque, il distingue une pauvre âme humaine, sœur de la sienne et qui, elle aussi, a ses tendresses, ses douleurs et ses désespoirs. Rien d'humain ne lui est étranger, et il est bien digne de ce nom que Gœthe donnait à Herder : hiimanus. Aussi l'ironie ne vat-elle point chez lui sans la pitié, et son sourire est-il toujours près de se mouiller de larmes. C'est George Sand qui lui écrivait à l'apparition de Jack : « Votre livre m'a tellement serré le cœur que j'ai été trois jours sans pouvoir travailler. »
Souvent on a rapproché l'œuvre d'Alphonse Daudet de celle de Dickens, sans doute à cause de ce môme sens du ridicule et de ce même amour pour les petits et les humbles. Quelquefois môme on l'a fait dans une tout autre intention que celle de lui être agréable. Et, pour
8i^ PASTELS ET FltiURINES
parler franc, Désirée Dclobelle a vraiment quolqnos parentes anglaises, et il n'est pas môme juscju'àTarlarin et Bonipard chez qui Ton ne puisse reconnaître certains types de David Copperfield ou de Martin Chuzzlewit. Dans Jack les ressouvenirs du romancier anglais sont tout à fait sensibles, u Je me sens au cœur, disait Daudet lui-même, l'amour de Dickens pour les disgraciés et les pauvres, les enfances mêlées aux misères des grandes villes; j'ai eu comme lui une entrée de vie navrante, l'obligation de gagner mon pain avant seize ans ; c'est là, j'imagine, notre plus grande ressemblance. »
« Le Petit Chose » nous a d'ailleurs conté lui-même le rude apprentissage qu'il avait fait de la vie. Tandis que ses premières années s'écoulaient tranquilles et douces au milieu d'une famille unie, le malheur vint lourdement s'abattre sur la maison. Des revers de fortune obligent le père à vendre sa fabrique et à travailler au service d'autrui pour assurer aux siens la nourriture quotidienne. On quitte Nîmes, son soleil, sa vie facile, pour aller vivre étroitement à Lyon, la ville brumeuse, dans un
'iiisérable logis d'une rue enfumée. Puis, un soir, une terrible nouvelle serre d'angoisse les cœurs de toute la famille : « Il est mort. Priez pour lui. » Dès lors, la misère entre lentement au logis, il faut se séparer et que chacun gagne i vie de son cùlé. « Le Petit Chose » quitte le loyer maternel et se résigne à la plus horrible, hi plus dure et la plus froide des professions. Il ('utre comme pion au « bagne d'Alais » où il onnait bien vite la solennelle stupidité des hefs,la méchanceté des petits paysans cévenols et le mépris des parents bourgeois de ses élèves. « Livré, dit-il, à toutes les persécutions de ces monstres, entouré de cagots et de cuistres, j'ai subi là les basses humiliations du pauvre. » Puis, armé de quelques poésies, il vint à Paris })0ur y être écrivain. Son bon frère, « la mère Jacques », l'aide de ses modestes ressources et de ses conseils. Durant de longues années il vécut pauvrement dans une petite chambre de Ihotel du Sénat, puis sous les combles d'une vieille maison adossée au clocher de Saint-Germain des Prés. C'est là qu'il travailla patiemment et vécut misérablernenl, jusqu'au jour oii
il |)ul couler aux Iccleurs parisiens du vieux Figaro de Villemessant les jolies histoires qu'il rapportait de son pays.
Il n'est point rare que ceux (jui à leur entrée dans la vie ont souIFert de leur premier contact avec les hommes, en gardent pour toujours au fond du cœur une rancune cachée et quelque dureté. Relisez plutôt r Affaire Clemenceau^ Fautubiographie d'Alexandre Dumas fils.
Alphonse Daudet a fait de la vie une rude épreuve, et cela n'a point endurci son cœur. Il a été pauvre, malheureux et humble, et cela l'a rendu plus compatissant et plus intelligent à la soulfrance d'autrui. 11 aime les petits, les déshérités, parce qu'il se souvient d'avoir été l'un d'eux. Il se rappelle du pauvre petit pion du collège de Sarlande, blotti dans sa couchette et mordant sa couverture pour étouffer ses sanglots : « Ah ! le malheureux pion!... Vous a-t-il fait assez rire ! L'avez-vous fait assez pleurer ! Oui, vous lavez fait pleurer, et c'est ce qui rendait vos farces bien meilleures. » ' Et son
' Le Petit Chose.
sourire n'est point amer et son ironie n'est pas méchante. Plus tard encore, vers la fin, lorsqu'est venu le mal terrible et lent qui, sous les coups fulgurants d'une lancette invisible, énervait douloureusement sa sensibilité si affinée, il gardait toujours sa douceur et sa bonté. La souffrance glissa comme l'infortune sur son âme généreuse, elle l'épura sans l'entamer. Il a entendu la plainte de ceux qui n'intéressent personne, qui souffrent dans le silence et la résignation et il a été leur poëte. Voici la mort de Désirée :
« Les médecins prétendent que c'est d'une fluxion de poitrine qu'elle meurt; elle aurait rapporté ça dans ses vêtements mouillés. Les médecins se trompent : ce n'est point une fluxion de poitrine. Alors c'est son amour qui la tue ? Non. Depuis cette terrible nuit, elle ne pense plus à Frantz, elle ne se sent plus digne d aimer ni d'être aimée. Il y a désormais une tache dans sa vie si pure, et voilà précisément de quoi elle meurt... Elle meurt de honte, je vous dis. Dans le délire de ses nuits, c'est
cela qu'elle répète sans cesse : « Jai honte ! j'ai honte ! »
Et l'histoire un peu triste du bonhomme Joyeuse qui, sa redingote brossée et sa cravate nouée par ses filles, s'en va chaque matin à son bureau jusqu'au moment où, perdant son gagnepain, il roule tous les jours sa bosse sur le pavé de Paris et raconte le soir, chez lui, les fastidieuses histoires du bureau où il ne va plus! Et la vie étroite de Sigismond Planas et de sa sœur, de Loris Dufresne, le sous-préfet destitué. Alphonse Daudet s'attriste des souffrances de ses personnages et se réjouit de leurs joies. Il les avertit et les interpelle : « Ah ! pauvre iille, tu croyais que c'était facile, de s'en aller de la vie? »
Puis, le conteur charmant des Contes du lundi a justement compris qu'il y a de belles âmes et parfois de l'héroïsme dans ce petit monde malheureux du Paris des faubourgs, souvent aussi intéressant que celui des amoureux à particules, qui montent à cheval chaque matin, font blanchir leur linge à Londres et ont été inventés
pour la joie des concierges et le régal des commis voyageurs. Il s'est douté qu'à côté des snobs et des cercleux, il y a des êtres qui souffrent et luttent chaque jour contre l'existence. Il excelle encore à nous peindre les ratés : Hirsch, raté de la médecine ; Labassindre, raté de la musique; Delobelle, raté du théâtre; d'Argenton, raté de la littérature, et l'homme de couleur Moronval^ raté de tout.
L'un des premiers mérites d'Alphonse DaudoL a donc été le don des larmes. Il a su « suivre les voyageurs de la vie... accompagnant d'une pitié tendre, d'un regard ami tous les pas isolés, tous les errants de la route».' Ce n'est point là le faux pathétique, la sensiblerie et la déclamation de l'école romantique, ni cet art impassible et froid que ne réchauffe et ravive aucun souffle de vraie et profonde pitié. Alphonse Daudet a pratiqué « la religion des souffrances humaines » sans attendre que la mode nous en vînt des brouillards de la Norwège. Et voilà pourquoi son œuvre est populaire, émouvante et suave comme un évangile.
1 Jack, I, 345.
90 PASTELS El" FIGURINES
L'auteur de Jack nous dit quelque part:
« Après avoir vu clairement que le travail des livres et la recherche de l'expression nous conduisent tous au paradoxe, j'ai résolu de ne sacrifier jamais qu'à la conviction et à la vérité, afin que cet élément de sincérité complète et profonde dominât dans mes livres et leur donnât le caractère sacré que doit donner la présence divine du vrai, ce caractère qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux lorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu. »
C'est pourquoi chacun des romans d'Alphonse Daudet est une histoire véritable et chacun de ses personnages réellement vivant. A côté du poète en effet, il y avait encore un observateur réceptif et sagace, doublé d'un historien.
Aussi ne conte-t-il jamais que des choses
arrivées, empruntant à la chronique des journaux, à ses souA'enirs propres, à la conversation et aux manières de ceux qui défilaient devant lui des traits qui, se superposant harmonieusement les uns aux autres, arrivent à former un tout parfaitement un et vraisemblable. Il raconte qu'étant tout enfant il suivait les passants dans la rue, cherchant à pénétrer l'intimité de leur existence.
« J'avais dix ans alors, et, déjà tourmenté du désir de sortir de moi-même, de m'incarner en d'autres êtres, dans une manie commençante d'observation, d'annotation humaine, ma grande distraction pendant mes promenades était de choisir un passant, de le suivre à travers Lyon, au cours de ses flâneries et de ses affaires, pour essayer de m'identifier à sa vie, d'en comprendre les préoccupations intimes. » ^
C'est ce qu'il a continué de faire durant toute sa vie. Peindre d'après nature fut en eiîet sa
' Trenle ans de Paris, 79.
seule méthode de travail. D'un seul mot, il notait sur ses fameux carnets un geste, une parole, de quoi faire revivre, le moment venu, loute une physionomie.
« D'après nature, dit-il, je n'eus jamais d'autre méthode de travail. Gomme les peintres conservent avec soin des albums de croquis où des silhouettes, des attitudes, un raccourci, un mouvement de bras, ont été notés sur le vif, je collectioDne depuis trente ans une multitude de petits cahiers sur lesquels les remarques, les pensées n'ont parfois qu'une ligne seulement, de quoi se rappeler « un geste, une intonation, développée, agrandie plus tard par l'harmonie de l'œuvre entière. A Paris, à la campagne, en voyage, ces carnets se sont noircis sans y penser, sans penser même au travail futur qui s'amassait là ; des noms propres s'y rencontrent que quelquefois je n'ai pu changer, trouvant aux noms une physionomie, l'empreinte ressemblante des gens qui les portent » . ^
1 Histoire de mes livres.
Ainsi tons ses personnages ont existé, depuis Daniel Eyssette qui est Daudet lui-même, jusqu'à « la mère Jacques », son bon frère Ernest. Et le duc de Mora, et Astier-Réhu, et Delobelle, et le relieur Albin-Page, et d'Argenton, et Rivais, et Bélisaire, et Mangnin, ont posé devant lui. Il est môme des types qu'il a imprimés tout vifs, sans se donner seulement la peine de changer leurs noms, et qu'il a de la sorte quelque peu chagrinés. « Avec le vieux Gardinois, dit-il, j'ai fait de la peine à quelqu'un que j'aime de cœur ; mais je n'ai pas pu supprimer ce type de vieillard égoïste et terrible. » *
De plus, le détail le plus insignifiant en apparence et qui parfois suffit à caractériser toute une physionomie n'a jamais échappé à son œil investigateur de myope. Il a de ces mots pris sur le vif, parfois aussi caustiques que ceux de M. Forain et qui révèlent à eux seuls tout un type. Rappelez-vous Ida de Barancy : « Par un A', monsieur le supérieur, par un k. Le nom s'écrit et se prononce à l'anglaise... comme
ï Fromont jeune et Risler aine.
Oi PASTLLS LT IIGLUINES
coci : Djack. » Et Delobelle, suivant tout en larmes l'enterrement de sa fille et disant à son voisin : « Tu Tas vu ? Il y a deux voitures de maître ! »
Encouragés et séduits par la simplicité apparente d'une telle méthode, nombre de jeunes romanciers ont aussi furieusement qu'indistinctement noirci des calepins. Toutefois ils n'ont jamais su en tirer des livres. Ils se sont heurtés brutalement à l'écueil dont Daudet lui-même n'avait pas toujours su se garder, en publiant des notes prises sans but arrêté et n'ayant avec le sujet traité aucun trait commun. Et, comme le disait le maître lui-même : « Les archives les plus curieuses, aux mains d'un imbécile, n'ont pas plus de signification que le fameux document humain, quand c'est un sot romancier qui l'utilise. La pièce d'or changée en feuille morte. » *
Outre le don de l'observation, une telle méthode suppose encore l'imagination. Chez Alphonse Daudet, l'imagination n'invente point,
1 VlmmorleL 89,
on le sait, des faits ni des personnages, mais elle consiste à se figurer, avec une vigueur extraordinaire, les spectacles qui ont passé sous ses yeux. Elle va, comme naturellement, du réel à la fantaisie, toujours agile et légère, faisant son miel de toutes choses comme les abeilles de Provence.
Puis, à sa manière, ce romancier a été un historien. Je ne sais si, comme on l'a fait ces jours derniers. Ton peut sans hyperbole rappeler ici les grands noms de Saint-Simon et de Michelet. Du moins, peut-on dire du Nahab^ de Numa Roumestan et des Rois en exil qu'ils ne sont pas éloignés d'être des romans historiques. Peut-être révèleront-ils à nos arrièreneveux certains traits des mœurs et de l'âme contemporaine, comme le Festin de Trimalcion nous renseigne aussi exactement que les Annales sur les Romains du temps de Néron et ainsi que la Comédie humaine nous découvre la société française sous la monarchie de Juillet. « La mort et les funérailles du duc de Mora, nous dit M. Ernest Daudet, la visite du bcy de Tunis au château du Nabab, l'atelier de Félicia Ruys,
l'agence Ldvis, la veillée des armes, le voyage <lans >a \ille natale de Numa Roumestan, ministre, voilà de l'histoire au meilleur sens du mot ; non l'histoire officielle des faits, mais cette histoire des passions, des appétits, des aspirations qui aident à les comprendre. » Et de vrai, Jansoulet n'est-il pas le type du parvenu et de l'homme enrichi sous la troisième République comme /^.*f Tioi.s en rxil sont l'histoire lamentable des souverains détrônés de nos jours? VÉvangélifite est l'une des études du fanatisme et de la déviation du sentiment religieux, les plus fortes et les plus courageuses à la fois que nous ayons eues depuis Tartufe. EiSapho^ avec cette peinture exacte d'un amour si triste et si fréquent dans la vie parisienne, n'est-ce point la Manon Lescault de la fin du xix*' siècle?
Bien que, par amitié ou par admiration, Alphonse Daudet se soit laissé embrigader par les frères de Goncourt et M. Emile Zola, il ne semble point qu'il ait appartenu à aucune école et qu'il doive à l'auteur de V Assommoir et à ceux de Geryninie Lacerteux autant qu'on a bien voulu le dire et peut-être qu'il l'a cru lui-
môme. Sans doute, comme tous les romanciers contemporains, il a subi l'influence de Balzac et de Gustave Flaubert. Mais, tandis que « le bon géant » évite soigneusement de mettre en son œuvre quelque cbose de sa personnalité, Daudet se révèle à chaque instant dans ses livres. Nul n'a donné de la réalité une expression plus individuelle et c'est là, je crois, le secret de son charme. Comme tous les réalistes, il a fait des études d'après nature. Mais, tandis que les Concourt notaient précisément ce que l'aspect extérieur des choses peut offrir à Toeil de plus coloré, de plus frappant ou de plus chatoyant, Daudet ne retenait de ses impressions physiques que celles offrant aussi un caractère moral. De plus, il a été sans prétention scientifique, ne visant en aucune manière à passer pour un écrivain « à idées ». Il lui a suffi d'être un pur artiste. Au contraire de M. Emile Zola, dans l'étude qu'il a faite de la société de son temps, il n'est parti d'aucune idée abstraite et ne s'est point documenté dans le but de soutenir une thèse. L'auteur de Pot- Bouille subordonne à sa conception toutes ses
observations : c'est ainsi qu'ayant projeté un roman sur les « calicots » ou une monographie complète et détaillée des voies ferrées, il se transporte dans les milieux mômes de ses personnages, errant tout le jour dans les rayons du Louvre ou du Bon-Marché et faisant en locomotive le trajet de Paris au Havre. Alphonse Daudet notait ses remarques sans ordre et sans préoccupation aucune d'utilité future. Puis, sous prétexte de vérité, il n'a pas affecté la brutalité, ni poussé bien avant dans l'ignoble, sachant très bien qu'il y a des mots que l'on n'emploie pas, des scènes que l'on no décrit pas, et que la vigueur et la sincérité ne consistent point à entasser des ordures. Enfin, pour n'avoir pas été lui-même exempt de défauts, il a su du moins éviter ceux qui déparent les œuvres de la plupart des romanciers de son groupe.
Cet écrivain fécond, si plein d'esprit et de cœur, ne fut pas seulemeiit un romancier. Il
s'est essayé dans tous les genres. Lors de ses débuts, il se révéla conteur exquis dans les Lettres de mon moulin et les Contes du lundi. Il fut aussi critique et pendant près de huit ans étudia chaque semaine au Journal officiel les manifestations du théâtre contemporain, en des articles réunis plus tard en volume sous ce titre : Entre les Frises et la Rampe. Avec une patience et une douceur sans limites, il analysait avec une netteté incomparable et un sens critique très affiné les moindres pièces. Il ne prétendait point imposer de système ni régenter les esprits, s'ingéniant au contraire à découvrir, chez le plus ignoré des débutants, quelque délicatesse intellectuelle ou la marque de quelque originalité. Tout en dénonçant les défauts de l'œuvre, il évitait de froisser d'un mot trop vif Fépiderme de l'homme de lettres, f sensible comme « une peau de mandarine ». Mais, s'il rendit compte du théâtre des autres avec une telle indulgence, c'est que, n'ayant pu utiliser au théâtre, oii il n'obtint jamais que des demi-succès, ses rares qualités de verve ot d'improvisation, il imita Collé qui, au
xviii" siècle, éloigné de toutes les rampes, se consola vn faisant de la critique dramatique. En eiïet, Alphonse Daudet fut systématiquement repoussé du Théâtre-Français, si indulgent parfois aux banalités, et qui n'aurait point eu à déplorer, parla suite, d'avoir ajouté à son répertoire une pièce de ce grand écrivain. Il n'en fut pas moins auteur dramatique, de ses débuts jusqu'à sa fin, tirant des comédies de ses romans, tantôt seul, tantôt en collaboration.
Toutefois il ne m'apparaît point que Daudet soit un dramaturge seulement par les pièces qu'il a mises à la scène, par cette Arlésienne que Bizet a rendue en une musique si pénétrante et mélancolique, ou par celte Sap/io autour de laquelle M. Massenet vient de répandre sa grâce alanguie et sensuelle et dont il a chanté l'amour en des phrases nerveuses d'un charme enveloppant et sinueux. Il l'est encore dans ses romans et ses contes, parle tour qu'il sait donner au récit, la manière dont il fait dialoguer ses personnages et leur communique la vie. Car ils sont bien vivants, ces héros qui se meuvent devant nous comme dans la vie
réelle. Bien plus, chacun d'eux représente souvent à lui seul toute une catégorie d'individus. Alphonse Daudet lui-même en était fier :
« La vraie joie du romancier, dit-il, restera de créer des êtres, de mettre sur pied, à force de vraisemblance, des types d'humanité qui circulent désormais par le monde, avec le nom, le geste, avec la grimace qu'il leur a donnée, et qui font parler d'eux en dehors de leur créateur sans que son nom soit prononcé. Pour ma part, mon émotion est toujours la même quand, à propos d'un passant de la vie, d'un des mille fantoches de la comédie politique, artistique ou mondaine, j'entends dire: « C'est un Tartarin, un Monpavon, un Delobelle! » Un frisson me passe alors,' le frisson d'orgueil d'un père caché dans la foule, tandis qu'on applaudit son fils, et qui, tout le temps, a l'envie de crier : (Test mon garçon ! » '
Ce sera donc son honneur d'avoir su créer
' Trente ans de Paris, lijO.
quelques « garçons » qui, à travers les ^énOralions changeantes, seront toujours animés et ressemblants.
Alphonse Daudet a parlé une langue d'un»' richesse et d'une souplesse merveilleuses, d'une saveur toute provençale, encore que très conforme à la tradition et au génie latin. Sans doute, on a pu lui reprocher, à bon droit, d'avoir trop écrit comme l'on parle et de ne s'ôtre point suffisamment gardé du néologisme. Parfois aussi, il a manqué d'harmonie, c'est-à-dire d(' proportion entre la noblesse des sentiments et la vulgarité des mots qui les rendent. Son style, bref et saccadé comme une trépidation électrique, a quelque chose aussi d'incisif et de frémissant. Nul n'a fait des figures de grammaire, des anacoluthes, des hypotyposes et des ablatifs absolus un plus fréquent usage. Il n'a
point eu « l'écriture artiste »; ses tableaux ne rappellent pas ceux des pointillistes, bien que certaines pages de ses livres soient écrites d'un style aussi audacieux et coloré que celui des frères de Concourt. Par contre, il a eu la grâce que lui donna la collaboration de celle qui fut « compagne de sa vie et compagnon de ses idées )).
« Notre collaboration, a dit M""^ Alphonse Daudet, un éventail japonais : d'un côté, le sujet, personnages, atmosphère ; de Fautre, des brindilles, des pétales de fleurs, la mince continuation d'une branchette, ce qui reste de couleurs et de piqûres dor au pinceau du peintre. »
Mais, plus que tout autre, Alphonse Daudet a eu le don du pittoresque et, comme dit M. Jules Lemaître, su « enfoncer les choses dans les yeux rien qu'avec des mots ». Il semblerait, en effet, que ce soit de lui que Sainte-Beuve a dit : u II a le style gai et qui laisse passer des rayons. »
lU't PASTELS ET FIGURINES
Le poi'tc (les Amoureuses a rendu tous les aspects (le son Mi(ii provençal et sous sa plume les mots se changent soudain en chauds rayons de soleil, en souille du mistral à travers les arbres et en chant de cigale dans les buissons. Des paysages, (ju'il a brossés en quelques traits, sont d'une puissance d'évocation surprenante. Je cite au hasard :
(( Les terres du mas de Giraud dépassées depuis un moment, ils arrivaient en pleine Camargue sauvage. C'était une ligne uniforme, indéfiniment prolongée, coupée d'étangs et de canaux, étincelants dans la blondeur des salicornes. Pas d'arbres hauts ; des bouquets de tamaris et de roseaux, comme des îlots sur une mer calme. Çà et là, des parcs de bestiaux étendant leurs toits bas, presque au ras de terre ; des troupeaux dispersés, couchés dans riierbe saline, ou cheminant serrés autour de la grande routière du berger.
Pour animer le décor, la lumière d'une belle journée d'hiver méridional, le mistral qui soufflait de haut, fouettant et brisant un large
ieil rouge, faisant courir de longues ombres r un ciel bleu admirable. » ^ pomme cela est joli, naturel et simple! G^est 'Alphonse Daudet fut un écrivain de race, comme Montaigne qu'il lisait sans cesse. Son -lyle est un composé précieux de provençal et (le français, quelque chose de savoureux et d'exquis comme cet élixir que tante Bégon avait imposé sur la fin de ses jours, en mélangeant s simples parfumées, qu'elle allait cueillir dans M < Alpilles.
Yi
On rencontre fréquemment dans l'histoire de
la littérature des écrivains qui, poussant une
faculté dominante chez eux jusqu'à ses limites
\trémes, refont toute leur vie un môme ou-
\ rage et restent, malgré le nombre de leurs écrits
' J.e Trésor d'Arlatan.
i06 PASTELS ET FIGURINES
les « hommes d'un seul livre ». Ayant une foi< réussi à donner d'une certaine partie de la rf^'alitd une image à la fois animée et ressemblante. ils se cantonnent en une « spécialité ». Il> deviennent 'dès lors les peintres attitrés dc^ milieux mondains, bourgeois ou rustiques, du monde ouvrier ou galant. Et, comïne ces médecins qui soignent exclusivement les maux de l'estomac, de la gorge ou des nerfs, ils tiennent le roman frivole ou sérieux, chaste ou croustillant, de mœurs parisiennes ou provinciales. Et si, d'aventure, l'un d'eux prétend changer de rubrique en modifiant sa manière, on affirm»' qu'il se dévoie. Qui donc, en effet, s'aviserait de demander à MM. Ferdinand Fabre ou Emile Pouvillon de peindre la vie de Paris, ou à tel autre fécond romancier de nous montrer autre chose quedefières aristocrates aux attaches fines, des amoureux-écuyers et des notaires « amis de la famille » ? C'est ainsi que beaucoup d'écrivains recommencent sans cesse le môme livre, se donnant seulement la peine de prendre un autre titre, un autre cadre, de donner d'autres noms aux personnages, de brunir les blondes
-i de roussir les brunes. D'autres restent encore les auteurs d'une œuvre unique, parce qu'ils ont su y exprimer une partie de leur âme d'une ma- Dière tout à fait heureuse et faire ainsi un chefd'œuvre. Pour la plupart, en effet, l'abbé Prévost reste exclusivement l'auteur de Manon Lescault^ Bernardin de Saint-Pierre de Paul et Virginie^ Benjamin-Constant d'Adolphe, et Gustave Flaubert de Madame Bovary.
Enfin il en est qui, tout en ayant, eux aussi, une faculté dominante et en exprimant toujours leur originalité, savent cependant varier sans cesse leurs sentiments et leurs sujets, et révéler à chaque livre nouveau une face ignorée de leur talent. Ceux-là ont en eux l'étincelle du génie comme un Balzac, ou comme Alphonse Daudet sont doués d'une sensibilité si vive qu'elle leur permet de traduire en chacun de leurs écrits les impressions multiples qu'ils ont reçues des cir- •nstances.
Aussi l'œuvre d'Alphonse Daudet est-elle
>s^ntiellcment variée. L'auteur du Nabab a,
• mme disait Stendhal, promené son miroir
luut le long du chemin, abordant, à mesure
i08 PASTELS ET FlGUBl.NES
(ju'il avançait, les sujets les plus divers. Ses livres soûl comme autant de provinces difTérentes par leurs habitants, leurs sites et leurs horizons en une môme et vaste contrée. C'est d'abord un récit mouillé de larmes, la mélancolique odyssée du Petit Chose ; bientôt suivi des amusantes et prodigieuses aventures de Tavtannde Tarascon. Dans les Lettres de mon moulin elles Contes du lundi nous passons tour à tour d'une farce comme rÉlixir du Révérend Père Gaucher à une fantaisie délicieuse et fine conmie les Vieux ^ d'une légende comme la Chèvre dr M. Seguin à un émouvant épisode de l'année terrible comme la Dernière classe^ et à une ballade poétique comme le Sous-Préfet aux champs. Puis, du moulin c avec son parfum d'Alpes sauvages, cet air vif des montagnes qui grise et qui fait danser», nous allons dans ce Paris « bruyant et noir », parmi les bureaucrates et les ministres, les artistes et les industriels, les filles galantes et les membres de l'Institut. Jack nous révèle les ratés de la médecine,* du barreau et de la littérature ; les Rois en exil nous révèlent les ratés du trùne. VÉvangéliste et
Sap/io s'attachent à quelques-uns des problèmes moraux les plus intéressants dans la vie contemporaine.
En somme, Alphonse Daudet a donné de la société de son temps une peinture sinon complète, du moins très large et très variée. Et cela semble expliquer suffisamment comment son œuvre, très sincèrement admirée des lettrés, est encore populaire parmi les ignorants euxmêmes. Par l'émotion sincère qui y est partout répandue, elle a su toucher ceux que leur culture incomplète ne pouvait rendre sensibles à sa rare beauté littéraire. Et le succès de l'édition populaire qui paraît en ce moment par livraisons fut Tune des dernières et des plur. vives joies du maître.
Aussi, au jour de ses funérailles, étaient-ils tous présents ceux auxquels il sut souffler la vie dans ses livres. A côté des hommes do lettres, des académiciens, des artistes, des mondains et des politiciens, ils étaient là, dans la foule, les Fromontetles Risler,les Sigismond IManus, les Delobelle, les Joyeuse et Sapho, et la triste Eline Ebsen, et la petite Ghèbe, et la
pauvre Désirée. Kt, parmi tous les hommages dont il a été l'objet, celui-là m'a semblé le plus glorieux à la fois et le plus touchant, de ce pauvre homme venant, à la sortie de l'église, déposer timidement, comme l'adieu du peuple de Paris, un modeste bouquet do violct^'s sur le cercueil d'Alphonse Daudet.
BOURDALODE
« Il y a des hommes saints et dont le seul caractère est efficace pour la persuasion ; ils paraissent, et tout un peuple qui doit les écouter est déjà ému et comme persuadé par leur présence; le discours qu'ils vont prononcer fera le reste. »
La Bruyère,
Il a été l'une des plus douces et des plus originales figures de son temps, ce fin et austère jésuite dont la vie tout embaumée de sainteté se passa en prêchant, en confessant et en consolant. En dépit de quelques maximes glaciales et de quelques préceptes farouches, comme dans le sermon Sur le devoir des pères à V égard de la location de leurs enfants^ il semble bon et indulgent aux misères humaines.
Seul aussi avec le Père de Ravignan, dans cette froide Compagnie de Jésus où les saints, à part quelques adolescents ignorants des choses de la vie, manquent d'auréole; Bourdalouc rap-
pelle ces figures maigres que baignent mollement les demi-leintes mystth'ieuses et suaves des vitraux gothiques.
Ce religieux, dont nulle passionne vint juniais troubler l'existence, puisqu'à seize ans il quittait le monde, acquit en confessant cette scienct' merveilleuse du cœur humain qui le met au rangdes La Bruyère et des La Rochefoucauld. Et cela explique suffisamment comment Bourdaloue, «qui voulait plutôt convaincre que toucher et jamais ne songea à plaire », éclipsa quelque peu la gloire même de Bossuct. Gomme l'homme qui, arrivé à ce point de maturité oii sa carrière est à peu près terminée, éprouve le besoin d'engager ses enfants à suivre les exemples du passé et à profiter de son expérience, la société du xvii^ siècle, croyant qu'aucun autre siècle n'avait eu de l'homme une connaissance, aussi profonde, se mit à moraliser. C'est pourquoi Ton goûtait si fort cette analyse exacte de nos défauts et de nos vices, cette peinture vraie du cœur humain qui faisait dire à un courtisan, tout haut dans l'église : u Morbleu, il a raison ! »
Cet humble jésuite, qui ne s'estimait point
« né pour un emploi si relevé, si difficile, accordé à si peu de personnes, » * connut la célébrité. Il débuta vers la quarantaine, façonné par une foj'te discipline scolastique et mûri par l'enseignement de la grammaire et de la littérature, de la morale et des 'mathématiques. L'église de la maison professe de son ordre, où affluaient les évoques et les grands seigneurs, fut le théâtre de ses premiers succès. Dès dix heures du matin, les laquais y venaient garder la place de leurs maîtres pour le sermon de Taprès-midi. L'année suivante, il passait à la cour, et Louis XIV avouait préférer les redites du Père Bourdaloue aux nouveautés des autres. On sait quelle admiration lui vouait M"® de Sévigné et que M™^ de Maintenon ne put jamais obtenir qu'il se chargeât officiellement de sa direction. Quoi qu'on en ait dit, ces allusions discrètes et voilées, où l'on surprenait au moins la silhouette de certaines figures ne furent pas l'une des moindres causes de son succès. Elles ne furent pas la seule. On en trouve encore l'expli-
' La Iîrlyère, Des Femmes, 42.
cation dans le caractère éminemment pratique de sa prédication.
Logicien sans rival, il manque à Bourdaloue d'avoir été poète. Non point que le cœur lui ait manqué ; mais il estimait que la vérité chrétienne devait se présenter toute nue et n'avait pas besoin des vains ornements de la rhétorique.
Il fut encore au xvii'' siècle le grandconsolateur, comme Sénèque au soir du monde romain.
Le monde ne l'éblouit point; recherché et assiégé par les grands, il ne négligeait pas les petits et les humbles. « Il était, dit Lamoignon, aussi appliqué auprès d'un homme de la lie du peuple qu'auprès des têtes couronnées. Souvenez-vous combien de fois nous Tavons vu donner tous ses soins à un domestique, à un homme de la campagne, et quitter pour cola une bonne et agréable compagnie ». Il sut ainsi se faire tout à tous et, en tenant compte des situations et des personnes, conduire chacun par la voie très droite et très sensée du plus pur et du plus sérieux christianisme.
Ce prédicateur austère et si peu mondain savait pourtant se prêter au monde, et, si l'on
en croit ses contemporains, son commerce était un charme. L'aimable et docte Huet, qui quitta Tabbaye de Fontenay pour se retirer à la maison professe des Jésuites, a dépeint Bourdaloue comme un causeur gracieux, à l'esprit candide et gai, le cœur sur la main. Souvent, il allait se reposer des fatigues de son ministère à Villeneuve-Ie-Roi chez Claude Le Peletier, ou à Bâ ville chez Lamoignon. Là fréquentaient des gens de lettres comme Pellisson, Boileau, Racine et Régnard, parmi lesquels Bourdalpue savait tenir sa place.
xMais il fut avant tout un homme de Dieu, et la meilleure réponse des Jésuites aux Provinciales fut encore de faire prêcher Bourdaloue.
« Pourquoi Dieu, à tous les échelons de l'huiiianité, n'aurait-il pas laissé tomber quelqu'une de ces natures vibrantes, pour charmer nos vastes misères et nous dissimuler les laideurs repoussantes de la vie ? »
Ferdinand Fabre.
FERDINAND PABRE '
La cruelle destinée n'a point payé tout le prix de son labour à l'austère et pur homme de lettres qui vient de s'éteindre, chargé de jours, dans ce nohle appartement de l'Institut, jadis habité tour à tour par Horace Vernet, Jean Ingres et Jules Sandeau. La renommée de Ferdinand Fabre, en effet, fut loin d'égaler son rare et puissant talent. Ignoré du gros public, ce « Balzac du clergé et des paysans » fut sans cesse
• Le Roman (Vun peintre. — Julien Savignac. — Les Courbezon. — Mademoiselle de Malaiieille. — Le Chevrier. — 1j Hospitalière. — Mon Oncle Céleslin. — Le roi Ramire. — Lucifer. — Barnabe. — Une Vocation. — Monsieur Jean. — Madame Fuster. — L'abbé Tir/rane. — Toussaint Galabru. Sorine. — Un Illuminé. — Xaviére.
éloigné de l'Académie par l'animosité du parti le plus titré, sinon le plus éclairé. « On me lira après ma mort », disait-il parfois tristement, tandis qu'assis sur le fauteuil oiî le clouait la maladie, aupi'és de la fenôtre de son cabinet, il laissait errer son regard doux et voilé sur la façade ciselée du Louvre et l'horizon tout ensoleillé des quais. Et maintenant, alors que, grâce à l'appui de MM. Jules Lemaitre, Henri Iloussaye et Jules Glaretie, il allait enfin prendre sa place, si longtemps attendue, parmi la docte compagnie, la mort est venue le frapper. Et l'ironique fatalité l'a fait encore disparaître au milieu du fracas d'un retentissant procès et tandis que la critique était tout occupée du beau livre de MM. Paul et Victor Margueritte.
Il convient cependant de faire, une fois encore, revivre la physionomie et de rappeler la carrière de cet écrivain, l'un des meilleurs de la génération qui suivit Balzac, l'un des plus personnels aussi et des plus originaux de notre temps.
FERDIKAND FABRE 123
Il y a des écrivains qui, variant sans cesse leurs sujets avec leurs sentiments, découvrent, à chaque œuvre nouvelle, un aspect imprévu de leur talent. Il en est d'autres, de nature moins ' oniplexe, très peu disposés à subir les lois du moment et à recevoir des circonstances multiples et diverses de la vie des impressions aiguës, qui refont toute leur vie le même ouvrage. Parmi ces derniers, Ton en rencontre qui vivent jusqu'à leur vieillesse et leur mort sur leurs années d'enfance et de jeunesse, tant fut forte chez eux l'impression du premier contact de leur âme avec le monde. Ils passent toute leur existence à analyser minutieusement leurs sensations d'enfance, à revivre leurs jeunes années et à retoucher sans cesse, pour les faire plus harmonieux et plus riches, les tableaux qui ont d'abord arrêté leurs regards. Gela souvent les fait incapables de renouvellement et parfois
monotones; mais ce qu'ils perdent en variété, ils le gagnent amplement en force, en vigueiii et en intensité.
Ferdinand Fabrc fut l'un de ces écrivains. Deux choses surtout frappèrent et intéressèrent son enfance : l'église et la montagne. DuranI toute sa vie, il n'a jamais rêvé ni raconté d'autre> choses et, comme on le disait très finement l'autre jour', il y eut toujours en lui « un montagnard causant doucement, lentement, voluptueusement, avec un curé de campagne >.
L'auteur de VAbbé Tigrane et des Courbezon naquit en 1830 à Bédarieux, en bas Languedoc, à l'endroit où les âpres et rocailleux massif? de TEspinouze s'affaissent en collines bleues ol ondulées avant d'aller se perdre dans les plaine> fertiles de l'Hérault, couvertes de pampres comme les bacchantes antiques. Il grandit au pied de la montagne majestueuse, enveloppé*.' de mystères avec ses crevasses profondes et noires, terrible aux jours d'orage. Et si vous
1 Emile Faglft, Ferdinand Fabre {Revue Bleue^ 15 février 1898, 226).
demandiez d'aventure aux anciens deBédarieux, à ceux qui vont aujourd'hui s'acheminant vers la septantaine et gardent leurs chèvres le long <le la vallée desséchée de l'Orb, des nouvelles de Ferdinand Fabre; ils se souviendraient alors du petit neveu de M. le curé de Camplong, leur camarade d'il y a cinquante ans, habile en ce temps à engluer les bergeronnettes-lavandières, ou à tendre des filets aux truites dans les eaux poissonneuses de la montagne.
Or les traits qu'accuse surtout le caractère du paysan cévenol sont ceux-là précisément qui semblent le plus merveilleusement ressortir de l'œuvre de Ferdinand Fabre: le goût des choses religieuses et le culte de la terre natale. D'une formation intellectuelle à peu près nulle et vivant en un pays de montagnes au ciel toujours sombre, oii les orages et les grondements de tonnerre répétés sourdement par Técho des vallées, sont fréquents et terribles ; l'habitant de ces contrées est comme naturellement porté à la crainte et au respect de la puissance divine. Et cela d'ailleurs semble expliquer de manière suffisante comment nulle part,
le Calvinisme ne s'ancra aussi solidemenl que dans lesCévennes et ne s'y heurta, d'autre part, à une résistance aussi vive et aussi opiniâtre. xMais, si les passions religieuses sont calmées aujourd'hui, le fond du caractère cévenol n'en est pas moins demeuré le môme. Les vocations sacerdotales sont encore nombreuses en cette région que le pape Pie IX avait accoutumé d'appeler « sa Bretagne du Midi » ', et les prêtres, presque tous aborigènes, y jouissent d'une iniluence prépondérante.
C'est dans ce monde du clergé et des montagnards cévenols que nous fait entrer Ferdinand Fabre. Il le connaissait d'ailleurs à merveille, ayant lui-même vécu quelque temps de la vie ecclésiastique et de la vie agreste. Elevé par le saint et digne prêtre dont il était le neveu, il fut d'abord enfant de chœur et pour ainsi dire familier avec les gens et les choses d'église. Il avait une soutanelle « à quarante boutons enchâssés en de jolies boutonnières de soie rouge » ,
1 11 y aurait, à ce propos, quelque intérêt à comparer la poésie des races celtiques et celle de la race cévenole, en s'aidant des Essais de morale el de critique d'Ernest Renan.
in surplis tout blanc, empesé et repassé toutes
5s semaines par Marianne, et une petite calotte >uge comme un cardinal. Et cela le ravissait
le s'habiller ainsi chaque dimanche pour servir messe à Tabbé Fulcran. A Noël, il entendait
[office de minuit dans l'une de ces petites lapelles de la montagne, tout embaumées de
'odeur de l'encens et des cierges et parfumées de la senteur des buis. Plus d'une fois aussi, en agitant sa petite clochette, il accompagna le viatique parmi les sentiers caillouteux jusqu'à quelqu'une de ces grosses et fortes demeures de paysans taillées dans le roc. 11 vit encore les prêtres de très près, connut leur manière de vivre dans la solitude des cures perdues dans la montagne et de se comporter aux jours d'agapes cordiales avec les confrères. Destiné lui-même
lu sanctuaire, il reçut une éducation toute cléricale, fut d'abord élève au Petit Séminaire (le Saint-Pons-des-Thomières, puis au Grand Séminaire de Montpellier. C'est là qu'il vit défiler sous son regard attentif ces types variés de prêtres dont il nous a laissé des portraits indélébiles : l'évoque, les vicaires généraux, les
supérieurs d'ordres réguliers — Dominicains Jésuites, Capucins, Maristes — et les professeurs de grand séminaire. 11 y put également saisir sur le vif ces attitudes, ces façons d'être si communes et si naturelles aux ecclésiastiques et aux personnes pieuses, mais si étrangères cl si singulières pour les autres hommes. G'esl ainsi qu'il surprit jusqu'à leur manière spéciale de rire, de discuter et de plaisanter entre eux. Il nota jusqu'à leurs tics, leur habitude de déjeuner solennellement, avec la même onction qu'ils mettent à offrir le sacrifice de la messe. Il sut avec cela retenir quelque chose de leur langage et du ton de leur conversation, qui ne sont point, à coup sûr, ceux des laïques, car leurs paroles sont ordinairement empreintes de cette politesse exquise et douce que saint François de Sales, je crois, nommait une demi-vertu et qui, en même temps qu'elle inspire la déférence et le respect, est encore pour les prêtres une manière de pratiquer la charité chrétienne. Puis, habitués qu'ils sont par la prédication à une certaine pompe de style, ils parlent volontiers de la sorte dans les circonstances de la vie commune.
omaillant souvent leurs propos de citations tirées des Livres saints ou des Pères, même pour admonester leur gouvernante ou lui demander un mouchoir.
Enfin il a pénétré le for intime des gens d'église comme des paysans, parce qu'il a été l'un d'eux ; et il a su nous y intéresser, parce (ju'en môme temps que le don de l'observation , il possédait un merveilleux instrument de traduction, une langue à la fois fine et forte, souple et imagée.
En somme, Ferdinand Fabre doit tout à son pays, qui a fait passer en lui quelque chose de sa sève vigoureuse; et son œuvre bonne, robuste et pleine de vie, est un produit du pays des Cévenols, comme les châtaigniers et les hêtres dés monts Garrigues.
Hippolyte Taine affirmait un jour que rien ne l'avait plus complètement et plus minutieusement renseigné sur l'état d'àme des gens du
i;jO PASTKI.S JM IK.l lllMCS
t'Iorgé que les livres de Ferdinand Fabre. (. lsI qu'en effet l'auteur des Coiirbezon fut le premier à tenter de ce milieu une peinture exclusive « i sincère. Et il est piquant de remarquer qu'une matière aussi riche et aussi intéressante soit demeurée si longtemps inexplorée chez nous. Le seul antécédent que j'aperçoive et qui pareillement explique pourquoi Sainte-Beuve a nommé l'auteur de VAbbé Tigrane « un bon élève de Balzac », n'est, à tout prendre, que le mémorable conflit du pauvre et innocent chanoine Birotteau avec le terrible abbé Troubert. * Mais, à part cela, Ton ne saurait en vérité tenir pour des types complets de prêtres ceux que l'on rencontre ailleurs dans Balzac lui-même, ni dans Stendhal, Victor Hugo, Sainte-Beuve, Gustave Flaubert, les Goncourt et M. Emile Zola. Certains traits d'Amaury2, de M^"'Miquel-\ de l'abbé Bournisien 's de l'abbé Blampoix ■• ou de l'abbé Mouret*'
ï H. DE Balzac, les Célibataires.
2 Sainte-Beuve, Volupté.
3 Victor IIloo, Les Misérables.
* Gustave Flaubert. Madame Bovary.
'-' De Concourt, Henée Mauperin.
♦î É. Zola, la Faute de l'abbé Mouret.
peuvent être ressemblants et pris sur le vif, mais \(' caractère n'y est point tout entier.
Quant à ces prêtres que Ton retrouve chaque jour sur la scène et dans le roman, ils se ramènent à deux types principaux, également de j)ure convention l'un et l'autre. C'est d'abord le prôti-e hypocrite et fourbe, machinant des noirceurs dans l'ombre ; le « corbeau » coureur d'héritages ; le « jésuite » après la rencontre <luquel il est d'usage de toucher du fer; le « Tartufe » manquant à ses vœux et à l'esprit de sa vocation, ne croyant point en la religion dont il est le ministre et détournant les femmes au confessionnal. Ce prêtre, de la famille du Père Rodin et des Cordeliers de Catalogne^ est tel en etTet que se le figurent la plupart des garçons de café radicaux deMontrouge et un certain nombre (le garçons d'abattoir de la Villettc. L'autre lype de « curé », non moins conventionnel, -étale chaque jour dans les drames de l'Ambigu, les opéras comiques et les chansons de cafés-concerts. Il est charitable et tolérant, bon enfant, adoré de ses ouailles, pinçant volontiers, derrière les arbres, la taille des jolies filles de
\M PASTKLS ET FIGURINES
sa paroisse, facile à vivre et, comme Panurge, (» prêt à boire si voulez », sablant volontiers le Champagne avec son élève lorsqu'il est précepteur à Paris, intransigeant sur le dogme, mai> coulant sur la morale. C'est le curé à la façon (le Déranger, de l'abbé Bridaine, comme l'admirent dix mille bourgeoises imbéciles qui Ir trouvent... u distingué », disant : « Ah ! s'il> étaient tous comme colui-lîi !... » 11 va sans dire que pour quiconque a un peu vécu parmi les prêtres, connaît leurs usages et leurs habitudes, de tels caractères n'ont jamais existé qu(^ dans la cervelle des fabricants de couplets ou des barbouilleurs de feuilletons.
Et cette erreur, assez commune chez certains hommes de lettres môme, s'explique assez bien si l'on considère que peu d'écrivains (et non des plus mauvais) ont été élevés par des prêtres, que la plupart ne fréquentent point les églises et que, partant, les gens du clergé assez facile> à « croquer » dans quelque attitude particulière, sont presque impénétrables dans leur for intérieur.
Préparé comme il Télait par son éducation
exclusivement religieuse, dont il avait gardé, même après l'ébranlement de la foi, un ineffaçable pli, Ferdinand Fabre était placé comme pas un pour aborder le roman de mœurs cléri-
cal(*s.
Il l'a fait avec respect d'abord et sans parti pris. En effet, je ne connais pas un seul passage des livres de Ferdinand Fabre où un prêtre (j'entends un prêtre intelligent et instruit) puisse trouver quelque chose à reprendre, si ce n'est l'idée même de transformer les ministres de Dieu en héros de romans. Car les personnes pieuses doivent trouver indigne de peindre les mœurs des ecclésiastiques : d'abord à cause du caractère sacré dont ils sont revêtus ; puis parce que, dans ces vies sacerdotales souvent admirables, il est toujours quelque côté qu'elles préfèrent voir demeurer dans l'ombre, do peur
qu'exploité avec malveillance, il ne donne bien-
<34 PASTELS ET FH;i HINES
loi piise à la calomnie. Mais ce n'esl poinl, à coup siir, ce que Ton peut reprocher à l'auteur de }fon Onclf Céleslin ; car, ne seraient la justesse et la franchise de son observation, il me semblerait assez difficile de comprendre, par la seule lecture de ses ouvrages, que cet écrivain avait perdu la foi. Sa sensibilité demeura toujours pieuse ; l'orgue, le plain-chant, les cérémonies, l'odeur de l'encens et des cierges l'ont toujours ravi. Et, loin d'alarmer leurs consciences, il se pourrait fort bien que la méditation de certains livres de Ferdinand Fabre édifiât Tàme de quelques prêtres.
Il l'a fait ensuite avec équité, ne cachant pas les qualités et ne dissimulant point les défauts de ses héros. Parmi les types auxquels il a soufflé la vie, il est des saints, édifiants et simples modèles des vertus chrétiennes, comme il est de mauvais prêtres. D'aucuns lui en ont fait un reproche d'anticléricalisme, peu fondé d'ailleurs, puisqu'aussi bien ayant voulu peindre tout le monde ecclésiastique, il eût mérité d'être taxé de partialité en ne mettant en scène que de bons ou de mauvais j)rêtres. El il est intéres-
sant de bien marquer ici ce qu'est « le mauvais prêtre » dans les romans de Ferdinand Fabre. Ce n'est jamais l'homme aux mœurs relâchées des pamphlets antireligieux. A vrai dire, ce type se rencontre bien moins souvent en réalité que ne le croient les imbéciles, et sa hideur morale, qui ne saurait inspirer que le dégoût^ n'a rien d'ailleurs de très intéressant. Et cela prouve beaucoup de tact de la part de Ferdinand Fabre de ne pas avoir donné place au pçôtre débauché dans la galerie de ses figures ecclésiastiques. Le « mauvais prêtre », selon lui^ c'est l'orgueilleux, l'ambitieux, avide de domination. Et l'histoire de l'Eglise nous en montre en effet un assez grand nombre de ce caractère. Cela vient qu'accoutumé dès lo séminaire à se considérer lui-même comme un intermédiaire entre Dieu et l'homme, le prêtre, qi:i — comme sa religion l'oblige à le croire — a reçu par l'onction sainte le pouvoir extraordinaire d'ouvrir le ciel — tout ce qu'il délie sur la terre étant délié là-haut — et de faire chaque jour descendre Dieu sur l'autel, est, selon son tempérament, naturellement humble
136 PASTELS ET FIGl.RINES
OU orgueilleux. Et de vrai, s'il se regarde par rapport à Dieu, il se trouve petit et misérable : Ei siibstantia mea tanquam nihilum ante te. Mais si, toujours pleinement conscient de son rôle unique ici-bas, il en vient à se comparer aux autres hommes, il s'estime autant au-dessus d'eux que Dieu lui-m(>me est au-dessus des puissants de la terre. Puis, en ce cas, dans rimpossibilité où le met la fidélité à ses vœux d'assouvir certaines passions, contraint à se détacher de l'esprit de famille et à accepter l'isolement comme la condition de sa mission sur la terre; il est par là môme forcé à se replier sur lui-même, et toutes ses énergies refoulées ailleurs se concentrent vers un môme but, vers l'ambition de dominer les âmes. Or le seul moyen qui apparaisse au prêtre de satisfaire ce désir, c'est l'épiscopat. Notez avec cela que sa passion est admirablement servie par la croyance religieuse elle-même. Ce qu'en effet il semble rechercher avant toutes choses, c'est le triomphe de l'Eglise de Dieu, auquel il aspire travailler plus utilement, ayant reçu les dons de l'Esprit ; et ce qu'il semble désirer, ce
ne sont point les honneurs, — lesquels viennent par surcroît, — mais « la plénitude du sacerdoce ».
C'est ce que Ferdinand Fabre a très nettement et très fortement marqué dans le caractère de l'abbé Ruiin Capdepont. Tigrane est, en effet, resté le type du prêtre démoniaque, brûlé d'ambition et en proie à cette insolente superbe qui perdit les mauvais anges dans les temps où le monde n'existait point encore.
Le mauvais prêtre d'après Ferdinand Fabre, c'est encore celui qui, honnête homme selon le monde et la religion naturelle, — c'est-à-dire tolérant à l'égard de toutes les opinions et indulgent aux faiblesses humaines, — ne l'est point selon la morale religieuse. Car l'Eglise tire avant tout sa force de l'intolérance, et qualifie la tolérance d' « indifférentisme religieux ». * C'est le cas de l'abbé Jourfier dans Lucifer^ dont le cardinal Finella perce merveilleusement à jour le caractère.
• Voir à ce sujet: R. P. Devivier, S. J., Cours d'apologétique hrétienne^ p. 373.
138 pasti:ls et figurines
« Le ton (le votre langage m'épouvante, et c'est moins par sa vivacité hors de toute mesure, que par un tour trop direct où, passez-moi une expression hasardée, ne sonne pas assez l'ânie ecclésiastique. Vous ne parlez pas comme un prêtre, vous parlez comme un laïque... Je trouve que Dieu ne vibre pas au fond de votre voix. L'homme, encore l'homme, toujours rhommc... »
C'est donc qu'il y a vraiment opposition entre l'esprit laïque et l'esprit ecclésiastique, entre la religion naturelle et la morale chrétienne.
Mais après les violents, les ambitieux, les orgueilleux, les haineux, voici venir les doux et les humbles de cœur, les saints. C'est l'excellent et naïf curé de la paroisse des Aires, l'abbé Célestin, le prêtre pur et vertueux, pratiquant dans toute sa divine beauté le précepte de l'Evangile : « Aimez-vous les uns les autres », sans méfiance ni malice et qui meurt victime de sa charité et de la sourde hostilité de ses collègues. Puis, c'est Tabbé Courbezon, imprévoyant comme sont d'ordinaire les saints, qui
Il FERDINAND FABRE 13^
le dépouille tout entier pour bâtir des églises |t secourir ses pauvres. Il se ferait scrupule cle garder quelque chose pour lui, car ce serait douter de la bonté do Dieu qui, donnant chaque jour leur pâture aux petits oiseaux, ne saurait r'videmmenl abandonner son serviteur.
C'est encore le bon abbé Lavernède qui fait vivre sa vieille mère infirme, et le doux abbé Ternisien.
Et Ton se plait infiniment parmi ces vieux curés qui, malgré leurs cheveux blancs, ont toujours conservé leur àme d'enfant. Il semble que l'on se sente meilleur lorsqu'on a fréquenté parmi ces prêtres dont la naïve bonté, la délicieuse simplicité, bi puérile candeur et la douce et touchante joie vous ravissent. De plus, tout cela est vu et conté avec grâce et naturel par un écrivain dont l'âme candide et douce était en parfaite harmonie avec ses modèles.
Si SOS romans de mœurs cléricales sont le meilleur titre de Ferdinand Fabre à la gloire, ils ne doivent point faire oublier ses peintures rustiques qui exhalent quelque chose de l'enivrante senteur des romarins et des mentastres de la montagne. Car Ip Chevriei\ Barnabe et Toussaint Galabru sont des chefs-d'œuvre comme V \hbé Ticjrane et les Courbezon. C'est que ce peintre de la vie ecclésiastique fut encore un romancier rustique incomparable.
George Sand avait bien, de-çi, de-là, donné de (( la terre aux profonds labours » une peinture exacte et mis en scène des paysans sauvages ; mais son génie, trop tendre pour écrire « la tragédie rustique », excellait surtout à peindre des gentilshommes ruraux. Il restait donc à montrer le côté farouche et rude des gens de la campagne, et c'est ce que Ferdinand Fabre a merveilleusement mis en relief. Ses paysans, pour n'avoir
pas la sauvagerie de ceux de Léon Gladel, n'en sont pas moins simples, énergiques et durs. Lorsqu'ils aiment, c'est jusqu'à la folie et au crime. Les passions s'ancrent aussi profondé- Qient dans leurs cœurs que les racines noueuses (les chênes dans les rocs du mont Garoux. Souvenez-vous, dans Barnabe^ de cet ermite terrible, ivrogne, voleur, qui abuse de l'habit des Frères libres de Saint-François pour commettre les cent coups et se tue dans sa prison pour échapper à la cour d'assises. Voyez dans les Courbezon comment Pancol, dit le Sanglier, se ilébarrasse d'un rival gênant.
« Le Sanglier sombre et terrible, le saisissant vivement, le balança une seconde au-dessus de sa tête aussi légèrement qu'il eût fait d'une paille, et le lança de toute la force de ses bras contre hi roche de granit. Le sang jaillit en fusée, puis un cri strident, lamentable, intraduisible, le cri d'une àme s'arrachant du corps humain, ébranla l'air calme de la nuit. »
Dans Je Chevrier^ c'est Félicc l'hospitalière
142 PASTELS ET FIGLRLNES
(jui se suicide, ne pouvant supporter la mort de son amant Frédéry.
Avec cela, Ferdinand Fabre a su, tout comme George Sand, faire vibrer la corde de l'idéal et donner la note sentimentale. L'épisode des amours de Liette Combat et de Simonnet Garidel est simplement ravissant. Puis n'y a-t-il pas dans ses livres d'innocentes et délicieuses jeunes filles comme la pastoure Marie Galtier, la petite bourgeoise Méniquette, d'humbles et simples ouvrières comme la Pascalette ?
Mais ses romans valent encore par le sentiment très pur et très fin qu'ils révèlent de la nature. Et ceux-là môme qui apprécient peu sa manière restent sensibles à cette rare qualité. Relisez cette description du printemps dans son pays, aussi fraîche que celles que Ton trouve parfois dans Daphnie et Chiot'.
{( Quelle saison le printemps chez nous î Gomme le Larzac se fait gai et gens de même et les troupeaux avec. Neiges fondues, l'herbe embellit roches et guérets ; la vie reprend à toutes choses... Non plus que les hommes,
les botes, tant elles sont aises, ne se peuvent contenir à ce renouveau de la nature et elles bondissent et cabriolent et bêlent joyeusement parmi les arbres et les gazons frais... J'entendais bêlements et voyais batailles joyeuses entre cbèvres et bouquins. Combien cliquetaient les cornes et retentissaient les coups sur les fronts !... »
tkre
Et il vous semble entendre les chardonneets s'appeler de leurs gazouillements parmi les
icocouliers qui frissonnent, voir les prairies se marquer de fleurs blancbes et jaunes et les bourgeons s'entr'ouvrir sur les branches au souftle tiède d'avril. Puis, Ferdinand Fabre a eu le style qui convenait exactement pour exprimer toutes ces choses, car c'est à la source même quïl l'était allé puiser, dans ses conversations avec les chevriers et les laboureurs des environs de Bédarieux. 11 a su traduire en une phrase laborieuse et touffue, mais robuste aussi, pittoresque et mouvementée, le langage >avoureux des paysans cévenols. C'est pourquoi Iteaucoup de ses livres sont assurés de vivre encore longtemps.
D'où vient donc que Ferdinand Fabre, si justement apprécié des lettrés et des artistes ne fut jamais populaire ? C'est d'abord parce que les femmes, souveraines arbitres des succès de romans, lui ont toujours gardé quelque rancune de ne les avoir que rarement mises en scène dans ses livres. Puis, parce que certains, de conscience scrupuleuse et timorée, n'ont jamais pu lui pardonner d'avoir montré des prêtres ailleurs que dans leur sanctuaire et sous d'autres traits que ceux des types conventionnels. C'est encore parce que Ferdinand Fabre, qui avait beaucoup d'esprit, n'avait que peu de goût pour l'esprit parisien ; et qu'il resta toujours dans ce Paris, le dispensateur de la gloire, comme un « déraciné » de Bédarieux. Enfin et surtout parce que cet homme excellent et doux était, comme ses bons et simples prêtres, sans ambition, peu bruyant, aussi peu que possible
avide de réclame et soucieux des moyens de parvenir. Il avait môme comme le goût de l'obscurité, vivant heureux dans la société de ses montagnards et de ses prêtres, avec un amour très profond pour les lettres, écrivant presque pour lui seul et uniquement pour le plaisir d'écrire.
« La conversation des femmes dans la société ressemble à ce duvet dont on se sert pour envelopper les porcelaines, ce n'est rien et sans lui tout se brise. »
Salm. DvcK.
Assis au coin du feu, à la campagne, tandis que la pluie qui tombe sans discontinuer d'un de ces ciels « gris bruns » si attristants vient fouetter mes vitres, que tout est mort et que le vent emporte en sifflant les dernières feuilles jaunies; je viens de relire, presque sans m'interrompre, les six volumes des Lettres de Madame de Sévigné. Et maintenant que je ferme le livre, je me trouve le cœur tout gros de regrets et d'attendrissement. — Lorsque je lus cette correspondance pour la première fois, au collège, elle ne m'intéressa que médiocrement; peutêtre parce que j'étais alors contraint de parcourir ces lettres à la hâte, peut-être aussi parce
450 I \Mhi.^ 1.1 ma lUNES
que ji- nii\ai> pas su y démôler les qualilés exceptionnelles de celte mère excellente et de celte femme que, si je ne la puis dire charmante, je ne saurai vraiment do quel autre nom la nommer. Car aujourd'hui j'aime tout de l'aimable marquise : depuis sa grâce d'un charmo si naturel et si pénétrant jusqu'à son excès d'optimisme et de gaîté ; depuis son esprit si léger qu'il s'arrête comme Tabeille sur tout ce qui embaume et ne butine que la Heur des choses, jusqu'à son cœur d'une sensibilité et d'une délicatesse si exquises que parfois elle en a beaucoup souffert.
Certains trouveront peut-être excessive l'impression qu'a laissée en moi cette correspondance, et moi-môme je m'en trouve surpris le tout premier. Ces billets écrits au jour le jour et « à bride abattue », dans lesquels tout l'intérêt se réduit à l'atrection de la plus aimante des mères pour une lille pédante et sans reconnaissance, m'ont envahi comme un roman et intéressé comme les Caractères de La Bruyère ou les Mémoires de Saint-Simon.
C'est cette correspondance très littéraire,
I MADAME DE SÉVIG^É 151
peut-être parce qu'elle n'a pas eu la prétention de l'être, que je voudrais examiner aujourd'hui. Et, puisque ce qui davantage nous intéresse dans des lettres, c'est la personne même qui les a écrites, et que d'autre part rien dans celles de M""' de Sévigné n'est plus charmant qu'ellemême, il ne sera pas sans quelque intérêt de rappeler ici les qualités de la femme et celles de l'écrivain. Le sujet n'est pas nouveau, et comme le disait D. Nisard : « Que peut-on dire de M""* de Sévigné qui n'ait été dit déjà et que personne ne sache ? » Et cela pourtant n'a pas empêché D. Nisard d'écrire quelques pages sur M""" de Sévigné. De plus, la tâche en est aisée, puisqu'outre des livres excellents et définitifs sur ce sujet ^ nous avons surtout les lettres de la marquise ; et ainsi que le remarque très finement M. Gaston Boissier : « Il est bien vraisemblable qu'une femme qui a tant écrit, quand elle serait malicieuse et dissimulée, ce
i Gaston Boissier, Madame de Sévigné . Collection des grands écrivains français.
Emile Fagukt, Études lilléraires sur le xvii" siècle. I{. Vallkky-Radot, Madame de Sévigné.
qui n'est certes pas le défaut de M""" de Sévigné. doit avoir laissé échapper tous ses secrets. »
Je no redirai pas ici la vie de M"*' de Sévigné. Il n'est, en efl'ot, personne qui ne se souvienne comment, ayant perdu son père et sa mère à cet âge où commence à s'éveiller chez l'enfant la faculté do sentir et de pleurer, elle fut confiée aux soins de son oncle, « le bien bon » abbé de Coulanges ; comment à dix-huit ans on la maria au marquis de Sévigné, un homme indigne d'elle qu'elle aima sans le pouvoir estimer jamais, et qui, tué en duel pour une autre femme, la laissa seule à vingt-cinq ans, veuve et mère de deux enfants : Charles et Françoise- Marguerite, plus lard comtesse de Grignan. Enfin je ne rappellerai pas non plus dans quels sentiments admirables de foi et de résignation, elle mourut chez sa fille, à soixante-dix ans.
MADAME DE SÉVIG>'É 153
toujours belle cependant, toujours jeune et toujours aimable.
Ce qui peut-être nous intéressera davantage, c'est la personne même de M""' de Sévigné. Elle était fort jolie ; c'est elle-même qui nous l'apprend : « On dit que je l'étais beaucoup » ; mais non de cette beauté monotone qui consiste dans la parfaite et froide régularité des traits du visage. Elle avait, au contraire, « les yeux trop petits et de couleur différente, les paupières bigarrées et le nez un peu carré par le bout. » Mais ces défauts n'auraient su choquer longtemps, tant il était impossible de résister à la séduction de son esprit qui parait et embellissait si fort sa personne qu'il éblouissait autant les oreilles que les yeux : « Quand on vous écoute, lui disait M™" de La Fayette, on ne voit plus qu'il manque quelque chose à la régularité de vos traits et l'on vous cède la beauté du monde la plus achevée. » Et de vrai, sur les divers portraits qui nous restent d'elle, et particulièrement sur le pastel de Nanteuil', le plus
Propriété de M. le Comte de rAubépin.
connu parce qu'il a 6tc le plus reproduit, M"" de Sévigné ne semble pas juslilier les hommages assidus des Turenne, des Condé, des du Lude, des Rohan et môme de cette mauvaise langue de Bussy-Habutin qui la trouvait « parfaite... pour être la femme d'un autre ». C'est une bonne grosse figure, ronde et réjouie, l'air expansif, encadrée de beaux cheveux blonds un peu fous, avec un teint « qu'on ne voit qu'au lever de l'aurore sur les plus belles roses du printemps » ^ Il fallait donc que cette beauté, qui fit tant d'adorateurs, fût le reflet, sur sa figure et dans ses yeux, de la flamme intérieure et pétillante de son esprit. Par le rare ascendant de sa beauté joint au prestige de son intelligence, M""** de Sévigné fut en effet l'une de ces femmes privilégiées qui prennent comme sans effort une influence et un rôle dans la société, et font que le monde vient tout naturellement à elles parce qu'elles savent l'attirer et le retenir. C'est ainsi que dans son salon elle vit se succéder toute la société polie du xvu*" siècle :
* Bussy-Rabutin.
les femmes élégantes, les diplomates et les politiciens, les hommes de lettres et de guerre les plus distingués. Elle fréquenta chez la marquise de Rambouillet, fut Tamie de M""*" de La Fayette, de Turenne et de Louvois, de M. de Pomponne, du cardinal de Retz et de La Rochefoucauld, et resta toujours fidèle à Fouquet et à « son vieil ami Corneille ».
Mais c'est surtout par son cœur que M""^ de Sévigné est intéressante et vraiment attendrissante, parce que c'est par lui qu'elle a grandement souffert, ayant grandement aimé. Ce fut en effet comme un second veuvage pour la marquise lorsqu'elle dut agréer M. de Grignan et se séparer de Françoise-Marguerite, « la plus jolie fille du monde ». C'est qu'en « jolie païenne », elle idolâtrait cette fille froide, égoïste et sèche, qu'elle avait dressée à s'adorer elle-même et qui ne répondait en rien à l'affection passionnée de sa mère. « Ce n'est pas une chose aisée à soutenir, lui écrivit-elle un jour, que la pensée de n'être pas aimée de vous, croyez-m'en. » Et cependant elle se trompe elle-même, parce qu'elle est mère, elle
saisit tout prétexte de causer avec sa fille, de lui faire des confidences, de lui donner des détails, de plaisanter. Quelquefois même il lui arrive d'écrire à M"" de Grignan pour lui annoncer qu'elle n'a rien à lui dire. L'absence, » le plus grand des maux », ne fait qu'aviver encore cette sensibilité impétueuse et ardente : la marquise se consume en effet à force d'amour maternel, espérant toujours être aimée un peu, puisqu'elle aime tant. Mais, lorsque s'est dissipée l'illusion qu'entretient Téloignoment, que la mère et la fille sont réunies, la diversité de leurs caractères ne laisse pas d'apporter quelque gêne dans leurs relations et de les contraindre presque à une nouvelle séparation. Quant à son fils Charles, qui, pourn'être pas tout à fait sage, n'en est pas moins très affectueux et très attaché à sa mère, elle ne semble pas s'en soucier; tant sont bizarres les caprices de notre cœur qui nous porte souvent à rechercher l'affection de ceux-là qui nous la refusent et reste indifférent à celle qui lui est offerte spontanément. Et c'est à mon sens l'un des rares reproches que l'on puisse faire à M""^ de Sévigné que d'avoir
^âté sa fille en l'adorant au détriment de son fils et de tous ceux qui ne partageaient pas son €ulte de dulie à l'égard deM™^ de Grîgnan. Son excuse est qu'elle avait un fonds immense d'affection à dépenser, et ses lettres lui ont servi d'exutoires, parce que c'est là qu'elle l'a mis tout entier.
Veuve à vingt-cinq ans, spirituelle et jolie, vivant au milieu d'une société galante à qui elle plaisait beaucoup, entourée de femmes « un peu guillerettes », elle sut, sinon être une de ces « veuves désolées dont parle Bossuet, qui s'enferment toutes vives dans le tombeau de leur époux », du moins sauver sa vertu et rester honnête. Et cela, non par tempérament comme l'insinue Bussy, ni par dévotion comme on l'a dit quelquefois. Il est vrai d'ajouter cependant que, selon le mot de La Rochefoucauld, elle n'était point « du bois dont on fait les passions », ayant hérité un peu de la froideur de sa glaciale aïeule sainte Chantai. Quant à la dévotion, en admettant même que M"^ de Scvigné fût atteinte de cette infirmité, si elle lui interdisait d'imiter son gendre qui changeait d'amour « com^mp
158 PASTELS ET FIGUKLNES
de carrosse », elle ne lui défendait en aucune manière de se remarier.
La vérité semble être que, la première expérience malrimoniale lui ayant assez peu réussi, elle pouvait, non sans quelque raison, appréhender la seconde; puis elle aimait trop sa lille pour pouvoir partager cette affection, qui d'ailleurs lui suffisait.
A tout prendre, je crois qu'elle a laissé après elle un bel et rare exemple d'esprit français et de tendresse exquise, de gaîté libre et d'aimable vertu.
Les lettres de M""^ de Se vigne n'étaient pas destinées à la publicité, puisque beaucoup d'entre elles ne nous sont point parvenues. Toutefois elles avaient déjà de la réputation au xvn'' siècle : on se les prêtait, elles circulaient, quelques-uns même les collectionnaient. C'est ainsi que coururent la lettre de la mort de
Turenne et celle du suicide de Vatel^ que M""' de Thianges fit un jour mander à M"** de Coulanges les lettres de la Prairie et du Cheval et écrivit à M™" de Sévigné après les avoir lues : « Vos lettres font tout le bruit qu'elles méritent, comme vous voyez. Il est certain qu'elles sont délicieuses et vous êtes comme vos lettres. » Et ce petit culte de chapelle caresse un peu la vanité de la marquise qui écrit toujours pour écrire, qui « mâche à froid », comme dit Voltaire. Bussy-Rabutin, qui copiait sur un registre les lettres de sa cousine, fut le premier indiscret et les publia (avec les siennes, d'ailleurs), en 1697, dans ses Mémoires et Correspondances K
Le succès des Lettres de M""^ de Sévigné au xvn* siècle n'a rien, d'ailleurs, qui nous puisse étonner. Elles étaient, en effet, une manière de journal qui allait jusqu'au fond de la province raconter l'incident du jour, les anecdotes et les
1 Plus tard, M"" de Simiane, petite-fille de M"" de Sévigné, entreprit une nouvelle et plus complète publication des Lettres de sa grand'mère. M. Monmerqué en donna une bonne édition incomplète en 1818, et Charles Nodier en 1835. Enfin M. Paul Mesnard, par la découverte de lettres inédites et le scrupuleux examen des textes, semble avoir donné l'édition définitive.
petits scandales de la cour et des salons, initier à la mode et donner l'impression des « premières ». Et c'est ainsi qu'elles sont demeurées comme un monument littéraire de l'histoire morale de cette période du xvu" siècle qui va de 1667 à 1696 et comme la chronique au jour le jour de cette société dont La Bruyère a fait la satire et dont Saint-Simon a retracé l'histoire. La marquise passe tour à tour en revue les sentiments, les intérêts, les prétentions, les ridicules qui s'agilent autour du trône, vantant sans malice « le progrès comme le déclin des astres qui se lèvent et se couchent dans le ciel de la cour ». Elle montre l'importance d'une prédication à Versailles et <( le grand personnage qu'est le confesseur du roi ». Les événements de la politique et de la guerre ne la laissent pas non plus indiflérente : elle parle avec une émotion sincère du procès de Fouquet, de la mort de Turenne et de celle de Louvois. Mais elle se raconte surtout beaucoup elle-même, faisant part de ses impressions de voyage, de théâtre et de littérature. Elle décrit tour à tour Vichy, Bourbon-l'Archambault et
les Rochers ; avoue qu'elle a versé « plus de six larmes à la représentation » de VAndromaque de « Monsieur Racine, qui passera comme le café » ; et apprécie successivement saint Augustin qu'elle lit « dans toute la majesté de ses in-folios », Nicole dont elle veut « prendre en bouillon » les Essais de morale^ et le Père Bourdaloue c qui frappe toujours comme un sourd ». Avec cela, elle tient de Molière la finesse de l'observation, sachant voir sans regarder et découvrir les sentiments sous le masque qui les voile ; elle a quelque chose aussi de la finesse légère et de la gaîté doucement malicieuse du bonhomme La Fontaine,
Pour ce qui est de l'intelligence et du jugement, elle ne semble pas dépasser la sérieuse et insinuante Maintenon, ni la spirituelle et réfléchie La Fayette. Gomme tout le monde, elle approuve l'odieuse et funeste révocation de l'édit de Nantes, ne paraît pas s'émouvoir outre mesure des « penderies » de Bretagne et unit dans une môme réprobation le café qu'elle n'aime pas et Racine qu'elle ne « sent » pas.
Mais ce par quoi M"" de Sévigné est vraiment
162 PASTELS ET FlGLRllNES
originale et se montre avec La Fontaine, Fénelon et Poussin un peu supérieure à ses contemporains, c'est par l'amour de la nature. Quelquefois elle s'oublie dans ses bois de Bretagne en écoutant le coucou et la fauvette annoncer le retour du printemps, elle remarque qu'à l'automne les feuilles changent de couleur et deviennent « aurores » et va, par une belle matinée du mois de juin tout ensoleillée, respirer la senteur des foins coupés. — Mais, il faut bien le dire, elle a passé par l'hôtel de Rambouillet et ne voit souvent la campagne qu'à travers les couleurs de ÏAntrée. Elle se promène la nuit *( aux rayons de la belle maîtresse d'Andimion ». Dans la solitude des forêts, elle écoute le dialogue interminable de Pan et des Nymphes, des Dryades et des Amadryades ; puis les arbres aussi se mettent de la partie et elle a entendu l'un d'eux qui disait tout bas sous la feuillée : Amor odit inertes... !!! Mais c'est le défaut d'une qualité si rare ,à cette époque de jets d'eaux et d'avenues ratissées; c'est, comme disait Nisard, « un ruban de trop dans une toilette d'ailleurs simple et élégante ».
Et puis je suis trop reconnaissant à la marquise du plaisir qu'elle m'a fait pour que je puisse la juger, et je l'aime trop pour lui faire des reproches.
La Bruyère fait remarquer que les femmes remportent de beaucoup sur les hommes dans Fart d'écrire des lettres :
« Il n'appartient qu a elles, dit-il, de faire lire dans un mot tout un sentiment. Si elles étaient toujours correctes, les lettres de quelques-unes d'entre elles seraient les chefsd'œuvre de notre langue. »
C'est qu'en effet, poussantqùelquefois jusqu'au génie l'éloquence du cœur, le bon sens et la sagacité du jugement, elles trouvent du premier coup et comme sous leur plume « des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont
l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche » L
En cela consiste proprement le charme des lettres de femmes et fait que l'on préférera toujours, sinon la correspondance, du moins une lettre de M'"^ de Sévigné à une épître de Voltaire ; qu'on lira toujours les billets de M"" de Maintenon, de M°" de La Fayette, de M"° de Lespinasse et des autres ennamourées ses contemporaines, de préférence aux Lettres des Balzac et des Voiture, des Joseph de Maistre et des Louis Veuillot. Peut-être la pensée d'un autre charme que celui de leurs écrits vient-elle agir sur nous et faire incliner notre faveur du côté de leur grâce exquise. Mais qu'importe? Gela est vrai, cela surtout est vrai de M'"^ de Sévigné, bien faite assurément pour donner raison à la boutade fameuse de Paul-Louis Courier : « La moindre femmelette de ce temps-là vaut mieux pour le langage que les Jean-Jacques et les Diderot. »
Pour n'être pas le plus grand écrivain de son
î La Bruyèhe.
siècle, M"^ de Sévigné n'en est pas, à coup sûr, le moins original. Elle a mis dans la prose ample et périodique de son temps ce je ne sais quoi de coloré, d'alerte et de jaillissant que La Fontaine avait porté dans les vers. Et cela lui vient du naturel et de l'aimable abandon de ses Lettres. « J'écrirais, dit-elle, jusqu'à demain ; ma pensée, ma plume, mon cœur, tout [* vole. » Sa rhétorique, comme celle de Pascal, semble consister à n'en point avoir, à se laisser aller sans scrupule à l'impétuosité du premier jet, tandis que sa plume, « qui hait le tortillage, court toujours la bride sur le cou ». Sa langue est vive et spirituelle, son vocabulaire élégant et pur. Souvent même elle a des expressions neuves et hasardées qui se précipitent sous sa plume, car elle n'a jamais assez de mots. De ses sentiments elle tire aussi parfois des alliances de mots exquises qui la rattachent en quelque manière aux écrivains impressionnistes. Gomme La Fontaine en effet et les frères de Concourt, elle n'analyse pas ses sensations, mais les peint et les traduit directement dan§ une phrase vivante ; elle a au plus haut degré ce don du
pittoresque qu'Edmond de Goncourt appelait « IV'crituiv artiste ».
Ce que nous en avons dit aura suffi peut-être à donner une idée générale du caractère et du talent de M"*" de Sévigné, mais certainement ne sera pas parvenu à dire le plaisir très vif que nous avons éprouvé à relire les Lettres charmantes de cette femme, qui convertit en or tout ce qu'elle touche, parce que spontanément elle y met tout ce qu'elle a dans le cœur.
M. JULES LEMÀITRE
« Le pédantisme étant l'habitude ordinaire des gens considérables, nous sommes émerveillés quand un homme de mérite pousse le naturel jusqu'à une certaine etironterie . »
Anatole France.
On ne saurait, en parlant de M. Jules Lemaître, passer sous silence l'extraordinaire facilité avec laquelle il débuta dans la littérature. Il y a quinze ans à peine que, jeune professeur à la Faculté des Lettres de Grenoble, il envoyait à la Revue Bleue un article sur Renan et depuis resté fameux, puisqu'il décida presque de la carrière de son auteur. Avec cet aimable abandon, cette verve intarissable et cet esprit si caustique à la fois et si fin, il s'étonnait, s'in-
' Les Médaillons. — Les Petites Orientales. — Corneille et la Poétique d'Aristole. — La Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt. — Les Contemporains (6 vol.). — Impressions de théâtre (9 vol.). — Dix Contes. — Les Rois. — Théâtre.
470 PASTELS ET FIGUKINES
clignait môme de trouver en ce vieillard sceptique un homme satisfait de lui-môme comme de son Dieu en formation, se moquant d'autant mieux et plus complètement du monde qu'il avait un plus vaste visage, et transformant en une sorte de volupté mystique le parfum de son christianisme évaporé. Presque aussitôt, le déhutant, dont le bagage littéraire ne comprenait alors que quelques études sur Molière et deux volumes de poésies, prenait possession du public et devenait l'un des écrivains les plus brillants et les plus appréciés. De nos jours, il est à coup sûr l'un des plus aimables et de ceux qui savent le plus heureusement allier une science aussi vaste et profonde avec une grâce aussi facile, aussi souple et aussi séduisante.
On a parfois outré l'influence que peuvent exercer sur l'intelligence et les tendances d'esprit d'un auteur son pays natal et les milieux
divers parmi lesquels se sont écoulées son enfance et sa jeunesse. Cette action est réelle cependant, et il n'est point rare de découvrir déjà, dans les premières années d'un homme, les grandes lignes de sa vie. Cela surtout se remarque dans la destinée de M. Jules Lemaitre, dont le talent parait avoir gardé l'empreinte des différentes phases de son existence. Il semble aussi qu'une même fortune le rapproche un peu d'Ernest Renan et que, comme le maître lui-même, il ait retenu quelque chose de gracieux et de fort, d'une culture tour à tour exclusivement religieuse et laïque.
M. Jules Lemaître est né dans un petit village de Touraine, « fils d'une race sensée, modérée et railleuse », comme il le dit luimême, et il a gardé pour son coin de terre une tendresse intime et profonde. Chaque année, à la saison des foins, il va revoir ces paysages qu'arrose la Loire, entre le rideau léger des peupliers et des saules; et dont les contours vagues et indécis, les prés et les horizons jaunissants, le climat tempéré et le ciel caressant, sont comme en une harmonie parfaite avec son âme
charmanlo et niuhil*'. A un\rr opoque, où souffle
de partout
«... la folio d'entreprendre Des voyages en lointain pays »,
il n'est rien moins que cosmopolite. Entraîné par les nécessités de sa profession première loin des environs de Beaugency, il y pensait toujours : les chantant encore en des vers d'une fraîcheur, d'une douceur et d'une simplicité exquises, jusque sous le heau ciel d'Alger et devant l'immensité hleue de la Méditerranée.
Il a d'ailleurs souvent confessé lui-même, avec simplicité et reconnaissance, tout ce qu'il doit à sa terre natale. Il est avant tout d'un sens ferme et droit, que déconcertent vite les passions trop fortes et les exagérations. Amoureux de clarté, de vérité et d'utilité pratique, il se défie généralement de tout ce qui est trouble, brumeux et lointain. Aussi ne s'est-il point prêté de bonne grâce au symbolisme et à l'exotisme qui lui semblaient hors de portée. Sa philosophie, sans beaucoup d'élévation d'ailleurs, se réduit, comme nous verrons, à une sorte de sagesse pratique
M. JULES LEiAfAÎTRE 173
qui consiste un peu à jouir et à s'amuser de toutes choses. En matière religieuse, il n'est, comme il dit, « pas slave pour un sou » ; et il n'a probablement jamais entendu résonner sourdement au fond de son cœur le son lointain des cloches de la ville d'Ys. Et, à côté du critique à la fantaisie si amusante et si judicieuse, du poëte et de l'auteur dramatique si brillants et si fins; il n'est pas difficile de percevoir encore un petit paysan prudent et malin, plein de bon sens et de ressources, toujours en garde contre les trompeurs et qu'il n'est point facile de duper. M. Jules Lemaître est un provincial et ne fait point mine de s'en cacher. Gela d'ailleurs est très intelligent, car l'on trouve partout des gens d'esprit et des imbéciles; et c'est surtout aux soins qu'ils prennent à ne point laisser paraître leur origine que l'on reconnaît les provinciaux épais. Il a donc débarqué à Paris comme ceux qu'amènent les trains de plaisir aux jours de fête, s'arrêtant à tous les étalages, faisant le tour des monuments, visitant les théâtres, les musées et les églises, allant droit aux célébrités
et voulant tout voir avant de retourner au pays.
174 PASTELS ET FIGl'KINES
C'est ainsi que, l'année de l'Exposition Universelle, tandis que les Parisiens affectaient d'ignorer les « merveilles » du Champ de Mars, l'auteur des Contemporaine parlait, avec une complaisance qu'il n'essayait point de déguiser, du Palais des Machines, de la Rue du Caire et des fontaines lumineuses. Chaque jour, en prenant son chocolat, il écrivait à la petite cousine de Beaugency ces « jolis billets du matin » pour lui raconter les curiosités de Paris. Tous les spectacles l'amusent, les plus austères comme les plus grotesques : l'église, le cirque, les cafésconcerts, le Moulin-Rouge, la foire de Neuilly même, où il cause avec des lutteurs et se fait dévoiler l'avenir par une pythonisse de roulotte. Il écrivait un jour, en sortant d'une conférence du Père Monsabré :
« Celui qui, étant entré le matin à l'église, s'en va le soir à rËden-Théâtre, après avoir flâné sur les boulevards, a pu, s'il sait voir, apprendre des choses qui ne sont pas dans les manuels » ^
i Les Contemporains, II, 115.
Aussi, au contraire d'un Paul-Louis Courier, est-il devenu un parisien de la Touraine. Son indulgence n'a pas de limites pour ceux qui représentent, de quelque manière que cela soit, l'esprit parisien ; et il va naturellement vers eux. C'est pourquoi il a parlé d'Henri Meilhac et des chroniqueurs comme Blavet, Rocliefort et Fouquier avec une sympathie et une admiration visibles; et n'a pu pardonner à Albert Wolf de jouer le plus Parisien des Parisiens, étant né à Cologne. « Ceux qui aiment Paris, disait Montaigne, l'aiment jusque dans ses verrues. » Or il semble que 'M. Jules Lemaitre l'aime surtout dans ses verrues. Il a souvent d'ailleurs caractérisé l'esprit parisien ; et il est piquant de remarquer que quelques-uns des traits qu'il y apprécie surtout, ne sont pas éloignés d'être les principaux mêmes de son propre esprit.
« La curiosité des religions, nous dit M. Lémaître S est en ce siècle-ci un de nos sentiments les plus distingués et les meilleurs. » Il ne pouvait donc manquer de l'éprouver lui-même.
' Les Contemporains, II, 93.
176 PASTELS ET FIGLRINES
Gomme plusieurs de nos écrivains d'aujourd'hui, comme M. Anatole France et M. Ferdinand Fabrc, le poète des Médaillons a été élevé par des prêtres. Il a fait ses études au Petit Séminaire de Notre-Dame-des-Champs, où il était, me dit-on, condisciple du Révérend Père Gardet. De cette éducation première, M. Jules Lemaître a gardé beaucoup de tendresse pour une religion à laquelle il ne croit plus. 11 aime l'Evangile en dilettante, et parce qu'il y trouve « je ne sais quel charme profond, mystique et vaguement sensuel ». Toutes ses sympathies vont à la Samaritaine, à la femme adultère et à Marie-Madeleine, ces belles pécheresses du christianisme naissant, à qui il sera beaucoup pardonné parce qu'elles ont beaucoup aimé. Il a parlé comme personne de l'auteur de V Imitation et il le cite parfois. Il emploie, à l'occasion, le langage théologique et relève des erreurs de rituel chez ceux qui n'ont point comme lui, aux jours de Fête-Dieu, « représenté le petit saint Jean- Baptiste conduisant devant le dais un petit mouton vivant ».
Ainsi le christianisme de M. Jules Lemaître
est assez voisin de celui de Serenus qui reçut ronction sainte, étant athée, et révérait surtout chez ses frères « la bonté des cœurs simples, la résignation des misérables, l'amour de la souffrance, la chasteté sans tache ».
« De même que la Leuconoé aux inquiétudes ineffables, l'âme moderne « consulte tous les dieux », non plus pour y croire comme la courtisane antique, mais pour comprendre et vénérer les rêves que l'énigme du monde a inspirés à nos ancêtres et les illusions qui les ont empêchés de tant souffrir »'.
11 aime les choses religieuses avec une pieuse hétérodoxie et les prêtres tiennent sa perversité pour d'autant plus dangereuse et pleine de malice qu'elle est plus déguisée.
Pour lui, la religion ne se démontre pas, puisque, d'une part, on ne saurait, sans motifs rationnels, admettre le surnaturel ; et que, d'autre part, les raisons de douter ne sont ni
' Les Coniempoi'ains, II, 93.
moins bonnes ni moins convaincantes que celles de croire. Il est bon cependant qu'elle existe, car elle console et réconforle de ses illusions tant d'âmes simples et fatigu ées de la vie ; et, en définitive, l'amour divin est le seul qui ne trompe pas, parce que, s'il trompe, nous n'en saurons jamais rien. Mais, loin de railler les choses saintes, M. Lemaîtrea maintes fois, au contraire, reproché à quelques écrivains d'y avoir touché d'une main trop peu délicate*. Il n'a point à l'égard des ecclésiastiques les sentiments d'un électeur radical et n'estime pas qu'ils soient tous des Jean Ghouart, des Gordeliers de Catalogne ou des Pères Rodin.
« Si Louis Veuillot, dit-il, avait vécu assez longtemps pour qu'un peu de ma prose parvînt jusqu'à lui, j'aurais voulu, après quelque article où il m'aurait traité de simple Galuchet et de cuistre par-dessus le marché, le prendre à part et lui dire : Non, je vous jure, ce ne sont point mes passions qui m'ont ravi la foi ; je ne
ï Les Contemporains y II, 216, 217. 218.
lour obéis pas toujours... Et ce n'est pas non plus la superbe de l'esprit;... je ne me sentirais pas diminué, si je croyais ce que Pascal, Racine et Bossuet ont cru. Je suis humble, ou j'y tâche... Je ne suis pas un libre penseur, car c'est une grande sottise de s'imaginer qu'on peut penser librement. Et notez bien que vous, je vous comprends, je vous aime, je vous pardonne tout. Et j'aime les saints, les prêtres, les religieuses, non par une espèce de niaise et suffisante coquetterie morale : j'aime réellement presque tout ce que vous défendez, et je le défendrais moi-même à l'occasion. Mais, enfin, si je ne puis aller au-delà de ce sentiment I » ^
Au fond du cœur de M. Le maître demeure donc encore une « Cité de Dieu » oii il ne fréquente plus, et l'on voit assez bien comment, par un autre chemin, il aboutit au même point qu'Ernest Renan.
Du séminaire M. Jules Lemaitre a passé à
' Les Contemporains, VI, 73.
l'Ëcolo Normale, et celte éducation nouvelle, celle (( du siècle », comme il dit, s'est superposée dans son esprit à celle de l'Eglise, sans choc et comme naturellement. Aussi n'a-t-on point manqué de le traiter de « pion » et de découvrir en lui le fameux « esprit normalien ». C'est un comble I Et l'on en revient alors à la môme question oiseuse de l'influence délétère de l'Ecole sur l'originalité de ses élèves, pour terminer par ce refrain : « Des pions ! tous des pions ! rien que des pions * ! » Gomme si tous ceux qui ont suivi les cours de la rue d'Ulm avaient fatalement été coulés dans un même moule, pensaient exactement de la môme manière sur toute question ; et comme s'il y avait quelque ressemblance entre le cardinal Perrault et M. Francisque Sarcey ou quelque chose de commun entre l'esprit de M. Emile Faguet et celui de M. Jean Richepin. Ce qui peut distinguer les normaliens de leurs confrères dans le journalisme, c'est leur fonds solide
1 Les Annales politiques et littéraires, 28 avril 1895, 287, 288 (Article extrait de Une Campagne, de M. Emile Zola).
M, JULES LEMAÎÏRE 181
d'érudition, leur profonde culture classique, une certaine méthode de travail, leur goût de la mesure et leur horreur de la déclamation creuse, toutes choses qui font quelquefois défaut à certains chroniqueurs et à quelques critiques de renconire. Que maintenant quelques-uns d'entre eux soient devenus des universitaires bourgeois, pédants et lourds, personne ne songe à le nier ; mais ce n'est assurément pas le cas de M. Jules Lemaître.
Enfin le conteur de Myrrha a été professeur. Il a enseigné tour à tour au Havre, où il eut comme élève M. Hugues Le Roux^ à Besançon, à l'Ecole d'Alger et à la Faculté des Lettres de Grenoble. 11 n'y paraît point, même en ses premiers articles, car nul ne fut moins dogmatique, n'affecta davantage le scepticisme et la frivolité et ne sentit moins son « pédant de collège ». Il gambadait volontiers dans sa toge de professeur de faculté, faisant sauter en l'air son bonnet de docteur, tout comme les petites pensionnaires des Mousquetaires au Couvent
• Voir Hugues Le Roux, Portraits de cire, 171.
i82 PASTELS ET FIGURINES
leurs cahiers et leurs livres. 11 s'amusa à des gamineries et à des jongleries d'id«''esqui, pour indisposer quelques esprits très sérieux, n'en réjouirent pas moins d'aussi lins et d'aussi souples que le sien. Des quelques années qu'il passa dans renseignement, il a gardé pourtanl une science très nourrie, un goût très classique et une connaissance très approfondie de Thistoin* des littératures.
Telles sont les influences diverses, parfoimême contraires, qu'a subies M. Jules Lemaîtn et dont on peut encore saisir la trace sur soji talent merveilleusement ondoyant et gracieux.
i< L'esprit critique est une grande et limpide rivière qui serpente et se déroule autour des œuvres, comme autour des rochers, des forteresses, des coteaux tapissés de vignobles et des vallées touffues, qui va de l'un à l'autre, les embrasse d'une eau vive, les réfléchit,
les baigne sans les déchirer. » C'est de cette pensée de Sainte-Beuve que M. Jules Lcmaître s'autorise dans la préface de son premier volume des Contemporains^ et elle peut servir d'épigraphe à toute son œuvre critique. (( C'est du dogmatisme vers l'impressionnisme, dit M. Georges Pellissicr^ que depuis Boileau jusqu'à nous la critique a fait son évolution. » Et, de fait, la critique d'abord dogmatique, puis historique et scientifique, est devenue impressionniste avec M. Jules Lemaître, se résumant dans « l'artde jouir des livres et d'enrichir et d'affiner par eux ses impressions. » Le premier principe d'une critique ainsi conçue est donc qu'il n'y a point de principes. Elle ne juge, en effet, ni d'après des règles, des traditions, des Arts Poétiques et des Temples du Goût, car « la monarchie universelle du goût a fait son temps », mais d'après la seule jouissance personnelle. Aussi le critique à la manière de xM. Lemaître, n'appuyant point ses appréciations sur des préceptes généraux d'esthétique, ne
» Revue Bleue, 16 octobre 1897, 486.
saurait porter do jugement déliiiitif sur la valeur iiilriiisèquc d'un ouvrage. Son rôle n'est pas de dogmatiser sur la beauté des œuvres littéraires, de les comparer et de les classer, de corriger des copies et de dresser des palmarès de grands hommes, mais de raconter seulement ses impressions, ou, comme dit si bien M. Anatole France, « les aventures de son âme à travers les chefsd'œuvre ». Lire un livre, ce n'est point en effet « amener un auteur au pied de la toise et le renvoyer avec un numéro d'ordre, étiqueté et classé pour l'éducation de la jeunesse » ; c'est plutôt, comme dit Molière, « se laisser prendre par les entrailles » et s'abandonner tout entier à la jouissance d'impressions nouvelles. « Gela ne vaut-il pas mieux que de s'évertuer à en enfermer l'âme, sans être bien sûr de la tenir, dans des formules laborieuses et tâtonnantes ? A quoi bon définir difficilement ce qu'il est facile et délicieux de sentir ? » *
C'est alors que M. Ferdinand Brunetière-, con-
1 Les Contemporains, VI. En guise de préface.
'- F. Brunetièke, Essais sur la littérature contemporaine^ 1
tinuateur de Désiré Nisard et représentant le plus autorisé du dogmatisme au xix® siècle, fit une grande querelle à MM. Jules Lemaître et Paul Desjardins, les accusant de critique «personnelle » et voluptueuse. Il ne craignit pas môme d'aller inquiéter aussi le doux M. Anatole France qui, se désaltérant tranquillement au courant de son onde pure, ne troublait pourtant en rien la boisson du fougueux critique de la Revue des Deux Mondes. Ce qu'il reprochait surtout à la critique impressionniste, c'était d'être exclusivement « personnelle », partant d'autoriser « toutes les complaisances et toutes les contradictions », de ne pas juger d'après'le critérium de la raison et de n'avoir, par conséquent, aucune valeur ni aucun intérêt.
« Après tout, dit-il, nous autres officiers du 199" d'infanterie, ou négociants de la Rue du Sentier, je suppose, et bonnes gens de Garpentras ou de Landerneau, pourquoi serionsnous si curieux de l'état d ame de M. France? »
Mais M. Brunetière oublie que les règles ne remplacent pas le goût et que l'on ne juge pas
d'une œuvre d'art comme Ton s'accorde sur les théorèmes de Thaïes de Milet ; que la méthode (h' la critique ne saurait être la même que celle de l'histoire naturelle, parce qu'à côté des vérités scientifiques il en est d'un autre ordre, ni fixes, ni absolues, ne relevant que de la sensibilité, et qui sont proprement la matière de la critique. Et de plus, comme l'a très judicieusement marqué M. Jules Lemaître dans ses réponses à M. Brunetière, pour n'être point dogmatique ni une sorte de philosophie de l'histoire littéraire, la critique impressionniste n'en est point pour cela « individualiste », car elle ne laisse pas d'impliquer toujours des idées générales. Une impression particulière ne saurait, en effet, aller sans d'autres impressions semblables, et, tandis que « le critique impressionniste semble ne décrire que sa propre sensibilité physique, intellectuelle et morale dans son contact avec l'œuvre à définir, en réalité il se trouve être l'interprète de toutes les sensibilités pareilles à la sienne y)J Mais, n'ayant point édifié de sys-
1 Les Contemporains^ VI. Préface, ix.
tème et ses jugements n'étant point liés entre eux, si d'aventure le critique impressionniste vienl à se tromper, son erreur est du moins sans conséquence et n'entraîne pas un écroulement général de toutes ses idées.
Une telle conception de la critique, tout empreinte de la philosophie de Hegel et de Renan, implique nécessairement ie scepticisme et l'épicuréisme.
M. Jules Lemaitre est l'un des esprits les plus intelligents et les plus avisés de notre époque. Il sait que nos opinions sont légères et soumises aux lois du hasard et du changement, que toute erreur est une parcelle de la vérité et que toute vérité contient une part d'erreur, que l'on ne sait jamais le dernier mot de rien et que nos appréciations varient avec nos dispositions du moment, notre âge, notre fortune et l'angle sous lequel nous envisageons les choses. C'est un sceptique, et l'on pourrait affirmer qu'il n'est pas moins étranger qu'un Renan ou un France au mouvement qui nous porte aujourd'hui à douter de tout et de notre pensée elle-même. Aussi n'a-t-il point d'unité mathé-
malique pour apprécier les œuvres d'art e( s'abstient-il généralement de rendre des arrêts. Je n'ignore pas cependant que sous ses caresses l'on sent quelquefois percer les griffes, puisqu aussi bien il y a quelque chose de félin dans son espritconimedans sa physionomie physique. Il est en effet de ces auteurs « les plus dangereux» dont parle Montesquieu*, de ceux « qui aiguisent les épigrammes, qui sont de petites flèches déliées qui font une plaie profonde et inaccessible aux remèdes». Et c'est bien en effet grâce à ses cruels articles que ne se régalent plus qu'en cachette les innombrables lecteurs de tel fécond romancier. On lui a donc fait remarquer que, ce jour-là, il avait jugé, ou du moins fait quelque chose d'approchant. Mais, répondit-il, « il y a des règles nécessaires dont la violation empêche une œuvre de valoir atout prix ». Si donc l'on écarte tout jeu de mots, il faudra bien reconnaître que M. Lemaître a jugé comme les autres, mais de manière différente et peut-être plus sûrement qu'aucun d'eux. Nul,
> Montesquieu, Lettres persanes. Rica à ***, Lettre LXXXVII.
M. JULES LEMAÎTRE i89
en effet, n a mieux caractérisé le talent d'un Flaubert, d'un Feuillet, d'un Zola, d'un Maupassant ou d'un Daudet, et n'a pénétré plus justement au défaut delà cuirasse des maîtres euxmêmes comme Pierre Corneille, Emile Augier ou Dumas fils. La seule preuve que j'en veuille retenir, c'est que l'on pourrait très aisément, en se souvenant de ses préférences et de ses antipathies, former un idéal littéraire conformément auquel il juge et reconstituer la doctrine qui lui semble la meilleure. Mais les jugements de M. Lemaitre étantfondéssurses impressions, qui sont par essence changeantes et relatives, et l'intelligence procédant de la sensibilité, il ne se faut point étonner qu'ils soient eux-mêmes relatifs et changeants. Et de vrai, des livres qui nous avaient ravis autrefois ne nous semblent plus aujourd'hui que mornes et froids, tant il est vrai que nous ne les lisons jamais deux fois avec les mêmes yeux et dans les mêmes dispositions. Aussi M. Lemaitre, qui voit également bien l'endroit et l'envers des idées, se dédouble-t-il d'une façon merveilleuse, plaidant à la fois le
pour et le contre avec des arguments également
il*
solides, comme les sophistes d'Ath5nes ou de la Rue du Fouarre. Semblable aussi au Protée vôtu d'azur et de nacre qui habitait le fond du gouffre de Carpathos et échappait sous mille formes fugitives à ceux qui le voulaient retenir, il se livre parfois à des métamorphoses instantanées. Il soutient à propos d'un môme sujet des opinions contradictoires. 11 y. mit môme à ses débuts quelque coquetterie et une pointe d'exagération. Ses articles étaient généralement divisés en trois parties, dont la seconde était l'antithèse de la première, et dont la troisième détruisait également les deux autres. Il se demandait également alors un peu trop souvent : « Qu'est-ce que cela fait à Sirius ? » Tout cela n'en était pas moins très amusant, et M. Jules Lemaître n'est pas éloigné d'être un sage.
L'intelligence n'est, à la vérité, qu'une cause perpétuelle de doutes et d'hésitations, et cela est une grande misère que de ne pouvoir être toujours inconséquent avec soi-même, d'avoir des opinions et des idées faites pour toute la vie. Si du moins nous pouvions sortir de nous-mêmes et nous contredire! Changeons seulement d'avis de
temps à autre, avec le temps et les saisons, et quand cela ne serait que pour avoir été au moins une fois dans le vrai. « J'aime, dit M. Lemaître, les gens qui sont de leur religion et de leur métier ou simplement de leur opinion, peut-être parce que je ne suis pas toujours de la mienne. » Aussi pousse-t-il aussi loin que possible le désintéressement de ses propres idées et craint-il toujours d'abonder dans son propre sens. Il sait encore concilier des choses qui se repoussent l'une l'autre et soutenir des sympathies qui sembleraient d'abord se devoir mutuellement exclure, aimer par exemple d'une tendresse égale l'historien de la Vie de Jésus et le polémiste des Odeurs de Paris : <( Quel pauvre être de volupté suis-je donc, dit-il, pour aimer ainsi à la fois et peut-être également Renan et Veuillot? »
Toutefois cette critique sans principes n'est cependant pas sans fondements. Elle repose, comme le disait éloquemment M. 0. Gréard en recevant M. Jules Lemaître à l'Académie française, « sur les principes qui ont fait de l'esprit français, héritier de la tradition antique, l'interprète privilégié des idées communes à
i92 PASTELS ET FIGURINES
rhumanilo ; d voici comment ses « préférences personnelles se rattachent par un lien intime aux préférences qui sont la règle môme de la raison et du goût ».
Mais cette critique, qui ne recherche que la jouissance personnelle, n'est peut-ôtre chez M. Jules Lemaîlre qu'une conséquence de son tempérament nonchalant et ennemi de l'effort, de sa voluptueuse paresse qui l'incline à se laisser vivre. Il est un épicurien littéraire, un sage qui goûte les « plaisirs en repos » et jouit de lui-même par les livres des autres. Aussi, bien que d'une grande culture classique, n'a-t-il parlé que rarement des auteurs anciens et modernes, se contentant de les relire et de les admirer à l'occasion de matinées classiques ou de rapprochements avec les écrivains de notre temps. Là n'est point son milieu, et il lui est pénible de revenir en arrière et de penser comme au siècle de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV. G'csl aux contemporains, à ceux surtout chez lesquels il retrouve quelque chose de son propre esprit, que vont toutes ses sympathies et qu'appartient le don de l'émouvoir.
M. JULES LEMAÎTRE i93
(( Ouvrant au hasard un livre d'aujourd'hui, il m'arrive de frémir d'aise, d'être pénétré de plaisir jusqu'aux moelles : tant j'aime cette littérature de la seconde moite du xix^ siècle, si intelligente, si inquiète, si folle, si morose, si détraquée, si subtile ; tant je l'aime jusque dans ses affectations, ses ridicules, ses outrances, dont je sens le germe en moi et que je fais miens tour à tour '. »
Ceux dont il a parlé avec le plus de tendresse sont pareillement ceux qui ont mis dans leur œuvre une certaine philosophie pratique: Loti, Maupassant, Gyp, Armand Sylvestre, Anatole France. 11 considère la littérature de cette « fin de siècle » comme une décadence et y assiste en spectateur amusé et sans illusion. Ce classique moderne donne à peu près l'idée de ce que seraient, au contact des mœurs et des idées contemporaines, un La Bruyère, un Molière ou un La Fontaine.
« C'est, disait Saint-Évremond — en parlant
1 I.i's Cortlcmyinrfihis, I, 2.VJ.
i94 PASTELS ET FIGURINES
de lui-même — un philosophe également éloigné du superstitieux et de l'impie, un voluptueux qui n'a pas moins d'aversion pour la débauche que d'inclination pour les plaisirs... Il se loue de la nature ; il ne se plaint point de la fortune ; il ne cherche point dans les hommes ce qu'ils ont de mauvais pour les décrier, il trouve ce qu'ils ont de ridicule pour s en réjouir. »
Par son épicuréisme délicat, son aimable abandon, sa finesse et sa facilité à atteindre la perfection comme en se jouant, M. Jules Lemaître appartient à la même famille d'esprit et m'a plus d'une fois fait songer à cet honnête et galant homme de Saint- Evremond, qui représentait assez bien au xvn** siècle le critique de profession.
« La vraie condition de l'esprit critique, dit Sainte-Beuve en quelque endroit, est de ne point avoir d'art à soi. » Gela pourtant n'a pas empêché le critique des Lundis d'être « le Wer-
ther carabin » des Poésies de Joseph Delorme et le romancier de Volupté. Il en va de même de M. Jules Lemaître, qui, loin de s'emprisonner dans le domaine de la critique, s'est également essayé dans tous les genres. Après avoir débuté par des vers délicats et mélancoliques à la manière des poésies de M. Sully-Prudhomme, il a tenté le roman et le théâtre. Mais, j'y songe, tandis qu'en ses feuilletons il fait parfois l'école buissonnière, ne peut-on pas y retrouver quelque chose des procédés du roman? A coup sûr du moins, perçoit-on très distinctement le critique sous le poète, le conteur et l'auteur dramatique.
Gomme tous ceux chez lesquels sont surtout développées les facultés critiques et l'emportent les qualités de moraliste, M. Lemaître part d'une idée abstraite au développement de laquelle concourent les personnages et les événements de ses contes ou de ses comédies. Non point qu'il songe à soutenir une « thèse», ce seul mot le ferait trembler. Il se borne simplement à recouvrir son idée du voile léger de la fiction et à la rendre plus vivante en la mettant en
d96 PASTELS ET FIGURINES
action. Cette simple pensée, par exemple, que tous les efforts que Ton fait pour attirer à quelqu'un notre haine peuvent bien ne lui méri ter que notre pitié et parfois notre amour, lui fournit le sujet de Mijrrha^ vierge et martyre . A force d'entendre les chrétiens maudire sans cesse l'empereur Néron, cette jeune sainte s'intéresse peu à peu à lui, le prend en pitié, puis en devient amoureuse, jusqu'au jour où le saint évoque Galliste l'arrache à la convoitise de Néron en la jetant en pâture aux lions du cirque. Serenus^ cet admirable conte tout empreint de scepticisme et qui pourrait bien apparaître un jour à nos arrière-neveux sous le môme jour que nous voyons aujourd'hui les Contes de Voltaire^ est l'histoire d'un honnête sceptique dans l'impossibilité absolue de croire, saisi à la fois de répugnances invincibles et d'admiration profonde pour la religion chrétienne, et dont la mort élégante et stoïque garde les apparences du martyre.
Ces Dix Contes exquis, dont quelques-uns sont écrits avec toute la délicatesse de touche d'un Prospcr Mérimée, faisaient pressentir déjà
en M. Jules Lemaître le fin romancier d'analyse morale qu'il s'est dévoilé dans les Rois. L'idée maîtresse du roman est la discussion de ce problème posé depuis tantôt cent ans par la Révolution française : celui de l'antinomie entre le progrès social et la tradition monarchique, du conflit entre les vieilles formes de gouvernement et les nécessités et les aspirations de la société actuelle. Le sujet est loin d'être nouveau, les personnages de la princesse Wilhelmine, du prince Wilhelm, du prince Otto et du juif Issachar laissent une impression de « déjà vus » et rappellent un peu certaines figures d'Alphonse Daudet, d'Henri Lavedan et de Victorien Sardou. Grâce cependant à son style si coulant et si pur, à sa philosophie toute faite d'ironie et de pitié, partout indiquée dans les Rois^ grâce surtout au caractère du prince Renaud particulièrement intéressant et bien tracé ; M. Lemaître a pu échapper, autant que possible, aux réminiscences et aux redites d'un sujet si ancien et, en définitive, rester original et fort agréable.
11 semble que M. Jules Lemaître ait de tout temps nourri au fond de son cœur une ambition
198 PASTELS ET FIGUKINES
secrète d'auteur dramatique. Il a de ia scène une notion très exacte, comme le prouvent ses premiers travaux sur Corneille et la Poétique dAristote^ la Comédie après Molière et le Théâtre (le Dancoiirt et ses diverses séries à.'' Impressions de Théâtre. Il poursuit une sorte de rénovation de l'art dramatique qu'il a réalisé dans ses pièces après en avoir plusieurs fois esquissé l'idée dans ses feuilletons. Pour lui, le théâtre doit être l'image de la vie avec ses incertitudes, ses complexités et ses brusques retours. Et de là l'incertitude et l'hésitation des dénouements de ses comédies. Qu'on se rappelle ceux de Révoltée et de Mariage blanc! Aussi M. Lemaître recherche-t-il avant tout la simplicité de l'action, ne reculc-t-il pas devant l'inconséquence et l'inachevé des choses de la réalité et ne perd-il point de temps aux préparations. Ce sont surtout elles qu'il n'aime pas.
« Ai-je besoin, dit-il, de tant de préparations pour prévenir le public que cet homme que je lui présente est un libertin, un vaniteux, un imbécile?... Moi, auteur de comédies, peintre de
rhumanité moyenne, je n'ai besoin que de préparations très sommaires. »
M. Lemaître n'a ni tout à fait tort, ni tout à fait raison. Faute de préparations, dans Révoltée par exemple ou dans cette agréable pièce nianquée : Mariage blanc^ les vrais caractères d'Hélène ou de Jacques de Thièvre échappent quelque peu à la représentation et ne se discernent clairement qu'à la longue et à la lecture. Gela dénote dans les comédies de M. Lemaître une substance cachée et une profondeur qui ne sont point à blâmer, mais ce n'est pas là une qualité pour une pièce de théâtre. Destinée à produire sur les spectateurs un effet immédiat, l'œuvre dramatique manque son but essentiel si ses beautés n'apparaissent qu'à la lecture. Et cela suffirait, en quelque manière, à expliquer la sévérité de quelques « critiques du lendemain » et les erreurs du public au sujet du théâtre de M. Jules Lemaître.
Il y a chez l'auteur de Révoltée et du Député Leveaii quelque chose d'attendri et d'un peu triste qui fait quelquefois songer au bon Sedaine. Ceux qu'il fait le mieux parler, en effet, sont sou-
2j0 PASTELS ET FIGURINES
vent les humbles d'esprit et de cœur, ceux qui souffrent, comme Pierre Rousseau, M"" Leveau et l'héroïne de Mariage blanc. Mais il semble que Ton n'en trouve plus trace dans Flipote^ r Age difficile et le Pardon^ et que la comédie de M. Jules Lemaître se fasse chaque jour plus pessimiste, plus cruelle et plus méprisante.
M. Jules Lemaître est un artiste. Mais ne serait-il pas superflu de louer encore en lui ce goût de la mesure et du naturel, cette science sans faux étalage et sans pédanterie et cette simplicité qu'apprécient ses lecteurs habituels, c'est-à-dire tous ceux qu'intéressent les choses de lettres? Son grand charme vient aussi du dualisme de son esprit à la fois fantaisiste et sérieux, joint à un désir très vif de plaire. Il a toutes sortes d'esprit et souvent du plus fin. Son ironie malicieuse et familière, un peu voisine de la « blague », se joue aimablement à la surface des choses. S'il lui arrive parfois d'être un peu
M. JULES LEMAIÏRE 201
cynique, c'est toujours le plus naturellement et le plus gentiment du monde.
Que dire maintenant de la manière dont il écrit et comment caractériser les grâces fluides de son style en une harmonie si parfaite avec la merveilleuse diversité de son esprit ondoyant et fertile en détours ? Sa phrase toujours simple, sans recherche aucune, est souple, légère et gracieuse comme Perrette en cotillon court et souliers plats. Flexihle et sinueuse comme le corps des nymphes, elle sait se plier aux nuances multiples de sa pensée. D'un naturel peu descriptif, M. Lemaître n'en a pas moins donné de certains coins de Paris des croquis d'une justesse et d'une fraîcheur de tons remarquables. Telles descriptions des Champs-Elysées à l'heure du crépuscule, du Luxembourg au soleil couchant et du Parc Monceau avec ses « pelouses d'un vert profond qui ondulent comme des flots, avec des îlots de fleurs éclatants comme des tissus de l'Inde », rappellent certaines eaux-fortes de Rafl'aëlli et sont de purs petits chefs-d'œuvre. Rafraîchie par une tournure toute moderne, la langue de M. Jules Lemaître, limpide et coulante
comme les eaux de la Loire, d'une clarté, d'une* exactitude et d'une sobriété classiques, est bien celle qu'ont écrite nos grands écrivains français.
Au soir de sa noble vie, toute vouée à la science et à la recherche opiniâtre de la Vérité fuyante, Ernest Renan souhaitait que l'on dégageât de son œuvre un recueil de ses pensées flottantes, que feuilletteraient mollement un jour les mains élégantes des femmes. Ainsi des livres de son disciple, M. Jules Lemaître, on pourrait extraire un florilège exquis et comme le code du parfait honnête homme au xix" siècle. Ce qui surtout l'intéresse, c'est la conduite pratique de la vie. C'est la question qu'il discute sans cesse, à propos d'une pièce d'Augier ou de Dumas, d'un roman de Feuillet, et toujours avec le plus parfait bon sens. A n'en croire que ses gamineries aimables, ses plaisanteries faciles et grivoises à l'occasion, son esprit gaulois, son inconstance et son épi-
curéisme de dilettante, on serait assez disposé à ne voir en M. Jules Lemaitre qu'un indifférent, considérant la vie comme une vaste bouffonnerie et ayant pris le parti de s'en amuser; un optimiste confiant et facile à vivre. Il y a bien, en vérité, un peu de cela en lui; mais quelque chose encore et de plus élevé.
L'honnête homme à la manière de M. Jules Lemaître est à peu de chose près ce que devaient être ces sages et ces délicats qui fleurirent au soir du monde romain. Il n'en difl'ère que par le christianisme, dont il a malgré tout subi l'influence. Ses croyances ne se sont pas effondrées dans les affres d'une nuit de décembre à la Jouffroy, mais peu à peu et comme naturellement. De là une tendresse de cœur très vive pour les choses religieuses et une invincible incrédulité de l'esprit à l'égard des dogmes. Rien non plus de l'âcreté d'ironie du xvni** siècle et aucune plaisanterie de mauvais aloi sur de tels sujets. Il se défie encore des hautes spéculations et des problèmes insondables, et pense qu'il ne faut pas employer sa vie à se demander comment il la faut vivre et si elle est en
soi mauvaise ou bonne. Elle est la vie, c'est-àdire à la fois mauvaise et bonne. Aussi jouit-il avec modc^'ration des biens qu'elle offre et souffre-t-il d'une âme égale des maux qu'il n'est au pouvoir de personne d'empôcher. Mais, puisque l'on doit se tracer une règle de vie, il lui semble que le mieux est encore de profiter de la tradition de l'humanité et d'accepter, sans examen scrupuleux, les préceptes de la moralereligieuse. Car la religion est, sinon le seul, du moins l'un des plus solides fondements de la morale. D'aucuns, il est vrai, se contentent de ce seul principe : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît à toimême. » Ils tombent ainsi dans la morale de l'intérêt. Or celle-ci ne laisse pas d'être un peu déplaisante et il semble qu'il y ait contradiction entre les deux termes de morale et d'intérêt. C'est ce que M. Jules Lemaître a très bien marqué dans un article sur Octave Feuillet :
« Trois ou quatre fois, dit-il, l'auteur de VHistoire de Sibylle a prétendu nous montrer qu'il n'y a point, en dehors des croyances
chrétiennes, ou tout au moins en dehors des croyances spiritualistes (et je ne sais si je ne lui prête pas cette concession) de règle de vie qui puisse résister à l'assaut des passions. Or cela est contestable, Thomme n'étant pas un animal très logique. Celui qui ne se croit pas obligé par un pouvoir extérieur et divin peut fort bien se sentir obligé par lui-même, par une irréductible noblesse de nature, par une générosité instinctive. Et, d'un autre côté, il est très vrai que la foi religieuse peut être un frein, que plus d'une femme qui allait à confesse avant d'avoir un amant n'y va plus après : mais quelques-unes aussi continuent d'y aller. En somme, on ne peut dire que ce sont les croyances chrétiennes ou spiritualistes qui créent et conservent seules la conscience morale ; on dirait plus justement que c'est la conscience morale qui se crée des appuis extérieurs. Et il ne m'est pas môme prouvé que toutes les consciences aient besoin de ces appuis. Il y a des croyants qui agissent mal malgré leurs croyances, et des incroyants qui agissent bien malgré leur incrédulité : et cette remarque assu-
rément n'a rien de rare. Il est certain que la foi religieuse apporte à certaines âmes un surcroît de force et de sécurité; mais à quelles âmes et dans quelle mesure ? Gela est variable et impossible à déterminer. »
Et cela veut simplement dire que, « si l'homme était logique, la croyance religieuse lui serait nécessaire pour régler sa vie, mais qu'il ne l'est pas et s'en passe, et qu'il peut trouver dans sa conscience des raisons suffisantes de faire le bien ». '
Cette sagesse commune à bien des u honnêtes gens » de nos jours ne va pas sans bonté ni charité. Sous des apparences ironiques et railleuses, elle est au fond tendre et indulgente, avec une pointe de mélancolie qui vient de la tristesse des choses.
1 Edouard Rod, Idées morales du Temps présent, 142.
Toujours diversement apprécié suivant les hommes et les temps, Boileau a été à la fois, depuis bientôt trois siècles, l'un des plus populaires et le plus contesté de nos poêles classiques. Tour à tour loué outre mesure et dénigré de la plus injuste manière, déifié et traité de «pion», il semble n'avoir pu obtenir jamais d'être jugé sans parti pris. Son influence, d'autre part, n'a pas laissé d'être considérable. Si l'on trouve des poètes plus aimés et plus populaires que lui, on n'en rencontre guère en effet de plus répandus. Beaucoup de ses vers sont devenus
' A propos du livre de M. Gustave Lanson.
proverbes ou maximes; et il n'est pas môme jusqu'à ses ennemis qui, par leurs attaques maladroites et passionnées, n'aient plus oumoins contribué à sa propre gloire. Et si Ton en veut croire le nombre prodigieux de ses œuvres, données de son vivant comme après sa mort, on se convaincra facilement que peu d'écrivains ont été aussi lus que Boileau-Despréaux.
Le livre aussi agréable que documenté, publié par M. Gustave Lanson dans la collection des Grands Ecrivains Français, me servira de texte, non point pour donner à mon tour quelques pages à Boileau — ce travail n'est désormais plus à faire, — mais pour tenter seulement de caractériser son influence. Souvent, Ton s'est demandé laquelle avait été la plus grande, de l'influence qu'il exerça sur ses contemporains ou de son action posthume ? Mais il semble que la question, pour avoir été touchée quelquefois, ne Tait jamais été d'une manière suffisamment complète ou exacte. M. Lanson a comblé fort heureusement cette lacune par le chapitre vu de son livre. Peut-être, après avoir caractérisé l'une et l'autre de ces deux influences, pourrait-
on dire en général que, si nos grands génies classiques ont retiré du commerce de Boileau un très grand bienfait, tantôt le respect et tantôt le mépris de ce grand poëte de second ordre ont été trop conventionnels chez ses successeurs pour qu'ils aient pu subir profondément son action.
Pour bien saisir toute la portée du rôle joué par Boileau dans la littérature de son temps, il importe de rappeler en peu de mots l'état oii elle se trouvait lorsqu'il commença à travailler. En dépit de Malherbe et malgré les exemples de Corneille, aucune règle fixe et universellement admise ; l'anarchie parmi les poètes, dont les uns, prolixes imitateurs de Ronsard, et les autres puristes disciples du « regratteur de syllabes », dénaturaient également par leurs exagérations les théories de l'école dont ils se réclamaient; le genre galant, le plus à la mode,
212 PASTELS El' FIGURINES
ne laissant pas de verser très souvent dans la plus puérile et grotesque frivolité ; les gongorismes venus d'Espagne et les concettis importés d'Italie par le chevalier de Méré envahissant, en outre, chaque jour et insensiblement, tous les genres littéraires, voire les plus sérieux.
L'indignation et la haine du sot livre firent alors entreprendre à Boileau, à peine âgé de trente ans, de renverser les idoles si injustement adorées du public, et de lui apprendre à distinguer Racine de Pradon, Molière de Scarron, et La P^onlaine de Saint-Amant. Certes, cette croisade littéraire n'était exempte ni de mérites, ni de dangers; et le jeune poète qui s'arrogeait ainsi le droit de désigner ses victimes par leurs noms, de livrer à la risée les Chapelain, les Gottin, les Quinault, les Pradon et les Lasserre, — au risque de s'en faire d'implacables ennemis,— ne manquait en vérité pas plus d'audace que de talent. A partir de ce jour en effet, où les satires furent largement connues, et où fut publié rArt poétique^ le nom de leur auteur commença d'être célèbre, et les saines traditions qu'il enseignait commencèrent aussi de trouver
quelque écho chez le lecteur. Mais, comme Tindividu, le public a ses habitudes acquises auxquelles il tient, ses façons de voir dont il lui semble pénible de se départir tout d'un coup, fussent-elles ridicules, et ses idées dans lesquelles il s'entête davantage à mesure qu'elles sont plus fausses; et ce n'est qu'à la longue, et de fort mauvaise grâce encore, qu'il se décide à brûler aujourd'hui ce qu'il adorait encore hier.
Malgré donc l'admiration que l'on professait pour « l'honnête Despréaux », son influence, tant à la cour qu'à la ville, n'en fut pas moins très lente et très limitée; les listes de gratifications et pensions aux gens de lettres comme les élections à l'Académie française jusqu'en 1680, en témoignent éloquemment. Jusqu'à sa mort en effet, Chapelain continue d'être
Le mieux rentr de tous nos beaux esprits,
dispensant à son gré les libéralités du roi, dont il ne manque pas de faire bénéficier abondamment les Quinault, les Perrault et les Char-
peiilior. Il en est de même à l'Académie qui, tout en recevant d'ailleurs des gens de mérite comme Furetière et Segrais, admet un Gassagne et un Le Clerc et préfère Quinault et Perrault à Racine et à Bossuet.
Il en coûtait évidemment aux contemj>uiaiii> de Boileau de renoncer à cette littérature maniérée et à ce bel esprit auxquels ils étaient accoutumés dès longtemps. Les bons esprits euxmêmes, tout en reconnaissant la justesse des préceptes et des critiques des Satires et de VArt poétique^ ne pouvaient se résoudre à les admettre absolument. Le cardinal de Retz, ce prélat révolutionnaire à l'esprit si fin et si avisé, ne refuse-t-il pas de mépriser Chapelain ? M"' de La Fayette ne soutient-elle pas Pradon contre Racine ? Et la marquise de Sévigné ellemême, si éprise de la vraie nature, traite en égaux La Fontaine et Benserade. Quant à Bussy- Rabulin, il veut tout simplement « couper le nez à ce satirique garçon qui ne manque pas d'esprit », mais auquel il préfère infiniment l'excellent et inoffensif jésuite Bouhours.
En dépit donc de ce goût si pur et si exquis
qui caractérise la société du XYif siècle, il restait encore chez elle quelque peu de cette préciosité, mais purgée de ridicule, de l'époque qui l'avait précédée. Aussi n'est-ce pas sur le public, mais bien sur les grands génies classiques, qu'il faut chercher et reconnaître l'influence profonde et salutaire de Boileau.
Examiner quelle part il faudrait faire à Ariste dans le mérite de ses amis, semblerait à la vérité un peu bien pédantesque ; mais, puisqu'aussi bien les doctrines littéraires dont l'Art poétique est la profession de foi ont été débattues avec Molière, Racine et La Fontaine, ne peut-on pas, à bon droit, chercher dans les ouvrages qu'ils publièrent aux environs de 1660 à 1680, l'influence de l'homme dont l'autorité était si établie parmi ses amis et les jugements si redoutés de ses ennemis ?
Au début des Amours de Psyché, La Fontaine
2ir. PASTELS ET FIOl 1U>ES
nous a ainiahlcmont retracé la société des quatre amis, et il est à croire que, môme après la brouille qui les divisa, l'influence de Boileau était déjà trop profonde sur leurs génies pour ne pas les guider toujours. Sans elle en efîet, Molière eût peut-être « plus souvent à Térence allié Tabarin », La Fontaine écrit plus de Contes et moins de Fables^ et Racine découragé se serait peut-être éloigné de la route dans laquelle il avait marché le premier après la représentation à' Alexandre.
Toutefois les éloges et les conseils de Boileau n'allaient pas seulement à ses amis ; il fut encore l'admirateur passionné d'Arnauld, de Pascal et de Bourdaloue. Ce serait évidemment un paradoxe que d'attribuer à Despréaux les grandes qualités qui ont caractérisé chacun des hommes de son époque ; il est cependant évident qu'il fut pour eux une sauvegarde, un conseil, et que c'est bien lui qui, par l'unité de direction et d'objet, leur fit poursuivre et les aida à atteindre, dans les genres très divers oii chacun d'eux se rendit célèbre, la perfection, c'est-à-dire le vrai par la raison.
Cette grande influence de Boileau sur les meilleurs esprits de son temps alla toujours en s'accentuant, si bien qu'à la longue elle finit par se propager dans le public, dès lors habitué aux chefs-d'œuvre ; et qu'à la fin du xvn*' siècle, comme le révèle le discours de réception de La Bruyère à l'Académie française, Boileau exerçait alors dans les lettres une autorité incontestée.
Cette disposition d'esprit se perpétua quelque temps encore, môme après la mort de l'illustre écrivain, au point que F Art poétique^ admis en France comme le code officiel du bon goût, fut investi à l'étranger également d'une véritable souveraineté littéraire ; qu'il était considéré en Angleterre et en Allemagne, en Espagne et en Italie, de même qu'en Russie, comme l'expression même de l'esprit français. Dans son Essai
sur Addisson^ lord Macaulay dit « qu'il est aisé
(le retrouver dans le Spectateur et dans le Gardien les traces de l'influence à demi salutaire, à demi pernicieuse, que Boileau exerça sur l'esprit d'Addisson ». On pourrait également le retrouver chez Pope ou chez Swift ; elle est frappante chez Gottschedt.
Après une période de vingt ans de rébellion et après l'apparition du Temple du Goût, F Art poétique devient pour tous les « honnêtes gens » une sorte de livre sacré ; Boileau est « le législateur du Parnasse», et peut-ôtre, s'il eût survécu, eût-il pu s'apercevoir que, comme le disait La Fontaine,
« Mieux vaut un savant ennemi Qu'un ignorant ami. »
En dépit effectivement des éloges dont La Harpe et Marmontel, Voltaire et Vauvenargues comblent Boileau, son influence n'en est pas moins fortement contre-balancée par celle de Fontenelle. Puisque « cela porte malheur, on ne dit pas de mal de Nicolas » ; au contraire, on se réclame de lui, mais sous ce respect de
convention on ne fait, en somme, que déifier les goût personnels et les tendances secrètes du xvni" siècle.
La doctrine de Boileau est amputée, précisément de ce qu'elle avait d'éminent et de caractéristique ; et ce qui subsiste en est la partie la plus étroite et la plus contestable. Partout oii le « Législateur du Parnasse » semble encourager le goût mondain et la littérature artificielle des salons, se défier un peu de la nature, il est exactement suivi et outrepassé ; et c'est cette théorie mutilée que Ton érige, sous le nom de Boileau, en règle suprême de la poésie.
Aussi s'explique-t-on facilement les dédains des Buffon, dés Rousseau et des Montesquieu pour la poésie en général, que celle de leur temps leur a fait prendre en dégoût. Pour peu, en effet, queTon jette un coup d'œil rapide sur les poètes du xvuf siècle, en trouvera-t-on un seul selon le cœur de Boileau ? — La Henriade ne revient-elle pas plutôt à Desmarets et à Perrault qu'à l'auteur de l'Art poétique^ si peu partisan des épopées chrétiennes et modernes? Les poésies coquettes et fardées de Ber-
220 PASTELS ET FIGUKINES
nis et de Gentil-Bernard ne relèvent-elles pas de M"" Deshoulières et de Benserade? Seules peut-être les épigrammes et les chansons du temps n'eussent pas déplu à l'honnête
Despréaux ».
Bien plus, on se trouvait si éloigné de Boileau à la fin du xvni' siècle que, lorsque survient un grand et doux poète, sentant et aimant la belle nature, on en vient faire un révolutionnaire en poésie et le précurseur d'un art nouveau. Mais, plutôt qu'un avant-coureur du romantisme, André Ghénier n'est-il pas un vrai et pur classique attardé et perdu au milieu d'une société dont les goûts ont changé depuis le xvif siècle ? Cet artiste, curieux de la forme antique d'Homère, de Théocrite, de Virgile, ne réalise-t-il pas, en plein xv!!!*" siècle, les théories originales du classicisme de Boileau ?
Mais ce revirement ne devait pas être de longue durée, à cause de cette évolution fatale de l'art qui change avec les temps. Le romantisme naissant essaye naturellement de détrôner la vieille école classique, et les représentants dégénérés de cette dernière commeltenl
cette faute grave de présenter Boileau comme leur drapeau et leur bouclier ; et, tandis que bien d'autres semblaient faits pour ce rôle grotesque, une grêle de coups tombe injustement sur Boileau. Très bousculé dans la grande bataille romantique, tant s'en faut qu'il en soit sorti indemne ; une réputation de pédant et d'esprit étroit, de rimailleur sans imagination et sans variété, s'attache dès lors au nom de Despréaux, tandis que Topposé de ses théories est érigé en maxime de la nouvelle école.
Moins passionnés, partant plus équitables, nos contemporains font de Boileau un grand poète de second ordre, seulement à cause du genre qu'il a touché, et lui savent gré des services immenses qu'il a rendus à notre langue et à notre littérature.
Tels furent parmi ses contemporains et ses successeurs le rôle agité et les influences diverses de Boileau. Son action sur le xvii" siècle semble la plus grande et la plus utile : c'est bien à elle en effet que sont redevables les lettres françaises de la sobriété de goût et de la
pureté d'expression dont elles sont le modèle achevé. De nos jours, il semble que nous soyons plus rapprochés qu'éloignés de Boileau. C'est ce qu'a très bien marqué M. Gustave Lanson, et il conclut fort heureusement son livre en affirmant sans paradoxe qu' « il y aura longtemps encore quelque chose de Boileau dans les œuvres qui réussiront chez nous ».
Je ne sais guère d'opinion plus fausse à la fois et plus répandue que celle de croire à l'impossibilité de travailler en province et d'écrire de beaux livres loin du boulevard des Italiens. Les snobs, ceux qui jamais n'ont travaillé nulle part, sont peut-être les plus prompts à soutenir cette erreur et les plus enclins à considérer le reste de la France par rapport à la capitale, — « la grande chandelle », comme disait Joseph de Maistre, — ainsi qu'une zone d'ombre entou-
> Xoiivelles réalistes. — Césefte (ouvrage couronné par lAcadémie française). — L'Innocent. — Jean de Jeanne. — Chante-Pleure. — Les Antibel. — Petites Ames. — Bernadette de Lourdes. — Pays et Paysages. — Mademoiselle Clémence. — L' Image.
rant un foyer de lumière. Sans doute, par ses bibliothèques, ses musées, son université, ses académies, son théâtre, sa vie elle-même, Paris ofTre des ressources inestimables ; et je croirais même volontiers qu'une culture qui n'y a point étié parfaite et ne s'y est pas affinée risque fort de demeurer incomplète.
Il est aussi certains travaux aii\(jueis, laule de moyens et de matériaux, il semble difficile de se livrer sérieusement en province. Ainsi, pour étudier l'astronomie, il est indispensable d'avoir un observatoire parfaitement aménagé ; et, sans une riche bibliothèque de manuscrits, il ne paraît pas possible de se vouer à la critique des anciens textes. Mais, dans beaucoup d'autres branches d'études au contraire, comme l'histoire locale, parfois si intéressante, l'archéologie, les sciences naturelles, la critique littéraire, l'on peut, avec le secours de quelques revues bien choisies, travailler très utilement loin de Paris. N'est-ce pas à Montbard que Buffbn fonda l'histoire naturelle et dans les environs de Bordeaux que Montesquieu lima lentement ses chefs-d'œuvre? Darwin habita
toute sa vie un village, et Renan, qui rêvait parfois de la solitude, du repos et de la liberté de la province, composa à Vendôme et à Saint- Malo plusieurs chapitres de sa thèse sur Averroës.
Mais, c'est surtout sur le poëte et le romancier que peut s'exercer l'influence salutaire de la province. Avez-vous remarqué que beaucoup des écrivains contemporains étaient nés en province et que la plupart ont mis dans leurs écrits quelque chose du petit coin qui les a vus naître et où s'est écoulée leur enfance? Et de vrai, c'est seulement à la campagne que l'on peut aimer et comprendre tout à fait la nature. Il faut, pendant des années, avoir trotté dans les champs, cueilli des prunelles et des mûres sur les haies, le long des routes, et vu chaque soir dans la splendeur rose du couchant, les bêtes venir boire lentement à la vasque. Et puis, quelle source intarissable de sujets- que la vie de province ! Car un Balzac ou un Flaubert n'en ont point épuisé toutes les scènes et passé en revue tous les types. Et quand bien môme, depuis Eugénie Grandet et Madafn? Bovary les per-
sonnages n'ont-ils point changé et les passions clles-mômcs ne se sont-elles pas quelque peu modifiées? Le prêtre, le professeur, le magistrat, le médecin, Tofficier sont-ils bien les mômes en notre fin de siècle qu'au temps où Balzac écrivait à M"' Surville : ^ Oh ! le bon pays à exploiter que ce Bayeux » ? Je ne le pense pas, et M. Anatole France nous a montré dans rOrme du Mail et le Mannequin d'osier des types bien originaux de provinciaux modernes. Et puis, pour tout dire, il ne laisse pas à la longue de devenir fatigant ce « roman parisien », avec ses éternelles bonbonnières meublées en bois de rose, ses étalages de chiffons parfumés, ses five-o'clocks et ses adul1(M'o« en sleeping-car.
C'est aussi loin de Paris et sous le sourire de la nature que l'artiste travaille le mieux. Le repos et la tranquillité d'esprit dont on peut jouir en province valent mieux pour penser, et on laisse plus aisément son imagination s'y bercer dans le pays bleu des songes, que dans une rue de Paris, avec le bruit continuel des voitures et la corne des tramways. Flaubert
écrivait en Normandie, M. Theuriet compose ses romans sur les bords de la Méditerranée ou dans les montagnes du Jura, et j'entendais un jour Alexandre Dumas avouer qu'ayant beaucoup à travailler il s'était retiré à Lamalou, un trou creusé dans les Cévennes.
Le peu de relations intellectuelles qu'il est possible de nouer en une petite ville de province, la répulsion pour ces conversations dont la médisance insinuante et déguisée fait le seul ragoût, vous font davantage aimer les livres et l'étude. Il me souvient d'avoir vécu deux ans sur les rives du canal du Midi, sans autres vrais amis que mes bouquins, qui sont bien, comme dit Montaigne, « notre meilleur soutien en cet humain voyage ». Aussi mon rêve, lorsque j'aurai vieilli, serait d'attendre la mort dans une petite maison de province, blottie dans un feuillage éi^ais aux bords de la Garonne ou de la Loire. J'y passerais doucement mes dernières journées dans un cabinet de travail tapissé de mes meilleurs livres et tout meublé de souvenirs, aux vitraux ouverts sur un jardin où se balanceraient mollement au souffle du matin des
jacinthes blanches, des roses du Bengale et quelques menthes d'une verdure toujours fraîche. Au printemps, mon livre d'une main et ma canne de l'autre, j'irais dans le velouté de la rosée du matin respirer Tair tout parfumé de marjolaine et de romarin. J'aimerais les fleurs et les cultiverais avec le soin pieux du vieillard de Tarente. Et, sij 'avais encore quelque vanité, c'est là que j'écrirais mes souvenirs d'enfance et de jeunesse.
Voilà les pensées qui me sont venues à l'esprit en relisant les livres de M. Emile Pouvillon. L'œuvre de ce sage et de cet artiste apparaît, en efl'et, comme un vaste coin de campagne, avec son fleuve luisant sous le rideau léger des peupliers et des saules et ses cheminées fumantes au loin dans la plaine.
M. Emile Pouvillon est né à Montauban, le pays de Le Franc de Pompignan, d'Ingres et de
Léon Cladel. Il n'a point quitté sa ville natale; et^ dans les solitudes rustiques de son Quercy, ce poëte nourrit de douces et naïves imaginations, toutes empreintes de simplicité et fort heureusement dépourvues de parisianisme.
C'est de là que chaque deux ans il nous envoie quelque roman champêtre ou provincial. Mais, de ses livres qui n'ont pas, il faut l'avouer, obtenu tout le succès qu'ils méritaient, je ne veux retenir ici que les mieux venus, ceux dans lesquels l'auteur a le plus nettement marqué les différentes manières de son talent : Césette^ les Antibel et V Image.
C'est l'honneur et l'originalité de M. Emile Pouvillon d'avoir été un peintre excellent des mœurs paysannes. Et il est curieux de remarquer, à ce propos, qu'une matière contenant d'aussi grandes sources de poésie, soit demeurée si longtemps intacte depuis Théocrite et Virgile. L'idylle, il est vrai, paraît assez étrangère au génie français. On ne trouve point, en effet, dans notre littérature, des romans agre stes dont le charme naïf puisse rappeler l'épisode de Hnlh et Booz^ ni les contes de Longus, d'Hélio-
232 PASTELS ET FUJURINES
dore cl d'Eumaihius. Je ne compte pas, cela va de soi, les bergers de VA.s/ree ni ceux de Floriun, personnages d'opéras comiques, beaux messieurs el belles dames se promenant doucement à travers les prairies en se contant fleurette. Le grand siècle, avec son goût du noble et du solennel, sa passion de Tordre et de la symétrie, ne se serait pas plus accommodé de paysanneries que de la libre végétation des forêts, et ses romans rustiques sont à la vie des laboureurs ce que les jardins dessinés par Le Nôtre étaient à la vraie nature. Seul La Bruyère a, en quelques mots, très exactement caractérisé le paysan de son époque. Au xvui" siècle et au commencement du nôtre, J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ne semblent pas, pour avoir aimé la nature, s'être attachés à l'humble vie des gens de la terre. La première, George Sand sut regarder les paysans et voir la campagne aux « profonds labours ». Mais, quoi qu'on en ait dit, et malgré certains caractères parfaitement tracés, ce que surtout elle nous a montré, ce sont des gentilshommes ruraux, des filles nobles vivant on campa-
gnardes et beaucoup de ses types ne laissent pas d'être un peu conventionnels et purement littéraires. M. André Theuriet, qui est un poëte virgilien, a très justement décrit la petite bourgeoisie provinciale, et M. Emile Zola, qui voit gros, des paysans soulards, obscènes et brutaux, parlant le langage des ouvriers du faubourg Saint- Antoine.
Les héros de M. Emile Pouvillon sont des paysans du Rouergue et du Quercy, lents, entêtés, presque inconscients et un peu semblables à leurs bêtes. Ils sont primitifs et simples et font souvenir du porcher Eumée, des pâtres du Latium et des vilains du moyen âge. Leur langage est sentencieux et leur conversation émaillée de proverbes patois. Respectueux des antiques croyances, des traditions et des usages, ils ont gardé, avec certains rites spéciaux, certaines dévotions locales. C'est encore un pays de superstitions, où l'on consulte des somnambules aux jours de foire à la ville, des sorcières à la campagne. On y croit au commerce des vivants avec les morts et à l'efficacité des lys d'eau pour guérir du mal d'amour.
« — Ça y est, ma fille ; Barabbas laffirme, et Barabbas ne se trompe jamais. Jan est pris. Les âmes lui en veulent... C'est la Fabiane ; j aurais dCi y penser tout de suite. La Fabiane n'est pas contente. Antibel l'a offensée en se remariant avant l'anniversaire. Et, depuis, combien de messes a-t-il fait cbanter à son intention? Pas une. La morte est en colère... Elle ne veut pas que Jan t'épouse. Ta sœur lui a pris son mari. Elle ne veut pas que tu lui prennes son fils. Elle le reprendrait plutôt. La colère des morts est terrible ! » •
On y craint surtout les « j'teux de sorts ». M. Emile Pouvillon a fréquemment et très nettement marqué ce dernier trait du caractère des paysans.
(( — Eh bien ! commençait Bouzil ; que diras tu de ceci, et de ce que j'ai vu aujourd'hui même?
— Tu me fais peur! parle...
1 Les Antibel.
« — Voici : le long du chemin de Querbes- Longues, trois pies suivaient la pastonre, volant à sa gauciie. Trois, à gauche ; fais attention. Les pies, deux fois, se sont mises à jacasser, et Gésette, aussitôt, s'arrêtait et parlait avec elles.
(( — Les pies volent où il leur plaît, et Gésette s'arrête quand cela lui fait plaisir. Après?
« — Gomment, après ! Tu ne trouves rien de louche là dedans, toi? Attends, je n'ai pas fini. D'où vient qu'elle mène son troupeau, brebis et chiens, sans ouvrir la bouche, ni lever seulement le petit doigt? Est-ce naturel?
'( — Peut-être, si la chienne est suffisamment entendue pour se passer de la bergère.
« — Soit. Tâche de répondre maintenant et d'innocenter encore cette pastoure de crapauds. Sais-tu où elle conduit ses ouailles? Au Moulin-Rompu, chez la sorcière de Nantuech.
« — Tu l'as vue?
« — Sans doute. Et, chose plus grave, étant
demeurée là à fainéanter, le coude sur une pierre, son fuseau tout nu chaque matin, elle le rapporte chaque soir chargé de lil. Comprends-tu? Quelqu'un, n'est-ce pas, doit filer à sa place. Qui? Ah! la malheureuse! elle le payera cher, l'ouvrier qui hesogne à son commandement. » *
Enfants d'une terre brûlée par le soleil, ces paysans du Midi occidental sont toujours assoiffés et fréquentent volontiers aux « maisons Tellier ». Et cela pourtant ne les empêche pas d'être sentimentaux. Le dimanche, jour désiré des promis et des promises, les amoureux s'accostent à la sortie de la messe ou des vêpres paroissiales. Vêtus de pantalons à pieds d'éléphant, coiffés de grands feutres noirs, une rose à la boutonnière et une branche au coin de la bouche, les jeunes gens vont le long des haies, tenant par la main leurs amoureuses. Comme ils ne pensent généralement à rien, lorsque l'amour les tient au cœur, ils y songent éternellement.
1 Césette.
Ils ruminent leur passion dans la solitude des champs ; si elle est trompée, ils demeurent inguérissables, et, suivant leurs caractères, deviennent mauvais ou fous. C'est l'amour de Jan pour sa jeune belle -mère dans les AntibeL
« Crois-moi, dit-il, ma pauvre Mette, j'en ai plus que ma charge. Il y a des moments où j'ai peur de devenir fou, oui, fou, et pire encore. »
C'est l'amour encore de Pancal, d'Eran, de Félice l'hospitalière dans les romans de Ferdinand Fabre, qui, lui aussi, fut un peintre exquis et très exact des paysans primitifs.
Céselte, l'un des premiers et des meilleurs livres de M. Emile Pouvillon, est l'histoire d'une petite paysanne du Ségala que l'hiver et la pauvreté exilent de la métairie de sa mère, et qui s'en va « chercher fortune de l'autre côté de l'Aveyron, vers le Causse, le grand pays calcaire nourricier du blé et de la vigne, qui fait la vie plus douce et le travail mieux payé ». Donc, un beau matin, tandis que le gloussement frais
des cailles s'élève dans les blés, Céseite s'en va, un peu triste, au Ramaïrel, chez Guiral, son nouveau maître. Lentement elle y devient amoureuse de Jordi, le toucheur de bœufs, qui l'a luimôme aimée dès les premiers jours. Tandis qu'on fane, le bouvier dévisage lentement la pastoure.
« Telle quelle, il la dévisageait en conscience et la regardait évoluer pieds nus, en jupe courte, la chemise de toile bise bouffant à gros plis sur sa poitrine, un fichu d'indienne violette noué lâche autour du cou. Menue un peu, mais pas du tout chétive, très brave à la besogne, elle piquait de la fourche et soulevait lestement de gros paquets d'herbe, et, plaqués à chaque geste, ses vêtements moulaient en une rapide ébauche les contours fermes et délicats de son corps.
Etait-ce ceci ou cela, son visage ou sa tournure, sa vaillantise ou sa gentillesse, le fait est que Gésette portait un quelque chose sur elle qui plaisait. Et, quand on avait une fois commencé de faire attention à elle, tout ce qu'on découvrait de ses façons d'agir, de son
honnêteté, de son savoir de ménagère, attachait davantage à sa petite personne. »
Mais ils avaient compté sans Rouzil, la fille de Guiral, qui, ne se souciant pas de dégourdir elle-même Jordi, comptait bien « qu'une fois les yeux ouverts le garçon saurait faire de la différence entre ce petit rien du tout de Césette, une servante à quinze écus de gages, et la fille de Guiral, l'héritière du Ramaïrel ». Elle tourne sans cesse autour du bouvier et finit par l'accaparer complètement tant par son allure ferme, sa figure épanouie et ses grands yeux humides de brune que par l'irrésistible attrait de son argent. «Oui, se dit Jordi, l'argent, le Ramaïrel à hériter plus tard. » Et cependant tout au fond du cœur de ce paysan reste encore un peu d'amour pour cette pastoure qu'il délaisse. Césette trompée songe tristement aux cendres de son amour en gardant ses ouailles aux âpres entours du Moulin-Rompu de Nantuech. Un jour, ressaisi par son ancienne passion, au milieu d'un bal, le toucheur de bœufs pris de vin se jette sur Césette et l'embrasse en lui criant: « Tu
me plais! Je te veux! Je t'aime! » C'est alors que Rouzil, pâle de dépit, persuade à Jordi (jue C(5setle Ta charmé, lui a jeté un sorL Puis les brebis de la pastoure meurent de « la maladie ». Rouzil l'accuse d'avoir ensorcelé le troupeau, et Guiral laisse partir Césette qui, de nuit, reprend le chemin des Amarines. Jordi la rejoint dans la campagne, lui confesse son amour pour elle, sa haine pour Rouzil, et ils se séparent presque promis. Quelques mois après, le toucheur de bœufs vient aux Amarines demander la main de Césette, et le roman se termine par un tableau exquis et frais comme V Accordée de Village.
Dans son étudedos paysans, lebutde M. Emile Pouvillon n'a point été de « mettre en relief avec une effrayante vérité les principales figures d'un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite de sujets nouveaux », et il n'est pas allé au fond des campagnes étudier la conspiration permanente de ceux que nous appelons encore « les faibles», du paysan contre le riche »i. Il n'a pas regardé chez l'homme des champs ce
'H. DE Balzac.
qui, comme dit Pascal, « vient du mauvais fond de l'homme », et que nous ont surtout découvert chez lui les Zola, les Cladel, les Maupassant, MM. Jules Case et Lemonnier. On lui sait gré de ne s'être pas arrêté à peindre des gars bousculant des filles sur des bottes de foin et de nous avoir montré des âmes naïves et simples comme celle de cette fille grave et douce du pays des Gausses, cette pastoure qui fait un peu souvenir de la Jeanne de George Sand.
Puis, M. Emile Pouvillon, qui parle une langue très pure et très classique, sait encore par la magie des mots évoquer de véritables sensations physiques. Il est des pages oij l'on est comme obsédé par l'âpre senteur des genêts ou le parfum des lilas en fleurs. En quelques traits légers il brosse un paysage ou dessine un portrait à la Greuze.
Gomme Césette et Jean de Jeanne^ les Antihel
sont encore une histoire de paysans. On y
rc trouve des descriptions semblables du même pays cl des personnages peu ditîérents. Mais, si j'en parle ici, c'est que M. Emile Pouvillon s'y montre à nous sous un autre jour et s'y révèle auteur dramatique. Ce roman est un dranu» en elTet, tout comme la Tentation de saint Antoine^ et je crois qu'avec quelques corrections il serait aisé de le transporter à la scène. Comme dans ses autres romans, où M. Pouvillon laisse le plus souvent ses personnages parler eux-mêmes, il y fait à merveille dialoguer ses héros. Le sujet en est d'ailleurs grand et intéressant, et, toutes proportions gardées bien entendu, l'idée générale des Antibel me semble assez voisine de celle à'Œdipe roi. Comme dans la tragédie de Sophocle, il semble aussi qu'un souflle fatal anime tous les acteurs et les pousse invinciblement au dénouement. Antibel ayant perdu sa femme, la Fabiane, pense à se remarier avant même qu'ait été célébré le bout de l'an de la morte. « La Fabiane n'était pas au cimetière depuis trois mois, et il tournait déjà autour de la petite. » La u petite », c'est la Jane, une pastoure de vingt ans, sage,
M. EMILE POL\ILLON 243
(''conome, laborieuse, douce, qui par plus d'un trait fait souvenir de Césette, et que Martril, la vieille mère d'Antibel, traite tout à fait gratuitement de catin. C'est que Martril ne voudrait pas ce mariage, sachant bien qu'on « ne badine pas avec les morts » et que la Fabiane se vengera.
Mais Antibel n'écoute rien et épouse Jane. Or un jour que Mette — la sœur de Jane — ramassait avec Martril des haricots dans le jardin et que la vieille causait de Jean, son petit-fils, soldat au-delà des mers, et que Mette semblait déjà l'aimer d'avance ; celui-ci arrive, longeant le cimetière où repose la Fabiane, comme Oreste descendant vers le tombeau de l'Atride.
« L'œil agile de Mette découvre un passant sur le sentier qui mène au plus court de Saint- Vergondin à la Dérocade et à la Régaldie. Le sentier n'est qu'un fil au penchant du rocher d'Anglar... L'homme a surgi subitement dans la brèche qui coupe, à la hauteur de Saint- Irech, l'arête du roc, avant et après infranchissable. Il suit maintenant la base de la
244 PASTELS i:i IK.LUi.NLS
muraille calcaire qui porlo on surploml) le cimeti(''ro et l'église... »
Mette court avertir Antibel de l'arrivée de son fils, cependant que Martril lui conte le mariage de son père et lui exprime sa haine contre la Jane. Jan tombe malade ; sa jeune belle-mère le soigne et il en devient éperdûment amoureux. 11 reste muet cependant, enfouissant sa passion au fond de son cœur, ne mangeant plus et ne dormant plus. C'est encore là ce paysan de la Mare au Diable, s'exaspérant dans la solitude, dépérissant sur sa charrue et prêt à mourir sur son sillon de son amour inavoué.
Mette, toujours accompagnée de sa sœur Jane, se croit aimée de Jan. Mais l'aïeule sait que les morts se vengent et devine le véritable amour de son pe(it-fils.
<( Pas de chance ! se dit Jan. Je la détestais avant de Tavoir vue; je l'ai insultée la première fois que nous nous sommes rencontrés ensemble. Comment en suis-je venu à l'ai-
mer? C'est la maladie qui m'a perdu : la fièvre a tué ma colère. Tout m'était égal. Et elle était toujours là, secourable, avec sa voix si douce... Quand je commençais de me lever, si faible encore, les jambes trop molles pour me soutenir. Mette d'un côté, Jane de l'autre, les deux ^œurs me portaient, m'aidaient à faire mes dix pas dans la cour... Quel malheur que je sois arrivé à en préférer une ! Et pourquoi Jane ! Mette est aussi jolie que sa sœur et nos âges sont mieux assortis. Elles se ressemblent d'ailleurs; les cheveux, les yeux pareils; Mette un peu plus petite seulement, et la peau plus blanche. Et c'est l'autre qui me va! L'autre, la marâtre!... Quand ça a commencé? Je n'en sais rien ; le premier jour probablement, sans que je m'en doute... — Oh ! la prendre, la posséder de force! Perdu pour perdu, tant pis, me contenter une fois... La nuit dernière, une folie m'a pris, un besoin de la voir; sa porte était verrouillée. Il s'en est manqué de peu que je n'escalade sa fenêtre... Ça finira mal, bien sûr. »
En effet, Anlibel a découvert sous la fenôtre de sa femme des traces de voleurs de raisins, et, sur le conseil deMartril, arm6 d'un fusil, il s'embusque la nuit avec sa mère.
Jan arrive bientôt et se hisse jusqu'à la fenôtre de Jane. Antibel met en joue, mais Martril l'a devancé et tire Jan par sa manche. Au moment oii il va fuir, Antibel lui barre la roule. — « Que fais-tu là? »
Une fenôtre s'ouvre alors, et Mette, croyant que Jan venait pour elle, se dénonce. Jan se garde de la contredire. On les sermonne et on les fiance au clair de la lune. Mais la vieille Martril, tandis qu'elle embrasse son petit-fils, lui dit tout bas ces mots: <( C'était pour rautr(\ dis? Malheureux, fais attention. »
Mais Jan ne s'empresse pas autour de sa fiancée, et comme elle le somme de s'expliquer : «Si ça n'était pas des bêtises, des radotages de Tancien temps, dit-il, je jurerais que quelque malintentionné m'a jeté un sort ! »
Jan décidé à partir annonce à la Jane sa résolution. Puis, peu à peu, il lui avoue son amour et tout ce qu'il a souffert. La Jane lui conseille
d'épouser Mette. Ça le gue'rira et, d'ailleurs, (( quand la chandelle est éteinte, toutes les femmes sont pareilles». Jan se résigne, mais il supplie Jane de se laisser embrasser au moins une fois. Elle le repousse. Alors l'orage éclate dans le cerveau du malheureux, sa folie le reprend, et il s'empare de la Jane, prêt à la... bousculer. Mais le cjestin s'accomplit. Antibel arrive armé d'une faux, et le malheureux Jan tombe dans un précipice. « La Fabiane est vengée !»
Tel, le drame de M. Pouvillon est simple et grand. Il émeut profondément. Quant aux descriptions écrites en petits caractères, elles sont toujours lumineuses, ensoleillées et charmantes comme les paysages du Quercy et du Rouergue.
C'est au même genre que se rattache Bernadette de Lourdes^ une élégie mystique présentée sous une forme dramatique, comme ces nobles mystères du xv' siècle dont M. Jeanroy a publié, il y a quelque temps, un recueil à tous égards si intéressant.
V Image, le livre le pins récent de M. Emile Pouvillon, semble nous révéler encore chez lui l'aspiration vers un genre nouveau. Dans Chante- Pleure l'auteur avait tenté déjà d'appliquer aux bourgeois, aux gens de la ville, à ceux aussi dont les esprits ne vont point sans quelque complexité, l'instrument d'analyse jusque-là seulement éprouvé sur les simples d'esprit et de cœur. Dès lors, il ne décrit plus pour Tunique plaisir et paraît vouloir donner chaque jour davantage à son œuvre une plus grande portée. Mademoiselle Clémence^ l'histoire d'une vieille fille dont le physique jaune et sec ne révèle en rien les beautés inlinies et cachées de son cœur et qui, malgré tout, se décide à pardonner à sa jeune servante une faute contre l'amour, marque encore une étape de l'écrivain vers le roman psychologique. Il y a touché dans V Image,
André Lavernose, qui habite la vallée sauvage
d'Argelès, entourée des sites bleutés des Pyrénées, n'est pas précisément un esprit distingué. Ce n'est point non plus une âme inerte et terre à terre de sous-préfecture, incapable de rêve et sans autres soucis que ceux de la vie matérielle. Il a quelque idéal très vague, assez de poésie pour faire des vers dont la médiocrité est applaudie des académies régionales, et assez de culture pour s'intéresser aux curiosités historiques de son pays. Il fait partie d'une société archéologique, comme l'on en rencontre dans tous les chefs-lieux, présidée généralement par un ecclésiastique aimable et officier d'Académie, et dont les membres recrutés indistinctement parmi les fonctionnaires et les officiers n'ont des archéologues que le nom. Toutefois André Lavernose a plus de finesse et d'élévation que les autres jeunes gens de son pays. Il a le goût de la nature et l'esprit naturellement penché vers la contemplation et la poésie intérieure. Sa famille le destinait au notariat, mais la seule odeur du papier timbré lui donne des nausées. « Ainsi (ju'il arrive à ceux qui ont une fois pris goût à < 0 délicieux poison de l'irréel, la répugnance à
l'action, rinfirmité du vouloir se développent chez le pauvre imaginaire. » Il a eu des amours de tête passagères, servant de dérivatif et de passe-temps à son esprit incapable d'accomplir les destinées exceptionnelles qu'il avait rêvées.
(( Elle s'appelait Louise ; elle était descendue pour quelques jours à l'hôtel où il avait pris pension. Et c'avait été, abrégés par la hâte du voyage, les épisodes du premier amour : le billet, le rendez-vous, l'adieu. Rien n'y avait manqué, ni la saxifrage cueillie pour elle au pied de la cascade, ni l'étoile du Bédat, qu'on devait regarder chaque soir à la même heure, ni le mouchoir du départ agité à la portière; rien, pas même la désillusion de l'oubli, ni l'étonnement d'un nouvel amour. Car, une fois inaugurée, la vie sentimentale d'André Lavernose ne devait pas chômer de longtemps. Elle s'alimentait d'ailleurs de très peu... Aussi débiles que ses pensées, ses désirs flottaient, se répandaient en caresses molles autour des choses qu'ils n'osaient pas étreindre. Et cet effleurement lui suffisait. C'était moins de
Famour qu'il avait qu'un certain goût d'aimer, une facilité de cristalliser à volonté, de créer de rien des délices et des souffrances. Amours de tête. Cela naissait, fermentait en une exaltation vague. Et le vague tout à coup s'animait. Le hasard d'une image reçue, le (hoc d'un regard, le timbre d'une voix déterminait la crise.
Le printemps, presque toujours, apportait la contagion. L'ivresse montait avec la poussée des plantes, avec l'audace entremetteuse (les parfums et des couleurs. André tenait bon quelquefois contre les lilas ; il succombait aux chèvrefeuilles. Une nouvelle image d'amour s'imposait à lui ; fragile et impérieuse, elle triomphait avec la splendeur rapide de l'été pyrénéen. » '
Ayant donc fait de l'amour des expériences variées et parfois douloureuses, André Lavernose s'est laissé marier à une femme assez vulgaire, pour laquelle il ne professe que des sen-
1 Limage, 17,18.
252 PASTELS ET FIGDRINES
timenls mesurés, lui demeurant seulement attaché par amour de l'enfant, le petit Jacques. Mais, un jour, une « image » délicieuse lui apparaît tout à coup. C'est une jeune fille de Toulouse, M'" Thérèse Romée, qu'un médecin, ami commun, envoie prendre les eaux d'Argelès. Cette jeune fille, sans fortune, est ohligée, pour nourrir sa mère malade et son jeune frère encore écolier, de donner des leçons de piano. Elle a quelque chose de la gentille Catherine de M. Henri Lavedan et donne de-ci de-là, dans le cours du roman, l'impression d'une Ellénore^ professeur de piano. Elle est d'ailleurs charmante avec ses bandeaux plats et ses yeux clairs, et a bien vite fait de bouleverser le cœur fragile d'André Lavernose. L'imagination aidant de part et d'autre, l'amour unit peu à peu leurs deux cœurs, tandis qu'ils se promènent ensemble, le soir, en causant de choses très vagues et très poétiques.
« Le plus étrange, c'est que, ne recherchant pas Thérèse, ne faisant rien ou presque rien pour lui plaire, je me croyais pourtant assuré
de ses bonnes grâces, je ne doutais pas un instant de notre mutuelle sympathie. Non par fatuité, vous me connaissez suflisamment pour que je n'aie pas besoin de m'en défendre. Non, mais la réalité déjà se subordonnait à mon rêve. Je m'étais créé, d'après mes intuitions ou mes désirs, une Thérèse idéale ; et c'est avec cette Thérèse-là que je vivais encore plus qu'avec la Thérèse vivante. »
Or vient le moment brutal de la séparation. Thér^cp Romée retourne à Toulouse, laissant au pauvre imaginaire le souvenir des heures heureuses. Dès lors, l'imagination d'André Lavernose idéalise et transforme tout ce qui a appartenu à l'aimée. Il va s'asseoir dans le fauteuil, ' enveloppé de l'odeur légère laissée par ses cheveux », évoquant heure par heure les semaines précieuses passées avec son amie ; en un mot, comme disait Stendhal, il « cristallise ». Assiégé sans cesse par « l'image » et n'y tenant plus, André quitte belle-mère (ce qui se conçoit aisément) ; femme (ce qui s'excuse, étant donnés
l'cspril et le cnrjicir're de Cyprienne) ; et enfant
2;i4 PASTKLS ET FIGURINES
(ce que l'on conçoit moins bien), pour aller à Toulouse... continuer son droit ! Et ce voyage nous permet de faire connaissance avec M""" Romée, une grosse pouffiasse, veuve d'un inspecteur de l'enregistrement, très provinciale et très hydropique, fière de ses anciennes relations, qui joue au loto tous les soirs et que la musique de sa fille somLle particulièrement ennuyer. Comme un halluciné, toujours hanté par (( l'image », André poursuit partout Thérèse qui le supplie de mettre un terme à ses folies, pour leur tranquillité à tous deux. Cela pourtant n'empêche pas cette jeune hlle si sensée et si sérieuse de partager les erreurs de son ami. Mais vous devinez sans doute que ce n'est là qu'un amour de tête, un amour platonique et que M. Emile Pouvillon a beaucoup trop de tact et de finesse pour ne pas éviter que Thérèse livre sa personne avec son cœur à André Lavernose qui, du môme coup, perdrait son amie, safemme et son enfant. Cependant, décidé à regagner Argelès, André veut revoir une dernière fois Thérèse et, par des menaces de suicide, l'attire chez lui. Après un échange de
paroles assez vives, Thérèse tombe inanimée entre les bras de son ami. Mais, à la vue de ce visage pâle, aux yeux cernés et à la bouche amèrement plissée, aux joues amaigries, André Lavernose comprend tout le mal que l'amour a fait à Thérèse.
« Je la regardais, et cette constatation qui aurait dû, en me montrant la profondeur de sa blessure, exalter mon adoration pour elle, la déconcertait au lieu de Taccroitre. J'étais «'*mu, bouleversé, mais d'une émotion qui m'était tout à fait nouvelle. Le choc qui ébranlait ma sensibilité la modifiait en môme temps. L'amour descendait de la tête au cœur. Du désir éteint, la pitié jaillissait, la tendresse. Et non pas seulement la tendresse égoïste, limitée, de l'aimée à l'aimant. C'était quelque chose de mieux, quelque chose de plus haut, de plus large : l'humanité. Pour la première fois peut-être depuis le commencement de ma liaison avec Thérèse, elle m'apparaissait détachée de moi, distincte, dans l'unité de son Ire, dans l'intégrité de sa destinée à elle,
256 PASTLI.N hi lli.lKlNES
dans la réalité de sa douloiir. Le prisme, la belle prison d'amour où mon imagination lavait enfermée, se brisait enfin. Elle n'était plus l'idole, l'image de rêve, la chose monstrueuse et illusoire, peu à peu substituée à sa chair et à son sang; elle était Thérèse, une créature pareille aux autres, plus malheureuse que les autres, et c'éhiil moi qui av;iis l'ait son malheur.
« Ainsi le mystère sacré de la vie s'ouvrait subitement devant moi; j'entendais monter, du fond de l'abime où se débattent les existences humaines, son cri à elle, le cri de cette détresse dont j'étais responsable. »
André Lavernose découvre ainsi la réalité vivante de ce qu'il tenait jusque-là pour son bien propre. De la passion égoïste il passe à l'amour parfait, c'est-à-dire à la générosité, au sacrifice de soi et de son amour même à celle qu'il aime.
Puis, évidemment, André Lavernose revient à Argelès et rejoint sa femme et son fils; et Thérèse Romée épouse un ami travailleur et
sérieux, Marc Echette, qui prépare l'agrégation à la Faculté des Lettres.
Si l'on voulait chercher querelle à un artiste aussi aimable et aussi pur que M. Emile Pouvillon, on ne lui pourrait reprocher que d'aller trop lentement vers son but, d'avoir un peu trop entassé les anecdotes et les descriptions. Et^ quand à plusieurs reprises il ne nous aurait pas^ placé une petite conférence sur l'histoire de la musique, son roman n'en serait pas moins d'une finesse et d'une vérité extrêmes, une œuvre d'art du plus haut prix.
Toutefois ce n'est point par la psychologie qu'excelle M. Emile Pouvillon. Il vaut surtout par le charme délicieux et pénétrant qui se dégage de tout ce qu'il écrit. Parfois on lui a reproché le peu de vérité de ses personnages, comparés à ceux de Léon Cladel, son compatriote, comme si la vérité était l'objet du ro-
258 PASTELS ET FIGLRIMCS
man. C'est aux sciences qu'il la faut demander et non point à l'art dont l'unique objet est le beau. Quand bien même Césette et Jean de Jeanne seraient « aussi étrangers à la nature que les dragons ailés ou les hippocentaures»,* que nous importe, si du moins ils savent nous charmer ? S avise-t-on de rechercher si Daphnis et Ghloé furent un vrai chevrier et une vraie bergère ? Le poète qui nous conta leur histoire n'en avait fort heureusement point souci.
M. Emile Pouvillon est sincèrement et profondément optimiste. 11 croit à la bonté et au sourire de la nature qui toujours se fait chez lui radieuse et belle pour consoler ceux qui souffrent. 11 est vrai que l'art nous rend optimistes, parce qu'il est encore une des rares, peut-être la seule, des raisons que nous avons de tenir à la vie. Aussi des peintures gracieuses et ensoleillées de l'auteur de Césette ne se dégage-t-il pas cette impression d'infinie tristesse que laissent les tableaux de Pierre Loti. Au milieu du roman contemporain, son œuvre
1 Montesquieu, Lettres persanes. 304.
exhale le parfum timide et frais de la t]eur des champs.
« Les paysages, disait Taine, sont des états d'àme. » Pour ceux qui n'ont point l'honneur d'estimer l'homme aimable et doux qu'est M. Emile Pouvillon, ils se le figurent à travers ses livres tel qu'il est en effet, d'une bonté et d'une simplicité charmantes.
« Admiranda cano levium spectacula rerum. » Addisson [Piippet Schovos).
L'autre jour, comme un de ces mélancoliques et pâles soleils de novembre répandait sa molle et langoureuse clarté sur les quais tranquilles et leurs poudreux étalages, je flânais à l'aventure, furetant dans les boîtes des bouquinistes. Et tandis que de vieux savants, les poches bourrées de livres disloqués, des prêtres et des curieux caressaient d'une main amoureuse les anciennes éditions reliées en veau avec tranches rouges; j'allais relisant au passage quelque ode de Ronsard ou de Marot, admirant une estampe ou un frontispice. Par instant, les feuilles jaunies de l'automne tombaient sur les boîtes d'un bruit sec et léger. Et de temps à autre les
bateaux coulaionl sur la Seine calme et majestueuse, entre l'Institut et le Louvre de la Renaissance, ciselé comme un joyau. C'est ainsi que j'arrivais lentement jusqu'aux Tuileries, (»ii j'allais jouer étant enfant. Je me suis alors revu en la personne de l'un de ces babys qui s'amusent maintenant au cerceau autour des statues d' « Hercule » ou d' « Alexandre combattant », ou de ceux, plus sérieux, qui le long du grand bassin surveillent leurs bateaux sous l'œil ahuri des nourrices et des militaires. Mais, à cette époque, c'est surtout vers Guignol qu'allaient mes préférences. Il me souvient d'avoir, un jour de congé et de pluie, assisté jusqu'à douze représentations de suite, tantôt ému, tantôt riant jusqu'aux larmes. Car l'on y joue indifféremment le drame et la comédie. Et, comme notre nature déchue nous incline presque naturellement au mal et à l'injustice, j'aimais ces coups de bâton distribués de droite et de gauche, toujours à faux ; je prenais une sorte de malin plaisir à voir rosser et laisser sans vie sur le rebord du théâtre des gens respectables comme les juges, les propriétaires et
les gendarmes. Toute ma sympathie allait au contraire vers les trompeurs et les gredins, héros de tous ces exploits. S'il eût ainsi existé de son temps, j'imagine que Rousseau aurait signalé le répertoire de Guignol comme l'un des plus dangereux facteurs de corruption, au même titre que le Misanthrope ou les Fables du bonhomme La Fontaine.
Ma sympathie pour Guignol est donc une vieille sympathie. Et comme Ton aime toujours à revivre un peu son enfance, je suis entré sous les marronniers et les hauts platanes jaunis et enguirlandés qui abritent « la salle » en plein air du petit théâtre. Etant passé au contrôle, je me suis glissé furtivement aux dernières places, où, entouré de bébés tantôt bruyants, tantôt immobiles et sages comme des anges de Rubens, j'avais encore l'air de Gulliver chez les petits habitants de Lilliput. Un soldat assis à mon
266 PASTELS Ll IK.LKINES
côté paraissait un ogre. Après un morceau de l'orchestre composé de deux violons et d'uiK harpe, et les trois coups réglementaires une fois donnés, la toile s'est levée aux applaudissements du petit public tapageur et émerveillé. La scène était alors occupée par deux petits nègres blancs et rouges, jonglant, fort adroitement d'ailleurs, avec ces bâtons qui tout à l'heure serviront à récompenser le vice et punir la vertu. Puis est venu un petit régisseur en bois, très correct dans son frac. Il s'est avancé sur la scène en annonçant pour cette représentation : « La Demoiselle de compagnie ^ comédie en un acte et trois tableaux. »
L'exposition de la pièce est simple et lumineuse. Un vieux célibataire, M. Gassandre, coule en son appartement une vie modeste et douce. Ayant Tàme naturellement bonne et une petite fortune, il entretient depuis quelques jours chez lui deux domestiques, le père et le fils : Guignol et Guillaume. L'un, toujours ivre, est impropre à tout service, brise tout ce qu'il touche et dévalise la cave de son maître; l'autre, toujours dans la rue à lutiner avec les bonnes du quartier, ne
souffre point les observations auxquelles il répond, sans aucun respect de la vieillesse, par d'épiques volées de coups de bâton. Guillaume se permet encore à l'endroit de M. Cassandre d'assez mauvaises plaisanteries : il lui fume son tabac, remplit ses poclies de moutarde et de poil à gratter. Or, un jour, le vieillard, las d'un tel service, examine avec quelque complaisance devant une glace les deux touffes blanches qui bordent encore ses tempes. Il a le sentiment de sa vie manquée faute d'amour, il a besoin d'une petite femme qui lui bassinera son lit tous les soirs. Aussi décide-t-il de remplacer ses deux domestiques par une demoiselle de compagnie, jeune, jolie et instruite. Son seul tort est de les en avertir en leur donnant « leurs huit jours ». Guillaume médite alors une noire vengeance. Il se rend chez l'un de ses amis, M. Trufaldin, déménageur de son état, et le décide, en lui promettant une forte commission, à venir jouer auprès de M. Cassandre le rôle de demoiselle de compagnie. Celui-là demande quelques répétitions préalables, et vient les prendre dans la cuisine en
268 PASTELS i: 1 I lui UIM.S
veston à carreaux jaunes et casquette à trois ponts. Au jour fixé, introduit par (juillaume, il se présente en robe de soie noire devant le vieillard. Celui-ci commence par admirer la parfaite distinction et le charme de la voix d'or de la demoiselle de compagnie. Grâce à sa myopie, il ne s'aperçoit point que la trogne enluminée et l'anatomie féminine de Trufaldin seraient bien faites en vérité pour donner raison aux théories sacrilèges de Schopenhauer. Cependant que Guignol et Guillaume se tordent dans la coulisse, M. Cassandre fait des compliments à la demoiselle, s'échautîe, devient pressant, tente môme de lui prendre un baiser. Mais il est soudain repoussé par l'odeur d'alcool et de vin qui s'échappe de la bouche de Trufaldin, el, subissant le choc en retour, manque de s'ouvrir le crâne contre un mur. La ruse est découverte, la demoiselle de compagnie est rouée de coups par M. Cassandre, qui reçoit lui-môme en pleine figure des chaises, des tables, des casseroles et des porcelaines intimes que lui lancent Guignol et Guillaume. Le commissaire et les gendarmes arrivent, et le rideau tombe sur un grand châ-
rassement, comme ceux que de ville en ville chantait le vieil Homère.
Quant à apprécier la pièce, à y étudier la peinture des caractères et à en examiner les situations, je laisse ce soin à notre oncle et à notre maître à tous, M. Francisque Sarcey.
La toile du petit théâtre des Champs-Elysées est à peine tombée depuis quelques heures, et je suis maintenant dans mon cabinet de travail^ assis au coin du feu qui laisse en mourant scintiller quelques derniers rubis dans les cendres de la cheminée. La lampe qui brûle lentement sur ma table envoie sa lumière, tamisée par Tabat-jour de porcelaine, sur les livres endormis dans leur robe de basane et de maroquin. Et, tout en fumant une cigarette dont 1 acre fumée s'envole en un mince filet bleu, je relis doucement V Histoire des Marionnettes du savant Magnin. J'y apprends que ces petits
acteurs do bois sont d'origine auguste, et que les ancôtres grecs et latins de l'irrespectueux et débauché Guignol jouèrent d'abord un rôle dans les cérémonies religieuses. Mais ils perdirent bientôt ce caractère calme et sacré pour paraître sur le théâtre de Bacchus. — Chez nous, la marionnette fut d'abord une petite image nommée ({ mariole » que Ton vendait dans les rues de Paris et qui figurait les traits de la Vierge ou de quelques saints. Aux jours de Noël, de Pâques et de l'Assomption, ces petites poupées représentaient les mystères de ces fêtes : la pastorale de Bethléem ou le drame du Calvaire ; jusqu'au jour où, l'autorité diocésaine assistée du parlement les ayant expulsées du temple, elles se réfugièrent dans la rue. Emigrées sur le Pont-Neuf, cette « place où Brioché préside », elles y firent, plusieurs années durant, par leurs lazzis et leurs gais propos, la joie des Parisiens. Elles parurent même à la cour, tout comme les comédiens ordinaires de Monsieur, et divertirent pendant cinq mois la petite cour du Dauphin h Saint-Germain-en-Laye. Elles firent aussi leur « tournée » en province, allèrent jusqu'à Meaux
nJPRESSlO>S DE GUIGNOL 271
OÙ elles encoururent la colère de Bossuet et les rigueurs de M. de Vernon, procureur du roi au présidial de cette ville. Le grand évêque ne traita pas moins durement que les comédiens vivants, ces innocents et fragiles comédiens de bois.
« Il n'y a rien, Monsieur, de plus important, écrivait-il au procureur, que d'empêcher les assemblées et de châtier cetix qui excitent les autres... Pendant que vous prenez tant de soins à réprimer les mal convertis, je vous prie de veiller aussi à l'édification des catholiques, et d'empêcher les marionnettes, oii les représentations honteuses, les discours impurs et l'heure même des assemblées portent au mal » . ^
Et Guignol n'est pas plus épargné que Molière.
Dès lors, les marionnettes, quelque peu tombées dans l'oubli, ne reparurent avec succès
' BossvKT, Œuvres co7nplè les {édition f.ebcl),tomeXLII, 578.
272 PASTELS ET llCLKliNES
qu'aux environs de 1756, sous les quinconces d n boulevard du Temple. C'est là que s'illustrèrent Fourré et Nicolet dont les petits théâtres en plein vent furent parfois aussi fréquentés que les grandes scènes. La Révolution fut un peu dure à la petite troupe, qui, repoussée du Temple, vint, en des temps meilleurs, s'abriter sous les marronniers des Champs-Elysées et les platanes des Tuileries ,oij elle obtient encore le succès qu'elle mérite.
Mais le vrai Guignol, tel que nous le voyons aujourd'hui, est d'origine lyonnaise. C'est un imprésario du nom de Mourguet qui le rendit populaire aux environs de 1795. 11 l'affubla do cette souquenille verte, de ce chapeau tricorne et de ce « salsifis » qu'il porte encore aujourd'hui. Cet honnête homme, dont le nom est demeuré à peu pi'ès inconnu, mourut à Vienne, à l'âge de soixante-quinze ans, répétant, au moment de rendre le dernier soupir, le mot fameux de Scarron : « Je ne vous ferai jamais tant pleurer que je vous ai fait rire. »
Et n'allez plus croire maintenant que les marionnettes n'ont point d'esprit et que Guignol soit un divertissement d'enfants et de militaires. Pour moi, il me semble que ces petits théâtres ont sur tous les autres spectacles cet avantage unique que nous n'y apportons aucun esprit critique et que nous y allons avec la seule envie de nous amuser quelques instants. C'est un divertissement honnête, en effet. Les marionnettes charmèrent nos grands-parents qui les allaient entendre sous les platanes du boulevard du Temple, et certains auteurs dramatiques n'hésitèrent point à écrire pour elles. De nos jours, quelques beaux esprits, comme Charles Nodier et François de Neufchâteau, ne dédaignèrent point leur jeu. On sait l'histoire de l'auteur du Chien de Brisquet^ qui, du temps qu'il était employé sous les ordres de François de Neufchâteau, s'arrêtait chaque jour à Guignol en se
rendant à son bureau, où il arrivait régulièrement en retard. Et comme ce haut fonctionnaire lui faisait reproche de son inexactitude et de ses sorties trop fréquentes, Charles Nodier en rejeta la faute sur Guignol. « C'est étrange, reprit celui-là, je ne vous y ai jamais vu ! »
« Il serait à souhaiter, dit Magnin en terminant son étude, qu'un homme de talent profitât de la rare et bienveillante disposition du public pour prendre à Guignol ses coudées franches, comme on les lui laisse. »
« Apprehendi le ah extremis terrai et e longinquis ejus vocavi te, elegi te et non abjeci te, ne timeas quia ego tecum siun. »