‹ Pastels et figurinesChapitre 2 sur 4 · ISAÏE · texte numérisé non relu

ISAÏE

A notre époque, où, comme Ton dit, le talent <'ourt la rue et où, si l'on en veut excepter certains jeunes versificateurs dont la poésie pourrait bien n'être qu'un mode de Tahurissement, l'originalité se fait chaque jour plus rare; je ne crois pas que, parmi les écrivains arrivés durant ces quinze dernières années à la vie littéraire, il en soit un plus curieux, plus personnel et plus... « embêté» aussi que M. Joris-Karl Huysmans.

De son passage par l'école naturaliste, l'au-

» Marthe. — Les Sœuvfi Vatard. — Sac au dos. — Eji ménage. — A vau-l'eau. — A rebours. — En rade. — Là-bas. — En ouïe. — La Cathédrale.

tour (IM rebours a gardé un goût très vif do la documentation. Mais les détails l( - [.Ininfimes, les plus vulgaires et les plus bas qu'offrent les objets extérieurs sont précisément ceux qu'il relève de préférence. lia, en outre, un sens très vif du grotesque des choses de la vie. Et son œuvre, d'où suintent de partout le pessimisme le plus amer et le dégoût le plus écœuré , ne va point sans intérêt. Elle marque assez exactement « la décadence d'une littérature irréparablement atteinte dans son organisme affaiblie par l'clge des idées, épuisée par le ex-cès de la syntaxe, sensible seulement aux curiosités qui enfièvrent les malades et cependant pressée de tout exprimer à son déclin, acharnée à vouloir réparer toutes les omissions de jouissance, à léguer les plus subtils souvenirs de douleur, à son lit de mort ». ^

Aussi, tandis que M. J.-K. Huysmans vient de publier la Cathédrale^ peut-il être curieux d'essayer de caractériser son talent et de montrer comment l'esprit de des Esseintes, déjà contenu

' A reboui\s, H)'-).

.laiis ses premiers romans, Tesl encore dans En route et la Cathédrale.

M. Huysmans débuta, il y a quelques années, ivec MM. Henri Céard, Léon lïennique et l'infortuné Guy de Maupassant chez le grand maître du roman naturaliste, M. Emile Zola. Il collal)ora aux Soirées de Médan^ dont le récit le plus méprisant, le plus douloureux, le plus pessimiste, le plus volonlairement bas et extravagant, {)Ourrait bien être Sac au dos. C'est l'histoire d'un monsieur qui a la diarrhée, et dont l'unique préoccupation est de savoir quand il pourra trouver enfin un coin à peu près propre, où il lui sera possible de déboutonner ses bretelles. — Marthe^ qui vint ensuite, est la navrante odys- >ée d'une fille de café-concert qui, ayant traversé les « maisons Tellier », finit par partager <es faveurs entre un homme de lettres et un cabotin de huitième ordre. Elle vit tour à tour

■2^i} l'ASTLLS Ll ll(.Ll;i-M.>

avec l'un qui la lûche cl Taulrc qui, ayant quitté les planches, se fait marchand <le vins et la rosse quand il a hu. Après quelques autres péripéties du môme genre, Marthe retourne en pension dans une maison publique, tandis que le cabotin meurt à l'hôpital et que l'homme de lettres se marie. — Dans les Sœurs Vatard^ nous voyons deux filles, Céline et Désirée, dont Tune a successivement pour amant un M. Anatole et le peintre Gyprien Tibaille, et dont l'autre, plus sage, aime un honnête ouvrier du nom d'Auguste. Mais Céline se fatigue de son peintre et reprend son Anatole, tandis que Désirée, lassée de son Auguste, qui lui-même est lassé d'elle, reprend sa liberté. Et de ces trois histoires, Ton peut dégager déjà les théories littéraires et le caractère de l'auteur.

Des nombreuses traditions de l'école naturaliste, celle que M. J.-K. Huysmans semble avoir le plus scrupuleusement retenue et le plus constamment appliquée, c'est qu'il faut bannir du roman toute espèce d'intérêt romanesque et tâcher de le rendre de plus en plus quelconque. Gustave Flaubert en a lui-même donné l'exemple

M. J.-K. HLYSMANS 281

dans rÉducation sentimentale^ cet étrange roman dans lequel il ne se passe rien. Encore nV est-il parvenu qu'assez tard, n'étant pour ainsi dire jamais arrivé à dépouiller complètement le romantique qui sommeilla toujours en lui. Quant à M. Emile Zola, emporté par son imagination et comme animé d'un souffle épique puissant, il n'a su expulser l'intérêt dramatique que d'un très petit nombre de ses livres. Et de vrai, dans V Assommoir par exemple ou dans Nana, on suit presque pas à pas les progrès de l'alcoolisme et de la débauche jusqu'au moment oii ses héros s'elTondrent dans la ruine. Ses disciples ne se sont point fait faute de le remarquer et ne lui ont jamais pardonné d'avoir dans ses récits « arrangé la vie ».

Chez M. Huysmans, au contraire, c'est l'absence de plan, de composition et d'intérêt. Des difl'érents chapitres de ses livres aucun n'apparaît comme nécessaire et ne tend vers un but marqué d'avance. Chacun de ses romans est comme une masse sans charpente et dont les parties ne se tiennent point entre elles. Ils sont

l'exacte reproduction de la vie insignifiante et

accablante dans « la simplicité de sa nullité crasse » — comme disent les naturalistes — et « la réalité de sa platitude nauséeuse ». On se demande, en effet, pourquoi l'histoire de Martiie traîne tant en longueur et pourquoi les rendez-vous des demoiselles Vatard avec leurs Auguste et leurs Cyprien se reproduisent si fréquemment pour ne rien nous apprendre de neuf à chaque fois. Et quand des Esseintes luimôme, après s'être offert une symphonie de liqueurs, ne se donnerait pas un concert de parfums, nous ne le tiendrions pas moins sûrement pour un abruti et un détraqué. Mais cette impression de lassitude que l'on éprouve à la lecture d'un roman de M. Huysmans, est apparemment voulue par lui. Son but est de nous donner par ce moyen le sentiment de la platitude et de l'ineptie de l'existence.

Puis, M. Huysmans a comme pas un le don de l'observation. Son procédé est identiquement le môme que celui de M. Emile Zola ou de Guy de Maupassant. Il ne laisse rien échapper des images qui viennent frapper sa rétine et sait rendre tous les détails avec une intensité remar-

quable. Toutefois ceux qui railirent davantage sont précisément ceux que leur banalité, leur platitude ou leur saleté môme sembleraient devoir laisser échapper à son observation. Si M. Emile Zola n'a jamais reculé devant l'ignoble, du moins l'impression de grandeur épique que dégage son œuvre nous permet-elle d'échapper à la nausée de l'immonde. Chez M. Huysmans, la tristesse et la platitude de l'humanité, telle qu'il Fa décrite, n'est plus même relevée par le sentiment de fatalité qui donne aux Rougo?i- Macquart une sorte de merveilleux. Il suffit de comparer, pour cela, le tableau des Halles dans le Ventre de Paris et celui de la devanture d'un restaurant vu par l'auteur d'^l vau-ïeau^ avec (( ses rangées de bouteilles enveloppant deux étages de boudons meurtris, ses vinaigrettes persillées de bœuf froid, ses ratas figés aux navets, ses tôt-faits aux plaques noires de brûlé, godant sur leur bourbe jaune, ses œufs couleur de vin emplissant un saladier à fleurs, son lapin ouvert sur un plat, les quatre pattes en l'air, étalant le violet visqueux de son foie sur une carcasse lavée de vermillon pâle ». Il semble en

284 PASTELS ET FIGLUINES

vérité que, parle niéliculeux assemblage d'aussi sordides détails, M. Iluysmans se trace pour mission de donner des hauts-de-cœur à ceux qui le lisent. Gomme son Gyprien Tihaille, il est « à raffut de sites disloqués et dartreux », et il a brossé de certains coins de la morne banlieue, ou du Paris des faubourgs avec « la crapule délabrée de ses rues », des peintures plus fidèles et plus minutieuses que celles mômes de M. Zola.

Dans chacun des livres de M. Huysmans, l'un quelconque de ses personnages est fait à son image et, partant, nous révèle quelques traits de la physionomie morale de l'auteur.

L'écrivain d'A rebours est avant tout un misanthrope. Pour lui, comme pour le sage de V Imitation^ u c'est vraiment une misère que de vivre sur la terre », mais pour de tout autres raisons. M. Huysmans trouve tout idiot et grotesque, depuis (( ces bandes imbéciles d'étudiants qui braillent » jusqu'à « cette tiolée de nigauds qui s'ébattent, dans des habits neufs, de la place de la Goncorde au Cirque d'été ». Les hommes de lettres eux-mêmes, « avec lesquels sa pensée

.M. J.-K. IILVSMA^S 2«5

devait rencontrer plus d'affinité et se sentir mieux à l'aise », le dégoûtent.

« Ce fut un nouveau leurre : il demeura révolté par leurs jugements rancuniers et mesquins, par leur conversation aussi banale qu'une porte d'église, par leurs dégoûtantes discussions jaugeant la valeur d'une œuvre selon le nombre des éditions et le bénéfice de la vente... Son mépris de l'humanité s'accrut; il comprit enfin que le monde est, en majeure partie, composé de sacripants et d'imbéciles. » ^

Mais, tandis que le pessimisme de M. Paul Bourget, par exemple, est d'ordre purement intellectuel, celui de Pierre Loti uniquement fondé sur la crainte de la mort, et celui de M. Emile Zola sur la faiblesse de l'homme, livré tout entier à un tempérament par son animalité foncière et sans force pour réagir contre l'instinct aveugle et Tincoercible bestialité de sa nature ;

' A rebours, 8.

2S6 PASIKLS Ll IH.I lil.NES

celui do M. Iluysmans, beaucouj) pi ils pioche de la niisanlliropie de Gustave Flaubert, s'afflige surtout de la niaiserie des cervelles humaines. Gomme « le bon géant », ce qui écœure l'autour d'.l ran-rcaïf, c'est « l'éternelle, universelle, indestructible et omnipotenlo sottise humaine ». — « La figure humaine frôlée dans la rue, dit-il en parlant de l'un de ses héros, était l'un de ses plus lancinants supplices. » Il vomit son époque et ses contemporains avec leur art, leurs idées et leur politique. Il s'irrite à penser que les imbéciles sont, à coup sûr, les gens les plus heureux en ce monde. Pour être juste, il faut ajouter que M. Iluysmans ne prétend point s'excepter de cet universel mépris et qu'il semble se dégoûter tout particulièrement lui-môme. Aussi ce qu'il entend peindre de l'humanité de nos jours, c'est le « muflismc ». Or, pour lui, est mude tout bourgeois qui semble heureux, ne s'inquiète de rien ou s'inquiète d'autre chose que de littérature et d'art, tout philistin que laisse insensible une épithète rare savamment rejetée à la fin d'une phrase. Gar aussi bien il y a de telles gens.

M. J.-K. IIUYSMANS 287

« Des Essointes flairait une sottise si invétérée, une telle exécration pour ses idées à lui, un tel mépris pour la littérature, pour Tart, pour tout ce qu'il adorait, implantés, ancrés dans ces cerveaux étroits de négociants, exclusivement préoccupés d'argent et seulement accessibles à cette basse distraction des esprits médiocres, la politique, qu'il rentrait en rage cbez lui et se verrouillait avec ses livres. » ^

Et de là, chez M. Huysmans, parfois trop peu d'indulgence et de pitié pour de simples et bonnes gens, qui goûtent dans la monotonie d'une existence paisible et modeste l'intimité cordiale d'un foyer, et ne sont pas pour cela des cuistres et des imbéciles. Car,

On peut être honnête homme et faire mal les vers ;

tout le monde ne peut avoir de l'esprit comme les demi-dieux du roman naturaliste, et,

1 A rebours.

si chacun sait qu'il ne faut point du génie pour ôtre fonctionnaire, il n'est pas encore démontré que, pour être percepteur ou receveur «le tout ce que l'on vomira, il faille nécessairement être un crétin.

Stupidité de l'homme et insigniliance de la vie, tel est donc le fond de l'œuvre de M. Huysmans. Aussi, pour bien faire sentir !'« embêtement », s'attache-t-il surtout à rendre ce que la vie peut offrir de plus plat et de plus abject. Les personnages qu'il met le plus souvent en scène sont dos cabotins de bas étage, des filles publiques et des souteneurs, des ronds-de-cuir abrutis, se mouvant dans des salles d'hôpitaux, des cabarets borgnes, des maisons mal famées et d'infectes gargotes.

Mais d'où vient qu'en dépit de ce pessimisme, qui, pour parler franc, n'a rien de bien original ni de bien philosophique au fond, M. Iluysmans soit parfois si amusant? Car, tandis qu'il plisse les lèvres et fronce les sourcils, il nous arrive souvent de pouffer de rire. Et M. Huysmans ne se doute peut-être pas lui-même jusqu'à quel point il est amusant. C'est que, comme l'a très

justement remarqué M. Ferdinand Brunetière*, il y a chez l'auteur de Sac au dos^ comme d'ailleurs chez tous les romanciers naturalistes, un vaudevilliste qui s'ignore. Et de vrai, certains épisodes de ses romans, transportés sur les scènes du Palais-Royal ou du Vaudeville, pourraient être en vérité d'un effet tout aussi comique que les lugubres farces que l'on nous y présente de temps à autre. Et, pour en revenir à son pessimisme, uniquement fondé sur la bêtise et la coquinerie humaines, il est, à coup sûr, plus semblable à celui que l'on retrouve toujours au fond des vaudevilles qu'à celui d'un Schopenhauer ou d'un Alfred de Vigny.

Il semble que, dans En ménage et il vauVeau^ les traits de la physionomie de M. Huysmans se soient encore accentués davantage. Si le choix

Le Roman naturaliste, 308 (s. s. q. q.).

de ses sujets témoigne hautement de son goût constant pour les bassesses et les misères de la vie, son pessimisme s'est encore assombri. Dans En ménage^ le héros de M. Huysmans s'afflige à la pensée de coucher seul et gémit de la difficulté oii l'on est de trouver des femmes passé un certain âge. Le romancier André, rentrant un jour chez lui trouve sa femme entre les bras d'un amant. 11 prend le parti de ne rien dire (ce qui au demeurant est peut-être le plus sage, les coups de revolver et les scènes ne contribuant généralement qu'à aggraver les dommages), et tente de mener joyeuse vie comme au temps de son célibat. Ses expériences amoureuses sont décourageantes. Puis, la solitude au moment des repas et l'isolement au lit lui étant trop durs, il reprend tout bonnement sa femme. Nous retrouvons dans ce livre le peintre impressionniste Gypricn Tibaille, qui se charge de la morale de l'histoire.

« C'est égal, dis donc, c'est cela qui dégotte toutes les morales connues. Bien qu'elles bifurquent, les deux routes conduisent au môme

rond-point. Au fond, le concubinage et le mariage se valent, puisqu'ils nous ont, l'un et l'autre, débarrassés des préoccupations artistiques et des tristesses charnelles. Plus de talent et de la santé, quel rêve! »

Le sujet d'y! vau-Veau^ c'est la difficulté où se trouve M. Folantin, employé de ministère, de trouver un restaurant quelconque où il puisse déjeuner proprement. Il va de gargote en gargote à la recherche d'un bifteck mangeable, et tout ce qu'on lui sert est ignoble et nauséabond. Après plusieurs expériences vaines, M. Folantin essaie de prendre ses repas chez un pâtissier, et ce n'est pas moins infect là qu'ailleurs. Les théâtres lui répugnent autant que les restaurants : il trouve la Comédie-Française dégoûtante, et le répertoire de l'Opéra- Comique idiot et « nauséeux ».

292 PASTELS ET FlcrHINFS

Ce qui donne aux livres de M. Huysmans une exceptionnelle valeur, c'est qu'en s'auscultant lui-môme, il a su dc^'couvrir et fixer en quelques traits fort justes certains aspects les plus originaux et les plus troublants à la fois de l'âme contemporaine. A rebours est une de ces œuvres qui nous renseigne aussi exactement sur l'élat de plusieurs âmes d'aujourd'hui que Werther^ René ou Adolphe sur le mal dont souffraient celles de 1830. Mais la mélancolie, qui n'est autre chose que le sentiment vague et triste de la disproportion entre les aspirations et l'impossibilité où se trouve la volonté pour les assouvir, n'est point, à coup sûr, le fait de des Esseintes. Sa volonté est comme paralysée, il ne gémit plus dans les affres du doute, tout lui étant devenu parfaitement indifférent. Car il entre beaucoup de scepticisme dans le pessimisme du René fin de siècle. La maladie

du héros de Chateaubriand était avant tout morale, celle de des Esseinles pourrait bien être physique. L'unavait mal à l'àme, l'autre souffre réellement du cerveau et des moelles. La vie de Chateaubriand fut un continuel bâillement ; celle de M. Huysmans, qui « s'embête à cent sous l'heure >», n'est qu'un perpétuel haut-decœur. Aussi des Esseintes (car M. Huysmans et son héros ne font qu'un) ne se jettera-t-il point dans des amours idéales et ne se réfugiera-t-il point dans une douce et mélancolique rêverie; il ira à la recherche des sensations inéprouvées, de l'original, du faisandé, voire du pourri. C'est un Werther fourbu, compliqué d'un maniaque dans le genre de Bouvard et Pécuchet.

Le duc Jean Floressas des Esseintes, « anémique et nerveux, aux joues caves, aux yeux d'un bleu froid d'acier, au nez éventé et pourtant droit, aux mains sèches et fluettes », est le produit veule et détraqué d'une génération qui touche à sa fin. Epuisé par des excès de toutes sortes et frappé d'une névrose qui menace de devenir très grave, il se retire à Fontenay dans

une <« lliébaïtle raffinée » pour y goûter les charmes d'une vie singulière et artificielle. Il dort une partie du jour et travaille la nuit dans un cabinet orange rehaussé de baguettes et de plinthes indigo, égayé seulement de la Salomé de Gustave Moreau et de quelques estampes macabres, meublé d'une bibliothèque latine et française qui ne va point sans quelque originalité. Une nuit, la fantaisie lui prend de la passer en revue ^, et il nous confesse le plus simplement du monde que Virgile, « celui que les pions appellent le cygne de Mantoue »,.est l'un des plus terribles cuistres, des plus impudents plagiaires et des plus sinistres raseurs que l'antiquité ait jamais produits. L'amphigourique Pois Chiche, plus généralement connu sous le nom de Marcus Tullius Gicéron, n'est qu'un solennel idiot, et César un constipé écrivant en style de mémento. Juvénal ne l'enthousiasme point, « malgré quelques vers durement bottés ». Ses sympathies vont toutes à Lucain et à Pétrone, « celui qui raconta dans les

1 A rebours, 39.

alertes petits chapitres du Satyricon les mœurs de son époque ». Mais ce qu'il apprdcie surtout, c'est « la déliquescence, le faisandage incomplet et alenti, le style blet et verdi » des écrivains de la décadence, des Prudence, des Victor, des Orientius et des Sidoine. Parmi les auteurs français, il tient les classiques en piètre estime, adore Beaudelaire, aime Veuillot, Lacordaire, Hello et Barbey d'Aurevilly. 11 préfère de Flaubert, la Tentation de saint Antoine^ d'Edmond de Concourt, leFaiistin^ et de M. Emile Zola, la Faute de Vahhé Moiiret. Mais le plus grand poète des temps modernes, c'est à coup sûr, pour lui, M. Stéphane Mallarmé. En fait de musique, il n'y a d'à peu près propres que celle des moines du moyen âge, de Schumann et de Schubert.

Là-dessus, des Esseintes ouvre une armoire « contenant une série de petites tonnes, rangées côte à côte, sur de minuscules chantiers de bois de santal, percées de robinets d'argent au bas ventre » ^ Cette réunion de barils à

» A rebours, 62.

liqueurs, c'est son orgue à bouche. Il boit une goutte ici et là, se jouant ainsi des symphonies intérieures et arrivant « à se procurer, dans le gosier, des sensations analogues à celles que la musique verse à l'oreille ». Et le concert se termine par un hymne à la Bénédictine. Une autre fois, c'est une symphonie de parfums que s'offre des Esseintes.

Un autre jour, il fait incruster des diamants dans la carapace d'une tortue ; puis achète une collection d'orchidées, parce que ce sont « des fleurs naturelles imitant des fleurs fausses ». Et parce que certaines de ces plantes portent des taches et comme des plaies, il vient à l'esprit de des Esseintes des réflexions profondes et sages. « Tout n'est que syphilis », pense-t-il.

Enfin des Esseintes, énervé davantage par son étrange manière de vivre, tombe malade. Il veut alors revenir aux sentiments religieux de son enfance passée chez les jésuites, mais vraiment cela le dégoûte trop de penser que « d'éhontés marchands fabriquent presque toutes les hosties avec de la fécule de pomme de terre ». Cette perspective d'être

M. J.-K. HUYSMAXS 297

trompé à la sainte Table, comme M. Folantin l'était dans ses gargotes, « n'est point faite pour enraciner ses croyances déjà débiles ». Et le roman se termine par des anathèmes contre la vie et rhomme également ignobles et idiots. La conclusion : « Ah ! croule donc, société ! Meurs donc, vieux monde. »

Lorsque parut ce livre déjà ancien, peu de critiques le prirent au sérieux et la plupart afl'ectèrent de ne voir dans les tristes fantaisies de des Esseintes que le thème de désopilantes farces. Et cependant, pour être passablement falot par moment, ce malheureux détraqué ne laissait pas d'être parfois pitoyable et inquiétant. Seul, M. Jules Lemaître sut comprendre alors que « la folie sensationniste de des Esseintes s'alliait très aisément avec une espèce de catholicisme sadique»'. La suite des livres de M. lluysmans lui a donné raison. 11 s'est trouvé un jour, en eifet, où le héros d'^ rebours a compris que déjeuner dans une salle à manger imitant une cabine de navire, avec derrière

1 Les Contemporains, I, 333.

la vitre du hublot un aquarium où nagent des poissons mécaniques, quand Ton est fatigué de prendre ses rcTpan à jjoslerio/i h l'aide de l'instrument de M. Purgon, pouvait à la longue devenir banal et partant sans attraits. Aussi s'est-il jeté dans le satanisme et la magie. C'est ce que M. Huysmans nous a narré dans Là-bas^ ce livre à rendre fous ceux qui sont religieux et qui marque cependant la dernière étape de l'auteur avant la conversion.

Or, en ce temps-là, un souffle de grâce passa sur la littérature. L'on vit des écrivains transporter au théâtre les sublimes épisodes de l'Evangile et conter dans leurs livres les merveilleuses et poétiques légendes de la vie des saints. Mais les desseins du Très-Haut sont impénétrables et il conduit chacun dans la voie du salut par des moyens différents. Et le Paraclet, qui souffle où il veut, visita précisément ceux-

là que l'on s'attendait le moins à voir s'amender. Transporté par la lecture du Sermon de la Montagne^ M. Albin Valabrègue se mit en devoir de porter la bonne parole parmi les nations. Et M. J.-K. Huysmans lui-même, qui, au dire de M. Georges Rodenbach, recherchait <( les relents coupables de la femme, tout ce qui monte faisandé et blet de la grande ville », ayant entendu parler en lui le Seigneur, ne ferma point son cœur à cette voix.

A leur plus grande surprise en effet, ceux qui connaissaient M. Huysmans le virent devenir peu à peu l'assidu des messes de Saint-Sulpice et des saints de Saint-Sé vérin, fréquenter la chapelle embaumée de myrrhe et d'encens des Bénédictines de la rue Monsieur et s'instruire de la mystique chrétienne dans la société des livres de sainte Thérèse, de Catherine de Gènes, d'Emmerich et de Ruysbroeck l'Admirable. D'aucuns affectèrent de ne voir dans la prétendue conversion de l'auteur de Marthe qu'une nouvelle excitation cérébrale et la recherche persistante d'une nouvelle sensation rare; d'autres, au contraire, des reporters

chargés de nous instruire des potins de sacristie comme leurs collègues nous renseignent sur la garde-robe des « horizontales » de marque, affirmaient sa vocation monastique et déploraient qu'il fût perdu pour la littérature. 11 n'en fut rien heureusement, car la conversion de M. Huysmans nous valut E?i route.

Ce livre est un roman religieux, l'analyse minutieuse d'une âme de pécheur visitée par la grâce. Toutefois le catéchumène d'En route, Durtal, n'a rien de la cafarderie habituelle aux gens qui fréquentent trop les sacristies, et son style n'est point, à coup sûr, celui des Mois de saint Joseph ou du Pèlerinage d'un nommé chrétien. Ainsi, tandis qu'un cierge à la main il suit une procession du saint Sacrement, il se fait à lui-môme cette réllexion : « Ce que je dois avoir l'air couenne ! » Lorsqu'il écoute les prédicateurs et les chantres, il caractérise leur éloquence par des métaphores tirées de la vaseline et de la graisse, ou compare leurs voix aux « borborygmes qui gargouillent dans les conduites d'eau » . Puis, sa piété n'a rien de vulgaire, et ses lectures spirituelles sont peu communes.

Les auteurs qu'il lit d'ordinaire sont saint Bonaventure, saint Thomas d'Aquin, Angèle de Folil^^no, Taulert, Suso, Denys le Chartreux, sainte Madeleine de Pazzi et Ruysbroeck l'Admirable qui, déjà peu clair auparavant, est devenu tout à fait obscur depuis que M. Mœterlinck l'a traduit.

Bien qu'En route soit un livre de « bonne t'oy » et que le romancier Durtal, ayant beaucoup vécu, perdu ses illusions et son estomac, ait jeté les yeux vers les consolations clernelles ; il n'a point encore dépouillé tout à fait en lui le vieil homme. De-ci, de-là, il fait encore souvenir de des Esseintes, et En route nous apparaît comme le développement extrême cl logique de quelques-unes des tendances qu'accusait A rebours. D'ailleurs M. Rodenbach ne nous affirme-t-il pas qu'il y avait déjà dans cette œuvre, peut-être la plus perverse du siècle, un gage de rédemption.

« A la fm, dit-il, des Esseintes, courbaturé de trop coupables délices, tombait à genoux ; et, au-dessus des fards, des tableaux pervers, des

lits défaits, une pièce clôturait l'œuvre et s'envolait, oiseau blanc, dans le blanc de la page finale. »

En eflet, Tineffable maniaque avait pour les chasubles ternies et passées, le demi-jour mystérieux des églises et la musique du moyen âge un goût immodéré. Dévot comme les Anatole France, les Emile Gebhari et les Laurent Tailhade, il aimait encore la mystique chrétienne et la solitude des cloîtres. Eraillé et froissé par la vie, il oscillait entre l'ascétisme morose des mystiques et le renoncement absolu des pessimistes allemands.

« Tel qu'un ermite, il était mûr pour l'isolement, harassé de la vie, n'attendant plus rien d'elle ; tel qu'un moine aussi, il était accablé d'une lassitude immense, d'un besoin de recueillement, d'un désir de ne plus avoir rien de commun avec les profanes, qui étaient, pour lui les utilitaires et les imbéciles. » *

1 A rebours.

On pourrait donc assigner trois causes à la conversion de M. J.-K. Huysmans. Le pessimisme d'abord qui, selon le mot du dominicain Lacordaire, n'a que deux remèdes : la mort ou Dieu. Puis le mysticisme. M. Huysmans, en effet, a dès longtemps nourri pour l'excentricité des sentiments secrets. C'est pourquoi, avant que de faire de ses personnages des héros chrétiens à outrance, il en avait fait des fidèles de toutes les Petites Religions de Paris ^, des habitués de messes noires, diabolistes convaincus. Mais, comme il dit, « dans l'au-delà tout se touche », et, au demeurant, il n'y a pas si loin de Raymond Lulle à saint Joseph de Gupertino et de Gilles de Rais à saint Jean de la Croix. Aussi imagine-t-on aisément que des Esseintes converti se gardera d'être chrétien comme la masse du troupeau des justes. Ce qui l'enchante dans la religion, c'est précisément ce qui pourrait singulièrement contribuer à en écarter les autres : le côté thaumaturgique. Mais, le miracle, cela est encore « à rebours » des lois na-

' Jules Bois, les Petites Religions de Pai^is.

.{04 PASTELS ET FIGUIUNES

lurelles, partant incompréhensible au « mufle », et il n'en faut pas davantage pour convaincre des Esseintos. Et, comme il est encore resté sensible aux parfums, il aime surtout parmi les saints ceux dont les corps épandent de pieuses et délicieuses senteurs.

« Quand saint François de Paule et Venturini de Bergame otfrent le sacrifice, ils embaument ; saint Joseph de Cupertino secrète de telles fragances qu'on peut le suivre à la piste... Le pus de saint Jean de la Croix et du bienheureux Didée fleurait les essences candides et décidées des lys. »

Il vénère aussi les vierges et les veuves qui, durant des années, ne se sont exclusivement nourries que des saintes espèces, comme Angèle de Foligno et sainte Catherine de Sienne, ou dont le corps s'est élevé dans les airs, comme il advint à la bienheureuse Gorardescade Pise. Et son amour de la mystique le conduit à croire que le clergé séculier, « écrémé » par les missionnaires et les moines qui sont « la

fleur du panier des âmes », ne saurait être que « le lait allongé, la lavasse des séminaires ». Enfin, ce qui a achevé de décider Durtal à rentrer dans le giron de l'Eglise, c'est l'art religieux, le « génie du christianisme ».

'( Ah ! dit-il, la vraie preuve du catholicisme, t c'était cet art qu'il avait fondé, cet art que nul n'a surpassé encore. »

C'est l'argument de Chateaubriand, celui qui restera toujours le plus probant pour les artistes et les hommes de lettres. Aussi M. Huysmans rêve-t-il de ce moyen âge « délicieux et exquis » oii vraiment fleurissait l'art.

« C'étaient en peinture et en sculpture les primitifs, les mystiques dans les poésies et dans les proses ; en musique, c'était le plainchant ; en architecture, c'était le roman et le gothique. Et tout cela se tenait. »

Durtal a de l'histoire de l'art chrétien une connaissance très approfondie, il disserte sur

les origines et l'évolution de la musique sacrée, comme autrefois des Esseintes sur les auteurs de la décadence latine, et nous entretient tour à tour de Josquin de Près, maître de chapelle de Louis Xll, de Frangipani et de Thomas de Gelano, de Palestrina, d'Orlando Lassus, d'IIœndel, de Bach, d'Haydn, de Wagner, de Berlioz et de César Frank. Toutefois ce nouveau converti n'a point d'indulgence pour ceux qui ont péché contre l'art. Il dit, en passant, leur fait à Gounod et à Benjamin Godard, dont il compare la musique à des eaux de toilette intime ; observe qu'à Saint-Germain-des-Prés, où d'ailleurs « le clergé est d'une laideur spéciale, presque inquiétante », la maîtrise est « infâme, vrai ramas de gate-sauces, d'enfants qui crachent de la vinaigrette et de vieux chantres qui mitonnent dans le fond de leur gorge une bouillie de sons ». Quant à Notre-Dame-des- Victoires, cette ancienne Bourse de style rococojésuite, elle est « laide à faire pleurer, prétentieuse, baroque, et ses chantres barattent une margarine de sons vraiment rances ». Sainte- Clotilde, c'est « un bal d'airs profanes, un sabbat

mondain ». A Saint-Thomas-d'Aquin on fait de la musique de cafés-concerts, et l'on y « beugle le Tantum Ergo sur l'air national autrichien ». Puis, sauf dans quelques chapelles privées, la routine a presque partout aboli le symbole divin des liturgies.

« L'organiste songe à ses ennuis pendant qu'il joue; l'homme qui pompe l'air et le refoule dans les tuyaux pense au demi-setier qui tarira ses sueurs ; les ténors et les basses soignent leurs effets; la bedeaudaille suppute les fonds que rapporte la messe, et le prêtre pressé par l'heure du repas expédie l'office. »

On voit assez bien, je pense, que M. Huysmans n'a point répudié tout à fait son goût de Tépithète truculente et que, comme le chien dont parle l'Écriture, il retourne fréquemment à son vomissement. Puis, ce Durtal en quête d'un salut un peu propre, ne vous fait-il point souvenir de M. Folantin à la recherche d'un bifteck mangeable ?

La conclusion à'En roiite^ c'est « l'abêtissez-

VOUS, faites des signes de croix » des Pensées de Pascal. C'est la supériorité, une fois de plus proclamée par un homme ayant sondé la vanité de toutes choses, des simples d'esprit et de cœur sur les riches d'orgueil et d'intelligence.

« Si ceux-là, reprit-il, pensant à ces écrivains qu'il lui serait sans doute difficile de ne pas revoir, si ceux-là savaient combien ils sont inférieurs au dernier des convers ; s'ils pouvaient s'imaginer combien Tébriété divine d'un porcher de la Trappe m'intéresse plus que toutes leurs conversations et tous leurs livres ! Ah ! vivre, vivre à l'ombre des prières de l'humble Siméon, Seigneur ! »'

C'est sur un point d'interrogation que se terminait En route. Le romancier Durtal allait-il

1 En roii te, AliS.

persévérer dans son goût de la retraite, s'humilier encore aux pieds du Père Maximin et continuer de s'asseoir régulièrement à la sainte Table, ou, découragé, dégoûté de la religion comme d'une sensation désormais émoussée, allait-il retourner à ses erreurs passées ? Il n'était point aisé de le dire, car, si l'on sentait parfois un accent de sincérité dans le repentir du nouveau converti, il est incontestable qu'il ne répondait en aucune manière au type classique du pénitent. 11 n'avait point ce respect, cette humilité et cette indulgente charité qui sont comme la marque de ceux que la grâce a récemment touchés. Tout ce qui n'est point dogme et article de foi passait au crible de sa critique. Nous sommes aujourd'hui définitivement fixés et la Cathédrale marque un progrès dans le retour de Durtal à la foi.

Revenu de la Trappe de Notre-Dame-de-l'Atre à Paris, le héros de M. Huysmansne tarde pas à traverser cette crise de langueur et de sécheresse, « cet état d'anémie spirituelle, affreux, » que tous les maîtres de la mystique ont nettement caractérisé.

(( L'âme gardait la chambre, se levait à peine, traînait sur une chaise longue, somnolait dans la tépidité d'une langueur que berçait encore le ronronnement de prières toutes labiales, d'oraisons se dévidant comme une machine détraquée dont le déclic part seul et qui tourne d'elle-même dans le vide, sans qu'on y touche. » *

Sur les conseils de l'abbé Gévresin et de sa servante M"° Bavoil, une bonne qui donne à son maître des répétitions de mystique et de symbolique en lui servant ses œufs à la coque, Durtal se résout à quitter Paris pour aller s'installer auprès d'eux à Chartres. Il y habite un appartement situé en face de la Cathédrale et y vit sans autre société que celle de l'abbé Gévresin, d'un vicaire de Chartres, l'abbé Plomb, et de ses bouquins mystiques.

Le livre de M. Huysmans est comme un long traité de symbolique. 11 nous renseigne abondamment sur la signification chrétienne de

ï La Cathédrale, 40.

portes, des vitraux, des transepts, etc., etc.. Cela fait que cet ouvrage plein de pensées, d'aperçus originaux sur l'art du moyen âge, les primitifs, l'architecture gothique, la musique sacrée, est, pour une certaine classe de lecteurs, du plus haut intérêt; encore que M. Huysmans -( mble y avoir vidé de-ci de-là, et un peu pêlemêle, les étrangetés de la bibliothèque mystique de des Esseintes. Pour « se divertir », Durtal > enfonce dans ce moyen âge qui « était le règne du symbolisme, parce qu'il était le règne de l'Eglise ». Tout alors exprimait l'idée de Dieu, depuis les couleurs et les parfums jusqu'aux fleurs et aux pierreries, de la musique à la sculpture. Et de là de longs chapitres sur le Bestiaire, la Faune et la Flore du moyen âge, dont les matériaux ont, paraît-il, été gracieusement fournis à M. Huysmans par les doctes I)«'nédictins de l'abbaye de Solesmes. Après quoi, Durtal examine, au point de vue pratique, l'iniluence du symbolisme sur les âmes.

« Le moyen âge, dit-il, qui savait que sur cette terre tout est signe, tout est figure, que

312 PASILI.S Kl iiGLUlM.S

le visible ne vaut que par ce qu'il recouvre d'invisible, le moyen âge qui n'était pas, par conséquent, dupe, comme nous le sommes, des apparences, étudia de très près cette science et il fit d'elle la pourvoyeuse et la servante de la mystique.

Convaincu que le seul but qu'il importait à l'homme de poursuivre, que la seule fin qu'il lui était nécessaire, ici-bas, d'atteindre, c'était d'entrer en relations directes avec le ciel et de devancer la mort, en se versant, en se fondant autant que possible en Dieu, il entraîna les âmes, les soumit à un régime tempéré de cloître, les émonda de leurs préoccupations terrestres, de leurs visées charnelles, les orienta toujours vers les mômes idées de renoncement et de pénitence, vers les mêmes idées de justice et d'amour, et, pour les contenir, pour les préserver d'elles-mêmes, il les cerna d'une barrière, mit autour d'elles Dieu en permanence, sous tous les aspects, sous toutes les formes. » ^

1 La Cathédrale, 476.

Toutefois ce livre est quelque chose de plus qu'un traité de symbolique. C'est une hymne encore en l'honneur de cette Notre-Dame de Chartres, dont pas un écrivain n'avait jusqu'ici parlé en ces termes. La cathédrale domine tout le poëme de M. Huysmans, comme l'image grandiose et forte de Notre-Dame de Paris le roman de Victor Hugo. L'ami de l'abbé Gévresin a admiré la Cathédrale sortant des brumes du matin et s'endormant, grave et silencieuse, dans la poussière dorée du soir. Il l'a vue étincelante et radieuse sous le soleil de midi, triste et morne sous la pluie.

« Dans le mystère de son ombre brouillée par la fumée des pluies, elle montait, de plus en plus claire, à mesure qu'elle s'élevait dans le ciel blanc de ses nefs, s'exhaussant comme l'âme qui s'épure.

« Les colonnes accotées filaient en de minces faisceaux, en de fines gerbes, si frôles qu'on s'attendait à les voir plier, au moindre souffle, et ce n'était qu'à des hauteurs vertigineuses <{ue ces tiges se courbaient, se rejoignaient,

ili PASTELS ET FIGURINES

lancées d'un bout de la Cathédrale à l'autre, au-dessus du vide, se greffaient, confondant leur s6ve, finissant par s'épanouir ainsi qu'en une corbeille <];ni^ lo^ fleurs dédoiée^ (|o< rlofs de voûte ». '

Elle s'anime pour lui et il Taime comme une sainte.

(( En somme, avec la teinte de ses pierres et de ses vitres, Notre-Dame de Chartres était une blonde aux yeux bleus. Elle se personnifiait en une sorte de fée pâle, en une vierge mince et longue, aux grands yeux d'azur ouverts dans les paupières en clarté de ses roses. » -

Aussi, avec quel amour évoque-t-il cette époque de foi, oii Ton se croisait, pour construire la cathédrale, « livrer assaut au ciel et le vaincre par l'amour et la pénitence ».

• La Cathédrale, 163.

« La Cathédrale, 165.

« Ce fut une migration ininterrompue, un exode spontané du peuple. Toutes les routes étaient encombrées de pèlerins, traînant, hommes, femmes, pêle-mêle, des arbres entiers, charriant des faisceaux de poutres, poussant de gémissantes carrioles de malades et d'infirmes qui constituaient la phalange sacrée, les vétérans de la souffrance, les légionnaires invincibles de la douleur, ceux qui devaient aider au blocus de la Jérusalem céleste, en formant larrière-garde, en soutenant, avec le renfort de leurs prières, les assaillants.

(( Rien, ni les fondrières, ni les marécages, ni les forêts sans chemins, ni les rivières sans gués, ne purent enrayer l'impulsion de ces foules en marche, et, un matin, par tous les points de l'horizon, elles débouchèrent en vue de Chartres. » '

A rehours était comme le René de la fin du xix* siècle, la Cathédrale en est le Génie du Christianisme.

i La Cathédrale, 258.

Par un phonom^ne étrange, il arrive que la bégueulerie et la fausse décence sont l'apanage ordinaire des âmes les plus licencieuses comme des époques les pluscorrompues. Et Durlal songe à cet efï'arouchement des pique-assiettes de la sainte Table, des « épiciers du Temple » et de ce bataillon sacré des dévotes qui « ont des prie- Dieu de luxe, des places réservées près de l'an tel ainsi qu'au théâtre près de la rampe, dans la maison de tous », à la lecture des livres et à la vue des sculptures, œuvres des saints du moyen âge.

« 11 avait suffi qu'une œuvre ne se contentât plus de raconter de simples historiettes ou d'aimables mensonges se terminant par des conclusions de vertu récompensée et de vice puni, pour qu'aussitôt la pudeur de la bedeaudaille se mît à braire. Le jour où cette forme, si souple et si large, de l'art moderne, le roman, aborda les scènes de la vie réelle, dévida le jeu des passions, devint une étude de psychologie, une école d'analyse, ce fut le recul de l'armée des dévots sur toute la ligne... Le

M. J.-K. HUYSMA^S 317

parti catholique, en retard de plusieurs ères, n'ayant pas suivi, à travers les siècles, révolution du style, tourna au rustre qui sait à peine lire, n'entendit plus la moitié des vocables dont les écrivains se servaient, se mua, disons le mot, en un camp d'illettrés ; incapable de discerner le mauvais du bon, il engloba dans la même réprobation les ordures de la pornographie et les œuvres d'art; bref, il finit par lâcher de telles gaffes, par débiter de si monstrueuses sottises, qu'il tomba dans le plus parfait discrédit et ne compta plus. » ^

Le livre curieux et fort de M. Huysmans est encore une critique d'art, oii l'on reconnaît la finesse et la sûreté de goût de l'auteur de Certains. Il continue de professer une juste répulsion à l'endroit de la « bondieuserie » de la place Saint-Sulpice et de la rue Bonaparte dont les magasins religieux sont encombrés de ces Sacrés Cœurs en plâtre qui, d'un air aimable, présentent « un cœur mal cuit, saignant dans des ruisseaux de sauce jaune • >. Il est quelque

' La Cathédrale, 306.

peu dur pour la fameuse Vie de Jésus de James Tissot, dont toutes les planches sont « d'une platitude, d'une veulerie, d'une indigence de talent que rien n'égale; elles sont dessinées par n'importe qui, peintes avec de la fiente, de la sauce madère, du macadam » ! Voilà, en vérité, de quoi donner à réfléchir au R. P. Sertillanges, le critique d'art de la Revue Thomiste. Puis, c'est un article sur le Couronîiement de la Vierge de Fra Angelico et une étude de l'esthétique chrétienne de Rembrandf, d'après les Pèlerins d'Emmaûs.

Il y a bien d'autres choses encore dans la Cathédrale et notamment certaines descriptions achevées, par exemple l'entrée à Chartres du nouvel évoque. M*'''" Le Tilloy des Mofflaines.

« A la queue de l'évêque, une cour des Miracles se dandinait en flageollant ; une colonne de vieux birbes, costumés avec les friperies vendues des morgues, ballottait, se soutenant sous les bras, s'étayant les uns aux autres. Tous les décrochez-moi ça d'il y a vingt ans ajustaient leurs mouvements, les

accompagnaient, sur eux; des culottes à ponts ou à pieds d'éléphant, des pantalons ballonnés ou collants, tissés d'étoffes lâches ou rétractiles, refusaient de se joindre aux bottines, laissaient voir des pieds où des élastiques grouillaient comme des vermines, des chevilles d'où coulaient des vermicelles cuits dans l'encre..,

« Et au-dessous de ce sanhédrin de chapeaux saouls, grimaçaient des figures ridées de vieillards, avec des pattes de lapin le long des joues et des poils de brosses à dents sous le nez. » ^

On dirait d'un Calot.

Le livre se termine par une crise d'àme. « Elle se cabre, ma rosse d'âme, dit Durtal, et j'ai beau la tirer, elle rue et n'avance pas. » Fatigué d'être toujours « en route », le pauvre homme voudrait se reposer, et il hésite. Le cloître l'attire, mais, se dit-il, « ce n'en se ra pas moins la vie collective, le lycée qui recom-

» La Cathédrale, 214.

mencera, ce sera la garnison monastique qu'il faudra tenir ». Il ne peut se rt^soudre à prendre une détermination. L'abbé Plomb tente de le l'aire entrer comme oblatà l'abbaye de Solesmes. Que fera-t-il? M. Huysnians sans doute nous le dira dans son prochain livre, COblat.

Telle est donc, en un résumé un peu désordonné, Tœuvre très intéressaïUe et un peu décousue de M. Huysnians. Elle est, comme le monument qu'elle chante, colossale et fine, lourde et gracieuse, simple et tourmentée, superbe.

Des Esseintes s'est enlinconvaincu <( que les raisonnements du pessimisme étaient impuissants à le soulager, que l'impossible croyance en une vie future serait seule apaisante ».^

' A rebours.

A Li GRÂNDE-CHARTREUSE

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