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LE SEMEUR

/^E jour-là, nous dit l'Evangile, (i) Jésus étant allé s'as- ^■^ seoir sur le bord du lac de Tibériade, on s'assembla autour de lui en si grand nombre, qu'il dût se réfugier dans une barque, et y prendre place, pour parler de là aux multitudes demeurées sur le rivage. Il leur exposa beaucoup de choses en paraboles. —

Je voudrais commenter une de ces paraboles, la première, celle du semeur. Elle est suavement belle, pleine de fraîcheur et de poésie. L,a nature d'Orient se reflétait dans l'éloquence du Maître. Jésus aimait à revêtir sa pen-

(1) Matth. XIII, I etseq.

sée d'images empruntées aux tableaux qu'il avait sous les yeux. Et, cette fois, pour parler de sa mission sublime et de ses résultats divers dans les âmes, à travers les siècles, il s'est servi d'un comparaison bien simple, mais tout à fait en harmonie avec les enseignements qu'il voulait exprimer.

Tâchons donc de bien nous pénétrer du sens de cette parabole, qui a plus d'une fois tenté le pinceau des artistes chrétiens, tant elle est fraîche et gracieuse, tant elle respire le printemps !

A l'exemple des disciples, approchons-nous du divin Maître, et demandons-lui de nous révéler le mystère caché sous la figure, la vérité, la réalité cachée sous la poésie.

I<e semeur, disait Jésus, s'en est allé semer. Il jette la semence. —

Jésus se désigne ici lui-même- Oui, le semeur, c'est le Christ, le Verbe fait chair. Ce Verbe, il est sorti du sein de son Père, et il est venu dans le monde ; Il a pris un corps et une âme, une nature comme la nôtre, et il a paru comme l'un de nous ; Il a quitté les hauteurs de son inaccessible lumière, et il est descendu dans nos profondeurs à nous, nos profondenrs enténébrées.

Mais, qu'est-il venu faire ici-bas?

Ce qu'il est venu faire ? Il est venu pour semer, pour nous donner des germes de vie, pour jeter dans le monde, abondamment, la semence de vérité.

Il y a un temps pour tout. Lorsqu'un laboureur va aux champs, ce n'est pas toujours pour faire les semailles. Parfois, c'est pour faire les labours, pour préparer, assou-

plir, ameublir la terre, et creuser de nouveaux sillons. — D'autres fois, c'est pour mettre en gerbes la récolte et la rentrer dans ses greniers.

Le Christ viendra aussi un jour pour faire la moisson, pour séparer le bon grain du mauvais. Il aura un van dans sa main, et il nettoiera son aire. A plus tard le triage, la récolte définitive au champ des âmes, et puis, après, le brisement des mondes. Tout d'abord, le Christ est venu, il vient pour semer, uniquement pour cela. — Les âmes, voilà sa terre, son domaine. — Le laboureur ne regarde pas à la terre où il jette la semence, il ne choisit pas non plus le grain pour en mettre du meilleur ici que là. De même, Jésus, semeur divin, ne fait acception de personne. La vérité qu'il apporte est une, et cette vérité, il la prêche aux pauvres et aux riches, aux grands et aux petits, aux savants et aux ignorants. Par conséquent, ce ne sera pas la faute du semeur si le grain ne pousse pas également partout. Cela viendra de la terre qui aura pris la semence, c'est-à-dire des âmes qui auront reçu la parole de vie.

Or, il y a des grains qui tombent sur le chemin. Les oiseaux de l'air surviennent et les dévorent. —

Ce grain, tombé sur le chemin, est la figure de ces âmes insensibles où la parole de Dieu ne pénètre jamais. Elle y tombe, mais, comme la pluie sur la pierre, sans y entrer ; elle reste à la surface. Et les oiseaux de l'air, c'est-à-dire les mauvaises pensées, les désirs mondains, les imaginations coupables, les lectures dangereuses, ont tôt fait de dévorer le bon grain. Le vent de la vanité ou de l'orgueil achève d'en disperser les restes.

Ces âmes sont ouvertes à tous et à tout. Ce sont de vraies places publiques, où piétine la foule indifférente et banale. Point de vie intérieure. Point de sanctuaire intime où elles se retirent, loin du bruit. Cette " cellule de la connaissance de soi-même," dont parle une grande mystique, elles se garderaient bien d'y entrer. C'est la vie du dehors, la dispersion des puissances, l'inutile éparpillement des plus nobles facultés. On dirait qu'elles ont peur de se recueillir, de se voir, de se mettre en face d'elles-mêmes, elles courent à tous les spectacles, elles passent leur temps à se fuir.

Maine de Biran disait que le psychologue se regarde vivre, se regarde passer.

Celles-ci, au contraire, regardent passer les autres, et ne redoutent rien tant qu'une heure de réflexion sérieuse sur le pourquoi et le sens de la vie. Elles aiment mieux se donner, se donner toujours, se laisser aller au flot de toutes les légèretés, de toutes les folies. Ames vides, âmes dures, âmes évaporées, où la parole de Dieu ne pénètre jamais,— âmes rebelles à la semence de vie !

D'autres grains tombent sur un sol pierreux, où la terre est rare. —

I^es âmes, bonnes d'ailleurs, mais inconstantes, sans énergie, sans caractère, sans force de résistance, sans volonté, sont marquées ici. Elles écoutent les enseignements divins ; elles reçoivent avec une certaine joie la parole de vérité, la trouvant juste, raisonnable, sainte, et merveilleusement apte à parfaire l'éducation de l'intelligence et du cœur, apte à conduire, par des voies idéales, sur les hau-

teurs de la vertu. Mais, sitôt qu'il faut montrer du courage et professer ouvertement sa foi, oh ! alors, elles n'en sont plus. Sitôt que le soleil de la tribulation pour le nom du Christ se lève sur leurs jours, oh ! alors, elles perdent leur bel enthousiasme premier, leur ferveur primitive, elles défaillent, elles se laissent abattre, et elles sont là, comme des tiges qu'un souffle suffirait à déraciner.

Ces âmes n'ont pas de profondeur. L,a parole de vie n'a pas poussé en elles de fortes racines. Or, remarquez ; les lâches, les timides, les tièdes surtout — vous savez comme le Christ a flagellé les tiédes — sont impropres au royaume de Dieu. La vie du chrétien vrai est un combat sans trêve. Jésus n'est pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive, le glaive à deux tranchants, le glaive qui pénètre dans la chair et dans l'esprit. Kh! bien, il faut qu'il soit profondément ancré dans l'âme, le désir des choses éternelles, pour qu'elle puisse ainsi lutter toujours, terrasser le respect humain, porter haut le drapeau de ses croyances, confesser Jésus, non pas seulement dans ses temples, mais en face du monde, placer l'image du crucifix, non pas dans une cuisine ou une chambre à coucher, mais dans un salon, comme si peu savent le faire. Il faut croire fortement au Christ, espérer fermement en L,ui, il faut l'aimer ardemment pour être doux, patient, miséricordieux, quand, par exemple, la calomnie, la calomnie basse, noire, traîtresse, s'attache à notre nom, nons poursuit de sa haine, flétrit nos œuvres.

Je suis venu dans le cloître pour y apprendre à souffrir, disait Savonarole, — le dominicain-martyr. Nous, nous sommes entrés dans la religion, nous avons été baptisés, nous sommes devenus enfants de Dieu, pour apprendre à lutter et à souffrir aussi pour le nom du Christ. Et nous

ne pourrons pas le faire, nous ne pourrons pas lutter, nous ne pourrons pas souffrir, si la parole du Christ n'a pénétré jusqu'au plus profond, jusqu'au plus intime de nos âmes.

D'autres grains tombent parmi les ronces. Mais les ronces, en grandissant, les étouffent. —

Ces ronces, ce sont les soucis, les mille inquiétudes, les remords, dont l'âme du riche est tourmentée. Oui, que de sollicitudes dans celui qui possède la fortune ! Il lui faut administrer ses biens, gérer ses domaines, veiller sur ses trésors. Trop souvent l'avarice, cette passion sordide, s'infiltre dans son âme. Et alors, le riche n'a pas de paix, pas de tranquillité. Il croit toujours qu'on va le piller. Il ruine les familles, il pressure les pauvres, et, avec tous ses trésors, il vit comme un indigent. Au désir de conserver ce qu'il a, se joint l'ambition de l'augmenter encore, de l'accroître toujours, d'entasser, d'entasser, jusqu'à ce que ses coffres débordent, jusqu'à ce que ses greniers regorgent.

Ah ! la pauvreté évangélique, que les saints ont embrassée, que l'humble moine François d'Assise a épousée, comme elle est autrement douce en comparaison ! Ht puis : pecuniœ obediunt omnia, — parole de l'Ecriture que ce proverbe rend très bien: une clef d'or ouvre toutes les serrures. L,e riche commet impunément une foule de crimes ; il achète les consciences, il viole la majesté sainte des lois, il est tout-puissant avec son almighty dollar. Dites-moi, comment concilier tout cela avec la parole de Dieu, avec la doctrine de l'Evangile ? Tout cela n'est-il pas propre à étouffer, à faire périr la bonne semence, suf-

focat verbum ? Non, la semence de vérité ne peut croître à l'aise dans l'âme qui se laisse aller à ce que l' Evangile appelle : fallacia divitiarum, la tromperie, la séduction des richesses.

Enfin, il y a des grains qui tombent dans de la bonne terre, et ceux-ci donnent du fruit, tel grain rendant cent pour un, tel autre soixante, et tel autre trente. —

Elle ne sera pas perdue, cette fois, la semence que le Christ a jetée en terre. Elle va germer et croître pour une moisson forte et abondante.

Sans doute, elles sont rares, les âmes qui ne résistent pas à la parole de Dieu, les âmes qui s'ouvrent pour recevoir le verbe de vérité, et qui font effort pour féconder la semence divine et pour la faire germer et fructifier. Elles sont rares, mais il s'en trouve, grâce à Dieu. Celles-ci font la joie et l'espérance du semeur divin.

Lorsqu'à la fin de l'été, le laboureur voit que la moisson s'annonce belle, lorsqu'il voit les tiges, chargées de riches épis, onduler au vent du soir, alors il oublie ses sueurs et ses fatigues, dans l'attente de la récolte prochaine.

L,es âmes, vraiment chrétiennes, réjouissent pareillement le cœur du Maître. En les regardant, Jésus se dit que, pour elles, du moins, ses paroles n'ont pas été inutiles, ni ses peines perdues. Elles promettent de rendre cent pour un, au jour de la moisson. Ea parole de vérité, tombée de la bouche du Verbe fait chair, a pénétré au plus profond de leur être ; là, elle a fait son travail de germination sourde, et maintenant elle lève, superbe et forte. L,a

doctrine évangélique n'est pas demeurée, dans ces âmes, à l'état de pure théorie, de vaine spéculation, de jeu pour l'esprit. Non, elles l'ont réalisée dans leur vie de tous les jours, elles l'ont mise en pratique, elles ont cherché à établir une parfaite harmonie entre leurs croyances, leurs principes, les inspirations de leur conscience, et leur conduite journalière. Et le succès a couronné leurs efforts.

J'ai tâché de vous exposer la parabole du semeur. Mais, oublions le tableau que l'Evangile vient de nous présenter, oublions et le lac de Tibériade, et la foule encombrant le rivage, et la barque où se tient Jésus. Je vois une autre barque, celle de Pierre, où le Christ demeure, et d'où il enseigne aux foules chrétiennes, à travers tous les âges. Oui, le Christ nous parle par la voix de son Vicaire, du Pontife qui gouverne le vaisseau de l'Eglise. Or, quel cas faisons nous de sa parole ? Comment acceptons-nous le Verbe de vérité ? — Importante question que je livre à vos méditations consciencieuses. Examinons-nous, et si nos âmes avaient été jusqu'ici froides et insensibles, si elles avaient été légères et inconstantes, si elles avaient été absorbées par les sollicitudes du siècle, demandons à Notre Seigneur Jésus-Christ, — Semeur divin, Semeur éternel— de venir les travailler, les ameublir, de venir les changer en cette bonne terre qui rend cent pour un du grain qu'on lui confie.

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