LE CRUCIFIX D'IVOIRE
A un Ami
... La merveille ! Le fin bijou d'art !
Béni soit l'inconnu qui a sculpté, fouillé l'informe morceau d'ivoire, et qui en a tiré cet admirable Christ, dont la vue m'émeut jusqu'aux larmes. Voici vraiment une œuvre religieuse.
L'autre jour, je visitais ces peintures dans lesquelles un maître moderne a représenté la vie de Jésus. J'y trouvais, certes, beaucoup de choses à admirer. La douceur ensoleillée des paysages d'Orient me ravissait. Mais, la
figure du Christ, qui réapparaît la même dans tant de ces nombreux tableaux, je la trouvais froide, composée, inexpressive, sans âme. Aucun des traits de cette immobile et impénétrable physionomie ne correspondait à mon idéal. Je n'y voyais point l'irradiation divine.
Ce crucifix d'ivoire ! Comme il me semble plus près de la vérité. Je l'admire, je l'aime, car il reproduit à mes yeux l'image intérieure que contemple mon âme. Celui qui l'a ciselé, possédait, sans doute, de merveilleux dons naturels, mais il avait surtout le sens mystique ; il avait vécu les Evangiles ; il avait l'intelligence du mystère de Jésus. C'est bien là le Christ de la tradition, vivant, palpitant.
Oh ! Pour peindre dans sa vérité, pour fixer sur la toile, ou pour façonner dans une matière quelconque la personne de Jésus, ce n'est pas assez d'avoir même du génie. Non. Il faut que l'inspiration surnaturelle vienne au secours de l'art, l'anime et le guide, il faut que l'esprit et le cœur de l'artiste soient imprégnés de pur et antique christianisme. On ne saurait réaliser autrement une telle création.
. . . L'œuvre est d'une délicatesse infinie. Le corps et les membres offrent des finesses de détail incomparables : les plis du voile, les cheveux qui flottent et ondulent, la ténue couronne d'épines, les traits émaciés, le relief des muscles — tout cela, c'est la perfection même, c'est le miracle de l'art.
Pourtant, son mérite supérieur, c'est qu'elle porte un cachet céleste. Une harmonie surnaturelle s'en dégage, qui captive la pensée. J'ai peine à en détacher mon regard. Une tristesse douce naît en moi de cette vision. Je sens mon âme s'ouvrir à des émotions que je n'avais depuis longtemps connues.
I^e Christ a été saisi au moment de la lutte, de l'agonie dernière, de l'abandon, des lugubres visions d'avenfr. Voilà bien ce que l'attitude de tout son corps, ce que sa physionomie surtout exprime merveilleusement. Je l'aime mieux ainsi que dans le repos de la mort. Oh ! l'indicible angoisse empreinte sur sa figure ! Il est haletant. Sa poitrine, dont on peut compter tous les os, se gonfle de soupirs. Ses membres palpitent, moins sous le coup de la douleur physique que par l'effet des peines intérieures. Son regard cherche en vain dans le ciel des yeux qui lui sourient. Manifestement, l'artiste a voulu le représenter à la minute précise où il s'écriait : "Mon Père! Mon Père ! pourquoi m' avez- vous abandonné ? "
Ce bijou d'art ! Il vient d'Italie, terre classique de la beauté. — Chi lo sa ? — Peut-être est-il né au fond d'un cloître, a-t-il été façonné par des mains religieuses ? Peutêtre est-il sorti du long effort d'une de ces méditatives natures d'artistes — trop délicates pour les luttes de la vie — comme il y en eut tant, aux âges de foi, dans les monastères? Alors, peintres, sculpteurs, poètes, volaient aux solitudes, non pour y ensevelir stérilement leurs dons célestes, mais pour les faire plus splendidement s'épanouir au souffle de la prière, pour retremper leur génie aux sources de l'idéal. Que d' œuvres, vraiment divines, nous devons aux contemplatifs des vieux âges !
Quel qu'il ait été — moine ou laïc — l'auteur de ce Christ avait connu, avait vécu la subtile douleur qu'il a fixée sur la figure du Maître. Dans le monde ou dans le cloître, il avait ressenti l'angoisse de souffrir solitaire. A force d'expérience et de génie, il avait compris un état d'âme qu'il a merveilleusement exprimé, là, en traits ineffaçables, dans les nuances délicates de l'ivoire ....