LE COURONNEMENT D'EPINES
.... Rien n'aura donc manqué au supplice du Fils de l'homme !
Il a subi dans sa chair le pire des tourments : les fouets ont labouré son corps, les lanières ont entouré, enlacé, étreint son dos et sa poitrine, ses membres si bien formés, si délicats, et y ont creusé très-avant, très-profond, des sillons horribles .... I,a divine victime n'est plus qu'une plaie, qu'un lambeau palpitant.
Dans ce corps brisé, que l'on va tout à l'heure pendre à une croix et élever aux regards de tous, — qui donc reconnaîtrait la majesté céleste ? — Toute la noblesse, toute la beauté du Fils de l'homme ne s'est-elle pas évanouie ? . . .
Non ! non ! regardez sa tête !
I,e front, les yeux reflètent toujours l'infini : le divin perce, irradie au travers de cette figure, malgré tout noble et céleste. Cette tête est bien celle d'un Roi, celle d'un Dieu ! L,es longs cheveux flottants, — où les gouttes de sang ont mis comme des rubis, — ils encadrent noblement toujours ces traits qui respirent — ah ! une douleur intense sans doute — mais par-dessus tout je ne sais quelle infinie douceur et bonté.
Pourtant, il manque quelque chose au front du Fils de l'homme. Il s'est dit Roi. Tout à l'heure encore, à la face de Pilate et de toute la soldatesque, Il a proclamé hautement son titre de souverain. Or, où est son diadème ? On voit, au front des rois, une couronne. — Pourquoi mon
Christ, L,ui, n'en porte-t-il pas ? pourquoi ne veut-on pas I^e couronner? ....
Si, on va L,ui mettre un diadème, et à l'instant. D'ordinaire, c'est l'armée qui acclame son Empereur; et ici c'est la cohorte prétorienne qui va mettre au front de Jésus la couronne, et le saluer Roi.
Mais quel couronnement ! Quelle amère dérision ! Avec quel art les bourreaux savent unir la moquerie à la cruauté !
— I^a douleur se mesure à l'ébranlement de l'être intérieur et non au choc des choses extérieures. — Or, je dis : si forte qu'ait été la souffrance du Christ, au moment de sa flagellation, si violente qu'ait été alors la commotion, — la scène de son couronnement d'épines va L,ui être plus épouvantable encore. Il y a comme une gradation dans les péripéties du drame sanglant qui se déroule. Physiquement, peut-être, cela L,ui était plus [dur, plus affreux, de sentir les fouets déchirer, déchiqueter sa chair, et la faire voler en lambeaux. Et encore, qui pourrait l'affirmer? Car, remarquez bien : elle est épuisée, rendue maintenant, la Victime. Or, songez un peu à l'atrocité de son nouveau supplice. Sur sa tête, c'est-à-dire sur la partie de son être la plus parfaite, la plus délicate, la plus sensible, des bras nerveux et vigoureux de soldats vont enfoncer, à coups redoublés, une couronne de pointes aiguës et tranchantes qui lui laboureront le crâne, et dont quelques-unes, lui transperçant le front, viendront aboutir au-dessus des yeux. Quand on pense sérieusement à cela, on en frémit.
En tout cas, supposons que cette douleur puisse être inférieure à la précédente. Je soutiens toujours et quand même que, dans la scène du couronnement d'épines, l'âme du Christ va plus souffrir, parce qu'elle va en être plus
profondément et plus intimement ébranlée. Je m'explique :
Lorsqu'on est innocent, on éprouve une joie secrète à supporter des persécutions. L,a calomnie est dure, je l'avoue, mais quand, dans son âme et conscience, on se rend le témoignage de n'avoir pas faibli ; quand, devant sa conscience et devant Dieu, on peut convaincre de mensonge ceux qui nous attaquent honteusement, traîtreusement, n'est-ce pas que l'on se trouve fort, je dirais presque tout-puissant contre ses ennemis ?
Tandis que, pour un homme qui se sent du cœur et de l'esprit ; pour un homme qui se sent appelé, de par une volonté supérieure, à une grande mission ; pour un homme qui a des idées et qui a conscience de sa valeur réelle, — n'être pas pris au sérieux, être même ridiculisé, bafoué, méprisé, moqué, regardé comme un insensé, traité d'imbécile,— si vous imaginez un supplice plus grand, moi je n'en sais pas, je n'en trouve pas, je n'en imagine même pas !
Or, ce supplice, Jésus s'y soumet. Car, en vérité, la scène de son couronnement est une scène de suprême dérision. Il l'a dit : " Son royaume n'est pas de ce monde" — et c'est Couronné d'épines qu'il nous apparaît, en attendant qu'il se dévoile à nous, là-haut, le front ceint de son vrai diadème de Pontife Eternel et de Roi Immortel des siècles !
Et nous irions, nous si petits, ncus couronner de roses ; nous irions chercher à régner sur les esprits et à régner sur les cœurs, quand le front du Maître est tout meurtri et quand Jésus nous apparait avec un signe de dérision ? — Non ! ne cherchons pas la faveur du monde, mais plutôt, laissons la main de la souffrance et de l'humiliation poser sur notre tête une couronne d'épines, qui se changera, là-haut, pour notre gloire, en un diadème étin-
celant !