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COLLEGES AMERICAINS

A Mon Frère

Les collèges américains forment comme de petites villes dans les grandes. Celles-ci ressemblent le plus souvent à des " boutiques,' ' selon le mot d'un célèbre écrivain.

— Pourrait-on caractériser, de façon plus expressive, l'activité matérielle qui règne dans les cités américaines, la part immense qui y est faite à tous les genres de commerce et d'industrie? —

Les collèges, avec leurs multiples constructions, leurs parcs infinis plantés d'arbres, coupés d'avenues, couverts de pelouses, les " cottages" de leurs professeurs, les résidences coquettes où logent bon nombre d'élèves, offrent une physionomie bien différente, constituent un monde distinct. Le bruit ou la fumée des usines ne trouble ni ne voile l'atmosphère qui les entoure. Seuls, les cris de joie des élèves ou le roulement des "cars" rompent, parfois, le silence de l'espace. Tout y porte ce cachet de sereine distinction, propre aux milieux intellectuels. L'on rencontre, ici, des visages où l'effort de la pensée a déjà mis sa noble empreinte, — et cela repose de toutes ces figures quelconques, bourgeoises, affairées, que l'on voit ailleurs, dans les centres, surtout.

Les parcs de collèges sont ouverts à tous. A peine si l'on aperçoit, de ci de là, une borne qui en marque la limite. Rien ne vient donc briser les lignes naturelles du

paysage. C'est là, d'ailleurs, une mode bieu américaine. En général, aux Etats-Unis, il n'y a pas, autour des propriétés, de murs d'enceinte, qui les dérobent aux regards profanes. Les demeures s'élèvent, parfaitement visibles à tous, au milieu de la verdure et des fleurs. Comme l'a dit un touriste, "les Américains savent respecter la nature." Ce n'est pas ici qu'il sera jamais besoin de sociétés pour "la protection des paysages." Les rares grillages que l'on voit sont si fins, si artistement travaillés, qu'ils forment un ornement de plus, et ajoutent encore au pittoresque d'un site.

Ce peuple, si éminemment industriel, ne manque certes pas de sens esthétique — nous en avons là la preuve — il entend quelque chose au culte de la beauté ....

Toutefois, au point de vue extérieur, les collèges valent moins, d'ordinaire, que le site qu'ils occupent. Et, vraiment, il n'y a peut-être pas suffisamment d'harmonie entre le cadre et l'image. Aucun souci d'art, j'allais dire aucun goût, n'a présidé à la construction de leurs nombreux édifices. Car un collège, ici, ce n'est pas, comme chez nous, une vaste maison, bâtie d'un seul bloc, suivant des lois régulières, et en imposant par sa masse, sinon, toujours, par sa beauté. C'est une série de demeures, — on en compte jusqu'à sept ou huit, parfois bien davantage, — d'inégale grandeur, de forme différente, comme placées au hasard, souvent assez loin l'une de l'autre. S'il y a une grande variété entre chacune, pour la nature des matériaux, pour la forme et la dimension, elles se rencontrent, du moins, dans une même insignifiance. Ce sont, pour la plupart, de vraies boîtes. Pour la plupart. Presque toujours, en effet, s'en détache, parmi, quelqu'une dont les lignes, harmonieuses et pures, charment enfin le regard.

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Ainsi, il y a vraiment du style, de l'architecture, une imitation des modèles classiques, dans le " Mémorial Hall," à Harvard, Cambridge, dans la "Coram L,ibrary," au Bâtes, Lewiston. Et comment ne pas admirer aussi la " Chapelle" du Bowdoin, à Brunswick, Me., — joyau de fin granit, dont l'élégante blancheur se profile sur le fond sombre des pins, dont les flèches gracieuses mettent là, dans ce décor moderne je ne sais quoi d'archaïque, jettent une note mystique au milieu de toutes ces maisons profanes .... Cela ressemble à un oratoire de monastère.

Mais, en règle générale, ces bâtisses n'ont aucun cachet. A leur diversité, à leur manque absolu d'unité, aux couleurs, plus ou moins fanées, de leurs briques ou de leurs pierres, il est facile de voir que d'assez longs intervalles se sont écoulés entre leur fondation. Chacune porte, gravé, le nom de son donateur ou principal bienfaiteur.— L,es collèges américains sont, en effet, l'œuvre de l'initiative privée. Sur les quatre cents que l'on compte, par tous les Etats-Unis, quelques-uns seulement, — les collèges militaires, — relèvent de l'Etat. L,es autres sont tout à fait indépendants du pouvoir civil ou gouvernemental, s'administrent comme bon leur semble. L,eur origine, leurs développements, leurs ressources principales, tout cela est le fruit de l'effort individuel. En aucun pays du monde, l'initiative personnelle n'a tant fait pour la cause de l'éducation.

Comme l'a remarqué M. Paul Bourget : " cette race, rude encore, informe, trop récente, est nostalgique de civilisation."

Egale par la richesse, par la force matérielle, aux vieilles nations, elle voudrait leur ressembler aussi par le degré de culture intellectuelle, par ce raffinement des

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mœurs, qui est surtout l'œuvre des siècles. Les Américains donnent donc largement à toutes les institutions d'enseignement— bibliothèques, collèges, universités — dont la mission est de répandre la lumière. C'est pour eux un point d'honneur, d'orgueil. Ils ne reculent devant aucun sacrifice pour procurer aux esprits l'instruction. L'atticisme, suprême gloire des peuples policés, ils en savent tout le prix, et ils sont fiers de verser, chaque année, des millions pour la fondation ou l'entretien d'établissements supérieurs, où les jeunes intelligences puissent entrer en intimité avec la pensée antique, s' affiner au contact des maîtres immortels.

Or, quel est le but précis de ces collèges, leur rôle dans l'œuvre de l'éducation? Quelle en est l'organisation, au point de vue de la discipline et des études ? Comment fonctionnent ces grands corps qui tiennent une place si importante dans la vie de la nation ?

— Il y a quelques années, j'avais le plaisir d'accompagner, dans sa visite à l'un de nos petits séminaires canadiens, un abbé français, alors aumônier d'un lycée de Paris, aujourd'hui évêque de ***. Comme je lui faisais remarquer l'ampleur harmonieuse de l'édifice, son étincelante coupole, et lui montrais les merveilleux jardins, où, parmi les pelouses, — diamants parmi des émeraudes, — luisaient de clairs étangs : "Oui, tout cela est très beau, me répondit-il. Pourtant, ce qui m'intéresserait bien davantage, ce que je voudrais observer de près, c'est le mécanisme de cette institution, sa vie intime ; j'aimerais à étudier comment on y entend l'art de former des hommes . . . . "

— Le lecteur aurait peut-être le droit de nous dire la même chose. Aussi bien est-il temps d'entrer dans ces collèges américains, pour tâcher de saisir leur physionomie

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spéciale. Nous les avons, jusqu'ici, vus du dehors, mais c'est leur âme surtout qu'il importe de connaître et d'apprécier.

I,e but de ces collèges est de parfaire l'éducation classique, commencée dans les " high schools." L,e cours y est de quatre années, chacune comprenant neuf mois d'études. A la fin, l'élève reçoit un diplôme qui lui permet, soit de se livrer à l'enseignement dans une école quelconque, soit de s'initier à une profession libérale dans quelque Université, ou encore de se préparer au "ministère" dans une " divinity school." Plusieurs d'entre eux furent, à l'origine, de vrais petits séminaires, à l'usage de telle ou telle secte protestante. N'y entraient que les élus de la "vocation." Peu à peu, ils sont devenus moins exclusifs, ils ont élargi leurs cadres, ils ont ajouté à leur programme des matières dont la connaissance n'était pas jugée nécessaire aux futurs ministres. Et voici maintenant qu'ils sont ouverts à tous, sans distinction de race ni de religion. Ceux qui étaient les plus fanatiques en sont même venus à se proclamer hautement " unsectarian."

Nous ne jurerions pas, toutefois, en dépit de ces protestations libérales, que quelque chose de l'ancien esprit n'y demeure.

A la tête de chaque collège est un Président, dont le pouvoir est considérable, quasi monarchique. C'est qui qui doit créer des ressources à l'institution, lui chercher de nouveaux bienfaiteurs, y intéresser constamment les anciens ; lui qui trace les programmes des cours, et qui voit, non-seulement aux lignes générales, mais même aux détails de l'administration matérielle. Il doit avoir tous les talents, et les qualités pratiques de l'homme d'affaires, et les dons plus sérieux de l'éducateur; intervenir dans les

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domaines les plus différents, et, par exemple, au sortir d'un cours où il aura professé la philosophie, s'occuper d'un système de chauffage, d'un plan de bâtisse, surveiller une construction nouvelle.

Le président personnifie le collège, il en est l'âme, il en fait son œuvre, sa chose, il a toute liberté pour le façonner à son image.

S'il est homme de tradition, conservateur par essence, alors l'institution aura toutes les chances du monde de continuer à marcher par les vieilles routes, de toujours se ressembler. S'il est délicat, sympathique, facilement trouvera-t-il, parmi les anciens élèves ou dans la haute société, de généreux amis. S'il a, comme le président Eliot, de Harvard, — pour ne pas le nommer, — faim et soif d'innovation, s'il se croit appelé à réformer les anciennes méthodes et à imposer aux jeunes générations un programme pédagogique tout à fait ''vingtième siècle," tout réussira selon ses désirs, et les intéressés pourront assister à une révolution complète dans les matières et le mode d'enseignement collégial. Kt rien ne subsistera bientôt plus du système primitif, rien, si ce n'est les formules.

Sans doute, le président doit prendre conseil, — d'un bureau d'administration, pour les choses temporelles, du corps professoral, pour les études. Mais, pour toutes sortes de raisons, ses vues ont ordinairement l'avantage de prévaloir. D'ailleurs, comme il prononce en dernier ressort, il peut toujours finir par écarter toute pression et faire comme il l'entend.

Pourtant, soyons juste. En pratique, l'on relève bien peu d'abus. Messieurs les Présidents n'exercent qu'avec beaucoup de tact leur quasi souveraine autorité. Ils laissent une certaine initiative à leurs collaborateurs, et les

admettent même, dans une mesure parfois assez large, au partage de leur pouvoir. '4 L,' Américain est bon garçon," a dit Max O'Rell.

C'est, en effet, dans une qualité propre à la race, et aussi dans l'éducation, les idées ambiantes, l'avantage personnel qu'a tout président de collège à se créer, parmi les professeurs et les élèves, le plus possible d'amis, qu'il faut chercher pourquoi ces institutions, fondées sur le principe monarchique, se rapprochent plutôt, en fait, de la forme républicaine.

Un grand nombre de ces collèges sont mixtes, c'est-àdire que jeunes gens et jeunes filles y sont également admis, y sont soumis au même régime, y suivent les mêmes cours. Le " Bâtes," de Lewiston, se glorifie d'avoir inauguré ce système, qui n'a pas tardé à se répandre par tous les Etats-Unis, et le premier réalisé parfaitement cet " idéal" d'éducation, qui semble à plus d'un le suprême progrès, le plus magnifique produit de la civilisation moderne.

L'on nous permettra sans doute de ne pas éprouver le même enthousiasme, et de dire, mais brièvement, notre opinion sur ce point.

Si nous nous plaçons au seul point de vue des études, il ne nous paraît pas que la constitution mentale de la femme soit propre à des matières, surtout faites pour l'esprit positif, froid et raisonneur de l'homme, et s'adapte à un programme de cours classique. Ses dons naturels la disposent à un tout autre genre de travaux, veulent une culture différente. Combien ces fins, et souples, et délicats esprits doivent se trouver dépaysés au milieu de toutes ces choses! Les "vieilles" méthodes, selon lesquelles l'on dispense aux intelligences féminines des aliments con-

formes à leur nature, sont basées sur la psychologie, et seront, par conséquent, éternellement vraies, et les seules justes, les seules pratiques aussi, les seules toujours neuves.

D'ailleurs, quoiqu'en pensent les féministes, ce n'est pas du tout comprendre le rôle social de la femme, tel que voulu par Dieu, sa mission, sa vocation dans le monde, que de la préparer, par ces sortes d'études, à sortir de sa sphère naturelle d'influence et d'action, et, non pas à aider l'homme, plus tard, mais à le supplanter, non pas à en être la compagne accomplie, mais le compagnon, l'égal absolu dans l'exercice de ces professions libérales, autrefois regardées comme son inaliénable domaine. Pareille œuvre nous semble être une déformation du plan divin.

L,e ' ' sportisme ' ' est un article du programme, non le moins important, si j'en juge par la place qu'il y tient. Les élèves le cultivent avec une infatigable ardeur. Il y a des médecins, spécialement chargés d'examiner les aptitudes de chacun pour tel ou tel genre d'exercices athlétiques. A la fin de l'année, l'on accorde des prix à ceux qui ont fait preuve de plus grande habileté au ' ' base-bail, ' ' au "lawn-tennis," au "polo," dans la gymnastique, ou qui ont manifesté une force musculaire supérieure. Assez fréquemment, il y a, entre divers collèges, des joutes qui n'ont rien d'intellectuel précisément, et où les concurrents se mesurent, non pour savoir qui va l'emporter dans une discussion littéraire ou scientifique, mais dans un sport quelconque. Et ces joutes font courir toute la ville ....

Certes, les exercices physiques font partie de l'éducation. Car nous sommes matière et esprit. Notre âme est fortement chevillée à un corps, dont elle dépend pour ses opérations intellectuelles. Il n'est donc pas permis de re-

garder ce corps comme une quantité négligeable. Il faut, au contraire, le traiter en bon serviteur, et, à l'aide de mouvements, d'exercices en plein air, donner à nos nerfs l'occasion de se détendre, de se fortifier, tenir toutes "nos facultés extérieures dans un équilibre parfait. Cela est surtout nécessaire à la période de croissance, durant les années de formation. Mais le sport ne doit jamais être qu'un moyen. En faire un but, laisser croire qu'il peut être aussi glorieux d'avoir des muscles d'acier ou de triompher au " base-bail" que de remporter le prix de philosophie, c'est en fausser la notion, c'est verser dans un excès. Et j'aimerais à pouvoir dire que les collèges américains se gardent de cette erreur d'éducation, et qu'ils ne font pas la part trop belle aux exercices athlétiques.

Nous avons dit que le collège était comme le prolongement du "high school." Ees jeunes gens y entrent pour parfaire leur cours classique, commencé ici. Aux Etats- Unis, la formation libérale se donne donc en deux temps. Et, de ce chef d'abord, je me demande si elle ne manque pas quelque peu d'unité, d'esprit de suite. L,es "hautes écoles" sont absolument indépendantes des collèges. Entre ces diverses institutions, il n'y a aucune espèce d'affiliation, il n'y a pas d'entente préalable au sujet de la composition des programmes. Chacune en rédige un à son gré et lui donne force de loi. Or, précisément, les élèves, dès les premières années de collège, reprennent-ils leurs études classiques au point même où ils les avaient laissées au sortir du "high school"? I,e cours collégial est-il vraiment la continuation rationnelle du précédent? Les méthodes d'enseignement y sout-elles les mêmes? L,es jeunes gens ont-ils reçu, d'où qu'ils viennent, — car les "hautes écoles" sont nombreuses et pratiquent aussi le

"self-goverutneut," — une préparation équivalente, et, du moins essentiellement, uniforme? — Sur toutes ces questions, le doute est bien permis. Mais passons.

Ce que nous pouvons affirmer, c'est que les programmes des collèges, en général, ne se distinguent assurément pas par une belle ordonnance Leur qualité maîtresse n'est pas l'unité, la méthode progressive. Tout y est. Par malheur, les matières semblent classées trop arbitrairement, sans égard à leur importance respective. L/'on n'a pas, je crois, suffisamment tenu compte que certaines études, pour être pleinement utiles et profitables, doivent se faire à un moment où l'intelligence, par une culture lente et suivie, a déjà acquis quelque développement, quelque maturité, où le jugement est déjà plus sûr. Toutes ces choses abstraites, — hautes mathématiques, sciences naturelles, philosophie, — qu'ailleurs l'on réserve pour les dernières années, figurent ici, souvent, dès le commencement du cours.

Or, est-ce raisonnable? L,' esprit des élèves serait-il assez fort déjà pour supporter une nourriture aussi solide et pour pleinement se l'assimiler? En des classes qui devraient être purement consacrées aux "humanités," pourquoi introduire une branche quelconque des sciences physiques? Quels rapports ces deux ordres de connaissances ont-ils entre eux? N'est-ce pas éparpiller les forces de l'intelligence que de les appliquer, presque en même temps, à des matières si différentes? — A mesure que le cours s'avance, il n'y a pas de progression constante vers des choses toujours plus élevées; l'on n'offre pas à l'esprit, graduellement, un choix d'études supérieures, correspondant aux diverses étapes de sa formation.

Et pourtant, où l'harmonie, la méthode, l'unité sont-

elles plus nécessaires que dans l'œuvre de façonnement des intelligences? 1/ esprit qui n'est pas soumis de bonne heure à une discipline rigoureuse, pourra, sans doute, à force de lecture, acquérir bien des connaissances, mais il n'aura jamais cette vigueur, cette clarté indispensables pour exposer nettement une idée ; la force de déduction, le pouvoir de synthèse lui feront défaut toujours. Il ne saura pas comment tout ramener aux vues d'ensemble, infiniment fécondes. Au lieu d'aller droit au but, il se perdra dans le dédale de questions subsidiaires et incidentes. Cet esprit sera agréable peut-être, distingué même, non point solidement trempé. I,a qualité première, essentielle, de toute culture libérale doit être l'unité.

Quant au choix des auteurs, vraiment, surtout en ce qui regarde les modernes, l'on ne tombe pas toujours sur ceux dont la langue est la plus pure, dont le génie incarne le mieux l'âme et les aspirations de leur nation. Des types sont proposés qui, certes, ne méritent nullement le titre de modèles. Pour ne citer qu'un exemple, ce n'est pas dans George Ohnet que l'on doit aller chercher une forme supérieure de pensée ou de style.

Depuis quelques années, s'opère, au sein des collèges américains, une révolution dont le terme, assez facile à prévoir maintenant, dépassera peut-être ce que ses auteurs en avaient attendu.

Voici. Sous prétexte que les "high schools " ont haussé le niveau de leurs études, et que les jeunes gens y reçoivent une formation classique à peu près complète, les collèges ont inauguré le système des "élective studies," de cours facultatifs, c'est-à-dire que, dès la seconde année, la "sophomore," et, davantage encore, dans la "junior" et

la lt senior," les'élèves sont libres de se "spécialiser," tout comme les Universitaires, de choisir entre la plupart des matières qui figurent au programme, de n'en retenir, s'ils le veulent, que deux ou trois, à la seule condition, toutefois, de fournir, chaque semaine, un nombre déterminé d'heures de travail.

M. Eliot est le père de ce mouvement auquel on ne peut, à coup sûr, refuser la hardiesse bien américaine. Président de Harvard depuis 1874, il a introduit ce système chez lui d'abord. Et puis, il en a tant vanté les bienfaits, et Harvard, à cause de son ancienneté, de son incontestable mérite aussi, a, par tous les Etats-Unis, une si grande influence, que, peu à peu, les autres collèges ont suivi son exemple. Et maintenant "l'électivisme" est, presque partout, à l'ordre du jour.

Or, que faut-il en penser ?

l,a première chose à établir, pour justifier cette nouvauté, serait qu'en effet le cours suivi dans le "high school" équivalût, en somme, à un cours classique complet. L,a preuve manque, jusqu'à présent, et c'est pourquoi la donnée principale sur laquelle repose toute la théorie fait un peu sourire. Comment supposer que ces écoles aient ainsi, tout à coup, amélioré, transformé leur programme, au point de pouvoir maintenant, dans le même nombre d'années qu'autrefois, donner une culture libérale presque entière? Et quand cela serait, est-ce à l'âge de quinze ou seize ans qu'un jeune homme est apte à se "spécialiser," à choisir, en connaissance de cause, telle branche d'études plutôt que telle autre, est assez sûr de ses dispositions, de son jugement, pour se porter sur les matières les plus propres à développer ses facultés et à le préparer pour l'avenir ?

D'ailleurs, pourquoi les années de collège, si le cours classique finit avec le ' ' high school ? ' ' Ces institutions n'ont-elles pas fait leur temps? Pourquoi continuent-elles à recevoir un si grand nombre de jeunes gens, auxquels, décidément, elles ne sauraient apprendre rien de bien nouveau, puisque l'essentiel, eu fait de formation libérale, leur a été donné déjà? Au lieu de s'y éterniser sans grand profit, les élèves feraient mieux, vraiment, de passer immédiatement du " high school " à l'Université.

Ainsi, " l'électivisme " enlève aux collèges leur raison d'être. L,' étape finale de ce mouvement sera, soit leur suppression, soit leur transformation en véritables Universités. En attendant, grâce aux théories nouvelles, ils n'ont pas de caractère bien précis. Ils en sont à la période de transition. 1/ avenir verra se dégager leur forme définitive.

— L'occasion ne s'est guère offerte, jusqu'ici, d'adresser des compliments aux collèges américains. Ils en méritent, cependant, et à plusieurs points de vue.

Par exemple, leurs programmes font la part très large à l'histoire, aux institutions, au développement politique, littéraire, économique des Etats-Unis. Or, ceci est très bien. Oui, c'est très intelligent d'initier les jeunes gens à la genèse, de les intéresser à la merveilleuse croissance du pays qui est le leur, et où ils formeront, plus tard, la classe dirigeante. Non seulement on leur enseigne son histoire, mais encore on démonte devant eux, pièce à pièce, tous les rouages de son gouvernement ; on les met au courant des idées et des faits actuels ; on les fait participer à la vie de la nation. Dans les séances publiques, les discussions roulent ordinairement sur un point quelconque de la politique contemporaine. De la sorte, les élèves n'ont jamais l'air, à la fin de leurs études, de tomber d'un autre monde.

Remarquons encore que chaque collège a sa bibliothèque, bien fournie, où les étudiants aiment beaucoup à venir. On les voit consulter des auteurs, prendre des notes, parcourir les revues. Ils sont extrêmement sérieux. Le travail de pensée les absorbe. La bibliothèque est comme un sanctuaire. Nul ne songerait à en troubler le religieux silence. Les livres n'y sont pas pour le simple plaisir des yeux. Le collège ne prend pas la peine d'entasser volume sur volume pour la seule satisfaction de dire qu'il en a tant de milliers. A quoi bon des livres si on les laisse dormir sur les rayons ? Ici, toute liberté est donnée pour lire ou étudier. On aide les élèves dans leurs recherches ; on les laisse emporter les ouvrages à la maison. De toutes façons, on tâche de satisfaire leur désir de savoir, qui est très vif.

Que de choses, vraiment dignes de louanges, pourrions-nous signaler encore, dans le fonctionnement de ces grandes institutions. Mais notre esquisse est peut-être déjà trop longue.

Concluons donc.

A tous ceux de ' ' chez nous ' ' qui rêvent de réformes dans notre enseignement secondaire, et qui voudraient voir remanier de fond en comble les programmes de nos collèges classiques, à tous les "novateurs" qui voudraient remplacer l'ancien système par l'idéal américain, nous conseillerions volontiers une visite ici.

Qu'ils viennent donc, tous ceux-là, observer de près comment l'on entend et l'on pratique, aux Etats-Unis, la culture libérale. Leur enquête finie, je crois que leurs conclusions ne différeraient pas sensiblement des nôtres. Ils se réconcilieraient avec nos établissements d'éducation classique ; ils admettraient que les ' ' pays latins ' ' ont

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encore du bon, et qu'au point de vue des études supérieures, du moins, la Nouvelle-France n'a rien à envier à ses voisins.

Certes, tout n'est pas parfait dans nos petits séminaires canadiens. Plusieurs auraient bonne grâce à rajeunir, par exemple, leurs auteurs, et à tenir davantage leurs élèves, pour la littérature et l'histoire, au courant des choses contemporaines. Certains points de leur discipline sont aussi passés de mode. L,e régime du collège devrait, comme ici, imiter, de plus près, la vie.

Mais leur méthode de formation est éminemment rationnelle et progressive ; elle est une et harmonieuse ; elle tient compte du développement naturel de l'esprit, et ne lui donne, à la fois, que ce qu'il peut porter; elle le suit, et lui distribue, au fur et à mesure de sa croissance, des aliments toujours plus substantiels.

Toutes ces qualités, jointes à l'expérience des siècles, la rendent infiniment préférable aux théories en vigueur ici. Sur cette question souveraine de la formation des intelligences, les Américains pourraient sûrement prendre chez nous de très utiles leçons.

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