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LES DERNIERS HURONS

A M. Prince

Docteur-en-droit

T A JEUNE I.ORETTE est située dans le vestibule des *~* L,aurentides. On y monte par une pente si douce, si atténuée, qu'on se croirait toujours en plaine. L/endroit est pittoresque, comme tous les endroits de montagne. Une rivière y descend en cascades qui jettent dans l'espace une note de vie. Des touffes de pins lui versent leur ombre mystérieuse.

Le coup d'œil est magnifique : — de chaque côté, à perte de vue, ondulent les vertes Laurentides ; et, là-bas, sur l'autre versant de la vallée du St-Charles, où dorment tant de souvenirs, apparaît un nid de pierre : c'est Québec. Le soir, le spectacle devient féerique. Le soleil traîne, sur les murailles grises, ses lueurs mourantes, et teint de pourpre les coupoles et les flèches. Ses derniers rayons se noient dans les flots du port. Alors, tout revêt un ton uniforme ; les lignes, les contours s'effacent. Puis, tandis que la nuit descend sur les choses, et les enveloppe, la ville, au loin, s'illumine. C'est merveille de voir, dans l'ombre, s'allumer ses mille feux. Partout, sur le vieux promontoire, naissent des clartés presque blanches, qui vont rejoindre, au bas de l'horizon, les premières étoiles . . .

Ici habitent les descendants des Hurons. Eux qui avaient la terre, il leur reste ce coin de pays, cette rêserve(i). Pauvres débris d'une grande tribu! L,'âme, avide de se déprendre du présent, et de vivre, pour un peu, avec les témoins du passé, avide aussi d'oublier l'activité fiévreuse de nos villes, dans la vision de mœurs primitives, ne trouverait pas chez eux tout ce qu'elle cherche. L,es Hurons n'ont presque rien gardé des mœurs et des traditions de leurs ancêtres ; la vague poésie des choses anciennes ne plane plus au dessus de leur bourgade.

Ils perdent leur langue. L,a civilisation, qu'ils fuyaient, les a relancés jusque dans leur réserve. Ils l'ont subie, avec gêne d'abord ; et puis, comme leur tempérament n'offrait guère de résistance — les Hurons se sont toujours distingués par un naturel doux et conciliant — ils ont fini par s'accommoder assez bien du voisinage des étrangers. Ils en ont adopté le costume, et aussi, un peu, les habitudes, sauf celle du travail régulier. L,eur figure nous rappelle le type premier, mais on a quand même peine à découvrir en eux des hommes d'un autre âge.

Iyes maisons ressemblent, pour la forme et la dimension, à celles de nos villages. Seulement, elles sont dans un affreux pêle-mêle, posées comme au hasard, l'une sur l'autre. — Ce désordre, qui n'a rien de beau, est pourtant très caractéristique. Pour le sauvage, la maison est tout simplement un abri, un peu plus confortable qu'une tente : il ne regarde donc pas où il la construit; il ne s'occupe pas plus de l'entretenir ni de l'embellir, que s'il devait demain aller se fixer ailleurs. I,e fils des Hurons a toujours des goûts nomades ; la grande vie errante et libre le fascine.

(1) Mot consacré pour désigner les portions de territoire, affectées, par le gouvernement canadien, aux indigènes.

Et c'est pourquoi il ne veut pas s'attacher à sa demeure d'un jour. S'il l'ornait, il ne la quitterait ensuite qu'à regret ; il se trouverait mal loin du foyer ....

Un enclos étroit sert de cimetière : là sont ensevelies plusieurs générations. — On connaît le culte du sauvage pour les siens qui ne sont plus. Tous les historiens nous vantent sa fidélité à la mémoire de ses pères. Le christianisme n'a pas détruit ce sentiment, né d'un souvenir et d'une espérance, mais il l'a ennobli, comme tout ce qu'il touche, il l'a élevé à la dignité de dévotion. — Le "fils des bois" se rappelle toujours ses morts, mais il le fait maintenant avec esprit chrétien; il a foi en l'éternelle vie, pour ceux qui se sont endormis dans le Christ. Le lieu où ils dorment leur dernier sommeil lui est sacré. Il néglige sa demeure, mais il se plaît à parer leur tombe. Le cimetière est propret; on y travaillait encore quand nous l'avons visité. Cela contraste avec l'air d'abandon qui règne par toute la bourgade.

... Je me disais intérieurement : La tribu huronne, qu'est-elle autre chose qu'un vaste champ de morts aussi? Il ne reste plus du passé que des ombres errantes. Tous éteints, tous évanouis dans des lointains de rêve, aussi bien ceux que voient nos regards, que les inconnus ensevelis sous la terre. Nous sommes en face de débris ....

La chapelle m'a intéressé. L'âme y éprouve ce recueillement involontaire, que l'on ressent toujours dans les vieux sanctuaires, auxquels leur âge ajoute quelque chose de plus vénérable. Les murs sont comme imprégnés de prières ; il y traîne je ne sais quel parfum .... ' * Rien nefixe et ne ressuscite le souvenir aussi sûrement que les parfums." (i) Et, celui qui emplit l'humble chapelle hu-

(1) M. de Vogue.

ronne, nous rappelle la foi naïve et l'enfantine piété des anciens. Elle est consacrée à la Reine du Rosaire : le diplôme d'érection de la confrérie, appendu au mur de la petite sacristie, date de l'an 1730, et est signé : Thomas Rifiolt, maître général des Frères-Prêcheurs, (en la 6e année de son généralat) .

Tout, dans le temple, converge vers Marie ; elle en est la patronne et la reine. Sitôt que les premiers missionnaires lui eurent fait connaître sa douce Mère du ciel, le Huron commença à l'aimer de tendre et filial amour; et il a légué à ses fils cet amour en héritage. Marie a eu, depuis, toutes les prédilections de la tribu ; le Huron lui a adressé, d'âge en âge, d'ardentes et vives prières. Ce n'était pas assez de l'honorer en la priant ; il a cherché à lui exprimer ses sentiments par des œuvres d'art. Rien d'original, de bizarre comme les statues ou peintures que la dévotion à la Vierge lui a inspirées. — J'ai remarqué, entr' autres, dans le tombeau de l'autel, une sculpture sur bois; et, sur le mur, une reproduction de la "Vierge à la chaise." C'est peut-être là ce qu'il y a de moins mal. Le reste est quelque peu grotesque. Ainsi, saint Joachim et sainte Anne, qui entourent leur fille, devenue leur reine, sont loin d'être des œuvres de mérite. L,es formes grossières ont été vêtues de décorations qui achèvent l'effet. Saint Joachim vous regarde fixement avec des yeux d'ébène, de vrais yeux de Huron, flamboyants, terribles, — et la bonne sainte Anne est de toutes les couleurs. Pourtant, il se dégage de ces productions d'un peuple enfant, ignorant d'art, quelque chose qui plaît.

Parmi les œuvres anciennes, il y a des morceaux très précieux, apportés des "vieux pays": deux statuettes, deux crucifix, un ostensoir, un bénitier, des candélabres,

une lampe de sanctuaire (hors d'usage), tout cela en argent massif. Sous le pied en ovale de l'ostensoir, il y a ces mots de gravés :

CLAVDE PREVOST ANTIEN ESCHE- VIN DE PARIS ET ELIZABETH L,E GENDRE SA FAMME MONT DONNE POVR SERVIR A EEGUSE DES PERES JESVITES AVX TROIS RIVIERES LAN 1664.

Ea sacristie renferme un ornement complet brodé par les dames de la cour de Eouis XIV. J'ai admiré la perfection de ce magnifique produit d'art religieux, lequel est en même temps un souvenir historique. Un détail : les filaments d'or, mêlés à la trame, ont conservé, après tant d'années, tout leur éclat. L,a matière était donc de qualité supérieure. En ce temps-îà, rien n'était trop beau pour le culte divin. Et les grandes dames du grand siècle étaient heureuses de mettre au service des autels leur fortune et leur talent.

On le voit, ce pauvre sanctuaire a, lui aussi, son trésor, et les Hurons gardent jalousement ces reliques doublement précieuses.

.... Puisse-t-il rester toujours tel qu'il est, ce temple, pour nous parler d'un âge mort ! Il a un cachet d'ancienneté, d'originalité, dont je souhaite qu'on ne le dépouille jamais. Tant de vieilles choses disparaissent. Des profanes, insensibles à leur vague poésie, nous enlèvent, un à un, ces débris, sur lesquels le regard s'arrêtait avec amour. On veut tout moderniser. Pourtant, aux heures de rêverie, il fait bon errer parmi les témoins antiques . . .

Iy à-bas, sur la réserve huronne, s'effacent aussi les vieux souvenirs; ils s'en vont, ceux d'un autre temps; bientôt, les derniers survivants de la tribu se seront perdus dans la civilisation envahissante.

Qu'elle reste, du moins, la chapelle primitive! Qu'elle reste pour nous remémorer toujours ceux qui ne sont plus ! Qu'elle demeure, pour nous inviter, par les tintements grêles de sa cloche, et par son parfum de passé, à la prière pour les morts ! . . . .

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