O. E. MATHIEU, P. A.— C. M. G
Prenons le mot et tâchons de l'expliquer.
C'est aux Romains que nous le devons. Education vient du latin educere : tirer de — sortir de — extraire de. Qu'est-ce à dire? — C'est à dire que l'éducation a pour but, pour unique fin, de tirer, de l'enfant, l'homme, et l'homme complet. Bile fait sortir l'âme et le corps des langes du premier âge, et les conduit jusqu'à parfait développement, jusqu'à maturité.
Que fait l'artiste, le sculpteur?
Il prend un bloc de marbre brut, et ce bloc, il le travaille, il le façonne, il le taille. Enfin, après des journées de labeur et des veilles enfiévrées, une statue, aux formes pures et aux lignes harmonieuses, apparaît. C'est toujours la même pierre. Mais combien différente d'aspect ! 1/ artiste a mis dans le marbre la ressemblance de son idéal. Quelle majesté de physionomie! Quelle délicatesse et
quelle grâce de contours ! Quelle ampleur, quelle proportion de formes ! On dirait vraiment qu'un souffle de vie l'anime, cette statue; on dirait que ses lèvres, si finement dessinées, vont s'ouvrir pour nous parler, que toute sa figure, immobilisée dans je ne sais quel rêve intérieur, va soudain, par la voix et le regard, nous révéler le mystère qui l'absorbe. N'est-ce pas qu'ils sont merveilleux, l'art et le ciseau de l'ouvrier, pour transformer ainsi une masse informe en une idéale apparition !
Iy'œuvre de l'éducateur est analogue à celle de l'artiste, encore qu'elle lui soit infiniment supérieure en résultats. Car, la statue qui naît sous les doigts du sculpteur, c'est une beauté froide et vide, qui restera éternellement inerte dans la pierre. Mais l'éducateur prend l'enfant — matière vivante, grossièrement pétrie — et il doit, par un travail long et consciencieux, par une série de délicates opérations, faire de ce petit être, aux traits indécis, et aux lignes indistinctes, un chef-d'œuvre de beauté physique, intellectuelle et morale ; — il doit aider, seconder les efforts de la nature, tirer du chaos, réveiller les nobles facultés comme endormies dans la matière, dégager de leur écorce tant de puissances latentes; — et les développer ensuite, ces facultés, les orienter dans le sens du bien, du beau, du vrai, de l'honneur et de la vertu; — cultiver, exercer toutes ces puissances, leur faire rendre tout ce qu'elles peuvent donner.
Une âme d'enfant est comme de la cire molle. Or, avant qu'elle ne prenne de la consistance, il appartient à l'éducateur de la mouler, de la façonner, de lui mettre une empreinte indélébile, de graver dessus des caractères sacrés qu'elle gardera toujours.
L,' éducation comprend tout un ensemble de choses.
Ceux qui veulent la restreindre à la formation extérieure de l'individu, ou au développement de telle faculté particulière, se trompent tout à fait. Car, c'est l'homme tout entier qu'elle travaille, — l'âme et le corps, l'ange et la bête, la matière et l'esprit.
— 1/ éducation façonne le corps.
Notre corps n'est pas une quantité négligeable. Sans doute, l'homme ne doit pas idolâtrer sa chair, ni faire, de la partie inférieure de son être, le principal, l'unique objet de ses préoccupations. Mais encore doit-il en tenir un juste compte. Notre âme est enchaînée, fortement chevillée à un corps; et ce corps est destiné à être l'instrument des opérations de notre intelligence. Donc, pour que notre esprit puisse s'exercer, il faut que nos organes, nos nerfs, nos sens, en un mot, tout notre être physique, soit dans un parfait équilibre. Suffit-il à un artiste d'avoir du génie ? Si les cordes de sa lyre sont faussées, brisées, pourra-t-il en tirer des sons harmonieux ? De même, chez nous, l'esprit se ressent des désordres de la chair ; il ne peut rien, si la matière ne lui prête son concours. L,es anciens avaient bien compris l'influence du corps sur l'âme, leur mutuelle dépendance, quand ils disaient : mens sana in cor pore sano. Aussi les Grecs, qui furent d'habiles éducateurs, faisaientils une large part aux exercices physiques. Par cette méthode, ils ont formé des hommes qui sont restés, à travers les âges, les types de la beauté parfaite. Et, toute éducation qui ne cultive pas, qui ne développe pas le corps, est une éducation fausse, une éducation qui manque son but.
— I/éducation — par l'instruction — ouvre, assouplit, fortifie l'intelligence. I/esprit de l'enfant vient de s'éveiller; il ne sait, il ne connaît rien. A l'éducateur de commencer à l'orner, à le meubler. C'est ici que son rôle
PASTKLS
devient souverainement délicat et difficile. Comme il doit y aller lentement, avec réserve ! Les mères donnent à leurs enfants une nourriture proportionnée à leur estomac. L'éducateur doit, ainsi, doser la science aux jeunes et frêles esprits qui lui sont confiés. Les surcharger serait les briser. Trop de lumière à la fois les éblouirait, les aveuglerait même. Kn même temps qu'il les développe, il doit les fortifier. Car, développer sans fortifier, c'est le plus souvent anéantir.
L'éducateur doit, peu à peu, apprendre à l'enfant à penser par lui-même, à avoir des idées personnelles ; — il doit le laisser coordonner, digérer ses connaissances, s'assimiler ce qu'il a lu ou ce qu'il a appris; il doit le former à la méditation, à la réflexion. Il y en a qui ont le cerveau chargé d'idées étrangères, la mémoire remplie d'une foule de textes. Mais, ces pensées, qu'ils ont empruntées ça et là, sont comme autant de plantes parasites, qui sucent la sève de l'arbre, et empêchent ses jeunes rameaux de croître, de s'étendre. Il leur eût été plus utile de chercher à tirer de leur propre fond quelques idées. Je sais, le travail cérébral épuise, consume. Mais, comme l'esprit se fortifie par cet exercice! Combien la réflexion donne d'ampleur, de pénétration à l'intelligence ! Au fond de chaque esprit, il y a les mêmes idées en germe. Mais peu savent exploiter leurs richesses ; peu font effort pour tirer parti de leurs ressources. C'est pour cela que les esprits vraiment personnels sont si rares. On aime mieux s'en remettre aux autres. Chacun préfère vivre sur le patrimoine commun. Pourquoi défricher sa propre terre ? A quoi bon se donner tant de peine ? Pourrait-on espérer voir pousser dans son champ des plantes inconnues? Puisque non, alors n'est-il pas plus commode de cueillir dans le champ voisin une moisson déjà mûre ? — Ainsi l'on va.
L,e grand vice de l'instruction, de nos jours, c'est, précisément, de charger la mémoire de pensées toutes faites, d'une foule de notions plus ou moins disparates. Elle fait du cerveau un véritable casier qu'elle emplit de choses; elle ne donne pas suffisamment aux intelligences le temps, la liberté de réfléchir, de coordonner, de synthétiser, de simplifier, de tout ramener aux idées supérieures et aux vues d'ensemble, infiniment fécondes. Bile tend à faire des érudits — et c'est tout. Encore, quels érudits ?
— 1/ éducation forme le cœur; elle trempe le caractère pour les luttes à venir; elle soumet la volonté au joug d'une discipline à la fois énergique et douce.
Une âme d'enfant a besoin d'être soutenue, dirigée, guidée, domptée. Elle a des dispositions au bien, mais elle a également des tendances au mal. Et, si une main ferme ne vient l'incliner, de bonne heure, dans le sens de l'honneur et de la vertu, il est à craindre qu'elle ne penche du mauvais côté.
Et puis, que fera-t-elle plus tard dans la vie, si elle n'apprend, dès ses jeunes années, à vaincre ses caprices, pour n'écouter que la voix de la raison et du devoir?
De nos jours, on entend monter de partout ce cri de plainte: " Hominem non kaàeo, nous n'avons point d'hommes." Qu'est-ce à dire ? — Certes, il faut être de son temps, il faut aimer son temps. Mais il ne faut pas que cet amour nous aveugle, il ne faut pas qu'il nous empêche de voir ni de dire la vérité sur les hommes et les choses de notre temps. Or, franchement — les hommes aux convictions sérieuses, les hommes qui placent leur conscience plus haut que leur intérêt, les hommes d'honneur, de devoir, les hommes de caractère, sont trop rares. L,'intructruction est plus répandue que jamais. Mais, à côté de
théories brillantes, de spéculations superbes, de vues idéales, on voit, dans la pratique, des spectacles écœurants. Ah ! si l'éducation était toujours et partout ce qu'elle doit être, — si elle ne se contentait pas de verser sur les intelligences des torrents de lumière, si elle remplissait entièrement son rôle, et s'occupait des cœurs, des volontés, des caractères, pour les façonner, pour les former au bien, pour les tremper vigoureusement, aurions-nous à déplorer de si universelles défaillances ? —
Est-ce tout? L'œuvre se borne-t-elle là? Quand l'éducation a développé le corps, cultivé l'esprit, formé le cœur, son rôle est-il fini ? —
Ce serait tout, ce serait fini, si l'homme n'avait encore un plus magnifique privilège, une fin surnaturelle, qu'il doit s'efforcer d'atteindre. Or, pour l'atteindre, il a besoin de lumières, et il a besoin de forces. La religion lui donnera tout cela — et c'est pourquoi la religion doit avoir une part, et une part très grande, dans la formation de la jeunesse chrétienne. L'enfant chrétien a droit à une forte instruction religieuse, qui lui révèle clairement le but de sa vie, qui prémunisse sa foi contre tout danger ; — il y a un droit absolu, inaliénable, comme à son pain. Et, si on la lui refuse, on commet ce crime sur lequel le Prophète se lamentait: " Parvuli petierunt panent, et non erat qui frangeret eu. Les petits enfants ont demandé du pain, ils ont crié pour avoir du pain, et il n'y avait personne pour leur en donner, (i)"
L'enfant chrétien a également droit à une formation religieuse, qui développe en lui tous les sentiments surnaturels, et le fasse ressembler à son Maître, le Christ Jésus.
(1) Thren. IV, 4.
Le priver des connaissances et des secours qui lui sont nécessaires, pour bien remplir les devoirs de la vie chrétienne, serait commettre à son égard la plus criante des injustices ....