CHAPELLE ANTIQUE
Aux Dames Ursulines de Québec
.... Cette chapelle, dans sa primitive simplicité, avec ses murs épais, ses hautes fenêtres, date évidemment d'un âge déjà lointain.
Au milieu des maisons modernes, elle s'élève sans prétention. L,e luxe qui l'environne ne paraît pas l'intimider toutefois. Son ancienneté lui donne des droits dont elle est humblement consciente, une valeur qui supplée à la beauté.
Comme tout ce qui a vieilli, elle a un air vénérable. Parmi tant de choses jeunes, récentes, la vue de ce sanctuaire, témoin de nos origines, relique d'un passé qui nous est cher, fait à l'âme une impression délicieuse.
(1) Cantic. — Passim.
J'admirais, tantôt, les monuments superbes, que le progrès de la civilisation a fait surgir, partout, dans Québec.
A cette heure, mon regard se repose avec amour sur ces vieux murs, nus, propres, fraîchement blanchis à la chaux, mais qui furent, un jour, criblés de balles, entamés par les boulets ennemis, noircis par la fumée des bombes.
Ces murs rappellent des faits antiques. Ils attestent, par leur solidité même, l'âpre énergie des aïeux, leur ferme foi ; ils disent la large part faite à Dieu dans la colonie naissante. S'ils furent construits inébranlables, c'est que, dans la pensée des premiers pionniers, la religion de Jésus devait, non-seulement protéger la nationalité canadienne au berceau, mais sa vie entière comme peuple.
A leur ombre, des âmes d'élite, des âmes consacrées, font effort pour réaliser en elles l'idéal de la perfection chrétienne. Loin du monde, dans la solitude du cloître, elles travaillent silencieusement à s'orner de vertus rares. — Et ces murs de chapelle, dans leur gravité, leur austère simplicité, ces murs, qui n'ont d'autre ornement qu'une propreté exquise, me semblent figurer à merveille — est-ce fantaisie que de leur prêter ce symbolisme? — l'abnégation de soi, le détachement de tout, qui fait le fond, l'essence de la vie religieuse.
En vérité, je leur trouve un charme spécial, évocateur des âges morts, un charme infini. Là-haut, le clocher grêle qui les domine, qui les couronne, je le préfère au plus élégant campanile. La poésie du souvenir plane sur toutes ces choses.
.... Je demande à visiter l'humble sanctuaire. On m'y introduit par la sacristie, qui me paraît presque neuve.
De voir ces boiseries toutes fraîches, ces meubles de forme récente, cela me fait une impression pénible. Je me
réveille d'un beau rêve. Mon imagination errait, loin, dans les âges, et voici qu'un simple changement de décor la ramène à la réalité. Le mirage s'est évanoui. J'ai hâte que le charme reprenne. J'aspire à retourner vers ce qui n'est plus.
On me montre un fauteuil vieux modèle, artistement sculpté, et divers objets précieux : ciboires, calices, ostensoir, burettes, plateau — tout cela en argent massif. Plus que la richesse du métal, j'admire le travail d'art exécuté sur chacun. Ainsi, la coupe dorée d'un des calices repose dans une fine dentelle d'argent, d'une ténuité infinie. Avec quelle grâce le tissu délicat enserre le vase brillant ! Les fils blancs se colorent de jaunes reflets.
Des ciselures, dans le goût du temps, ornent le pied et la tige de ces différents morceaux.
— De nos jours, on exécute, à la machine, sur les vases sacrés, toutes sortes d'ornements. Mais ces impressions, si parfaites qu'elles soient, n'égalent pas, certes, les ouvrages, travaillés par des êtres pensants, que nous ont légués les siècles. Il y paraît quelque chose de raide, une régularité trop mathématique. Rien qui atteste le noble effort, la difficulté vaincue. Les inventions du machinisme moderne permettent de façonner plus vite la matière, — voilà leur grand mérite. Seule, la main de l'homme sera assez habile toujours, pour lui donner une forme vraiment idéale, un cachet de vraie beauté. Les métaux artistement burinés, les figures gravées à la main, faites au ciselet, auront toujours, sur les produits des fabriques, une incontestable supériorité.
Le trésor- de la sacristie renferme encore une relique d'un prix inestimable : c'est un morceau assez considérable
d'une épine de la Sainte Couronne, (i) — et plusieurs ornements d'autel d'une très grande richesse. Ces ornements sont déjà vieux de près de deux siècles, et pourtant les étoffes de damas, aussi bien que les broderies de soie et d'or, ont conservé presque tout leur lustre. Il est vrai qu'on en prend un soin infini. Il y a tel morceau qui est une merveille. CEuvre des dames ne la cour, ils nous donnent l'idée des splendeurs du culte divin à Versailles, car ce sont là sans doute des fac-similé. Lorsque je compare ces chasubles, ces étoles, ces voiles de calices, à ceux que
(1) Cette relique a été donnée à la Révérende Mère Supérieure du monastère par le T. R. M. Ph. Desjardins, V. G. de Mgr l'Archevêque de Paris. Voici un extrait de la lettre qui accompagnait cet envoi :
Paris, 28 mai 1828.
A la Rvde Mère Supérieure des Ursulines de Québec ',
" Je vous envoie un morceau assez considérable d'une épine de la Sainte " Couronne, relique précieuse, achetée chèrement par St-Louis, apportée par " lui au milieu de la ville de Paris, conservée dans la Sainte Chapelle, qu'il fit " bâtir exprès pour y déposer cette Couronne ensanglantée des blessures de " notre Divin Sauveur. Ce monument, d'un prix inestimable, après avoir subi " plusieurs transports et plus d'une sorte d'outrages pendant la révolution, a, " cependant, été remis en son entier à l'Eglise Métropolitaine de Paris, où on " l'expose à certains jours à la piété des fidèles. Le fragment que je vous en- " voie en a été extrait pendant la vacance du Siège de Paris. Moi-même j'ai " fait faire le reliquaire, qui devait être fixé sur une croix d'ébène. Vous pou- " vez l'attacher ainsi ou autrement. Je vous envoie les goupilles à écrous qui " l'attachaient. Quant à l'Authentique, je l'ai égaré ; mais le cachet répond " de la relique, et c'est sous mes yeux qu'elle a été extraite d'une épine, sépa- " rée elle-même bien sûrement de la Sainte Couronne. Ainsi, toute con- " fiance doit y être ajoutée.
" Je ne crois pas qu'il se trouve aisément dans toute l'Amérique une re- " lique semblable. Je vous la donne de grand cœur, et à votre chère commu- " nauté, à condition qu'il y aura dans toutes les communions et prières une " petite intention pour moi. Vous demanderez pour votre vieil ami la grâce " d'une mort précieuse devant le Seigneur.
" Je salue toutes vos Mères et Sœurs bien-aimées.
" Adieu, très-chère Mère et ancienne fille. Comptez sur mon respectueux " attachement et sur mes mauvaises prières."
Ph. Desjardins.
l'on voit à l'étalage des boutiques modernes, j'y trouve une preuve nouvelle que l'art religieux a baissé avec le perfectionnement des machines.
Intérieurement, je ne puis m' empêcher d'admirer l'esprit de foi, qui a inspiré d'exécuter, pour une humble église de monastère, dans une colonie naissante, des ornements dignes d'une chapelle roj^ale.
Bnfin, j'entre dans le sanctuaire ....
Il est silencieux, il invite au recueillement. Il semble qu'il y traîne des lambeaux de prières, mêlés à un parfum d'encens. Oh ! que ces murs en ont entendu d'oraisons, qu'ils en ont vu couler de larmes saintes ! S'ils pouvaient dire les histoires d'âmes qu'ils savent, les aspirations mystiques dont ils furent les confidents !
L,es choses du passé se présentent de nouveau à mon esprit, se détachent plus nettes, plus précises. Tout un monde revit devant moi dans une paix sereine. A travers les stores antiques arrive une lumière qui aide singulièrement à l'illusion. Elle a quelque chose d'attardé, de vieilli, qui s'harmonise très bien avec tout cet intérieur. On dirait qu'elle vient d'un soleil d'autrefois ....
Je doute qu'il y ait, dans tout le Canada, une chapelle plus riche de vraies beautés, de précieux souvenirs. C'est un grand reliquaire. Non, son aspect extérieur ne ferait jamais supposer qu'elle puisse renfermer tant de merveilles : ce sont de fines sculptures, de magnifiques tableaux de maître, des figurines d'argent, d'élégantes statues. L,es deux autels, la chaire, l'abside surtout, dénotent un prodigieux travail, un art consommé.
Je me dis : ces toiles superbes, cette profusion d'ornements, tout cela n'a-t-il pas un sens caché mais profond? Pourquoi toutes ces œuvres d'art ne symboliseraient-elles
pas la riche floraison de vertus qui s'épanouit dans le parterre des cloîtres ? — Comme l'extérieur du temple signifie le détachement religieux, l'austérité monacale, son merveilleux intérieur me semble figurer aussi l'accroissement de vie divine, l'efnorescence mystique, les grâces de choix, — gage, prélude des délices célestes que Dieu réserve à l'âme consacrée . . .
L,a chaire est certainement belle. Je la trouve cependant un peu lourde. Comme le mur auquel elle s'appuie, elle a quelque chose de massif, qui contraste avec l'élégance des autres sculptures. Si la rampe en était ajourée, cela lui donnerait une allure plus souple.
L,e seul ornement de la voûte à plein cintre est un immense " tetragrammaton" d'où rayonne une gloire qui flamboie dans l'azur. Ce qui me ravit surtout, c'est l'abside, tout entière occupée par une sculpture du plus pur style corinthien. Ce travail d'art constitue la vraie beauté de l'intérieur. Quatre colonnes cannelées, d'une très-belle venue, montent élégamment, de concert avec des pilastres, qui en sont comme l'ombre, le reflet. Elles sont, chacune, garnies, au tiers de leur hauteur, d'un feston qui s'enroule et retombe avec grâce, mais qui n'est pas prévu par des lois du style. — L,e goût du temps autorisait sans doute cette légère irrégularité, la seule que je constate, d'ailleurs, dans toute l'œuvre. C'est un détail. — L,e reste — les chapiteaux avec leur triple rangée de feuilles d'acanthe et la courbe de leurs volutes, l'architrave, la frise où courent les rinceaux, les oves, les denticules, les modillons, la corniche de l'entablement — est d'une irréprochable perfection. Rien ne manque et il n'y a rien de superflu. Un fronton, également corinthien, sert de couronnement à l'ouvrage et remplit le cintre.
Ce travail a le mérite d'avoir été fait à la main. Surtout, il est la réalisation d'une d'une seule idée. Il n'y a pas là, comme on voit trop souvent aujourd'hui, mélange de style, confusion de genres. Non. Tout a été exécuté selon ce bel ordre corinthien, qui exprime la sérénité, la mesure, la grâce dans la force, qui porte, si profondément gravée, l'empreinte du génie hellénique.
Sur le piédestal de chacune des colonnes, je remarque des bas-reliefs, d'une réelle valeur artistique.
C'est d'abord l'Evangéliste Saint- Jean, emporté sur les ailes de l'aigle mystérieux qui va là où le pousse le souffle de l'esprit — ubi erat impetus spiritus. Il tient dans sa main droite une plume, dans sa gauche un papyrus à demi déroulé, où sans doute il consigne ses révélations. Ses longs cheveux, les larges plis de son manteau flottent au vent de l'espace.
Il y a, dans ce bas-relief, du mouvement, de la vie. Il rend vraiment bien la vision d Bzéchiel.
Je n'ai pas de peine à reconnaître, sur cet autre piédestal, le Saint- Pi erre traditionnel. C'est le vieil apôtre, tel que les médailles ou les fresques antiques nous le représentent. L,a figure carrée annonce l'esprit positif. L,es traits ont gardé une certaine rudesse native ....
L,e bas-relief de Saint-Paul ne manque pas, non plus, de cachet. L,' apôtre est assis sous un arbre. Il a, sur ses genoux, un parchemin, dans sa main droite une plume. Il regarde d'un air inspiré. Dans cette attitude même, il a je ne sais quelle allure d'homme, surtout fait pour l'action, la lutte. Son arme des anciens jours, son épée, gît, inutile maintenant. Car, pour les combats pacifiques de son Christ, le converti de Damas se sert d'un autre glaive à deux tranchants — la parole — animée, sanctifiée, par la vertu
d'en haut .... Il s'est arrêté d'écrire. On le sent, il aimerait mieux parler. Sa plume ne court pas assez rapide pour sa pensée ....
.... Pendant que je contemple, ravi, ces morceaux d'art, — des bruits de prières m' arrivent, lentement, mystérieusement. Ils me semblent venir du fond des âges. Oh ! la douce et lointaine psalmodie ! Des voix, comme purifiées par les austérités du cloître, — voix d'âmes détachées des choses, — crient vers Dieu du fond de leur exil. Elles montent et forment une harmonie aérienne, qui vibre suavement dans le silence profond. Ces voix, elles ne prient pas comme tant d'autres. Elles accomplissent une mission, au nom de la grande famille humaine, et c'est pourquoi leur imploration a quelque chose d'impersonnel, de supérieurement désintéressé. L,a résignation à la volonté divine tempère l'ardeur de la demande ....
.... Voici un bas-relief parfait : Saint-Jean-Baptiste au désert. J'admire sa pose aisée, l'élégance de ses formes. Ici, l'art imite de très-près la nature, il atteint donc sa fin, — sa perfection. — L,e prophète médite. Il contemple les clairs horizons, le désert rocheux. L,es spectacles qu'il voit l'impressionnent. Plus tard, quand il prêchera son baptême de pénitence, il saura merveilleusement se servir, pour traduire sa pensée, d'images empruntées à cette âpre solitude. Son éloquence sera rugueuse, comme le pays d'arides montagnes où il aura si longtemps vécu. — L/or dont il est revêtu, un peu bruni par le temps, lui met des teintes bronzées. I^e soleil du désert avait dû lui donner semblable couleur.
L,e jour baisse, la pénombre envahit le sanctuaire. L,e silence s'y fait plus solennel. L,' heure vient de la
quitter, la chapelle des souvenirs. Et pourtant que de choses il me resterait à admirer encore ! Ces tableaux de maître, qui ornent les murs, j'aurais voulu les contempler longuement. Trois surtout m'attirent, me fascinent par leur suprême beauté: L,a Visitation, de Collin de Vermont, où la douce figure de la Vierge rayonne une clarté céleste ; — le Jésus chez Simon le Pharisien, de Ph. de Champagne ; — la Parabole des Vierges, de Pietro da Cortona, où les Vierges gracieuses, aériennes, semblent moins marcher que voler à la rencontre de l'Epoux.
.... A toutes ces œuvres idéales, je jette un dernier regard où passe toute mon âme ....