‹ PastelsChapitre 34 sur 40 · BETHLEHEM · texte numérisé non relu

BETHLEHEM

"DETHI.EHEM! . . . Bethléhem! ... O la mélodie *"*^ toujours neuve de ce nom ! Bethléhem ! terme moelleux, duveteux, d'où s'exhale, comme d'un berceau, une blancheur fraîche !

Que de choses ce nom renferme pour nous ! que de souvenirs il nous rappelle : — souvenirs des nuits, déjà lointaines, où, là-bas, au pays, par les beaux clairs d'étoiles, par les chemins de neige, par les froids vifs, au son argentin des grelots, l'on se rendait dans la petite église, aux murs piqués de lueurs vives, pour y assister à une fête ineffable ; — souvenirs de ces lentes mélopées, venues de la terre des ancêtres, de ces chansons bretonnes, pleines de brouillards et de rêves, pittoresques et naïves, simples et savoureuses, sentant le chaume et l'étable, où il y a comme un vague

bruit de sabots, et qui expriment la poésie de Noël, l'essence du mystère de la Crèche, mille fois mieux que ne font tant de somptueuses compositions musicales, tant de prétentieux chefs-d'œuvre !

O Bethléhem, tu nous fascines et nous enchantes, tu nous ravis !

Un poète ouvre le journal de ses impressions de Palestine par ces mots; . "Jérusalem! . . . ô l'éclat mourant de ce nom! "(i)

Mais toi, ô exquise Bethléhem, éternellement tu seras auréolée de lueurs d'aurore! L,es clartés célestes, qui se sont levées sur toi, en une froide nuit de décembre, voici vingt siècles, te baigneront éternellement. Et ton nom, ton nom, ô bien-aimée, évoquera toujours les harmonies infinies que les anges entonnèrent autour de tes collines!...

Car, c'est à Bethléhem que le Verbe fait chair a commencé d'habiter parmi nous; là que, selon la merveilleuse expression du livre de la Sagesse, "pendant que toutes choses se tenaient dans un profond silence, et que la nuit, dans son cours, atteignait le milieu de sa route, votre Verbe tout-puissant, Seigneur, vint de sa royale demeure. Omnipotens sermo tuus de cœlo a regalibus sedibus venit." (2)

Or, pourquoi Notre Seigneur Jésus-Christ a-t-il voulu naître à Bethléhem, voir le jour dans cette humble cité, — cette bourgade plutôt ? —

Et, par exemple, puisque c'était à Nazareth, "fleur des montagnes," que la Fille de Sion avait fleuri, avait germé son Dieu, là que le Verbe Infini avait vécu sa vie, mystérieuse et initiale, dans l'alvéole immaculé de la Vierge, sa mère, in alveolo virginis, suivant le mot si joli

(1) P. Loti. Jérusalem.

(2) Sap. XVIII. 14-15.

d'un auteur mystique, (i) — pourquoi a-t-il préféré aller naître en terre étrangère, dans une ville où ses parents inconnus ne trouveront pas de demeure où descendre, et devront, après avoir frappé en vain à toutes les portes, se retirer dans une grotte abandonnée, où l' Enfant-Dieu n'aura pour berceau, qu'une mangeoire, pour réchauffer ses petits membres, que le souffle des bêtes ?

Encore un coup, pourquoi Notre Seigneur a-t-il choisi Bethléhem comme lieu de sa naissance ? —

1,'on me dira : Mais, il le fallait bien, puisque les prophètes avaient marqué ce lieu pour être le théâtre de l'apparition du Verbe Incarné parmi les hommes.

— Et, en effet, il y a, à ce sujet, quelque part dans l'ancien Testament, une ligne, une seule ligne, une parole unique, mais d'une portée immense.

De tous les vieux prophètes, un seul, Michée, a eu la gloire de prédire, en termes très clairs, où le Messie devait naître. I^e Voyant décrit, en un tableau poussé au noir, bitumineux, les désastres de Juda. On sent qu'il est pris au cœur par la vision des malheurs qui attendent Israël. Tout à coup, il change de ton. Son langage s'élève, devient un chant. Dans un élan d'enthousiasme, il s'écrie: "Et toi, Bethléhem Ephrata, petite entre les milliers de Juda, de toi sortira pour moi Celui qui dominera sur Israël." (2)

Et voilà. Iye nuage qui portait la foudre s'est comme dissipé. Cet oracle étincelant illumine la sombre peinture, la couvre de reflets d'or.

Puis donc que cette prophétie existait, il fallait bien, me dira-t-on, que le Christ, le Messie, venu pour les réaliser toutes, pour en montrer en lui le parfait accomplis-

(1) Ludolphe le Chartreux.

(2) Michée. V.

sèment, naquît à Bethléhem. Il y était tenu, obligé, de par cette prédiction faite 720 ans à l'avance, et que la sibylle Erythrée avait proclamée à son tour au milieu des Gentils.

Et pourtant, ne voit-on pas que cette réponse n'en est pas une, ou que, si c'en est une, elle est insuffisante, trop facile, et même un peu banale, qu'elle ne satisfait pas notre légitime curiosité ? Il nous faut donc autre chose, et mieux, il nous faut une réponse qui fasse coup double, et qui, non-seulement nous explique le lieu de naissance par la prophétie, mais nous donne la raison de cette prophétie même. Et nous saurons pourquoi le Christ a voulu naître à Bethléhem, quand nous aurons vu pourquoi Dieu avait décrété de toute éternité qu'il en serait ainsi, et l'avait révélé à l'un de ses prophètes.

Faisons donc un petit raisonnement. Le Messie doit être Fils de David selon la chair, et prouver sa descendance du plus grand des rois de Juda. Les oracles sont, sur ce point, unanimes, et d'une clarté absolue. Ils sont si clairs qu'ils ont déterminé une croyance universelle ; si clairs qu'aux yeux de tous, Messie et Fils de David ne doivent faire qu'un, et qu'Israël sera parfaitement en droit de ne pas reconnaître comme Rédempteur, celui qui ne pourrait attester que sa lignée remonte, en ligne directe, jusqu'à ce Roi.

Si tous les prophètes messianiques sont d'accord sur ce point, c'est surtout dans les oracles de David qu'éclate avec force l'affirmation que le Sauveur doit naître de sa chair et de son sang. Maintes fois, Dieu lui renouvelle la promesse que le Désiré des collines éternelles naîtra de sa race. Et les Psaumes sont pleins de ce serment infini, qui jette dans l'enthousiasme le Prophète Royal; les

Psaumes ne sont guère que des chants, à la gloire de ce rejeton, que David sent déjà frémir dans ses flancs.

Jésus, Verbe Incarné, Messie attendu et promis, prend donc pour mère, Marie, pour père nourricier et putatif, Joseph. Tous deux sont de la maison et de la famille de David, descendent, en ligne directe, de ce grand Roi. Par eux, par Marie et par Joseph, il se rattachera donc à ce lointain aïeul, et réalisera ainsi le premier des caractères essentiels du Messie. Cela ne suffit pourtant pas.

Jésus affirmera à tous sa qualité de Messie, se proclamera Rédempteur du monde. Il faut que sa naissance royale soit, par conséquent aussi, publiquement reconnue, et qu'il atteste officiellement sa descendance davidique, et qu'il montre à tous qu'il a pour ancêtre légitime ce Roi, qu'il est bien son rejeton, son héritier, son Fils. Et, pour cela, que fait-il ? Il s'en va naître à Bethléhem, cité de David. Conformément à un décret impérial, qui ordonne à chacun d'aller se faire inscrire, et payer le tribut à César, à son lieu d'origine, Joseph et Marie s'y sont rendus pour accomplir cet acte légal. Et le Verbe choisit ce moment pour voir le jour.

Fils de David, il naît au berceau même de son Père, il naît dans la maison de son Père, attestant par là au monde qu'il a droit à l'héritage de cet aïeul, et qu'il peut, à ce titre déjà, se donner comme le Messie, puisqu'il en porte une des marques essentielles ?

Non, le Roi-Prophète ne s'était pas trompé dans son attente. Sous l'influence de l'Esprit, il avait dit un jour: " Je ne donnerai pas de sommeil à mes yeux jusqu'à ce que j'aie préparé une demeure à mon Sauveur. Voici, j'entends dire qu'il est à Ephrata. Ecce audivimus eum in Ephrata."

O David, votre vision est enfin devenue réalité. Beth-

léhem Ephrata a vu naître vraiment votre Sauveur. Et n'est-ce pas que vous le reconnaissez, qu'il est bien le personnage de vos songes prophétiques, l'homme de vos désirs, celui dont vous aviez tant désiré voir le jour ? Chair de votre chair, héritier de vos grands desseins, il place son berceau tout près du vôtre. Comme vous, il naît à Bethléhem; c'est à Bethléhem, là où votre royauté temporelle avait été proclamée, que les mages viendront adorer sa Majesté éternelle et reconnaître la souveraineté de son Empire. C'est de Bethléhem qu'il partira pour aller réaliser les merveilles de sa vie, réaliser des conquêtes dont les vôtres furent la figure, et aller mourir dans la cité sainte — Jérusalem — que vous aviez établie comme lieu d'immolation. C'est dans Jérusalem, en effet, qu'il mettra le sceau à sa mission, en s' offrant comme holocauste à la justice de son Père.

Pour résumer tous nos raisonnements, Notre Seigneur Jésus-Christ a donc voulu naître à Bethléhem, cité de David, et dans les circonstances légales indiquées plus haut, pour prouver officiellement qu'il était bien l'héritier et le Fils de ce Roi, et qu'en Lui se réalisait la parole dite autrefois à cet illustre ancêtre : je mettrai sur ton trône un fruit de tes entrailles. Il a voulu naître à Bethléhem, pour attester publiquement la vérité de sa mission messianique, et de son caractère de Sauveur. — Les peuples ne s'y tromperont pas. Quand les aveugles demanderont la guérison : " ayez pitié de nous, Jésus, fils de David ! " dirontils. Au jour de son entrée triomphale à Jérusalem : "Honneur, gloire au fils de David ! " criera la foule.

Oui, le lieu de sa naissance a révélé qu'il était bien le rejeton promis. Et ensuite, les œuvres de sa vie viendront confirmer avec tant de force cette preuve première,

que la foi à sa mission messianique, à son caractère de Rédempteur, se répandra, et que c'est de toute son âme, et sans crainte d'erreur, que le peuple entonnera : Hosanna Filio David. Gloire et honneur à ce fils de Roi, au dominateur d'Israël, venu, comme son aïeul, de Bethléhem ! —

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