LA TENTATION DE JESUS
Ductus est Jésus a Spiritu in desertum ut tentaretur a diabolo.
Alors Jésus fut emmené par l'Esprit dans le désert pour être tenté par le diable. — Matth. IV, 1.
.... Voici un "cas psychologique" d'une beauté rare, d'un charme étrange, d'une subtilité et d'une complexité infinies. Voici le plus merveilleux drame de conscience que notre monde ait vu : merveilleux par les personnages qui y ont figuré, comme par la transcendance des intérêts qui y ont été débattus.
Kt je m'étonne qu'en un siècle comme le nôtre, où les études psychologiques sont si fort à la mode ; — où les meilleurs écrivains appliquent leur esprit à l'analyse des mouvements les plus secrets du cœur, des opérations de conscience les plus compliquées ; — où, ce que l'on veut, ce que l'on aime par-dessus tout, ce sont les livres chargés d'âme ; — où, en histoire même, aux considérations abstraites et aux vues d'ensemble, l'on préfère les détails, les petits faits, tout pleins d'essence humaine, les récits intimes, la recherche minutieuse des mobiles qui ont déterminé telles actions, inspiré telle vie entière, — je m'étonne, dis-je, qu'en un siècle que l'on peut appeler "l'âge d'or" de la psychologie, personne ne se soit rencontré encore pour tirer parti de ce drame-là, — le plus étonnant, le plus renver-
sant, le plus passionnant, le plus troublant, qui ait jamais été joué.
Un célèbre artisan de style a eu l'idée d'exploiter, pour son art, l'épisode mystique de la "tentation de saint Antoine."
Le fait évangélique, d'une vérité supérieure, d'une réalité divine, que je voudrais commencer à commenter ici, renferme une matière d'art autrement considérable.
Seulement, pour l'utiliser avec profit, il faudrait l'aborder avec des dispositions chrétiennes et religieuses, que cet artiste n'avait pas, qu'il n'a donc pas su mettre dans son œuvre, — laquelle, malgré l'extrême subtilité du trait, l'absolue précision des contours, le relief magique des descriptions, la finesse aiguë des analyses psychiques, et la perfection, énervante, désespérante, la perfection maladive du style, demeure chose malsaine et décevante.
Voici donc comment l'Evangile nous l'annonce, ce "cas psychologique," si riche de trésors pour le poète ou le penseur religieux : ' ' alors Jésus fut emmené par l'Esprit dans le désert." S. Luc dit : "fut conduit." Et S. Marc, — l'évangéliste de la puissance, l'évangéliste de l'énergie, — emploie un mot qui semble indiquer une violence, il dit que " Jésus fut poussé."
Sûrement, il s'agit ici de la voix de l'Esprit de Dieu, parlant intérieurement à l'âme du Verbe fait chair, et inspirant à sa volonté humaine, de s'en aller, pour un temps, dans une solitude profonde.
Mais le texte, le texte grec surtout, autorise une autre explication, laisse entendre que l'action, de la part de l'Esprit, a été à la fois intime et extérieure.
Aux termes pittoresques dont il se sert, — ah ! ce langage oriental, il en est fait d'expressions pittoresques, il en
vit ! — aux termes pittoresques dont il se sert, — un souffle, le souffle divin, le souffle de l'Esprit, saisit, dans ses ondulations harmonieuses et caressantes, les formes pures et idéales du corps christique, — de ce corps que sa vertu toute-puissante a tiré des entrailles de Marie, que son art infini a sculpté dans le marbre vivant et immaculé de la Vierge, — et, après l'avoir longuement et moëlleusement bercé, s'en va le déposer en plein désert, " ductus est Jésus a Spiritu in desertum."
Et pourquoi donc Jésus se laisse-t-il ainsi doucement violenter? Pourquoi abandonne-t-il son âme et son corps, toute sa personne auguste, à cette invisible et spirituelle influence, et se laisse-t-il conduire par elle dans une âpre solitude ? Pourquoi ? Ecoutez la suite du texte : " ut tentaretur a diabolo." Quel mot et quelle chose !
Un grand théologien, dissertant sur ce passage : 11 Christus in desertum exivit quasi ad campum certaminis.,}(i) écrit-il. L,e désert où le Christ vient d'entrer, où il vient d'être jeté, c'est le champ clos où va se livrer un combat gigantesque, le duel le plus formidable que jamais la terre ait vu. L,à vont se mesurer deux athlètes redoutables, se trouver aux prises deux puissances souveraines. Jésus vient faire ici la rencontre de son immortel ennemi, et engager avec lui, personnellement, une lutte dont les conséquences seront éternelles, infinies.
Je prie de remarquer ces mots de " lutte," de rencontre " personnelle," de Jésus, Fils de Dieu, avec Satan, prince des esprits mauvais.
Ah! depuis le commencement de sa vie terrestre, le Christ a été soumis déjà aux ruses et aux embûches de
(1) S. Th. Sum. theol. III, P.-Qu. XLI. art. IL
l'enfer. Et Satan lui réserve encore, pour l'avenir, bien des attaques et des tourments. Sa haine le suivra jusqu'au Calvaire, et ne s'assouvira qu'avec le dernier soupir du supplicié, du crucifié divin. Qu'ai-je dit? Non, Jésus, par sa mort, ne va pas assouvir la haine du démon, mais la dompter éternellement. Jésus, par sa mort, chassera de ce monde le Prince ténébreux et reprendra l'empire des âmes.
Mais, dans toutes les attaques qu'il a déjà fait subir au Christ, Satan n'est pas intervenu directement : il s'est servi d'intermédiaires, d'agents, entièrement soumis à son infernale influence, dévoués à ses ordres. A l'avenir, ce sera encore par ses suppôts qu'il tourmentera Jésus, et lui arrachera enfin la vie, à force de supplices.
Tandis qu'ici, au désert, par une permission spéciale de Dieu, par un décret insondable de la Providence, il se dévoile, il vient, en personne, attaquer, tenter, tâcher de faire succomber, Jésus, Fils de Dieu.
Quelle rencontre et quelle scène ! Rencontre directe et personnelle, pour la première et dernière fois, de l'ombre et de la lumière, de la Sainteté Infinie et du mal Souverain, du Verbe lumineux incarné et de la Beauté noire.
L,a Beauté noire! Ah! oui, Satan est un être de beauté. S'il n'était pas si beau, comment donc serait-il si séduisant ? —
Son essence spirituelle porte toujours l'empreinte de la rare, de la suprême perfection, avec laquelle l'Artiste Infini l'avait formée. Mais, tandis qu'autrefois il portait la lumière, qu'il était le plus radieux des esprits, et que, appelé le premier à la vie, par le souffle créateur, il était, là-haut, comme dit le prophète dans une fulgurante vision, " l'astre matutinal " réjouissant les éternelles aurores, maintenant il porte les ténèbres. Satan est, par excellence, l'Etre om-
breux. Sa volonté est éternellement fixée dans le mal, c'est-à-dire dans la nuit.
Cependant, la perfection de sa nature est telle, qu'elle rayonne encore du fond de la nuit éternelle qu'elle habite, et séduit de malheureuses victimes. Satan est la Beauté noire !
Et c'est pourquoi, il faut bien constater une méconnaissance de la vérité théologique, et une étrange aberration du sens artistique, chez les enlumineurs du moyen âge, et les vieux imagiers, qui ont représenté cette scène de la " Tentation de Jésus." Presque toujours, leur personnage de Satan a des cornes, des griffes, une peau de bête, un visage grimaçant, un nez crochu tombant sur une bouche hideuse.
Et, de nos jours, un grand artiste, Tissot, dans une œuvre généralement remarquable, est revenu, — sans doute par une recherche exagérée d'archaïsme, — à ces symboles enfantins.
Eh ! bien, cela est anti-esthétique et anti-théologique. Car Satan, pour tenter Jésus, a déployé toute sa finesse de ruse, toute sa puissance de séduction. Il s'est montré tel qu'il est, — Prince, mais Prince ténébreux.
Aussi, à toutes les pieuses chinoiseries, qui nous le représentent difforme et grimaçant, je préfère de beaucoup ce tableau magnifique d'un peintre contemporain, où Jésus et Satan, — ces deux athlètes éternels, ces deux irréconciliables ennemis, — prêts à engager ce duel formidable, d'où sortira la ruine ou la rédemption du monde, sont presque également beaux de formes et de proportions. Seulement, tandis que le Fils de Dieu s'érige en des clartés blondes, Lucifer se profile dans la nuit ....
Voilà la vérité, la vérité esthétique aussi bien que la vérité théologique.
Une autre question se pose, au seuil de ce sujet passionnant de la " Tentation de Jésus."
Comment le diable a-t-il eu l'audace de venir tenter le Christ, l'illusion de croire qu'il pourrait le faire succomber? Car, si l'on peut parler de "bonne foi," lorsqu'il s'agit du Père du mensonge, Satan croyait que sa ruse, sa finesse aurait raison de ce personnage troublant, et le prendrait au piège. Il s'imaginait en triompher.
Je ferai remarquer d'abord que, dans ce cas-ci, comme dans toutes les autres circonstances, où il lui a été, où il lui sera donné de venir tourmenter Jésus, il ne l'a fait, il ne le fera jamais que par une permission spéciale de Dieu !
Et puis, — et cela constitue précisément l'intérêt poignant du drame de la tentation, — Satan ignore le mystère de l'union hypostatique, il ne sait pas, de science certaine, que Jésus est vraiment et substantiellement le Fils unique de Dieu, le Verbe fait chair ; il ne le sait pas, parce que Dieu, dans ses desseins insondables, a tout fait pour le lui cacher, " ut ejus mysterium celaretur diabolo" dit un saint Père.(i) Il ne saurait, non plus, affirmer le contraire. Voici que sa finesse est en faute. Il est perplexe, il est dans le doute, "quasi dubius" comme s'exprime un théologien. (2)
Il ne sait, au juste, à qui il a affaire. Ce Jésus ! Il a déjà réalisé des œuvres qui prouvaient une surnaturelle, une divine puissance. D'autre part, l'on surprend chez lui des faiblesses qui ne peuvent venir que de l'humaine nature. Qui donc est-il, en vérité? Qu'y a-t-il exactement
(1) S. Jérôme, Comm. in Matth.
(2) S. Jean Chrysostome. — S. Th. 3a p. qu. XLI. a. I. ad Im.
sous cette enveloppe de chair? Sert-elle de voile à une essence divine? Ou n'est-elle que la forme matérielle d'une âme humaine supérieure aux autres? —
Satan ne le sait au juste, mais il penche plutôt vers cette dernière alternative, car son orgueil se refuse à croire que, derrière cette chair infirme et misérable, pourrait habiter l'Eternel, l'Infini; que ce corps sert d'instrument à l'action divine du Verbe fait chair. Et quand il aborde Jésus, au désert, il est presque sûr de le faire succomber à ses suggestions.
Quelle proie magnifique ! Pourrait-il, lui, Satan, ne pas frémir d'aise à l'idée d'une si belle conquête? S'il triomphe, quelle joie de voir tous les rêves spirituels du jeune Messie crouler dans la matière ! S'il triomphe, quelle gloire de pouvoir accabler, sous le ridicule et la honte, toutes les velléités ambitieuses de ce Prophète ! S'il triomphe, c'est la possession, désormais incontestée, de cet empire du monde, que cet homme mystérieux commençait à lui disputer ! . . . .
Et puis, elle est si sainte, elle est si pure, elle est si blanche, cette âme de Jésus ! Tantôt encore (dans la pensée de Satan) le baptême de Jean la purifiait et lui ajoutait une blancheur nouvelle. Ah ! quelle joie de pouvoir souiller peut-être cette essence immaculée !
Il n'y a pas bien longtemps, un académicien célèbre, prononçant l'éloge d'un confrère mort, disait que ce dernier, à la naissance de son unique enfant, avait pris, avait renouvelé plutôt, la résolution de ne jamais rien mettre que de noble, d'élevé, d'édifiant, de saint, dans ses œuvres écrites: "Sur le berceau de sa fille," disait Rostand, "Henri de Bornier fut pris comme d'une manie, d'une folie de blancheur."
Eh! bien, ce qui caractérise Satan, c'est, au contraire, une manie, une folie de noirceur. Et jamais cette manie ne fut plus exaspérée qu'au jour où, dans le désert, il rencontra Jésus, seul, sans défense. Alors, alors, l'espoir de faire succomber à ses suggestions, de tenter victorieusesement, de souiller, de salir, de ternir, ce blanc, ce pur, ce baptisé, cet immaculé, poussa, chez Satan, son éternelle folie de noirceur à son paroxysme ! . . . .
NOTE. — Auteurs consultés :
S. Th. — Sum. Theol. 3a Pars. Qu. XLI, in 4 art. S. Th.— Epist. ad Hebr. c. IV.
Corn, a Lap. — Comm. in Matth. et Luc. Ludolphus a Saxonia. — Vita J. C. Pars. la, c. XXII. Estius— In c. IV. Ep. ad Hebr.
Didon — Jésus- Christ. T. I. liv. Ile, c. 3e. S. Ambr. — Comm. in c. IV. Luc.
Knabenbauer — Comm. in Matth. IV.
Suarez — Comm. in qu.XLI. 3se p. S. — Dist. XXIX in quatuor sect. distribua.
Pègues — y.-C. dans VEvang. Tome I. p. 71 et seqq.
Lesêtre — N. S. y.-C. dans son saint Evang.
S. Aug.— de civ. Dei, IX. 21.
S. Chrysost— in Matth.
E. Lecamus— Vie de N. S. J.-C, le part. liv. III, c. I, II, III, IV.