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LA COMMUNION SOUS LES DEUX ESPECES

A MLiLe Le GARDEuR

A QUELLE époque la Communion "ous les deux espèces a-t-elle été abolie dans l'Eglise catholique et quelles furent les raisons de cette mesure disciplinaire ?

Voici d’abord la partie historique.

Durant les quatre premiers siècles de l'église, les fidèles furent libres de communier, soit sous l’une ou l’autre espèce, soit sous les deux à la fois. Cependant, la coutume générale était plutôt de Communier sous les deux. Des documents écrits, très-anciens, l’attestent, et aussi des sculptures, des fresques, et de nombreux vases, trouvés dans les catacombes et ailleurs, dont on ne s’expliquerait Pas autrement la provenance.

(1) Cant. VIII, 6.6-7.

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L'usage prévalait donc, dans la primitive Eglise, de distribuer le précieux sang aux fidèles du Christ, en même temps que le pain de vie.

Pourtant, —et ceci prouve bien que l'Eglise a toujours cru en la présence réelle du Christ sous l’une ou l’autre espèce, et que son enseignement sur le dogme de l'Eucharistie n'a jamais varié, encore que, pour des raisons psrticulières, elle ait, selon les époques, varié la manière d’administrer ce sacrement, —pourtant, dis-je, même durant ces premiers siècles chrétiens où les fidèles communiaient généralement sous les deux espèces, il y a eu de nombreux cas où la communivn a été donnée tantôt sous l'espèce du pain, tantôt sous l'espèce du vin seulement, sans qu’il soit venu à li lée de ceux qui la recevaient ainsi, qu'ils ne participaient pas à toute l'essence du Sacrement.

Comme dit très-bien Bossuet, ‘‘ dès l’origine du christianisme, on a toujours cru qu'en quelque sorte que l’on communiât, ou sous une ou sous deux espèces, la :mmunion avait toujours le même fond de vertu.”

Ainsi, c'était seulement sous l'espèce du pain que l’on donnait l’Eucharistie aux malades. Et vraiment, aurait-il été pratique de leur porter le précieux sang? Qui ne voit à quelles difficultés de toutes sortes, à quels périls de profanation du sacrement les ministres auraient été exposés ?

Toutefois, si Notre Seigneur Jésus-Christ n’était réellement et tout entier présent sous chacune des espèces, et si telle n'avait été, dès l'origine, la croyance de l'Eglise, alors, —ou bien l’on aurait, malgré tous les inconvénients,

‘ communié les infirmes sous les deux espèces plutôt que de leur donner un sacrement tronqué et incomplet, ou bien on ne les aurait pas communiés du tout.

Dans les premiers siècles encore, s'était établie la cou-

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tume de faire communier les enfants, immédiatement après leur baptême. Et comme il eut été presque impossible de leur donner la sainte hostie, on se contentait de leur faire avaler quelques gouttes du sang précieux.

Il arrivait aussi assez souvent que les fidèles emportaient l'Eucharistie Pour communier dans leur maison, lorsqu'ils sentaient leur foi défaillir ou que quelque danger les menaçait. Et ils ne l’emportaient que sous l'espèce du pain. Car, on distribuait le précieux sang en quantité trop petite pour qu'ils eussent pu suffisamment en recueillir. Et puis, l’altération de l'espèce du vin se faisant très-rapidement, c'eût été profaner le don de Dieu que de l'emporter en cette façon.

Ainsi donc, durant les quatre premiers siècles, la communion était généralement distribuée sous les deux apparences, excepté dans les nombreux cas dont nous venons de parler. Et ceci n’était nullement l'effet de la croyance que la coïnmunion sous cette double forme était uécessaire pour que la grâce du sacrement fut entièrement accordée— les exceptions plus haut citées nous prouvent précisément le contraire at u’auraient sûrement jamais eu lieu si telle avait été la foi catholique—ceci provenait seulement d’une coutume établie par les apôtres, et que la ferveur primitive des fidèles pour l’auguste Eucharistie avait encouragée et comme consacrée.

Au cinquième siècle, le pape Gélase porta un décret obligeant tous les fidèles du Christ à communier sous les deux espèces. Pouruuoi ce décret ? L'Eglise, par la voix de son chef infaillible, déclarait-elle par là qu’elle avait enfin découvert que l’Eucharistie, Pour produire dans l’âme ses fruits merveilleux, doit être reçue sous la forme même dans laquelle elle avait été divinement instituée, et qne

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Notre Seigneur Jésus-Christ ne réside tout entier que sous les deux apparences ?

Nullement. Ses adversaires l'ont prétendu, au mépris de la vérité historique. Mais il a été facile de les confondre. Cette mesure accusait un changement, non dans le dogme, mais dans la discipline, —ce qui est bien différent. Nos ennemis auront beau faire, ils ne pourront jamais écrire une ‘‘ Histoire des variations de la doctrine catholique, ”’ pour la raison bien simple que cette doctrine n’a jamais varié, et qu'ils ne sauraient, dans notre église, trouver les éléments d'un pareil travail. Dans l'église protestante, au contraire, ces éléments abondent, et l'on connaît le merveilleux parti que le génie de Bossuet a su en tirer, à la honte éternelle de nos frères séparés.

Quel a donc été le motif du décret porté par Gélase ? Pourquoi ce pontife venait-il ainsi rendre obligatoire une chose qui, pendant plus de quatre siècles, avait été regardée comme facultative ?

Voici: une secte d'hérétiques était née, celle des manichéens. Or, les manichéens abhorraient le vin, qu'ils croyaient une créature du diable. Entr'autres erreurs, ils professaient que le Fils de Dieu n'avait pas répandu son sang pour notre salut, croyant que sa passion n’avait été qu’une illusion et une apparence fantastique. Par pure superstition, ils s’abstenaient donc de communier sous l’espèce du vin. Mêlés à la foule des fidèles, ils s’approchaïent de la table eucharistique pour y recevoir l'hostie sainte, sans participer jamais au calice du sang. Mais comment cette abstention eût-elle suffi à les faire reconnaître comme hérétiques, puisque les vrais fidèles euxmêmes n'étaient aucunement tenus de participer au sang précieu. lu Sauveur ?

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En ordonnant donc à tous les chrétiens de communier sous les deux espèces, le Souverain Pontife posait un sine qui devait permettre aux pasteurs de discerner infaillible. ment les hérétiques, et de séparer l'ivraie du bon grain, dans le champ du Père de famille.

Et puis, cette loi très sage renfermait en même temps l'affirmation solennelle Le la croyance catholique en la présence réelle du Christ, aussi bien sous l'espèce du vin que sous l'espèce du pain, et condamnait formellement l'erreur et la superstition des manichéens, Si la communion sous l'espèce du vin n'était qu’un vain simulacre, un symbole vide, le Pape aurait-il pu obliger les fidèles à la recevoir ?

Le décret de Gélase a été en vigueur jusque vers le treizième siècle, c'est-à-dire aussi longtemps qu'il y a eu des manichéens en Occident, et qu'il a été besoin de protes-

ter, par la théorie et la pratique, contre cette détestable hérésie.

A partir de ce moment, on laissa tomber de plus en plus l’usage du calice, qui a été légalement aboli par les conciles de Constance, de Bâle et de Trente.

Maintenant, pour quelles raisons l'Eglise a-t-elle aboli la communion sous les deux espèces ?

Comme l’a déclaré le très-saint concile de Trente, œcuménique et général, ses. xx1, chap. tr. ‘Il ya toujours eu dans l’Eglise, par rapport à la dispensation, cette puissance d'établir ou même de changer, sans toucher à leur substance, ce qu’elle a jugé de plus à propos pour le respect dû aux sacrements mêmes ou pour l'utilité de ceux qui les reçoivent, selon la diversité du temps, des lieux et des conjonctures. Et c'est ce que l’Apôtre a semblé insi-

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nuer assez clairement quand il a dit : 1. Cor, 1v,1: ‘On doit nous regarder comme les ministres de Dieu et comme les dispensateurs des mystères de Dieu." 11 paraît en effet qu'il a fait usage de ce pouvoir en plusieurs occasions, et particulièrement à l'égard de ce sacrement même, lorsque, ayant réglé certaines choses sur la mauière d'en user, i: ajoute : 1. Cor. x1, 34: ‘*Cetera autem cum venero disponam, Je rèzlerai le reste quand je serai arrivé. C'est ainsi que notre mère la sainte Eglise, considérant cette autoritè qu'elle à daus l'administration des sacrements , , etc., etc.”’

Incontestablement, l'Eglise a le pouvoir de faire des modifications dans la manière d'administrer les sacrements,. Le baptême est-il conféré maintenant comme dans la primitive Eglise? Les autres sacremeots—la pénitence, la confirmation, l’ordre, l'extrême-onction, le mariage—qui niera qu'ils aient également subi, À travers les Ages, des changements acciden(:is? Parfois même, la manière de les administrer a varié d'un pays à un autre. Cüi, l'Eglise à le droit de disposer de tout ce qui ne touche pas à l'essence ni à l'intégrité de ces choses saintes dont elie est la dispensatrice. Mais elle ne doit et ne peut le faire, elle ne l’a jamais fait que suivant les besoins des peuples, les nécessités des temps. Il est en effet à peine besoin de dire que dans ces graves questions de disci, ne, laissées à son libre jugement, comme dans tout le reste d’ailleurs, elle ne saurait agir d’après des vues Purement humaines ni se laisser influencer par un vain caprice,

Et, pour la question qui nous occupe—l'abolition de la communion sons les deux espèces—quels motifs l’ont donc déterminée à laisser se perdre peu à peu cet antique usage et enfin à le supprimer entièrement par des décrets portés

dans ses conciles généraux ?

s'il

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Il semble que les raisons premières qui ont amené petit à petit ce changement aient été d'un ordre tout pratique. Sans doute, cette coutume avait été librement et plus généralement suivie durant les premiers siècles et datait de la plus haute antiquité chrétienne, Devenue ensuite obligatoire, par une décision solennelle du chef de l'Eglise, elle avait, pendant dix siècles encore, alimenté la dévotion des fidèles,

Mais enfin, puisque les motifs passagers qui l'avaient rendue nécessaire n'existaient plus, les peuples redevenaient libres de ne recevoir la communion que sous une seule espèce, comme dans les temps primitifs. Et l'on comprend que, pour des raisons qui ne s'étaient jamais présentées avec autant de force, à des époques où l'Eglise était plus près de ses origines, les fidèles se soient insensiblement détachés de la pratique première, et que le pouvoir spirituel, avec ce sens positif qui le caractérise, sa parfaite compréhension des besoins du temps, ait favorablement accueilli ce touveinent, l'ait r1ême encruragé, l'ait enfin solennellement sanctionné en ordonnant, pour tout le monde catholique, l'uniformité de communion sous la seule espèce du pain.

Que l'ou se représente, en effet, les difficultés pratiques qu'offrait l'administration, À tout le peuple chrétien, du sang précieux du Sauveur. Dans les grandes solennités, quand les fidèles s’approchaient en masse du banquet eucharistique, il fallait un temps infini pour distribuer à chacun sa part du calice. Si, de donner la communion sous la seule apparence du pain, prend parfois des heures, qu'était-ce donc quand il fallait y ajouter encore l'autre, dont l'administration demande beaucoup plus de soin et d'attention ?

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Et puis, —car il faut bien voir les choses dans leur réalité, se rappeler les cérémonies telles qu'elles se passaient,—comme il ne pouvait y avoir un calice pour cha- Cun, est-ce que plusieurs, sinon la plupart, n'avaient pas une répugance naturelle à venir boire une liqueur à laquelle tant d’autres avaient goûté, à approcher leurs lèvres d'un vase où tant de lèvres s'étaient posées déjà? Ilya des répugnances instinctives qu’on ne peut maîtriser à son gré. Eût-on d’ailleurs la foi la plus vive en la présence réelle, l’on comprendra que beaucoup de personnes, et des plus pieuses, devaient éprouver un certain malaise à observer ce rite sacramentel,

Elles sont, elles furent rares de tout temps, les âmes que Dieu, au moment de la communion, favorise d’une extase, ravit au-dessus de la matière. La plupart gardent le parfait usage de leurs sens. Et vraiment, la participation au calice devait leur être pénible, engendrer en elles une sorte de dégoût.

Mais il y avait un autre inconvénient, plus grave mille fois, le danger de profanation auquel on était nécessairement exposé.

Sans doute, les ministres du Sacrement prenaient des précautions infinies pour qu'aucune goutte du sang précieux ne se perdit. Dans bien des églises, les fidèles l’aspiraient, à l’aide de chalumeaux d’or où d'argent, dont quelques-uns ont été conservés jusqu'à nos jours, —insignes monuments d’une coutume qui peut-être ne reparaîtra jamais plus. Si ce moyen en rendait l'administration relativement plus facile, il était loin toutefois d’exclure tout danger.

Notre propre expérience nous a appris que, principalement dans les grands concours, il faut procéder avec

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toute prudence et fermeté pou" qu'aucun accident n’arrive, pour que ne s'échapr: et 1e suit foulée aux pieds aucune parcelle de l’hosti: sainte contens:it le corps du Sauveur.

Quelles difficultés, autrsiner: rou sidérables, extrêmes, devait présenter la distribution du sang précieux à des foules où il y avait un peu toute sorte de monde, des enfants, des vieillards, des infirmes |

-Pour tous ces motifs, certainement graves et sérieux, il était sage de s’en tenir à la seule communion sous l’espèce du pain.

Une dernière raison, qui l'emporte peut-être sur les précédentes, n’a pas peu contribué à déterminer l'Eglise à porter de solennels décrets sur ce point, et à consacrer, dans ses conciles généraux, un usage déjà presque universellement répandu.

Lorsque la Réforme arriva, on put lire, entr'autres articles de son singulier credo, celui de la nécessité de la communion sous les deux espèces pour le salut. Les auteurs de ce mouvement, qui a enlevé à l'Epouse du Christ plus de la moitié de l’Europe, et qui continue à travers nos âges son œuvre de ruine, se basant sur quelques paroles de Notre Seigneur rapportées au ch. VI, de S. Jean, en concluaient que la communion sous les deux espèces était de précepte divin, et que, par conséquent, tous les fidèles chrétiens étaient tenus et obligés, par l'ordonnance de Notre Seigneur, de recevoir l’une et l’autre.

Cette affirmation, que d’ailleurs contredisaient d’autres passages du même chapitre de ce même évangile, allait contre la croyance et la tradition unanimes de tous les siècles, convainquait l’Eglise catholique d'erreur, détruisait son enseignement sur le dogme de la présence réelle et entière du Christ sous chacune des espèces.

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Aussi, moins peut-être en considération des inconvénients plus haut signa'és, que pour préserver plus sûrement ses fidèles de la contagion, et pour témoigner de la perpétuité, de l'indéfectibilité de sa foi touchant l'Eucharistie, l'Église, dans les conciles de Const nce et de Trente, a ordouné à tous les catholiques la communion sub un4, sous la seule espèce du pain, comme seule nécessaire au salut, puisqu'elle renferme le Corp: immortel et glorifié du Christ Sauveur, et, par concomitance, son Satg, son âme et sa diviuité. Car, le même Dieu qui a dit: ‘“S; quelqu'un ne mange la chair du Fils de 1! Homme cl ne boit son sang, il n'aura pas la vie en lui,” à dit eassi: ‘Je suis le Pain vivant descendu du ciel,’ et encore : “Le pain que je donnerai, c'est ma chair, que je donnerai Pour la vie du monde,'’ et enfin: ‘Celui qui mange de ce pain vivra éternelle. ment.”

Comme le décret du pape Gélase avait été la réponse

catégorique de l'Eglise à l’héré sie manichéenne, et l’affir-

mation solennelle de la foi catholique,au sujet de la présence réelle du Christ, aussi bien sous l'espèce du vin que sous l’espèce du pain, cette autre prescription disciplinaire, décrétée dans les conciles généraux du XVe siècle, et commandant la communion sous une seule espèce, —prescription précédée et suivie d'explications théologiques qui étaient le résumé de toute sa doctrine sur l’auguste sacrement de nos autels,—permettait d’abord d'éviter tous les inconvénients dont nous avons parlé, mais surtout elle attestait hautement, à la face des novateurs et du monde, la croyance de la véritable Eglise, catholique. apostolique et romaine, seule divine, seule immortelle, au dogme de la présence réelle sous chacune des espèces.

NOTE :—Voici les noms des Principaux Ouvrages que nous avons consul. tés: S Thomas, Somme théol. 8e p., qu. LXXX, art, 12.—Commentaires

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et 3 thèses de Cajetan à Propos de cet article. — Gossckler, Dictionn, de théologie catholique.— Zergier, Dictionn, de Théologie, au mot communion.— Canons et décrets du Conc, de Trente, Sess. XXL— Martigny, Antiquités chrétiennes, aux mots Communion et Eucharistie.— Æoérbacher, Hist. univ, de l'Eglise catholique, 7e édition, 1877, Tome XI, p. 582.— Bossuet, Traité de la communion sous les deux espè La Tradition défendue sur la matière de la communion sous une espèce.—Au Tome V de ses Œuvres complètes, Œuvres théologiques, St-Dizier, Firmin-Marchand, Editeur, 1862,

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