R. VALLERY-RADOT
l'œuvre agricole de pasteur 97
pébrinc qui l'accablerait de nouveau si on ne continuait l'usage des méthodes pastoriennes.
Au cours de ces recherches, Pasteur avait été frappé de ce qu'un parasite microscopique cause de tels ravages qu'il peut aller jusqu'à menacer l'existence d'une race aussi précieuse que les vers à soie. Ne pourrait-on pas utiliser la puissance meurtrière des infiniment petits pour se débarrasser d'insectes nuisibles? Lors de la grande invasion phylloxérique il désirait entreprendre des essais pour opposer au dévastateur de la vigne quelque ennemi microbien. Cette idée de Pasteur a été appliquée à la lutte contre certains parasites qui ravagent les récoltes; Cleoniis puncti-ventris de la betterave a été combattu efficacement au moyen de V Isaria destructor qui fait périr aussi les vers blancs quand on ajoute de grandes quantités de ses spores au sol envahi. Des procédés biologiques analogues sont mis en œuvre contre les mulots et les campagnols auxquels on offre des appâts souillés d'un virus capable de développer chez eux une maladie infectieuse.
Les études de Pasteur sur les vers à soie ont rendu un grand service à l'agriculture, plus grand encore est celui que la médecine en pouvait tirer. Elles dévoilaient en effet quelques-unes des voies par lesquelles se propagent les maladies contagieuses, et réduisaient le mystère de la transmission héréditaire d'une maladie infectieuse au passage d'un microbe des parents à l'enfant.
Mais, médecins et vétérinaires n'attachaient guère d'intérêt aux maladies d'un insecte et n'étaient pas préparés à saisir des rapports entre les affections des vers à soie et celles de l'homme et des animaux de la ferme. Pasteur sent que pour les convaincre il doit s'attaquer aux maladies contagieuses d'animaux plus élevés. Il commence par l'étude d'une épidémie sévissant sur les volailles, le choléra des poules. Bientôt il cultive dans des bouillons la bactérie qui en est la cause, et par des artifices très simples il transforme le microbe meurtrier en microbe atténué donnant aux volailles une maladie
légère qui les met à l'abri de la maladie mortelle, comme la vaccine nous préserve contre la variole. Ce vaccin du choléra des poules peut être obtenu en aussi grande quantité que l'on veut, et maintes fois il a été utilisé à éteindre les épidémies dans les fermes.
Dans le même temps Pasteur s'occupe de la maladie charbonneuse des moutons et des vaches; elle lui paraît particulièrement favorable à l'expérimentation puisqu'elle peut être inoculée et que l'on sait, depuis Davaine, que le sang des animaux charbonneux contient un microbe particulier. De plus, elle cause de grandes pertes à l'agriculture, quel succès pour la science nouvelle si elle en trouvait le remède!
Une maladie des vaches et des moutons ne s'étudie pas seulement au laboratoire, il faut l'observer sur place. Aussi Pasteur et ses collaborateurs s'installent-ils pendant l'été en plein pays charbonneux, près de Chartres, dans la ferme de M. Maunoury qui fut pour eux un auxiliaire précieux et dévoué. Par des expériences qui sont restées des modèles. Pasteur écarte toutes les objections contre le rôle attribué par Davaine à la bactéridie. Elle est bien certainement la cause du « sang de rate » et c'est en avalant les spores de ce microbe que les animaux prennent la maladie. Ces spores. Pasteur les extrait de la terre des champs dangereux, elles y sont apportées et entretenues par l'enfouissement sur place des cadavres des animaux morts de maladie. N'enterrez plus dans les champs les bêtes charbonneuses, conseillait Pasteur aux cultivateurs, vous y ensemencez en même temps le sang de rate. Ces prescriptions étaient excellentes, mais, leurs bons effets eussent été longs à apparaître, et durant bien des années encore la fièvre charbonneuse aurait fait des victimes si Pasteur n'avait préparé contre le charbon un vaccin analogue à celui du choléra des poules. Je ne dirai pas ici les difficultés du problème, je rappellerai que le 12 juin 1881 la nouvelle méthode de prévention du charbon faisait ses preuves à Pouilly-le-Fort, près Melun, dans une expérience publique. Celle-ci avait été orga-
nisée par la Société d'Agriculture de Seine-et-Marne; elle était suivie par des agriculteurs, des vétérinaires, des médecins et des savants. Son retentissement fut immense; sans doute elle donnait à l'agriculture le moyen de se débarrasser d'un fléau redoutable, mais surtout elle permettait à la médecine l'étude expérimentale de l'immunité. Cette question de l'immunité contre les maladies infectieuses est le sujet des méditations des médecins depuis qu'ils observent des malades, elle a donné lieu à maintes doctrines, aussi comprend-on pourquoi les résultats de Pouilly-le-Fort procurèrent moins de satisfaction à certaines écoles médicales qu'aux agriculteurs. Ces derniers dépourvus d'esprit de système n'envisageaient que les bénéfices qui résulteraient pour eux de la vaccination anti-charbonneuse, les autres ne pouvaient renoncer sans quelque amertume aux doctrines qui avaient orienté leur labeur.
Aujourd'hui la vaccination contre le charbon n'a plus que des partisans, elle s'est répandue dans tous les pays, elle est une pratique agricole courante grâce aux vétérinaires. Depuis 1881, en France seulement, il a été inoculé préventivement plus de dix millions d'animaux et beaucoup plus dans les autres contrées.
Cette grande découverte fut bientôt suivie de celle de la vaccination contre le rouget des porcs qui, de 1881 à 191 1, a été appliquée à plus de deux millions de porcelets.
Après vingt-cinq années d'épreuve, les vaccinations pastoriennes sont restées telles qu'elles sont sorties du laboratoire de la rue d'Ulm. Un seul perfectionnement leur a été apporté; dans le cas où on doit vacciner un troupeau en pleine épidémie, on associe un sérum au vaccin, cette séro-vaccination donnant plus de sécurité.
De toutes les découvertes que Pasteur a faites, celle qui a soulevé le plus d'admiration et de reconnaissance est le traitement préventif contre la rage. Je n'ai pas à chiffrer les vies humaines qu'elle a épargnées, non plus qu'à dire son influence sur le mouvement scientifique, je rappellerai que la méthode est applicable aux animaux
de la ferme, grâce à rinjection intra-veineuse pratiquée d'abord par Galtier et mise au point par Nocard.
Nous sommes maintenant familiers avec les transformations apportées par Pasteur dans le vaste domaine agricole, et cependant il est une partie de l'œuvre pastorienne qui intéresse encore davantage l'agriculture, car elle explique les phénomènes intimes qui se passent dans le sol et en perpétuent la fécondité. Comme toute chose vivante ou inerte, les microbes viennent de la terre, ils pullulent dans les couches superficielles qui reçoivent tous les déchets végétaux et animaux. Pasteur avait montré dès 1863 qu'ils jouent un rôle essentiel dans la mutation de la matière organique et qu'ils sont les agents de la putréfaction, c'est-à-dire qu'ils réduisent les matières organiques complexes en composés simples utilisables par les plantes. Ainsi, des microbes nombreux, aérobies et anaérobies, peptonisent d'abord les matières albuminoïdes, puis, par étapes successives, ramènent l'azote à l'état d'ammoniaque. Celle-ci est ensuite oxydée et fournit les nitrates dont les végétaux sont avides. L'azote gazeux lui-môme est fixé par certaines bactéries vivant en symbiose avec les légumineuses, comme l'ont démontré Hellriegel et Willfarth. La circulation de l'azote est ainsi assurée par les microbes, et nous comprenons comment une quantité finie de matière sert perpétuellement à l'entretien de la vie. De même, les microbes assurent la circulation du carbone en désintégrant les substances hydrocarbonées les plus résistantes. Ils élaborent les engrais et assurent la fertilité de la terre. Les idées de Pasteur ont été justifiées par les travaux remarquables sur la fermentation des fumiers, la nitrification et la fixation de l'azote, qui rappellent les noms de Boussingault, de Dehérain, de Berthelot, de Gayon, de Muntz, de Winogradsky, de Laurent, pour ne citer que ceux qui ont appartenu ou appartiennent encore à la Société Nationale d'Agriculture. Que n'est-on pas en droit d'espérer d'une connaissance approfondie de la chimie microbienne du sol ?
Je voudrais, en terminant cet exposé de l'œuvre agricole de Pasteur, revenir à mon point de départ. Peut-être que si, en 1856, Pasteur n'avait pas étudié des fermentations anormales dans les cuves de M. Bigo, son attention ne se fût pas portée sur les fermentations. Peut-être aurait-il poursuivi les études qui le passionnaient sur le rapport entre la structure géométrique des corps et leurs propriétés. La stéréochimie se fût développée plus tôt et le nom de Pasteur serait sans doute attaché à d'admirables découvertes dont nous sommes encore privés. Ne regrettons rien, car nous savons ce que nous avons gagné. Il est difficile de croire que, dans une autre voie, Pasteur eût mieux travaillé à la prospérité de l'humanité et au soulagement de ses misères. Concluons donc qu'il est utile que praticiens et hommes de science entrent en contact; maint autre exemple tiré de l'histoire de la Société Nationale d'Agriculture en fournirait la preuve. Ses fondateurs ont donc eu raison de réunir dans une même compagnie agriculteurs et savants.