DISSYMÉTRIE MOLÉCULAIRE
les plus essentielles de l'organisme végétal et animal.
Il y a beaucoup de substances naturelles qui ne sont pas dissymétriques. Mais sont-elles naturelles au même titre que les autres? Ne faut-il pas voir dans des corps tels que l'acide oxalique, l'hydrure de salicyle, l'acide fumarique. . . des dérivés des substances naturelles proprement dites, formés par des actions analogues à celles des laboratoires. Ces produits me paraissent être dans l'organisme végétal ce que l'urée, l'acide urique, la créatine, le glycocolle... sont dans l'organisme animal, des excrétions plutôt que des sécrétions, si je puis ainsi parler. Il serait très intéressant de suivre ce point de vue expérimentalement.
Ajoutons à cela que beaucoup de corps non dissymétriques en apparence pourraient être àes paratartriques. Il manque encore un mot à la langue chimique pour exprimer le fait d'une double dissymétrie moléculaire cachée par la neutralisation de deux dissymétries inverses, dont les effets physiques et géométriques se compensent rigoureusement.
La double proposition à laquelle nous venons d'être conduits sur la dissymétrie habituelle des principesimmédiats organiques, et sur l'absence de ce caractère dans tous les produits de la nature morte va nous permettre d'agrandir et de préciser davantage notre manière de voir au sujet de cette remarquable propriété moléculaire.
En 1850, M. Dessaignes, dont tous les chimistes connaissent l'ingénieuse habileté, annonça à l'Académie qu'il était parvenu à transformer le bimalate d'ammoniaque en acide aspartique. C'était un progrès qui venait confirmer les résultats importants que M. Piria avait obtenus quelques années auparavant. M, Piria avait réussi à transformer l'asparagine et l'acide aspartique en acide malique. M. Dessaignes, à son tour, montrait
qu'inversement on pouvait revenir de l'acide malique à Tacide aspartique.
Jusque-là rien que de très naturel dans l'observation de M. Dessaignes, même au point de vue optique. Car de mon côté j'avais reconnu que Tasparagine, l'acide aspartique et l'acide malique étaient actifs sur la lumière polarisée. Le passage chimique de l'un de ces corps aux autres n'avait rien qui pût surprendre.
Quelques mois plus tard, M. Dessaignes fit un pas de plus. Il annonça que non seulement le bimalate d'ammoniaque, mais aussi les fumarate et maléate d'ammoniaque avaient également la propriété de se transformer par la chaleur en acide aspartique.
Ici je voyais une impossibilité; ou, si la chose était telle que l'avançait M. Dessaignes, cet habile chimiste avait fait une découverte dont il ne se doutait pas. En effet, j'avais observé que les acides fumarique, maléique et tous leurs sels étaient sans action sur la lumière polarisée. Si donc M. Dessaignes avait réussi à transformer leurs sels d'ammoniaque en acide aspartique, il aurait réalisé pour la première fois la production d'un corps dissymétrique à l'aide de composés qui ne le sont pas.
Mais il me paraissait plus raisonnable de croire que l'acide aspartique de M. Dessaignes différait de l'acide aspartique naturel notamment par l'absence de la propriété rotatoire moléculaire. M. Dessaignes, il est vrai, avait comparé avec soin les propriétés de l'acide artificiel avec celles de l'acide naturel, et il les avait, disait-il, trouvées identiques. Mieux que personne, par l'exemple de M. Mitscherlich, dont j'ai parlé dans la dernière séance, je savais combien ces constatations d'identités d'espèces chimiques étaient choses délicates, dans des études où la plus grande similitude de propriétés cache souvent de profondes différences. Je n'hésitai donc pas à croire que le fait nouveau annoncé par M. Dessaignes avait besoin de confirmation.
J'attachais tant d'importance à éclaircir cette question et dans la prévision même des résultats que je vais avoir
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l'honneur de vous exposer, que je fis immédiatement le voyage de Vendôme, où je rendis compte de mes préoccupations à M. Dessaignes, qui s'empressa de me remettre un échantillon de son acide aspartique. Dès mon retour à Paris, je reconnus, en effet, que l'acide de M. Dessaignes n'était qu'un isomère de l'acide aspartique naturel, c'est-à-dire de l'acide dérivé de l'asparagine, et il en différait, comme je l'avais prévu, par la propriété rotatoire, tout à fait absente de l'acide artificiel, non douteuse dans l'acide naturel. Mais toutes les autres propriétés physiques et chimiques offraient les plus grandes analogies, si grandes que M. Dessaignes, qu'aucune idée préconçue ne mettait en garde, avait conclu à l'identité réelle des deux substances.
Ce qui me séduisait le plus dans l'examen du nouveau composé (qui par lui-même n'offre pas de combinaisons cristallisables bien remarquables), c'était sa transformation en acide malique. On sait en effet que M. Piria, je viens de le rappeler tout à l'heure, a donné depuis longtemps le moyen de passer de l'asparagine et de l'acide aspartique à l'acide malique, et je m'étais assuré par les épreuves les plus précises que cet acide malique était identique avec celui du sorbier, des pommes, du raisin et du tabac.
J'appliquai donc à l'acide nouveau le mode d'action trouvé par M. Piria, et je le transformai effectivement en un acide malique nouveau très semblable à l'acide naturel, si voisin de ce dernier qu'un chimiste aurait bien de la peine à les distinguer, même étant prévenu de leur dissemblance réelle; seulement, cet acide malique n'avait aucune action sur la lumière polarisée, et il en était ainsi de toutes ses combinaisons salines.
Il y a certains dérivés de ces deux acides maliques dont la comparaison ne manifeste pas très bien la véritable dépendance mutuelle d'arrangements moléculaires de ces curieux isomères, mais il en est d'autres où elle se montre dans tout son jour. Considérons, par exemple, le bimalate de chaux ordinaire actif et le bimalate corres-
pondant inactif. Leur composition chimique est exactement la même, et leurs formes cristallines sont pareilles, avec cette différence que la forme de l'actif porte quatre petites faces hémiédriques toujours absentes dans la forme de l'inactif. D'où il résulte que, placée devant une glace, l'image de l'actif ne peut lui être superposée, tandis que l'image de l'inactif est absolument identique et superposable à la réalité qui la donne. Mais quoi qu'il en soit pour tout ce qui n'est pas faces hémiédriques, il y a ressemblance parfaite des deux formes.
Qui pourrait douter, d'après cela, des rapports d'arrangements moléculaires de ces deux sels. N'est-il pas évident que nous avons ici affaire à un acide malique identique au naturel, sauf la simple suppression de sa dissymétrie moléculaire?
C'est l'acide malique naturel détordu, si je puis m'exprimer ainsi. L'acide naturel est-il un escalier tournant pour l'arrangement de ses atomes, celui-ci est le même escalier formé des mêmes marches, mais droit au lieu d'être en spirale.
On pourrait se demander si le nouvel acide malique n'est pas le paratartrique de la série, c'est-à-dire la combinaison de l'acide malique droit et de l'acide malique gauche. Cela est bien peu probable, car alors non seulement avec un corps inactif on aurait fait un corps actif, on en aurait fait deux, un droit et un gauche.
D'ailleurs j'ai reconnu que de même qu'il existe un acide malique inactif, non dissymétrique, il y a également un acide tartrique inactif non dissymétrique très différent de l'acide paratartrique et qui ne peut se résoudre en acide tartrique droit et en acide tartrique gauche. Il n'est pas possible ici de douter que l'on a bien affaire à l'acide tartrique droit ou gauche rendu non dissymétrique.
J'ai également découvert l'alcool amylique inactif qui donne lieu à toute une série de produits inactifs correspondants à la série de l'alcool amylique actif.
Nous voilà, grâce à la découverte des corps inactifs,
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en possession d'une idée féconde : une substance est dissymétrique, droite ou gauche ; par certains artifices de transformation isomériques qu'il faudra rechercher et découvrir pour chaque cas particulier, elle peut perdre sa dissymétrie moléculaire, se détordre, pour employer une image grossière, et affecter dans l'arrangement de ses atomes une disposition à image superposable. De telle manière que chaque substance dissymétrique offre quatre variétés, ou mieux quatre sous-espèces distinctes : le corps droit, le corps gauche, la combinaison du droit et du gauche, et le corps qui n'est ni droit ni gauche, ni formé par la combinaison du droit et du gauche.