‹ Pasteur, 1822-1922Chapitre 6 sur 12 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Cette conclusion générale des études qui précèdent éclaire d'un jour nouveau nos idées de mécanique mole culaire. Nous y voyons que si les produits naturels organisés sous l'influence de la vie végétale sont ordinairement dissymétriques, contrairement à ce que nous offrent les produits minéraux et artificiels, cette disposition des particules élémentaires n'est pas une condition de l'exis tence de la molécule, que le groupe organique tordu peut se détordre et prendre alors le caractère général des substances artificielles ou minérales. Par contre, il me paraît logique de regarder ces dernières comme susceptibles de présenter un arrangement dissymétrique de leurs atomes à la manière des produits naturels. Les conditions de leur production sont à découvrir.

En dernière analyse, et pour résumer ce qui précède, les groupes d'atomes élémentaires qui constituent la matière composée, peuvent revêtir deux états distincts, correspondant aux deux types généraux dans lesquels on peut faire rentrer tout objet matériel. La forme du groupe est à image superposable ou à image non superposable; mais ce dernier type est double parce que son inverse peut exister au même titre que lui. Il faut y ajouter le cas de l'association de ces deux types inverses

qui rappelle l'union par paires des membres identiques et non superposables des animaux supérieurs. De telle sorte qu'il y a en réalité pour les groupes d'atomes qui constituent la matière, quatre dispositions remarquables. Tous nos efforts doivent tendre à les produire pour chaque espèce particulière.

Il y a dans presque toutes ces considérations une telle rigueur qu'il est comme impossible de les révoquer en doute.

Ainsi comment se refuser à admettre qu'un corps droit a son gauche possible, connaissant comme nous la connaissons la signification du caractère droit ou gauche? Ce serait douter qu'un tétraèdre irrégulier a son inverse, qu'une hélice dextrorsum a son inverse sinistrorsum, qu'une main a sa gauche possible.

Et dès lors si l'influence mystérieuse à laquelle est due la dissymétrie des produits naturels venait à changer de sens ou de direction, les éléments constitutifs de tous les êtres vivants prendraient une dissymétrie inverse. Peut-être un monde nouveau s'offrirait à nous. Qui pourrait prévoir l'organisation des êtres vivants si la cellulose de droite qu'elle est devenait gauche, si l'albumine du sang devenait droite? Il y a là des mystères qui préparent à l'avenir d'immenses travaux et appellent dès aujourd'hui les plus sérieuses méditations de la science.

Seulement comme la chimie a été jusqu'à présent impuissante à préparer des corps dissymétriques, on pourrait craindre d'ignorer toujours le mode de production des corps inverses des substances organiques naturelles. Heureusement cette crainte est exagérée. J'ai reconnu en effet que, par des procédés chimiques ordinaires, tels que l'action de la chaleur, on pouvait passer d'un corps droit à son gauche et inversement. Ainsi en chauffant l'acide tartrique droit dans certaines conditions déterminées qu'il serait trop long de spécifier ici, il se

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transforme en acide tartrique gauche ou mieux en acide paratartrique. Et inversement dans les mêmes conditions, exactement, l'acide tartrique gauche devient droit.

Voilà dix à douze grammes d'acide tartrique gauche tout à fait pur, qui ont été obtenus de cette manière. Leur préparation m'a coûté bien des peines. Mais, M. Biot désirait d'une manière toute particulière étudier les caractères de dispersion de cet acide tartrique gauche si remarquable par son origine. Il a voulu faire lui-même les frais de l'opération, fort dispendieuse, car la transformation repose sur l'emploi du tartrate de cinchonine ou de quinine, et la base est perdue parce que le tartrate doit être chauffé à une température qui la détruit.

J'ai préparé par ce procédé assez d'acide paratartrique pour pouvoir en retirer douze grammes d'acide tartrique gauche qui a offert, en sens inverse, rigoureusement les mêmes caractères optiques que l'acide tartrique.

On devra toujours considérer comme un grand progrès de la chimie organique, toute transformation analogue d'un corps naturel dissymétrique en son inverse.

J'ai fait allusion en terminant notre première conférence à des observations auxquelles il est temps que nous donnions toute l'attention qu'elles méritent. Ces observations sont relatives à la comparaison des propriétés physiques et chimiques des isomères droits et gauches correspondants. J'ai insisté déjà sur l'identité parfaite de toutes leurs propriétés, en exceptant toutefois l'inversion de leurs formes cristallines et l'opposition de sens de leurs déviations optiques. Aspect physique, éclat des cristaux, solubilité, poids spécifique, simple ou double réfraction, tout y est, non pas seulement pareil, semblable, très voisin, mais identique, dans l'acception la plus rigoureuse du mot.

Cette identité est d'autant plus remarquable, que nous allons la voir remplacée par une opposition générale et

considérable des propriétés de ces mêmes substances, lorsqu'elles se trouvent dans les conditions particulières que je vais indiquer.

Nous avons reconnu qu'il fallait distribuer tous les composés chimiques artificiels ou naturels, minéraux ou organiques, en deux grandes classes : les composés à image superposable non dissymétriques, et les composés à image non superposable dissymétriques.

Cela posé, l'identité de propriétés dont je viens de parler pour les deux acides tartriques et leurs dérivés similaires, existe constamment avec les caractères absolus que j'ai rappelés, toutes les fois qu'on place ces substances en présence d'un composé quelconque de la classe des corps à image superposable, tels que la potasse, la soude, l'ammoniaque, la chaux, la baryte, l'aniline..., l'alcool, les éthers..., en un mot, de tous les composés, quels qu'ils soient, non dissymétriques, non hémiédriques de formes, sans action sur la lumière polarisée.

Vient-on à les soumettre, au contraire, aux produits de la seconde classe à image non superposable, l'asparagine, la quinine, la strychnine, la brucine, l'albumine, le sucre, etc., etc., corps diss^^métriques comme eux, tout change à l'instant. La solubilité n'est plus la même. S'il y a combinaison, la forme cristalline, le poids spécifique, la quantité d'eau de cristallisation, la destruction plus ou moins facile par la chaleur, tout diffère, autant que diffèrent les corps isomères les plus éloignés.

Voilà donc que la dissymétrie moléculaire des corps s'introduit dans la chimie comme un modificateur puissant des affinités chimiques. Vis-à-vis des deux acides tartriques, la quinine ne se comporte pas comme la potasse, uniquement parce qu'elle est dissymétrique et que la potasse ne l'est pas. La dissymétrie moléculaire s'offre dès lors comme une propriété capable à lie seule, en tant que dissymétrie, de modifier les affinités chimiques. Je ne crois pas qu'aucune découverte ait été encore aussi loin dans la partie mécanique du problème des combinaisons.

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Essayons de nous représenter la cause de ces identités et de ces dissemblances. Que l'on suppose une hélice dextrorsuni et une hélice sinistrorsum pénétrant séparément deux blocs de bois identiques et à filets droits. Toutes les conditions mécaniques des deux systèmes seront les mêmes. Il n'en sera plus ainsi du moment où ces mêmes hélices seront associées à des blocs contournés eux-mêmes en hélices de même sens ou de sens opposés.

Voici une application très intéressante des faits que je viens d'exposer.

En voyant les acides tartriques droit et gauche engagés dans des combinaisons devenues aussi dissemblables par le fait seul du pouvoir rotatoire de la base, il y avait lieu d'espérer que de cette dissemblance même résulteraient des forces chimiques capables de balancer l'affinité mutuelle de ces deux acides, et par suite un moyen chimique de dissocier les deux éléments de l'acide paratartrique. J'ai cherché longtemps sans réussir, mais j'y suis arrivé à l'aide de deux bases nouvelles isomères de la quinine et de la cinchonine, et que j'obtiens très facilement, sans la moindre perte, à l'aide de ces dernières : la quinicine et la cinchonicine.

Je prépare le paratartrate de cinchonicine en neutralisant la base, puis, ajoutant autant d'acide qu'il en a fallu pour la neutralisation, je fais cristalliser et les premières cristallisations sont formées de tartrate gauche de cinchonicine parfaitement pur. Tout le tartrate droit reste dans la liqueur, parce qu'il est plus soluble. Puis il finit par cristalliser lui-même et sous un aspect différent, parce qu'il n'a pas la même forme cristalline que le droit. On croirait avoir affaire à la cristallisation de deux sels très distincts, d'inégale solubilité.

Mais la dissemblance des propriétés des corps droits et gauches correspondants, lorsqu'on les soumet à des forces dissymétriques, me paraît offrir un intérêt de premier ordre par les idées qu'elle nous suggère sur la cause mystérieuse qui préside à la disposition dissymétrique des atomes dans les substances organiques naturelles. Pourquoi cette dissymétrie? Pourquoi même telle dissymétrie plutôt que son inverse?

Reportez-vous avec moi par la pensée à Tépoque où, ayant reconnu l'identité absolue des propriétés physiques et chimiques des corps droits et gauches correspondants, je n'avais aucune idée, pas même le soupçon de différences possibles entre ces corps. C'est en effet à plusieurs années de distance que j'ai reconnu ces identités et ces différences.

Il m'était alors impossible de comprendre comment la nature pouvait faire un corps droit sans faire en même temps le corps gauche. Car les mêmes forces qui sont en jeu au moment de l'élaboration de la molécule d'acide tartrique droit devaient, ce semble, donner la molécule gauche, et il n'y aurait eu que àes parât ar triques.

Pourquoi même des droits ou des gauches? Pourquoi pas seulement des non-dissymétriques, des substances de l'ordre de celles de la nature morte.

Il y a évidemment des causes à ces curieuses manifestations du jeu des forces moléculaires. Les indiquer d'une manière précise serait assurément chose bien difficile. Mais je ne crois pas me tromper en disant que nous connaissons un de leurs caractères essentiels. N'est-il pas nécessaire et suffisant d'admettre qu'au moment de l'élaboration dans l'organisme végétal des principes immédiats, une force dissymétrique est présente? Car nous venons de voir qu'il n'y avait qu'un seul cas où les molécules droites différaient de leurs gauches, le cas où elles sont soumises à des actions d'un ordre dissymétrique.

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Ces actions dissymétriques, placées peut-être soTis des influences cosmiques, résident-elles dans la lumière, dans Télectricité, dans le magnétisme, dans la chaleur? Seraient-elles en relation avec le mouvement de la terre, avec les courants électriques par lesquels les physiciens expliquent les pôles magnétiques terrestres? Il n'est pas même possible aujourd'hui d'émettre à cet égard les moindres conjectures.

Mais je regarde comme nécessaire la conclusion de l'existence de forces dissymétriques au moment de l'élaboration des produits organiques naturels, forces qui seraient absentes ou sans effet dans les réactions de nos laboratoires, soit à cause de la brusque action de ces phénomènes, soit pour toute autre circonstance inconnue.

Nous arrivons enfin à une dernière expérience dont l'intérêt ne le cède à aucune de celles qui précèdent, par la preuve qu'elle nous donnera manifestement de l'influence de la dissymétrie dans les phénomènes de la vie. Déjà nous avons vu tout à l'heure la dissymétrie intervenir comme modificateur des affinités chimiques ; mais il s'agissait de réactions purement minérales, artificielles, et l'on sait toute la prudence qu'il faut avoir dans l'application aux phénomènes de la vie des résultats des laboratoires. Aussi ai-je conservé pour moi presque toutes les vues de cette leçon jusqu'au moment où j'ai reconnu de la manière la plus certaine que la dissymétrie moléculaire s'offrait comme un modificateur des affinités chimiques, non plus dans les réactions de la nature morte, mais dans celles de Tordre physiologique, dans les fermentations.

Voici le phénomène remarquable auquel je fais allusion.

On savait depuis longtemps, par l'observation d'un fabricant de produits chimiques d'Allemagne, que le tartrate de chaux impur des fabriques, souillé de

matières organiques, et abandonné sous l'eau en été, peut fermenter et donner divers produits.

Cela posé, j'ai mis en fermentation le tartrate ordinaire droit d'ammoniaque de la manière suivante : je prends le sel très pur, cristallisé, je le dissous, en ajoutant à la liqueur une dissolution très limpide de matières albuminoïdes. i gr. de matières albuminoïdes sèches suffit ])our 100 gr. de tartrate. Très souvent il arrive que la liqueur placée dans une étuve fermente spontanément. Je dis très souvent; mais on peut ajouter que cela a toujours lieu si l'on a soin de mêler à la liqueur une quantité très petite d'une de ces mêmes liqueurs pour lesquelles on a réussi à obtenir la fermentation spontanée.

Jusque-là rien de bien particulier, c'est un tartrate qui fermente. Le fait est connu.

Mais appliquons ce mode de fermentation au paratartrate d'ammoniaque, et dans les conditions précédentes il fermente. Il se dépose la même levure. Tout annonce que les choses se passent absolument comme dans le cas du tartrate droit. Cependant si l'on suit la marche de l'opération à l'aide de l'appareil de polarisation, on reconnaît bien vite des différences profondes entre les deux opérations. Le liquide primitivement inactif possède un pouvoir rotatoire à gauche sensible qui augmente peu à peu et atteint un maximum. Alors la fermentation est suspendue. Il n'y a plus trace d'acide droit dans la liqueur qui, évaporée et mêlée à son volume d'alcool, fournit immédiatement une belle cristallisation de tartrate gauche d'ammoniaque.

Remarquons d'abord dans ce phénomène deux choses distinctes : comme dans toute fermentation proprement dite, il y a une substance qui se transforme chimiquement, et corrélativement, il y a développement d'un corps possédant les allures d'un végétal mycodermique. D'autre part, et c'est là ce qu'il importe de noter en ce moment, la levure qui fait fermenter le sel droit respecte le sel gauche, malgré l'identité absolue des pro-

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priétés physiques et chimiques des deux tartrates droit et gauche d'ammoniaque, toutes les fois qu'on ne les soumet pas à des actions dissymériques.

Voilà donc la dissymétrie moléculaire propre aux matières organiques intervenant dans un phénomène de Tordre physiologique, et elle y intervient à titre de modificateur des affinités chimiques. Il n'est pas douteux le moins du monde que ce soit le genre de dissymétrie propre à l'arrangement moléculaire de l'acide tartrique gauche qui est la cause unique, exclusive, de la différence qu'il présente avec l'acide droit, sous le rapport de sa fermentation.

Et ainsi se trouve introduite dans les considérations et les études physiologiques l'idée de l'influence de la dissymétrie moléculaire des produits organiques naturels, de ce grand caractère qui établit peut-être la seule ligne de démarcation bien tranchée que l'on puisse placer aujourd'hui entre la chimie de la nature morte et la chimie de la nature vivante.

Tels sont. Messieurs, dans leur ensemble, les travaux dont j'ai été chargé de vous entretenir.

Vous avez compris, chemin faisant, pourquoi j'ai intitulé mon exposition : De la dissymétrie moléculaire dans les produits organiques naturels. C'est en effet la théorie de la dissymétrie moléculaire que nous venons d'établir, l'un des chapitres les plus élevés de la science, complètement imprévu, et qui ouvre à la physiologie des horizons tout nouveaux, éloignés, mais certains.

Je porte ce jugement sur les résultats de mes propres recherches sans qu'il se mêle à l'expression de ma pensée aucune satisfaction d'araour-propre d'auteur. A Dieu ne plaise qu'il y ait jamais dans cette chaire de personnalités possibles I Ce sont comme des pages de l'histoire de la chimie que nous écrirons successivementavecle sentiment de dignité qu'inspire toujours l'amour vrai de la science.

LE LABORATOIRE DE M. PASTEUR' Par E. DucLAUX.

CETTE histoire de l'Ecole Normale ne saurait évidemment se passer de quelques pages consacrées au laboratoire de M. Pasteur. Je devrais dire : aux laboratoires, car M. Pasteur en a eu plusieurs, dont il n'est pas inutile de raconter la genèse : elle reportera nos jeunes camarades vers des temps qui leur paraîtront fabuleux, bien qu'ils datent tout au plus de trente ans, vers une époque où on mettait à décourager les chercheurs autant d'esprit de suite et de méthode qu'on en met aujourd'hui à leur aplanir la voie. Ils y verront aussi la part qu'il est légitime d'attribuer à M. Pasteur dans l'établissement de l'ordre actuel des choses.

Quand notre illustre camarade quitta le décanat de la Faculté des Sciences de Lille pour devenir administrateur et directeur des études scientifiques à l'Ecole Normale, il avait déjà fait tous les travaux de cristallographie qui ont illuminé le commencement de sa carrière; il avait commencé ses études sur les fermentations; il lui fallait un laboratoire pour les continuer, et TEcole ne lui en offrait aucun. C'était la première fois qu'un directeur des études scientifiques n'était pas en même temps maître de conférences, et il n'y avait de laboratoire que pour les professeurs. Je me trompe : là comme ailleurs, le budget

I. Reproduction d'un article paru dans Le Centenaire de V École Normale, 1795-1895. Paris, Hachette, 1893, page 458.

ne prévoyait de laboratoire que. pour les élèves, pour leurs manipulations ou la préparation des cours qu'on leur faisait. A l'Ecole Normale, comme dans les Facultés, comme dans les lycées, et sauf de rares exceptions, les professeurs ne disposaient que des locaux et des crédits affectés au service de leur chaire. Point de laboratoire particulier : rien de ce qu'on appelle aujourd'hui laboratoire de recherches. On s'ingéniait, quand on voulait travailler \ on rognait sur le nécessaire pour avoir du superflu; on s'installait comme on pouvait dans la salle de cours, quand on cherchait un coin tranquille, quitte à déménager ses appareils aux heures des leçons.

M. Pasteur avait fait cela à Lille, mais ne pouvait plus le faire à Paris. M. Baîard avait bien obtenu l'affectation à la chaire de chimie et l'aménagement de quelques pièces durez-de-chaussée de l'Ecole, qui avaient échappé à la censure administrative en s'affublant du titre de salles de collections. Il avait même été si enthousiasmé de son succès, et si joyeux «d'avoir de la place », lui qui n'avait guère travaillé jusque-là que dans son arrièreboutique ou sur son comptoir de pharmacien, qu'il avait fait, dès le premier jour, aménager un lit dans un coin d'une de ses salles pour n'y être distrait par aucune de ces exigences de vie sociale dont sa douce philosophie faisait si bon marché. S'il eût encore été là, il eût accueilli à bras ouverts son ancien préparateur Pasteur, lui eût au besoin donné son lit de camp, car il n'en usait guère, et rendu cette salle qui avait vu le premier dédoublement des tartrates. Mais Balard avait été remplacé par H. Sainte-Claire Deville. Charbonnier veut être maître chez lui. Deville était deux fois maître, et plutôt que de risquer un échec de ce côté, aussi pour conserver son indépendance, M. Pasteur préféra installer son laboratoire dans deux pièces placées sous les combles, inhabitées parce qu'elles avaient été jugées trop incommodes, et où aucune compétition ne vînt le poursuivre.

Ce n'est pas tout que d'avoir un local : il faut à un

J. RAULi:

PH . y A X T I !■; G H K M

E. DUCLALX IS62

laboratoire des instruments et des fonds. En fait d'instruments, M. Pasteur n'avait heureusement pas de grands besoins. Il avait fait ses premières recherches cristallographiques avec les polarimètres en bois et en carton noirci de Biot : je viens de dire que ces temps sont fabuleux : nous en étions au début de l'âge du bronze. De leur côté, les recherches sur les fermentations n'exigeaient, en dehors de quelques instruments de mesure que pouvaient prêter les collections de l'Ecole^ qu'un microscope, des produits chimiques et de la verrerie. Tout cela n'était pas très coûteux, mais il fallait de l'argent ! Où en trouver? « Il n'y a pas au budget de rubrique me permettant de vous allouer cinquante centimes pour vos frais d'expérience », avait répondu un jour an ministre authentique de l'Instruction publique à une demande de M. Pasteur. Comme conclusion, on puisait dans la bourse du ménage, dans laquelle une prévoyance, trop discrète pour que je la nomme, maintenait toujours ouvert le chapitre qui manquait au budget de l'Etat.

Ce qui était plus grave encore, c'est qu'il n'y avait pas de préparateur. Le préparateur, c'est le chien du cloutier : on peut s'en passer, mais il faut souffler soi-même son feu. Il y avait bien des préparateurs prévus par le budget de l'Ecole normale; mais, comme les laboratoires, ils ne l'étaient que pour le service des élèves, et j'imagine que M. Pasteur dut exciter quelque étonnement et quelque méfiance dans les bureaux du Ministère quand il réclama un préparateur pour son laboratoire particulier. J'en ai pour garant la forme aimable dans laquelle étaient libellés les premiers arrêtés de nomination. Le mien porte textuellement « que je suis autorisé à demeurer attaché au laboratoire de M. le Directeur des études scientifiques. Il demeure entendu, continue l'arrêté, que si dans le courant de l'année les besoins du service exigent que M. Duclaux soit envoyé dans un lycée des départements, il devra se mettre à la disposition de l'Administration. C'est à cette seule condition que

l'Administration peut consentir à le laisser à l'Ecole », où j'étais d'ailleurs logé, nourri, et où je touchais 47 fr. 50 par mois.

Je n'ai pas besoin de dire que je ne fais pas un grief à l'Administration d'alors de ces dispositions un peu hargneuses. Je ne les donne que comme un signe des temps. Il était entendu, vers 1860, que l'Ecole Normale préparaituniquement des professeurspour l'enseignement secondaire, que ceux de ses élèves qui n'allaient pas de suite dans un lycée étaient des transfuges et devaient s'attendre à être regardés d'un œil courroucé. Une des plus belles victoires de M. Pasteur est d'avoir rompu sur ce point les traditions, d'avoir installé sur une base solide et décidément orientée du côté de la recherche scientifique et de l'enseignement supérieur cette institution, si discutée jusqu'à lui, des préparateurs et de la quatrième année d'Ecole normale. Veut-on la preuve que là, comme partout, il avait vu juste? Depuis sa fondation jusqu'à l'année 1867, l'Ecole Normale, qui comptait de nombreux représentants dans les autres classes de l'Institut, n'avait donné que quatre membres à l'Académie des Sciences. Elle y compte en ce moment douze de ses élèves, dont dixontfait, à des titres divers, une quatrième année d'études à l'Ecole. Les générations qui les ont fournis valaient-elles mieux que les anciennes? Ni les unes ni les autres ne le pensent. Mais on tenait autrefois en bride les chercheurs. On leur livre carrière maintenant. Voilà la différence.

C'est Raulin qui a été le premier préparateur en titre au laboratoire de M. Pasteur; il a profité de l'occasion pour faire, sur VAspergilliis niger^ cet admirable travail, devenu tout de suite classique, qui n'a pas pris une ride depuis trente ans. Quand Raulin entra en fonctions, le laboratoire sous les combles avait été restitué aux rats, ses légitimes propriétaires : M. Pasteur venait d'obtenir la jouissance d'une toute petite construction, faite sur la rue d'Ulm comme pendant à la loge du concierge et occupée jusqu'à ce moment par le Service de l'architec-

ture. C'était un logis luxueux au regard de celui qu'on quittait: mais c'était un logis bien incommode, avec ses cinq pièces microscopiques réparties en deux étages. L'embarras avait été grand d'y loger une étuve, absolument nécessaire pour l'étude des fermentations. Contraint à l'économie, M. Pasteur s'en était fait une aux dépens d'une partie de la cage de l'escalier, mais il ne pouvait y' entrer qu'en se mettant à genoux. Je l'ai pourtant vu y passer de longues heures, car c'est dans cette minuscule* étuve qu'ont été faites toutes les études sur les générations spontanées, et qu'ont passé à un examen journalier, souvent minutieux, les milliers de ballons, sur lesquels ont porté ces expériences célèbres. C'est de ce petit galetas, dont on hésiterait aujourd'hui à faire une cage à lapins, qu'est parti le mouvement qui a révolutionné sous tous les aspects la science de l'homme physique.

L'éclat de ces découvertes amena bientôt l'agrandissement du laboratoire, qui s'augmenta en 1S62 d'une belle salle au rez-de-chaussée, construite exprès, bien éclairée sur la cour et le jardin, et ornée d'un buste en marbre de Lavoisier. Je ne sais si l'attribution de ce buste fut ou non une attention délicate de l'Administration ou du service de l'architecture. En tout cas Lavoisier se trouvait en compagnie digne delui avec M. Pasteur. On peut croire en outre qu'il eût aimé le confort déjà élégant de ce labotoire, ses tables de chêne bien cirées et la propreté parfaite qui y était de règle partout. Peut-être eût-il songé à doubler son préparateur d'un garçon de laboratoire pour faire la chasse à la poussière et laver la vaisselle. Mais le budget de M. Pasteur n'était pas un budget de fermier général et ne comportait pas ce luxe. C'est d'ailleurs un utile apprentissage pour un jeune savant que celui de la propreté. J'ajoute, et c'est peut-être là une vanité condamnable, que je ne crois pas avoir jamais eu de vases aussi méticuleusement nettoyés qu'au temps, déjà lointain, où je les lavais moi-même.

C'est en effet à cette époque que je suis entré en fonctions comme préparateur. A ce moment déjà, la période

(de travail calme et solitaire tirait vers sa fin. La gloire commençait à venir, et, avec elle, ce que le public prend volontiers pour elle, je veux dire cet essaim tumultueux et bourdonnant qui s'élève autour de toute œuvre qui perce, et dans lequel, pour de rares abeilles^ on trouve tant de guêpes, de frelons, de hannetons, et surtout de mouches du coche. Le laboratoire recevait des visites princières, et savants, publicistes, industriels venaient mettre l'œil au microscope pour y voir ce monde nouveau des infiniment petits. Mais si M. Pasteur se livrait volontiers aux oreilles amies, il avait l'épiderme sensible vis-à-vis des critiques, et je me souviens encore du jour où j'ai vu se manifester chez lui, sous l'influence d'une piqûre qui aurait pu devenir dangereuse, cet esprit de combativité qui forme une des faces, et non la moins curieuse, de son tempérament scientifique.

C'était au moment où il était candidat à l'Académie des Sciences, dans la section de minéralogie, et ses travaux sur les tartrates étaient naturellement sur la sellette. On sait qu'il avait découvert deux tartrates de même composition, image exacte l'un de l'autre dans une glace : l'un, celui qui, lorsqu'on se plaçait dans une position convenue, portait à droite une certaine facette qu'il ne portait pas à gauche, faisait tourner à droite le plan vertical de polarisation de la lumière qui le traversait, pendant que son ménechme, qui, placé dans la même position conventionnelle que lui, portait à gauche la même facette que le premier avait à droite, faisait incliner vers la gauche le même plan de polarisation. Ce qu'il y avait d'essentiel et de profond dans cette découverte, c'est que la propriété, d'ordre intérieur au cristal, d'agir dans un sens ou dans l'autre sur la lumière polarisée se traduisait par une propriété correspondante, d'ordre extérieur, du groupement cristallin des molécules actives. On pouvait placer à droite, par convention, la facette qui était à gauche dans l'un des cristaux : la même convention faisait reparaître à gauche la facette qui était à droite dans l'autre. La découverte subsistait :

seulement, pour la traduire, il fallait intervertir les termes de son énoncé. Il est clair qu'un manchot du bras droit ne devient pas manchot du bras gauche quand on le regarde de dos.

Or, il arrivait précisément qu'au point de vue de la position à donner aux cristaux, pour examiner l'inclinaison de leurs facettes, la convention cristallographique allemande était l'opposé de la nôtre, de sorte que, tout en acceptant la corrélation établie par M. Pasteur entre la structure cristalline et le pouvoir rotatoire, elle l'énonçait d'une façon inverse de la nôtre. Les cristaux qui portaient la facette à droite déviaient pour elle la lumière à gauche, et réciproquement. Mais c'était là une question de forme, connue et acceptée de tous. La surprise fut donc grande au laboratoire quand on apprit la mise en exploitation de cette contradiction apparente, dont on profitait pour troubler la conscience de quelques électeurs, et pour dire qu'il n'y avait aucune réalité, mais seulement une apparence, dans la grande découverte de M. Pasteur.

Le jour où cette nouvelle arriva, l'élection était voisine, de sorte qu'il n'y avait pas un moment à perdre. J'ose dire qu'il y eut là quelques heures bien employées. Il devait y avoir le soir séance à la Société philomathique, et on pouvait espérer y trouver un auditoire de savants. Je fus dépêché sur l'heure chez un menuisier, et j'en revins avec des scies, des limes, et un long poteau équarri de sapin. Il y avait dix ans que M. Pasteur n'avait touché aux tartrates; mais il savait encore sur le bout du doigt leurs formes cristallines, et quelques traits de scie, dirigés par lui avec une sûreté merveilleuse, transformèrent en quelques minutes le poteau de sapin en une série de formes cristallines avec leurs faces et leurs facettes. Quelques coups de lime et de rabot pour égaliser les surfaces, un petit revêtement en papier peint de diverses couleurs pour les distinguer et les rendre plus apparentes, et voilà tout prêts des modèles de cristaux très propres à figurer dans la leçon de choses que

M. Pasteur se proposait de donner le même soir à la Société philomathique.

L'exposé commença en effet comme une leçon, mais finit comme une philippique, lorsque, en terminant, et après avoir montré l'incroyable malentendu qu'on exploitait dans la circonstance, M. Pasteur mit ses contracdicteurs en demeure de confesser ou leur ignorance ou leur mauvaise foi. Il leur donnait du reste à choisir : « Si vous saviez la question, leur disait-il en substance, que faites-vous de votre conscience? et si vous ne la saviez pas, de quoi vous mêlez-vous? » M. Pasteur a remporté depuis bien des victoires de la parole. Je n'en connais pas de plus méritée que celle que lui valut cette improvisation aiguë et pénétrante. Il en était encore tout bouillant quand nous rentrâmes tous deux à pied rue d'Ulm, et je me rappelle l'avoir fait rire en lui demandant pourquoi, lancé comme il l'était, il n'avait pas conclu en jetant ses cristaux de bois à la tête de ses adversaires.

Quelques mois après, une contestation nouvelle, de portée plus haute, lui permettait de montrer les mêmes qualités de stratégiste. C'était à propos des générations spontanées. Cette fois, il avait devant lui trois savants, MM. Pouchet, Joly et Musset, tous trois ardents et belliqueux, parce qu'ils étaient convaincus, mais dont les convictions n'avaient qu'une assiette expérimentale fort fragile, dans une question où l'expérience était tout. En revanche, leurs idées avaient pour soutien un large système de philosophie, et comme, sur les trois, il 3^ avait deux Méridionaux et un Normand, il était impossible de ne pas les voir et de ne pas les entendre. Mais ils avaient affaire à forte partie. M. Pasteur les laissa tout d'abord philosopher et mêm.e expérimenter à leur aise, se contentant de montrer les causes d'erreur de leurs méthodes, jusqu'au jour où ils en arrivèrent enfin à contredire formellement un de ses résultats. C'était à ce défilé qu'il les attendait. Désormais, il ne s'agissait plus entre eux et lui de discussions théoriques, mais d'un fait précis, pouvant être jugé par l'expérience, et il demanda

de suite la nomination d'une commission de l'Académie des Sciences. Devant elle, M. Pasteur répéterait l'expérience en litige; MM. Pouchet, Joly et Musset, celles qu'ils lui opposaient; la commission verrait et jugerait.

La tactique était à la fois honnête et habile : elle eut le succès qu'on pouvait prévoir. Après quelques contremarches, les adversaires de M. Pasteur se dérobèrent. Peut-être eûmes-nous le tort, nous qui n'étions là que comme préparateurs, et qui n'avions aucune part au procès, d'avoir l'air de croire avec trop d'assurance que, sur le terrain expérimental, les deux partis en présence n'étaient pas de force. On nous l'a reproché alors : j'en fais amende honorable aujourd'hui. C'est que la jeunesse ne sait pas être indulgente; c'est aussi que nous ignorions, comme du reste tous ceux qui y prenaient part, la grandeur du débat qui s'agitait devant nous. Ce que nous prenions pour un épisode était une fin, et il aurait fallu saluer en MM. Pouchet, Joly et Musset les derniers champions d'une cause qu'ils se féliciteraient peut-être aujourd'hui d'avoir vu ruiner entre leurs mains, s'ils voyaient la magnifique floraison sortie de ses ruines.

L'obligation de comparaître devant la commission de l'Académie des Sciences nous avait fait sortir du laboratoire. On était allé répéter les classiques expériences de M. Pasteur au Muséum et à Sèvres, sous les grands arbres de la propriété de M. Dumas, où, par parenthèse, l'air s'était montré plus chargé de germes vivants que dans le grand amphithéâtre du Jardin des Plantes : si bien que Balard disait plaisamment qu'il se réservait de demander à l'Administration la salle de cours du Muséum pour en faire sa maison de campagne pendant l'été. Car Balard était membre de la commission! Et comment n'en eût-il pas fait partie? Où trouver un esprit plus droit, plus curieux, plus pénétrant? Il prenait très au sérieux ses devoirs déjuge, cela va sans dire : il voulait voir et toucher. Par moments même, il avait l'air de présider à une instruction, tant il devenait sérieux et

incisif. Mais quand sa conviction était faite, comme il savait la répandre et lui donner de l'air! Il était du Midi, lui aussi, et sa verve, sa pétulance, sa bonhomie un peu railleuse avaient bien vite fait de rappeler à la question ceux qui tentaient de s'en écarter, et à l'expérience ceux qui biaisaient et ne s'inclinaient pas de suite devant elle.

Balard à ce moment ne fréquentait plus son laboratoire de l'Ecole Normale; mais il fréquentait volontiers ceux des autres savants, et on était sûr de voir apparaître sa figure fine, éveillée et souriante partout où il y avait un fait nouveau à voir ou un encouragement à donner. C'est dire qu'il venait souvent au laboratoire de son « cher Pasteur »;, où se terminaient à ce moment les études sur les vins, où allaient commencer les recherches sur la maladie des vers à soie.

Les études sur les vins ont été faites en grande partie à Arbois, dans un laboratoire improvisé que M. Pasteur avait installé dans une salle de café. On avait laissé sur la devanture l'enseigne traditionnelle, de sorte qu'il nous arrivait quelquefois de voir entrer des clients demandant à boire ou à manger. Généralement ils s'arrêtaient à la porte, surpris par l'étrangeté du mobilier, et s'esquivaient sans mot dire, emportant sûrement dans leur tête des visions de l'almanach de Nostradamus. Il faut dire à leur décharge que, si la salle ne ressemblait plus à une salle de café, elle ne ressemblait pas davantage à un laboratoire. Point de gaz : on chauffait avec des charbons dont on activait, au moment voulu, le feu avec des éventails. Point d'eau : c'était nous qui allions, comme Rébecca, la chercher à la fontaine publique, ou, comme Nausicaa, laver nos ustensiles à la rivière. Nos tables étaient des tréteaux, et quant aux appareils, comme ils sortaient presque tous de chez le menuisier, le ferblantier ou le forgeron d' Arbois, on peut deviner qu'ils n'avaient pas les formes canoniques, et que lorsque nous les promenions dans les rues, pour aller puiser dans les caves le vin destiné aux analyses, nous ne passions pas sans soulever

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