‹ Pasteur candidat au SénatChapitre 1 sur 10 · Pasteur candidat au Sénat · texte numérisé non relu

Pasteur candidat au Sénat

Les biographes de Pasteur font tous, ou presque tous, allusion à sa candidature au Sénat, en 1876. Aucun n’a donné le récit détaillé de cet incident.

Le faire, et c’est ce qu’on se propose, serait donc combler une sorte de lacune dans l’histoire de cet homme qui n’en devrait point souffrir.

Que si quelqu’un craignait de voir le nom du Maître indiscrètement mêlé à la politique locale, et même à la politique tout court, qu’il se rassure : l’affaire est ancienne et de peu de conséquence en somme ; tous ceux qui y ont eu part ont quitté ce monde ; leurs noms, s’ils doivent être cités, ne le seront que pour préciser une date ou un fait et jamais accompagnés d’une appréciation personnelle : dans les Champs Elysées, nous dit le poète, les gestes sont seulement des symboles et les traits les plus acérés traversent sans leur faire de mal les ombres illustres :

. .Comprensa raanus effugit imago,

Par levibus ventis volucrique simillima somno.

(Virg., Aeneid., VI, 701-702.)

Un décret impérial, daté du 27 juillet 1870, avait nommé M. Louis Pasteur, membre du Sénat « pour services rendus à la Science », et c’était justice !

A cette époque, Pasteur avait fait ses découvertes

les plus importantes, celles du moins dont les autres sont en quelque manière des conséquences. Il avait terminé ses travaux sur la fermentation de la bière et du vin, prouvé qu’aucune génération n’est spontanée, vaincu la maladie des vers à soie. Plusieurs Universités étrangères et notre Académie des Sciences l’avaient accueilli. Les plus hautes récompenses nationales commençaient à venir spontanément à lui.

Les évènements douloureux et tragiques qui suivirent empêchèrent que le décret signé fut promulgué ; il ne demeura qu’à titre de souvenir de la bonne volonté de Napoléon III.

Mais les amis du savant s’en autorisèrent, quelques années plus tard, pour décider Pasteur à poser sa candidature aux élections de 1876. Il leur semblait encore que laplace de tous les hommes éminents du pays était au Grand Conseil de la Nation ; cette conception en vaut peut-être une autre. De plus, le Sénat devait délibérer sur la réorganisation de l’Instruction supérieure en France, et Pasteur pensait avoir son mot à dire dans la discussion, ne fut-ce qu’à propos de l’Ecole Normale.

Il ne paraît donc pas qu’il hésita beaucoup pour accepter ; du moins, dans une lettre un peu plus tard rendue publique, son compatriote Parandier, Inspecteur général honoraire des Ponts et Chaussées, qui avait, lui aussi, un moment songé à se présenter, le laisse entendre très clairement (1) ; puis c’était bien dans la tournure générale de la pensée de Pasteur : il n’avait pas d’ambition personnelle, mais il a toujours revendiqué pour la Science la place à laquelle il lui savait des droits incontestables : la première.

(1) Parandier, Auguste-Napoléon, né à Arbois, le 14 avril 1804, ancien élève de l’Ecole Polytechnique, Ingénieur, puis Inspecteur général des Ponts-et-C haussées, député de Montbéliard, Commandeur de la Légion d’Honneur.

La loi du 24 janvier 1875 avait fixé au 30 janvier suivant l’élection des sénateurs attribués à chaque département ; celui du Jura devait en nommer deux.

Le 9 janvier 1876, MM. Tàmisier et Thurel, députés, sollicitèrent les suffrages des électeurs par une lettre aux Conseillers généraux, aux Conseillers d’ Arrondissement et aux Conseillers municipaux : « Nous voici au milieu de -vous, tous les deux, disaient-ils, la main dans la main, bien résolus à soutenir de toutes nos forces la Constitution républicaine du 25 lévrier 1875... » (1).

M. Tàmisier, lédonien d’origine, était un ancien élève de l’Ecole polytechnique et officier d’artillerie ; il avait contribué à l’invention et à la mise en service des canons rayés ; il devait mourir à Paris peu de temps après son élection au Sénat.

M. Thurel, un peu plus jeune, était né à Orgelet, avait été Ingénieur civil à Lons-le-Saunier, dont il fut nommé maire après le 4 septembre 1870 ; il était député du Jura, comme M. Tàmisier, depuis le 8 février 187 1 ; tous deux faisaient partie de la Gauche démocratique de l’Assemblée nationale.

Leur collègue M. Paul Besson, Avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de Cassation, monarchiste d’opinion, ou mieux légitimiste, comme on disait alors, posa sa candidature, six jours après, par une lettre aux électeurs, promettant d’être au Sénat ce qu’il avait été à la Chambre : « un zélé défenseur de la Pieligion, de la famille et de la propriété » (2).

Enfin, les bonapartistes mettaient en avant le général Picard, commandant de Corps d’ Armée, et M. Paul Dalloz, Directeur du Moniteur , qui se désista, le 22 janvier, par une lettre adressée à la Sentinelle du Jura et insérée dans ce journal le 26.

(1) Journal du Jura, 15 janvier.

(2) Journal du Jura , 15 janvier.

Pasteur se présenta seul, sans étiquette politique. Sa profession de foi est datée du 20 janvier, elle est intitulée : Proclamation aux Electeurs , par M. Louis Pasteur, Membre de l'Institut, Candidat sénatorial.

Mon Cher Compatriote,

Vivement sollicité de me porter candidat pour représenter notre département dans les élections sénatoriales, j’ai accepté avec reconnaissance et je viens vous demander votre suffrage.

Je ne suis point un homme politique.

Je ne suis lié à aucun parti.

N’ayant jamais étudié la politique, j’ignore beaucoup de choses ; mais ce que je sais pertinemment, c’est que j’aime ma Patrie et que je l’ai servie de toutes mes forces : telle est ma profession de foi.

Ce que je sais encore pertinemment, parce que l’expérience et l’observation m’en ont instruit, c’est qu’il n’y a pire chose que l’opposition systématique, celle qui veut améliorer non en maintenant, mais en détruisant.

Je n’entrerai jamais dans des combinaisons ayant pour but de renverser l’ordre de choses établi. La Constitution et les pouvoirs de l’illustre Maréchal sont ma loi : mon dévouement leur est acquis et j’aiderai le pays, comme c’est le devoir de tout bon. citoyen, à trouver dans l’expérience sérieuse qu’il fait en ce moment de la République, le relèvement de sa grandeur et de sa prospérité.

Il faut juger les hommes par ce qu’ils ont fait, bien plus que par ce qu’ils promettent de faire quand leur intérêt les pousse en avant. Aussi je prends la liberté de vous adresser trois documents qui vous diront ce que je suis.

Le premier est une brochure que j’ai publiée en 1871, intitulée : Une Correspondance entre un Savant français et un Savant prussien pendant la Guerre.

La deuxième est un discours qui a eu quelque retentissement, prononcé le 8 août 1874, à la distribution des Prix du Collège d’Arbois, Vous comprendrez, en le lisant, dan$

quel esprit d’indépendance je défendrais la Science et ses vrais principes.

Le troisième est une Notice sur quelques uns de mes travaux, suivie du texte de la loi du 18 juillet 1874, qui a décerné à ces travaux une récompense nationale.

J’ai la confiance que ce dernier point arrêtera votre attention et que vous tiendrez à honneur, dans l’occasion solennelle qui vous est offerte, de consacrer le souvenir d’un fait si glorieux pour le département du Jura.

Vous n’oublierez pas que j’avais été nommé sénateur le 27 Juillet 1870 « pour services rendus à la Science », que cette nomination fut sans effet, et qu’elle était si peu politique que la République a honoré ces mêmes services d’une récompense également exceptionnelle.

C’est donc la Science dans sa pureté, sa dignité et son indépendance que je représenterai au Sénat si vous m’honorez de votre suffrage.

Veuillez agréer, mon cher compatriote, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.

Page 1