L. Pasteur
Membre de l'Institut (1).
Les divers candidats ayant pris position devant l’opinion publique, la campagne électorale était ouverte.
Quelques électeurs influents, ou pensant l’être, avaient eu l’idée d'une première réunion.
La convocation qu’ils envoyèrent à leurs amis était signée de douze d’entre eux. Conseillers ou anciens Conseillers généraux, anciens Maires de Lonsde-Saunier, appartenant à ce qu’on appellait le Parti conservateur dans le sens le plus étroit du mot, représenté à la Chambre des Députés, par M. Paul Besson (2).
(1) Journal du Jura, 20 janvier 1876.
(2) Les douze signataires étaient : Brugnon, Conseiller général, Directeur des Forges de Franche-Comté ; Blanc, ancien Procureur général, Général de Chamberet, Docteur Comtesse, Piquet, Maire de Saint-Amour, aussi Conseillers généraux ; Baumal,
Les journaux locaux, Sentinelle du Jura et Journal du Jura, ont rendu compte de cette assemblée qui se tint le 20 janvier, au foyer du Théâtre municipal de Lons-le-Saunier, à 2 heures de l’après-midi, sous la présidence de M. Blanc, Conseiller général et ancien magistrat. Y assistaient les candidats Besson et Pasteur. On verra plus loin qu’il est difficile de préciser le nombre des auditeurs ; cinq cents avaient été convoqués, une centaine étaient venus, au dire du Journal du Jura , soixante-dix, à peine, d’après Pasteur.
La séance fut assez mouvementée, même orageuse. Il s’agissait de constituer une liste de deux noms à présenter aux électeurs. Il y avait celui de M, Paul Besson, évidemment, et ensuite, peut-être, ceux de MM. Pasteur et Picard.
M. Picard refusa par la suite, mais indirectement, pour éviter toute discussion personnelle, de joindre sa candidature à celle de M. Besson. Quant à Pasteur, il protesta tout de suite et refusa catégoriquement cette association.
M. Paul Besson venait de gagner un procès assez singulier que lui avait intenté son beau-père, M. Bréon.
Marié, le 3 janvier 1873, à Mlle Bréon, contre la volonté du père de celle-ci, il était devenu veuf le 8 juin 1874. M. Bréon avait cherché à faire déclarer nul le mariage de sa fille, et cela pour des raisons qui paraissent avoir été surtout des questions d’intérêt matériel. Il avait envoyé pétitions sur pétitions à l’Assemblée Nationale pour poursuivre son gendre qu’il estimait indésirable, épuisé ensuite toutes les juridic-
Lieutenant-Colonel en retraite ; Bruchon ainé, banquier à Lonsle-Saunier ; Gresset, ancien Maire de Lons-le-Saunier ; Guérillot, ancien Conseiller général ; Docteur Charles Ragmey, ancien Maire de Lons-le-Saunier, et Oudet, Maire deVilleneuvesous-Pymont, délégué sénatorial.
tions, et, finalement s'était vu débouter de sa demande. Mais l’opinion publique avait été vivement intriguée par les débats du procès qui apparaissait comme romanesque et dont cherchaient à tirer parti les adversaires politiques du candidat au Sénat.
Pour éclairer la religion de ses électeurs M. Besson avait publié, le 8 janvier 1876, un long Mémoire de trente-huit pages in-octavo, où il expliquait toute l’affaire. S'il pensait, par ce moyen, satisfaire la curiosité, tarir les commentaires et désarmer la malveillance, il se trompait.
Dès qu’il fut question de lui dans la réunion du 20 janvier, Pasteur se leva et déclara tout net qu’il ne voulait point voir son nom accolé à celui de M. Besson. Ce n’est pas qu’il entendit prendre parti dans une querelle domestique, et encore moins disqualifier son concurrent, il s’en est toujours vivement défendu ; mais il était candidat et il était évident, d’autre part et pour beaucoup de raisons, que M. Besson ne serait pas élu et qu’unir son sort au sien était se vouer au plus certain des échecs. Mieux eut valu ne pas se présenter du tout !
En quelques mots très simples, mais qui faisaient une claire allusion au procès de M. Besson et à l’état de l’opinion publique à ce sujet, Pasteur déclara vouloir se présenter seul.
Les amis de M. Besson s’élevèrent avec force contre ces paroles où, voyant un désaveu de leur candidat, ils craignaient de trouver un obstacle déplus à son succès. Le Journal du Jura appelle cela : un mouvement d’indignation. Plusieurs des assistants quittèrent la salle, et le Président, M. Blanc, protesta « en termes énergiques que la majorité applaudit », suivant la meme feuille qui était à la dévotion de M. Besson, tandis que la Sentinelle du Jura , journal de MM. Tamisier -et
Tiiurel, se voile la face avec une pudeur de circonstance: «...,. Il s’en suivit une scène que nous jugeons trop regrettable pour la reproduire dans ces colonnes , et on comprendra que nous passions rapidement sur cette tumultueuse séance. » (1).
Bref, la réunion se trouvant dans une agitation indescriptible (c’est le Journal du Jura qui parle) on vota dans le trouble, et les suffrages se répartirent ainsi :
M. le Général Picard.. . . 57 voix.
M. Paul Besson . 32 voix.
M. Paul Dalloz . 19 voix.
M. Pasteur . 17 voix.
Le lendemain, Pasteur écrivait aux électeurs sénatoriaux :
Mon Cher Compatriote,
Hier, 20 janvier, il a été tenu au foyer du Théâtre de Lons-le Saunier, une séance à laquelle j’assistai en ma qualité de candidat sénatorial.
Les convocations avaient été faites au nom de douze personnes prises parmi les plus honorables. Mais, soit hasard, soit résultat d’arrangements antérieurs, la réunion qui aurait dû être très nombreuse, ne se composait que de soixante-dix personnes. De celles-ci beaucoup n’avaient pas été convoquées. L’assistance même aurait pu se trouver formée en grande partie de membres du parti hostile à la réunion, lequel y comptait efïecti veinent plusieurs de ses représentants. A la porte d’entrée, nul contrôle, nulle présentation de lettre, rien de ce qui pouvait donner au vote qui allait se produire la moindre autorité.
Dès les premières paroles échangées dans la discussion, il fut visible que la réunion avait été pour une grande part l’œuvre des amis de l’un des cinq candidats parmi lesquels l’Assemblée avait à désigner deux noms seulement. Ce
(1) Journal du Jura , 23 janvier 1876.
candidat s’était cru obligé d’accompagner sa circulaire aux électeurs d’un Mémoire justificatif au sujet d’un procès qui a produit récemment dans toute la France une vive et douloureuse impression. « Si la femme de César ne doit pas même être soupçonnée », plus scrupuleux encore doit être celui qui aspire aux périlleux honneur de peser dans les destinées de sa Patrie.
Par ces motifs, et sans que je me permette de porter un jugement sur ce procès, j’avais pris depuis longtemps une résolution formelle que je communiquai même avant la séance à plusieurs des douze membres du Comité, celle de ne pas consentir, si mon nom sortait de l’urne, à ce qu’il figurât à côté de celui du candidat dont je parle.
Cette résolution, je n’hésitai pas à la formuler séance tenante, avant le vote, afin d’éviter les complications qui seraient résultées d’une déclaration postérieure et tardive par la voix de la Presse.
Agir ainsi, c’était sans doute m’aliéner la majorité de l’Assemblée, mais j’ai déjà dit combien sa composition artificielle devait donner peu d’autorité à ses décisions.
Que les habiles me blâment! Dans cette circonstance, j’ai été ce que je suis, l’homme d’indépendance de ma proclamation, le savant qui défend la vérité contre l’erreur, sans ménagement comme sans faiblesse, sans préoccupation de son intérêt personnel, surtout lorsque cet intérêt est dominé par celui du Pays.
Que les habiles me blâment ! mais ils ne m ôteront pas la conviction que la droiture et le patriotisme, qui sont le patrimoine traditionnel de la Franche-Comté et de nos fiers montagnards du Jura, feront comprendre à ces derniers que je ne devais pas transiger avec ma conscience et rendre ma candidature solidaire d'une candidature dont l’existence même m’avait profondément surpris.
Avec plus de confiance qu’auparavant, avec un sentiment plus aiguisé, du devoir et du patriotisme, je persiste à me porter le candidat du parti conservateur, du parti de l’Ordre et de la Loi, et de nouveau je viens vous demander votre suffrage.
Veuillez agréer, mon cher compatriote, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.