L. Pasteur
Membre de V Institut.
Et le 27 février, le sculpteur Perraud, ami intime de Pasteur, écrivait à Max Claudet, de Salins :
Pasteur me disait à son retour : quel mensonge que toutes ces élections ! Tout le monde est vendu d’avance. — Il n’a rien de la patience qu’il faut avoir en politique, c’est-àdire s’attendre à toutes sortes de contradictions. . .
Si Pasteur avait voulu oublier tous ces incidents et rentrer tout à fait dans le calme du laboratoire, on ne le lui aurait, au surplus, pas permis tout d’abord.
Un incident assez inattendu montre, qu’à Lons-le- Saunier même, on gardait le souvenir d’une victoire dont au fond on n’était pas très fier et qu’on aurait bien voulu justifier davantage encore.
Le 2 novembre 1876, Perraud mourait à Paris, et son ami Pasteur, qui l’avait assisté jusque dans son agonie, prononça à ses obsèques un discours ému; la Sentinelle du Jura crut trouver l’occasion désirée :
Le discours prononcé par M. Pasteur, membre de l’Institut et ancien candidat sénatorial dans le Jura, sur
la tombe de Perraud, dans la cérémonie du dimanche 5 novembre, écrit-elle, contenait, les lignes suivantes :
« Cher Perraud, bon et tendre ami, réveille-toi un instant. . . . On verra pleurer silencieux ceux qui ont ignoré ou méconnu ta gloire, car il est dans notre Jura telles places publiques où s’élèvent des statues faites d’hier, et qui ont été confiées à d’autres mains que les tiennes.
Quoiqu’il soit salutaire de rappeler aux cités qui l’oublient qu’elles ne vivent à travers les âges que par le génie ou la vaillance de quelques-uns de leurs enfants, je veux seulement par l’invocation de ce souvenir qui blessait ta fierté, mieux marquer un des traits de ton caractère et de ta vie.
Ils t’avaient oublié parce que la fortune et le bruit attirent la foule et que tu marchais pauvre, sans autre parure que l’auréole du talent. ...»
Nous n’avons pas voulu reproduire ces paroles si blessantes pour notre département, ni les apprécier comme elles doivent l’être, avant de savoir si ce passage serait maintenu par M. Pasteur. Comme la protestation que nous attendions n’est pas venue, nous ne pouvons plus garder le silence sur cette étrange sortie faite par un jurassien contre le Jura.
Nul doute que si notre cher et grand sculpteur « réveillé » par l’invocation de M. Pasteur, eut pu entendre ces paroles, il n’en n’eut profondément souffert . . -
Nous nous demandons, en conséquence, ce qui a pu porter M. Pasteur à lancer depuis Paris, à ses compatriotes, le reproche d’oubli et d’ingratitude — et sous l’empire de quel sentiment il s’est exprimé sur leur compte avec tant d’amertume.
[Sentinelle du Jura , 15 novembre 1876).
Pasteur, informé de ce qu’on lui reprochait, écrivit le 4 décembre 1876, à Max Claudet, qui venait de publier dans la Sentinelle une notice sur Perraud :
On vient de m’envoyer le n° du journal où se trouve la seconde partie de votre note ; cette gracieuseté du journal
s’appliquait, non au désir de m’être agréable en me faisant connaître de nouveaux détails sur la vie de notre cher et si regretté compatriote, mais à celui de mettre sous mes yeux quelques lignes fort désobligeanles concernant mon discours aux obsèques de Periiaud. . . . Fallait-il donc pour plaire à ces . cuistres supprimer une page de la vie de Perraud ? Fallait-il taire une de ses douleurs les plus cuisantes qui compte peut être au nombre de celles qui ont abrégé sa vie ?...
Et quelques jours après :
Voulez -vous me rendre un service et nous donner le plaisir de mettre à l’épreuve la sottise des Messieurs de la Sentinelle du Jura qui ont été si grossiers à mon endroit dans leur article du 15 novembre ?
Envoyez leur cette note que vous aurez soin de recopier (car ils connaissent peut-être l’écriture de Mme Pasteur) de votre belle écriture, telle que je vous l’envoie, en leur disant que vous préparez des notes sur leur grand artiste et que peut-être ils seront heureux d’en reproduire une par anticipation. . . ; s’ils Pinsèrent, je me donnerai peut-être le malin plaisir de les féliciter, en leur rappelant ledit article du 15 novembre. Sachons avoir plus de cœur et d’esprit que ces gens-là.
Il s’agissait de cet épisode charmant de la vie de Perraud, où se peint, dans toute sa simplicité, Famé du grand artiste : Perraud avait exposé au Salon de 1876 le buste de Pasteur, ce buste dont la maquette est au Musée de Lons-le-Saunier ; Pasteur, voulant le remercier, lui avait offert un rouleau d’or que le sculpteur avait refusé tout net ; puis, voyant l’embarrras de son ami :
Puisque vous voulez absolument me donner quelque chose, lui dit-il, en voici l’occasion : j’ai une voisine sans fortune, qui a deux fils. L’aîné est un grand garçon intel-
ligent, qui brûle du désir de travailler et de se livrer à la chimie dont il a commencé un peu l’étude. Donnez-lui les moyens de s'instruire et de n’être plus à la charge de sa mère. Et puis, si vous voulez absolument me laisser un souvenir, je n’ai jamais eu de montre ; donnez-m’en une de cinquante francs et je serai content.
Le protégé de Perraud fut placé comme aide-préparateur dans un laboratoire de la Sorbonne et Perraud eut un magnifique chronomètre en or, sorti d’une fabrique de Besançon.
La note parut dans un des premiers numéros de janvier de la Sentinelle du Jura. Immédiatement après, Pasteur écrivit au Directeur du journal une lettre datée du 7 janvier 1877, où, après l’avoir remercié très aimablement d’avoir parlé de lui à propos de Perraud, il ajoute :
Permettez-moi de vous reprocher d’avoir eu une défaillance comme journaliste, lorsque, le 15 novembre 1876, rendant compte des paroles que j’ai prononcées sur la tombe de notre grand artiste, vous vous êtes étonné que je n’aie pas caché un des traits de l’histoire de la vie de Perraud, une de ses douleurs les plus amères, qui compte parmi celles qui ont abrégé ses jours.
Je n'ai pas voulu répondre à l’article si peu mesuré et si peu obligeant pour ma personne et mon caractère. Aujourd’hui, je vous le pardonne, cet article, puisque vous me donnez, avec l’occasion de vous remercier, le plaisir de me remémorer une page inédite de la vie de notre grand sculpteur.
On ne pouvait clore avec plus d’esprit et de cœur une polémique sans gloire et qui avait beaucoup trop duré.
Elle n’eût d’ailleurs plusjamais l’occasion de revivre, à Lons-le-Saunîer du moins. Pasteur renonça pour
toujours à la politique, encore qu’on Fait sollicité à deux reprises, paraît-il, d’accepter plus tard une candidature à la Chambre des Députés et au Sénat.
Eût-il tort ou raison ? Moins audacieux que d’autres peut-être, je n’oserais risquer une opinion. Au fond, je suis de l'avis de Renan, cet autre candidat malheureux au Sénat, qui a dit, je crois : « Il est toujours aisé et le plus souvent très sage d’approuver la Providence quand on ne peut rien changer à ses décisions. »
Pasteur est entré vivant dans la gloire ; son œuvre dépasse toutes les œuvres humaines ; les polémiques soulevées à son sujet tombent à ses pieds comme une vaine poussière, et c’est presque avec regret que je livre à l’impression ce trop long récit d’une aventure qui fut sans conséquence, et qui aurait pu, peut-être, sans dommage, s’oublier tout à fait.