L. Pasteur
Membre de l’Institut (1).
Somme toute, la situation électorale était ainsi :
M. Parandier, d’Àrbois, qui avait songé un moment à se présenter, ou qui espérait qu’on l’y inviterait avec plus d'insistance peut-être, s'était effacé tout à fait.
MM. Tamisier et Thurel étaient patronnés par M. Jules Grévy et par un Comité local républicain, dont, on le verra, M. A- Lelièvre était l’âme.
Un M. Gustave Morel, d’Arinthod, Président du Conseil général du Jura, qui avait posé sa candidature le 25 janvier, par l’intermédiaire de la Sentinelle du Jura , la retira le 29 en invitant ses amis à voter pour MM. Tamisier et Thurel.
Le général Picard, bonapartiste, répudiant toute alliance, se présentait seul, luiinominalement , comme disait un journal.
(1 ) Journal du Jura , 29 janvier 1876.
M. Besson, bon gré mal gré, en faisait autant, et Pasteur, mais pour d’autres raisons, avait pris le même parti qui lui semblait seul digne de lui.
Un de ses amis souligna son attitude d’un trait un peu appuyé, mais au fond sans déplaire à Pasteur, car c’était bien sa pensée.
Entre les candidats, écrit M. Bondivenne, Conseiller d’arrondissement, le 28 janvier, dans la Sentinelle du J ur a, entre les candidats qui se présentent pour occuper un siège au Sénat, il y en a un qui est l'honneur du Jura, de la France, de l’Europe, du monde entier, qui est la gloire et le triomphe de la Science elle-même ; ne pas le nommer serait pour les électeurs sénatoriaux s’amoindrir et induire à penser que leur département n’approuve pas les supériorités intellectuelles. Combien ce jugement serait injuste. Le département du Jura est un des plus haut placés sur l’échelle de l’instruction publique.
11 n’y a que deux cas où M. Pasteur devrait être écarté :
1° S’il était l’ennemi de nos institutions républicaines. 11 s’engage à les servir, lisez sa circulaire ; 2° si. quoique savant, qu i qu homme de mérite supérieur, il était inutile au poste supérieur où il demande à être envoyé. Qui oserait soutenir une thèse pareille, aujourd’hui que la Science gouverne tout ! L’industrie, elle lui doit ses méthodes, ses perfectionnements, tous ses progrès. L’agriculture, nos terres sont labourées, ensemencées, cultivées suivant ses indications. La guerre, notre patriotisme et notre vaillance sont venus échouer devant la stratégie et le canon prussien, ne l’oublions pas.
M. Pasteur n’en n’est plus à faire espérer qu’il pourra être utile ; il l’a déjà été, et grandement. Une pension nationale est la récompense et la consécration des services rendus par lui aux magnaneries (traitement des vers à soie) et aux pays viticoles (conservation et amélioration des vins).
Electeurs sénatoriaux, qui que nous soyons, à quelque parti, à quelqu’opinion que nous appartenions, républicains ou monarchistes, envoyons au Sénat pour nous représenter,
le savant M. Pasteur ; ce faisant, en nous honorant, nous honorerons le département.
Louis Bondivenne, Conseiller d’arrondissement.
Le 29 janvier, veille de l’élection, se tint au Théâtre, à 8 h. 1/2 du soir, une dernière réunion électorale.
Elle avait été organisée par M. Lelièvre, alors Conseiller général et qui devait devenir député, puis sénateur. Il cherchait alors l’entrée de la vie politique et la trouvait aux traces de M. Jules Grévy.
Il fit acclamer celui-ci comme Président et désigner comme assesseurs M. Etienne Lamy, député, et d’autres personnages moins connus et de moins surprenante rencontre ; puis il prit la parole contre la candidature de M. Paul Besson, et l’Assemblée entendit, après son discours, la réponse de ce dernier. Elle fut assez mal accueillie par une salle composée surtout des amis de MM. Tamisier et Thurel.
Pasteur fut invité ensuite à exposer son programme. Il monta à la tribune et lut un discours préparé. Comme il avait eu l’idée de porter en cette circonstance toutes ses décorations et d’en parler pour s’en faire un titre aux suffrages de ses concitoyens, le Journal du Jura, rendant compte de la séance, dit avec méchanceté : M. Pasteur « lit un long discours presque entièrement consacré à donner l’explication des nombreuses décorations qui couvraient sa poitrine, et qu’il portait pour la première fois, dit-il. »
Voici d’ailleurs ce discours, d’après la Sentinelle du Jura du 30 janvier : '
Electeurs et Chers Compatriotes,
Vous avez été convoqués par d’ardents républicains. L’honorabilité de cette initiative m’inspire la plus grande
estime pour les organisateurs de la réunion, en même temps que j’ai le cœur navré, quand je compare à l’habile discipline du parti républicain, la tiédeur et la maladresse, pour ne pa? dire plus, du parti conservateur au nom duquel j’ai posé et maintiens ma candidature.
Je me présente à vous revêtu des décorations qui ont glorifié mes travaux, soit en France, soit à l’étranger. Ces insignes sont une part de l’honneur de ma vie et vous avez le devoir de tout connaître du passé et de la vie d’un candidat.
Je les porte aujourd’hui pour la première fois. Elles n’ont point pour but futii d’attirer vos regards ; je m’en suis paré afin d’ajouter au respect qui vous est dû, à la veille du grand acte que vous accomplirez demain.
Au revers de la plus significative de ces décorations, la Croix de Commandeur de la Légion d'honneur, sont inscrits ces mots : « Honneur et Patrie ». Vous ne l’oublierez pas, cette noble devise ; quant à moi, depuis que j’ai résolu de venir solliciter vos suffrages, je me sens pénétré des devoirs sacrés qu’elle impose.
Vous me rendrez cette justice que depuis les quelques jours que je suis au milieu de vous, je n’ai point déserté les situations franches et loyales, toujours prêt à dire la vérité sans ménagement comme sans faiblesse. Devant l’intérêt public, le respect des convenances de la vie de société doit disparaître.
Vous ne serez donc pas surpris que je vienne appeler votre attention sur un point que je considère comme une équivoque dans les circonstances qui nous rassemblent.
J’ai lu et médité la circulaire aux électeurs des deux candidats républicains, MM. Tamisier et Thurel. Eh ! bien, je déclare être prêt à la signer des deux mains. ( Applaudissements ).
11 y a donc ici des sous-entendus et une situation qui appelle une explication. Car je ne partage pas les opinions de ces deux honorables candidats. Pourquoi, dès lors, puisje dire, en toute sincérité, que j’accepte sans réserve leur proclamation ? En ce qui me concerne, je répondrai caté-
goriquement à cette question, en disant clairement ce qui, suivant moi, distingue le candidat du parti républicain du candidat conservateur.
Le républicain veut la République aujourd’hui, il la voudra demain, il la voudra en 1880, il la voudra toujours. (. Applaudissements ).
Le conservateur, du moins le conservateur que je suis et que je veux être, sans aller au-delà, sans rester en-deçà de .mes déclarations, est un homme qui vous dit :
Je n’entrerai jamais dans des combinaisons ayant pour but de renverser l’ordre de choses établi. La Constitution et les pouvoirs du Président sont la loi : mon dévouement leur est acquis, et j’aiderai le pays, comme c’est le devoir de tout bon citoyen, à trouver dans l’expérience qu il fait en ce moment de la République, le relèvement de sa grandeur et de sa prospérité. Si la République nous donne cela, avec la paix à l’intérieur et la sécurité dans l’honneur vis-à-vis l’étranger, je serai le premier à la soutenir et à la défendre.
Le conservateur, en d’autres termes, et, je le répété encore, le conservateur que je suis et que je veux être, vous dit : je répudie tout engagement à long terme, parce que l’avenir m’est inconnu. Le républicain, au contraire, affirmera la République en 1880 et plus tard, avec la même énergie qu’aujourd’hui, quoi qu’il arrive. [Applaudissements).
Le conservateur ne veut pas engager son pays au-delà du terme fixé par les pouvoirs du Président et de 1 application possible, en 1880, de la clause de révision ; le républicain a
la témérité de le faire. [Bruit).
Voilà comment le républicain diffère du conservateui , et c’est pourquoi e ne partage pas les opinions du parti qui vous a convoqués C’est également pourquoi je me présente au nom du parti conservateur. Telles sont, Messieurs, mes
déclarations au point de vue politique.
Pour ce qui est des services que j’ai rendus, vous les connaîtrez par ma proclamation, par les brochures et circulaires que je vous ai adressées. Vous les connaissez surtout par la récompense exceptionnelle qui m’a été décernée au nom du pays.
Demain vous irez voter sous l’inspiration de votre conscience, sans tenir compte le moins du monde des entraves ou des engagements de la veille. J’ose ajouter, avec confiance, que mon nom figurera sur tous vos bulletins.
Si cette confiance n’est point déçue, laissez-moi vous dire ce que, à votre place, je répondrais, lorsque vos femmes et vos fils, à votre retour dans vos industrieuses montagnes ou dans vosplaines fertiles, vous demanderont avecémotion: Pour qui as-tu voté ?
Pour qui j’ai voté ? J’ai voté pour la science et la vraie politique ! A noire arrivée dans le chef-lieu, nous vîmes les murs de la ville couverts d'une grande affiche, au haut de laquelle on lisait ces mots, en gros caractères : Science et Patrie. L’affiche elle-même développait, par des preuves irrécusables, que, si, en 1792, la France a vaincu l’Europe coalisée contre nous, c’est parce que la science avait fourni au courage de nos pères les moyens matériels de combattre et de vaincre ; que si, au contraire, en 1870, la France avait succombé, n’ayant pourtant qu’une nation à combattre, c’est parce que la supériorité scientifique s’était déplacée au profit de l’Allemagne, et cela par l’inertie coupable des gouvernements qui, énervés par la politique dans notre malheureuse France, se sont désintéressés, depuis cinquante ans, des grands travaux delà pensée.
Cette affiche patriotique était signée L. P xstkmk, membre de V Institut, Voilà l’un des candidats pour qui j'ai voté. »
Appuyé sur une vie de labeur incessant, appuyé sur des travaux dont les applications enrichissent la France et dont la notoriété a fait le tour du monde, permettez-moi de pressentir ici que vos femmes et vos fils et le pays tout entier applaudiront à votre vote. ( Marques d' approbation, Bruits divers).
A la suite de diverses interruptions, M. Pasteur reprit la parole en ces termes :
On m’accuse d’avoir eu des attaches à la famille impériale, d’avoir reçu de l’argent sur la cassette de l’empereur
et d’avoir passé six mois chez une princesse de la famille impériale. Je vais rétablir les faits. Je fus chargé par le Ministère des Travaux publics de chercher un remède à la maladie des vers à soie, maladie qui faisait perdre chaque année plus de cent millions à la France. Ce remède, grâce à de longues et patientes expériences, je l’ai découvert et je suis allé l’expérimenter en Autriche dans un vaste domaine légué à l'empereur par une de ses parentes. Voilà l’explication des six mois que j’ai passé chez une prétendue princesse de la famille impériale.
Quanta l’argent que j’aurais touché sur la cassette particulière de l’empereur, c’est une infâme calomnie.
Ce que l’on n’a pas dit, c’est que l’empereur est mort en me devant quatre mille francs. Ces quatre mille francs représentaient les frais de mon voyage en Autriche avec ma famille. (Bruit).
Aürès Pasteur, M. Bondiyenne demanda la parole pour expliquer que le Sénat étant un corps aristocratique par la nature même des choses. . . , la place de Pasteur y était désignée comme savant. M. Bondivenne n’était pas orateur ; M. Jules Grévy n’eut pas de peine à le déconcerter par quelques interruptions, courtoises d’ailleurs, qui contribuèrent à son insuccès.
M. Lelièvre acheva de le mettre tout à fait en déroute :
Je ne viens pas, dit-il, contester la science de M. Pasteur, mais je pense que l’on s’est mépris en voulant porter au Sénat un candidat que la Science seule recommande. Avant la guerre, le Sénat était composé des illustrations de la Science, des Lettres et des Arts. Cela n’a pas empêché nos désastres. En ce moment surtout, la place d’un savant est à l’Institut et non au Sénat.
Puis, il posa une question collective à MM. Pasteur et Picard. Un Comité bonapartiste de Paris avait recommandé leurs candidatures ; sa circulaire, dit
l’orateur, « contient l’expression haute et sans ambages des doctrines de l appel au Peuple et ne dissimule pas les aspirations de ce parti funeste dont la politique a perdu le Pays. . . . MM. Pasteur et Picard acceptentils ce patronage ? »
Pasteur protesta :
On a abusé de mon nom et j’apprends pour la première fois que le Comité bonapartiste recommande ma canditature. Mais au surplus qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’un Comité bonapartiste patronne un homme qui a rendu des services sous l’Empereur ! Mais, je le répète, on a abusé de mon nom. J’ai eu des relations avec M. Thiers à propos de sciences, pourquoi, l’état de choses changeant, ne me reprocherait-on pas aussi ces relations ?
Décidément, Pasteur avait tout contre lui ! Il reste encore des lédoniens qui ont assisté à cette réunion ; il faut renoncer à reproduire leur témoignage ; les passions étaient violentes et soulevées ; le nom seul de l’empereur suffisait à faire jaillir les imprécations les moins académiques !
Jules Grévy ramena un peu de calme et prononça, après que MM. Tamisier et Thurel eurent brièvement exposé leur programme, les paroles définitives :
Le Sénat, dit-il en substance, est un instrument indispensable au fonctionnement de la constitution. La Chambre des députés sera républicaine. Si le Sénat est hostile à la République, c’est la marche des affaires entravées, le conflit engagé entre les pouvoirs, et la suite ordinaire des conflits, messieurs, c’est une révolution ou un coup d’état. Aussi le Sénat est-il l’espérance des ennemis de nos institutions, et c’est cette partie de la Constitution qui dans leur pensée servira à détruire la Constitution elle-même. Car, messieurs, la guerre contre la République n’est pas encore finie [sensation] : elle commence, si le vote solennel de demain
livre le Sénat à une majorité contraire à nos doctrines. Elle est au contraire rendue pour jamais impossible si nous peuplons le Sénat d’hommes politiques résolus à maintenir le gouvernement du pays par le pays. {Applaudissements) .
« C’est ce que j’ai dit à M. Pasteur, aujourd’hui, quand il m'a fait honneur de me rendre visite. J’ai reconnu que ses travaux scientifiques et son caractère étaient des titres au respect et à l'estime de tous, et je lui ai exprimé mon regret de n’avoir pas trouvé dans ses opinions politiques une fermeté suffisante. La science a sa place naturelle à l’Institut. Le Sénat est un corps politique : il peut devenir un champ de bataille : ce dont nous avons besoin, c’est de soldats déterminés et sûrs. ( Très bien ! très bien !) A quiconque veut y entrer, je demande : que voulez-vous y défendre ? Et si l’on ne s’engage qu’à soutenir un homme, ou à faire l’essai d’un régime de quatre années, sans vouloir se lier au-delà, je réponds : cette politique, c’est l’Incertitude, | c’est l’Equivoque.
Les monarchistes, ceux que l’étude de l'histoire, tant de révolutions, la vue même de notre situation sociale, n’ont pas amenés à une conclusion précise, à une foi réfléchie et définitive, voudraient en vain offrir leurs irrésolutions comme un titre à représenter les volontés du pays. Et je ne comprend que deux sortes de candidats : les monarchistes qui veulent entrer au Sénat pour détruire nos institutions, les républicains qui veulent entrer au Sénat pour défendre notre gouvernement.
Il était dix heures du soir et il ne restait plus qu’à attendre le lendemain matin pour que se décidât cette élection dont l’issue ne faisait plus de doute pour personne.
Pasteur seul conservait peut-être encore un peu d’espoir, ou du moins il voulut soutenir la lutte jusqu’au bout.
A sept heures du matin, on collait sur les murs de la ville une affiche de lui, dont le titre a encore plusieurs fois servi depuis :