SCIENCE ET PATRIE
Réponse de M L. Pasteur, Membre de l’Institut, candidat sénatorial, à Y Avenir du Jura .
C'est un des grands malheurs de la France qu’il y ait dans nos Assemblées tant d’hommes politiques. La politique, avec ses fatiguantes et quotidiennes discussions semble être noire guide. Vaine apparence! Ce qui nous mène, ce sont quelques découvertes scientifiques et leurs applications. Dans notre siècle, la Science est famé de la prospérité des peuples et la source vive de tout progrès. Ignorez vous donc que, tandis que la politique nous énerve par ses divisions insensées qui font la joie satanique de nos ennemis, la vapeur, la télégraphie et tant d’autres merveilles trans forment les sociétés modernes. Si, dans notre malheureuse France, depuis trente ou quarante ans, les Gouvernements et les grands corps de l’Etat ne s’étaient pas désintéressés des institutions propres à faire fleurir les Sciences, l'Allemagne eut été vaincue dans la dernière guerre.
Permettez moi de vous rappeler des souvenirs qui vous seront chers ; je veux parler des dangers qui menaçaient la France de 1792 ; ceux-ci parurent un instant au-dessous de tous les efforts. L'Europe entière* armée contre nous, un blocus rigoureux sur terre et sur mer ; îa guerre civile; nos
(1) Journal du Jura , 27 janvier 1876.
arsenaux vides ; une armée insuffisante ou hostile. En 1870, au contraire, toutes les mers ouvertes et une seule nation à combattre.
Pourquoi la France de 1792 a-t-elle vaincu ? Pourquoi la France de 1870 a-t-elle succombé? J’entends d’ici votre réponse : « C’est le Gouvernement de 1870 qui nous a livrés à l’Allemagne, c’est la République qui a vaincu en 1792. »
Voilà votre réponse, voici la mienne:
11 n’y a que des esprits superficiels ou qu’aveugle la passion politique qui puissent faire hommage à l’idée républicaine seule de toutes les grandes choses accomplies par la Convention et le Comité de Salut Public. L’Histoire condamne absolument cette opinion. Le salut de la France a été la conséquence exclusive de sa supériorité scientifique.
Si nous avons été vaincus en 1870, c’est parce que la prééminence due à la Science s’était déplacée au profit de l’Allemagne, Sans rien sacrifier du développement de son agriculture et de son industrie, cette nation rivale a su porter, depuis un demi siècle, la meilleure part de ses ressources et de sa considération sur les travaux de l’esprit dans ce qu’ils ont de plus élevé et de plus libre, sur les progrès de la Science dans ce qu’ils ont de plus désintéressé, à ce point que le nom de l’Allemagne est lié à celui d’Enseignement et d'Universités.
Grâce au progrès des Sciences dans les cinquante années qui précédèrent la Révolution, la France de 1792 multiplia ses forces par le génie de l’invention et vit surgir à point nommé pour sa défense, des hommes dont on a pu dire qu’ils sûrent « organiser la victoire. »
Deux membres de l’Institut, Monge et Carnot, aidés par d’éminents collègues, Fourcroy, Guyton de Morveau, Berthollet, furent l’âme de l’immortel ensemble de travaux qui ont permis à la France de 1792 de vaincre l’Europe coalisée :
L’extraction du cuivre et de ses alliages ;
Le perfectionnement de la fabrication de l’acier pour sabres, épées, baïonnettes ; .
Le tannage des peaux accéléré pour fournir plus vite des souliers aux soldats ;
Les ballons portant, pour la première fois, à la bataille de Fleurus, un général dans la région des nuages pour suivre les mouvements de l’ennemi ;
Le télégraphe aérien perfectionné ; le salpêtre pour la fabrication de la poudre sortant par des procédés nouveaux des plâtras de démolition;
Voilà les merveilles que le génie de la science et le patriotisme des savants ont enfantés pendant la Révolution française.
Dites donc à des hommes qui ne seraient que politiques d’en faire autant. Il faut au Sénat des illustrations scientifiques ; malheur à la France, malheur au département du Jura en particulier si la France et le Jura ne savent pas le comprendre !