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LA GENERATION SPONTANEE ET LA FERMENTATION

L'œuvre que nous venons de voir s'accomplir sous nos yeux, dans l'étude des fermentations, peut se résumer en quelques mots. La fermentation n'est plus une transformation vague, indéterminée dans sa cause et dans ses origines, pouvant s'accomplir sous l'influence d'une matière organique quelconque : c'est un phénomène spécifique, dû à l'existence et au développement d'un être spécifique aussi, et dont l'étude au microscope est d'autant plus facile qu'on débarrasse mieux le liquide de fermentation de ces matières organiques insolubles qu'on se croyait obligé d'y ajouter autrefois. Dès qu'en opérant sur des bouillons limpides, on peut suivre de près le microbe ensemencé, s'assurer qu'il est et reste seul, l'étude de ses conditions de nutrition devient facile. Or, en agissant sur sa nutrition, on en devient maître, on peut l'ensemencer et le cultiver avec autant de sécurité etaussi à l'abri des mauvaises herbes qu'on le fait pour des laitues dans un jardin. On peut le faire

disparaître des liquides où on n'en a que faire. Bref, cet être infiniment petit devient saisissable et accessible à l'expérience : notion capitale, que toute la vie de Pasteur s'emploiera désormais à développer.

Toutefois, la logique de ses études lui posait une question que, par une juste réciprocité, ces mêmes études lui permettaient de résoudre. D'où proviennent les ferments? S'organisent-ils spontanément aux dépens de la matière organique morte? Ou bien proviennent-ils, par des voies régulières, d'êtres semblables à eux et de germes préexistants? Voilà une question qu'on s'était posée bien souvent, depuis que les hommes réfléchissent, et qu'on avait résolue de façons bien diverses. Pasteur lui-même, à la fin de ses études de cristallographie, eût été fort indécis, et, je pense, fort indifférent aussi sur la réponse à y faire. Il n'avait pas d'idées préconçues : il voulait ce que voulait l'expérience. Mais au point où l'avait conduit l'étude des fermentations, il ne pouvait plus croire à la génération spontanée : elle est trop éloignée de la notion de spécificité qu'il venait d'introduire dans la science. Partout, autour de nous, l'idée d'espèce accompagne l'idée de continuité par le germe, et il eût été bien étonnant que cet ordre fût changé dans le monde des infiniment petits.

On avait bien cru dans l'antiquité à la génération spontanée des anguilles aux dépens du limon des fleuves, et à celle des abeilles dans les entrailles d'un taureau mort. Mais c'étaient là des idées d'enfant, qui n'avaient pas tenu devant le progrès de la connaissance. On avait cru plus longtemps à la génération spontanée des vers dans la viande en putréfaction, parce qu'ici

l'expérience est plus difficile ou l'observation plus délicate, et il avait fallu que Redi vint démontrer que ces vers provenaient d'œufs pondus par les mouches, et qu'on n'en voyait plus dans un morceau de viande qu'on avait défendue par un simple morceau de gaze. Il est vrai que ce morceau de viande continuait à se putréfier, à se corrompre, et à nourrir, non plus des vers, mais des tribus confuses d'êtres microscopiques. Tant qu'on avait cru que la fermentation, que la putréfaction se faisaient au hasard, sans suite et sans règles, on avait pu croire que les êtres qui les accompagnaient étaient aussi dus à l'organisation spontanée des éléments de la viande en putréfaction, ou de la matière organique qu'on ajoutait aux liquides de fermentation. Mais dès que ces fermentations et les êtres qui les produisaient prenaient quelque chose de spécifique, il y avait quelque chose d'étrange à les faire naître spontanément. Pourquoi le hasard créerait-il des espèces, douées de propriétés héréditaires ? Pourquoi créerait-il celles-ci et pas celles-là?

Les connaissances que Pasteur venait d'acquérir sur les fermentations le poussaient donc à dénier l'hypothèse des générations spontanées. Il remarquait en outre qu'après avoir abandonné toute prétention à expliquer l'origine des animaux visibles à l'œil nu et accessibles ainsi à l'expérience, cette hypothèse avait restreint son domaine à celui des êtres microscopiques, que leur ténuité tenait encore à l'abri de toute recherche scientifique précise. Mais de ce côté, il avait quelque expérience; et pouvait espérer sortir des difficultés qu'avaient rencontrées ses prédécesseurs. Malgré l'avis de M. Dumas, il aborda donc ce sujet avec confiance.

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