BUFFON. NEEDHAM, SPALLANZANI, SCHULZE, SCHWANN, SCHROEDER ET DUSCH
Comme la question des fermentations, la question des générations spontanées avait été pendant de longues années matière à spéculations philosophiques et à amplifications oratoires. Buffon l'avait traitée avec solennité. Comment rester froid en présence des sources même de la vie, devant ce phénomène qui dote d'une existence nouvelle les atomes organiques que la mort vient de dissocier et de libérer de leurs attaches. Il n'y a pas de mort, disaient les croyants de la doctrine. Lorsqu'un animal périt, la vie de l'ensemble disparait, mais non la vie des éléments, de ses dernières molécules. A peine mises en liberté par la mort, elles commencent de suite une vie indépendante, s'isolent et donnent alors naissance aux vibrions, aux monades, ou bien vont s'agréger à des ensembles déjà formés qui les attirent, et produisent ainsi les gros infusoires. « Aussi, dit Buffon, doit-on rencontrer toutes les nuances imaginables dans cette chaîne d'êtres qui descend de l'animal le mieux organisé à la molécule simplement organique ».
On voit le lien de ces idées avec celles qui expliquaient à la même époque le mystère des fermentations.
C'étaient les mêmes molécules organiques dissociées par la putréfaction qui provoquaient, en leur communiquant leur mouvement, la décomposition des matières fermentescibles, et qui s'organisaient d'un autre côté en animalcules vivants. Chose singulière, cette communauté d'origine n'empêchait pas de regarder la fermentation d'une liqueur comme tout à fait indépendante ' des infusoires qui pouvaient y apparaître, et même on considérait ces deux modes d'évolution de la molécule organique comme se contrariant l'un l'autre, et les infusoires comme nuisibles à la fermentation, qu'on appelait le phénomène principal.
Quelle étrange façon de voir les choses! pourraiton dire aujourd'hui. Pourquoi retourner la tapisserie quand on veut en voir le dessin? Quand on connaît un peu l'histoire de la science, on ne s'étonne plus de cette sorte d'aveuglement. Les conceptions que nous nous formons des choses sont en général beaucoup plus compliquées que les choses elles-mêmes. Il est rare que l'esprit humain voie simple : c'est l'expérience seule qui le conduit à la simplification, par des voies parfois très tortueuses. Mais il faut pour cela qu'il se laisse guider, et oublie ses conceptions et ses formules. La nature est bienveillante. C'est nous qui nous la figurons hérissée et boudeuse.
Dans le domaine des générations spontanées, l'expérience a été introduite seulement en 1748 par un prêtre catholique irlandais, Needham, que sa foi vive n'empêchait pas de croire à une création actuelle, celle des animalcules des infusions. Pour la prouver, il avait employé un mode d'investigation destiné à jouer un grand rôle dans les controverses sur la question. Il
avait enfermé des substances putréfiables dans des flacons bien bouchés, qu'il avait chauffés ensuite en les enfonçant dans des cendres chaudes. La chaleur, disait-il, doit tuer tous les gormes vivants, visibles et invisibles, qui peuvent s'être introduits dans les flacons, car on n'en sait aucun qui résiste à l'eau bouillante. Or, comme mes flacons clos retirés des cendres se troublent au bout de quelques jours, et se peuplent d'êtres microscopiques, j'assiste à un phénomène de création aux dépens de la matière morte, à une génération spontanée.
Ces expériences, acceptées pendant longtemps sans conteste, rencontrèrent en 176.") un critique redoutable dans un autre abbé, l'illustre Spallanzani, qui, en répétant les mêmes essais, avec la seule précaution de chaufferies vases clos plus longtemps que ne l'avait fait Xeedham, y supprimait toute production d'infusoires. Donc, concluait-il. Xeedham ne chauffait pas assez, et comme c'était à lui à faire la preuve de sa théorie, en désaccord par ailleurs avec les données de la science, cette théorie s'évanouissait d'elle-même, le seul faitsur lequel elle pouvait s'appuyer étant démontré inexact.
Point du tout, répondait Needham, avec beaucoup de courtoisie, du reste. Si vos infusions restent stériles, c'est que vous chauffez trop. Vous altérez ainsi l'air de vos vases, ou bien vous anéantissez la force végétative de vos liqueurs. La première de ces objections était acceptable, bien qu'elle manquât de force et de précision à une époque où la composition de l'air était encore inconnue. Mais que dire de la seconde? La force végétative des liqueurs ne rappelait-elle pas invinciblement la vertu dormitive de l'opium, ridiculisée cent ans
auparavant par Molière? Cette étrange conception à pourtant fait fortune, et, si je la rappelle, c'est qu'elle a servi de drapeau. Dans les discussions sur les générations spontanées, s'il s'est toujours trouvédes savants qui, comme Spallanzani, se sont efforcés de ne jamais aller au delà de l'expérience, il y en a toujours eu aussi qui. comme Needham, n'ont jamais hésité, en un besoin pressant, à recourir à la force végétative, à la vertu génésique des infusions, ou à d'autres conceptions non moins vagues et chimériques. Là, comme partout, il y a la tribu de ceux qui aiment à se gargariser avec des mots. Quoi qu'il en soit, le débat célèbre soulevé entre Needham et Spallanzani resta sans conclusion positive, chacun des adversaires montrant bien que l'autre avait tort sur quelques points, mais ne prouvant pas que lui-même avait raison sur tous. Du reste, la science, en marchant, validait ou invalidait leurs arguments. NousavonsditqueGay-Lussac,en étudiant les conserves d'Appert, qui ne sont que l'application à l'économie domestique des résultats de Spallanzani, trouva que l'air des boîtes ne contenait plus d'oxygène: ceci semblait donner gain de cause à la première objection de Needham visée plus haut. Mais voilà qu'en 1836, Schultze s'avise de remplacer par de l'air ordinaire l'air des flacons de Spallanzani. Après avoir constaté qu'ils sont stériles, il montre qu'ils restent stériles quand on y introduit de l'air qu'on a simplement fait barboter dans l'acide sulfurique concentré. Une de ses expériences dura du mois de mai au mois d'août, sans que cet air sans cesse renouvelé amenât une production d'infusoires: ceci donnait tort à Gay- Lussac, et raison à Spallanzani.
L'année suivante Schwann arriva au même résultat que Schultze en se servant d'air chauffé par son passage au travers d'un bain d'alliage fusible. Plus tard (1854), Schroeder et Dusch remplacèrent l'air chauffé par de l'air simplement filtré sur du coton, et c'est d'eux que date l'introduction des bourres de coton pour filtrer l'air en microbiologie.
En lisant aujourd'hui leurs expériences, nous nous demandons pourquoi elles n'ont pas entraîné toutesles convictions. Que signifiaient-elles sinon ceci, qu'il y avait dans l'air un principe de vie que détruisaient l'acide sulfurique, la chaleur, la filtration au travers du coton? Ce principe n'était donc ni un gaz, ni une vapeur, ni un de ces corps solides que la chaleur respecte. Ce ne pouvait être qu'une substance organique. Comment Schwann, Schultze n'ont-ils pas mis, aussi fermement que Pasteur devait le faire dix ans plus tard, les partisans de la génération spontanée en présence de ce dilemme : cette substance organique que détruisent la chaleur et l'acide sulfurique, que le coton arrête, ne peut être que vivante ou morte. Pourquoi, ayant à choisir, prenez-vous l'hypothèse la plus contradictoire avec ce que nous montrent les régions les mieux connues de la science?
Pour prendre ce ton d'autorité, il aurait fallu opposer aux partisans de la génération spontanée des expériences irréprochables, et réussissant constamment. Or, tel n'était pas le cas. Les expériences qui eussent été les plus probantes échouaient souvent, sans qu'on pût savoir pourquoi. Même aujourd'hui, où notre technique est meilleure, nous ne pourrions pas retrouver sûrement les résultats de Spallanzani. Tyndall, dont l'habileté expérimentale était grande, a souvent répété infructueusement les expériences de Schultze. Enfin il y avait certaines substances, le lait, l'albumine, les macérations de viande, que ni la filtration, ni le chauffage de l'air ne préservaient de l'altération, et nous avons vu Helmholtz admettre pour ces subtances une sorte de génération spontanée; or, l'admettre sur un point, c'était l'admettre partout. Partout où il y avait un cas douteux, un flacon resté fécond malgré les précautions prises, la génération spontanée avait le droit de s'emparer de ce résultat, et de dire : « C'est moi qui l'ai amené. La vie est chose fragile à conserver, plus fragile encore à produire! Vous avez beau vous faire des doigts délicats pour la manipuler; vous la contrariez
sans le savoir, et c'est parfois parce que vous êtes maladroits que vous la voyez apparaître. »
Et ce n'étaient pas les seules raisons. Les partisans de la génération spontanée avaient le bon côté dans la discussion, et ils pouvaient dire : « Nous qui ne savons à quoi tient la vie, et qui la faisons naître de rien, nous sommes dispensés de vous en montrer l'origine et les causes. Mais vous, qui l'attribuez à des germes préexistants, montrez-nous donc ces germes! Montrez-nous les surtout assez nombreux et assez variés pour que chaque bulle d'air puisse peupler d'êtres nombreux et variés les diverses infusions qu'on peut lui demander de féconder. Car, enfin, la spécificité est une des conséquences de votre façon de voir les choses. Or, nous n'avons pas oublié une certaine expérience de Gay- Lussac dans laquelle du jus de raisin, inerte jusque-là, a été mis en fermentation par l'arrivée de quelques bulles d'air. Vous dites qu'elles y ont apporté des germes de levure, mais elles eussent apporté autre chose dans une infusion de foin, encore d'autres germes dans une infusion de viande, etc. Cela fait bien des germes, et Pouchet, qui était un homme d'imagination, ajoutait: « L'air ainsi peuplé aurait la densité du fer ».
A toutes ces raisons de doute, ajoutons celle-ci, que nous avons rappelée plus haut, et qui était plus profonde et plus puissante, étant plus générale, c'est que dans les phénomènes de génération spontanée, plus encore que dans les fermentations, le hasard semblait régner en maître et commander à son caprice les modes de peuplement des infusions et de destruction de leurs éléments. Fermentations spontanées, générations spontanées, hasard, tousces mots cadraient
bien ensemble et entraient en bloc dans l'esprit des savants.
C'est ici que nous retrouvons Pasteur et ce que je disais tout à l'heure de la supériorité de son armement pour entrer dans la mêlée. L'idée de spécificité, née de ses travaux sur les fermentations, entraînait celle des propriétés héréditaires, qui entraînait à son tour celle d'un mode de génération régulier. Il inclinait donc logiquement, vers la théorie des germes. Il s'agissait seulement de la faire sortir de l'expérience, et pour cela, il était mieux outillé qu'aucun savant de son époque. Il connaissait les infiniment petits ; il savait les manier. Il avait le champ libre : il y marcha à grands pas.
« Vous prétendez, dit-il aux partisans de la génération spontanée, qu'il n'y a pas dans l'air de germes vivants en assez grand nombre pour expliquer la fécondité des infusions avec lesquelles cet air vient en contact: qu'en savez-vous? Vous avez examiné la poussière déposée sur les meubles et sur les pierres; vous êtes allés en chercher sur les tours abandonnées des vieilles cathédrales et au fond des hypogées de l'ancienne Egypte. Soin bien inutile! Ce n'est pas la poussière qui tombe et se dépose qui nous intéresse. Vous n'y trouverez que les parties les plus lourdes de ce que le vent emporte, les corpuscules minéraux, les grains d'amidon ou de pollen, les spores des cryptogames ou encore les brins de duvet, de coton, de laine empruntés à la nature vivante ou à nos vêtements. Ce ne sont pas ces particules qu'il faut étudier, mais bien celles qu'on qu'on voit danser sans repos dans un rayon de soleil, et que l'air contient à l'état de précipité permanent.
« Il y a plus, votre étude des poussières de cathédrales ne vous donne aucun renseignement de quantité. Quel est le volume d'air qui a déposé le petit amas que vous avez étudié et soumis à l'examen microscopique? Vous ne le savez, et par conséquent vos expériences posent bien la question, mais ne font rien pour la résoudre.
« Et pourtant comme la chose est facile! Reprenons le filtre de coton de MM. Schrœder et Dusch, remplaçons-le seulement par du coton-poudre, et quand nous aurons avec lui arrêté au passage les poussières d'un volume déterminé d'air, jetons-le dans un mélange d'alcool et d'éther, dans lequel il est soluble. Tout ce qui est la trame du filtre se dissout. Les poussières arrêtées entre les mailles sont remises en liberté, et tombent au fond du liquide si on laisse le tout en repos. On peut alors décanter le liquide qui les surmonte, les laver même, les réunir enfin dans un petit volume d'eau et les étudier. Eh bien en voici. Regardez et dites-moi s'il n'y a pas là des corpuscules, des globules (fi g. 9)
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sphériques, des corps ronds ou ovales, tellement semblables à des spores de cryptogames ou à des œufs d'infusoires qu'aucun micrographe ne pourrait les en
distinguer. Quant à leur nombre, on en trouve plusieurs milliers dans une petite bourre qu'on a fait traverser pendant 24 heures par un courant d'air modéré, et comme nous ne comptons que les plus gros de ces globules figurés, ceux qui ont un aspect évidemment organisé, comme nous laissons de côté, faute de les distinguer des éléments amorphes, les plus petits, ceux qui sont évidemment les plus nombreux, vous devez conclure qu'il y a constamment dans l'air, à l'état flottant, une cause de vie pour toutes les infusions que vous mettez à son contact ».