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DISCUSSION AVEC LIEBIG

Cette constatation n'était pas faite pour plaire à Liebig. battu sur son propre terrain, et sur une question d'où l'analogie profonde entre les résultats industriels et ceux que fournit le noir de platine semblait écarter toute action physiologique. Un vieil athlète comme lui ne pouvait pas se rendre sans combat, et il riposta par deux Mémoires, l'un sur la fermentation et la source de ht force musculaire ', lu à l'Académie royale des Sciences de Munich, en 18G8 et 1869. l'autre2 inséré au Compte-rendu des séances de l'Académie de Bavière en L869. Tous deux démontrent combien il est difficile, même au savant le plus éminent, de se plier sur ses vieux jours à des idées nouvelles, quand elles contrarient le courant dans lequel on a passé sa vie. L'expérience, l'érudition sont alors une gêne : on gagnerait à pouvoir faire peau neuve, et à s'abstraire de tout ce qu'on a appris.

Comme l'indique le titre dupremierde ces Mémoires, Liebig y élargit le débat, et revient sur la question de la fermentation alcoolique pour y trouver des lumières

4. Ann. de ch. et de phyx , t. XXIII, 4a s. p. o. 2. Jd., p. 149.

sur la physiologie de la cellule. Nous ne le suivrons pas dans tous ses développements, qui sont parfois des digressions. Nous ne lui demanderons que ce qu'il a à répondre à la nouvelle doctrine sur les fermentations.

Sur ce point, sa situation devenait de plus en plus embarrassante. Déjà, lorsqu'il avait pour la première fois développé sa théorie, il avait dû admettre que la levure était un être vivant, qui se reformait et se détruisait constamment, et c'étaient précisément les produits de la destruction qui faisaient fermenter le sucre. Ce point-là était devenu difficile à maintenir et à soutenir depuis que Pasteur avait montré que la fermentation est un phénomène cellulaire. Il est curieux de voir comment Liebig se tire de la difficulté. Il s'avise que la vie s'accompagne à chaque instant, dans chaque cellule, d'un mouvement de décomposition et de reconstitution, et, naturellement, c'est au premier qu'il recourt de préférence. 11 admet donc le phénomène physiologique, mais il n'en considère qu'une partie, et encore sous Je côté chimique, en s'effbrçant « de ramener l'acte chimique de la décomposition du sucre à une formule simple et commune à tous les phénomènes analogues. »

La tentative est hardie, et on y reconnaît l'esprit généralisateur de Liebig. Voyons comment il s'en tire. Remarquons d'abord qu'au point de vue chimique, le phénomène vital de Pasteur ne diffère pas essentiellement du phénomène de mouvement de Liebig, et qu'onpeutessayer de s'entendre. « J'admets, dit Liebig, que la levure consiste en cellules végétales qui naissent et se multiplient dans un liquide renfermant du sucre et une matière albuminoïde (c'est moi qui souligne). La

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levure est nécessaire pour former, dans ses tissus, entre la matière albuminoïde et le sucre, une combinaison particulière instable » seule capable de subir une dislocation. Quand la levure cesse de croître, « le lien qui unit les parties constitutives de son contenu cellulaire se dénoue et c'est par le mouvement qui s'y produit que les cellules de la levure déterminent un dérangement ou une séparation des éléments du sucre ou d'autres molécules organiques ».

Et voilà comme, môme dans les sciences, c'est-àdire lorsqu'il ne s'agit que de faits, on peut toujours marier le grand Turc et la république de Venise. Liebig fait une concession de mots à la condition qu'on lui fasse une concession de choses. « Je vous accorde, ditil, que c'est un phénomène vital s'accomplissant chez un être vivant, à la condition que vous m'accorderez qu'il est d'ordre chimique, et si vous ne me faites pas cette concession, j'aurai toujours le droit de dire que vous n'avez pas regardé assez avant, et que vous vous êtes arrêté devant une porte fermée que j'essaie d'entr'ouvrir. » Le piquant de l'aftaire est qu'au fond, il a raison, que le mot de phénomène vital, auquel s'arrêtait Pasteur, n'a pas de sens plus précis, quand on l'envisage en lui-même, que le mot d'ébranlement moléculaire de Liebig; que, de plus, tout phénomène de nutrition à l'intérieur de la cellule se réduit nécessairement à un phénomène chimique. Mais la valeur d'une théorie n'est pas dans les mots qui la traduisent, et qui ont nécessairementtous quelque chose de vague, sans quoi la vérité et la clarté absolues seraient atteintes sur un point, et nous n'en serons jamais là. Une théorie vaut par le sefts qu'elle donne à la recherche. Si

Liebig a peut-être raison d'affirmer qu'à l'intérieur de la cellule, dans les racines profondes de l'acte vital, sa théorie et celle de Pasteur se confondent, on s'étonne de le voir méconnaître ou oublier qu'elles sont essentiellement distinctes au point de vue de la recherche et du progrès. L'une affirme la spécificité de l'action de fermentation, incarne cette notion dans celle d'un être vivant qu'elle a appris à cultiver et à transporter de milieu en milieu avec ses propriétés spécifiques. L'autre nie cette spécificité féconde, puisqu'elle admet encore en 1869, comme nous venons de le voir, que les cellules de levure peuvent séparer « les éléments du sucre ou d'autres molécules organiques ».

Ces deux mémoires de Liebig furent traduits et publiés en 1871 dans les Annales dechimie et de physique > Je ne devine pas bien ce qui leur valut l'honneur de cette exhumation. Pasteur en fut surpris, et répondit dans les Comptes-rendus de l'Académie. La guerre de 1870 venait de finir, et son âme était ulcérée. Une s'arrêta pas à tout ce qui dans ces mémoires était plaidoirie ou dissertation sur les origines et les causes. 11 alla droit aux faits. Liebig avait eu l'imprudence de nier quelques-uns de ceux qui le gênaient. Il ne voulait pas, par exemple, que de la levure pût se développer, vivre, et amener une fermentation, dans un milieu ne contenant que du sucre, des sels minéraux et de l'ammoniaque comme source exclusive d'azote. La dernière toilette donnée à sa théorie exigeait encore, comme je l'ai montré plus haut en soulignant, une matière albuminoïde toute faite.

En quoi je le trouve fort intransigeant. Pendant qu'il était sur la voie des explications philosophiques,

il pouvait tout aussi bien admettre que la levure fabriquait elle-même dans ses propres tissus la matière albuminoïde dont elle avait besoin. Je ne vois pas en quoi cette conception gênait le développement ultérieur de sa théorie. Mais il avait son idée, que l'expérience de Pasteur contrariait. Il avait donc recommencé cette expérience de fermentation dans un milieu minéral, ne l'avait pas réussie, parce qu'elle est difficile, et il avait conclu que Pasteur s'était trompé.

Il niait en outre que le mycoderma aceti fût l'agent d'acétification des vinaigreries allemandes, car, disaitil, « sur un copeau de bois qui avait servi pendant 25 ans dans une grande vinaigrerie de Munich, il n'y avait aucune trace de mycoderme visible, même au microscope ».

En présence de ces négations, Pasteur eut de nouveau recours à la tactique qui lui avait réussi avec Pouchet, Joly et Musset. Il demanda à Liebig de se présenter avec lui devant une Commission de l'Académie des sciences, chargée de se prononcer entre eux, et en présence de laquelle Pasteur s'offrait d'abord à préparer, dans un milieu exclusivement minéral, autant de levure de bière que Liebig pourrait raisonnablement en demander; puisil promettait de montrera la Commission et à Liebig lui-même, sur tous les copeaux de hêtre de la fabrique de Munich, les mycodermes acétifiants.

Le défi était pressant, Pasteur n'aurait pas été en mesure de le porter au moment de ses études de 1 860 sur la fermentation alcoolique. Ses cultures de levure en milieu minéral étaient, à ce moment, trop pauvres et trop incertaines. Mais depuis, il avait commencé les études sur la bière que nous retrouverons bientôt,

et avait trouvé des levures s'accommodant de ces médiocres conditions de culture : il était sûr de son fait. Liebig ne releva pas le défi : il en resta seulement un peu mélancolique.

J'en ai pour preuve une lettre où il revient sur cette idée un peu illusoire qu'en creusant assez, Pasteur et lui auraient fini par se retrouver et se comprendre. « J'ai pensé souvent, m'écrivait-il en 1872, dans ma longue carrière pratique et à mon âge (69 ans), combien de peines et de recherches sontnécessaires pourapprofondir un phénomène un peu compliqué. La plus grande difficulté vient de ce que nous sommes trop accoutumés à attribuer à une cause ce qui est produit par plusieurs, et la plupart de nos controverses viennent de là. »

« Je serais bien peiné que M. Pasteur ait pris en mauvaise part les observations de mon dernier travail sur la fermentation. Il paraît avoir oublié que j'ai cherché seulement à soutenir par des faits une théorie que j'ai émise voilà plus de 30 ans, et qu'il avait attaquée. J'étais, je crois, en droit de la défendre. Il y a bien peu d'hommes que j'estime davantage que M. Pasteur, et il peut être assuré que je ne songeais pas à atteindre sa réputation si grande et si justement acquise. J'ai assigné une cause chimique à un phénomène chimique, et voilà tout ce que j'ai cherché à faire. «

Ainsi, Pasteur et Liebig qui étaient deux grandsesprits faits pour s'entendre, qui, l'un et l'autre, aimaient la science par-dessus tout, sont restés divisés parce qu'ils ne pensaient pas de même sur le rôle de la levure dans la fermentation alcoolique. Ne se dégaget-il pas de là une grande leçon pour les savants, et même pour ceux qui ne le sont pas?

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