‹ PasteurChapitre 32 sur 48 · IDEES DE CL. BERNARD SUR LA FERMENTATION · texte numérisé non relu

IDEES DE CL. BERNARD SUR LA FERMENTATION

L'histoire de la discussion avec Bernard est curieuse en ce que Bernard n'y est pas intervenu, et que Pasteur a dû discuter avec une ombre. Gela lui a été très pénible. Bernard avait été, tant qu'il vivait, je ne dirai pas un confident, mais un ami, avec lequel il aimait à causer pendant les séances de l'Académie des sciences. Car ces séances ne valent que par les causeries, et il y aurait bénéfice à les laisser librement se poursuivre dans la salle, pendant que le bureau, dans un autre local, procéderait à la réception officielle des notes et mémoires. On peut croire qu'entre Bernard et Pasteur, dont les fauteuils se trouvaient voisins, il n'était question ni de religion, ni de politique, ni de cancans. Ils parlaient de science, à leur grand bénéfice et à celui de tous. C'étaient deux esprits puissants, concentrés dans leur œuvre, plus capables par conséquent de se bien apprécier mutuellement que de se bien comprendre, mais gagnant à se frotter, à s'aiguiser l'un contre l'autre.

Bernard s'était trouvé conduit, vers la fin de sa carrière, à une conception des phénomènes de la vie qui semblait et qui semble encore un peu étrange.

Pour lui, il y avait dans l'être vivant deux sortes de phénomènes : des phénomènes de construction ou de synthèse, les seuls qu'il considérât comme véritablement vitaux; des phénomènes de destruction organique, qu'il considérait comme d'ordre physico-chimique. En un mot, c'était la vie qui seule édifiait, laissant aux forces mortes le soiu de détruire. Ces phénomènes d'origine diverse n'étaient pourtant pas séparés dans l'espace et dans le temps. Bernard admettait bien qu'il y avait des phénomènes de destruction dans la cellule vivante, et que lorsqu'un muscle se contracte, qu'une glande sécrète, ou que la pensée travaille, il y a une portion du tissu musculaire, glandulaire ou cérébral qui se détruit. Mais bien que simultanés et corrélatifs dans une certaine mesure les uns des autres, ces phénomènes de synthèse et de décomposition n'en étaient pas moins d'essence différente, et n'obéissaient pas au même mécanisme.

Pasteur, dans la réfutation qu'il a faite de ces idées, ne me semble pas les avoir parfaitement comprises. Bernard ne croit pas du tout, comme il le pense ', « à une opposition obligée entre les phénomènes de vie et de synthèse et les phénomènes de mort et de destruction, entre la vie proprement dite et les fermentations ». Du moins il ne le dit nulle part. C'étaient au contraire pour lui deux machines qui concouraient à la même œuvre en s'attelant sur deux moteurs différents. Quand la mort survient et que le moteur-vie cesse d'agir, le second moteur, celui qui s'alimente avec des combustions, des fermentations, reste en jeu, et c'est lui qui,

1. Examen critique d'un écrit posthume de M. Bernard sur la fermentation, p. 47,

par des voies purement physiques ou chimiques , n'ayant plus rien de vital, préside au retour de la matière morte à la nature ambiante.

Cette conception ne heurtait pas de front, comme on pourrait le croire au premier abord, les démonstrations de Pasteur au sujet de la non existence des générations spontanées, et au sujet du rôle et de la multiplication du ferment dans les fermentations. Bernard était très respectueux vis-à-vis des faits, mais, quand il réfléchissait à leur sujet, il se donnait, et il avait raison, une grande liberté d'interprétation. Ce n'est pas parce qu'on salue quelqu'un qu'on est forcé d'en penser du bien. Or, en réfléchissant, Bernard arrivait à se rapprocher peu à peu de Liebig, et se demandait, car il n'en était encore qu'à la période d'hypothèses et de travail cérébral qui précédait pour lui le travail du laboratoire, il se demandait, dis-je, si par hasard ce n'était pas en vertu du second mécanisme qu'il supposait, c'est-à-dire en se désagrégeant et en se détruisant, que les microbes amenaient la destruction de la matière organique.

A coup sûr, un esprit comme le sien avait le droit de se poser de ces questions, puisqu'il était en puissance de les résoudre. S'il pouvait montrer que le plus connu des phénomènes de destruction organique, la transformation du sucre en alcool et en acide carbonique, peut se produire en dehors de toute intervention de levures ou même de cellules vivantes, par le jeu naturel de forces extérieures à la cellule, el soumises uniquement aux lois de la physique et de la chimie, quelle confirmation précieuse pour ses idées préconçues! Ces forces physico-chimiques ne pouvaient pas,

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il est vrai, être des forces banales, empruntées au hasard à la nature ambiante. Pasteur avait montré trop nettement, à propos des générations spontanées, que, réduite à ces seules forces, la matière morte était très longue à se transformer. Mais, s'il fallait des cellules vivantes pour activer celte transformation, pourquoi ces cellules n'agiraient-elles pas en fabriquant et sécrétant, par le côté vital de leur organisation, des substances capables d'agir ensuite en dehors de la cellule et par voie physico-chimique ? La levure sécrète bien une diastase qui, en dehors de la cellule, peut intervertir le sucre candi. Pourquoi ne sécrèlerait-elle pas une autre diastase capable de transformer le sucre en alcool et en acide carbonique?

Tel était, autant au moins qu'on peut le voir, le cycle d'idées que Bernard soumit à un commencement de vérification expérimentale, à sa maison de campagne de Saint-Julien, lors des vendanges de 1877, quelques mois avant sa mort. Sans en rien dire à personne, il avait écrit un peu en désordre ses premiers résultats et ses nouveaux projets d'expérience, dans les feuilles volantes d'un manuscrit qu'on retrouva après sa mort, et que ses amis crurent digne d'être publié. Il faut toujours se méfier de ses amis, surtout lorsqu'on n'est plus là pour les surveiller. Les écrits posthumes n'ont jamais augmenté la gloire de personne, et la publication de ces quelques pages de notes, que Bernard avait fort sagement cachées au fond d'un tiroir, n'avait, à mon avis, aucun prétexte et aucune excuse. L'ordre d'idées générales dans lequel elles avaient été conçues et écrites était suffisamment connu par la publication récente de l'ouvrage sur les phénomènes de la vie communs

aux animaux et aux végétaux, dont Bernard avait précisément corrigé les épreuves à Saint-Julien en 1877. Si les idées du maître avaient un peu changé depuis, ce n'était pas dans les phrases sybillines du manuscrit qu'on pouvait le voir. En les parcourant aujourd'hui, il semble évident que Bernard ne pouvait considérer son œuvre que comme un coup de pioche donné pour sonder le terrain avant d'v commencer les travaux.

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