DISCUSSION DES IDEES DE CL. BERNARD
Assurément Pasteur aurait pu, en présence de ces expériences confuses, publiées sans l'assentiment de celui qui les avait faites, ne répondre que par ce calme olympien que Bernard eût certainement gardé en pareille occurrence. 11 aima mieux faire ce qu'il avait toujours fait, marcher droit à l'adversaire, au risque, disait-il, de rencontrer M. Berthelot derrière le manuscrit de Bernard. A ce dernier, il répondit d'abord : « Votre diastase fabricante d'alcool? Ne croyez pas qu'elle me gêne. Je serai heureux de la saluer : seulement je voudrais d'abord la voir. Je l'ai cherchée et ne l'ai pas trouvée. J'ai mis, dans des expériences récentes qui ont passé sous vos yeux, à l'Académie, et qui ont rencontré votre assentiment, des cellules de grains de raisin, prises telles qu'elles sont à l'intérieur des fruits, dans un liquide sucré au contact de l'air pur, et je n'y ai trouvé ni diastase, ni alcool. Gomment se fait-il que vous, à qui j'en ai si souvent parlé, vous ayez oublié ou méconnu ces expériences? »
A quoi l'ombre de Bernard aurait pu répondre : « Bassurez-vous, mon ami : je ne méconnais et n'oublie rien ! Mais de ce que vous n'avez pas vu quelque chose,
il n'en résulte pas que ce quelque chose soit impossible. Or je me place, pour manifester l'existence de cette diastase, dans des conditions autres que les vôtres. Je prends des raisins qui commencent à pourrir, parce que, pour moi, la pourriture est une maturité, non pas avancée, comme vous me le faites dire sans me comprendre à votre tour, mais anticipée, c'est-à-dire arrivée avant l'heure. Un raisin pourri est un raisin qui a été mûr avant les autres, et dans lequel commencent des phénomènes qui ne se manifesteront que plus tard chez ses voisins sains. Oi\ dans ces raisins pourris, je trouve de l'alcool. J'en trouve aussi, du moins je le crois bien, dans des raisins secs, et je n'y vois pas de cellules de levure. Delà, l'idée de ma diastase. Use peut très bien que cette sécrétion de diastase n'ait qu'un temps, et que je sois arrivé au bon moment, tandis que vous êtes venu trop tôt ou trop tard. Mais cela ne nous empêchera pas de rester bons amis.
« Remarquez en outre, aurait pu continuer Bernard s'il avait pu plaider lui-même sa thèse, ou s'il avait eu un avocat, que maconceptionestd'accord avec quelquesunes des expériences que vous citez à l'appui de la vôtre. MM. Lechartier et Bellamy, avant vous, avaient vu des fruits, mis dans des flacons clos en présence de l'air, commencer par en absorber l'oxygène, ensuite y dégager de l'acide carbonique, et donner en outre de l'alcool par une fermentation intérieure accomplie en dehors de toute cellule de levure. C'est une des expériences que vous citez à l'appui de vos idées sur la vie sans air. Je la prends aussi à mon compte, et je disque les résultats de MM. Lechartier et Bellamy tiennent uniquement à ce qu'ils font pourrir leurs fruits dans des
atmosphères confinées. Mais il les feraient pourrir au contact de l'air qu'il en serait de même, ainsi qu'en témoignent mes résultats avec le raisin, et ainsi qu'en témoigneront, j'espère, les expériences que j'avais l'intention de faire sur les pommes.
— Mais, répondait Pasteur, vous qui avez si bonne mémoire des résultats de MM. Lechartier et Bellamy, qui du reste sont d'accord avec moi, comment avezvous oublié les expériences dans lesquelles, au lieu d'attendre que les fruits aient consommé l'oxygène de l'air avec lequel ils sont en contact, je les plonge immédiatement dans l'acide carbonique, et je vois que la formation d'alcool y commence dès la première heure. Peut-il être question de pourriture dans cette expérience rapide, alors que les fruits ressortent de leur bocal sains, savoureux, et parfois, comme avec les prunes, plus fermes qu'à leur entrée? Ne savezvous pas en outre que M. Mùntz a fait le même essai sur des plantes entières et vivantes, qui donnent de l'alcool quand on les fait vivre pendant quelques temps dans l'acide carbonique, et qui, rapportées à l'air, y reprennent leur existence ordinaire avec autant de facilité qu'un voyageur qui sort d'un tunnel retrouve l'air et le soleil. » Et la discussion, discussion dont je fais un dialogue, et qui était un monologue, aurait pu continuer longtemps ainsi, sans apporter d'arguments nouveaux ou de nouveaux éléments de conviction, car les expériences de Bernard étaient trop vagues pour signifier quelque chose, et Pasteur n'en a pas fait de nouvelles sur ce point de la discussion, qui est restée stérile.
Il en a été de même du dialogue vif et un peu pas-
sionnéqui. précisément à propos du travail de Bernard, s'établit entre Pasteur et Berthelot. Ce n'est pas qu'il manque d'intérêt. Il yen a toujours à voir en lutte des hommes de cette trempe. Il y a toujours profit à les entendre développer leurs arguments et discuter les idées de l'adversaire. Mais ici, la partie n'était pas égale. L'un d'eux, amené sur un terrain qui n'était pas le sien, ferraillait un peu au hasard, et se découvrait parfois. Sitôt qu'il laissait la moindre place, le coup de bouton arrivait droit, prompt, irrésistible. Ce fut vraiment une curieuse passe d'armes, mais comme elle n'a apporté aucun fait nouveau, son intérêt à disparu. Pasteur en sortit plus ancré dans ses idées, et M. Berthelot, sans avoir, au moins en apparence, rien abdiqué des siennes. Ceci doit engager à se méfier de toutes les discussions, même scientifiques.
On croit communément qu'une discussion scientifique a plus de chances d'aboutir qu'une autre, parce qu'elle se tient sur le terrain des faits. Mais un fait, même de l'ordre physique, n'est rien par lui-même. Il ne devient quelque chose que lorsqu'il passe à l'état de fait intellectuel, en traversant une intelligence dont il reçoit l'empreinte. Il est alors rapproché d'un autre fait, tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là, et ainsi naissent un certain nombre de conceptions ou de théories qui font plus ou moins de prosélytes. Il y a certains faits ou certains groupes de faits sur lesquels la tradition, les habitudes d'éducation, la débilité générale des intelligences ont mis tout le monde d'accord, et qu'on considère comme des vérités, comme appartenant aux fondements de la science, jusqu'au jour où un chercheur plus audacieux s'avise d'y regarder, de les
contredire, ce qui les fait disparaître, ou de les interpréter autrement, ce qui renverse les théories admises. Si les vérités d'arrière-garde sont aussi sujettes à caution, que doit-ce être pour les vérités d'avant-garde, celles qui constituent des conquêtes récentes? Pour celles-ci, il n'y a pas de règle et de tradition, chacun est maître de les interpréter à son gré. Précisément dans une discussion avec Pasteur, Frémy avait eu à ce sujet une idée d'une candeur étonnante. Il proposait à son adversaire d'accepter tous ses faits, à lui Pasteur, à la condition que Pasteur accepterait toutes ses interprétations, à lui Frémy. C'était tout réclamer, car on ne discute pas sur les faits, on discute sur leurs interprétations. D'où il résulte que même une discussion sérieuse entre deux bons esprits n'a aucune chance d'aboutir, tant qu'elle reste sur le domaine des faits acquis. Elle n'est utile que lorsqu'elle conduit les adversaires à en chercher et à en produire de nouveaux. S'ils y réussissent tous deux, ils ont tous deux raison, lors même qu'il ne sont pas d'accord. S'ils ne l'entreprennent ou n'y arrivent ni l'un ni l'autre, la discussion a pu amuser la galerie, l'instruire, peut-être même y faire naître des idées, elle est stérile pour ceux qui y ont pris part. Un savant n'est pas l'homme du cabinet, c'est l'homme du laboratoire.