LES IDÉES SUR LA CONTAGION AVANT
Nous sommes arrivés au moment où Pasteur, qui depuis longtemps avait les yeux fixés sur cette terre promise de la pathologie, allait enfin pouvoir y entrer. Il était mûr pour cette œuvre, et outillé pour l'entreprendre. Son laboratoire était à ce moment-là le seul où on sût manier proprement les microbes et assurer la pureté d'une semence au travers d'une série indéfinie de cultures successives. Pendant qu'ailleurs on se débattait avec des liquides nutritifs de composition médiocre, tels que ces solutions minérales de Pasteur ou de Cohn qui ont joué tant de tours à Rlebs et à ceux qui s'en servaient, Pasteur y avait renoncé depuis longtemps, et avait adopté le principe fécond de donner à chaque microbe le meilleur terrain qui pouvait lui convenir.
C'était depuis les beaux travaux de Raulin qu'il avait compris l'importance de cette question. Il avait longuement réfléchi et il appelait fréquemment l'atten-
tion de ses élèves sur ce fait que, cultivé sur son milieu d'élection, dont la découverte avait donné à Raulin tant de peine, Vaspergillus niger se défend, de lui seul et victorieusement, contre l'intervention de tout parasite. Tandis qu'on est obligé d'opérer à l'abri des germes de l'air et dans des vases flambés quand on veut cultiver et conserver pure une espèce dont on ne connaît qu'imparfaitement les conditions de développement, Vaspergillus niger peut donner d'admirables cultures, florissantes et pures, au contact de l'air, et dans des liquides et des vases qu'on ne s'est pas donné la peine de stériliser. Aussi, en présence de toute espèce nouvelle, son premier soin était d'essayer plusieurs milieux de culture, de façon à trouver celui qui convenait le mieux.
A ce principe de la culture dans le milieu le plus favorable, Pasteur était aussi le seul à pouvoir ajouter une technique, due surtout, nous l'avons vu, aux efforts de ses préparateurs: Joubert, Chamberland et Roux.
Enfin* comme dernier avantage* Pasteur avait celui d'être vieux de vingt ans dans l'étude des microbes, et d'avoir sur eux, sur leurs besoins, sur leur physiologie, sur leur morphologie, des notions plus complètes qu'aucun des savants de son époque. C'est à tout cela qu'il a dû de rattraper si vite et bientôt de dépasser ceux qui étaient entrés avant lui dans la carrière, car au moment où il aborda l'étude du charbon en 1871», il y avait déjà plusieurs microbes pathogènes découverts, etlvoch venait de publier son fameux travail sur la spore de la bactéridie charbonneuse.
Pour bien apprécier le rôle et la part de Pasteur dans cette grande question de pathologie, il faut con-
naître l'état général de la science et des esprits en ! 870. Cela n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire en songeant qu'il suffit de remonter de quelques années en arrière. Les idées qui avaient cours en 1840 et même en 1860 au sujet des maladies contagieuses sont tellement éloignées des nôtres qu'elles ont presque le recul des siècles. On éprouve, à se les assimiler, la môme peine que s'il s'agissait de quelque œuvre philosophique du moyen âge, et c'est là qu'on voit bien quelle chimère est l'histoire des idées scientifiques. Il faudrait, pour comprendre le passé d'une question, se faire un état d'esprit artificiel, passer l'éponge sur certaines idées qu'on croit vraies, en mettre au premier plan d'autres qu'on sait fausses, bref, changer l'état de son cerveau, et cela est impossible.
Je sais bien qu'il reste dans les livres de l'époque des mots qui sont censés être le vêtement des idées, et au travers desquels on peut essayer de voir ce qu'ils recouvrent. Les partisans de l'histoire de la science disent même que ces mots ont, quand il s'agit de mathématiques, de physique ou d'histoire naturelle, un sens plus précis que lorsqu'il s'agit de philosophie, et ils ont raison. Mais s'ils en concluent que l'histoire de la science est facile ou même possible à écrire, ils ont tort, car, même dans la science, les homonymes ne restent pas des synonymes à trente ans de distance. Les mêmes oripeaux couvrent des maquettes fort diverses. Nous avons précisément ici un exemple frappant de ce fait.
Il y a longtemps par exemple que les mots contdgitim vivum ou auinmtum ont cours dans la science. On les trouve déjà chez Varron et Columelle. En constatant
qu'ils peuvent encore servir à traduire les idées d'aujourd'hui, on a conclu parfois que ces idées sont fort anciennes, que seule la connaissance du mode de contage s'est perfectionnée avec le temps, et que Pasteur n'est que le dernier venu, et le plus puissant, d'une série de chercheurs ayant travaillé avec la même idée directrice.
Je n'ai pas besoin de remonter bien haut pour démontrer l'inexactitude de ce point de vue. Je me bornerai au savant qu'on cite le plus volontiers comme le précurseur immédiat de Pasteur, à Henle, qui, vers 1840, a publié une sorte de théorie de la maladie, dont les développements semblent en effet en harmonie avec nos idées actuelles. Pour Henle, l'évolution d'une maladie est en tout comparable à celle d'un être vivant. La quantité de matière morbide qui peut la produire chez un individu sain est, comme la semence du végétal ou de l'animal, hors de toute proportion pondérale avec la quantité d'effet produit, et avec la quantité de matière morbide que produit à son tour le malade. Un gland donne un chêne, qui donne à son tour uue multitude de glands.
Voilà un premier point de vue. En voici un second. Entre le moment où la matière morbide entre dans le corps, et celui où elle.se traduit par les désordres précurseurs de la maladie, s'écoule une période bien connue sous le nom de période d'incubation, qui est à peu près constante pour chaque maladie, et différente d'une maladie à une autre. Comment ne pas l'assimiler à la durée nécessaire pour le développement du germe et l'envahissement des tissus? Comment l'expliquer en dehors de la doctrine parasitaire? Tant que la maladie
dure, celui qui la porte peut être contagieux. Quand elle a cessé, tout danger de contagion cesse. C'est que le germe est mort et ne peut plus nuire. De môme pour les épidémies. Leur naissance, leur extension sur un territoire plus ou moins grand, leur terminaison mourante ne ressemblent-elles pas absolument au commencement, au milieu et à la fin d'une végétation, et n'est-il pas remarquable aussi que beaucoup de désinfectants et même de remèdes soient en même temps d'actifs agents de destruction de la vie végétale ou animale?
Voilà, a-t-on dit, une épreuve avant la lettre du système de Pasteur, et ce qui fait encore davantage l'éloge de la perspicacité de Henle, c'est qu'il signale les bactéries parmi les êtres vivants capables de donner des germes infectieux, et qu'il se trouve ainsi avoir prévu et presque énoncé nos idées actuelles. Vous oubliez, répondrai-je, un détail qui est loin d'être insignifiant. Pour Henle, le germe de la maladie n'était pas quelque chose de superposé au malade et d'indépendant de lui, c'était quelque chose de lui, lui empruntant une sorte de vitalité pathologique, et pouvant la transporter ailleurs. Le système de Henle s'inspire bien plus de ce qu'on savait alors sur les virus, sur la transmission de la variole et de la vaccine, que de ce qu'on avait appris depuis peu sur la transmission de la gale ou de la muscardine, et on n'y trouve rien de l'idée nouvelle apportée par Pasteur, du virus vivant, cultivable et modifiable en dehors de l'organisme.
Un médecin de La Teste, J. Hameau, s'était lancé dans une meilleure voie dans une étude qui, écrite
en 1836, ne fut malheureusement publiée qu'en 1847, longtemps après le travail de Henle. Hameau, au contraire de Henle, avait pris surtout la gale comme point de départ de ses déductions et de son système, et tout ce qui est d'accord avec cette prémisse se trouve juste, car il avait vraiment de la méthode et de la logique dans l'esprit. Par contre il se perd quand il agite la question des miasmes, auxquels il rattache la dysenterie, les érysipèles, la pourriture d'hôpital. Pour lui, il n'y avait pas dans ces cas de contagium vivum, tandis qu'il y en avait pour Henle, et cela nous montre combien il faut se méfier des mots, et combien on aurait peiné à la fois Henle et Hameau en les rangeant dans le même camp, sous prétexte qu'ils avaient les mômes mots inscrits sur leur bannière.
Ce ne sont pas ces spéculations philosophiques qui font avancer la science. Il faut savoir gréa tous ceux qui, depuis Golumelle et Varron, en passant par Paracelse, Fracastor, Linné, ont devancé leur époque en relevant, avec une précision de plus en plus grande, les analogies évidentes entre les phénomènes de fermentation et les maladies, et qui ont plus ou moins soupçonné des êtres vivants dans les maladies à mesure qu'ils apparaissaient dans les fermentations. Mais ce n'est pas dans ces falots multicolores se promenant dans la nuit qu'il faut voir l'aurore de nos idées actuelles.