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CAUSES DE LA STERILITE DES IDEES SUR LA CONTAGION

Ce qu'on a le droit de se demander, en revanche, c'est pourquoi ils n'ont pas davantage éveillé l'attention des contemporains. Pourquoi des systèmes aussi suggestifs que celui de Henle, de Hameau, sont-ils restés inconnus ou dédaignés? Nous allons voir ici le secret de leur faiblesse. C'est que c'étaient des œuvres de cabinet, et que, n'étant pas sortis de l'expérience, ils n'aboutissaient pas à l'expérience. Les esprits systématiques et brillants n'ont jamais manqué en médecine. Au moment où écrivait Hameau, Broussais vivait encore : le nuage de poussière qu'il avait soulevé, et au milieu duquel se complaisaient ses disciples, était trop opaque pour la lumière indécise du petit médecin de la Teste, qui éclairait bien certains faits connus, mais ne montrait pas de voies nouvelles.

En 1840, au moment de l'apparition du mémoire de Henle, les médecins allemands avaient, de leur côté, de meilleures excuses que les nôtres pour ne pas prêter attention à ces idées nouvelles. Elles étaient trop en opposition avec les fortes et fécondes conceptions que Virchow introduisait à ce même moment dans la science.

Sans doute il fallait bien admettre que certaines maladies de la peau comme le favus, l'herpès tonsurant, le muguet, la gale, pouvaient être produites par des animaux ou des végétaux. Mais que pesaient ces maladies au regard des maladies infectieuses, dans lesquelles on ne retrouvait rien de pareil. Or, celles-ci, la pathologie cellulaire les expliquait par les deux fameux principes d'hétérotopie et et dliétérochronie . Toute modification pathologique n'était pour elle qu'une transformation physiologique déplacée dans l'espace ou dans le temps, se produisant sur un organe qui ne devait pas la subir ou à un moment où elle était anormale. Le secret de la maladie était donc dans l'anatomie des tissus, qui, sous cette impulsion puissante, multipliait ses découvertes et embrassait tout, des tumeurs aux virus, des exostoses aux exanthèmes et aux pustules de la variole ou du vaccin.

Quant à l'idée qu'il pouvait y avoir des êtres venus de l'extérieur qui, en pénétrant dans les tissus, s'y développaient et leur imprimaient des modifications spécifiques, elle était en désaccord avec le courant général d'idées au point de vue anatomique; elle l'était encore plus au point de vue physiologique. A ce moment en effet, une pléiade de savants illustres, Helmholtz, Du Bois Reymond, Ludvvig, Brucke visaient à réagir contre l'ancienne conception de la force vitale, et à expliquer tous les phénomènes physiologiques de l'être vivant par des forces de l'ordre physico-chimique. C'était la même idée que nous avons vu poursuivre par Liebig dans l'étude des fermentations. On comprend quel accueil pouvait recevoir, dans un milieu où brillaient de pareils noms, l'idée de faire intervenir, sous

forme d'êtres vivants et d'organismes parasitaires, cette force vitale proscrite et chassée de partout.

Et voilà précisément pourquoi Pasteur, qui avait renversé les idées de Liebig sur le terrain des fermentations, devait, en poursuivant son œuvre, rencontrer et abattre les idées de Virchow en pathologie. Si le sort avait voulu qu'il n'ait pas pu finir sa tâche, qu'il ait succombé à l'hémiplégie qui le frappa au moment de ses études sur les vers à soie, un autre savant serait venu, un Koch, par exemple, pour lequel Pasteur aurait été un précurseur, parce qu'il aurait montré la voie, et laissé des moyens de la suivre. Son œuvre pathologique a été le développement et le complément de son œuvre sur les fermentations. Mais Pasteur n'a pas eu de précurseur dans le sens qu'il faut donner à ce mot, c'est-à-dire qu'il n'a développé et étendu les idées de personne. Il reste l'égal de beaucoup lorsqu'il démontre l'origine microbienne du charbon ou d'autres maladies. Là où il sort de pair, c'est lorsqu'il découvre l'atténuation des virus, et qu'il introduit dans la science cette notion féconde qui permet d'agir sur la maladie en agissant, non plus sur le malade comme on l'avait fait jusque-là, mais sur le microbe pathogène.

Ce qui rend son histoire particulièrement intéressante à ce moment, c'est qu'on peut noter ses étapes. Il avait depuis longtemps, nous l'avons vu, le désir de se lancer dans la pathologie. Il y était conduit par cette force secrète des choses dont nous venons d'analyser les éléments. Il se montrait friand des ouvrages de médecine, et, aprèsleuravoirempruntédes mots, comme nous l'avons vu au début de ses études sur la maladie les vers à soie, il commençait à pénétrer jusqu'aux

choses. Dès lors, son choix se limitait forcément. Il avait lu et médité les travaux de Jenner sur la vaccine, ceux que Coze et Feltz venaient de publier. Mais ce qui l'intéressait plus que tout, c'étaient les études que Davaine poursuivait à ce moment sur la bactéridie charbonneuse.

LE CHARBON : POLLENDER. BRAUELL, DELAFOND

Son histoire était déjà assez ancienne, à cette bactéridie ; elle datait de 1850. C'est à cette date que Rayer, étudiant à Chartres le charbon des bêtes à cornes, avec l'aide de Davaine, l'avait vue dans le sang des animaux morts sous forme de petits bâtonnets (fig. 20), mais bans en comprendre l'importance. En 1855, Pollenderl'avaitrevue, avait signalé, comme Rayer, l'étatagglutiné des globules rouges dans le sang charbonneux, et le nombre considérable de globules blancs qu'on y observe. Il avait en outre constaté, par des réactions sous le microscope, que les petits bâtonnets qu'on rencontrait dans ce sang n'étaient pas des filaments de fibrine, mais se comportaient au contraire comme des végétaux. Ce qui fait le principal intérêt de sa communication à leur sujet, c'est qu'il se demande ce qu'ils signifient. Sont-ils la matière infectieuse elle-même? Sont-ils seulement les véhicules de cette matière? Ou n'ont-ils aucun rapport avec elle? Nous dirions aujourd'hui : Sont-ils l'agent contagieux, le convoyeur de cet agent, ou faut-il le chercher en dehors d'eux? Telle est la question que Pollender se pose, avec beaucoup de perspicacité, et qu'il a fallu 30 ans pour résoudre.

C'est que la science est comme un train en manœuvre, et, après avoir avancé, recule quelquefois. A peine Pollender avait-il bien posé la question que Brauell l'embrouille en confondant les bactéridics du charbon,

Fiy. 20. — Bactéridie du charbon en cultures artificielles. I dans le sang d'an animal

charbonneux*

considérées jusqu'à ce moment comme suffisamment spécifiques, avec les bactéries banales de la putréfaction, ce qui le conduit tout naturellement à les retrouver dans diverses maladies, et par conséquent à

couper leur lien avec le charbon. Tout au plus admetil que, dans cette maladie, les bactéries banales apparaissent dans le sang avant la mort, au lieu d'y appa raître après, comme dans d'autres affections.

L'année suivante, il fait un nouveau pas dans l'erreur, il constate que l'inoculation d'un sang de cheval charbonneux avait déterminé un charbon mortel chez l'animal inoculé, bien que ce sang ne renfermât pas de bactéridies. Il en résultait évidemment que ces bâtonnets ne sont ni le contage, ni le véhicule du contage, ni même, pourrait-on ajouter, ses compagnons obligés. Brauell défaisait donc ce qu'avait fait Pollender. Les bâtonnets ne conservaient plus qu'une valeur de diagnostic ou de pronostic clans certains cas, c'est-à-dire que les animaux qui en présentaient dans leur sangpendant leur vie avaient bien le charbon, et étaient voués à une mort prochaine, mais ils pouvaient aussi mourir charbonneux sans contenir de bactéridies.

La réaction contre ces idées rétrogrades fut faite parDelafond, qui signale la confusion faite par Brauell et même par Pollender entre les bactéridies du charbon et les bactéries banales de la putréfaction : à mesure que les secondes se développent, las premières disparaissent.

Delafond va plus loin : il cherche à prouver la nature végétale des bactéridies charbonneuses en les soumettant à des essais de culture. Il expose du sang charbonneux dans des vases ouverts à l'air libre et à une température convenable. Quatre à cinq jours après, les baguettes courtes que contenait ce sang avaient augmenté du double ou du triple de leur longueur, du quadruple ou du quintuple en 8 à lOjours. Cela démon-

trait bien que les bacilles étaient vivants. Delafond essaie même de pousser la végétation à bout pour la voir arriver, dit-il, à la spore ou à la graine. Ces mots spore et graine n'avaient pas évidemment pourlui le sens précis qu'ils ont acquis depuis, mais ils font honneur à sa perspicacité, et il est curieux de les voir paraître à propos des bactéridies, dans un mémoire de 1860.

En somme, pour ceux qui se tenaient au courant de la question, une liaison encore obscure entre la bactéridie de Rayer et le développement de la maladie du charbon ou sang de rate était probable après les constatations et les essais de culture de Delafond. Mais ce n'est pas avec un aussi faible cortège de faits qu'une idée entre dans la science, surtout lorsqu'elle y rencontredes esprits prévenus contre elle. «Quenous veut, aurait-on pu dire à l'époque, cette nouvelle doctrine étiologique? N'a-t-elle pas quelque chose d'étrange? Se figure-t-on cette vie puissante et colossale qui anime un cheval, un bœuf, menacée et détruite par ce chétif bâtonnet qu'on ne peut voir qu"au microscope? Ce bâtonnet n'apparaît en outre que quelques heures avant la mort, et lorsque l'animal est déjà très malade. Où est-il et que fait-il avant? Vous nous dites, vous qui croyez en lui, qu'il ne survit pas longtemps à l'animal qu'il a tué, et meurt quand les tissus se putréfient. Mais tous les animaux charbonneux se putréfient, car on les enterre au plus vite sans les utiliser. Et dès lors, comment expliquez-vous qu'il y ait tous les ans des épidémies de charbon qui se réveillent àla belle saison après avoir disparu du pays tout l'hiver? Comment expliquez-vous aussi qu'il y ait en Beauce des champs mafodits, en Auvergne des montagnes dangereuses^ où les

animaux de la ferme ne peuvent pacager, ni paître, sans payer un tribut plus ou moins grand à la maladie? N'est-il pas clair par là que la maladie est attachée au sol, à la végétation, à de certaines conditions climatériques. qui n'ont rien à faire avec cette bactéridie du sang des animaux malades?

« Tout ce que nous pouvons vous accorder, auraient pu ajouter ces sceptiques, en présence de vos constatations et de vos expériences, c'est que cette bactéridie est un épi phénomène. Elle accompagne parfois le virus, ou le suit, mais elle n'est pas ce virus. Le virus du charbon est comme celui de la variole, de la clavelée, quelque chose qu'on manie sans le voir et le connaître. Il existe, puisque la maladie est inoculable. Mais on ne le voit pas en dehors de l'animal. Il n'est pas quelque chose d'indépendant de cet animal, mais une modalité de son être. Il est vivant, si vous le voulez ; mais il emprunte sa vie à l'être qui le porte, il n'est rien en dehors de lui, et nous ne le connaissons qu'en transit par des êtres vivants. »

Toutes ces objections ne manquaient pas de force, et comme elles favorisaient la paresse de l'esprit, et invitaient au repos intellectuel, elles étaient très goûtées. Ce fut l'honneur de Davaine de recommencer la lutte contre elles.

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