THEORIE CELLULAIRE DE L IMMUNITE
Pasteur, qui au fond était indifférent aux théories, et ne leur demandait que de lui suggérer des expé" riences, en était resté longtemps à une conception purement cellulaire de la maladie microbienne. C'était par une lutte entre les globules rouges du sang et la bactéridie qu'il expliquait en 1878 la résistance de la poule vivante au charbon, et on le voit, à chaque instant, à cette époque, recourir à la résistance vitale et dire que « chez les êtres inférieurs, plus encore que dans les grandes espèces végétales et animales, la vie empêche la vie ». C'était encore le même sentiment qui le guidait dans les tentatives que nous lui avon^ vu faire, d'empêcher le développement de la bactéridie en inoculant, en même temps qu'elle, des bactéries communes. Pasteur avait pourtant conscience de n'avoir pas saisi sur le vit le mécanisme de la résistance de l'organisme, et c'est peut-être pour cela que lorsqu'il entendit parler des travaux de Metchnikoff sur la phagocytose, il leur prêta de suite attention. C'est sa lettre insérée dans le premier numéro des Annales <l<> V Institut Pasteur qui a, la première, signalé les recherches de M. Metchnikoff au public français.
La simplicité de cette conception avait de quoi le frapper. Ces globules blancs du sang et des tissus, jouant le rôle de gendarmes dans l'organisme, y circulant constamment, toujours prêts à se jeter sur tout ce qui y apparaissait d'étranger, et par conséquent d'ennemi vivant ou mort, englobant en vertu de cette propriété générale les cellules des microbes, les digérant et les faisant disparaître, tout cela était fait pour le séduire. L'idée était une idée de biologiste et de naturaliste : elle n'avait pas pu lui venir. Cela ne l'empêchait pas de l'accueillir avec déférence. Tant qu'il a vécu, il a voulu se tenir au courant de ses progrès.
Elle lui plaisait d'autant plus qu'après s'être tenue pendant quelque temps sur le terrain de l'anatomie et de l'histoire naturelle, elle n'avait pas tardé à repasser sur le terrain de la chimie, auquel toutes nos conceptions, quels que soient leurs objets, à la condition qu'elles soient profondes, ne tardent pas à revenir, parce qu'au fond, ce sont des mutations chimiques qui commandent tout.
La théorie de Metchnikoff avait en outre pour son esprit ce côté satisfaisant qu'elle égalisait les forces en présence. II y a quelque chose de disproportionné dans une bactéridie qui tue un bœuf. On comprend mieux une lutte localisée entre lesleucocytes du bœuf et les microbes envahisseurs, qui périssent, s'ils sont trop affaiblis ou trop peu nombreux, qui s'emparent de tout s'ils sont les plus forts, parce qu'ils ont pour eux la puissance de multiplication.
Cependant, ainsi limitées et définies, les conditions de la lutte restaient nuageuses et un peu mystiques. On eût compris un conflit entre le microbe et les cellules
directement atteintes par l'inoculation ou siégeant dans son voisinage. Mais à quel appel mystérieux obéissaient ces cellules blanches qui venaient ainsi de tous les points de l'organisme, filtraient en dehors des vaisseaux, et pénétraient jusqu'à la région où elles devaient être utiles. Les cellules vivantes n'ont aucune passion, pas même celle du bien, elles n'ont que des besoins, et n'obéissent qu'à des actions physiques ou chimiques.
La découverte de la chimiotaxie, et l'extension aux leucocytes des notions apportées dans la science par Pfeiffer a enlevé à la théorie de M. Metchnikoffun peu de son côté mystérieux, et a du même coup ramené sur le terrain de la chimie la question qui s'était placée sur le terrain cellulaire. Elle démontre l'existence chez le leucocyte d'une sorte d'odorat à distance, qui lui indi que les directions dans lesquelles il trouvera des substances qu'il aime ou dont il peut faire son profit. Ces substances sont sécrétées par les microbes inoculés, ou introduites avec eux dans les bouilions de culture. Dès lors, elles appellent l'ennemi et la lutte commence. Il peut se faire et il se fait en effet quelquefois que les sécrétions du bacille ne soient pas provocatrices, et mêmequ'elles soient répulsives. Alors le bacille se protège contre les leucocytes, et peut se développer à l'aise, si l'organisme ne met pas en jeu des causes secondaires de résistance.
Quant à la lutte, quand elle s'engage, son issue reste toujours indécise a priori. Le leucocyte englobe parfois le microbe et le digère. 11 devient un phagocyte. Parfois aussi le microbe ingéré réussit à rester vivant, continue à sécréter des produits nocifs, une toxine, et c'est le leucocyte qui succombe. Dans les cas où une maladie
succède à l'inoculation, la victoire reste indécise pendant quelque temps, puis se dessine en faveur de l'un des adversaires.
Quand c'est l'organisme qui succombe, le microbe semble sortir plus aguerri de la lutte, capable de sécréter en plus grande abondance les produits qui l'ont rendu victorieux. Nous traduisons ce fait en disant qu'il est devenu plus virulent, et un bon moyen d'augmenter sa virulence est de le faire passer au travers d'espèces, qui sans être absolument réfractaires, peuvent lui résister longtemps et lui permettre de prendre une vigueur nouvelle. C'est ce que nous avons fait tout à l'heure quand nous rendions la bactéridie plus virulente en la faisant, passer par des espèces de plus en plus rebelles à son action.
Par contre, quand c'est le microbe qui succombe dans la lutte, les leucocytes en sortent de leur côté plus forts, plus sensibles à la chimiotaxie des microbes qu'ils ont tués, plus habitués à leurs toxines et l'animal qui les contient a une force de résistance, une immunité qu'il ne possédait pas auparavant.
Il n'est pas nécessaire d'entrer dans le détail pour voir que nous avons là une conception qui se plie cl une façon remarquable à l'interprétation de tous les faits si curieux découverts par Pasteur J'ajoute que cette interprétation n'est pas purement théorique. Il suffit de lire, dans les Annales de V Institut Pasteur, les nombreux travaux accumulés dans cette direction par M. Metchnikoflf et ses élèves, pour se convaincre qu'on est en face non seulement d'une théorie séduisante, mais d'une théorie vraie dans ses plus menus détails, et en tous les cas d'une théorie féconde.
En résumé la résistance de chaque être vis-à-vis d'une inoculation microbienne est à la fois une question d'espèce, une question d'individu, une question de lieu et de temps, une question de quantité de semence inoculée, une question de température, car un abaissement de température peut diminuer l'activité leucocytaire et augmenter celle du bacille comme dans le cas de la poule charbonneuse refroidie. »Un microbe peut être inoffensif pour l'espèce qui le porte, et ne pas l'être pour d'autres dont la résistance n'est pas organisée de la même façon. On comprend qu'il puisse être funeste à l'animal jeune, dont les phagocytes ne sont pas aguerris, qu'il puisse se développer là où les phagocytes sont peu nombreux, et non là où il en trouve beaucoup et de plus exercés, etc. Et tout cela se fait par l'intermédiaire de sécrétions cellulaires, c'est-à-dire par des moyens de l'ordre physico-chimique. On voit que Cl. Bernard et les physiologistes qui redoutaient de voir Pasteur réintroduire dans la science la vie comme cause occulte avaient en lui non un ennnemi de leurs doctrines, mais un puissant allié. On voit aussi que les médecins avaient raison de le traiter de chimiste. Ils avaient tort seulement de prononcer ce nom d'un air dédaigneux. Avec Pasteur la chimie prenait possession de la médecine. On peut prévoir qu'elle ne la lâchera pas.