RETOUR A LA VIRULENCE
Nous allons arriver à la même conclusion par une voie inverse, en examinant les conditions de retour à la virulence d'un microbe qui l'a perdue. Nous savons que ces variations positives et négatives de virulence peuvent être produites par de simples changements dans le milieu de culture. Mais, de ce côté-là, elles sont peu intéressantes. Elles ne le deviennent que lorsqu'elles se manifestent sur des êtres vivants. Cherchons donc si on ne pourrait pas remonter la virulence par passage sur des espèces différentes d'animaux inégalement sensibles.
Nous avons obtenu plus haut une bactéridie absolument inoffensive, puis une bactéridie très affaiblie, tuant encore les cobayes d'un jour, mais pas les cobayes plus âgés ni les autres espèces animales, puis, à partir de celle-ci, toute une série de microbes de plus en plus virulents. Peut-on revenir des plus atténués aux plus actifs? L'expérience répond : non! pour la bactéridie inoffensive. Elle échappe à notre action en se refusant à vivre dans aucun organisme vivant. Elle est désormais fixée, et si jamais elle revient à la virulence, ce sera en passant au travers d'une espèce animale nou-
velle, différente de celles qui se sont jusqu'ici montrées capables de contracter le charbon.
Mais il en est autrement de celles qui conservent encore une action sur une espèce vivante. Prenons, par exemple, la plus atténuée, celle qui tue seulement le cobaye d'un jour. Inoculons le sang de celui-ci à un cobaye du même âge, de ce second animal à un troisième et ainsi de suite, nous verrons bientôt se renforcer peu à peu la virulence de la bactéridie. Bientôt nous pourrons tuer des cobayes de trois ou quatre jours, d'une semaine, d'un mois, et enfin des moutons. Par des cultures successives dans des milieux vivants, la bactéridie est revenue à sa virulence d'origine.
On a le droit d'ériger tous ces faits en règle générale, d'accord avec notre théorie. Un microbe introduit dans le corps d'un animal n'est pas dans les conditions d^un microbe ensemencé dans un vase inerte. Il est soumis à l'alternative pressante de vivre ou de mourir, d'être victorieux ou vaincu. Vaincu, son histoire est bientôt écrite. Victorieux, il sortira de la lutte aguerri, c'est-à-dire déjà plié aux conditions de son nouveau milieu, plus disposé à s'en accommoder de nouveau. Si on le fait passer à plusieurs reprises d'individu à individu de même race, sans lui avoir fait subir d'influence extérieure dans l'intervalle des deux passages, il faut s'attendre à voir sa virulence s'augmenter et arriver en quelque sorte à un état fixe pour la race et pour le mode usuel de transmission par cette race. Ainsi la bactéridie du mouton, par exemple, vivant depuis longtemps sur notre sol, est acclimatée en quelque sorte à la race qui le couvre, et sa virulence varie peu d'un sujet à l'autre, d'une année à l'autre,
pour un même pays. De même, dans une certaine mesure, pour le vaccin jennérien, s'il est transporté directement de bras à bras, sur des individus bien portants et non encore vaccinés, et s'il est bien conservé entre deux opérations. De même encore pour le virus de la rage donnée par trépanation, au bout d'un eertain nombre de passages dans la même espèce.
Une fois arrivé à cette stabilité, qui n'est pas, comme nous le verrons plus tard, sa puissance maximum relative à la race, le virus conserve à peu près sa virulence si les voies de pénétration ne varient pas. Cette virulence exaltée peut lui permettre d'envahir une autre race ou une autre espèce. Ainsi notre bactépîdie renforcée par le passage sur le cobaye pouvait, tout à l'heure, remonter jusqu'au mouton. Mais il peut aussi se produire des cas analogues à ceux des expériences de MM. Chamberland et Roux, où la virulence, augmentée pour une espèce, aura diminué pour une autre, ou inversement, et nous arrivons à un troisième cas possible, celui de la diminution de virulence pour une espèce par passages par une autre espèce.
Nous allons trouver un exemple quasi schématique do ce fait, tant il y est net, dans les travaux de Pasteur et Thuillier sur le rouget des porcs. Cette maladie est due au développement dans les tissus de l'animal d'un bâtonnet très court et très mince. Elle est très rapide dans son évolution, et peut amener la mort en quelques heures.
Elle n'est pas particulière au porc, et peut aussi se communiquer au pigeon et au lapin. Si on inocule dans les muscles pectoraux d'un pigeon le microbe du rouget pris sur un porc malade ou provenant d'une
culture dans du bouillon de veau, le pigeon meurt en six à huit jours, après avoir présenté les symptômes extérieurs et la somnolence du choléra des poules. On pourrait croire à l'identité des deux affections si le microbe du rouget ne restait pas absolument inoffensif pour la poule, si sensible à l'action du microbe du choléra.
Le sang de ce premier pigeon inoculé à un second, le sang de celui-ci à un troisième et ainsi de suite, lamaladie s'acclimate sur le pigeon, le rend plus rapidement malade et somnolent, le tue plus vite, et le sang du dernier pigeon, reporté sur le porc, y manifeste une virulence supérieure à celle des produits les plus infectieux d*un porc mort du rouget, même spontané. Il y a donc ici augmentation de la virulence pour le porc en passant à travers le pigeon. Le maximum auquel atteint un virus par un passage par une race n'est donc pas toujours le maximum pour la race.
Voilà le cas d'augmentation, voici maintenant le cas d'atténuation sur lequel je veux surtout appeler l'attention. Remplaçons le pigeon par le lapin dans cette série d'expériences. Le microbe s'acclimate encore sur le lapin. Tous les animaux meurent. Vient-on à inoculer aux porcs le sang des derniers lapins par comparaison avec celui des premiers de la série, on constate une diminution progressive de la virulence. Bientôt le sang des lapins, inoculé aux porcs, ne les tue plus, il les rend seulement malades et les laisse vaccines contre le rouget mortel. Des faits tout pareils se reproduisent avec d'autres microbes. Ils donnent une méthode d'atténuation des virus par passages sur des espèces vivantes, et augmentent nos moyens d'action
dans un champ d'études dont l'avenir montrera l'étonnante fécondité.
Nous voici revenus, en apparence, aune conclusion déjà émise : la virulence est en perpétuel devenir. Mais combien nous avons développé cette notion, et quelle précision lui ont donnée les faits nouveaux, et le lien théorique qui nous a servi à les relier! Les variations de virulence, nous les avons d'abord rapportées au microbe lui-môme, et il y avait là un vaste champ d'évolutions, mais il n'embrassait pas toutes celles qui sont possibles. Nous avons dû y ajouter celles qui proviennent de la variation des organismes vivants sur lesquels s'implantentles microbes, et la virulence qui se manifeste à nous résulte des combinaisons en nombre infini de ces deux causes de variation.
THEORIES CHIMIQUES ET HDMOBALES DE [,'lMMlTOTÉ
De ce que nous venons de dire résulte que le mot virulence n'a de sens ni au regard du microbe, m au regard de l'organisme. Il ne définit guère que le rapport entre la puissance et la résistance, sans rien nous dire sur la valeur absolue de ces deux forces. Un microbe qui ne tue pas ou ne rend pas malade tel animal est dénué de virulence vis-à-vis de cet animal. Et on pourrait croire sur cet énoncé que toutes les vérités que nous avons découvertes sont des naïvetés ou des définitions de mots. Ce serait se tromper grandement. U que nous avons découvert, en effet, c'est un nouveau terrain d'études. Vis-à-vis de tel ou tel animal, tel ou tel microbe peut rester inoffensif par bien des moyens. Il peut ne pas se développer dans ses tissus, ou, .étant développé, n'y pas déposer de substances nuisibles, ou même, peut-être, y produire des effets utiles, se traduisant par une augmentation de résistance Le champ des hypothèses est illimité. Voyons ce que donne Inexpérience, et remarquons combien le champ de 1 expérimentation s'est étendu, grâce a Pasteur
Vomi des moutons normaux inoculés les uns avec la baetendie virulente, les autres avec la bactéridie
atténuée. La première se développe et tue le mouton. La seconde, après une période de multiplication plus ou moins difficile et une maladie passagère, abandonne la partie et laisse le mouton plus ou moins vacciné. Voilà un moyen d'étudier l'influence de la bactéridie seule.
Voici un mouton normal et un mouton vacciné auquel on inocule une bactéridie très virulente. Elle tue le premier et ne fait rien au second. Voilà pour étudier l'influence de l'immunité acquise par une première vaccination.
Voici un mouton français et un mouton algérien. Inoculons-leur, à tous deux, à faible dose, une bactéridie virulente. Le premier mourra, le second résistera, après une maladie en général bénigne : influence de la race ou de l'immunité naturelle.
Le mouton français a une immunité naturelle pour la bactéridie atténuée; le mouton algérien une immunité naturelle contre la maladie virulente; le mouton vacciné, une immunité acquise et plusou moins marquée ; le chien, une immunité naturelle et absolue. Dans tous les cas, l'immunité naturelle ou provoquée, lorsqu'elle est complète, est corrélative du non développement de la bactéridie, qui, au lieu d'envahir les tissus, reste confinée au point d'inoculation ou à son voisinage, et finit par y périr sur place.
Quelle est la cause de ce non développement d'une cellule vivante ensemencée? Voilà à quoi se ramenait la question. On voit qu'elle était précise. C'était déjà une conquête que de pouvoir la poser ainsi. Jusque-là il avait fallu s'incliner sans chercher à pénétrer le mystère. Que répondre, en effet, à cette question générale :
pourquoi le mouton est-il sensible au charbon et pourquoi le chien ne l'est-il pas ? Pourquoi l'homme est-il seul à pouvoir contracter la syphilis ? Voilà des questions qu'on ne songeait même pas à se poser. Mais, depuis qu'on connaissait des virus animés dont on savait les conditions d'existence, on pouvait se demander pourquoi ils se développent ici et non pas là, sur le mouton français et non sur le mouton algérien, qui sont pourtant tous deux des moutons authentiques.
Pour répondre à cette question délicate, Pasteur cherchait tout naturellement, comme le font tous les savants, dans son expérience et dans ses souvenirs. C'étaient, il est vrai, une expérience et des souvenirs de chimiste, et la question n'est pas restée longtemps sur le terrain où il l'a posée tout d'abord. Mais toute théorie est bonne qui fait prévoir des faits nouveaux, et, si inexacte qu'elle paraisse aujourd'hui, l'explication de Pasteur a eu ce mérite.
11 savait, par sa longue pratique des fermentations, que même lorsqu'on opère in vil m, les circonstances les plus minimes suffisent à permettre ou à entraver le développement d'un microbe. Lorsqu'on voyait tel d'entre eux exiger du bouillon de veau et tel autre du bouillon de poule, il n'y avait pas à s'étonner que telle maladie fût particulière à telle espèce, et telle autre à telle autre. Quand on savait combien les microbes sont quelquefois difficiles sur les questions de température, il n'y avait pas à s'étonner non plus que la poule refroidie contractât le charbon, alors qu'à sa température ordinaire elle restait indemne. Enfin quand on savait, comme nous l'avons dit, que le microbe du choléra des poules refuse de se développer à nouveau
dans un milieu qu'il a déjà habité, comment s'étonner qu'il se refuse à vivre à nouveau dans un organisme qu'il a déjà envahi. Il y avait là, dans ces faits d'un ordre exclusivement physique ou chimique, une explication toute naturelle de la non récidive des maladies virulentes.
Cherchons dans cette direction. Pourquoi le même bouillon de culture ne nourrit-il pas facilement une seconde fois l'espèce qui y a vécu ? Gela peut tenir à deux choses : ou bien le microbe y a enlevé la première fois une substance utile à son développement, ou bien il y a déposé une substance nuisible.
Pasteur et ses collaborateurs inclinaient vers la première explication. M. Ghauveau inclinait au contraire versja seconde et l'appuyait sur deux arguments d'inégale valeur. Il estimait, par exemple, que la vaccination du fœtus par la mère, c'est-à-dire la transmission de l'immunité par le placenta, qu'il avait souvent eu l'occasion de constater pour le charbon, et que MM. Arloing, Gornevin et Thomas venaient de constater pour le charbon symptomatique, s'expliquait mieux par l'introduction dans le sang du fœtus d'une substance nuisible que par la disparition d'une substance utile. Les deux sangs de la mère et du fœtus, étant constamment en voie d'échange de substances chimiques, sont également en situation de perdre ou d'acquérir, et on ne voit pas de raisons pour croire qu'ils font l'un de préférence à l'autre. Un autre argument de M. Ghauveau valait mieux. Il mettait en jeu une influence curieuse des quantités de virus inoculées. Le mouton algérien jouit de l'immunité vis-à-vis de doses qui tuent le mouton français, mais, si on augmente la
dose, on tue aussi le mouton algérien. Si on la diminue beaucoup, le mouton français résiste à son tour, et fait seulement une maladie dont il sort vacciné. Ceci ne s'explique pas dans l'hypothèse de Pasteur. S'il manque au mouton un élément utile à la multiplication de la bactéridie, onnecomprendpas comment son absence ne gêne plus lorsque augmente le nombre d'êtres qui en ontbesoin pour se développer. On comprend au contraire beaucoup mieux que la présence d'une substance nuisible puisse arrêter un petit parti d'ennemis et pas une troupe nombreuse.
Il est inutile d'insister sur la discussion de ces explications de l'immunité, qui peuvent bienavoir toutes deux leur part dans le phénomène, mais qui n'y peuvent pas jouer un grand rôle. Suffisantes à la rigueur pour expliquer l'immunité vaccinale, elles faiblissent quand il s'agit d'en expliquer la durée. Comment admettre la persistance, pendant des années, de cet élément nuisible, ou l'absence de cet élément utile, lorsque la nutrition et la désassimilation apportent ou enlèvent des éléments si variés. L'élément durée est représenté dans les tissus, non par les substances chimiques qui les composent, mais par leur moule permanent, par la cellule.
Les deux explications que nous venons de viser ne sont pas les seules qui aient été proposées. On a successivement attribué aux humeurs et aux liquides de l'économie, un pouvoir destructeur des microbes, un pouvoir atténuateur, un pouvoir antitoxique, tous ces pouvoirs dépendant uniquement de conditions de l'ordre physico-chimique. Sans qu'il soit besoin d'entrer dans un détail qui, pour important qu'il soit, serait
déplacé ici. on peut dire que toutes ces théories se sont montrées impuissantes à expliquer le grand fait de la création et de la persistance de l'immunité. Pour la création de cette propriété de l'individu, ou bien il s'est trouvé que les liquides en circulation ou les humeurs séjournant à l'intérieur du corps n'avaient pas les pouvoirs destructeur, atténuateur ou antitoxique, qu'on leur trouvait en dehors de l'organisme, ou bien, quand elles les avaient, ces pouvoirs étaient sans relation apparente avec l'état réfractaire ou vacciné de l'animal. Pour la conservation de l'immunité, on pouvait leur faire le même reproche qu'aux théories de Pasteur et Chauveau. Une action chimique, quelle qu'elle soit, ne saurait être durable dans un organisme où tous les éléments chimiques se renouvellent. Il n'y a que la cellule qui dure, parce qu'elle vit. L'explication de l'immunité avait plus de chances de résider dans les théories cellulaires que dans les théories humorales que nous venons de passer brièvement en revue.