COMBINAISONS ENTRE DES MOLECULES ACTIVES
Si les idées que nous venons de développer ont servi de base à la stéréochimie, en voici qui vont nous conduire à l'étude des fermentations, c'est-à-dire à une des conquêtes les plus belles de ce siècle de merveilles. Revenons pour cela à l'étude des tartrates. Nous avons vu qu'un tartrate gauche quelconque est le frère jumeau du tartrate droit correspondant. Sauf qu'ils portent de façons différentes leurs facettes hémiédriques, quand ils en ont, et qu'ils ont des pouvoirs rotatoires égaux et de sens opposés, tout est pareil chez les deux frères, non seulement la forme géométrique, la solubilité, la densité, etc., mais encore ce qu'on pourrait appeler la physionomie des cristaux. Les cristaux des deux ménechmes sont également limpides ou troubles, durs ou fragiles, polis ou striés; ils portent les mêmes craquelures intérieures, bref, ils sont impossibles à distinguer, si on n'en fait pas un examen attentif. Nous avons précisément tablé sur ces ressemblances pour conclure que leurs molécules sont identiques en tout, sauf dans leur arrangement atomique. Le moment est venu d'envisager cette ressemblance à un autre point de vue.
Elle ne s'est manifestée jusqu'ici à nous que dans les combinaisons des acides tartriques, droit et gauche, avec des substances minérales : potasse, soude, ammoniaque. Inactifs sur la lumière polarisée comme le sont les minéraux, ces corps se sont contentés de diluer, pour ainsi dire, en entrant dans la combinaison, la puissance active de l'acide tartrique. Mais qu'arriverait-il, si on combinait ces acides tartriques à des substances actives? Si celles-ci, comme cela est probable, conservent leur pouvoir dans le composé, ce pouvoir va contrarier celui de l'un des tartrates, exalter au contraire celui de l'autre. Quelle va être la répercussion de ce conflit intérieur sur les propriétés physiques et chimiques du composé? 11 ne semble pas a priori qu'il puisse avoir la même traduction extérieure que l'harmonieuse dissymétrie des tartrates. Que dit l'expérience à ce sujet?
Poussé par cette idée ingénieuse et originale, qui était en outre, remarquons-le au point de vue de l'histoire de son esprit, une conséquence logique de ses conceptions, Pasteur essaya en effet de combiner avec l'acide malique actif et ses composés, les acides tartriques droit et gauche et leurs composés, l'asparagine avec les deux acides tartriques, etc. Il constata, en effet, entre les divers corps ainsi produits, des différences plus grandes qu'entre les corps correspondants formés au moyen de substances inactives. Mais les résultats sont plus nets quand on combine les acides tartriques avec les alcalis organiques des végétaux ; quinine, cinchonine. brucine, strychnine, etc., doués aussi du pouvoir rotatoire. L'identité des propriétés chimiques qui existait chez les tartrates de bases minérales
disparaît. Les tartrates droit et gauche d'alcalis organiques ne sont plus ni également solubles, ni également hydratés, ils supportent de façon très inégale l'action de la chaleur, ils perdent plus ou moins facilement leur eau de cristallisation. Si par hasard leur formule chimiqueestla même, leurs formes cristallines sont différentes et incompatibles. Enfin, quelquefois, avec l'asparagine, par exemple, la combinaison est possible avec le corps droit, impossible avec le corps gauche. Quant à leurs pouvoirs rotatoires, au lieu d'être égaux et de sens contraires, comme pour les combinaisons des acides tartriques avec les bases minérales, comme il y a tantôt addition, tantôt soustraction, la déviation résultante est très différente dans les tartrates droit et gauche d'un même alcali organique. Bref, nous relevons des différences qu'on ne peut légitimement attribuer qu'aux influences réciproques de l'acide et de la base en combinaison.
Et, dès lors, nous sommes autorisés à philosopher avec Pasteur. Il est bien probable que tous les corps actifs naturels présentent au moins, comme l'acide tartrique, trois formes, droite, gauche, et paratartrique. Dès lors, lorsque nous combinerons deux corps dont chacun aura son droit, son gauche et son inactif, nous pourrons avoir neuf combinaisons diverses, identiques quant au nombre et à la nature des atomes, mais différentes par leurs arrangements. Cette différence d'arrangement comportera l'adjonction d'un nombre inégal de molécules d'eau de cristallisation, qui seront plus ou moins difficiles à chasser par la chaleur. Elle entraînera de même des différences dans la forme cristalline, la solubilité, dans la stabilité chimique.
Elle suffira, en somme, à constituer 9 corps différents, dont il faudrait porter le nombre à 16, si nous envisagions, en outre des trois formes signalées plus haut, la forme inactive par nature, que Pasteur n'avait pas encore découverte dans l'acide tartrique.
Il n'y avait pas d'exemple d'une de ces séries complètes au moment où travaillait Pasteur, et je ne sais même pas s'il y en a aujourd'hui. On n'en avait que des termes épars, mais qui permettaient un commencement de preuve. Précisément la combinaison de l'acide tartrique droit avec l'acide tartrique gauche rentre dans les prévisions faites ci-dessus, et il est remarquable qu'on trouve entre les tartrates et les paratartrates des différences du même ordre que celles que nous venons de signaler. La composition chimique n'est d'ordinaire pas la même, les formes cristallines sont incompatibles, les solubilités sont différentes, etc. Il est vrai que ce n'est pas toujours le cas, et Pasteur aurait pu trouver des exemples contraires dans l'histoire des malates, s'il n'avait pas fait à leur sujet l'erreur que nous avons signalée plus haut; mais, dans l'ensemble, on peut accepter comme suffisamment exacte cette manière de voir, et Pasteur a eu raison de l'introduire dans la science. Les différences qu'on observe entre les diverses combinaisons sucrées rencontrées dans la nature, et qui sont si marquées, par exemple, entre le sucre candi et ses sucres constituants, sont évidemment du même ordre et ont la même origine. J'oserai ajouter que ce sont des raisons de même nature qui rendent si inextricable l'étude des matières albuminoïdes, chez lesquelles les différences de structure moléculaire se traduisent autrement que par des différences de cristallisation.
Si on songe maintenant que le protoplasma de toutes les cellules vivantes est doué du pouvoir rotatoire, qu'il contient par suite des molécules dissymétriques, et que cette dissymétrie, en relation avec la stabilité ou l'instabilité du composé, ne peut manquer de jouer un rôle dans toutes les combinaisons chimiques dont le protoplasma est le siège, on conclura qu'il y a dans ces considérations l'indication d'un mécanisme profond de la vie. Nous rencontrons ici une de ces envolées d'imagination que Pasteur se permettait quelquefois, et qui étaient pour lui la récompense et le repos des travaux de recherche. Mais quand il avait ainsi hardiment exploré l'horizon, il se hâtait de reprendre pied dans l'expérience. Faisons comme lui, et rentrons au laboratoire.