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MOYENS DE SEPARER LES CORPS DROIT ET GAUCHE

Nous avons à tirer des faits précédents une des conséquences qu'ils comportent. Maintenant que nous avons des corps de même composition, dans la molécule desquels nous savons introduire soit une identité, soit des dissemblances prévues et préméditées, demandonsnous si nous ne pourrions pas communiquer aux deux tartrates droit et gauche, qui se séparent en même temps d'une dissolution de paratartrate double de soude et d'ammoniaque, une différence de solubilitéassez grande pour que l'un d'eux se dépose le premier, et l'autre en dernier lieu, quand on abandonne le liquide à l'évaporation. Il y aurait à cela un grand avantage. Nous ne savons encore que les séparer à la main, en observant individuel lement leurs facettes hémiédriques pour sa voir comment elles sont placées sur le cristal. Gela exige du temps, de la patience et une connaissance approfondie des formes cristallines. De plus, les cristaux qui se déposent sont en général en amas, et on n'est jamais sûr qu'un cristal droit qu'on détache de la masse n'entraîne pas avec lui des fragments de cristal gauche. La cristallisation séparée des deux sels les donnerait certainement beaucoup plus purs.

TRAVAUX DE CRISTALLOGRAPHIE (il

Cherchons donc dans cette voie, se dit sûrement Pasteur, et il trouva bientôt, en effet, qu'en faisant cristalliser du paratartrate de cinchonine, le tartrate gauche, moins soluble, se séparait le premier, si bien qu'en décantant à un moment donné la liqueur mère, et en l'évaporant à nouveau, on n'y trouvait plus que du tartrate droit. C'est une séparation naturelle des deux acides, pourtant si semblables. J'imagine que lorsque Pasteur fit pour la première fois cette expérience, il ne fut pas moins heureux que lorsqu'il avait vu inopinément se dédoubler sous ses yeux le paratartrate double de soude et d'ammoniaque. C'était alors une trouvaille imprévue sur son chemin. Ici, au contraire, la trouvaille était cherchée et prévue, ce qui en doublait l'intérêt. Le paratartrate de cinchonine n'est d'ailleurs pas le seul à se prêter à cette séparation : celui de quinicine est dans le même cas. Seulement, ici, c'est le tartrate droit qui se dépose le premier,

Nous voilà donc en possession d'un second moyen de séparer les composants actifs d'un paratartrique. Disons tout de suite que c'est par ce moyen que M. Bremer a démontré que l'acide malique inactif de Pasteur était en réalité une combinaison de droit et de gauche. Disons aussi qu'un troisième moyen a été imaginé par M. Cernez, dans le laboratoire de Pasteur. Il se rattache au précédent en ce que la cristallisation séparée des deux tartrates est provoquée, non par des différences de solubilité, mais par une amorce cristalline convenable, introduite dans la solution sursaturée. Avec une amorce formée de tartrate droit, on obtient la cristallisation du tartrate droit; avec une amorce de tartrate gauche, celle du tartrate gauche. C'est donc

encore, sous une autre forme il est vrai, une influence dissymétrique qu'on introduit pour obtenir la séparation.

Un autre moyen, découvert par Pasteur, est encore plus curieux et va nous introduire sur le domaine de la vie. On sait depuis longtemps que le tartrate de chaux, abandonné à lui-même sous l'eau, se décompose en donnant des produits variés. Pasteur vit un jour, de la môme façon, se décomposer une solution de tartrate droit d'ammoniaque placée dans un flacon au laboratoire. Le liquide primitivement limpide (retenons le fait parce que nous aurons à le rappeler plus tard) s'était troublé, par suite du développement d'un de ces êtres qui envahissent les infusions, et alors une goutte de ce liquide trouble suffisait à amorcer une fermentation dans un flacon nouveau.

Jusqu'ici rien de surprenant : nous avons sous les yeux un de ces phénomènes de décomposition de la matière organique qui se produisent constamment autour de nous. Mais voici où l'observateur s'éveille et où l'originalité commence. Pour les autres, le fait était banal; pour Pasteur, c'était la vie aux prises avec un composé doué du pouvoir rotatoire. Ce végétal, qui grandissait et se développait dans le flacon, était formé de cellules donnant naissance, comme toutes les cellules vivantes, à des produits dissymétriques, et alors se présentait tout naturellement, avec un caractère aigu, la question suivante : comment se comportera ce végétal dans une solution de paratartrate?

Transportons donc une goutte du liquide de fermentation du tartrate droit d'ammoniaque dans une solution de paratartrate d'ammoniaque. Les choses

vont suivre leur cours, et rien en apparence ne distinguera ces deux fermentations. Mais étudions-les à l'appareil de polarisation. Filtrons, à des intervalles déterminés, une partie de la solution de paratartrate pour la faire traverser par un rayon de lumière polarisée, et nous verrons que ce liquide, inactif à l'origine, acquiert un pouvoir rotatoire à gauche qui augmente peu à peu et passe par un maximum. A ce moment la fermentation est suspendue, le liquide s'éclaircit, il ne contient plus de sel droit, que la fermentation a seul atteint et transformé. Le sel gauche a été respecté et peut être retiré par évaporation.

Les choses, il est vrai, ne se passent pas toujours ainsi. Tout dépend de l'être microscopique qui s'est implanté et développé dans le liquide. Pasteur n'a jamais décrit celui qu'il avait observé ; il semble qu'il ait eu affaire à un espèce de pénicillium. Depuis, M. Pfeffer a trouvé une bactérie agissant comme l'espèce étudiée par Pasteur. Par contre, une bactérie développée spontanément au laboratoire, dans une solution de tartrate gauche de soude et d'ammoniaque, consomme de préférence le tartrate gauche d'une solution de paratartrate, tout en pouvant attaquer aussi le tartrate droit. D'autres espèces vivantes consomment indifféremment les deux sels, et tous les cas sont possibles. Mais nous n'en sommes pas moins en possession de ce fait: que le caractère nutritif d'un tartrate peut être en relation avec sa dissymétrie moléculaire.

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