‹ Pasteur et les Pastoriens (volume 2)Chapitre 6 sur 14 · LE VIEUX MAITRE · texte numérisé non relu

LE VIEUX MAITRE

J'ai voulu le revoir, avant d'écrire celte page. Pourrai-je rendre sa saisissante image telle qu'elle est fixée à tout jamais dans ma mémoire?...

On sait que Pasteur est petit, que depuis la guerre, sa jambe et son bras gauches, frappés par une apoplexie, sont un peu raides, et qu'il traîne le pied, ainsi qu'un vétéran blessé. L'âge, la maladie, le lourd travail de tant d'années, l'amertume d(»s luttes, la violence de sa passion pour son œuvre, et cet accablement enfin que donne le triomphe, ont fait de ce visage une chose superbe.

Fatigué, labouré de rides profondes, la peau

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grise, la barbe grise, les cheveux drus encore, presque toujours coiffé d'un loquet noir, le large front plissé, tout couturé des cicalrices du génie, la bouche un peu tirée par la paralysie, mais toute pleine de bonté, d'autnnt plus pitoyable aux souffrances des autres qu'elle semble meurtrie de douleurs personnelles; avec cela, sous Tombre des sourcils, la survivance de l'idée dans le flamboiement des deux yeux, voilà comme il m'est apparu, ce conquérant qui sera légendaire, dont la gloire est incalculable, comme le bien qu'il aura fait.

Près de lui, un petit enfant que Ton inoculait, cria. M. Pasteur alla vers lui, caressa doucement les cheveux bouclés du gamin, et ses yeux s'emplirent de larmes. C'est qu'à présent, il abandonne aux élèves qu'il a formés le soin de continuer sa pensée, de perpétuer son esprit; mais il garde pour lui la bonté qui survit à tout : son âme fatiguée se réfugie dans la tendresse.

Je retrouve, d'ailleurs, cette sensibilité intense, presque maladive, au commencement de sa vie.

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Il fut un enfant iHste, volontiers solitaire. Il chérissait les siens d'une telle affection que, quand il vint ù Paris pour la première fois, on dut le ramener au bout de quelques jours à Arbois, son pays natal; et ce n'est que l'année suivante qu'il put s'acclimafer à l'École normale.

Sait-on qu'il faillit être peintre, et grand artiste, si j'en juge par l'étonnant portrait de sa mère qu'on voit aux murs de la salle de billard, rue Dutot? Il y a, paraît-il, disséminées dans les maisons de la ville, à Arbois, une douzaine de toiles de celle qualité, exécutées par lui vers l'âge de quinze ans.

Puis, il y eut en lui comme un silence du génie : jusque vers l'âge de trente-cinq ans, il ne fut rien qu'un chimiste honorable, qu'un homme mélancolique et doux. Mais il trouva sa voie, et dés lors, ce fut merveilleux.

Sa première série d'études magistrales* porte sur les fermentations.

4. En réalité, M. Pasteur a débuté par des recherches sur la dyssymétrie moléculaire : ces travaux qui n'ont

A peu de temps de là, un autre pas décisif encore : la découverte des vaccinations par les virus atténués.

Cette fois, le hasard le sert, — un hasard que tout autre eût négligé d'utiliser.

Un jour, voulant inoculer le choléra des poules à une des bêtes de son laboratoire, Pasteur ne trouve, à portée de sa main, qu'un tube de culture « évenlé », comme on dit. Il Tutilise tout de même et la poule survit à l'inoculation : à dater de ce jour, il semble qu'une force étrange, inexpliquée, la cuirasse contre le mal, la rende inattaquable, car désormais cette bête résiste aux plus violentes inoculations.

Pasteur pressent que quelque grand mystère est là, qu'il faut comprendre et qu'on pourra peut-être utiliser; il répète l'expérience, en varie les conditions, apprend à atténuer les virus, à les conduire méthodiquement à certain degré d'énergie où — trop faibles pour empoisonner — ils sont assez puissants pour vacciner. Entre ses mains patientes et géniales, le microbe, qui tout à l'heure était le

. PASTEUR ET LES PASTOKIENS. 23 mal, devient à présent le remède et préserve contre

lui-même.

Et maintenant, c'est le bétail qu'il sauvegarde du « charbon», trouvaille dont l'agriculture a tiré de si grands profits, qu'un illuslre savant anglais — Tyndall ou Huxley, je ne sais — peut dire que la France y retrouve les cinq milliards de la guerre allemande. Un peu plus tard, il ose s'attaquer aux maladies de l'homme, trouve le vaccin de la rage, Tonde son Institut, perfectionne chaque jour sa méthode, triomphe enfin des objections les plus

fortes.

Et dès lors, la trouée est faite : ses disciples

n'ont plus qu'à passer après lui.

Quelle admirable vie et comment en parler snns être pris d'enthousiasme !

Jamais cerveau ne fut, en même temps, plus patient et plus passionné : ce sont bien là les caractéristiques de son génie.

Pendant quinze ans, à l'École normale, on le vit chaque soir, après son diner, arpenter un long corridor où personne n'osait venir troubler sa rêverie. Paralysé depuis 1870, — l'apoplexie a par deux fois visité ce cerveau, — de sa main raidie il prenait et faisait sauter dans sa poche le trousseau de ses clefs pour bercer sa pensée d'un rythme; et il marchait, tirant un peu le pied, tandis qu'il mûrissait l'idée récente ou préparait Texpérienco du lendemain.

Par moments la rêverie prenait une intensité d'extase ; dans ce cerveau d'homme de génie, des

lueurs éclairaient le but, lui faisaient deviner tout

ce qui sortirait de lui.

Il arrêtait sa marche, une minute :

— Que c'est beau!... Que c'est beau!... » murmurait-il à demi-voix.

Puis, repartant d'un pas plus ferme :

(( Il faut travailler! » disait-il....

C'était ainsi jusqu'à onze heures.

Mais quand il s'endormait, sa pensée, par vitesse acquise, continuait de vivre, et il rêvait tout haut,

criant les mots de sa science, possédée par son idée fixe!

Ses colères sont légendaires — iiidignàtrons enflammées d'un imiant dont oii vient d'insulter la maîtresse — quand un adversaire doutait de la véracité de sa doctrine ou du fini de ses expériences. On l'accuse d'avoir eu la dent dure dans ses querelles épiques avec Pouchet, avec Peter. Colères sans méchanceté, fureur d'un cerveau bouillonnant : son cœur fut le plus tendre et le plus dévoué du monde.

On peut bien dire que rien ne le passionna, hors sa mission de savant. Quand ses amis et ses élèves discutaient avec lui de microbes ou de toxines, aux petites soirées intimes de la rue Dutot, nul ne l'égalait en éloquence juvénile et en lucidité d'esprit; mais si l'on causait d'autres choses, son génie ne le tenait plus, et doucement, dans son fauteuil, M. Pasteur fermait les yeux.

Que ce très grand rénovateur n'ait pas été grand philosophe, il ne faut pas s'en étonner : il

a bien trop créé pour pouvoir méditer. Son discours de réception et la réponse de Renan sont une incomparable opposition du génie de Tinvention et du génie de la critique.

Faut-il le regretter, puisque la portée de son œuvre est incalculable, puisque l'antisepsie chirurgicale, la préservation des maladies contagieuses, les vaccinations, tout ce monceau de découvertes pratiques, à jamais bienfaisantes, dérivent de lui?

Quand l'homme apprit à se gaœr des bètes fauves, il fit le premier pas vers la cîvilisalioD. Aujourd'hui, l'homme apprend à se préserver des microbes : c'est un pas d'égale importance. Un jour viendra où, dans Berlin, dans Londres, dans Paris, on ne mourra pas plus de diphtérie, de typhoïde, de scarlatine, de choléra ou de tuberculose qu'on n'y meurt, maintenant, du venin des serpents ou de la dent des loups.

Ce sera la plus radicale des révolutions accomplies, depuis le temps où l'humanité s'initia à bâtir des maisons et à se soumettre à des lois.

Il vit encore parmi nous celui qui aura fait cela.

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