M. YERSIN
Celui-là, c'est le missionnaire, le moine pauvre, courageux et chaste, à l'âme ardente, aventureuse, qui a quitté la maison-mère pour s’en aller courir les rizières et les forêts vierges, à la recherche de quelque microbe exotique et du moyen d'en préserver les hommes.
Je ne sais pas de caractère plus curieux, n1 mieux en relief.
Il a trente ans. Maigre, toujours vêtu d’une ample redingote de clergyman, il a la face longue, osseuse, avec une barbe rare au menton, des yeux de flamme, un front étroit sous des cheveux rasés. Sur ses traits se reflètent l’entétement féroce, la conviction fanatique : extrêmement timide avec cela, il est
capable — rien qu'à le voir cela se sent — de haine farouche et d’exécration pour tout ce qui lui paraît vil, et de dévouement absolu, « d’un dévouement de mameluk » pour tout ce qui lui parait noble et bon.
Arrière-petit-fils d'un huguenot que la révocation de l’édit de Nantes exila, M. Yersin est né en Suisse : il n’est venu chez nous qu'à l'âge de vingt ans; mais il a vite reconnu sa vraie patrie, et il s’est fait naturaliser Français.
C'était l'époque des retentissantes expériences sur la rage. Touchés par son enthousiasme pour les questions de science pure, M. le professeur Cornil, à qui ce tout jeune homme avait été recommandé, et M. Chantemesse, qui l'avait connu au laboratoire d'anatomie pathologique, lui facilitèrent l'entrée de l'Institut Pasteur : on lui donna le bout de table, l’'escabeau.et le microscope auxquels a droit quiconque demande à travailler : le novice fit preuve d’un si beau zèle et d’une ardeur si passionnée pour le bien, qu’on ne tarda pas à le distinguer entre tous.
Yersin était externe dans le service du professeur
Grancher, aux Enfants assistés : M. Roux lutilisa pour ses recherches sur le croup, le chargeant tout d’abord de recueillir et de lui apporter des fausses membranes diphtéritiques, puis le mêlant à ses travaux et le prenant pour aide principal de ses expériences. C’est ainsi que tout jeune, et bien qu'il n'eût pris à cette œuvre qu'une part relativement bien modeste, Yersin signa en même temps que Roux le célèbre mémoire sur la toxine sécrétée par le bacille diphtéritique; Roux l'exigea et Yersin n'eut qu'à obéir.
Tout le monde, du reste, à l’Institut de la rue Dutot, professait la plus haute estime pour ce timide et sérieux jeune homme, qui vivait seul, fuyait toute occasion de plaisir, et consacrait inflexiblement au travail toutes les heures de sa vie, sauf celles du sommeil et celles des repas.
On s’accordait à lui prédire le plus bel avenir de laboratoire, quand on apprit, non sans stupeur, qu'il s'embarquait, comme médecin, à bord d’un paquebot.
Une nostalgie l'avait pris, un impérieux besoin
d'exolisme, légué sans doute par quelque aïeul à l'âme aventureuse. À dater de ce temps, il ne fit plus que toucher terre en France.
Au retour d’un premier voyage, il demanda et il obtint une place de médecin des colonies, et il partit pour le Siam. Sans argent, n’ayant d'autre escorte qu'un guide et un éléphant, son chronomètre d’une mair, son fusil de l’autre, pendant des mois il arpenta la forêt vierge, vivant du produit de sa chasse, bravant les pluies interminables, ne semblant pas se soucier de tous les dangers qu'il courait.
Quand il rencontrait un village, il soignait les malades : on l’appelait « le sorcier blane » ; il se fit une sorte de popularité dans les campagnes d’Indo- Chine. Lui, cependant, accomplissait de vrais prodiges d'énergie, assouvissant ce besoin d’action qui est le fond de son tempérament, et rendait de réels services à la mère patrie, dressant la carte du pays, avertissant longtemps à l’avance notre gouvernement des belliqueux projets de la cour de Bangkok.
L'année suivante, après un court séjour en France , il revint au Tonkin, où des pirates le surprirent, lui cassérent la jambe et le laissant pour mort, lui volèrent son beau fusil! Ce qui n'empêche pas que, quelques mois après, il était à Hong-Kong où sévissait terriblement la peste : en quelques semaines un peu plus de cent mille Chinois en moururent.
Il y trouva Ki-ta-sa-to, l'élève de Behring, qui le reçut, dit-on, plutôt en rival qu’un confrère. Sans relations, sans appui, obligé de payer les ensevelisseurs chinois pour avoir des cadavres de pestiférés, et de se cacher pour faire des autopsies, Yersin ne tarda pas à découvrir, dans les ganglions lymphatiques, le microbe de la peste, dont 1l put envoyer à l’Institut Pasteur de nombreuses cultures.
Ces temps derniers, il était au Yun-Nan en train de prêcher l'hygiène, et l’on m'affirme qu'il vient de s’embarquer pour Madagascar afin d'étudier sur place l'hématozoaire de Laveran, l'agent de la malaria qui menace nos troupes.
N'est-elle pas infiniment intéressante et sympathique la figure de ce jeune savant misanthrope qui ne parait se plaire qu'à risquer sa vie, loin des vilenies de nos civilisations, pour la propagation de la foi scientifique.
Je disais bien, c'est un missionnaire, et je dirais volontiers un héros, s’il n'était pas, en somme,
tout aussi héroïque de braver, sans quitter Paris, au chevet d’un malade ou à la table d’un laboratoire, le microbe du choléra ou celui de la diphtérie, comme le font quotidiennement ses amis de la rue Dutot.