Ann de ch. et de phys., 3* série, t. LU
veaux édifices moléculaires, qui étaient les produits de la fermentation. Par conséquent, en vertu de la théorie de Liebig, l'édifice de Talcool araylique devait former quelque part charpente dans la molécule du sucre pour pouvoir résister à la dislocation, et comme il conservait le pouvoir rotatoire, son action optique devait être empruntée à celle du sucre.
Or, c'était là une idée qui répugnait à Pasteur, Il avait vu, par l'exemple de Tacide malique et de Tacide maléique, que la moindre atteinte portée à la construction de la molécule y faisait disparaître le pouvoir rotatoire. « Toutes les fois, dit-il, qu*on essaye de suivre la propriété rotatoire d'un corps dans ses dérivés, on la voit disparaître promptement. Il faut que le groupe moléculaire primitif se conserve en quelque sorte intact dans le dérivé pour que ce dernier continue d'être actif, résultat que mes recherches permettent de prévoir puisque la propriété optique est tout entière dans une disposition dissymétrique des atomes élémentaires. Or, je trouve que le groupe moléculaire de l'alcool amylique est trop distant de celui du sucre pour que, s'il en dérive, il en retienne une dissymétrie d'arrangement de ses atomBs. »
L'origine de cet alcool doit donc être plus profonde, et en se rappelant alors que la vie est seule capable, comme nous l'avons dit plus haut, de créer de toutes pièces des dissymétries nouvelles, en songeant quo l'objection qui se dressait dans son esprit n'aurait plus de raison d'être si entre le sucre et l'alcool amylique s'interposait un être vivant, Pasteur se trouvait tout naturellement conduit à faire de la fermentation un acte vital. Instinctivement,[car ce n'est encore que de
l'ERMKSTATIONS LACTIQITE ET ALCOOLiyL'l': Ml
ftstinct, il se rangeait à c6té de Cagniard-Lalour et des vitaliales, Muis, pour prendre un parti di'finilif, il fallait consulter l'expérience.
En cotlationnnnl les dates de ses diverses publications, on voit qu'il a commencé à peu près en mâme temps l'étuda de la fermentittion lactique et de la fermenlation alcoolique. Pourquoi a-t-il consacré son premier travail à la fermentation lauiiquo, beaucoup moins importante que l'antre au point de vue industriel? Sans qu'il Tait dit, il est facile de le deviner. C'est d'abord quand la fermejUalion devient lactique que se produit, en plus grniide abondance, cet alcool amylique mystérieux dont nous venons de parler. Mais il y a une autre raison plus profonde, c'est qu'à 30n point de vue, la fermentation alcoolique était déjà déflorée. Liebig et ses portisans les plus déterminés passaient presque condamnation sur elle, admettaient que la levure était nécessaire, et quelle pouvait être vivaniQ. Leur grand argument, que nous avons visé plus baut, était toujours : quel rôle voulos-vous que nous attribuions à la levure, lorsque noua voyons tant d'autres fermentations voisines, la fermentation lactique par exemple, s'accomplir sans ellti et sans rien qui , y ressemble?
I La fermentation lactique était donc en quelque s le cbamp clos sur lequel il fallait engager la lutte, f je crois être d'autant plus dans le vrai en attribuant à Pasteur cet ordre d'Idées, que son argumentation se borne à dire ceci : Tout ce qu'on fait avec la levure, je le fais avec le dépôt grisâtre que je trouve au fond de mes ballons h fermentations lactiques. La levure a un
«ect organisé : mon ferment en a aussi un, différent,
H1STOIHE D'UN KSI'RIT
difficile j'i vûii-. que vous n'avez pas a» i-econnallre J parce que, avec votre idée que la matière organique est 1 le ferment lui-même^ d'aulanl plus fermeiil qu'elle esU
k'ina tournas: — vn S. teniicnt,la^U<|ut; — en H, tonnent licityriqiic ; — en t, funiieal du vin gras: — en S, fsrnronl ilu rlniugrn; — en H, ilt'p6l amorphe: -. rn 7. sBrdno; — siir toute la giirracu du rhanip, globules de kvurc.
moi ns désorganisée, vous la prenez sous forme de gluten altéré, de fromage pourri dont les débris amorpbeJ empâtent et noient le teriaent organisé. Moi. qui ai und autieidée, pour qui la matière organique est seulemenfl
(■•KBMKNÏATIUNS LACTIQUU ET ALCOOLl(,i|;i.: ns
U du ferment, je la lui offre a l'élal liquide dans des bouillons ou des macérations limpides, el alors mon ferment fonni; au fond dn vase une couche homogène où il e^l acul, ou du moins dans Inquelle on peut dissoudre, avec un peu li'acide, le carbonate de chaux dont je suis obligé de l'accompagner. El alors il est facile à observer et à reconnaître comme un être orga-
Inisé, dont tous les individus se ressemblent. ■tDe plus, ce ferment se multiplie. Faites en eft'et, ^bme moi. un moAt limpide contenant du sucre et de Hraie : semez-y une trace, aussi faible que vous le ^«rez, du dépôt d'une fermentation antérieure, et Hs verrez une fermentation nouvelle commencer. Le »rmeot lactique se mutipliera comme se multiplie la levure de bière. Vous en récolterez plus que vous n'en avez en se me net', el vous pourrez avec ce dépôt mettre en train autant que vous voudrez de fermentations lactiques de sucre dans des liquides différents, à la condition de bien choisir ces liquides, car ce ferment, être vivant, a ses exigences, et ne se développe bien que quand il trouve à sa porléi! tout ce dont il a besoin.
ICn revanche, quand lia ce qu'il lui faut, il accomplit avec rapidité la transformation h laquelle il préside, fi La pureté d'un ferment, son homogénéité, son développement libre, sans aucune gêne, à l'aide d'une nourriture très bien appropriée à sa nature individuelle, voilà l'une des conditions essentielles des bonnes fermentations, n Voilii, dirons-nous, k notre tour, la phrase révolutionnaire, celle qui va à l'ennemi, tambour battant et mèche allumée.
Il y a encore davantage dans ce court mémoire de
tuze pages.
i l'iadii:
■i:s prcuisedo la bonne
OU de la mauvaise influence, suivant les cas, de l'acidité ou de l'alcalinité du liquide. La levure préfère les milieux sucrés acides, le ferment lactique les milieux sucrés neutres, et c'est pour cela qu'on lui donne du carbonate de chaux. Il y a aussi une ébauche et comme une apparition des actions antiseptiques. « L'huile essentielle du jus d'oignon s'oppose complètement à la formation de la levure de bière : elle paraît nuire également auxinfusoires. Elle peut arrêter le développement de ces êtres sans influer notablement sur celui de la levure lactique. » Ainsi on pouvait employer les antiseptiques, concurremment avec un choix convenable du milieu de culture, pouf isoler les ferments les uns des autres.
Ce mémoire est donc des plus nourris, et, chose singulière, toutes ces propositions si neuves et si hardies pour l'époque y sont énoncées de pkino^ presque négligemment, avec la tranquille assurance d'un homme sûr de son fait, et auquel, si on ne le conniiissait pas, on pourrait même attribuer des intentions malicieuses, tant il montre de flegme. Ce n'est qu'à la fin de son mémoire qu'il avoue que rien de tout ce qu'il a dit n'est démontré, a Si on venait me dire que dans mes conclusions je vais au delà des faits, je répondrais que cela est vrai, en ce sens que je me place franchement dans un ordre d'idées qui, pour parler rigoureusement, ne peuvent être irréfutablement démontrées. » Mais son système est si logique qu'il se donne le plaisir d'y croire. Tout se tient dans sajconception et dans son mode d'exposition. L'idée qu'à chaque fermentation est attaché un ferment spécifique, celle de la disproportion entre le poids de ferment produit et le
poids de matières transformées, celle de la concurrence vitale entre deux êtres qui envahissent à la fois un même milieu et finissent par laisser la place à celui qui est le mieux approprié aux conditions qu'il y trouve, toutes ces notions que l'avenir devait tant développer se trouvent non en germo, mais nettement exposées dans ce travail, œuvre d'exubérante jeunesse, où on voit encore fermenter et bouillonner la pensée. Pasteur le termine par une profession de foi générale. «Il m'est avis, dit-il, au point où je me trouve de mes connaissances sur ce sujet, que quiconque jugera avec impartialité les résultats de ce travail, et ceux que je publierai prochainement, reconnaîtra avec moi que la fermentation s'y montre corrélative do la vie, de l'organisation de globules, non de la qpiort ou putréfaction de ces globules, pas plus qu'elle n'y apparaît comme un phénomène de contact, où la transformation du sucre s'accomplirait en présence du ferment, sans lui rien donner, sans lui rien prendre. Ces derniers faits, on le verra bientôt, sont contredits par Texpérience. »
G*était annoncer le mémoiro sur la fermentation alcoolique, auquel nous arrivons maintenant.
FERMENTATION ALCOOLI^LE
Dans le mémoire sur la fermentation alcoolique ', les allures elle ton sont tout autres que dans le mémoire qui précède. Ce n'est plus cette exposition tranquille et presque ironique d'une théorie nouvelle, qui se tient debout et marche avec aisanca sur un terrain où ses concurrenles boitent et trébuchent, où elles ont besoin, à chaque pas, de ce que Victor Hugo eût appelé des hypothèses-béquilles. C'est une série de coups droits portés avec prestesse et sûreté.
Ah! vous considérez la fermentation alcoolique comme un simple dédoublement du sucre en alcool et en acide carbonique ! Détrompez-vous : il y a toujours aussi de la glycérine et de Tacide succinique, formés en quantités très sensibles et presque aussi constantes que les produits principaux de la fermentation.
Ah! vous vous obstinez à laisser la levure en dehors du phénomène, ou, tout au plus, à ne lui attribuer qu'un rôle d'amorce! Eh bien! apprenez que cette levure emprunte toujours quelque chose au sucre, et se fait une partie de ses tissus au moyen de cet aliment.