PASTEUR : LA BACTÉRIDIE EST LA CAUSE UISIQUE DU CHARBON
A la question : est-ce un virus? est-ce un microbe? Pasteur était iieureusement en meilleure posture que qui que ce fût pour répondre en 1877. De ses Etudessur la bièrcy de ses luttes avec ses contradicteurs, il sortait outillé, avec une technique toute faite, avec la connaissance et le maniement des espèces microbiennes. 11 pouvait, pour résoudre tous les problèmes, ne puiser que dans son propre fonds, et il le montra tout de suite.
D'anciennes expériences lui avaient appris que le sang d'un animal sain, pris tel qu'il circule dans les veines et exposé à l'air privé de germes, ne se putréfie pas aux plus hautes températures de l'atmosphère, et ne donne naissance à aucun organisme. Il lui parut donc probable, car il ne savait rien alors des essais de culture de Delafond et de Koch, que le sang d'un animal charbonneux, ensemencé dans un milieu convenable, le peuplerait seulement de bacilles charbonneux qu'il pourrait ensuite conserver indéfiniment purs dans des cultures successives, comme il savait le faire pour la levure et les autres ferments.
L'expérience montra qu'il en est ainsi, et que cette
bactéridie se multiplie abondamment dans Turine rendue neutre ou un peu alcaline. Dès lors, le problème était résolu. Qu'on fasse en effet une série de cultures de cette bactéridie en prélevant chaque fois une goutte de la culture précédente pour rensemencer, par exemple, dans 50 c. c. d'urine nouvelle. La dilution est d'un millième après la première culture, d'un millionnième après la seconde, d'un milliardième après la troisième, etc. Au bout d'une dizaine de cultures, elle tombe à un cbififre tel que la goutte de sang primitive, celle qui a fourni la première semence, a été pour ainsi dire noyée dans un océan. Tout ce qu'elle apportait avec elle et à quoi on pourrait être tenté d'attribuer un rôle dans la production du charbon, globules rouges, globules blancs, granulations de quelque forme et de quelque nature que ce soit, ou bien se sont détruites en changeant de milieu, ou bien se sont disséminées dans cet océan et y sont devenus introuvables. Seule, la bactéridie a échappé à la dilution, parce qu'elle se multipliait dans chacune des cultures. Or, une goutte de la dernière culture tue aussi sûrement un lapin ou un cobaye que le ferait une goutte de sang charbonneux. C'est donc à la bactéridie qu'appartient la virulence. Voilà une première conclusion solidement établie, échappant à l'objection qu'on pouvait faire à la conclusion correspondante de Koch, parce que Pasteur, à ce moment, savait faire sûrement une série indéfinie de cultures successives, tandis que Koch ne le savait encore pas. Voilà l'avantage de la technique.
Ce premier pas fait, nous pouvons nous demander comment agit la bactéridie. Sécrète-t-elle un poison soluble qui se répandrait autour d'elle dans le liquide,
comme il se répandrait sans doute dans les tissus d'un animal envahi pour le rendre malade et pour le tuer? Non, car le liquide de culture, filtré sur un diaphragme poreux, et inoculé en telle quantité qu'on voudra à un lapin, le rend à peine malade. Cette fois, c'était l'expérience de Davaine, mais faite dans des conditions probantes, parce qu'on opérait non sur un liquide complexe comme le sang, mais sur une culture artificielle de bactéridies.
Enfin, il reste l'hypothèse que la bactéridie fabriquerait elle-même un virus sous forme de granulations figurées, qu'elle répandrait dans le liquide ou dans les tissus, et qui seul serait actif. Celte hypothèse accepte la bactéridie : elle n'a pour objet que de rapprocher les microbes des virus, tandis que le courant actuel est au contraire de rapprocher les virus des microbes. Mais n'importe! A cette objection. Pasteur et Joubert ont répondu qu'on ne voit rien qui rappelle les granulations virulentes dans un liquide de culture de la bactéridie, examiné aux plus forts grossissements. Il n'y a que des filaments à contours nets, flottant au milieu d'un liquide parfaitement limpide. On a le droit de trouver que cette réponse est iusuffisante. On ne voit rien non plus dans la sérosité citrine de quelques pustules de clavelée, et on sait pourtant qu'elle est virulente. Il pourrait se faire, en toute rigueur, qu'il existe un virus, dans le sens qu'on attribuait autrefois à ce mot, produit par la bactéridie et l'accompagnant dans toutes ses cultures. Mais l'essentiel est qu'il ne se reproduit pas en dehors d'elle et que, par conséquent, quel que soit le mécanisme de son action, la bactéridie est la cause unique de la maladie charbonneuse.
Voilà la démonstration que donnait, avec une netteté et une concision tout à fait merveilleuses, la note du 30 avril 1877 *. On a dit à Tépoque et répété depuis qu'elle était inutile, et que la démonstration qu'elle apportait était déjà faite et acceptée par beaucoup de savants. Oui, mais elle ne Tétait pas de tous, et ceux qui l'acceptaient étaient incapables de l'imposer aux autres. Quelques-uns avaient la foi, personne n'avait l'assurance ou la certitude. Désormais, il y avait un point de départ assuré et une méthode de travail : on allait donc pouvoir marcher, et Pasteur avait bâte d'arriver avant les autres.
i. Pastevr et JouBBRT. Charbon et septicémie. Comptes renr/us de r Académie des sciences, 4877.
CONFLIT DU 3!1CR0BE AVEC l'oRGANISME
Pour bien comprendre Thisloire de ses efforts à partir de ce moment, et n'être pas trop frappé de leur caractère en apparence décousu, il faut se rappeler que Pasteur n'était pas médecin ni vétérinaire, et que l'histoire d'aucune maladie, en tant que maladie, ne l'intéressait beaucoup. Ce qu'il étudiait dans la bactéridie charbonneuse, ce n'était pas le charbon, c'était le mode de réaction du microbe vis-à-vis de l'organisme dans lequel il se développait. Toute cellule microbienne pouvant devenir pathogène, par quelque voie ou quelque moyen que ce fût, et l'éclairer ainsi sur le mécanisme de la lutte avec les cellules de l'organisme, était la bienvenue dans son laboratoire. C'est pour cela qu'il passait parfois si facilement et si rapidement de l'une à l'autre. C'est pour cela aussi qu'il était aussi indiflTérent sur leur morphologie. Un micrographe habile et convaincu étant venu un jour lui dire, avec toute espèce de précautions de langage, que tel microbe qu'il avait pris pour un coccus était en réalité un tout petit bacille, fut tout étonné de l'entendre répondre : « Si vous saviez combien cela m'est égal! » Peut-être poussait-il un peu trop loin cette insouciance du détail
anatomique. Mais sa règle était d'aller tout de suite au plus important et de dédaigner les broutilles.
Il avait deviné tout de suite, avec son flair prodigieux, qu'il avait pour résoudre ces problèmes une arme que n'avait eue aucun de ses prédécesseurs. Il pouvait, comme nous l'avons dit, étudier, dans des cultures pures, les propriétés physiologiques de la bactéridie ou d'un autre microbe, et les comparer à leur réaction pathologique. En d'autres termes, il pouvait fonder Tétiologie de la maladie, non seulement en établissant plus solidement qu'on ne Tavait fait une relation de cause à effet entre le microbe et l'affection, mais en rattachant chacun des symptômes de la maladie à la répercussion de la physiologie du microbe sarcelle des tissus. Voilà le programme nouveau qu'il se met à réaliser instinctivement, peut-être sans se l'être proposé, entraîné par ses habitudes d'esprit et le courant de son laboratoire. Tout de suite, il fit une moisson de découvertes.
La bactéridie, par exemple, est aérobie comme l'avait vu Koch, et exige le contact de l'oxygène pour vivre. Elle va donc disputer ce gaz aux globules rouges, dès qu'elle arrive dans le sang, et par là, les rendre asphyxiques. Delà, évidcmmcMit, cette couleur noire du sang et des viscères au moment de la mort, qui est un des caractères les plus marquants de la maladie charbonneuse.
Ces globules du sang charbonneux sont en outre agglutinés et empilés en amas. Pourquoi? C'est à cause d'une sécrétion du bacille. Du sérum charbonneux filtré, mêlé avec du sang frais et sain, en agglutine les globules autant et plus que dans la maladie naturelle^
sans doute à cause d'une diastase que les bacilles ont sécrétée dans leur milieu de culture. Et voilà le premier exemple introduit dans la science d'une sécrétion microbienne produisant un des symptômes d'une maladie.
Le second, encore plus incisif, fut emprunté quel ques mois après à Thistoire du choléra des poules. Un des symptômes les plus curieux de cette affection est la somnolence invincible dont sont atteintes les poules malades. Or, on provoque une somnolence toute pareille, quoique moins profonde, en inoculant à un animal sain une culture filtrée du microbe du choléra des poules. Le microbe est absent du liquide filtré, mais il y a laissé ses sécrétions, ce que nous appellerions aujourd'hui ses toxines, et il suffit de rappeler ce mot pour évoquer tout ce qui est sorti avec le temps de cette observation fondamentale de Pasteur que nous venons de rappeler.
Nous n'en avons pas encore fini avec cette Note du 16 juillet 1877, à laquelle nous avons emprunté les faits qui précèdent. Il y a des espèces animales qui sont réfractairos au charbon. Tels sont les oiseaux. Cependant le sang d'oiseau, retiré de l'organisme, est un excellent terrain de culture pour la bactéridie. Pourquoi résiste-t-il dans l'animal? Parce que«lesangvivant, en pleine circulation, est rempli d'une multitude infinie de globules qui ont besoin pour vivre et pour accomplir leur fonction physiologique, de gaz oxygène libre : on peut dire que les globules du sang sont des êtres aérobies par excellence. Lors donc que la bactéridie charbonneuse pénètre dans un sang normal, elle y rencontre un nombre immense dindividualités organiques prêtes
à ce qu'on appelle quelquefois, dans un langage imagé, la lutte pour la vie, prêtes en d'autres termes à s'emparer pour elles-mêmes de Toxygène nécessaire à l'existence des bactéridios ^ ».
Nous voyons ici apparaître la formule et les idées de Darwin, mais singulièrement précisées. Quoi de plus vague que le mot lutte pour la vie? Mais lutte pour Toxygène, voilà qui invite à Texpérience, et Pasteur repart de suite.
Des bactéries banales, ensemencées avec labactéridie dans de Turine neutre ou alcaline, Tempêchent de se développer en prenant plus rapidement qu'elle possession du terrain, et en TafTamant d'oxygène. Elles peuvent, par le môme mécanisme, arrêter son évolution dans un animal. « On peut introduire à profusion dans cet animal la bactéridie charbonneuse sans que celui-ci contracte le charbon. 11 suffit qu'au liquide d'inoculalion on ait associé des bactéries communes. ^ Et voilà le premier exe m pie de cette bactériothérapie, snr laquelle €antani est revenu depuis et qui n'a pas dit son dernier mot.
L'interprétation de ces faits a changé, et on sait maintenant qu'elle est moins simple, mais Tidée de lutte pour l'existence n'en était pas moins introduite en pathologie sur le terrain du conflit cellulaire : elle y est restée.
1. Comptes rendus de l* Académie des sciences^ 16 juillet 1877.
LE VIBRION SEPTIQUE
Celte idée permettait d'éclairer aussi l'histoire du passé. Nous avons vu que MM. Leplat et Jaillard avaient contesté les interprétations de Da vaine, en montrant qu'un animal, inoculé avec du sang charbonneux et putride, mourait rapidement avec des symptômes analogues à ceux du charbon, mais sans présenter de bactéridies dans le sang, de sorte que pour eux labao^ téridie dans le charbon n'était qu'un épiphénomëne. A cela, Davaine avait répondu que la maladie communiquée par Leplat et Jaillard n'était pas le charbon, et en différait par sa durée d'incubation et beaucoup d'autres symplômes. Il avait raison, mais les esprits exigeants, et il faut toujours qu'il y en ait de pareils dans les sciences, avaient le droit de trouver ses raisons insuffisantes. Il pouvait se faire, après tout, que la maladie de Leplat et Jaillard fût le charbon véritable, et la maladie de Davaine, un charbon modifié par la présence de la bactéridie. L'intervention de ce microbe pouvait bien changer les symptômes, modifier l'évolution de la maladie, et lui permettre d'aborder d'autres espèces animales.
Comment échapper à cette objection, qui revenait à
trrCDEs iVR vtriDUMv. hks maladiks michubiknm'.îJ ;il'i
examiiit!!- les mtines faits par l'autre bout de la lorgnette'.' It y auriiil eu un moyen : faire l\'lioloyiir di' la* maladi'' de Leplal et Jaillard. Mais à cela, Davairie avait échoué, raal"rt'SL>sc'irorls. Il avait trouvé iebacill o
l'ii;. ât. — Vibrion »<;iiLi()ue dans minale, el lians le saiijt. Dans la BËrosItt^. les furine* sont ïsriableB. Dsds Je sang, ce sont île longs lils. peu notnbreui et diiricîleij à roir au milieu il«s globules.
cliarbonneux dans le sang : c'était dans le sang iju'il chercliaitavec obstination, pour laseconde maladie. Et il n'y trouvait rien. S'il avait eu l'idée de regarder dans les tissus, il eilt trouvé par myriades les êtres qn'il cherchait. La sérosité abdonïinale eu particulier en est
pleine, c'est presque une culture pure du microbe (fig. 21), tandis que dans le sang les articles sont rares, plus allongés, difficiles à retrouver au milieu des globules ; ils y arrivent en outre tardivement, et Davaine ne les y avait pas vus. Et voilà comment on peut passer, sans la voir, & côté de la plus belle découverte !
Pasteur, pour qui tout était prétexte à une observation microscopique, ne la laissa pas échapper, et se jeta avec son ardeur ordinaire dans Tétude de ce microbe nouveau. Là aussi, une moisson de faits Tattendait.
Celui-ci d'abord. Cette bactérie est banale. La maladie qu'elle provoque est identique à celle que Signol avait produite, deux ans avant, par Tinoculation du sang des veines profondes d'un animal sain, asphyxié depuis 15 ou 20 heures. Dans ce cas, la bactérie est arrivée dans le sang en venant du canal intestinal, qui en recèle souvent des millions, mais où elle reste inoffensive. Après la mort seulement, elle franchit la barrière que ce canal lui oppose, et peut arriver dans les organes et dans le sang.
C'était la même bactérie qui existait dans le sang charbonneux et putride de Leplat et Jaillard : comme la maladie qu'elle provoque est à évolution plus rapide que le charbon, elle prenait le pas sur la maladie charbonneuse chez les animaux auquels on inoculait ce sang, et on ne voyait qu'elle. Davaine avait donc raison. Les animaux de Leplat et Jaillard ne mouraient pas du charbon, et Pasteur pouvait dire de quoi ils mouraient.
Enfin, c'était probablement encore cette bactérie qui avait causé l'illusion de P. Bert. Le sang dont il croyait avoir tué les bactéridies par l'oxygène, et dont l'inocu-
lation donnait le charbon sans microbes, était très probablement un sang contenant la bactérie de Signol, protégée par son état de spores contre Taction de Toxygëne, et apportant chez l'animal inoculé la maladie dont elle est l'agent.
Ainsi disparaissaient d'un coup de baguette les plus grosses des objections adressées a Tétiologie nouvelle du charbon. Mais ce n'était pas tout. Pasteur s'était h&té de soumettre la bactérie nouvelle, qu'il a rendue célèbre sous le nom de vibrion septique, à cette étude physiologique qui avait si bien réussi pour la bacléridie. Il s'aperçut de suite qu'on ne pouvait la cultiver qu'à l'abri de l'air, qu'elle était essentiellement anaérobie.
Donc, conclut-il avec la sûreté que lui donnait sa longue pratique, donc elle est ferment, et en effet, dans les milieux de culture, elle donne des dégagements gazeux, formés d'acide carbonique, d'hydrogène, et d'un peu d'hydrogène sulfuré qui rend le mélange odorant. Comment ne pas rapprocher de suite ce fait de cet autre que, chez l'animal mort de la maladie septique, de septicémie, on trouve du ballonnement, des poches gazeuses dans le tissa cellulaire des aines ou des aisselles, et des bulles spumeuses dans la sérosité qui s'écoule de tous les points du corps, dès qu'on fait l'ouveriare du cadavre. L'animal répand une odeur caractéristique sur la fin de sa vie. Ses parasites, peutêtre chassés par cette production d'hydrogène sulfuré, quittent la penu pour se réfugier à l'extrémité de ses poils. Bref, la septicémie peut être appelée une putréfaction sur le vivant.
Une fois découvert le caractère anaérobie du vibrion
seplique, toute une série de déductions logiques se présentait de suite.
« En exposant un liquide chargé de vibrions septiques au contact de Tair pur, on devait tueries vibrions et supprimer toute virulence. C'est ce qui arrive. Qu'on place quelques gouttes de sérosité septique, étalée en très mince épaisseur dans un tube couché horizontalement, et, enmoins d'une demi-journée, leliquide deviendra absolument inoffensif, alors même qu'il était, au début, à ce point virulent, qu'il entraînait la mort par l'inoculation d'une très minime fraction de goutte.
a 11 y a plus : tous les vibrions qui remplissent à profusion le liquide sous forme de fils mouvants se détruisent et disparaissent. On ne trouve, après l'action de Tair, que de fines granulations amorphes, impropres à toute culture, non moins qu'à la communication d'une maladie quelconque. On dirait que l'air brûle les vibrions.
« S'il est terrifiant de penser que la vie puisse être à la merci de la multiplication de ces infiniments petits, il est consolant aussi d'espérer que la science ne restera pas toujours impuissante-devant de tels ennemis, lorsqu'on la voit, prenant à peine possession de leur étude, jious apprendre, par exemple, que le simple contact de Tair suffit parfois pour les détruire*. »
Le pas que nous venons de faire en avant semble jeter un peu de trouble sur ce que nous savons déjà. Comment la septicémie peut-elle exister, si Tair détruit les vibrions? Gomment le sang, conservé au contact de l'air,- peut-il devenir ou se conserver septique ?Comment
i. La Théorie des germes et ses applicaUons à la Médecine et à la Chirurgie. Lecture faite à VAcad, de Médecine, le 38 avril 1878.
Leplat el Jaillard, qui n'avaient aucune idée de la vie anaérobieetdesprécautionsqu'elle exige, obtenaient-ils, presque atout coup, la septicémie chez leurs animaux? C'est que tout ce que nous avons dit est vrai pour les vibrions en voie de développement, mais ne Test plus pour les spores. Celles-ci ne se forment pas au contact de Tair. Il ne s'en est pas produit dans la sérosité étalée en mince épaisseur sur laquelle nous venons d'opérer tout à rheure. Mais mettons la même quantité de sérosité dans un tube étroit que nous tiendrons debout, et laissons de môme agir Toxygène. Tout va changer. Les vibrions de la surface mourront en absorbant foxygène et, par là, protégeront ceux des profondeurs, qui auront le temps de se résoudre en germes. Ceux-ci, une fois formés, ne craignent plus l'air, et le liquide, que l'oxygène avait rendu inoffensif tout ù l'heure, reste ici virulent, parce qu'au lieu d'être contenu dans un tube couché, il est contenu dans un tube vertical.
Pasteur, qui croyait n'avoir jamais accumulé trop de preuves en faveur de son opinion, se souvint ici qu'on contestait encore l'étiologie animée de certaines maladies virulentes. 11 avait un bel argument ù ajouter à ceux qu'il avait déjà donnés à propos du charbon. Il le fait avec le môme esprit de finesse que dans l'analyse délicate de tout à l'heure.
« Ce qu'on doit rechercher dans l'espèce, dit-ii, c'est la preuve qu'à côté de notre vibrion, il n'y a pas une virulence indépendante, propre à des matières liquides ou solides, qu'enfin le vibrion n'est pas seulement un épiphénomène de la maladie dont il est le compagnon obligé » (/. c). Or voici deux liquides primitivement identiques, exposés à l'airpendant le môme
temps. L'un est resté virulent, l'autre ne Test plus.
Ils renfermaient à l'origine et renferment encore tous deux des élémentssolides et d'autres en solution. A quelle espèce d'éléments appartient la virulence? 11 est évident que les éléments liquides sont restés les mêmes dans les deux cas. On ne peut imaginer aucune action de l'air qui ne se soit produite de la même façon sur les liquides des deux tubes. Seuls les éléments solides, et il n'y en a pas d'autres que les vibrions, sont devenus des spores résistantes dans un cas, des granulations inoffensives dans Tautre. C'est donc à ces éléments seuls qu'il faut rapporter la virulence.
Nous n'avons pas fini. Nous venons de démontrer que la spore est la forme de résistance aérobie du vibrion anaérobie. Comment va-t-elle repasseràl'étatde vibrion? Ce qui revient à dire, puisqu'elle est répandue partout, dans quelles circonstances redevient-elle dangereuse? Nous allons voir avec quel éclat Pasteur répond à cette question.
IS MICHOBE BANAL PEUT KTRK PATIKHiKNE
Le vibrion septique, avons-nous dit, est répandu partout. 11 y en a presque constamment des milliards dans le canal intestinal de tous les animaux. On en trouve constamment dans la terre, et, dans des rechercherches sur Tétiologie du charbon que nous retrouverons tout à Theure, Pasteur put s'assurer qu'on a grandes chances défaire mourir septique un cobaye ou un lapin en lui inoculant de Teau de lavage d'une terre quelconque.
Voilà donc un germe banal, et nous découvrons d'un autre côté qu'il est très dangereux, et peut amener une maladie mortelle quand il pénètre par effraction dans les tissus. Comment n'y arrive-t-il pas plus souvent, et pourquoi la maladie qu'il provorjue n'est-elle pas inscrite au rôle des maladies régnantes. Cette question était embarrassante, et les partisans de la spontanéité des maladies auraient pu en triompher. « Vous voyez bien, auraient-ils pu dirq, qu'il faut autre chose que le microbe pour nous rendre malades, puisque nous trouvons ici si souvent le microbe et si rarement la maladie? » Pasteur sentait bien qu'il |)rètaitle flanc à la controverse, qu'on n'accepterait pas facilement cette notion d'un microbe
banal devenant pathogène dans de certaines conditions età de certaines heures, et c'est pour cela qu'à la fin de sa note à r Académie de médecine, il accumule les exemples et les preuves de ce fait. Cette note, qui semble un peu décousue, ne prend d'unité que lorsqu'on l'envisage à cette lumière.
Sa manœuvre est la suivante : montrer sur le vibrion septique que le retour de la spore à la vie et à la virulence ne dépend pas de ces questions obscures de force vitale ou de résistance vitale que la médecine invoque si volontiers, mais est une question très simple de présence ou d'absence d'oxygène. Puis, quand il a ainsi aplani la voie, y lancer un peu pêle-mêle, et pour y faire bande, les autres faits analogues de microbes des eaux et du sol pouvant devenir pathogènes. Maintenant que nous connaissons son plan de campagne, voyons comment il le réalise.
Tout d'abord demaiidons-noas si « les corpuscules germes du vibrion septique, quoique formés dans le vide ou dans le gaz carbonique pur, n'auraient pas besoin, pour renaître à la vie, de faibles quantités d'oxygène. La physiologie ne connaît pas aujourd'hui de germination possible hors du contact de Tair. Eh bien! néanmoins, l'expérience prouve que les germes du vibrion septique sont absolument stériles au contact de l'oxygène, quelle que soit la proportion de ce gaz; mais c'est à la condition, toutefois, qu'il y ait un certain rapport entre le volume de l'air et 1^ nombre des germes, car les premières germinations, enlevant l'air qui est en dissolution, peuvent devenir une protection pour les germes restants, et c'est ainsi qu'à la rigueur le vibrion septique peut se propager, même en présence
de faibles quantités d'air, bien que cette propagation soit irréalisable si l'air afflue. »
Bien entendu, s'il y a à côté du vibrion septique des bactéries banales aérobies, celles-ci, en se développant, vont lui préparer les voies. C'est ainsi que les germes sedéveloppent dans le canal intestinal, d'ordinaire privé d'oxygène, et Pasteur retrouvait ici ce rôle des associations bactériennes que nous avons visé dans le courant de ce livre et qu'il connaissait si bien.
Préoccupé comme il l'était des applications à la médecine, il ne pouvait pas, au point où il en était, ne pas écrire les lignes suivantes, dont nous retrouverons le bénéfice à la fin de ce paragraphe :
« Une observation thérapeutique curieuse se présente. Que Ton suppose une plaie exposée au contact de Tair et dans des conditions d'état putride pouvant amener chez l'opéré des accidents septicémiques simples, je veux dire sans autre complication que celle qui résulterait du développement du vibrion septique. Eh bien, théoriquement dumoins, le meilleur moyen auquel on pût recourir pour empocher la mort consisterait à laver sans cesse la plaie avec une eau commune aérée, ou à faire affluer à sa surface l'air atmosphérique. Les vibrions septiques adultes, en voie de scissiparité, périraient au contact de l'air; quant à leurs germes, ils seraient tous stériles. Bien plus, on pourrait faire arrivera la surface de la plaie l'air le plus chargé de germes de vibrions septiques, laver la plaie avec une eau tenant en suspension des milliards de ces germes, sans provoquer pour autant la moindre septicémie chez l'opéré. Mais que, dans de telles conditions, un seul caillot sanguin, un seul fragment de chair morte se loge
dans un coin de la plaie à Tabri de Toxygène de l'air, qu'il y demeure entouré de gaz acide carbonique, ne fût-ce que sur une très faible étendue, et aussitôt les germesseptiques donneront lieu, en moins de 24 heures, aune infinité de vibrions se régénérant par scission, capables d'engendrer une septicémie mortelle à bref délai. »
Et tout de suite, à la faveur de la porte qu'il a ouverte, il fait passer une série d'autres exemples pareils. Voici, par exemple, dans les eaux communes les plus diverses, un autre vibrion, à la fois aérobie comme la bactéridie charbonneuse, anaérobie comme le vibrion septique, dont l'inoculation amène chez le cochon d'inde des collections purulentes ou des abcès, c'est-à-dire un état pathologique très différent de celui que provoquent la bactéridie charbonneuse ou le vibrion septique. Son aptitude à provoquer la formation du pus est telle qu'il en fournit encore quand on l'inocule après l'avoir tué par l'action de la chaleur et qu'il se comporte comme un corps inerte. Celui-ci doit vous intéresser, vous autres médecins, semblait dire Pasteur, car on peut obtenir avec lui ces fameux abcès métaslatiques qui vous intriguent tant depuis llippocrate. En l'inoculant dans les veines, mort ou vivant, de façon à ce que la circulation le répartisse dans les tissus, on voit le poumon, le foie et divers organes se remplir en 24 heures d'une multitude infinie d'abcès métastatiques à tous les degrés de leur évolution. Quoi d'étonnant à ce qu'un organe malade, et qui vide ses parasites dans un vaisseau, puisse faire la même chose chez un être vivant.
Voici encore, et toujours dans les eaux communes
P ÉTUDES SUR LliTlOLOCIK DES MALADIES MiCHOUIENNES S3l
I dans l'air, d'autres vibrions anaérobies qui, introduits dans les tissus, ne s'y développeront paa pour des raisons diverses : parce que. pour l'un d'eux, la température normale du corps est trop lîlevée: parce que, pour l'autre, les tissus sains sont trop bien irrigués d'oxygène. Mais diminuez par un moyen qnelconque cette résistaitce vitale qui, remarquez-le, n'a rieo d'abstrait dans mes discours, et représente toujours une force concrète. Vous verrez ces microbes, inactifs jusque-là, prendre possession de l'organisme, associer leurs actions et leurs efforts, donner des septicémies purulentes ou des infections purulentes septiques. Et voilà les ennemis dont nous sommes menaci-s de tous les côtés dans la vie ordinaire, auxquels nous sommes encore plus exposés quand le chirurj^ien intervient, et amène ou réiiare des lésions des lissua. " Celte eau, cette éponge, celte charpie avec lesquelles vous lavez ou vous recouvrez une plaie, y déposent des germes qui, vous le voyez, ont une facilité extrême de propagation dans les tissus, et qui entraîneraient inf'ailliblemenl la mort des opérés dans un temps très court si la vie, dans ces membres, ne s'opposait ii la multiplication de ces germes. Mais, liélasi combien de fois celle résistance vitale est impuissante, combien de Ibis la constitution du blessé, sou aU'aiblissemenl, son étui moral, ies mauvaises conditions du pansement n'ojiposent qu'une barrière insuffisante k l'envabissement des infiniment petits dont vous l'avez recouvert, à votre însu, dans la partie lésée. «Si j'avais l'honneuv d'être chirurgien, pénétré comme je le suis des dangers auxquels exposent les germes des microbes répandus à la surface de tous les objets, particulièrement daaa ies bâpitaux, non
332 HISTOIRE DTN ESPRIT
seulement je ne me servirais que d'instruments d'une propreté parfaite, mais après avoir nettoyé mes mains avec le plus grand soin et les avoir soumises à un flambage rapide, ce qui n'expose pas à plus d'inconvénients que n'en éprouve le fumeur qui fait passer un charbon ardent d'une main dans l'autre, je n'emploierais que de la charpie, des bandelettes, des éponges préalablement exposées dans un air porté à la température de 130 à 150 degrés;jen'emploieraisjamais qu'une eau qui aurait subi la température de 110 à 120 degrés. Tout cela est très pratique. De cette manière, je n'aurais à craindre que les germes en suspension dans Pair autour du lit du malade; mais l'observation nous montre chaque jour que le nombre de ces germes est pour ainsi dire insignifiant à côté de ceux qui sont répandus dans les poussières à la surface des objets ou dans les eaux communes les plus limpides. Et d'ailleurs rien ne s'opposerait à l'emploi des procédés antiseptiques de pansement; mais, joints aux précautions que j'indique, ces procédés pourraient être singulièrement simplifiés. Un acide phénique non concentré, et par conséquent sans inconvénient par sa causticité pour les mains de l'opérateur ou pour sa respiration, pourrait être avantageusement substitué à un acide phénique caustique. » Et c'est ainsi que, sans phrases, en élevant à peine son ton de voix, en suivant seulement avec une attention à la fois rigoureuse et patiente le fil de sa pensée, Pasteur poussait les chirurgiens àperfectionner les méthodes de pansements apportées» par Lister, et qui avaient été pourtant une si grande découverte. Ces méthodes s'inspiraient d'une idée inexacte que Pasteur avait partagée, nous l'avons vu, mais dont il se déta-
ÉTUDES Srn L'KTIOLOGIK DES MALADIES MICUOniENNES 3a:i
chait de plus en plus : c'était qu'il fallait surtout redouter l'air comme agent convoyeur de germes. Dans cette mémorable note, voici que Pasteur accusait les éponges, la charpie, et sans vouloir le dire, le chirurgien luimême.
Faire accepter aux illustres praticiens, se^ colle gués à l'Académie de médecine, cette idée (juils étaient responsables des accidents arrivés à leurs opérés, et que lorsqu'ils avaient dans leur service uu cas de mort par infection purulente, ou même seulement un cas de fièvre opératoire, c'était leur faute, voilà une lâche (jue Pasteur n'avait pas osé assumer, et qu'il a pourtant accomplie, parce que ceci devait tuer cela, et (juMI n'y avait qu'à abandonner à lui-môme le germe disposé dans celte note pour le voir tcuit envahir et tout boubîversiMautour de lui. La chirurgie moderne est sortie tout entière de la note dont nous venons de tracer les ligues générales.
* Il y a quelques semaines, disait Pasteur en la terminant, un des membres de la Section de méd.cine et de chirurgie de l'Académie des sciences, 'M. Sédillol, après avoir longuement médité sur les enseignements d'une brillante carrière, nhésilait pas à déclarer que les succès comme les revers en chirurgie trouvaient une explication rationnelle dans les principes sur lesquels repose la théorie dite des germes, et que celle-ci donnerait lieu à une chirurgie nouvelle, déjà inaugurée'par un célèbre .chirurgien anglais, le docteur Lister qui, un des premiers, en a compris la fécondité. Sans aucune compétence professionnelle, mais avec la conviction de l'expérimentateur autorisé, j'oserais répéter ici les paroles de notre éminent confrère. »