INTRODUCTION
Balzac est un beau et grand sujet d'étude pour un médecin.
La « Comédie humaine » abonde en pages qui sont de véritables observations médicales. C’est Balzac qui a entrevu, le premier, l'importance de la médecine et des médecins dans la société et la littérature moderne. Il leur a fait une place de choix dans ses romans. L'un des plus beaux n'est-il pas le Médecin de campagne, et l’un de ses personnages préférés le médecin Horace Bianchon, à ce point qu’à son lit de mort, dans l’hallucination de son agonie, Balzac suppliait : « Allez chercher Bianchon ! »
Il y a longtemps que l’on a remarqué le caractère médical de l’œuvre de Balzac.
Théophile Gautier, dans Ecrivains el artistes romantiques, a, le premier, parlé des « rares facuités d’analyste, de physiologiste, d'anatomiste » de Balzac.
Ferdinand Brunetière, dans son livre sur Honoré de Balzac, à écrit que «le document physiologique et surtout pathologique abonde » dans la Comédie hu-
maine.
Hippolyte Taine, dans ses Nouveaux essais de critique et d'histoire, va jusqu’à dire de Balzac qu’« il est médecin ; il fait comme eux … au lieu de peindre, il disséquait ». |
Le Docteur Cabanès a consacré à Balzac ignoré tout un livre dans lequel il montre le côté médical de son œuvre. .
Plus récemment, Melle José Bozzi a écrit une étude intéressante sur Balzac et les médecins dans la Comédie humaine. :
Enfin, dans le journal littéraire Le Goëland, le Docteur Robert Cornilleau a publié un Balzac et la médecine qui met bien au point la question et apporte des documents nouveaux.
Ce n’est pas cet aspect de Balzac écrivain médical ou peintre de médecins, que nous avons voulu étudier ici. C’est l'homme, avec sa constitution, son tempérament, c’est le malade que nous nous proposons d'examiner. Un écrivain d’un pareil génie vaut bien que l’on s’y intéresse du point de vue pathologique et que l'on recherche exactement quelle maladie a enlevé prématurément un Balzac aux lettres et à l'humanité.
Tel est l’objet précis de notre thèse.
Rappelons d’abord les hérédités de Balzac.
Du côté paternel, ses ancêtres étaient des paysans. Notons à ce propos le rôle immense que jouent les paysans dans les romans de Balzac. Ses plus grands types sont presque tous des terriens déracinés et partis à la conquête de Paris.
Les Balzac, ou Balssa, formaient une sorte de tribu à la limite du Rouergue et de l’Albigeois. On en rencontre encore aux environs de Montirat, petit village ducanton de Monestiés, dans le département du Tarn.
C’est à la Nougairié, hameau de Montirat, qu'est né Bernard Balzac, le père d’Honoré, le 22 juillet 1746. Edmond Biré (Honoré de Balzac, Paris, Champion, s.d.) a retrouvé son acte de naissance, qui le porte comme fils de Bernard François Balssa, laboureur: ‘
Honoré de Balzac ne descendait pas des Balzac d'Entragues, comme il l'a prétendu. C’est son père qui, le premier, s’est anobli en ajoutant une particule à son nom, à l’occasion du mariage de sa fille Laurence avec M. de Montzaigle.
La maison natale de Bernard Balzac existe toujours
à la Nougairié. C’est une humble ferme, dans un creux
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de pays pittoresque et sauvage (Cf. Louis Lumet, Les origines d'Honoré de Balzac. Sa famille paternelle). Le curé de Montirat avait remarqué l'intelligence de ce petit paysan ; il assura sa première instruction, puis le confia au notaire de l’endroit.
Les portraits de la collection Carrier-Belleuse nous montrent Bernard Balzac, l’œil ouvert et intelligent, le nez retroussé humant le vent qui passe, la figure spirituelle. L'ensemble présente un air avantageux et de magnifique santé. C’est le portrait d’un gaillard qui n’avait pas mine à moisir dans une étude de petit tabellion, au fond de l’Albigeois. En effet, il vint à Paris, où il joua si bien de la langue et des coudes qu'il décrocha un emploi au Conseil du roi. Lui-même, dans le faire-part cité plus haut, se qualifie d’ancien secrétaire au Conseil du roi. Situation notable, qui conférait la noblesse et autorisait le fils du laboureur Balssa à devenir M. de Balzac.
Sous la Révolution, Bernard Balzac se débrouilla très bien puisque, du Conseil du roi, il passa au Conseil général de la Commune de Paris. C'était un homme qui savait s'adapter, mais c'était aussi un bon et brave homme, comme le prouve une curieuse anecdote rapportée par la Chronique médicale (année 1911, p. 332).
D'après les papiers du procès des hébertistes, il s'agissait d'un « coup » préparé en comité secret par
la Commune de Paris. L'auteur Dugazon avait été
signalé comme « suspect », ce qui, en ce terrible temps, équivalait à la désignation pour la fatale charrette. Balzac père avertit amicalement Dugazon et lui sauva la vie. |
Bon et pas bête, Bernard Balzac profitera de la Révolution et de la guerre pour entrer dans l’Intendance en qualité de Commissaire du service des vivres à l’armée du Nord. Puis il épouse la fille d’un de ses chefs, Laure Sallambier, et il est nommé administrateur de l’Hospice général, à Tours, où naîtra Honoré le 1er prairial an VII (20 mai 1799), au n° 35 de la rue de l'Armée d'Italie, aujourd’hui 25, rue Nationale.
Fils d’un père albigeois et d’une mère parisienne, Honoré de Balzac n’est donc Tourangeau que par accident. Cependant, il passera toute son enfance à Tours, jusqu’à l’âge de 13 ans.
Le père de Balzac ne semble avoir jamais fait de maladie grave. Nous sommes très exactement renseignés sur les faits et gestes de la famille Balzac, d’abord par la correspondance du grand écrivain, et puis par les souvenirs de sa sœur Laure. Nulle part on ne relève d’atlusion à un incident pathologique sérieux dans l’existence de leur père. Celui-ci mourut le 20 juin 1829, à l’âge de 82 ans, des suites d’un accident de voiture, au dire du Docteur Cabanès. Il convient d'ajouter que le vieux Balzac avait éprouvé un chagrin
profond de l’insuccès et des revers de fortune subis
par Honoré dans l’affaire d'imprimerie et de fonderie de caractères qu'il avait rachetée rue des Marais Saint-Germain (aujourd’hui rue Visconti). Le dévouement de Mme de Berny qui sacrifia une partie de sa fortune pour racheter l’affaire, sauva Balzac de la faillite.
Sans cet accident .et cette débâcle, peut-être le père de Balzac serait-il devenu centenaire, car il se vantait d’avoir arraché aux Chinois les secrets de leur longévité. « Je suis beau comme un marbre et fort
comme un arbre », disait-il fièrement.
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Du côté maternel, chez Balzac, deux particularités à retenir au point de vue médical. Là encore, on retrouve le monde hospitalier, car Mme Balzac mére, née Laure Sallambier, était la fille du directeur des Hôpitaux de Paris, dont une salle Sallambier à l’'Hôtel- Dieu conserve le souvenir. Mme Balzac était Parisienne, petite-fille de marchands drapiers de la rue Saint- Honoré, maïs son nom, très répandu dans le Nord, indique ses origines flamandes. On attribue à cette hérédité le fait qu'Honoré de Balzac ait si bien compris et exprimé l’âme du pays flamand dans Jésus-Christ en Flandre et la Recherche de l'absolu.
Ainsi, Balzac est à la fois Languedocien par son père, Parisien et Flamand par sa mère, Tourangeau par sa naissance et ses impressions de jeunesse. Au total, une synthèse d’hérédités et d’énergies françaises : Nord, Midi et Centre.
Laure Sallambier était âgée seulement de 17 ans quand elle épousa, en janvier 1797, Bernard Balzac qui en avait 50. Vingt-huit mois plus tard naissait Honoré.
Tous les auteurs ont noté l’extrême nervosité de
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Mme Balzac mère, « ses vivacités, ses susceptibilités, ses inquiétudes, ses exagérations dramatiques ». Devant une difficulté, elle s’écriait : « Une pierre au cou et le Pont Neuf » ! Pour une garniture qu'elle envoie chercher et qu’on ne trouve pas, elle « fait du sang vert » (Cf. André Bellesort, Balzac el son œuvre, Paris, Perrin, 1924, p. 10-11).
Cabanès dit : « C'était une nerveuse, lui (son mari) un sanguin : le tempérament d’'Honoré était nervososanguin ».
Précisons. 11 suffit de regarder le portrait de Mme Balzac mère pour faire le diagnostic : c’est une hyperthyroïdienne longiligne dont la secrétion exagérée de la glande thyroïde explique l'instabilité, l’'émotivité et l'anxiété.
« Nerveuse », mais tout de même solide. Elle survivra quatre ans à son fils et mourut aux Andelys le 1e avril 1854, dans sa 76€ année.
C’est d’elle, dit André Bellesort, que Balzac tenait son talent de conteur et aussi son attirance vers les problèmes mystiques. Elle possédait les œuvres de Saint-Martin, de Jacob Bœhm, de Swendenborg.
Ce dernier auteur fit une vive impression sur l’esprit de Balzac qui s'en inspira dans plusieurs romans; notamment dans Ursule Mirouet.
L'instabilité thyroïdienne de la mère se retrouve
chez Honoré de Balzac. Le Docteur Fournier, ancien
maire de Tours, dans une brochure indiquée par Cabanès, mais à son habitude sans aucune précision bibliographique, rapporte qu'ayant interrogé des personnes qui avaient connu Balzac durant ses séjours à Saché, celles-ci lui avaient rapporté que l'écrivain « ne pouvait demeurer longtemps dans ie même lieu. Il s’en allait soit par le bourg, soit à travers la campagne, s'adressant à tel ou tel, l'interrogeant et se renseignant sur ses affaires personnelles, sur celles de ses voisins ou sur celles de la commune ».
Léon Gozian raconte dans Balzac intime (Paris, Librairie illustrée, s.d.) qu'ayant emmené Balzac à la première représentation des Burgraves à la Comédie Française, il eut toutes les peines du monde à le faire rester en place : « À chaque instant, comme un enfant revêche, il me disait :
— Est-ce fini ? Quand cela sera-t-il fini ?
« Pourtant, il admirait beaucoup Victor Hugo; mais il n’aimait pas à accorder une longue attention à un spectacle quelconque ».
Balzac a été un grand voyageur et un enquêteur toujours avide de renseignements. Il se documentait sans cesse. De là à ineriminer chez lui une « manie ambulatoire », comme l’a fait Cabanès, il y a pour le moins une nuance. « Manie » signifie quelque chose de morbide, al&s que l’activité toujours en mouvement de Balzac tenait seulement, comme chez sa mère, à
un hyper-fonctionnement glandulaire.