‹ Pathologie de l'imagination et de l'émotivitéChapitre 13 sur 23 · E TÉMOIGNAGE · texte numérisé non relu

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dïscement la couleur du papier ! Tenez, voilà X.,. qui entre, il ne verra pas si cette table est ronde ou carrée.». Moi, toute ma valeur, ils n’ont jamais parlé de cela, c’est que je suis un homme pour qui le monde extérieur existe ».

L’écrivain en concluait que la littérature descriptive ne peut être goûtée que de très peu de gens.

Dans le domaine médico-lé gal, on peut en inférer que, si un détail pareil importe à la justice, il sera très difficile aux magistrats de le mettre au jour.

On pourrait joindre, à ces qualités olb jectives et subjectives du témoignage, un élément à la fois objectif et subjectif; car il participe tout ensemble des conditions impersonnelles et des conditions personnelles, non pas du témoignage, mais de l’oibservation : je veux parler de i’unicifé ou de la pluralité des observateurs d’un même fait.

Qui ne sait, par expérience, que d’assister à un spectacle, seul ou en compagnie de plusieurs personnes, modifie notre impression de ce spectacle, tantôt en l’aiguisant, quelquefois en l’atténuant, souvent en la faussant ? La psychologie collective intervient ici, au cours de l’observation même, et influence la psychologie individuelle, abstraction faite des modifications que peuvent apporter au témoignage les conversations ultérieures sur les faits observés. Le témoin « F ouïe » observe, interprète et surtout réagit autrement que le témoin « Individu » et l’ interpsychologie des assemblées, dans les réunions publiques, les salles de théâtre, etc..., résulte non pas seulement de F addition, mais de la multiplication des illusions des sens, des erreurs de l’esprit et des entraînements passionnels, que chaque spectateur apporte à l’œuvre inconsciente de l’observation et du témoignage collectifs.

Enfin, une des lois intéressantes, dégagées ;par M. Claparède de Fétude des propriétés objectives du témoignage, est que la probabilité de l’existence d’un ^ait est un des facteurs de sa testabilité et de sa mémombilité.

Après avoir brièvement exposé les méthodes expérimenfedes appliquées, à l’état normal, au problème du témoi-

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gnage, et l’analyse des qualités subjectives et objectives de celui-ci, il me reste à résumer les conclusions générales de ces études.

Un témoignage entièrement fidèle est l’exception. Le témoignage sincère ne mérite pas la confiance qu’on lui accorde généralement.

Le témoignage est infidèle parce qu’il contient des lacunes et des additions, et parce qu’il est altéré par des transformations, des falsifications, qui sont autant de sources d’erreurs. Ces erreurs ont souvent la précision des souve* nirs exacts.

Il n’existe, en général, aucun parallélisme dans l’étendue, la fidélité, et l’assurance du témoignage.

L’étendue et la fidélité du témoignage diminuent proportionnellement à l’ancienneté de l’observation. L’influence du temps sur l’altération des souvenirs est telle, qu’on peut calculer environ une augmentation régulière des erreurs de 0,33 p. 100 par jour (Expériences de M. Stern).

Les erreurs sont beaucoup plus nombreuses dans l’interrogatoire que dans le récit spontané.

L’interrogatoire, en effet, augmente l’étendue et diminue la fidélité de la déposition. Dans la déposition spontanée, le dixième, tandis que, dans l’interrogatoire, le quart des réponses est erroné. Dans l’interrogatoire, les questions à caractère suggestif diminuent encore la fidélité des réponses.

Dans la clinique courante, l’interrogatoire des malades par le médecin est une des sources les plus fréquentes de l’altération du témoignage par la suggestion. La plus grande partie des symptômes de l’hystérie a ainsi été créée par les médecins, au cours de leurs recherches sur les malades; et l’on peut dire que l’hystérie est sortie, armée de toutes pièces, du cerveau non pas des malades, mais des médecins; elle apparaît, dans son histoire, son évolution et sa systématisation, comme un produit extrêmement instructif de l’interpsychologie de malade à malade, de médecin à malade et de médecin à médecin. Le plus souvent, dans l’interrogatoire, la question, par sa forme, appell'é

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la réponse ; l’enquête clinique suggère le symptôme, et le sujet émet, par affirmation ou négation, consciemment ou inconsciemment, des témoignages qui ne reposent que sur le vice de la question chez le médecin et la suggestibilité chez le malade. La critique moderne de l’hystérie, entreprise sur l’initiative si judicieuse et si féconde de Babinski, a démontré que l’édifice de la maladie était en partie l’œuvre de la suggestion réciproque, dans rinterrogatoire, des médecins et des malades.

La conclusion est que la valeur d’une réponse dépend de la forme de la question qui l’a provoquée. La réponse et la question forment, dans un système indivisible, un véritable couple, dont les éléments se commandent réciproquement.

L’assurance sincère du témoin ne garantit en rien la valeur du témoignage. Le bon témoin sait douter. Les bons esprits sont moins affirmatifs que les autres. L’ensemble des données jurées, quoique généralement plus fidèles que l’ensemble des données non jurées, contient toujours des erreurs. En moyenne, le dixième des dépositions données sous serment est faux. Tandis qu’avec l’intervalle de temps, la fidélité du témoignage diminue, la tendance au serment augmente. L’assurance du témoin n’est pas proportionnelle à la fraîcheur du souvenir; elle dépend plus du caractère du témoin que des circonstances extérieures. Chacun a son coefficient personnel d’assurance dans le témoignage. Les femmes ont plus de tendance à jurer que les hommes.

Dans le témoignage, les qualités générales de l’image sont assez bien retenues et produites; les qualités accessoires, les détails de forme, et particulièrement les couleurs, sont au contraire très inexactement ou pas du tout reproduites. Le signalement d’un individu sera, par exemple, presque toujours incorrect.

On constate, en général, une tendance à surestimer les petites grandeurs et à sous-estimer les grandes.

Dans le témoignage collectif, la valeur de la déposition n’est pas proportionnelle au nombre des témoins; une faible minorité peut avoir raison contre une forte majorité.

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Dans la confrontation, méthode judiciaire qui fait appel à la mémeire de reconuaissance, le témoignage juste est non pas la règle, mais l’exception. La reconnaissance de l’agresseur par sa victime est une source féconde d’erreurs judiciaires. Il suffît, pour s’en convaincre,^ de parcourir la liste des révisions de procès, provoquées, après condamnation sur fausse reconnaissance^ par la découverte du vrai coupable !

Il faut citer ici, à propos de la psychologie pratique de la confrontation, l’ingénieuse et instructive expérience de M. Claparède.

Cét auteur fit entrer un jour dans la salle de cours, pendant qu’il y donnait sa leçon, un individu travesti et masqué. Le professeur laissa le sujet vingt secondes dans la salle et le mit à la porte. Les jours suivants, M. Claparède interrogea quelques-uns de ses auditeurs sur le signalement de cet individu et les pria de reconnaître son masque parmi dix autres masques. Sur vingt-deux déposants, quatre seulement reconnurent le vrai masque; huit hésitèrent entre lui et d’autres, dix indiquèrent un masque inexact.

Le témoignage varie beaucoup dans sa fidélité, suivant les conditions de l’expérience. Celle-ci peut être instituée sur des sujets prévenus du témoignage qu’on leur demandera, ou, au contraire, sur des sujets non prévenus, c’est-àdire placés dans les conditions naturelles de la vie et du témoignage juridique.

Tandis que, dans le premier cas, où, sur des témoins prévenus, l’attention est à son maximum, le coefficient de fidélité oscille entre 80 et 90 pour 100, dans le second cas, sur des témoins non prévenus, ce coefficient ne dépasse guère 60 pour 100, et s’abaisse le plus souvent à 30 ou 20 pour 100.

Il existe aussi, dans les conditions du témoignage peu étudiées par les psychologues, un facteur dont l’observation clinique permet de mesurer l’importance, c’est V émotion, dont on connaît l’action dissolvante sur la synthèse mentale et l’influence perturbatrice sur l’ensemble de l’activité psychique. M. Janet a judicieusement insisté sur la

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dissociation des souvenirs par l’émotion. Celle-ci nuit à la fidélité du témoignage, en troublant l’observation des faits, et parfois aussi en troublant la déposition, si le témoin est ému au moment où il la fait.

Le témoignage augmente, en général, de valeur avec l’âge du témoin. Chez les enfants, l’étendue de la déposition est souvent considérable, et l’assurance du témoin imperturbable. Ces deux caractères sont multipliés par l’interrogatoire et les dépositions successives, à cause de l’extrême suggestibilité de l’enfant. La fidélité, au contraire, est au minimum, et les dépositions presque constamment erronées. La suggestibilité, extrême de cinq à douze ans, diminue avec l’âge. C’est elle surtout qui, par l’intervention de la suggestion étrangère, altère le témoignage de l’enfant en justice. Le témoignage des garçons est plus fidèle que celui des fillettes. Le témoignage des hommes est moins étendu et moins assuré, mais plus fidèle que celui des femmes.

Il faut indiquer ici l’influence nocive exercée sur les témoins, dans les procès criminels, par les suggestions de la presse. Celle-ci, par ses comptes rendus^ ses commentaires et ses illustrations, introduit dans l’esprit des futurs témoins des éléments inexacts, qui peuvent troubler et déformer leurs souvenirs et fausser leurs dépositions.

Le témoignage, enfin, est éducable par l’exercice. Les essais d’entraînement expérimental, institués par Mlle Borst, ont démontré la perfectibilité des qualités du témoignage chez les sujets, à la suite des exercices.

Après avoir signalé les heureux résultats de l’exercice professionnel de l’observation constatés, à raneienne Ecole pénitentiaire, sur les élèves invités à la reconnaissance d’un objet d’après la méthode du portrait-parlé, de Bertillon, M. G. Granier (1) conclut à l’avantage de l’exercice de la faculté d’observation dans un sens déterminé, et démontre la supériorité des résultats d’un enseignement raisonné, comparé aux effets d’une plus grande culture générale.

(i) G. Geaniee. Aveu et témoignage. Critique de la Preuve orale. Journal du Ministère -public, rgoô..

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On voit immédiatement quel grand intérêt pédagogique il y aurait à cultiver par un entraînement méthodique les aptitudes des enfants au témoignage. Ces exercices seraient plus utiles que ceux par lesquels on s’évertue au contraire à développer leur imagination aux dépens de leur esprit d’observation.

Cette culture de l’esprit d’observation, Guy de Maupassant en a merveilleusement montré la nécessité et la méthode, dans la préface de Pierre et Jean. Au cours de cette profession de foi littéraire, l’illustre écrivain, invoquant les préceptes de Flaubert, rappelle les conseils de son maître, en une page adressée à ceux qui se destinent au roman, mais qu’on peut citer ici comme l’exposé modèle de la méthode d’éducation du témoignage :

« Il s’agit de regarder tout ce qu’on veut exprimer, assez longtemps et avec assez d’attention pour en découvrir un aspect qui n’ait été vu et dit par personne. Il y a, dans toat, de l’inexploré, parce que nous sommes habitués à ne nous servir de nos yeux qu’avec le souvenir de ce qu’on a pensé avant nous sur ce que nous contemplons. La moindre chose contient un peu d’inconnu. Trouvons-le. Pour décrire un feu qui flambe et un arbre dans une plaine, demeurons en face de ce feu et de cet arbre, jusqu’à ce qu’ils ne T*essembJent plus, pour nous, à aucun autre arbre et à aucun autre feu.

<f C’est de cette façon qu’on devient original.

« Ayant en outre posé cette vérité qu’il n’y a pas, de par le monde entier, deux grains de sable, deux mouches, deux mains ou deux nez absolument pareils, il (Flaubert) me forçait à exprimer, en quelques phrases, un être ou un objet, de manière à le particulariser nettement, à le distinguer de tous les autres objets de même race ou de même espèce.

Quand vous passez, me disait-il, devant un épicier assis sur sa porte, devant un concierge qui fume sa pipe, devant une station de fiacres, montrez-moi cet épicier et ce concierge,^ leur pose, toute leur apparence physique contenant aussi, indiquée par l’adresse de l’image, toute leur

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nature morale, de façon que je ne les confonde avec aucun autre épicier ou avec aucun autre concierge, et faites-moi voir, par un seul mot, en quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux cinquante autres qui le suivent ou le précèdent. )) ■

Toutes les considérations précédentes concernent uniquement le témoignage normal et sincère, tel qu’il se présente dans les conditions ordinaires de la vie en général, et notamment dans la pratique judiciaire.

L’étude expérimentale du témoignage illustre, confirme et étend singulièrement les conclusions auxquelles l’observation clinique et médico-légale avait conduit, sur le même sujet, les experts et les aliénistes. Une conclusion générale et supérieure se dégage de toutes ces études : l’esprit humain est normalement incapable d’un témoignage fidèle et complet. Cette incapacité tient à des lacunes et des troubles de la perception et de la mémoire, à des erreurs spontanées ou provoquées de l’imagination, notamment à la tendance à la fabulation inventive, à des fautes de jugement et à l’influence de la suggestion personnelle ou étrangère.

Ces éléments d’erreurs, ces facteurs d’incertitude du témoignage, je les ai étudiés dans un mémoire sur la Mythomanie, doni il me faut ici résumer la substance.

J’ai proposé de désigner, sous le terme de Mythomanie, la tendance, plus ou moins volontaire et consciente, de l’esprit à l’altération de la vérité, au mensonge et à la fabulation. Et, au début de cette étude, j’ai montré que si. la Mythomanie est, par définition, un état pathologique^ il est cependant une période de ta vie, celle de l’enfance, où elle représente un état physiologique, et résulte de l’exercice normal des fonctions psychiques.

Soumise en effet aux lois générales de l’évolution organique, notre mentalité parcourt, dans son développement, les étapes successives accomplies dans le cours des âges par celles de nos ancêtres ; et l’enfant des civilisations modernes, offre, dans ses réactions psychiques, la plupart

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des caractères que retrouve l’anthropologie, à l’origine de la pensée humaine. Aussi l’enfant, véritable primitif, peut-il être considéré comme le représentant actuel des périodes préhistoriques de l’esprit humain, et, pour ainsi dire, comme un spécimen moderne de paléopsychologie.

L’enfant, sans expérience, sans jugement, dépourvu de ces données de comparaison et de contrôle qui forment l’esprit critique, est un être peureux, imaginatif et suggestible, qui offre dans son fonctionnement cérébral tous les éléments d’une activité mythique naturelle et incessante.

Cette activité mythique s’éveille chez lui, dès le début de la vie psychique elle-même, s’accuse avec les progrès du développement de l’esprit et va ensuite en s’atténuant, pour disparaître chez les sujets normaux, vers l’âge de la puberté. La tendance mythique persiste, au contraire, au delà de la puberté chez les sujets anormaux, auxquels convient le nom de my thomanes, et se traduit chez eux, au cours de leur vie, par des manifestations pathologiques, qui indiquent leur tendance constitutionnelle au mensonge, à l’invention, à la fabulation et à la simulation.

Si l’enfant est normalement disposé à altérer la vérité, à mentir et à fabuler, c’est parce que, chez lui, l’écorce cérébrale, substratum organique de l’activité psychique, n’est pas encore complètement développée. Avec les aimées, les progrès du développement cortical enrichissent le dépôt des matériaux sensoriels, multiplient les connexions régionales et, par conséquent, les associations d’images, d’idées et de tendances. L’apprentissage de la perception se fait par 1 éducation des sens; la richesse de la mémoire s’accroît par la répétition des expérienoes; les fantaisies de 1 imagination s’amendent, les écarts du jugement se corrigent par la comparaison, le contrôle et la réduction réciproque des données de l’expérience les unes par les autres. Ainm se réalise, par le développement et rexercice de toutes ces fonctions, réquilibre harmonieux des facultés psychiques. Dans ce conflit incessant des apports sensoriels qu il reçoit du monde extérieur et des réactions psychiques

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qu’il leur oppose, l’être normal en voie de croissance ne cesse, dans son évolution vers l’âge adulte, de s adapter peu à peu au monde extérieur et d’accomplir des progrès dans l’aptitude à percevoir la vérité, à la retenir et à la reproduire par le discours; c’est dire qu’il tend à devenir, en un mot, de plus en plus apte au témoignage juste.

Mais, que le développement cérébral subisse, pour des raisons pathologiques, un ralentissement ou un arrêt définitif, à une phase quelconque de l’enfance; alors, indépendamment de tous les autres signes, corporels ou psychiques, qui marquent dans l’organisme ce retard ou cet arrêt de développement, on observe, comme une des conséquences fatales de cette arriération, de cette débilité mentale, une infirmité proportionnelle de la perception, de la mémoire, du jugement, etc... ; la persistance de l’état infantile de l’esprit entraînera la persistance de l’activité mythique; le débile, l’arriéré, incapable de percevoir la réalité, de la retenir sans déformation, et de la reproduire sans altération, sera un mythomane. Il sera donc, par suite de sa débilité mentale, incapable de témoigner.

Nous voici déjà; sur le terrain pathologique, et l’on peut voir ainsi combien la transition est facile, entre les deux domaines, normal et morbide, de l’activité intellectuelle; puisqu’il suffit d’un simple trouble, même partiel, du développement organo-psyehique, pour qu’un sujet, qui semble par ailleurs tout à fait sain, reste, à l’âgé adulte, aussi incapable de témoigner qu’un enfant.

C’est que le témoignage met en jeu une telle somme de qualités psychiques, qu’il apparaît, en effet, comme un des réactifs les plus sensibles et comme la marque la plus probante du degré- d’équilibre et de perfection de la mentalité. Et si les bons témoins sont si rares, c’est parce que les esprits complets et équilibrés sont, en réalité, exceptionnels.

Les imperfections de développement de l’esprit entraînent donc, chez Fenfant arriéré, et, plus tard, chez l’adulte, la persistance, l’exagération et le caractère anormal de l’activité mythique, c’est-à-dire la mythomanie. La mytho-

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manie nous apparaît alors comme un stigmate de dégénérescence mentale. En effet, elle s’associe toujours, dans ses manifestations, à d’autres marques de déséquilibre psychique. Ces marques de déséquilibre sont des tares intellectuelles, affectives et morales, qui inspirent les paroles et dirigent les actes de ces sujets, et confèrent ainsi à la mythomanie une gravité sociale et, par suite, un intérêt judiciaire et médico-légal de premier ordre.

Cette transition m’amène à étudier maintenant le témoignage chez les anormaux de V esprit, chez les psychopathes. Je ne m’arrêterai pas longtemps sur ce sujet, parce que les aliénés et les déments sont, comme on le sait, déclarés par la loi incapables de témoigner. Dans de certaines conditions cependant, ils peuvent être appelés, en vertu du pouvoir discrétionnaire du Président, à donner devant la Cour d’assises de simples renseignements, sans prestation de serment et à condition que le Jury soit averti de l’état intellectüël du témoin. •

En réalité, cependant, témoignent devant toutes les juridictions de nombreux aliénés, dont l’affection mentale n’est soupçonnée ni par le public, ni par les magistrats; et il est certain qu’à côté de l’histoire déjà si riche des aliénés méconnus et condamnés, on pourrait écrire celle des aliénés méconnus, acceptés comme témoins et crus sur parole par les tribunaux.

On peut essayer d’établir les principales variétés d’altérations pathologiques du témoignage, suivant les catégories d’aliénés appelés à déposer. M. Sommer (de Giessen) a ébauché ainsi une intéressante tentative de groupement des dépositions pathologiques. Je proposerai moi-même, sans la développer, une classification générale des témoignages morbides, fondée sur le mécanisme pathogénique de l’erreur chez le déposant.

On peut étudier les altérations du témoignage successivement chez les Débiles, les Déséquilibrés, les Déments et les Délirants. ,

Chez les Débiles, le témoignage est altéré par la faiblesse

le témoignage

congénitale de l’intelligence, l’infirmité plus ou moins prononcée des facultés, consécutives à un arrêt de develop-

pement du cerveau. . . , „ t

La psychologie expérimentale, jointe ici a 1 observation clinique, a bien montré à M. Rauschburg, à M. Stem, a M. Binet, à M. Placzek, que les débiles, même peu atteints, et dont les tribunaux acceptent les dépositions sont, le plus souvent, incapables d’un témoignage exact. A l’expérience, ils donnent, dans leurs réponses, deux fois plus d erreurs que les adolescents normaux, interrogés dans les memes conditions. Ils sont beaucoup plus suggestibles; et, chez eux la suggestibilité est mise en jeu par l’inertie mentale, la paresse de la volonté qui dictent aux questions posées les réponses les moins pénibles, celles qui demandent le moins d’effort, qui se font par oui et par non; la suggestibilité est mise en jeu aussi par la crainte et par ia vanité. Les débiles sont également inconscients des conséquences de leurs accusations, et, par suite, incapables de comprendre la portée de leur témoignage. Aussi peut-on conclure qu’à une faible débilité intellectuelle correspond nécessairement une grande incapacité testimoniate.

Le plus souvent, à la débilité se joint la déséquilibration de l’esprit. L’activité psychique est alors non seulement pauvre, mais encore inégale et désordonnée; il existe non seulement une insuffisance générale de la mentalité, mais des déviations, des perversions des appétits et des instincts, des tendances pathologiques variées.

Ces débiles, infantiles psychiques persistants, sont ceux dont j’ai étudié les manifestations mytbopatbiques, en montrant que les fausses dépositions, les mensonges, les fables qu’ils débitent, les simulations qu’ils organisent, sont provoqués par les perversions instinctives et les tendances vicieuses qui s’associent chez eux à la mythomanie. Ces éléments pathologiques qui poussent ainsi au faux témoignaage un grand nom-bre de débiles sont ; la vanité, la malignité et la perversité. J’ai ainsi distingué trois classes de Mythomanies : vaniteuse, maligne et perverse, souvent aiociées d’ailleurs chez les mêmes sujets débiles et vicieux,

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et qui engendrent les auto-accusateurs mensongers, les fiétéro-accusateurs criminels, les faux enfants martyrs, ies prétendues victimes de sévices dramatiques, les dénonciateurs de forfaits imaginaires, principalement d’attentats à la pudeur et de viols, etc...

On voit ainsi s’exercer, dans la spontanéité impulsive de ses manifestations, la mythomanie maligne de ces sujets pervers, qui mentent et simulent simplement pour se divertir; accusent et dénoncent autrui uniquenaent pour semer lé mal autour d’eux, et s’attaquent ainsi à des personnes qui n’ont en rien mérité leur rancune ou leur vengeance. Dans d’autres cas, on voit s’associer la vanité et la malignité, à l’origine occasionnelle de l’accès mythomaniaque ; les petits vicieux, à la fois enchantés d’occuper d’eux l’opinion publique et heureux de nuire, se complaisent en des fables odieuses, avec lesquelles ils font, du même coup, autant de bruit que de mal.

Enfin, certains enfants, plus débiles d’esprit que malins de tendances, sont portés à la mythomanie par la curiosité ; telle cette fillette, citée par M. Motet, qui avait commis une monstrueuse dénonciation mensongère contre un individu innocent, et qui, interrogée par M . le juge Atthalin sur les motifs de son acte, déclara ingénument qu’elle avait provoqué toute l’affaire pour avoir l’occasion de s’asseoir dans les beaux fauteuils du cabinet de l’instruction, dont le luxe lui avait été vanté par une de ses petites camarades, appelée quelques jours auparavant à déposer dans une enquête.

On ne saurait trop insister, ici, sur le rôle considérable joné chez les débiles, principalement chez l’enfant, par la suggestion étrangère dans V organisation du laux témoignage.

La suggestion étrangère alimente et enricbit toujours, déforme souvent, et crée parfois de toutes pièces la fable racontée par le petit sujet. MM. Lasègue, Bourdin, Brouardel. Motet, P. Garnier, ont tour à tour insisté, dans des travaux classiques, sur le rôle de la suggestion dans l’édification du roman accusateur chez les enfants. Cette influence suggestive est d’autant plus marquée ^ue l’enfant

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'est plus jeune et je ne saurais en donner une meilleure idée qu’en résumant ici quelques observations vraiment probantes de ce processus.

Voici un cas type du genre, observé par M. Lasègue, et dont j’emprunte à mon maître, M. Motet, la relation résumée à la Société de médecine légale :

« Un écolier rentre en retard au domicile, sa mère le gronde. « Qu’as-tu fait ? Pas de réponse. — Tu as encore été courir? — Oui, Maman. — Où cela ? Pas de réponse.

Avec d^ bommes, peut-être ? Dis la vérité, ou tu seras

battu ! — Oui, maman. « De question en question, et àe <c oui maman » en « oui maman », la mère finit par faire raconter à l’enfant xm prétendu attentat à la pudeur, commis par un commerçant d’une rue voisine. A l’arrivée du père, la mère s’écrie avec colère ; « Répète à ton père ce que tu viens de m’avouer I » L’enfant raconte Tbistoire désormais fixée dans son esprit, et la répète encore mot à mot devant le commissaire de police et devant un juge d instruction qui ouvre une enquête; et l’enfant, suivant son récit, désigne la maison. Le commerçant qu’il accuse, et qui ne comprend rien à ee qui se passe, proteste avec énergie, donne la preuve qu’il n’était pas seul au mom^ent où l’enfant prétend être venu cbez lui. Le magistrat instructeur charge le Professeur Lasègue d’examiner l’enfant, qui finit par avouer que l’attentat à la pudeur n avait jamais existé que dans rimagination de sa mère.

Bien d’autres exemples, que j’aî cités ailleurs, prouvent la puissante influence exercée sur les dépositions des enfants et des débiles par la conversation de l’entourage et les questions des parents. Ce sont souvent celles-ci qui constituent seules, ou presque seules, le dossier des accusations portées par les petits sujets. Ainsi s arrange et se fixe une bistoire, que l’enfant apprend par cœur, et dont rien, ensuite, ne saurait le faire démordre. L’enfant n’en veut rien oublier en la récitant, reste invariablement fidèle à la version fixée dans sa mémoire, et n apporte à son récit de variantes que celles qui lui sont commodément

suggérées par les interrogatoires successifs.

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Cest par le même mécanisme qu’exercent leur influence sur le témoignage des débiles les suggestions de la presse, illustrée ou non, qui décrit et représente les scènes dramatiques, sur lesquelles auront à déposer plus tard les témoins.

Les sourds-muets, souvent faibles d’esprit et suspects au point de vue de la capacité testimoniale, peuvent témoigner lorsque leur développement intellectuel est considéré comme suffisant, et qu’on peut communiquer avec eux par écrit. La plupart du temps, l’assistance d’un professeur de sourds-muets est nécessaire pour servir d’intermédiaire entre le témoin et les magistrats.

Chez le débile adulte, le plus souvent déséquilibré, on reconnaît les mêmes éléments générateurs de l’altération du. témoignage. La mythomanie se traduit chez lui par les divers aspects de la lobulation lantastique : hâblerie, mystification, auto-accusation criminelle, hétéro-accusation calomnieuse, simulation d’attentats, etc.

Parmi les Déséquilibrés dont le témoignage est extrêmement suspect, figurent les hystériques et les épileptiques. Chez ces malades, le témoignage est altéré par des troubles variés, soit de la perception (illusions, hallucinations), soit de la mémoire (amnésie, paramnésie, états de crépuscule, de somnambulisme, d’obnubilation, de vertige, etc...), soit de la conscience (états de confusion, de délire, etc...), soit jugement, soit enfin par des états passionnels violents.

Le témoignage des psychopathes intoxiqués (alcooliques, morphinomanes, etc...) est faussé par des troubles psychosensoriels, des erreurs de mémoire, des altérations des sentiments, 1 obnubilation ou l’affaiblissement de l’intelligence ou de la moralité.

Le témoignage des Déments est altéré surtout par les lacunes de la mémoire, par l’interprétation fausse et hostile de ces erreurs de la mémoire, et aussi par les troubles de l’attention et de la conscience, par l’apathie et l’indifférence, par 1 abaissement général du sens critique. Sans entrer dans 1 étude des altérations du témoignage chez les déments, il faut signaler ici le danger particulier que pré-

le témoignage

sentent, du point de vue du témoignage, les déments peuavancés, les sujets atteints, comme tant de paralytiques généraux au début, d’un simple affaiblissement psychique, que rien ne décèle encore dans leur attitude, leur langage et l’ensemble de leurs réactions extérieures.

Il existe enfin une variété de démence, dite presbyophrénique, presque spéciale aux femmes âgées, qui affecte les rapports les plus étroits avec les troubles psychiques des polynévrites alcooliques, et dont les symptômes principaux sont, avec la conservation relative du jugement, la perte de la mémoire, les fausses reconnaissances et la fabulation. Ces malades, qui ne se rappellent rien de leur passé récent, inventent toutes sortes d’histoires imaginaires, qu’ils débitent à leur interlocuteur sur le ton de la plus parfaite et de la plus sincère conviction ; ils affirment avec bonne foi et énergie reconnaître des gens qu’en réalité ils n’ont jamais vus, etc. On conçoit quels dangers peuvent présenter, du point de vue du témoignage, les assertions de tels malades, lorsque la démence, encore au début, laisse au témoin toutes les apparences de la santé

^ Le tânoignage des Délirants est faussé, soit par les troubles de la perception (illusions et hallucinations) ou de l’imagination, soit par les interprétations morbides et les erreurs du jugement, soit par les idées délirantes,^ surtout les idées de persécution, de dépossession, d auto-accusation, etc. , • 4.

Beaucoup de ces aliénés systématiques, qui ont conservé toute leur activité mentale, - surtout ceux qui ne orésenlent pas d’hallucinations, les fous lucides et raisonnants atteints de psychoses interprétatives, — donnent au public et aux magistrats l’illusion d’une parfaite santé men- S e erfont cependant devant les juges des dépositions Dchement pa&ologiques, qui peuvent exercer une influence très f£:heuse sur la conviction des magistrats. Un

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atteints du délire des quérulants, ne comparaissent d’ailleurs, comme accusés ou comme plaignants, devant la justice, qu’en vertu de leur constitution psychopathique, et à cause d’une maladie mentale méconnue de tous, sauf des aliénistes.

Parmi les innombrables variétés de faux témoignages d’origine pathologique, il faut accorder une mention spéciale aveux morbides, aux auto-accusations, et aux auto-hétéro-accusations .

Dans un rapport sur les Auto-accusateurs au Congrès de Grenoble, en 1902, j’ai montré, après M. Régis, que l’aveu pathologique d’un crime concerne, le plus souvent, dans les deux tiers des cas environ, un crime inexistant ; et, dans d’autres cas, un crime réel, mais non imputable à rauto-dénonciateur ; parfois meme un crime de l’autodénonciateur, mais grossi, exagéré et avoué sans sollicitation extérieure, sous l’influence d’un remords légitime, mais d’origine pathologique. .

L’auto-dénonciation pathologique est fréquente, surtout chez les alcooliques ; élle est alors le fait d’un délire hallucinatoire dramatique, dans lequel le malade s’improvise le héros d’un meurtre dont la donviction s’impose à lui, sous forme d’une idée post-onirique, c’est-à-dire survivant au rêve, après la guérison du délire actif qui l’a fait naître. •

Dans d’autres cas, F auto-dénonciation est le fait de mélancoliques ou d’hystériques, victimes également de' convictions morbides d’origine hallucinatoire et délirante. Enfin j’ai déjà indiqué l’auto-accusation par. vanité ou par suggestion chez les débiles. -

On connaît le rôle dramatique joué par les auto-accusations pathologiques, dans les procès de sorcellerie du moyen-âge, au cours desquels d’innombrables malades payèrent de leur vie les sabbats et les orgies démoniaques dont elles s’accusèrent, sous l’influence de leurs convictions délirantes, d’origine mélancolique, 'toxique, hystérique, vésanique, etc...

L'auto-hétéro-dénonciation que j’ai décrite chez certai-

DE TÉMOIGNAGE

K€s taythomanos malign-es at vaaiteuses, ^est l'aveu dans lequel l’accusatrioe dénonce, avec elle^même, /une aütFe personne quelle -désigne -comme un complice. Cette variété d’aveu pathologique porte presque toujours sur des faits d’ordre génitah(viol, avortement, etc.).

Le témo-ignagé peut donc têtre altéré jchez les délirants, soit par des créations fantastiques d’ordre hallucinatoire, soit par des fabulations inventives d’ordre 'imaginatif, soit par des dêduclions erronées d’ordre interprétatif, des raisonnements faux inspirés par le trouble primitif des sentiments et la déviation secondaire de la logique. -

H existe d’ailleürs, ^ntre tes 'états délirants vrais et les états 'normaux une série d’états interraédiaires, qui, si on les considère -du point de vue de leur influence sur le témoignage, forment la transition entre la santé mentale et le délire ; ce- sont les états pu-ssionneZs, créés par l’amour, la haine, la colèPêvtlesï grandes- émotions -d’ordre religieux, patriotique, pjc>litique,^étc... La Combinaison de ces troublés paésronnêîs avec l’activité psychique de chaque .sujet aboutit- à des réactions variées qui toutes altèrent dans tel ou tel sens èt plus ou moins prof ondémerit le ^témoignage.

Les cormîusions judiciaires et médico-léÿales qui se dégagénl de cette étude peuvent être résumées dans tesjproposîtions suivantes.

ie témoignage ne mérite pas, en général, la croyance qu’on est disposé à lui accorder. Il doit être tenu pour d’autant moins exact, qu’il émane d’un sujet moins avancé en âge ; le témoignage de l’enfant doit être considéré, sinon comme irrecevable, au moins comme extrêmement suspect, et n’être jamais accepté que sous bénéfices d’inventaire et de contrôlé.

On doit toujours rechercher, chez d’enfant, les éléments de la suggestion étrangère, volontaire ou involontaire, de la part de ‘reritourage : parents, maîtres, etc. . .

La loi décide, par l’article 79 du Gode d’instruction criminelle, que l^nîant, au-dessons de quinze ans, pourra être entendu, uu cours de afinstruction, sous forme de

236 PATHOLOGIE DE l’iMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÊ

déclaration et sans prestation de serment. Une jurisprudence plus récente autorise cependant, sans la déclarer obligatoire, la prestation de serment devant la Cour d’assises, par l’enfant au-dessous de quinze ans.

Le législateur a voulu indiquer par là que l’enfant, ne se rendant pas compte de la gravité du serment, pouvait être dispensé de cette formalité.

Toute la pratique judiciaire devrait s’inspirer de la sagesse de ces dispositions vis-à-vis de l’enfant. Les magistrats ne devraient, en aucun cas, accorder au témoignage de l’enfant une valeur effective ou morale qu’il ne peut comporter ; et le devoir du médecin légiste est d’éclairer les magistrats sur le peu de valeur probante qu’ont, à toutes les phases de la juridiction, les témoignages ou les renseignements émanés de l’enfant.

Le Code d’instruction criminelle établit que les témoins doivent être entendus et non interrogés : des questions peuvent être posées au témoin seulement après sa déposition. Cette disposition, destinée, dans l’esprit du législateur, à assurer la sincérité spontanée du témoignage, ne s’oppose nullement, en réalité, à la production des fausses dépositions de la part de l’enfant. Celui-ci, en effet, nous l’avons vu, peut avoir déjà appris, avant sa comparution devant le magistrat, la déposition qu’il va faire, et parfois il récite celle-ci comme une leçon qu’il sait par cœur. Quant aux questions secondaires adressées au petit témoin, si elles n’émanent pas d’un homme très expert en psychologie infantile, elles aboutissent souvent, nous avons vu pour quelles raisons, à préciser le mensonge et à enrichir la fable primitive.

Le témoignage des vieillards doit être tenu pour suspect, principalement s’il porte sur des faits récents.

La lormalité du serment n’a pas en réalité les effets qu’on attend d’elle. Il ressort, en effet, des enseignements de la psychologie expérimentale et de la pratique judiciaire, les conclusions suivantes.

Le serment n’augmente pas sensiblement la véridicilé de la déposition chez les témoins sincères et honnêtes, et

LE TÉMOIGNAGE 237

il n empêche guère les menteurs de mentir. Il est certain qu il ne rend pas la raison aux aliénés et qu’il n’améliore pas le témoignage des débiles, souvent incapables d’ailleurs d en comprendre la portée.

La formule sacramentelle du serment, qui impose au témoin de dire toute la vérité et rien que la vérité, date a une epoque où la psychologie positive n’était pas née, et elle apparaît aujourd’hui en désaccord flagrant avec la psychologie même du témoignage, qui nous montre la distance qui existe toujours entre la vérité et les dépositions des témoins les plus sincères et les plus honnêtes. Le droit pénal romain était d’ailleurs moins exigeant, puisqu il demandait au témoin non pas s’il savait, mais s’il pensait avoir vu telle ou telle chose (non scire, sed arbitrari).

Le serment, incapable de conférer la capacité de dire la vente, m apparaît donc comme une formalité inutile, vestige des anciennes jurisprudences, et dont la suppresdiminuerait en rien la valeur générale des tTmoi-

giiagîB'S*

n.»- f ““•'«iter la prochaine suppre=swn de la plus vaine et de la plus vexatoire des formt

U®’’-.!® experts, celle du serment

préalable, qui, d ailleurs, dans la pratique médico-légale courante, tend de plus en plus à tomber en désuétude *

ran^rà*® serment, se rattache celle de l’assu-

rance des témoins. L’observation clinique et l’expérimentation montrent que la conviction avec laquelle dépose le nullement proportionnelle à l’exactitude des faits affirmes. L assurance du témoin dépend beaucoup plus de la nature suggestible de son esprit et des tendance^ affnmatives de son caractère que de la vérité objective des dépositions certifiées. Les enfants, les débiles les hvstl!

inébranlable une energie de sentiment bien faites pour exercer sur les juges et les jurés l’action suggestive la plus

calemem f décisive, dans des dépositions rLi-

calement fausses, issues des troubles pathologiques de leur

238 PATHOLOGIE DE l’iMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÉ perception, de lénx mémoire^, de leur imagination et de leur jugement.

Le; magistrat,, désireux de s’inspirer, dans la pratique, des enseignements de la psychologie clinique expérimentale, devra, autant que possible, se méfier de sa propre intervention vis-à-vis du témoin, que peut influencer son interrogatoire, et. éviter toute suggestion, sur lui par son attitude^ son accent et la, nature de ses; questions. Il essaiera d’apprécier la valeur subjective du témoin, et attachera autant; d’importance à la psychologie du déposant qu’au; contenu de sa déposition.

Chaque témoignage revêt, dans sa. forme même, la valeur d’un, fait p^chologique qui; mérite d’être étudié en soi, indépendamment des faits objectifs sur lesquels porte la déposition. La forme du témoignage fournit, en effet, en elle-même, au magistrat, des éléments d’appréciation sur le: niveau intellectuel, le degré de culture, , les tendances sentimentales, l’orientation de l’esprit, les préoccupations présentes, etc... du témoin.

La conclusion qui se dégage de celte étude, c’est la nécessité de l’étroite collaboration, sur le terrain, de l information judiciaire, du.magistrat et de l’expert aliéni&le>

Certaines situations judiciaires particulières imposent avec plus, d’urgence encore cette collaboralion ; telles sont celles que créent les auto-accusations et les héléro-accusationsi

Dans les auto-accusations, la nature morbide de l’aveu n’exclut pas la réalité possible du crime: dénoncé ; d’autre part, la: réalité du crime dénoncé n’exclut pas la nature; pathologique possible de la dénonciation. Aussii, tout autoaecusateur devrait-il être soumis à l’expertise' médicale.

Rn l’absence d’expertise^ le problème- de l’ auto-accusation reste dans le domaine judiciaire^ et comporte dee ^lutiojas’; juridiqueSj dont j’ar exposé l’intérêt et les variétés: possibles, dans- mon travail sur les auto-accusateurs> L’étude des faits- d’auto-aceusation démontre cjudls ont pu et: peuventr encore entraîner de- regrettables conséquences pratiques- et judiciaires j dans l’ordre: des actions inutiles^

LE TÉMOIGNAGE

des longues. préventiGns,, des enquêtes- stériles, enfin des condamnations injustes- .

Dans les hétéro-accusations, les- situations judiciaires créées par les. témoins pathologiques, sont r autrement, graves encore ;.mais: eHes-sonl présentes â l’esprit de tous lès magistrats. Qu’il, me suifise de rappeler ici la célèbre affaire La Roncière, et L’afiaire Eugénie La Roche, rapr

portée par M. Vallon au Congrès de Marseillè, en 1899, dans laquelle furent condamnés aux travaux, forcés à perpétuité Jamet et Léger, accusés de viol par une enfant de treize ans et reconnus innocents,, après un long, séjçur au. bagne- Elus récemment des; affaires de prétendus attentats à la pudeur commis sur des. enfants ont vivement éinu Lopinion pudique.. Je , n’en . citerai qu’une, que jé relèyè dans la chronique judiciaire du journal Le Temps, numéro, du 29. mars. L909 :

« M. B..., du. bourg dé X..., avait été, condamné, l’an dernier, par la Cour d’assises de l’Orne, à un ah de prison pour attentats n la pudeur ; la Cour ayant- fait des réserves sur une question subsidiaire, d’outrage public, à la pudeur, B... vient de comparaître devant le tribunar correctionnel d’Argentan pour y répondre de ce' délit.

« Or, un véritable coup de théâtre s’est produit au cours de l’audience. L’instituteur du bourg de X..., M. Besnard, a apporté, en effet, un témoignage décisif de l’innocence de B... Son principal accusateur, le jeune Y... a avoué à M. Besnard, - — et cela sans crainte aucune, — que tout ce qu’il avait dit aux Assises contre B... était faux ; et la sœur de cet écolier, la jeune Y..., a, de son côté, déclaré à son institutrice qu’en accusant B... elle avait menti ; « par peur des gendarmes ».

« B... avait toujours nié. »

<( En présence de ces faits le Tribunal correctionnel a, relaxé le prévenu des fins de sa poursuite. D’autre part, M® Desniaisons, son défenseur, a introduit une demande en révision du premier procès. »

Afin d’éviter de si regrettables erreurs judiciaires, à l’origine desquelles figurent des troubles mentaux chez un

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malade, et Tignorance par les magistrats de la possibilité de ces troubles mentaux, l’expertise médico-légale s’impose dans ces affaires d’accusation. L’expertise représente, en effet, un indispensable moyen d’information, destiné, en dehors des résultats de l’enquête judiciaire, à mettre en évidence, par la formule même de l’accusation et l’étude du sujet accusateur, le fondement pathologique et l’inanité du roman criminel.

L’étude de l’expert peut éclairer, en de tels cas, le dossier de l’instruction, et suffire à apporter aux magistrats la solution médico-légale du problème judiciaire. Enfin, la question de la responsabilité pénale ou civile encourue par les accusateurs, du fait de leurs dénonciations fausses ou mensongères, mérite d’être discutée dans chaque cas particulier.

Des pages précédentes se dégage la conclusion générale suivante. L’étude du témoignage, qui constitue, pour les magistrats et les experts, une partie des plus importantes de la psychologie judiciaire, représente,^ pour l’esprit critique, la préface indispensable de toute science d’observation et de toute philosophie de la certitude.

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