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LES CÈNE STOP ATHIES

Des troubles de Vémotivité on peut rapprocher les troubles de la sensibilité interne. Là encore Dupré a lait œuvre originale et abouti à des conceptions nouvelles que conlirme l’expérience médicale iournalière.

Sous le nom de Cénestopathies, Dupré a décrit un déséquilibre particulier de la cénesthésie, c’est-à-dire de la sensibilité commune, ou interne. Le cénestopathe est atteint d’un trouble spécial, essentiel, isolé, pur de tout accompagnement délirant, et relevant, non de la sensibilité à la douleur, mais de cette « sensibilité commune » qui nous renseigne, de façon vague et continue, sur la vie interne de nos organes, sur leurs modifications intimes de structure et d’activité. Le malade éprouve, dans certaines régions {céphalique, cervicale, thoracique, etc), une impression étrange {tension, pesanteur, gonflement, oblitération, évidement, etc.), impression gênante plutôt que douloureuse, à la fois sourde et diffuse, sans trafets ni points hyperesthésiques : trouble sensitif bien distinct, par conséquent, de la névralgie, douleur localisée dont le trafet coïncide avec celui d’un nerf. Le malade s’inquiète de cette sensation agaçante et mystérieuse, difficile à exprimer, sorte d’hallucination de la sensibilité interne; et ce malaise, pour ne répondre à aucune lésion saisissable, n’en persiste pas moins indéfiniment, avec pronostic ordinaire de ténacité désespérante, sur lequel insistait Dupré.

lÆS CÊNESTOPATHIES

Dans mes conférences de Polyclinique psychiatrique de l’Infirmerie spéciale (1), puis^ en août IQ07, au Congrès de Genève-Lausanne, avec Paul Camus, j’ai proposé de désigner sous le terme de Cén^stopathies certains troubles de la sensibilité commune qui, par leur spécificité clinique, leur intensité, leur persistance et leur évolution souvent dégagée de tout autre symptôme, apparaissent, dans la pathologie de la sensibilité subjective, comme un syndrome spécial, digne d’être proposé, dans une description particulière, à l’attention des praticiens.

Paul Camus et moi avons rapporté plusieurs observations de ce syndrome^ avec commentaires qu’elles nous ont suggérés, dans notre travail commun sur les cénestopathies (2).

Dans ces dernières années, d’autres cas semblables ont été publiés à la Société de Psychiâtrie, par Blondel et P. Camus (3), par l’un de nous avec Mme Long-Landiy (4), par M. Camus (5), M. Maillard (6), reprenant, dans son inté-

(1) DuPRÊ. Les Psychoses hallucinatoires chroniques. Buïïétin médical, avril 1907.

(2) DUPHOÊ ;et P.. Camus. Xæs Céaestopathies. Mncéfhjale, décembre 19.07.

(3) Ch. Ulondel et F. Camus. Cénestopàthie encéphalique. Société de

psychiâtrie., 27 niai ^^909.. ■ ' .

(4) Dupré et LCiNG-LASDRY.. Céaestopaihies. BociMâ d-e PsycMâirde,

17 mars 1907. . -7

(5) - P. r'AMUx;. Cfine^topatMe et Psychose pjériodiqne. .Socveté de Psychiatrie, 19 décembre 1912.

(6) C. M^aiixard. Les différentes espèces de douleurs psychopathiques.

Corigrès des Aliénistes,^ Kxù\ç.-a.s, ïfyiï.

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ressant rapport, la question des douleurs psychopathiques, distingue celles-ci en hallucinatoires, pilhiaques, paranoïaques et cènes topathiques. J’en ai moi-même observé, depuis ces publications, plusieurs cas, soit à rhôpital, soit dans la clientèle; et je suis persuadé que le nombre des faits de ce genre se multipliera au fur et à mesure que l’on approfondira l’étude clinique de ce syndrome et qu’on apprendra à le mieux distinguer des autres troubles de la sensibilité objective.

Renvoyant pour l’étude des observations aux travaux cités, j’essaierai seulement, dans les lignes suivantes, de résumer les caractères cliniques qui spécifient le syndrome cénestopathi que .

Les éléments de ce syndrome sont bien connus des aliénistes, qui les observent quotidiennement chez leurs malades. Les troubles de la cénesthésie, en effet, existent très souvent chez les aliénés et figurent comme un des éléments les plus fréquents des psychoses.

Il serait nécessaire, à cet égard, de s’entendre sur le sens du mot cénesthésie, et je rappellerai ici brièvement la définition que, à plusieurs reprises, devant la Société de Psychiatrie (1), j’ai proposée des termes « cénesthésie » et « cénestopathie », à l’occasion de présentations de cénestopathes et des discussions engagées sur la place du syndrome en nosologie.

Cénesthésie signifie étymologiquement: ensemble des sensations communes xot'vo? «£<r Béate, d’origine organique, sensorielle ou génitale. Certains auteurs désignent aussi sous le nom de cénesthésie le sentiment intime, plus ou moins obscur, de notre corps, de la tonalité générale de l’exercice de nos fonctions, résultat de la synthèse des sensations, surtout végétatives, qui émanent de la vie de l’organisme. Enfin, par une extension progressive du sens étymologique du terme, une signification plus vaste et plus abstraite, d’ordre plus moral que physique, s’est attachée au mot cénesthésie, devenu parfois presque synonyme des

(i) Dupré. Cénestopathies. Société de Tsychiâtrie, 17 novembre 190g, 19 décembre 1912.

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expressions « ton affectif, humeur, dispositions sentimentales )). Ces diverses attributions du mot cénesthésie, explicables par d’excellentes raisons et notamment par les progrès de la psychologie, ont l’inconvénient d obscurcir parfois le discours, et notamment d’apporter quelque confusion, dans le langage, entre les deux notions du « sensitif » et de r « affectif )>. Les éléments sensitifs, communs ou spécifiques, sont d’ordre représentatif et constituent les matériaux de la connaissance objective. Les éléments affectifs sont d’ordre émotionnel et constituent les états de plaisir ou dé douleur du sujet qui sent, et chez lequel toute sensation s’accompagne d’une tonalité agréable ou pénible.

C’est de la synthèse des éléments primaires de la sensibilité organique que résultent le sentiment de 1 existence, la conscience de l’organisme. Ce sentiment actuel, joint à la mémoire de notre passé, constitue la notion de la personnalité.

Tous ces éléments de la connaissance de notre personne peuvent être altérés séparément et présenter des troubles qui, naturellement, sont souvent associés, mais qui méritent chacun des noms spéciaux. Or, j’ai proposé, avec P. Camus d’appeler « cénestopathies » les troubles des éléments primaires de la sensibilité organique, les vibrations pénibles émanées de tel ou tel territoire cénesthésique.

Les altérations locales de la sensibilité commune, les cénestopathies, ont donc pour principaux caractères d’être simples, essentielles, irréductibles à un autre processus morbide ; d’être localisées, circonscrites à un certain territoire, et différant, par conséquent, des troubles des éléments supérieurs de la conscience organique, qui constituent les maladies du sentiment de la personnalité. Tandis que ces maladies de la personnalité semblent dues à des perturbations de l’activité psychique intéressant les zones d’association de l’écorce, les cénestopathies sont des perturbations de la sensibilité centrale, des organes, semblant intéresser les territoires cérébraux de projection. Enfin, les cénestopathies ne représentent pas un trouble de l’activité instinctive, émotionnelle ou morale ; elles ne cons-

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tilHent pas une maladie de raffectivité^ mais seulement une altération de la tonalité normale de la sensibilité physique de certains territoires organiques.

Les autres attributs fondamentaux des cénestopalhies sont : leur caractère fonctionnel, anorganique, indépendant de toute lésion locale pathogène saisissablé, et enfin leur existence autonome, exempte, dans les cas purs et typiques» de toute réaction psychopathique associée.: Dans beaucoup de cas, on pourra trouver, à l’examen local, une lésion qui semblera déterminer les réactions cénestopathiques; mais l’ablation de la prétendue cause ne supprimera paS: l’effel : et la persistance du trouble cénesthésique local démontrera, tout au moins, la nature secondaire et le rôle accessoire de la lésion dans la pathogénie de l’affection sensitive. Dans beaucoup de cas aussi, on constatera, associées aux troubles cénestopathiques, des réactions morbides (excitation ou dépression, inquiétude, irritabilité, anxiété, neurasthénie, obsessions, préoccupations, hypocondriaques, etc.) conditionnées par les malaises sensitifs, ou combinées à eux, en vertu des aptitudes personnelles des sujets; mais ces associations morbides contingentes peuvent faire défaut et ne font pas partie intégrante du syn-droihe cénestopathique pur.

Dans la clinique psychiâtrique, les cénestopathies apparaissent, associées aux troubles sensoriels, affectifs et inteilectuels, comme une des notes seulement du concert morbide. Elles sont toujours reliées, dans le tableau clinique, à d’autres éléments pathologiques, auxquels elles se juxtaposent ou se combinent pour constituer un système psychopathique plus ou moins riche, un délire plus ou moins systématisé.- Elles sont connues, en sémiologie psychiâlrique, sous le nom de troubles de la sensibilité générale, d’hallucinations cénesthésiques et sont étudiées, dans les Traités, à la suite des illusions et des hallucinations sensorielles. Elles jouent, en effet, dans rédifîcation des psychoses, un rôle analogue à celui des troubles psychosensoriels. Or, si les hallucinations sont presque toujours associées aux idées délirantes, elle peuvent parfois appa-

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raître isolément et persister, un temps variable et parfois fort long^ en dehors de celles-ci, sans être associées à aucun délire. C’est à ce syndrome hallucinatoire pur et indépendant de toute interprétation morbide^ que j’ai proposé de réserver le nom d’hn/Zucinose. Les cénestopathies représentent précisément, dans le domaine sensitif général, réquivalent des hallucinoses dans le domaine sensoriel. On doit les considérer comme des anomalies de la sensibilité commune, à localisations et à caractères variables, qui apparaissent chez les sujets atteints de déséquilibre de la sensibilité.

Or, un grand nombre de malades souffrent de troubles cénestopathiques purs, exempts de toute interprétation délirante. Ces sujets ne vont pas chez le psychiâtre chercher le soulagement de leurs malaises, mais bien chez leur médecin habituel: Et celui-ci, après avoir constaté le caractère insolite des souffrances qu’on lui décrit, adresse son client a tel ou tel spécialiste, suivant le siège des troubles sensitifs ou fonctionnels constatés. L’oto-rhino-laryngologiste, l’occuliste, le gynécologue, l’urologiste, etc., constatant l’absence de toute lésion dans l’organe ou la région dont souffre le sujet, engagent le malade à consulter le neurologiste. Celui-ci, habitué au récit de telles doléances et édifié par l’examen négatif; du système nerveux, conclut le plus sort^-ent à la uature hystérique, neurasthénique, psychasthénique, ou hypocondriaque d’un mal, dont la désignation, difficile à préciser, ne s’accommode qu’imparfaitement des termes- d’algie, topoalgie, pdynie,: paresthésie névralgie, névralgisme (Sicard), etc. Or, d’une part, l’examen . des su jets ne : permet de constater chez eux, le plus souvent, aucun symptdipe d’hystérie, de neurasthénie, d’hypocondrie : le. syndrome se réduit ordinairement au trouble sensitif, plus ou moins localisé à une région déterminée, que les malades s’efforcent de décrire, toujours à peu près dans les mêmes termes, aux différents médecins qu’ils consultent. D’autre part, analysé en lui-même, le syndrome ne répond à aucune des déterminations proposées : d’abord il ne correspond à aucun territoire nerveux

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anatomique, à aucune région fonctionnelle définie; ensuite il n’est pas caractérisé par la douleur : il ne mérite donc pas le nom d’algie ou d’algisme. Proches parentes des algies, souvent associées à elles, les cénestopathies sont plus voisines des paresthésies que des douleurs; elles apportent à la conscience du sujet non pas les vihraüons lancinantes, pongitives, excruriantes, etc., qui caractérisent la douleur; mais la gêne, le trouble, l’inquiétude, le tourment, que provoque la perception consciente d une altération organique inexplicable.

On verra, par la description résumée du syndrome, combien, en dépit de leurs variétés respectives et de leur association possible, les cénestopathies céphaliques, par exemple, diffèrent des douleurs de tête : que celles-ci relèvent de la migraine, des névralgies de la 5® paire ou du nerf d’Arnold, du névralgisme (Sicard) ou des innombrables céphalées symptomatiques. Les mêmes différences existent entre les diverses cénestopathies régionales et la rachialgie, la coccygodynie, les cardialgies, les gastralgies, les clous, les points douloureux, les topoalgies, etc. Non seulement les syndromes diffèrent par leur étiologie, leur évolution, etc., mais ils diffèrent encore et surtout par leurs caractères intrinsèques, par leur tonalité spécifique, leur timbre sensitif, pourrait-on dire.

Le nom qui conviendrait le mieux au syndrome que nous étudions ici serait celui de paresthésies, qui désigne les perversions de la sensibilité. Mais ce terme serait lui-même bien trop compréhensif. Les « cénestopathies » ne sont qu’une espèce du genre « paresthésie », qui comprend bien d’autres variétés d’altérations, objectives et subjectives, de la sensibilité, et méritent, parmi tous ces troubles, d’être individualisées au nom de caractères particuliers, qu’il suffit de résumer pour en montrer la spécificité clinique.

Les malades se plaignent, en effet, d’éprouver dans différentes parties du corps des sensations anormales, à caractère plutôt pénible et gênant que douloureux, dont la nature insolite les trouble, et dont la durée persistante les

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inquiète. Il s’agit de sensations étranges, souvent indéfinissables, et décrites par les malades avec un grand luxe d’images et de comparaisons, proportionnelles, dans leur précision et leur pittoresque, au niveau intellectuel et à la richesse imaginative des sujets. Ceux-ci, d’ailleurs, sentent souvent l’imperfection de leurs récits descriptifs, inhérente à l’insuffisance du langage pour exprimer des sensations d’un ordre nouveau, inédit, personnel à chaque malade, et sans rapport avec aucune expérience antérieure. Par ce côté de leur affection, les cénestopathes sont parfois, dans la même situation que beaucoup d’aliénés, qui ne trouvent dans le langage normal aucun moyen d’expression capable de traduire les anomalies de leurs sensations et de leurs sentiments,- et, à plus forte raison, le sens nouveau de leurs orientations affectives et de leurs systèmes intellectuels; ces synthèses représentent, en effet, le résultat, par essence inexprimable, d’une activité psychique troublée dans la qualité originelle et dans le mode d’élaboration des éléments de la connaissance. Aussi, pour rendre compte du siège et de la nature de leurs sensations, les malades se livrent-ils à une mimique où dominent l’expression anxieuse et grimaçante du visage et la répétition d’attitudes et de gestes, destinés à combler dans leurs récits des lacunes du langage. Leurs discours, abondants et semés de comparaisons, sont intéressants à recueillir littéralement: car ils constituent les documents les plus précieux pour l’étude clinique de malaises essentiellement variés et personnels, qui changent avec chaque sujet, et qui, émanant de la sensibilité individuelle, défient vraiment, dans leur extrême polymorphisme, tout essai de synthèse descriptive et d’exposition d’ensemble.

Le siège des cénestopathies, souvent impossible à préciser dans ses limites, est presque toujours régional et intéresse, par ordre de fréquence, d’abord la tête, puis l’abdomen, ensuite le thorax, et enfin les membres. Les cénestopathies céphaliques, qu’on peut prendre comme type de description, affectent surtout le nez, les régions

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fronto-nasale, orbitaire, bucco-pharyngée (.1), linguale, occipito-cervicale; elles reconnaissent souvent des localisations plus vagues : intérieur du crâne, région rétrooculaire, rétro-orbitaire, carrefour rhino-bucco-pharyngé, avec liaison d’une région à une autre par une sorte d’anastomose sympathique, de synesthésie, qui éveille, entre différents centres, des correspondances douloureuses. Certains points semblent rattachés les uns aux autres par des liens trop courts, des « nerfs )), dont les tractions s’entrecroisent à travers la boîte crânienne. Les parties sont rétrécies, élargies, aplaties, gonflées, desséchées, recroquevillées, déplacées, modifiées dans leur forme, leur température, leur poids, leurs sécrétions, leur mobilité ou leur fixité, etc. Elles sont maintenues et comprimées par des crampons, des attaches, des appliques, des tenailles, etc. Des corps étrangers s’y interposent, des gaz s’y insinuent, des courants y circulent, des bouillonnements y frémissent, des craquements, des crépitations y éclatent, etc. Des engourdissements, des serrements, des tiraillements, des ballottements, des dislocations sont ressentis, et longuernent décrits. A ces pénibles sensations s’ajoutent d’autres malaises, de nature plus vague et que les malades désignent, faute de mots plus précis, par les termes de paralysie, de congestion, d’anémie, de mort, de pourriture, de carie, d’état de bouillie, etc., de telle ou telle région.

A ces troubles cénestôpathiques peuvent s’associer d’autres syndromes, de nature sensitive ou sensorielle (véritables douleurs, algies, névralgies, prurit, bourdonnements, asthénopie accommodative, hyperesthésie cutanée ou sensorielle, etc.); de nature motrice (spasmes, crampes, tremblements, myoclonies, tics, etc), de nature vasculaire ou sécrétoire (troubles vaso-moteurs, glandulaires) ; des vertiges, des migraines, etc. Enfin, les cénestopathies proprement dites se compliquent souvent d’altération du sentiment de la personnalité et de troubles psychiques accessoires, d’ordre neurasthénique, hystérique, obsédant, etc., dont l’étude ne peut être esquissée ici.

(i) Boulay. TLes pâresthésies pharyngées. -Presse Médicale, mars 1910.

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AEX céBEstopathies crâniennes sont souvent associés des tr-ouMes de ce que l’on appelle la cénesthésie psychique : inhibition de la pensée, déperspnnahsation, etc., qui se combinent étroitement aux perturbations de la sensibilité physique et démontrent bien, sur le terrain de la pathologie, l’identité foncière et originelle de tous les modes de ractivité nerveuse : sensitive, motrice et psychique.

Après ces considérations sur les cénestopathies céphaliques, les plus fréquentes, je ne m’attarderai pas à décrire les cénestopathies thoraciques, à siège plus ou moins diffus ou circonscrit, généralement profond, parfois osseux, avec sensations d’obstruction, de rétrécissement, de corps étrangers, de brûlure, r etc. ; les cénestopathies abdominales, à. prédominànce gastro-intestinale ou. pelvi-génitale; les cénestopathies des membres, d’observation beaucoup plus rare à l’état isolé. Les cénestopathies. viscérales s’accompagnent le plus souvent de troubles fonctiohnels plus ou moins marqués dans la sphère intéressée , par le.. malaise sensitif : dyspepsies, dyspnée, toux, palpitations, dysurie, perturbations génitales, • etc.

Une mention spéciale doit être réservée à l’association de certaines cénestopathies régionales à des paresthésies cutanées, à des prurits, aux troubles variés des névrodermothies, bien analysés par L. Jacquet. On retrouve alors, dans la complexité du syndrome, la richesse et l’indistinction des sensations cutanées et sous-cutanées : toucher, température, pression, action musculaire, etc.

Ainsi esquissées dans leur physionomie symptomatique générale, les cénestopathies reconnaissent encore un caractère, d’ordre évolutif, extrêmement important : c’est leur persistance et leur fixité. Elles durent des années, parfois toute la vie, souvent sans atténuation, ou avec des rémissions, des accalmûes. Le D'' P. Camus, qui a revu dernièrement l’une des malades dont nous avons publié l’observation en 1907, a constaté la permanence, sous la même forme, au bout de plus de cinq ans, des troubles cénestopathiques. Chez certains sujets apparaissent des modifications dans le siège des principaux malaises, preuve indé-

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niable de l’origine centrale des troubles sensitifs. Chez quelques malades, les cénesLopathies évoluent par crises temporaires, intermittentes, curables, à la façon des obsessions, et relèvent, en pareil cas, de la constitution cyclothymique combinée au déséquilibre de la sensibilité. P. Camus (1) a publié le cas très intéressant d’une sexagénaire atteinte, depuis plus de trente ans, de cénestopathies diffuses très intenses, continues et de périodes alternantes d’hypomanie et de mélancolie. Au cours des crises de dépression, les troubles de la sensibilité deviennent le prétexte du redoublement de Fanxiété, de lamentations et d’ébauches d'idées délirantes d’hypocondrie et de négation. Dans les accès d’excitation, les mêmes troubles sensitifs ne réveillent plus de craintes ; la malade les décrit avec bonne humeur et avec la conviction de leur prochaine guérison.

Cette observation met bien en lumière la distinction qu’il faut faire, dans le domaine de la cénesthésie, entre l’élément sensitif et l’élément affectif, en réalité indépendants l’un de l’autre. L’un est du domaine de la sensibilité organique, et se traduit par des sensations périphériques ; l’autre est du domaine de la sensibilité morale, de l’humeur, et se traduit par des états de sentiment agréables ou pénibles, avec euphorie ou anxiété.

Plus rarement, les cénestopathies peuvent reconnaître une origine imaginative, hystérique, et céder soit spontanément, soit à la suggestion. Enfin, chez une dernière classe de malades, les cénestopathies chroniques, après avoir longtemps évolué à l’état pur, sans association vésa^ nique, se compliquent de troubles psychiques, d’ordre dépressif et délirant. Les cénestopathes deviennent des mélancoliques, des anxieux, des hypocondriaques, des négateurs, des persécutés.

Je n’entrerai pas ici dans l’histoire des délires d’interprétation à base cénestopathique, pour laquelle je renvoie

(i) P. Camus. Cénestopatbie et psychose périodique. Société de Tsychiâtrie, 19 décembre 1912.

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à l’intéressante thèse de Tissot (1). Le présent article est, en effet, consacré uniquement à l’étude des cénestopathies pures, dégagées, de toutes les associations morbides, de toutes les réactions secondaires et de toutes les complications tardives, qui peuvent en altérer la physionomie spécifique et en faire méconnaître l’existence autonome.

Parmi les associations morbides les plus communes des cénestopathies, il faut citer surtout les algies, sous forme de névralgies, de migraines, de my algies, de douleurs d’habitude, etc. Les différentes formes de la douleur s’observent avec une particulière fréquence chez les cénestopathes : algies et cénestopathies sont, en effet, deux syndromes de la même famille, deux manifestations de la déséquilibration du système nerveux sensitif. L’association des troubles algiques et cénestopathiques dans la tête réalise un ensemble de troubles subjectifs de la sensibilité, que Sicard (2), sous le nom de névralgisme, a bien distingué des névralgies faciale ou occipitale vraies.

Les réactions secondaires les plus fréquentes chez les cénestopathes sont la dépression psychique, l’anxiété et les préoccupations hypocondriaques. Mais, si presque tous les hypocondriaques ont des troubles cénestopathiques, les vrais cénestopathes ne sont nullement des hypocondriaques. L’hypocondrie, en effet, qu’elle soit mineure ou majeure, est définie par des craintes exagérées ou des conceptions délirantes relatives à la santé. Or, si les cénestopathes se préoccupent beaucoup de leurs malaises, ils sont dans leur droit. Le supplice qu’ils endurent légitime leurs soucis et leurs doléances. En décrivant leurs pénibles sensations, ils ne délirent pas. Ils n’édifient pas de système pathologique sur leurs troubles sensitifs, et n’en présentent pas une explication plus absurde que les sujets normaux qui essaient d’interpréter le mécanisme de leurs souffrances. Ils ne croient pas à l’origine extranaturelle de leurs malaises : ils se bornent à les exposer et à s’en plaindre ; ils

(i) Tissot. Les délires d’interprétation à base cénestopatbique. Paris 1910.

(a) Sicard. Diagnostic des névralgies faciales. Névralgisme facial. Tresse médicale, ai avril 190g.

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en reconnaissent le caractère morbide, cherchent à les guérir ou les soulager, comprennent les raisonnements, acceptent les consolations et ne formulent pas plus d’idées délirantes que les sujets atteints de névralgies chroniques.

Les cénestopathes conservent, pour la plupa;rt, leur activité affective et sociale : ils ne présentent ni la perpétuelle anxiété, ni l’incessante préoccupation de la santé générale, ni l’introspection continuelle, ni l’égoïsme de rhypoeondriaque. Leur inquiétude, leur agitation sont secondaires et proportionnellès à l’intensité et à la. ténacité de leurs malaises.

Toutes les transitions s’observent naturellement entre les cénestopathies simples et les cénestopathies compliquées de réactions délirantes, d’idées d’hypocondrie, de zo'opathie interne, de possession, de grossesse, d’influence, de persécution, de négation et d’immortalité. Il est manifeste également que certaines cénestopathies, comme beaucoup d’hallucinoses, évoluent, comme je l’ai indiqué, vers un état délirant chronique. Comme un exerhple intéressant d’une réaction morbide de l’imagination à des troubles cénestopathiques anciens, je rappelle le cas que j’ai, avec Logre, rapporté au Congrès d’Amiens (1), d’une cénestopathe abdomJnale chronique, qui décrivait ses souffrances, attribuées par elle à des animaux et à des instruments de torture inclus dans son ventre, en un récit fantastique, et suivant un thème qui, malgré son invraisemblance s’imposait à son esprit, non comme un syndrome hallucinatoire ou délirant, mais comme un syndrome à base de représentations mentales vives : produit complexe des troubles de la sensibilité et de l’imagination, chez une cénestopathe mythomane.

Je ne crois pas utile d’ajouter, ici, à l’étude descriptive des troubles cénestopathiques et de leurs associations morbides, des considérations sur Te diagnostic différentiel du syndrome.

J’ai, en effet, suffisamment insisté, dans les lignes précédentes, sur la distinction très nette qu’il convient d’éta-

(i) Dupeé et LOGEE. Congrès d’Amiens 1911.

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blir entre les cénestopa thés et les hypocondriaques. Je ne reviens pas non plus sur les difiérences qui séparent les cénestopathies des algies. A propos de ces dernières, d’observation fréquente chez les hystériques et les neurasthéniques, je n’exposerai pas le diagnostic différentiel de ces états psychonévropathiques. Cette étude nous entraînerait au delà des limites de notre sujet.

Je rappelle seulement que, chez les hystériques comme chez les psychoneurasthéniques, peuvent s’observer des ‘ troubles cénestopathiques, soit à titre- de syndrome véritable associé, soit à titre de syndrome simulé : ainsi qu’on le constate chez certains accidentés du travail, combiné à des algies et à des impotences fonctionnelles variées. En pareil cas, les troubles de la sensibilité générale participent, dans leur caractère et leur évolution, aux lois des états pathologiques qui les conditionnent.

Le pronostic des cénestopathies, difficile à exprimer en une formule simple, dépend du terrain sur lequel elles apparaissent. Il est, en général, fâcheux, parce qu’il révèle un déséquilibre constitutionnel de la sensibilité. Ne dépendant ni d’une altération régionale ou d’une lésion organique, ni d’une affection viscérale, que puisse modifier un traitement local ou général, les cénestopathies échappent à l’action thérapeutique directe et évoluent, à travers toutes les tentatives de suggestion, de médication, de physiothérapie, etc., tout au long de l’existence des malades, avec des alternatives, souvent spontanées, d’exacerbation et de rémission, comme une anomalie persis^ tante de la sensibilité organique. Il convient naturellement de réserver, dans le pronostic général des cénestopathies, la part la plus considérable aux réactions et aux associations morbides (constitutions émotive, cyclothymique, paranoïaque, etc.) et les diverses variétés de délires chroniques à caractère systématisé ou à évolution démentielle. En elles-mêmes, d’ailleurs, les cénestopathies graves et intenses peuvent, sans l’intervention d’aucun délire, provoquer, de la part des sujets qui en souffrent, des anomalies du caractère, de l’humeur, de la conduite, des désor-

304 PATHOLOGIE DE l’iMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÉ dres de l’activité, qui troublent profondément toutes les conditions de l’existence.

La thérapeutique des cénestopathies est extrêmement pauvre et ingrate. Aggravées par l’isolement, qui n’a d’autre effet que d’exalter la sensibilité du malade vis-à-vis de sa souffrance, rebelles à la médication anesthésique et calmante, les ■ cénestopathies ne peuvent guère s’amender que par l’hygiène, l’hydrothérapie' chaude, la distraction et les quelques pratiques d’ordre psychothérapique, qui pourront temporairement réussir chez les sujets suggestibles. Dans certains cas, peut exister une indication locale, d’ordre opératoire, dont Picqué a bien montré, dans une série d’instructives observations, l’intérêt théorique et pratique. Mais, dans l’immense majorité des cas, les cénestopathies ne bénéficient pas de l’intervention chirurgicale ; le trouble sensitif, d’origine centrale, n’est pas modifié par les thérapeutiques périphériques.

Je n’étudie pas ici les indications de traitement fournies par les notions de la constitution somatique et psychique des malades, des associations neuropsychopathiques, des réactions secondaires, etc. Ces indications, dont la revue dépasserait les limites de cet article, ne peuvent d ailleurs être complètement saisies que par un médecin qui ait assez de culture psychiatrique pour reconnaître, dans les doléances et les attitudes des cénestopathes, une partie de la sémiologie qui lui est familière, et pour discerner, chez ces malades, dans leur véritable signification diagnostique et pronostique, les troubles psychiques associés aux cénestopathies.

En résumé, les cénestopathies, expression clinique d’une anomalie constitutionnelle de la sensibilité physique, reconnaissent, dans leur pronostic et leur traitement, comme dans leur étiologie et leurs caractères cliniques, les lois générales du déséquilibre permanent de tel ou tel domaine du système nerveux. Elles méritent, pour toutes ces raisons, d’être soigneusement distinguées des autres troubles, douloureux ou paresthésiques, de la sensibilité, et d’être individualisées sous un vocable qui désigne au médecin un syndrome si particulier et si intéressant à connaître.

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