CHAPITRE III
PSYCHONÉVROSE ÉMOTIVE
Après avoir décrit la constitution émotive, le Prolesseur Dupré a étudié un ensemble de troubles qu'il a désigné sous le nom de « psychonévrose émotive ».
Dans ces états pathologiques, la constitution émotive, s’exaspérant au cours d'une recrudescence de quelques semaines ou de plusieurs mois, cesse d'être une simple disposition maladive pour constituer une a^ection nerveuse bien caractérisée, ayant des traits à la lois psychiques et physiques. Cette maladie autonome mérite bien, par conséquent, le nom, proposé par le Prolesseur Dupré, de psychonévrose émotive.
Dans une communication laite à V Académie de Médecine, pendant les derniers mois de la guerre, le Docteur M. dé Fleury signalait que, parmi le grand nombre de malades qu'il a examinés au Service Central psychiatrique du Val de Grâce, il avait iournellement l'occasion de porter le diagnostic de psychonévrose émotive chez des soldais revenant du Iront. Ces suiets présentaient « un état, dit l’auteur, que I on ne peut correctement nommer ni du nom d'hystérie, ni du nom de neurasthénie, et qui est bel et bien ce syndrome émotif, à mon avis si exactement délimité, si nettement décrit, que fe propose de l'appeler : Maladie de Dupré ».
Dans la séance du 11 fanvier 1917, à la Société de Neurologie, le Prolesseur Dupré, avec son élève Grimbert, présentait une série de malades dont les troubles répondaient, de façon typique, au tableau clinique de la psychonévrose émotive.
PSYCHONËVROSE ËMOTI YE
Observation I.. — Mme E..., 55 ans,, sans profession, entrée à la cliniqne de l’Asile Sain te- Anne le 6 octobre 1916, y fut admise à cause de la gravité et de la continuité des réactions émotives provoquées chez elle par ieisi révénements de la vie familiale et sociale.
: Nous ne suivrons pas ici le récit, abondant et pittoresque, que la malade nous fait des troubles et des malaises qu’elle ressent, au cours d’une conversation qui témoigne chez elle de l’inté^ grité de la mémoire et de l’intelligence, de la conscience de son état morbide, en même temps que de l’instabilité de son humeur et de l’exaltation pénible de sa sensibilité. Rapportant quelques propos caractéristiques de la patiente, nous résumerons seulement rasisentiel du tableau clinique.
La malade se plaint de « contractures » ; elle entend par ce mot des sensations de serrement analogues à celles que produirait un corset trop étroit. « Mes nerfs: se contractent, dit-elle, à la moindre émotion, ce sont les nerfs moraux, ceux-là; quand je marche trop, quand' je me fatigue, ce sont les nerfs physL ques. Toute ma vie se passe à me contracter et à me décontraetér. Les, malaises apparaissent rapidement comme une crise de nerfs, et s’en vont lentement. Chez moi, tout est vif et tout est lohg'à disparaître ». La malade décrit bien, eri ces quelques mots-, à la Lois la fréquehee, la durée' et rintensité anorma.le des réactions sensitivO-motrices, réréthisme diffus de la réflectivité, et la combinaison intime, dans le domaine des souffrances de la sensibilité, dé l’élément physique ; et de l’élément moral.
: A rexamen, nous avons noté : .
' rnstantanéité et amplitude excessrv-é de tous- les réflexes : téhdineux, cutanés et pupillaires.
' Hyperesthésie sensitive et sensorielle : aux bruit.s, aux variations de la lumière, aux contacts, aux chatouillements.
Déséquilibre des réactions vaso-motrices et sécrétoires : rougeurs subites « érythème pudique » rapide- et durable des régions décdmmrtès, dermographisme rapide, intense et persistant, sensation de chaud et de froid aux extrémités, alternatives
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de sialorrhée et de sécheresse de la bouche; poussées sudorales, crises polyuriques et diarrhéiques, indépendantes du réginae alimentaire et de la température.
On ne constate aucun signe d’aîTection organique du système nerveux ni des grands appareils. L’urine ne contient ni sucre ni albumine. I.e teint, l’aspect général, l’état de la nutrition semblent indiquer une santé florissante. Cependant, on fait deuoc constatations objectives de la plus haute importance : on note, en effet, une tachycardie continue (110-120), exagérée par moments par l’émotion, et la pression artérielle au Riva-Rocci est de 19, et au Pachon de 25 et 28 maxima et de 12 1/2 et 14 minima. Les deux symptômes apparaissent isolés et ne s’accompagnent d’aucun signe ni de défaillance cardiaque, ni d’affection récente.
Dans les antécédents, pas de maladie grave. Règles à 16 ans, mariage à 24, ni grossesse ni fausse couche. Il y a trois ans, extirpation d’un fibrome, castration opératoire sans modification, sensible de l’état nerveux.
Fille d’une mère qui fut d’une bonne santé toute sa vie, et d’un père « nerveux et irritable », la malade a une sœur qui serait, dit-elle, aussi nerveuse qu’elle, mais dont les réactions ont été tempérées par les conditions de tranquillité et de bonheur de sa vie. Mme E... déclare elle-même que l’exaspération continue de son émotivité est due à la succession de ses ennuis et de ses déceptions.
Nous rapprocherons de ce cas la relation résumée de quatre autres exemples de psychonévrose émotive, où l’état morbide paraît avoir été créé, presque de toutes pièces, sur un fonds de prédisposition antérieure peu marquée, par la sommation de chocs émotifs, répétés à de courts intervalles.
Observation IL — E..., 39 ans, soldat automobiliste d’excellente santé générale, sans antécédents psychopathiques notables. Après avoir transporté des blessés sur le front pendant neuf mois, il fut, en novembre 1915, « abasourdi », dit-il, et vraisemblablement projeté par l’explosion de deux obus. Le lendemain deux explosions successives, à quelque distance, provoquent chez lui une très vive fraveur. « De ce jour-là. dit-il, j’ai eu les jambes coupées ». Evacué, il ressent, depuis, une peur maladive des obus; il « ne tient plus debout »; il est devenu incapable, de conduire une auto sans faute de direction et sans menace d’accident.
Actuellement, E..., déprimé, tremblant, parle à voix entrecoupée, soupire, pleure, sanglote, se prend la tête dans les mains. On constate chez lui tous les signes physiques de l’émotivité et notamment une tachycardie continue qui varie entre 80 et 170.
PSYCHONÉYROSE ÉMOTIVE
Observation III. — Mme H..., blanchisseuse, 30 ans, habitant Asnières, eut, en mars 1915, une peur, d’ailleurs modérée, de la chute d’une bombe de zeppelin qui, en face de son domicile, fit d’importants dégâts et blessa deux enfants sous ses yeux. Dix mois plus tard, en janvier 1916, une simple alerie de clairon annonçant l’approche possible des dirigeables ennemis lui fit une telle peur, qu’elle s’enfuit, à côté de chez elle, au domicile de ses beaux-parents, entra dans un sommeil qui dura trente-six heures, et .dont elle se réveilla avec une amnésie partielle et une grande faiblesse générale. « Sensibilisée » à nouveau par la mort de son frère tué à l’ennemi en avril 1916, elle eut plusieurs crises émotives avec agitation anxieuse et réactions désordonnées qui nécessitèrent l’internement d’office.
Nous l’avons observée, à la clinique Sainte-Anne, pendant plusieurs semaines, dans un état de confusion délirante et hallucinatoire, qui ne tarda pas à s’améliorer et à guérir, en laissant à sa suite une amnésie lacunaire rétrograde de la période ; oonfusiormelle.
Observation IV. — Une commerçante de Château-Thierry éprouve, en septembre, 1914, une émotion, d’ailleurs médiocre, à l’occasion de roccupation allemande; plus tard, une émotion beaucoup plus intense provoquée par le seul passage d’un zeppelin; enfin quelque temps après, le simple bruit de la chute , d’un objet dans sa maison la bouleverse violemment et marque le point de départ chez elle de troubles délirants avec anxiété, vagues idées de persécution, fugue et désordre des actes, néceissitant l’internement.
Observation V. — Une garde-barrière de Landivisiau, âgée de 52 ans, grande, robuste et d’une santé générale excellente, .est le témoin, le 18 mai 1916, au poste où elle est attachée, d’un grave accident, où sa responsabilité professionnelle n’était d’ailleurs pas engagée : rencontre d’un train et d’une automobile, mort du chauffeur, blessures de deux voyageurs, etc... Emotion brusque et intense : la malade crie, sursaute, court éperdument, perd connaissance, se débat,- etc... Pendant trois jours, alternatives d’anxiété, de calme, de sanglots, de défaillances, impossibilité de manger et de dormir. Amélioration progressive les semaines suivantes, avec persistance d’un état émotif et psychoneurasthénique continu : phobie des trains, des voitures, palpitations, tremblements, insomnie, œsophagisme spasmodique par intervalles, aérophagie, tachycardie à 90. Reprise du travail trois mois après l’accident : mais, à cause de la persistance de l’état d’émotivité, nécessité d’une mise à la retraite, en février
Dans les antécédents, ablation, par laparotomie médiane, d’un double kyste ovarique, en avril 1913. Ménopause opératoire sans accidents. Grande amélioration de la santé à la suite de Tinte rvenlion.
Celle-ci avait été précédée, pendant quelques semaines, de
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fatigue, d’abattement, d’insomnie, de dépression morale : symptômes qui disparurent après l’opération.
Après la, guérison, éventration de petite dimension, bien contenue par un petit bandage simple. Mais, trois ans après, è la suite de l’émotion et de ses manifestations expressives violentes (voeiférations, sursauts, course, eontorsiqns, etc...), révéntrafîon s’agrandit et nécessite le port d’une ceinture hypogastrique pour conteniT l’intestin , qui sort à taravers une ouverture de 10 centimètres sur 4 centimètres.
Fait intéressant : l’émotivité, surtout lors de ses paroxysmes phobiques ou anxieux, localise sur l’épigastre et l’abdomen 1© maximum de ses mânifestations de gêne et d’angoisse; sensations de serrement, de contractions, de brûlures, avec spasmes, aérophagie, perception d’une boule qui remonte et menace d’étouffer la malade. Celle-ci ne cesse alors de porter ses maiujs à la région ombilicale et épigastrique, en y accusant toutes sortes de malaises. .
Intégrité de la mémoire, de 1 intelligence, de 1 attectivite- : conscience de l’état morbide et de ses causes. Pas d’affection organiques des centres nerveux ni des autres appareils.
Ces cinq Dbservatiôns de psychonévrose émotive mettent en évidence la nature tantôt constitutionnelle, tantôt acquise, de rémotivité morbide. Elles éclairent l’importance du rôle joué, dans r.aggravntion des. tendances émotives constitutionnelles, par la répétition des cbôcs moraux ; ceux-ci sensibilisent, par une sorte d’anaphylaxie progressive, le système nerveux, et multiplient le. coefficient d’émotivité antérieure du sujet. Enfin, les cas II et V démontrent qu’un état permanent ou du moins très durable, chronique, d’émotivité morbide, peut être créé de toutes pièces, sur un terrain psychique auparavant normal, par un choc violent ou une série de chocs rapidement répétés, réalisant ainsi une émotivité acquise, comparable^ dans ses expressions cliniques, à rémotivité constitutionnelle.
À l’appui de ces cas de sensibilité progressive du système nerveux à l’émotion par la répétition des chocs étiologiques, doivent être cités les cas inverses d’accoutumance progressive à l’émotion dans les mêmes conditions apparentes, qui semblent ainsi provoquer, vis-à-vis des émotions ultérieures, tantôt Fanaphylaxie et la faillite, tantôt la vaccination et l’immunité du système nerveux.
Enfin, une des manifestations dé l’émotivité morbide les
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plus importantes, par son objectivité, sa durée et le mystère de son mécanisme pathogénique, est la tachycardie continue, indépendante de toute autre manifestation cardiopathologique.
L’observation de ces faits, que la guerre de 1914-1918 a multipliés sous toutes leurs formes, autorise leur groupement sous un vocable particulier et justifie l’importance qu’on doit attribuer, dans le cadre des états psychonévropathiques, à la psychonévrose émotive.